LEÇONS D'HISTOIRE CANADIENNE
" Cette foi qui m'attend au bord de mon tombeau, " Hélas ! il m'en souvient, plana sur mon berceau, " De la terre promise immortel héritage, " Les pères à leurs fils l'ont transmis d'âge en ftge.
" Comme le lait de l'âme, en ouvrant la paupière, " Elle a coulé pour nous des lèvre» d'une mère. "
(Méd., La Foi, Lamartine).
Les générations canadiennes se sont succédées, nombreuses, aimables, croyantes aussi. Peut-on dire, que la foi de la descendance est aussi robuste et aussi généreuse que celle de nos aïeux. Comparons ceux qui vivent avec ceux qui ont vécu, tous enfants du même berceau, abrité des ailes d'anges de nos grand'mères. Il faut bien l'avouer; si il j a eu progrès sous tous rapports, plus d'un point a faibli, en matière religieuse et civile. La moralité n'est pas la même, le sens religieux non plus.
Une prospérité grandissante, des rapports plus nombreux, plus faciles avec nos voisins, de fréquents voyages au pays des plus nobles choses, au foyer des lumières de la science, au sein de notre ancienjie mère-patrie qui a senti revivre son affection pour nous, les rapports de commerce et d'allégeance avec l'Angleterre, que sais-je, la plus-value de notre sol, le développement de nos immenses ressources, tout cela a créé une mentalité nouvelle chez nous. Il ne faut pas trop s'en alarmer ; mais il n'en reste pas moins vrai qu'il y a eu beaucoup de coutumes, de pratiques mises de côté, sans aucun souci de la noble idée qui les avait fait naître.
" Pour un peuple, a dit Mgr Delassus, il y a pire que la destruction de ses armées et de ses flottes, la banqueroute de ses finances et l'invasion de son territoire, il y a l'abandon de ses traditions et la perte de son idéal, L'histoire de tous les peuples est là qui nous l'atteste. '' r).
La chose a été comprise depuis un certain nombre d'années. C'est ce qui a inspiré chez nous les plus nobles projets historiques et littéraires. Les monographies de paroisses, les histoires de nos seigneuries et les relations patriotiques de nos fameux historiens, ont rappelé à nos souvenirs une foule d'exploits héroïques, qui appartenaient plus spécialement à l'histoire générale du pays. Nos meilleurs écrivains, comme les Casgrain, Ernest Gagnon, Dr Dionne, l'abbé Gosselin, Thomas Chapais, et plusieurs autres, sont entrés plus avant dans l'inti-
(1) L'Esprit familial.
LEÇONS d'iîISTOIRE CANADIENNE 13
mité de la vie nationale. Mgr Têtu a pénétré dans la vie familiale; et en publiant son Histoire des familles Têtu, Bonenfaut, Dionne et Perrault, il a mis sous les yeux de nombreux descendants de ces familles la gerbe consolante de leurs travaux et de leurs vertus.
Dans ces derniers temps, M. Tabbé Azarie Couillard- Després, a mérité une juste admiration en publiant La première famUle Française au Canada. C'est un admirable exemple à suivre. Aussi bien, l'éducation a fait des progrès considérables, il n'y a guère de famille qui n'ait pas quelque membre capable, non seulement de tracer l'échelle généalogique, mais qui devrait entourer les noms de leurs ancêtres, de leurs parents plus ou moins éloignés, des éloges qu'ils méritent. C'est une fausse humilité de tenir ces trésors cachés. La gloire de la patrie perd ainsi des nombreux fleurons; et le culte des ancêtres, "qui est la marque caractéristique des peuples, qui ne veulent pas mourir ", au lieu de se raviver, s'étiole et disparait.
Labruyère ("), a bien dit: " Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé ! Combien vivent encore, dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais ! "
" L'homme cependant, ne peut mourir tout entier, et malgré tout, il doit laisser une relique de lui-même, dont nous ne pouvons oublier le prix. " (^). Ce qui reste de
(2) Du mérite personnel.
(S) L. Vergés.
lui, n'est-ce pas pour sa descendance le plus précieux héritage? Quel trouble on continue à s'imposer un peu partout, au sujet d'une succession bien argentée, et combien peu de cas on semble faire des exploits, des vertus de ceux qui nous ont légué leurs noms!
Ces faits glorieux touchent pourtant de bien près, notre chair et notre sang. L'idée démocratique qui agite les esprits a remplacé les plus beaux noms par d'autres de pure banalité, et a vilipendé des titres dont on n'étudie pas l'origine.
Pourtant notre pays est couvert d'une descendance déjà anoblie sur la vieille terre de France et qui doit avoir la juste fierté de sa noblesse terrienne, en un sens, supérieure à celle des fils de roi, parce que les ancêtres canadiens, n'ont pas simplement reçu leurs domaines par droit de naissance, mais ils les ont acquis par leur valeur chevaleresque dans une foule de combats, et surtout par la force de leurs bras à défricher, à labourer leurs terres. C'est ce qui nous à fait écrire ailleurs (*) : "Notre population a eu de puissants protecteurs parmi des hommes descendant de familles nobles de France,et aussi parmi ceux qui furent anoblis pour leurs services signalés. Des titres honorifiques furent décernés, non pour établir une distinction hautaine et exigeante, mais pour protéger l'action saine de l'habitant, l'encourager et l'éclairer au besoin. "
Les lettres de noblesse, accordées à un grand nombre
(*) Sault-au-Récollet, 255.
LEÇONS d'histoire CANADIENNE 15
des aïeux par Louis XIV, entr'autres à Nicolas Juchereau de Saint-Denis et au Sieur Aubert de Lachenaye prouvent cet avancé. Celles du Sieur de Saint-Denis, mentionnent le fait que son père " fut l'un des premiers qui s'attachèrent uniquement et suivant ses intentions à faire des établissements considérables et à travailler au défrichement et à la culture des terres." (°).
Le roi fait la même remarque au sujet du Sieur Aubert de Lachesnay: " D'autant qu'il a employé, dit Sa Majesté, des sommes très considérables pour le bien et l'augmentation de la colonie et particulièrement au défrichement et à la culture, d'une grande étendue de terres, en divers établissements séparés, nous avons cru que nous devions le traiter favorablement et lui donner des titres de noblesse. " (®).
" Ceux qui, de nos jours, prononcent avec mépris ou indifférence le mot noblesse, a écrit Benjamin Suite, sont trop enclins à se représenter les choses du moyenâge ou des pays à moitié barbares. Rien de cela ne s'est reproduit parmi nous, il y a eu solidarité, attachement mutuel entre l'habitant du Canada et sa noblesse. Ne l'oublions pas, car c'est une des plus belles pages de notre histoire. C).
C'est pour faire revivre le respect des Seigneurs, que nous avons écrit ce présent ouvrage. Il n'est pas
(•) Faillon, Histoire de la Colonie française, m, 321. (•) Faillon, Histoire de la Colonie Française, 221. (T) Histoire des Canadiens Français, v, 102.
suffisant de conserver les portraits de nos ancêtres. Les plus jeunes surtout les regardent souvent sans connaître leurs noms, et finiront peut-être par les reléguer dans les mansardes comme des étrangers à leur race. Il faut quelque chose de précis, d'élogieux au sujet de la part que les aïeux ont pris dans la défense du pays, dans son administration, dans le déploiement des vertus religieuses et civiques. Le respect des pratiques religieuses, leur charité pour leurs censitaires et fermiers, leur zèle pour les bonnes oeuvres et la construction des églises, deviendront autant de choses sacrées, autant de modèles à suivre pour la descendance. Les enfants se passeront cet épitomé de viris ; oui, le mémorial de ceux qui, pour la plupart, ont tant peiné, pour laisser attachée à leurs noms la gloire de noblesse terrienne, de celle d'un sol capable de maintenir Fhonneur de leurs foyers.
Remarquez : ]e sentiment de reconnaissance, la juste appréciation des mérites des aïeux, sont des devoirs que Dieu lui-même nous a imposés dès le fond des âges. Ouvrez le livre de l'Ecclésiastique et lisez les paroles suivantes : " Louons ces hommes pleins de gloire qui sont nos pères, et dont nous sommes la race. Ils ont été riches en vertus et ils ont gouverné leur maison en paix. . . et on les loue encore aujourd'hui pour ce qu'ils ont fait pendant leur vie. " (*).
Il s'agit donc ici d'un devoir; Dieu le mentionne, le prescrit. La patrie l'accomplit par l'érection de ses mo-
(8) Eccles., XLiv, 167.
IjEçons d'histoire canadienne 17
iiuments sur les places publiques ; le passant les admire, les aime et les salue. Les familles obéissent à l'injonction divine en élevant des mausolées au champ de leurs morts. Ceux des défunts les plus rapprochés de nous tiennent debout, les vieilles croix des anciens, des seigneurs, ont été rongées par le temps comme leurs os. Elles sont tombées, bien peu ont été relevées. Presque tous nos cimetières ont quitté le voisinage de nos églises. C'était pourtant si consolant, après avoir prié dans le temple, de s'agenouiller sur les tombes des vieux parents. Sous un prétexte hygiénique, il a fallu déranger les cendres chéries, elles gênaient les vivants. Combien d'ossements ont été relégués dans l'inconnu ! Et pourtant, écrivait naguère Emile de Saint-Auban : " au milieu des sépulcres, la race et l'individu rencontrent leur définition, et la terre entr'ouverte manifeste à nos regards les virtualités diverses de l'homme et de la patrie. L'âme clairvoyante fraternise avec la tombe; au fond, là-bas, tout au fond, elle aperçoit la racine de l'arbre dont un moment de la durée nous fait le feuillage éphémère, et qui, demain, quand nous serons, à notre tour, des feuilles mortes, poussera d'autres rameaux. "
En face des tombes effritées ou détruites des aïeux, il ne faut pas que tout nous échappe de leurs mérites, de leurs gloires; songeons donc, avec l'excellent écrivain Devaloux, " que nous sommes les effets d'une cause ensevelie, nous sommes la conclusion de ce qui git sous une dalle. ".
J'ajoute qu'il est de nécessité familiale, même patriotique, que les vertus des aïeux ravivent l'éner-
gie des survivants ; car le danger de l'oubli des beaux noms devient de plus en plus menaçant. Quelle déplorable apathie au sujet des pages ravissantes de notre histoire! On ne s'aperçoit pas qu'en négligeant les branches de l'arbre national, il finit par mourir.
Devaloux, dit encore : " notre vigueur, prolonge les ancêtres; nous les continuons comme l'heure continue l'heure. Nous sommes le réveil des humanités endormies. " Ç).
Entendez bien ce mot réveil, car l'oubli est pire que la mort. Il faut s'en prémunir par le culte des aïeux. " Ce culte, a dit l'auteur de La première famille française au Canada, ce culte, qui relie la génération présente à celle qui n'est plus, exerce dans nos âmes une fascination salutaire. C'est tout un passé que l'on fait renaître, ce sont les disparus, les aimés qui dorment là, au loin, et qui reviennent enlacer nos âmes de leur bon souvenir. " ("). En un mot, ce culte contribue à sauvegarder notre avenir comme peuple distinct, et, suivant le mot de Duvernay, " à nous rendre meilleurs. ".
Nous sommes heureux de féliciter M. l'abbé Azarie Couillard-Després d'avoir contribué avec succès à promouvoir ce culte par ses deux excellents ouvrages : La première famille française au Canada, et V Histoire des Seigneurs de la rivière du Sud. " Saluons les premiers efforts de cette jeune plume en reconnaissant l'im-
(9) La Croix de Paris, 28 novembre 1912.
(10) Révérende Mère Sainte-Hélène du Bon-Pasteur, Québec.
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mense mérite de ses recherches. Quel beau modèle à suivre pour tant d'autres prêtres qui pourraient si facilement charmer leurs loisirs en compulsant les archives des vieilles paroisses qu'ils dirigent ! Ce serait autant de faisceaux de gloires nationales et d'épisodes de tous genres qui seraient mis au jour et augmenteraient nos documents historiques.
L'église a toujours béni et encouragé les efforts des annalistes et des historiens judicieux. Elle n'a pas voulu que les gloires de ses enfants fussent relégués dans l'oubli. Les précieuses et innombrables archives du Vatican sont là pour le prouver. Dans notre pays, nos premiers religieux, en dépit de leurs rudes travaux apostoliques, ont décrit les faits les plus marquants du berceau de la Nouvelle-France, au point de vue religieux, civil et scientifique. Il s'ensuit qu'aucun littérateur ne peut éditer un livre historique qui nous concerne, sans s'inspirer et se documenter dans les fameuses relations des Jésuites et dans celles de nos communautés religieuses.
Tous les exploits des fondateurs de la colonie, la vaillance des ancêtres, ont toujours été si intimement unis à notre Sainte-Eglise, si généreusement soumis à ses lois, si fidèles à ses principes, qu'il n'y a jamais eu, jusqu'à la conquête, qu'une seule et même famille religieuse. Les Seigneurs y jouaient un rôle vertueux et prépondérant. Ces Seigneurs ne faisaient qu'un avec leurs censitaires, participant à tous leurs travaux, mêlant leur sang à celui de leurs tenanciers au champ de bataille, leurs sueurs à leurs sueurs dans le défriche-
ment des forêts et au socle des charrues. Voilà pourquoi aucun des noms de ces preux ne devrait être ignoré. Les monographies de paroisses, où tous les clochers ont été témoins de tant de valeur civile et religieuse, les biographies, les généalogies, en se multipliant à l'envie, enseigneront à la descendance que leurs origines sont d'autant plus dignes de toute leur admiration, qu'elles ont été la parfaite réalisation du mot prophétique du Père Vimont, à la Pointe-à-Callières. Le grain de sénevé a produit un grand arbre, enraciné dans l'empire des morts, dont Dieu a béni les fruits, parce que sa ramure a toujours tendu vers les cieux.
Inutile de dire que l'épiscopat canadien a suivi avec un intérêt constant les efforts de nos écrivains et qu'il a encouragé leurs travaux par de nombreuses approbations. Nous ne mentionnons ici que celles publiées en tète d'ouvrages qui se trouvent comme apparentés avec le nôtre — tels que Les UrsuUnes des T rois-Rivières, les deux volumes de M. l'abbé A. Couillard-Desprets, et VHistoire de la Baie Saint-Antoine — due à la plume de M. l'abbé J.-E. Bellemare.
Le 8 novembre 1887, Sa Grandeur Mgr Laflèche accueillait avec grande faveur VHistoire des Ursulines des Trois-Rivières, rédigée avec un talent remarquable par une religieuse dont le nom restera caché, mais dont les pages perpétueront la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent aux gloires les plus pures de la patrie. Voyez comme la parole de cet illustre évêque confirme bien ce que nous avons dit des avantages d'annales de ce genre. " L'histoire, écrit Sa Grandeur, de votre commu-
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nauté, comme celle des autres communautés religieuses du Canada eu général, est certainement le plus bel éloge que l'on puisse faire de nos pères dans la foi. Elle nous explique cet esprit de religion, cette grande moralité, cette douce urbanité qui ont caractérisé le peuple canadien jnsiiu'à nos jours, et que les étrangers ont remar qués et loués tant de fois.
"Rien de mieux pour perpétuer ce précieux héritage de nos ancêtres et le transmettre aux nouvelles générations que de leur en exposer ainsi la beauté, et de leur en faire apprécier l'inestimable valeur.
" L'étude de Fliistoire m'a toujours paru l'une des plus agréables et eu même temps l'une des plus utiles que l'on puisse proposer à la jeunesse, par les précieux enseignements qu'elle nous donne, et par la vue de cetto action constante de la Providence qui dirige tous les événements humains pour sa grande gloire et notre plus grand bien. " (").
Nous tenons à citer les paroles de l'annaliste distinguée; elles confirment si bien celles de Sa Grandeur : " Passons, dit-elle, à un groupe d'élèves bien chères à nos mères, ; les enfants des premiers habitants des Trois-Rivières. Eprouverez-vous, chères lectrices, autant de bonheur que nous en avons eu nous-mêmes, en parcourant ces listes de noms chers à la patrie et à nos coeurs. La plupart de nos élèves y trouveront celui d'un ancêtre, d'un aïeul vénéré, puis à une époque plus rap-
(11) Les Ursulines des Trois-Rivières, I, vn.
22 ÉCRIN D^A.MOUR FAMHjIAL
prochée de nous, celui d'une mère, d'une tante, car ce sont les générations entières qui sont venues tour à tour s'abriter au foyer de Sainte-Ursule, et y puiser avec le goût de la piété et de la vertu, les premiers éléments de la science. " (^-).
Mentionnons en passant le fait historique que " Mlle Marie Kaisin, venue de France avec la Soeur Bourgeois, avait été envoyée aux Trois-Rivières dès l'année 1661, par Mgr de Laval, pour seconder les vues des pères de famille qui désiraient des institutrices pour leurs filles. " ( ^^ ) . Mais ce qui intéressera davantage les descendants Trottier, en parcourant la liste des premières élèves des Ursulines trifluviennes, sera d'y trouver le nom de Josephte Trottier de Beaubien, fille du Sieur Michel Trottier, seigneur de la Rivière-du-Loup (Louiseville) et d'Agnès Godfroid de Linctot, plus tard, religieuse du monastère.
Elle prit le nom, au jour de sa profession, de Soeur Marie du Sacré-Coeur de Jésus. (^*), et mérita, par ses éminentes qualités d'être choisie pour la première supérieure locale.
" C'était le 21 novembre 1731, raconte l'annaliste, le R. P. P.-A. Quintal, récollet, notre supérieur depuis 1727 présidait aux élections de la première supérieure locale. Les suffrages se réunissaient en faveur de la mère J.
(12) Les Ursulines des Trois-Rivières, I, 183.
(13) Les Ursulines des Trois-Rivières, I, 184.
(1*) Histoire des Ursulines des Trois-Rivières, I, 187.
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Trottier du Sacré-Coeur, et le son joyeux des cloches, pendant le chant du Te Deum, invita toute la famille claustrale à venir rendre ses hommages à une mère qu'elle s'était choisie et qui désormais saura la conduire dans les luttes de chaque jour. Elle était née d'une des familles les plus considérables du pays; son père était Michel Trottier, sieur de Beaubien, seigneur de la Rivière-du-Loup (Louiseville), et sa mère Agnès Godefroy. "
Nous verrons un peu plus loin ce qui concerne le quatrième seigneur de la Rivière-du-Loup, le sieur Michel Trottier de Beaubien.
Deux de ses filles, Josephte et Marie-Françoise, Mère Trottier du Sacré-Coeur, première supérieure locale; la seconde portant en religion le nom de son père. Soeur Michel, étaient entrées au monastère, et, y persévérèrent dans les vertus les plus édifiantes.
Elles étaient les arrière-petites-filles de Jules Trottier, venu du Perche aux Trois-Rivières, vers 1G4G avec Gilles Trottier., Ce dernier n'avait que deux filles, Marie-Catherine et Marguerite. Elles entrèrent toutes deux à la Congrégation de Notre-Dame; Marie-Catherine prit le nom de Soeur Saint-François et Marguerite, celui de Soeur Saint-Joseph. Elle devint la cinquième supérieure de son institut (^^).
On le voit, elles furent les prémisses de l'oblation religieuse d'une famille canadienne, imprégnée des sacrl-
fices, des vertus et des mérites des premiers enfants du berceau de Ville-Marie. Marchant en tête de cette phalange de filles consacrées à Dieu, filles de notre race; leur nombre augmenta de la noble recrue des Ursulines des Trois-Rivières, de Québec, des Hospitalières, des Soeurs Grises de Montréal et de presque toutes nos communautés qui surgirent par la suite, à la consolation de l'Eglise et à l'honneur de la patrie.
L'âme prophétique, de Salomon, dans le lointain des âges chantait déjà leurs vertus f^*') : " O combien est belle la race chaste lorsqu'elle est jointe à l'éclat de la vertu! Sa mémoire est immortelle, et elle est en honneur devant Dieu et devant les hommes. On l'imite, quand elle est présente, et on la regrette lorsqu'elle s'est retirée ; elle triomphe et est couronnée pour jamais comme victorieuse après avoir remporté le prix dans les combats pour la chasteté. " Le monde, explique D'Allioli, peut tourner la vertu en dérision, et même la persécuter; il ne saurait lui refuser son estime, et, au fond, ne pas l'admirer. ".
" Vous, s'écrie Annunziata, qui rêvez d'immoler chacun des instants de votre vie aux pieds du Roi des vierges, vous qui rêvez, de consoler ceux qui souffrent, ceux qui pleurent, ceux qui peinent en leur montrant le crucifié qui a tant souffert, pleuré, peiné pour eux, vous qui, voulez au ciel faire partie du cortège de l'agneau, O fleur
(i«) Bagesse, iv, 1-2.
LEÇONS d'histoire CANADIENNE 25
du cloître, vous avez choisi la meilleure part; elle ne vous sera pas enlevée. " (")•
Aussi bien, en Canada, presque toutes les vieilles familles ont donné des filles aux cloîtres et aux couvents. De nouvelles théories continuent à défiler devant nos yeux. Que dire de la phalange sacerdotale si nombreuse et si admirablement fournie de membres éminents, par leur science et leurs vertus, que Rome a pu si tôt placer sur tous les trônes épiscopaux du Canada, à mesure que le salut des âmes l'exigeait ! Tous ces hommes de Dieu se sont immolés pour le bien-être du pays. Ils se sont faits défricheurs, maîtres d'écoles,éducateurR, guerriers au besoin, comme les célèbres missionnaires, Daniel, jésuite, François Picquette et Michel Guay, sulpiciens. Ont-ils réussi? Demandez aux historiens protestants Bancroft et F. Parkman; ils vous répondront par leurs plus belles pages qui raviront votre patriotisme. Oui, partout, le prêtre canadien a suivi ses colons, ses défricheurs; nos évêques en implantant partout des clochers, ont créé des centres d'union, non seulement dans la vraie foi, mais ils ont favorisé tous les progrès des sciences et des industries, eu fondant des collèges, des couvents d'où nos hommes célèbres et nos douces mères sont sortis. Il n'était donc pas étonnant que Mgr Bégin, archevêque de Québec, en félicitant M. l'abbé Couillard, lui dise : " L'histoire de nos vieilles familles, de nos anciennes paroisses, est toujours d'un intérêt palpitant. L'esprit de foi, de religion profonde qui ani-
(1") Revue littéraire et religieuse, février 1913.
mait nos braves ancêtres nous édifie, nous pénètre de respect et de vénération pour leur mémoire.
Aussi bien, Mgr Bruchési, toujours appréciateur émérite des nobles élans, disait au même auteur : " Les leçons du passé, quand elles sont, comme celles de nos annales, toutes vivantes et toutes palpitantes de patriotisme et de foi, doivent être conservées et proposées en exemples ; car c'est de nos plus pures traditions nationales que vivent toujours nos meilleures aspirations comme race et comme peuple. "
Ah ! les âmes des aïeux ont dû se réjouir au ciel, de voir que leur berceau, la plage des premiers efforts, ont eu enfin l'honneur, et le bienfait d'une juste appréciation !
Mgr J.-S.-H. Bruneault n'a pas tardé à reconnaître le mérite de VHistorien de la Baie-8aint-Antoine,da,ns les termes suivants : " Les paroissiens, lui écrivit Sa Grandeur (^^), toujours reconnaissants, aimeront à garder bon souvenir de leur aimable curé actuel, qui n'a épargné ni son temps, ses peines, ses pas et ses démarches, pour arriver à retracer avec grande fidélité, et jusque dans leurs moindres détails, les événements qui se sont déroulés chez eux, depuis deux siècles et au-delà. Pour eux, votre travail sera le livre d'or de la famille; on aimera à le parcourir^ le soir, au coin du feu, dans les réunions intimes. Chacune des pages qu'ils feuilleteront leur apprendra davantage combien la vie frugale et si
(") Histoire de la Baie, ix.
LEÇONS d'histoire CANADIENNE 27
laborieuse des vieux Canadiens-français est propre à élever l'âme et fortifier les coeurs. ".
Plusieurs leçons ressortent donc de l'étude de VHistoire Canadienne. Labruyère, dans ses caractères du mérite personnel, écrivait naguère des paroles que les descendants de nos meilleures familles devraient sérieusement méditer : " Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose. ". Ajoutons avec le même auteur : " Il faut suer, veiller, fléchir, défendre, pour avoir un peu de fortune ou la devoir à l'agonie de nos proches. "
Oui, devoir la fortune à l'agonie de leurs pères, a été pour une foule de fils de nos meilleures familles une déplorable infortune, et, c'est à eux que s'applique le mot resté célèbre de Dupanloup : " Que de gens ont été écrasés sous le poids de gloire de leurs noms !" (^^).
Terminons ce chapitre par le sage conseil de Léon Ollé-Laplume : " N'avoir qu'une vie unie, médiocre, sans grandes fautes, je le veux bien, sans secousses, sans crises violentes, mais oisive, inutile, c'est un mal. Il faut voir que c'est un mal, et le sentir, et se le dire, et le dire à tous. Une vie languissante, inoccupée, encore que correcte, et, pour ainsi dire innocente, est très certainement mauvaise. C'est une vie manquée. ".
Or, il ne faut pas qu'aucune vie soit manquée ; ce qui arrive quand on se fie trop à des ressources dues aux mérites et aux travaux des ancêtres, et qu'on ne met
(") Oraison funèbre de Pimodan.
pas à profit, par un travail soutenu, les aptitudes attachées, par la grâce de Dieu, aux meilleures races.
Au surplus, chaque page de notre histoire prouve que l'Eglise a soutenu tous les efforts d'agrandissement spirituel et matériel, nos citations ont confirmé ce fait. L'église canadienne n'est pas, comme on a osé le proclamer à certains jours, l'adversaire acharné de toute initiative, courbant sous son autorité suprême les intelligences et les volontés, pour prévenir tout effort créateur ( ^"^ ) '' toute innovation individuelle et nationale ". Non, l'Eglise catholique n'est pas cela, et nous le savons mieux que d'autres, nous, qui y vivons et voulons y mourir. Elle n'entrave pas les initiatives, mais elle les dirige ; elle n'éteint pas les enthousiasmes, mais elle leur donne un but digne d'eux. "
Ajoutons avec Victor Ardenais C^) : "Si nous aimons le passé, c'est parce que, dans une large mesure, nous en sommes tributaires, nous lui devons les plus vénérables de nos traditions, les plus nationales de nos coutumes. Nous voulons faire revivre le passé, non pas tel qu'il était — ce serait chimérique — mais adapté A nos moeurs, à nos conditions de vie actuelles. Ainsi nous aurons dans notre vie de la continuité, de l'unité surtout ; le présent préparant l'avenir en s'appuyant sur les expériences du passé. "
Et alors, que sera demain ? Demain, s'écrie M.
(20) Emile Faguet, Aux écoutes de la France qui vient.
(21) Feuilleton de La Croix de Paris, 26 janvier 1913.
LEÇONS d'histoire CANADIENNE 29
Rioux ("). Mais, il me semble qu'un demain splendide, digne des plus belles époques de notre histoire, dort en ce moment dans les sillons de la patrie. "
Pour faire surgir ces fleurs des meilleures espérances, il nous semble, qu'il n'y a rien de plus efficace que le culte des ancêtres, le souvenir de leur endurance au travail et l'imitation de leurs vertus.
(22) La Croix de Paris, 23 janvier 1913.
" Le père moit, les fils vous retournent le champ,
" Deçà, de là, partout ; si bien qu'au bout de l'an,
" Il en rapporta davantage.
" D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
" De leur montrer avant sa mort,
" Que le travail est un trésor. ".
(Lafontaine, Liv. v^ p. 9).
Le travail a été le trésor des ancêtres canadiens. A force d'énergie, la plupart d'entr'eux ont pu acquérir des seigneuries, en léguer à leurs enfants, et ajouter à leur nom familial, celui qui leur rappelait un précieux souvenir du pays d'origine de la douce France, ou bien encore un nom descriptif des endroits où ils avaient réussi à asseoir leurs foyers.
C'est ainsi qu'Antoine Trottier, fils de Jules, ou Julien, étant devenu un des censitaires les plus impor-
tants d'une des seigneuries des Jésuites, à Batiscan, apparaît sous le nom de Antoine Trottier de Ruisseau, aux actes notariés. Par la suite, d'autres membres de la famille Trottier donneront des noms terriens de leur choix aux seigneuries qu'ils pourront acquérir, comme les Michel Trottier de Beaubien, à la Rivière-du-Loup (Louiseville), Trottier de Pombert, frère du précédent, les Desaulniers, les Des Rivières, les Desaulnets, Trottier-Lacombe, Trottier-Labissonnière (-), etc., etc.
M. Rameau, de Saint-Père, un de nos sincères amis de là-bas, comme aussi, écrivain distingué de son temps, a donné une explication claire de la noblesse terrienne, dans son livre -.Une colonie féodale en Amérique. (^).
" Chaque seigneurie, chaque fief petit ou grand, eut pour dépendances : lo Les domaines et terres appartenant directement au seigneur, et exploités en régie ou à moitié ; 2o les terres fermes accensées, appartenant soit à des feudataires de liberté ancienne, soit aux représentants des serfs affranchis. Ces dernières devaient au manoir l'aveu de foi et hommage et une rente foncière qui variait de 1 sol à 5 sols par arpent. "
Puis l'historien trace comme suit l'échelle féodale des temps anciens: " Dans cette série graduée, les ma-
(^) Annale des UrsuUnes des Trois-Ricièrcs, table I.
(') En tête de la brochure sur le Régiment de Carignan, envoyé à l'auteur, Benjamin Suite écrivait : " Julien Trottier, du bon pays du Perche, ancêtre des Beaubien, était arrivé aux Trois-Eivières, dix années avant les soldats de Carignan — c'est un titre de noblesse.
(») Une colonie féodale, Intr., xiii et suivantes.
nouvriers, désiraient devenir métayers ; les métayers désiraient devenir tenanciers censitaires, c'est-à-dire, propriétaires de quelqu'une de ces portions du sol inféodées à titre de rente à un fief quelconque ; les tenanciers et les bourgeois urbains désiraient plus vivement encore acquérir quelqu'un de ces arrière-fiefs, dont ils ajoutaient le nom au leur, ou tout au moins à celui de leurs enfants (une grande partie de la noblesse actuelle n'a pas d'autre origine) ; enfin les seigneurs titulaires d'arrière-fiefs et les bourgeois très riches cherchaient à s'approprier un fief supérieur, une véritable seigneurie qui, même non titrée, introduisait leur famille dans le monde des gentils-hommes. '' (*).
On le voit, c'était l'amour du sol qui captivait les esprits, l'idée de propriétaire prévalait partout et poussait à l'acquisition de terrains aussi vastes que possible, auxquels la loi, la coutume permettaient d'ajouter au nom de sa famille celui du petit royaume conquis par le mérite ou acheté avec ses épargnes. Si le roi voulait récompenser, il accordait des titres avec écussons et devises.
C'était alors des seigneuries titrées, comme celles des Couillard, lîouchor, Jean Godfroid, Charles Lemoyne, Simon Denis, etc.
" Quant aux Canadiens, écrit Benjamin Suite, qui furent anoblis ou que la profession des armes nous fait
(*) Revue des Ordres des rois d< France, Ordre de Saint-Louis, 1-127.
connaître, tels que Le Moyne de Maricourt, Boucher de Niverville, Hertel de Cournoyer, Godfroid de Roquetaille, Trottier de Beaubien, Sabrevoye de Bleury, il y a lieu de croire qu'ils avaient emprunté ces noms à des localités ou à des familles de France dont ils tenaient à conserver le souvenir. ". (^).
N'oublions pas qu'il était indispensable de faire vérifier ses titres de légitime possession terrienne pour obtenir les faveurs royales. Ces faveurs étaient comme rivées au sol portant un nom ancien ou nouveau, afin que la descendance fut désormais assurée de pouvoir se les passer de main à main. Il est facile de comprendre les avantages de ce système féodal prolongés dans la Nouvelle-France par l'illustre Colbert et l'intendant Talon, C'était un moyen de remédier aux désastres des seigneurs de France, qui pouvaient ainsi garder leurs noms et de permettre à des hommes de courage et de vertu de se façonner des domaines plantureux et pleins de promesses, en y attachant leurs noms de familles et de noblesse terrienne, afin de les passer à leur descendance.
Les nobles qui nous vinrent de France, tout en gar; dant leurs beaux noms, durent quand même acquérir ou recevoir en reconnaissance de services signalés, un fond de terre, pour y appliquer leurs titres de noblesse. Qu'ils fussent seigneurs de haut parage ou de seigneurie inférieure, la loi féodale l'exigeait. Aussi bien c'était le système le plus judicieux de récompenser le mérite, en
(') Histoire des Canadiens-Français, v, 103-105.
le fixaut sur un sol de perpétuité, et aussi d'assurer l'inviolabilité des généalogies. La fameuse particule " de " était donc un prix d'excellente application aux vertus indispensables pour assurer l'honneur et le succès des foyers et de la patrie, comme aussi pour distinguer les familles et empêcher le mélange des noms.
Il n'y a pas très longtemps, qu'on rie de cette coutume féodale et qu'on a effacé cette particule des plus beaux noms, et quelle difficulté on éprouve déjà à tracer une généalogie, que sera-ce dans cinquante ans ? Les idées démocratiques, d'égalité, se sont infiltrées partout. Ce n'est pas assez pour un grand nombre de descendants de nos meilleures familles canadiennes d'avoir perdu, souvent par leurs excès, la terre de leurs aïeux, ils veulent encore ignorer et perdre la gloire de leurs noms.
Les nobles français établis ici, furent la plupart des officiers de régiments licenciés, et surtout de celui commandé par M. Salières. Ils réussirent par leur vaillance à dompter les Iroquois. Plusieurs acceptèrent de vastes concessions de terre que le roi leur fit offrir en récompense de leurs services. Leurs noms sont attacliés à nos plus belles plages comme à nos plus chers souvenirs.
Mettons en tête le héros de Monongahéla, Daniel H. M. Liénard de Beaujeu, chevalier de Saint-Louis. Il était commandant au Détroit, à Niagara (1750), et au Fort Duquesne (1755). 11 défit le général Braddock qui était à la tête de 2,000 hommes. Son triomphe lui coûta la vie. Son frère Louis-Liénard, sieur de Villemande, se distingua sous Carleton, lors de l'invasion américaine
(1775). On connaît les liens qui ont uni les familles de Gaspé, Beaujeu et Beaubien, par les mariages des filles et petites filles de Philippe-Aubert de Gaspé.
Ajoutons à ces noms ceux de noblesse ancestrale de l'ancienne mère-patrie et qui vinrent grossir les rangs de notre noblesse terrienne du Canada, comme les MM. de Saint-Ours, Pécaudy de Contrecoeur, d'Orvilliers de Saint-Romain, de Vallerenne, Marquis de la Valterie, Morel de la Durantaye, des Jardy de Cabanac, de Saint- Castin, Couillard de Beaumont, canadien, auxquels il faudrait ajouter une foule d'autres noms glorieux et qui nous sont chers, comme les Jean-Baptiste Deschamps des Boishébert, seigneur de la Bouteillerie, Rivière-Ouelle, devenu Seigneurie de Pierre Casgrain. Sa petite fille Justine, fille de Mme Letellier de Saint-Just, née Sophie Casgrain, devint l'épouse de Jean-Baptiste Dupuis, descendant des Couillard, et par conséquent de Louis Hébert. Quoique pharmacien distingué, ce dernier doit être considéré comme le premier patron des agriculteurs canadiens, puisqu'il ne dédaigna pas de cultiver à la bêche, les dix arpents de terre qu'il eut tant de peine à obtenir des Cent Associés.
Mais l'héroïque cultivateur réussit, et, sur ses instances, le duc de Ventadour, à la date du 20 janvier 1626 lui accorda son titre de propriétaire et de noblesse terrienne des plus mérités :
" Henry de Lévy, duc de Ventadour, pair de France, lieutenant-général pour Sa Majesté très chrétienne, au gouvernement de Languedoc et vice-roy de la Nouvelle-
France. A tous ceux que les présentes verront: Salut. Savoir faisons que Louis Hébert, l'un des sujets et habitants au sus-dit pays de la Nouvelle-France, nous a fait dire et remontrer que depuis plusieurs années il a souffert de longs et pénibles travaux, périls et despenses, supporter sans intermission à la descouverte des terres du Canada et qu'il est le chef de la première famille française qui ait habité avec sa famille jusqu'à présent, laquelle il a conduit avec tous ses biens et moyens qu'il avait à Paris, et tout quitté ses parents et ses amis, pour donner commencement à une Colonie et Peuplade chrétienne en ces lieux qui sont privés de la connaissance de Dieu," etc. . . avons jugé à propos d'accorder des lettres de nobilité. . . aux enfans nais et à naître. . . à perpétuité. . .
Le motif de la fondation de Champlain, plus tard de Maisonneuve, rêve, je devrais dire inspiration de M. Olier, de M. de la Dauversière, de tous les membres de la Compagnie de Montréal, de la Compagnie de Saint- Sulpice, étaient bien de donner commencement à une colonie, avant tout évangélisatrice, et pour mieux réussir, à une colonie, de défriclieurs courageux et persévérants, qui méritait non seulement des titres honorifiques, mais des parchemins attestant que la noblesse de leurs efforts serait inféodée au sol qu'ils voulaient féconder de leurs sueurs, et de leur sang, au besoin.
" Dans ces fiefs seigneuriaux et ruraux, taillés sur le modèle de ceux de leur patrie, d'après la judicieuse appréciation de M. Rameau ("), les ancêtres comptaient
(•) Une colonie féodale, Int., xvii.
établir leurs familles dans un manoir central, autour duquel ils installeraient sur des fiefs sous-concédés, des familles de cultivateurs, dont les fermes, accensées à rentes comme elles Tétaient en Europe, eussent formé l'ensemble du district seigneurial ; l'ensemble de ces seigneuries, inféodées elles-mêmes à un fief principal ou groupées sous la direction immédiate d'un gouverneur royal, devait former une province nouvelle du vieux pays (old land). Il est facile maintenant de bien concevoir quel fut le vrai caractère de la colonisation au dix-septième siècle : c'était une fondation de famille à longue portée; on ne lui demandait guère, dans le présent, que la production des denrées communes, le vivre; mais on en espérait, dans l'avenir, de grandes facilités pour l'établissement des enfants, et l'expansion rayonnée de la famille autour du foyer domestique. Les chefs cependant, les promoteurs de l'émigration, y cherchaient surtout une existence honorée et une assiette fortement établie dans la hiérarchie sociale, pour eux-mêmes et pour leur postérité. "
C'est ainsi que le droit loyal et fier de ia propriété a passé les mers, et est venu s'enraciner sur nos plages canadiennes. Dès que les aspirations des mines et du trafic des fourrures, maîtrisées et tenues dans de justes bornes, permirent aux fauteurs agricoles de la première heure, d'agrandir leurs jardinets, d'abattre la forêt et de creuser de vastes sillons, les cultivateurs surgirent de tous côtés. Comme une armée victorieuse, après un combat persévérant, ils s'établirent, grâce à la paix et à leur concorde, par la vaillance de leurs bras, sur leurs terres, ayant des redevances si minimes, qu'ils purent construi-
re leurs manoirs et leurs résidences si bien acclimatés, qu'on admire encore de nos jours.
En vérité, ces vieux murs, heureusement debout en certains endroits, commandent la vénération, surtout quand on se rappelle les vertus qui y ont été pratiquées, comme aussi la gloire des combats d'antan, qui les ont ennoblis.
La Mère de l'Incarnation, une de nos plus saintes femmes, et qui s'est si généreusement identifiée au progrès de notre pays, après avoir vu de son regard prophétique son Québec tant souhaité, avait donc raison de prédire: " que l'on peut faire en ce pays un royaume plus grand et plus beau que celui de Franec. C'est le sentiment de ceux qui disent s'y connaître. ".
De telles paroles ne diminuaient en rien les gloires de sa patrie, puisque c'était la France qui implantait sur le sol canadien ses croyances salutaires, ses lois féodales modifiées et jamais exclusives, en envoyant ses pères, ses meilleurs apôtres, religieux et prêtres séculiers, secondés par ses plus héroïques filles. C'était s'assurer la paternité d'oeuvres, de succès et d'honneur que les historiens de toute croyance et de toute nationalité sont forcés de raconter avec le plus profond respect.
Citons une belle page de notre fameuse annaliste P. G. Roy; elle nous fera comprendre davantage les prérogatives inhérentes aux terres des aïeux.
" On appelait au moyen-âge, où tout, jusqu'à l'air, était inféodé, un franc-homme, celui qui n'était soumis à
aucune redevance. L'histoire rapporte que l'empereur Frédéric Barberousse,l'un des souverains les plus remarquables et les plus puissants qu'ait eu l'Allemagne (1152- 1170), allant guerroyer contre Notre Saint-Père le Pape, parcourait, à la suite d'une grande armée, les plaines de la Lombardie. Les populations, se courbaient sur le passage du grand empereur qui, entouré d'un brillant étatmajor, recevait avec hauteur les hommages.
Tous se prosternaient, moins cependant un vieillard qui, debout sous un chêne, les bras croisés et tenant haut le regard, refusait l'hommage à Barberousse. Informé du fait, ce dernier, irrité pique des deux vers le vieillard et lui demande d'une voix terrible :
— Qui es-tu toi qui me refuse la foi ?
— Un franc-homme ! répondit le vieillard.
— De qui relèves-tu ?
— De Dieu et de ma terre.
— Passons, dit l'empereur, cet homme est plus grand que moi !
Eh bien, lecteur, ce franc-homme, libre comme l'air, qui ne relève que de Dieu et de sa terre, c'est le cultivateur canadien d'aujourd'hui. Devant cet homme, passez, grands potentats, il est plus puissant que vous. (^).
Oui, c'était bien cela, au temps où là-bas comme chez nous, le rôle des seigneurs était compris et pratiqué avant tout, pour favoriser la colonisation, pour prolon-
(') Bulletin des Recherches Historiques, Août 1911.
ger les familles, sur des domaines acquis légitimement et marquer du sceau royal, ayant droit à foi et hommage, de haute et basse justice. C'était tout un prestige, et l'on comptait avec ces hommes entourés de nombreux propriétaires, de fiefs sous-concédés, même de fermiersqui tous relevaient d'eux et étaient dépendants, tributaires. Quelle somme énorme de liberté ces seigneurs possédait, elle égalait toute l'étendue de leurs domaines !
Le roi, ou son conseil souverain, étaient là pour les défendre, du moment qu'ils ne sortaient pas de leurs attributions des honneurs qui leur étaient dûs; ils étaient inviolables.
C'est que leurs noms exprimaient leur état, et la devise de leurs armes était comme l'étendard de leurs familles et de leurs censitaires. L'Angleterre, toujours si conservatrice, a gardé ce précieux état de chose, c'est pourquoi, elle est encore entourée du respect, de l'affection de ses grands censitaires qui, eux aussi détiennent ù leur service leurs subalternes. N'est-ce pas là une force morale au moins aussi appréciable que ses nombreux bataillons et sa marine la plus puissante du monde ?
En France, aux Etats-Unis, ici même, l'organisation seigneuriale a été détruite; aussi l'agriculteur a perdu la noblesse de son état. La poussée de la jeunesse s'est accentuée de plus en plus vers les grands centres; les professions libérales s'encombrent de plus en plus, et la Société des habitants, mise jadis en honneur par un des plus insignes bienfaiteurs de la patrie, le sieur Boucher de Boucherville, est tombée en discrédit. Il n'y a pas
jusqu'au nom " habitant " qui est lancé avec mépris, parce qu'on ne le comprend pas et que l'on ignore encore plus ce qu'il voulait dire, quand les ancêtres étaient les rois de leurs terres. Essayez de rebrousser chemin ! Que d'énergies ont été déployées en vain ! C'est que l'union des petits propriétaires avec les grands a été rompue. Eux-mêmes ont cessé de donner le meilleur exemple; il ne leur reste que leur nom plus ou moins intact, mais qui ne leur dit pas grand chose; tous les prestiges sont évanouis.
Il sera donc toujours vrai de dire que la terre légitimement acquise et cultivée avec amour a été la plus belle garantie de conservation des souvenirs et des noms, sous notre régime féodal. Au surplus, c'était la manière la plus efficace de coloniser, car, comme M. Rameau l'a écrit (^) : " Le seigneur, à vrai dire, n'était au Canada que l'entrepreneur du peuplement d'un territoire donné. Il avait des motifs puissants pour bien choisir son personnel et soutenir ses colons dans leurs établissements, par son bon vouloir, sous toutes les formes, conseils, direction et même secours matériels. Enfin, entouré de la population inquiète et hostile des Indiens, il formait un point d'appui armé, propre à abriter, défendre et concentrer les colons dans les moments critiques. " Or, ces moments de dangers, de sauvage surprise, d'appréhension de férocité et de carnage, ne cessèrent complètement que vers 1702. Jugez par-là du courage et du travail persévérant des seigneurs et de leurs censitaires.
(') La France aux colonies, n, 13.
comme aussi de la force de cette cohésion, unissant toutes les familles et tous les bras pour défendre le sol de la patrie.
" On a dit que nos ancêtres étaient fils de soldats, a écrit Benjamin Suite. Il faudrait s'entendre sur le mot soldat. Nos colons étaient tous cultivateurs. L'incurie du gouvernement français les a obligés à prendre les armes pour se défendre. Avec des soldats, on ne fait pas de cultivateurs, mais avec des cultivateurs, on fait des soldats. Nous ne sommes fils de soldats que parce que nos ancêtres ont été obligés de se battre. ".
La plupart des seigneurs avaient dans leurs manoirs des armes de défense, des petits canons, dont un certain nombre sont restés, sans qu'on se préoccupât du noble emploi qui en avait été fait.
Dans toutes les seigneuries, il y avait des corps de milice sédentaire, les habitants suivaient les ordres de leurs commandants.
"En 1756, suivant M. T. Chapais C), la milice du Canada s'élevait à 14,000 hommes. Mais, excepté à la fin de la guerre, quand la crise finale approchait, il n'y eût jamais plus que 4,000 miliciens en service actif. Au siège de William-Henry, en 1757, il y en eut 2,980. Après la bataille de Carillon, en 1758, environ 2,400 furent envoyés au Lac Champlain. " Généralement, ajoute, l'auteur de Montcalm, on ne pouvait les tenir à l'année durant toute la campagne, car, après trois ou quatre semai-
(•) Montcalm, 82.
44 ÉCRiN d'amoue familial
nés, il fallait les renvoyer dans leurs paroisses pour les récoltes. ".
Pendant l'absence de leurs hommes, les épouses allaient au champ, espoir de la moisson, pendant que leurs époux allaient au champ d'honneur, et souvent n'en revenaient pas.
Certaines gens ont voulu confondre nos habitants, cultivateurs, si braves à la guerre et si courageux au travail, avec les paysans de France ; non, non. Du témoignage de canadiens anciens et modernes, ces habitants, pour la plupart propriétaires im^jortants, et leurs épouses, ne peuvent être comparés aux paysans de France, que par certains usages similaires aux nôtres,, par les pratiques religieuses, là où il en reste, pas même par la belle langue française que nos habitants parlent beaucoup mieux qu'eux.
M. l'abbé Bellemare (^°) a eu parfaitement raison d'adopter l'interprétation de Benjamin Suite, du mot Habitant. " Il a une toute autre portée que celle que lui assigne l'Académie. Chez nous, nous ne pouvons lui refuser sa place. C'est un terme canadien, il faut qu'on l'accepte, il faut qu'il reste, car il ne saurait être remplacé par le mot paysan puisque nos cultivateurs n'ont aucune ressemblance de situation ou de caractère avec le paysan d'Europe. ''.
Il faut donc admettre qu'une réforme de la mentalité et des paroles s'impose.
Quand naguère, le seigneur Casgrain, recevait au
(") Histoire de la Baie, 405. — Benjamin Suite.
jour de Pan la visite de ses censitaires, il ne manquait jamais de recommander à ses enfants d'être aimables et polis envers eux tous, car, disait-il, " c'est à eux que je dois ma vie et le succès dans mes affaires. ".
Ces paroles n'étaient que l'écho du langage de tous les seigneurs du pays.
Il y avait, à cet heureux temps des coeurs unis par l'amour pur et sincère, fortifiés par une même croyance et par les pratiques religieuses fidèlement observées. Les plus âgés parmi nous ont pu constater dans leurs jeunes ans que leurs parents-seigneurs trouvaient là la garantie de leur bonheur et de leurs succès. C'est ce qui a fait écrire à M. Rameau (^^). " Celui qui avait obtenu une concession seigneuriale en Amérique vivait dans son manoir avec le produit des terres qu'il exploitait à son compte, et avec les redevances de ses tenanciers; ceux-ci, qu'il avait amenés d'Europe, défrichaient et cultivaient les lots de terrain qui leur avaient été concédés, voyant de jour en jour s'étendre leurs cultures et leurs récoltes; tous menaient pendant les premières années une existence laborieuse et rude, mais tous étaient pleins de confiance dans l'avenir; le seigneur, espérait voir s'accroître le nombre de ses tenanciers, ceux-ci comptaient sur la progression de leurs cultures et sur le facile établissement de leurs enfants autour d'eux.
C'est ainsi qu'ils affrontaient de concert, avec énergie, les privations et les premières épreuves de leur éta-
(") Une Colonie française, xviii.
blissement. Pendant que Giffard de Beauport et Juchereau de la Ferté amenaient de leur province du Perche cent cinquante familles qui devinrent les censitaires de leurs seigneuries près de Québec, Van Rensselaïr et Sehuyler peuplaient leurs manoirs sur les bords de l'Hudson avec leurs vassaux de Hollande; le comte de Stirling voulait en faire autant de la Nouvelle-Ecosse, et c'est ainsi que lord Baltimore entraîna dans le Maryland ses tenanciers d'Irlande (^-). Le commandeur de Bazilly et M. d'Aulnay n'agirent point autrement dans leurs fiefs de l'Acadie, et lorsque les Sulpiciens fondèrent la Seigneurie de Montréal, ils firent rechercher, par toute la France, les familles les plus chrétiennes et les plus régulières, pour les placer comme tenanciers censitaires autour de leur établissement. ( ^^ ) .
On le voit, la descendance peut se vanter d'une origine de noblesse et de vertu. Les ancêtres-seigneurs ont reçu l'investiture royale, avec détermination d'un vaste territoire, portant un nom légalement autorisé, dont un grand nombre reçurent en plus des titres en récompense de leur bravoure. Ils ont fait arpenter et diviser le surplus d'un lot considérable qu'ils se réservaient pour leurs manoirs, leurs dépendances et leurs fermes qu'ils cultivaient avec des engagés. Les lots concédés aux censitaires étaient de dimension régulière, sauves les sinuosités de terrain qui forçaient à faire exception. Mais les seigneuries formaient quand même un ensemble, où tous les
(") Garneau: Histoire du Canada.
(") Faillon: Mémoires.
censitaires devaient rendre aveu de foi et hommage au manoir, payer annuellement leurs rentes, et se joindre, au Seigneur pour la défense du territoire. (").
" Le vassal, dit Larousse, tête nue, les mains dans celles du Suzerain, se reconnaissait l'homme de celui-ci ; le Suzerain le relevait, l'embrassait sur la bouche, et déclarait le recevoir et prendre à homme ".
Ce cérémonial était observé par les seigneurs, quand ils se rendaient chaque année aux châteaux des gouverneurs, représentants de Sa Majesté royale, à Québec ou à Montréal.
Il sera plus facile de comprendre la valeur de la noblesse terrienne en rappelant un fait historique.
Dès 1598, dix ans même avant la fondation de Québec Henri IV, donnait au Marquis de la Koche le pouvoir " de faire baux des terres de la Nouvelle-France aux gentils-hommes, en fiefs, châtellanies, comtés, vicomtes, et baronies, à la charge de tuition et défense du pays, et à telles redevances annuelles, dont il jugerait à propos de les charger, mais dont les preneurs seraient exempts pour six années. " (").
Plus tard, en 1627, le cardinal Kichelieu, premier ministre de Louis XIII comprit que le plan d'Henri IV d'accorder les pouvoirs sus-mentionnés ne devaient pas confiner à un seul personnage et qu'il valait mieux, pour assurer les succès d'une bonne colonisation former une
(") Ferland : Mémoires.
(") Garneau, i, 171.
compagnie composée d'hommes sérieux et responsables. C'est pourquoi, il fonda la Compagnie des Cent-Associés, et lui fit accorder par le roi toute la Nouvelle- France, " en pleine propriété, seigneurie et justice, avec le pouvoir d'attribuer aux terres inféodées tels titres^ lionneurs, droits et facultés qu'elle jugerait convenable, et d'y ériger même des duchés, marquisats, comtés, vicomtes et haromes, sauf confirmation par le prince (^®).
On le voit, c'était transporter sur nos plages toutes les lois et coutumes féodales, et y prolonger la France, ce qui explique parfaitement le nom de Nouvelle-France donné à notre sol canadien. L'éminent cardinal comprenait bien que le système féodal, qui, pendant des siècles, avait produit de si merveilleux résultats, était appelé chez nous à répandre ses bienfaits en assurant un refuge à l'excédent de la population française, et en donnant cours aux aspirations des grands succès capables de s'enraciner dans un sol fécond et immense, sans parler de la ravissante beauté de ses paysages.
Les Cent-Associés ne suivirent pas les idées de leur illustre fondateur. L'appât des fourrures devint à peu près le seul aliment de leur zèle, et n'eût été l'influence des Eécollets et des Jésuites surtout, il y aurait eu beaucoup plus d'excès, de scandales même parmi les engagés et les hyvernants qu'on s'obstinait à ne pas livrer au sol, afin de maintenir et augmenter les produits des comptoirs. Que dire des malhonnêtetés, des exactions commises en ces bureaux d'échanges, où les Sauvages
(") L'abbé Moreaii : Seigneurie de Berthier, p. 6.
étaient si souvent trompés et y fomentaient leur haine pour le blanc qui est restée inféodée à leur race, sans parler des immoralités, dont leurs compagnes indiennes ont été les victimes. Là se trouve le secret des plus atroces représailles des hordes sauvages, des tortures des Kécollets, des Jésuites, des Sulpiciens, et d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, des incendies et des massacres de villages, dont les récits nous font frémir. Sans doute, la perte de leurs vastes terrains de chasse, où les tribus s'étaient taillés des domaines, entrait fortement eu ligne de compte; mais les missionnaires, avec leur croix, surtout en exhibant leur vie d'immolation, pouvaient toujours apaiser les plus justes colères. Une fois connus, en les entendant parler leurs langues, en contemplant leurs traits que la grâce de Dieu rendait fascinateurs, les Iroquois abaissaient devant eux le tamahock vengeur, et les chefs venaient offrir leur calumet de pacification. N'est-ce pas là le rôle qu'ont joué les Kécollets, dès leur arrivée au Canada, comme aussi les nombreux Jésuites, sans oublier les Robert Michel Guay, Harman Gouin, Maurice Quéiy de Tréguron, le célèbre François Picquet et bon nombre d'autres membres de Saint-Sulpice.
Si les seigneurs ou leurs censitaires ont parfois failli à leur tâche, il faut reconnaître que nos missionnaires ont noblement accompli leur devoir. Grâce à Dieu, le zèle apostolique s'est maintenu et a progressé à mesure que le sol canadien s'est agrandi. Nous n'avons pour nous en convaincre qu'à jeter un coup d'oeil sur notre Ouest immense. Toutes les compagnies d'émigration,
50 ÉCRiN d'amouk familial
d'industrie, de voies ferrées, sont bien forcées de reconnaître que c'est aux héroïques enfants de l'illustre Mazénod, qu'elles doivent leurs premiers succès, et surtout l'apaisement primordial des tribus indiennes.
Ces dévoués missionnaires, auxquels se sont joints un bon nombre de prêtres séculiers, continuent là-bas, le prolongement de l'Eglise du Christ, la grande amie des vrais progrès. C'est ce qui a fait écrire à M. Rameau : " De tous les émigrants de cette époque (XVIIme siècle) ce furent les colons censitaires et le clergé qui réussirent le mieux dans leurs entreprises. Tandis que l'action et l'influence des seigneurs s'éclipsait peu à peu, le clergé^ combinant son activité avec celle des cultivateurs, devint le pivot essentiel du développement de la société transatlantique; on avait fondé des seigneuries, mais la paroisse remplaça la seigneurie et devint l'unité sociale. Les paroisses se formèrent par l'agglomération des fermes qui prospérèrent entre les mains des censitaires, et ces fermes, qui avaient été concédées à des cultivateurs, simples et confiants, sont devenues la base de la fortune de leurs descendants. " (^^).
Il ne faut donc pas perdre de vue le rôle important que les seigneurs ont joué dans ce drame d'excellente civilisation. La plupart d'entr'eux, quoiqu'ayant reçu des titres honorifiques et se sentant grands propriétaires, étaient d'une accueillance douce, charmante pour leurs tenanciers. Le manoir était comme le siège d'une paternité qui étendait sa bienveillance à tous les
(") Une Col. féod., xxvii, 8.
foyers dont les membres entouraient de respect et de sincère affection leur maître et seigneur.
Que dire des dignes et vertueuses châtelaines du temps ! Comme elles s'intéressaient à la santé, à la paix, au salut des familles, dont les noms, les redevances étaient fidèlement consignés sur les feuilles de foi et hommage ! — Voyez-vous d'ici l'avantage pratique de ce recensement annuel de nos seigneurs. Il les mettait, eux et leurs épouses, au courant des progrès comme des pertes des censitaires, par conséquent des besoins à secourir, des misères à soulager, des scandales à arrêter pour maintenir l'honneur du nom et la réputation de la seigneurie ?
Pour arriver à un résultat satisfaisant de progrès matériel, les seigneurs avaient compris dès le début de leur prise de possession que c'était l'église et la présence du prêtre qui pouvaient mieux les aider. Aussi, ils concédèrent des terrains assez vastes pour y construire l'église, le presbytère, les dépendances, y fixer le cimetière. Souvent ils mirent une terre à l'usage du curé pour l'aider à vivre, ayant soin de le constituer usufruitier ; dans ce cas la terre passait de curé à curé, sans danger d'aliénation.
Telle était l'union du curé et du seigneur, que le bien se faisait en partageant le même zèle, en récitant les mêmes prières, et en entourant de respect toutes les prescriptions religieuses. Aussi voyez comment l'Eglise apprécia cette salutaire association de foi et de pratiques en accordant des marques de distinction, des prérogatives, dont les anciens ne peuvent s'empêcher de regret-
ter la disparition. Quelques-unes cependant subsistent encore.
L'auteur de VHistoire de la Baie-du-Fèhvre cite un arrêt, en date du 8 juillet 1709, qui détermine ces droits honorifiques r^).
'' Le seigneur haut-justicier doit avoir, dans l'église bâtie sur son domaine, un banc dans la place la plus honorable, qui est la droite en entrant, dans la distance de quatre pieds du balustre.
" Il ira à l'offrande le premier après la personne qui aura offert le pain bénit, et ses enfants mâles après lui, et en cas d'absence du seigneur, ses dits enfants mâles qui auront atteint l'âge de seize ans.
" Il ira après le clergé revêtu du surplis, le premier, et ses enfants mâles après lui au balustre prendre les cierges, recevoir les cendres et les rameaux, et, en son absence, ses enfants mâles.
" Après l'oeuvre et le choeur, il aura le premier l'eau bénite par aspersion, aussi bien que sa femme et ses enenfants, en son absence.
" Il aura pareillement le pain bénit après le clergé revêtu du surplis. Aux processions il marche le premier après le curé, puis ses enfants mâles après lui.
" La femme du seigneur ira la première avant lesautres femmes et ses filles après elle dans les mêmes circonstances.
(") Histoire de la Baie-du-Febvre, 408.
" Les co-seigneurs auront leurs bancs après celui du haut-justicier, mais ils les paieront.
" Le seigneur haut- justicier aura droit d'être enterré avec sa famille, sous le banc seigneurial. ".
C'est ainsi que les lois religieuses et civiles s'unissaient pour reconnaître les services rendus par les seigneurs. Bien de plus sage que ces règlements ; ils étaient d'autant mieux observés, que les seigneurs avec leurs nombreux enfants, de pères en fils, étaient poussés par une juste fierté à les suivre. Aux grandes solennités, aux processions, ils s'empressaient de figurer en tête de leurs censitaires qu'ils encourageaient par leurs exemples dans l'accomplissement de leurs plus saints devoirs. Le sens démocratique s'est insinué pour restreindre et détruire ces pratiques. Il n'est resté pour maintenir le zèle dans le déploiement du culte public que l'initiative privée. Elle a bien sa valeur attachée à de hautes positions sociales, mais elle se confond trop facilement avec la foule. Le prestige des exemples salutaires des grands, a quitté nos temples. Pourtant l'église a maintenu les prérogatives; elles n'ont guère disparu que devant la force des choses.
Pour nous, un devoir s'impose en présence des bienfaits, des legs de noblesse terrienne, c'est de saluer les ancêtres-seigneurs comme autant de fondateurs, de travailleurs, de patriotes, de fervents chrétiens. " Tout le dix-septième siècle, écrit judicieusement M. l'abbé Bellemare, est employé utilement par ces hommes dévoués ; ils éclaircissont la forêt, ils créent des établissements stables, ils exécutent, en un mot, ce que le roi ne veut pas
54 ÉCRIN d'amour FAMILIAIj
faire, et ce que les compagnies privilégiées eussent dû accomplir, comme elles y étaient obligées par leurs chartes. " ('').
" Le nord du Saint-Laurent nous appartient, écrivait Suite, mais il est en forêt. Ce qui fait défaut au colon, ce sont les voies de communication, le moulin à farine. Ayons recours à la tenure seigneuriale, et nous renouvellerons les miracles des défricheurs d'autrefois. 'M'")-
Ça été le cri du roi du nord, Mgr Labelle, au pays et à l'étranger ; et, à force de supplications et d'habileté, il a réussi à établir un grand nombre de paroisses qu'il a peuplées de colons souvent déçus, pas assez soutenus par le pouvoir public, lesquels quand même en bon nombre, cultivent et chérissent leurs montagnes. Leurs clochers les protègent, les encouragent, mais la force de cohésion seigneuriale de nos pères manque; autrement on verrait l'ancien spectacle réapparaître, celui de terrains vastes et plantureux peuplés par nos nationaux et nos co-religionnaires qui continuent à fuir nos plages. Quand même,le système paroissial lié si naturellement à la terre vaincra les tiédeurs, les abandons ; on le voit déjà triomphant.
" La première seigneurie accordée par la Compagnie des Cent Associés, écrivait M. l'abbé Verreau (-^), est
(") Histoire de la Baie, 408.
(^°) Histoire des Canadiens-français, ii, 105.
(-') Mémoire de la Société royale, Sect. I, 1887, p. 150.
celle de Beauport, près du fort de Québec; la seconde est celle des R. P. Jésuites, à Trois-Rivières. Du côté de Montréal, on voulait aussi élever un fort et commencer une ville ; c'est de ce côté que la Compagnie accorda la troisième seigneurie, la Citière; et celles qu'on peut désigner dans le numéro d'ordre de concessions comme la quatrième et la cinquième, à savoir l'Ile de Montréal et nie Jésus ".
"Il y eut, dit Garneau (^^) vingt-neuf seigneuries concédées à des marchands, à des militaires ou des corporations religieuses, de 1626 à 1663, savoir dix-sept dans le gouvernement de Québec, six dans celui des Trois-Rivières, et un pareil nombre dans celui de Montréal. "
La seigneurie de la Rivière-du-Loup (Louiseville) fut concédée par Jean Talon au Sieur Maneureuil, en 1672, puis acquise en 16S3 par Jean Lechasseur, lequel la vendit à Antoine Trottier, sieur de Ruisseau. Ce dernier en fit l'acquisition, en faveur de son fils Michel Trottier de Beaubien, le 13 juin 1701. Nous reviendi*ons plus loin sur le titre de cette concession.
La compagnie des Cent Associés fut dissoute en 1663 ; elle fut remplacée par la compagnie des " Indes Occidentales ", qui dura jusqu'en 1674.
Les gentilshommes en possession des vingt-neuf seigneuries mentionnées plus haut par notre historien Garneau, surent accomplir leurs engagements en y éta-
(°) Histoire du Canada, i, 171.
blissant des colons travailleurs et surtout bons chrétiens. Du reste, les ancêtres-seigneurs s'appliquaient à donner les plus beaux exemples, nous l'avons dit, du travail et de la pratique des vertus. C'est ce qui faisait écrire à M. Denonville, dans une lettre à son ministre, en parlant de M. de Saint-Ours, pour ne mentionner qu'une famille, en 1G86 : " Ses enfants ne s'épargnent pas, j'ai vu de ses grandes filles tenir la charrue et couper les blés. " ( -^ ) . Que l'on juge par cela de l'émulation qui animait les habitants censitaires. Une armée sans un chef courageux vaut-elle quelque chose? De même une seigneurie serait restée en friche, si le seigneur avait été inactif dans son manoir, s'étiolant dans la mollesse et le plaisir. Tant que le bon exemple est parti d'où on avait droit de l'attendre, tout alla bien et grandissant. Un jour les succès et la richesse amenèrent l'opulence, les seigneurs léguèrent à leurs fils et filles de vastes domaines heureusement exploités, et beaucoup d'argent, mais ces enfants souvent trop choyés n'avaient pas l'amour du travail de leurs pères, et la sage économie de leurs mères, ils vécurent dans la dissippation et dépensèrent sans aucun souci des sueurs de leurs aïeux. C'est ce qui explique que les plus beaux noms sont inscrits sur les bulletins de travail de basses industries, que ceux qui les portent habitent des mansardes et que leurs enfants, élevés de peine et de misère, n'ayant aucune éducation, ont perdu le noble cachet de leur race.
La suite de notre ouvrage, prouvera ce que peut pro-
(-') Correspondance générale.
duire la constance vertueuse du travail, l'honnêteté et l'énergie soutenue par la foi et la piété des ancêtres canadiens.
Un édifice qui a une base solide résistera aux plus terribles aquilons; telle a été la force, du plus grand nombre des foyers de la Nouvelle-France. Ils ont résisté; d'heureuses allonges ont surgi; sans altérer le plan primitif, les étages superposés ont ajouté à leur beauté, et, en ce jour, on peut dire que les maisons familiales méritent l'admiration de nos cousins de France. C'est que, ils y voient comme l'empreinte granitique de leur meilleure croyance, de leur doux parler,en un mot de ce noble écusson, aux armes de France que les infortunes, l'abandon, une allégeance nouvelle n'ont fait qu'effleurer.
Quatre superbes colonnes soutenaient la maison canadienne: une foi solide, l'amour du travail, la parfaite honnêteté, et une moralité exemplaire. Dieu veuille maintenir un peu partout ces colonnes indispensables à toute bonne maison; autrement l'édifice, type national canadien s'effritera de plus en plus jusqu'à devenir méconnaissable.
Et d'abord la foi solide ! Les seigneurs-ancêtres ont cru si fermement, que Dieu a assuré, à leur descendance je ne sais quelle ténacité, parfois téméraire, mais qui défend quand même FÉglise, observe sa loi, respecte et aide ses prêtres. Aussi bien les vertus si solidement pratiquées des aïeux, sont restées inhérentes à la race, en dépit même des faiblesses modernes.
L'amour du travail ! A peine les parchemins étaient-ils octroyés par les intendants, que les seigueui*s
trouvaient de suite, chez eux, des bras multiples, robustes dès le jeune âge, qui les dispensaient de recourir à des bras étrangers. Ils pouvaient dire, chacun d'eux : " J'ai abattu les arbres de ma forêt, j'ai remué, sillonné ma terre, mes voisins de même, c'est pourquoi je suis bourgeois et maître de mon domaine. Et ce domaine je l'ai baptisé de mes sueurs, il s'appelle comme moi, mes enfants s'appelleront de même; mes censitaires, travailleurs énergiques, diront, comme moi, qu'ils ont un beau bien sous les pieds. Ils l'ont rendu de plus en plus fécond, afin de mériter l'honneur de cette noblesse terrienne qui devra enorgueillir la descendance. "
Songez que dès 1668, le R. P. Le Mercier, jésuite, pouvait écrire : " Il fait beau à voir, à présent presque tous les rivages de notre fleuve de Saint-Laurent habités de nouvelles colonies qui vont s'étendant sur plus de quatre-vingt lieues de pays le long des bords de cette grande rivière, où l'on voit naître d'espace en espace de nouvelles bourgades qui facilitent la navigation, la rendant et plus agréable par la vue de quantité de maisons, et plus commode par de fréquents lieux de repos. " (^*).
Cette description donne une idée des nombreux et pénibles travaux déjà accomplis. En admirant nos villages aux toilettes de plus en plus élégantes, où s'élèvent les clochers qui ont succédé aux anciens, on ne saurait trop louer la prudence et le coup d'oeil d'avenir de nos pères.
(24) Relation de 1668, p. 2.
L'onde du beau fleuve était la route déjà tracée, que l'on pouvait pagayer facilement, qui permettait aux amis de venir, comme aussi de surveiller les menées perfides des Indiens. Au surplus, son lit tenait en réserve une abondance variée de poissons délicieux pour la nourriture de tous les riverains, qui, à ce temps de labeur et de fatigue, avaient à observer de nombreux jours d'abstinence. Nos pères et mères ne s'en plaignaient pas. Se levant de grand matin, après les menus travaux d'étable et du ménage, ils s'en allaient gaiement sur la grève, ou dans leurs embarcations à l'église du manoir, pour accomplir leurs devoirs religieux, ou pour assister aux prières des Rogations et de la bénédiction de leurs graines des semailles. Quoiqu'à jeun, lassés par une longue marche, ils ne quittaient pas les saints lieux sans s'agenouiller près des humbles croix ombrageant les restes de leurs chéris. Quelle consolation !
Pourquoi en avoir privé la descendance ? Direzvous qu'elle s'en porte mieux, qu'elle est plus robuste, après avoir affaibli ses souvenirs? Et pourtant Fustet de Coulanges disait bien : " C'est peut-être à la vue de la mort que l'homme a eu pour la première fois l'idée du surnaturel et qu'il a voulu espérer au-delà de ce qu'il voyait. La mort fut le premier mystère, elle mit l'homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l'invisible, du passager à l'éternel, de l'humain au divin. " (").
(") La Croix de Paris, 28 novembre 1912.
Insistons, afin que la descendance se prémunisse contre l'amoindrissement du culte des morts, " Nos ancêtres, écrivait Cicéron, ont voulu que les hommes qui avaient quitté cette vie fussent comptés au nombre des dieux. De fait, on leur adressa vite des prières et des invocations comme celle-ci : " O toi, qui es un dieu sous terre, sois-nous propice !" (-^).
Est-ce que notre Eglise si maternelle, séculaire gardienne des bons souvenirs humains, voit d'un mauvais oeil, je ne dis pas le culte de nos morts, puisque sa lithurgie le commande et le régit, mais notre prière, notre invocation, pour ceux dont Dieu bénissait et ordonnait l'affection pour leurs enfants de la terre, qui doit se prolonger dans le sein de Dieu ?
En face de la tombe des parents, même de leurs portraits, dont la vue est si louable, si consolante et si utile, il n'y a qu'un mot à changer dans la douce prière de Cicéron, pour ne pas dévier à notre foi religieuse, disons : " O toi, qui es en Dieu sous terre, sois-nous propice. "
La moralité exemplaire est la plus belle colonne de l'édifice familial ? Sans aucun doute, il faut la déclarer indispensable, car sans elle, la colonne de la foi sera vite chancelante, celle du travail s'amollira, et puis celle de l'honnêteté croulera sous les exigences et les ordres des jouissances désastreuses. Aussi bien, en présence des pages irréfutables de notre histoire, il res-
(") Feuilleton de la " Croix " de Paris, 28 novembre 1912. — E. Devaloux.
tera vrai de dire que c'est la pureté et le sage règlement des moeurs des ancêtres qui ont fait notre pays grand et prospère. Là gît le secret de toutes les vaillances d'antan, sur nos plages bénies de Dieu, comme celui de nos beaux types d'hommes et de femmes, heureusement conservés jusqu'à nos jours, ayant l'empreinte de la force, la fraîcheur de la vraie beauté et l'aptitude étonnante aux arts.
Citons le témoignage de notre illustre historien, M. l'abbé Ferland (") : " A l'appui des témoignages rendus à la pureté des moeurs de nos ancêtres, dit-il, nous citerons une autorité qui ne peut être soupçonnée de flatterie; ce sont les registres mêmes où furent inscrits presque tous les baptêmes qui se firent dans le gouvernement de Québec jusque vers l'an 1722. Sur six cents soixante-quatorze enfants qui furent baptisés, depuis l'an 1G21 exclusivement jusqu'à l'année 1661 exclusivement, on ne compte qu'un seul enfant illégitime.
Depuis 1661 jusqu'à 1690, on rencontre le nom d'un seul autre enfant né de parents inconnus. En sorte que, dans l'espace de soixante-neuf ans, au milieu d'une population composée de militaires, de marins,de voyageurs, de nouveaux colons, deux enfants seulement sont nés hors du légitime mariage de leurs parents.
" Ces chiffres fournissent une réfutation péremptoire des calomnies inventées par les La Hontan et quelques aventuriers de même aloi contre la réputation de nos aïeules canadiennes. "
C) .4 travers les registres.
En aidant à creuser le sillon, elles n'ont pas eu seulement l'ambition des produits matériels, mais avant tout elles ont généreusement cultivé, pour elles et pour toute leur descendance, la noble plante de la vertu.
Au sein de leurs pratiques, de leurs combats, de leur abandon, je dois dire, nos habitants ont été pour la plupart vertueux, sobres et honnêtes,; les filles du roi, en devenant leurs épouses, les ont secondés dans tous leurs efforts, et ont créé dans notre patrie une race pure et généreuse, pleine de foi vive et de fervente piété ; c'est ce qui forme encore pour toutes nos campagnes, notre gloire la plus précieuse.
La vénérable Mère Bourgeois, dès son arrivée à Ville- Marie, se dévoua à la formation honorable et vertueuse de nos familles. Et c'est sans doute son choix judicieux des épouses qui assura le succès et le bonheur des premiers foyers du pays. Voyez comme elle en parle ellemême : " Quelques années après mon premier voyage en France, il arriva à Ville-Marie environ dix-huit filles du roi, que j'allai quérir au bord de l'eau, croyant qu'il fallait ouvrir les portes de la maison de la Sainte- Vierge à toutes ces filles. Mais notre maison étant trop petite pour loger celles qui arrivaient, nous fîmes accommoder une maison que nous avions achetée de Saint-Onge, et je demeurai là avec elles. J'étais obligée d'y demeurer à cause que c'était pour former des familles. " (^^).
On le voit : le petit pensionnat commence l'oeuvre de
(") Ecrits autographes. — Faillon. — Vie de la Mère Bourgeois.
l'héroïque mère de nos mères canadiennes, si douces, si distinguées, et surtout si pieuses. Cette oeuvre était déjà commencée à Québec, où surgirent toutes les gloires religieuses et civiles du berceau de la Nouvelle-France. La Mère de l'Incarnation, s'était associée Mme Bourdon, dont elle écrivait, en 1668, " qu'elle était un exemple de piété et de charité dans tout le pays. Elle est la mère des misérables et occupée à toutes sortes de bonnes oeuvres. "
Pour dissiper jusqu'au moindre doute au sujet de la respectabilité de nos aïeules, qu'il nous suffise de dire que non seulement elles ont été bien choisies, à raison de leur vertu, mais que la plupart jouissait d'une bonne instruction, si on en juge par leurs écritures qui sont restées. Quelques paroles de Talon établissent clairement le fait : " Entre les filles qu'on fait passer ici, écrivait-il au ministre, en 1668, il y en a qui ont de légitimes et considérables prétentions aux successions de leurs parents, même entre celles qui sont tirées de l'hôpital-général de Paris. " O.
Evidemment, si elles n'eussent pas eu le vrai cachet de vertu, leurs prétentions considérables auraient été périmées comme leurs droits aux successions. Benjamin Suite a eu raison de dire : " Les Jésuites, sans pitié pour eux-mêmes, ne l'étaient pas davantage pour les autres, surtout lorsqu'il s'agissait de morale; on ne peut qu'applaudir à cela. Les Sulpiciens de même. Des fem-
(") Correspondance générale. Voir à l'appui : Journal historique du P. Charlevoix, 1, 210.
mes comme la Soeur Bourgeois, la Mère de l'Incarnation Madame Bourdon, Mme d'Aillebout, Mlle Mance sont, plus que la femme de César, à l'abri de tout soupçon. " (^°).
Et remarquez qu'à ce temps, le clergé n'avait pas seulement à son service l'influence morale sur les seigneurs, leurs co-seigneurs, leurs fermiers, leurs fils et leurs filles; Mgr l'Evêque et le Père provincial des Jésuites étaient membres du Conseil Souverain de Québec, et nos Messieurs de Saint-Sulpice avaient à Montréal leur grand justicier. Parcourez les décisions de ces conseils, vous verrez avec quelle sévérité les délits étaient punis. Les poteaux d'ignominie, les amendes et les sentences de mort, étaient des peines d'une fréquence qui nous étonne, surtout quand nous voyons, de nos jours, les plus grands crimes mis si facilement au compte de la folie et commués en incarcération plutôt temporaire que perpétuelle.
A cet heureux temps, il n'y avait pas d'hésitation en face d'un délit grave d'immoralité, et si le baron de La Hantan, et le chevalier Beauchesne ont lancé leurs sales accusations contre les mères canadiennes, c'est qu'ils ont essuyé de honteux refus et ont dû retourner dans leur pays. Ils étaient des bannis coupables et mécontents.
Entendez ce que le père Charlevoix écrit à Mme la duchesse de Ladiguères (^^), son témoignage appuie
(^) Histoire des Canadiens-français, iv, 117. (*^) Journal historique, v, 210.
notre déclaration : " Si par hasard, Madame, vous tombez sur le livre de la Hantan, où il est parlé de cette foire (vente annuelle des pelleteries à Montréal), donnezvous bien de garde de prendre tout ce qu'il dit pour des vérités. La vraisemblance n'y est pas même gardée. Les femmes d<.' Montréal n'ont jamais donné lieu à ce que cet auteur y met sur leur compte, et il n'y a rien à craindre pour leur honneur de la part des Sauvages. La Hantan ne pouvait pas ignorer ce qui est de notoriété publique en ce pays ; mais il voulait égayer ses mémoires, et pour y réussir, tout lui était bon. On est toujours sûr de plaire à certaines gens, quand on ne garde aucune mesure dans la liberté qu'on se donne d'inventer, de médire et de s'exprimer sur certaines matières. "
Les épouses et filles des premiers colons sont donc à l'abri des mauvais soupçons. Elles ont contribué de tous leurs efforts à la formation de nos excellentes grand' mères, oeuvre des Mères de l'Incarnation des Ursulines de Québec, et de Marguerite Bourgeois, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal.
Il résulte des quelques preuves données, que le choix des mères qui ont orné nos premiers berceaux, a été minutieux et admirablement réussi. Que dire des usages et coutumes des anciens foyers ! C'est un doux besoin, il semble, d'en causer, d'en rappeler le souvenir. Une poésie attachante se dégage de ces toits vieux-temps, où l'amour réchauffait tout, aidait à tout affronter et où les plus salutaires exemples étaient en permanence. Nul doute que les vieux qui penchent, ou plutôt qui gravissent la colline de la vie montante, comme les jeunes aux
vies pleines de promesses, aimeront les réminiscences du passé glorieux de leurs ancêtres.
M. P. Bouclier, bienfaiteur insigne des jeunes années du pays disait des ancêtres: " Quand ils se mettent à deux, ils ont peu de chose; ils se marient ensuite à une femme qui n'en a pas davantage ; cependant, en moins de quatre ou cinq ans, vous les voyez à leur aise, s'ils sont un peu gens de travail, et bien ajustés pour des gens de leur condition. " (^^).
Ces lignes font comprendre les heureuses conséquences des dispositions royales à notre égard. La nation ne pouvait manquer de s'asseoir sur des bases de progrès sous tous rapports, puisque les unions étaient favorisées, soutenues. Les calculs qui, de nos jours, paralysent tant d'aspirations et éteignent tant de foyers, étaient légalement écartés au moyen de récompenses, en argent, et, ce qui valait mieux en octrois de terre. Or cette terre nous l'avons vu, par sa juste acquisition, assurait un moyen de perpétuer les noms, et de léguer ainsi à une descendance un fief terrien qui pût donner aux descendants un titre ou au moins une entrée dans la noblesse.
On s'imagine difficilement, écrit M. Rameau (^^), aujourd'hui les sacrifices que s'imposait un marchand enrichi pour acheter même un très petit fief qui lui conférât la qualité de sieur^ avec le nom du terroir à la suite. "
(") Histoire véritaMe et naturelle de la Nouvelle-France. — Boucher. (") Une colonie féodale. Intr. xiv.
Ce fut bien le désir et le projet réalisé de l'ancêtre Jules Trottier, nous le verrons plus loin.
Nous pouvons donc appliquer, à tous les colons des premiers temps, les paroles du sieur Bouclier citées plus haut: " ils étaient gens de travail et bien ajustés pour des gens de leur condition. ". C'est dire qu'une bonne aisance régnait dans leurs foyers parce que les dépenses étaient en rapport avec les revenus.
Les habits qu'ils revêtaient, étaient complètement l'oeuvre de leurs mains. Leurs toiles, leurs flanelles, leur literie, leurs étoffes étaient en honneur dans les maisons du bon vieux temps.
C'était une fierté légitime pour l'habitant d'avoir bâti sa demeure, pour l'épouse d'avoir taillé et cousu les vêtements de tous les siens. La tuque, souvenir de Normandie, régnait alors sur les têtes. Cette coiffure avait tant de sens pratique et même de beauté réelle, que la mode l'a choyée depuis quelques années.
Que dire de l'étoffe grise? Mais les gentilshommes, assimilés aux habitants s'en servaient avec honneur. M. Faillon atteste que le sieur de Maisonneuve en donna l'exemple pendant tout son séjour à Ville-Marie (^*).
M. Ferland, dit au sujet des couleurs d'habits que " le bleu semble avoir été la couleur favorite des premiers habitants de ^lontréal. Ce goût paraît s'être conservé pendant longtemps. Encore, au commencement de ce siècle, remarque Benjamin Suite, les bonnets des gens
(") (J. F. li., Histoire du ,«.'., 263.
68 ÉCRIN D*AMOUB FAMILIAL
de la campagne étaient bleus dans le district de Montréal, tandis qu'ils étaient rouges dans celui de Québec et blancs autour des Trois-Rivières. " Qui se serait attendu, ajoute l'historien, à voir le futur drapeau tricolore sur la tête des sujets de Louis XIV ? " Depuis ce temps, il y a eu décomposition et mélange des couleurs sous plus d'un rapport. L'ancêtre des Trois-Rivières aurait opté pour le blanc qui renferme toutes les couleurs pour convenir à tous les goûts de sa descendance.
Nous ne devons pas nous écarter trop de notre sujet; autrement il y aurait tout un livre à faire sur les usages et coutumes des ancêtres. Qu'on nous permette de terminer notre chapitre en référant au souvenir précieux des anciennes servantes et des vieux domestiques.
De nos jours, une vieille fille est souvent reléguée parmi les meubles inutiles ; il ne faut pourtant pas perdre le souvenir des saintes filles de nos anciens foyers. Elles ont protégé les jours de nombreux enfants et favorisé les plus saintes vocations.
Bien des vies souillées, ont été abritées par elles, et de nombreuses dissentions matrimoniales ont été apaisées. Que d'enfants ont été maintenus par elles dans le sentier suivi par leurs pères et mères! La plupart ont multiplié leur dévouement en avançant en âge, avec des salaires insignifiants, et ont puissamment contribué à l'éducation et à la persévérance de vertu et de travail des fils ou filles de nos meilleures familles.
Oui, il faut raviver ces doux souvenirs. Chaque seigneur des jours qui ont fui, avait naguère de ces trésors de femmes. Nous ne les connaissions que par leurs
nobij:sse terrienne 69
noms de baptême, c'était les Anastasie, Léocade, et, au foyer du Dr Beaubien, Marie-Rouillard s'était tellement dévouée au bien être de la famille, que le Père n'a pas cru trop faire, en témoignage de reconnaissance que d'accorder à ses restes les mêmes honneurs de funérailles et d'inhumation qu'à ses propres enfants; elle a eu sa place tant méritée, au tertre funèbre, près de ceux qu'elle a si bien servis et aimés.
Le Père Van Triek dit au sujet d'une de ces saintes créatures ; le mot est consacré chez nous, hélas ! il n'est plus compris : " Elle fit trois parts de sa vie : l'une à Dieu la deuxième aux pauvres, la troisième aux petits enfants <lu'on lui confiait. " (").
Outre ces personnes de mérite, les seigneurs-ancêtres avaient à leur service des engagés, hommes de confiance, des plus honnêtes, des plus Intéressés. Avec quel soin ils dirigeaient les semailles, soignaient leurs troupeaux, et surtout entouraient d'une vraie sollicitude leurs beaux chevaux canadiens! Leurs maîtres n'en étaient guère plus fiers; et il en était ainsi de tout ce qui leur était <^onfié.
Après avoir établi le point de départ de la colonie canadienne, la base du système féodal prolongé sur nos plages, l'anoblissement qui y était attaché, les immenses services religieux et civils que les seigneurs ont rendus à la patrie, certes, nous n'avons fait qu'effleurer, nous dirons avec le célèbre conférencier de Notre-Dame-de- Paris, le Père Félix (").
(*•) Causerie. — Les vieilles filles.
(") Conférences, 1860. — Le ProgTè.s par famille, 36.
70 ÉCRIN d'amour FAMILIAli
" La société domestique avec ses trois éléments constitutifs, le père, l'enfant, la mère, c'est-à-dire l'autorité, l'obéissance et le dévouement, nous apparaît comme le type le plus pur et le plus parfait de la vie sociale. Plus les sociétés s'en approchent et réalisent, à l'exemple de la famille, l'autorité indiscutable, l'obéissance affectueuse et le ministère dévoué, plus elles sont parfaites. Et réciproquement, plus la famille, fidèle à sa loi, perfectionne et harmonise en elle-même ces trois éléments de sa vie, plus elle prépare pour l'avenir des générations élevées et des sociétés progressives. La famille ainsi faite est le noviciat de la société: c'est l'apprentissage de la vie qui grandit au foyer pour se déployer dans la patrie, en gardant le caractère de sa naissance, le sceau de son origine et le reflet de son idéal. "
" Qui de vous, secouant la morue indifférence, " Emu, n'a salué les Victoires de Francq " Sur tous les rudes pas des fils de " l'Habitant"? " Qui, penché sur la carte immense, l'âme en fête, " N'escorte et n'applaudit la paisible conquête "Du sillon qui s'ouvre et s'étend?"
(Gdstave Zidlee) (1).
Cette parole poétique est absolument vraie. Les ancêtres canadiens non seulement ont salué les victoires de France, mais ils les ont généreusement aidées. Impossible d'écarter des rangs de ses défenseurs aucun nom canadien depuis le berceau de la colonie jusqu'à la conquête. Au surplus, en se penchant sur la carte immense de l'Amérique, nord et sud, il est facile de fixer leurs noms.
(') Une soirée de '* La Canadienne ". Bulletin du Parler Français Février 1913.
Ils ont été autant de hardis découvreurs ou pionniers, défricheurs robustes et persévérants, fondateurs de postes, de bourgs, que leurs espérances et leur coup d'oeil juste ont voués à de merveilleuses destinées.
Chose frappante, leurs prévisions se sont réalisées; comme preuves, nous n'avons qu'à citer Québec, Montréal, Trois-Rivières, Batiscan, les deux rives du Saint- Laurent, tout l'Ouest, Duluth, Saint-Louis, Détroit, Chicago, etc., etc.
Avant que les plus vieux descendants disparaissent, que l'oubli jette un nouveau voile sur les origines, sur les heureux succès; confions aux pages de notre écrin tout ce que nous chérissons nous-mêmes. La descendance eu sera fortifiée dans ses liens, les années vieillissantes en seront rajeunies, et la jeunesse gardera au coeur, comme son meilleur trésor le souvenir des noms dont ils sont appelés à perpétuer l'honneur. (^).
M. l'abbé A. P. Gaulier écrivait dans sa revue (^) : " D'après l'abbé Ferland, M. Rameau et les autres historiens du Canada, on peut évaluer modérément à cent cinquante le nombre des familles que le Perche fournit au Canada pendant le XVIIe siècle.
O Les générations nouvelles, écrit A. Dossat, se garderont de n'avoir au coeur qu'un enthousiasme superficiel et léger qui se dissipe au premier vent; mais, dans la connaissance profonde de leur foi et la fermeté éclairée de leurs convictions, elles fortifient les saintes ardeurs d'un dévouement à toute épreuve, et cette noble fierté des fils de la famille, pour qui tout est sacré, depuis les murailles de la maison jusqu'au nom du Père. "
(•) Canada. — Perche et Normandie. — Mars 1898.
" Les familles percheronnes, établies dans la Nouvelle-France, multiplièrent avec une rapidité prodigieuse.
" En 1723, c'était déjà par 8, par 11, et même par 16, qu'il fallait compter les branches sorties depuis 80 ans. d'une même souche.
" L'émigration percheronne, d'après certains statisticiens, serait aujourd'hui représentée au Canada par quatre-vingt mille familles environ. "
C'est à cette émigration que se rattache le départ du pays natal de Jules Trottier. Il naquit à Saint-Martin d'Igé, au Perche, et y fut baptisé, en 1590, et il y épousa (*) Catherine Loyseau. Deux de ses fils, Julien et Antoine prirent naissance à Saint-Martin d'Igé. Jules Trottier, son épouse et leurs deux fils (^), s'acheminèrent vers la Nouvelle-France, en 1646. Jules était accompagné de Gilles Trottier. Ils ont dû descendre tous à Trois-Rivières, vu que la famille Lefebvre y était déjà établie, et que d'anciennes relations les incitaient à se placer près d'elle,
Gilles Trottier a dû se marier à Champlain et y demeurer d'abord, puisque, au dictionnaire Tanguay, il est fait mention de la naissance de deux de ses filles : Marie-Catherine, 1674, et de Marguerite, 1675, qui entrèrent à la Congrégation de Notre-Dame ; nous en avons parlé plus haut.
(') Vers 1630.
(*) Un autre fils de J. Trottier, d'après Ferland, naquit en mer. et fut baptisé à Québec sous le nom de Jean-Baptiste. Il y épousa vers 1668, Geneviève Lafond. (Renseignement de B. Suite).
Gilles s'appliqua à l'étude des langues sauvages, et devint interprête, C'était à ce temps, une position importante et lucrative; elle était récompensée par de bons salaires, réalisés en fourrures et par des octrois considérables de terres, souvent titrées, qui passaient à la descendance, comme nous l'avons expliqué au chapitre de la noblesse terrienne. (^).
Mgr de Laval, avons-nous dit plus haut, avait obtenu de la Mère Bourgeois, les services d'une institutrice, dans la personne de Mlle Marie Raisin,afin de se charger de l'éducation des jeunes filles des Trois-Rivières. C'est là, suivant toute apparence, que Marie-Catherine et Marguerite Trottier commencèrent leur instruction. Plus tard, elles rentrèrent au noviciat de la Congrégation de Ville-Marie. Comme les chroniques du temps affirment que leur père Gilles Trottier légua tous ses biens à l'Eglise de Montréal, il y avait évidemment fait sa résidence; il y mourut le 8 février 1758.
(°) M. Faillon dit dans la vie de la Mère Bourgeois (ii, 284) que Gilles Trottier -était fort versé dans les langues sauvages — habile truchement — l'admiration de M. de Maisonneuve. D'après Dollier de Casson, il fut pris à Montréal par les Iroquois, qui l'y ramenèrent cependant. D'après Tanguay, les deux filles de Gilles Trottier se firent Soeurs de la CongTégation. Deux Dlles Trottier entrèrent en effet au couvent de la Mère Bourgeois. Mais il n'est pas également sûr qu'elles étaient filles de Gilles, déclare B. Suite. " Ceci demande explication. La date des deux naissances en question montre, si elles sont exactes, qu'elles appartiennent à Julien Trottier et Marie Sédulot, comme père et mère. Jules Trottier avait dû arriver aux Trois-Rivières avec Gilles, lequel pouvait être son fils ou son neveu, vu leurs âges respectifs. (Notes fournies par M. Suite sur la famille Trottier de BeauMen).
A l'époque de l'arrivée des ancêtres à la Nouvelle- France, il est facile de comprendre, qu'ils se soient fixés, de préférence aux Trois-Rivières Ç). C'était un endroit aussi favorable au commerce des fourrures qu'à Québec; par contre, les habitants j furent longtemps exposés aux attaques des indiens. Les " feux de conseil " les plus importants y furent tenus, et tous les sauvages pouvaient s'y rendre en descendant leur fameuse rivière dite des Iroquois, appelée de nos jours, le Richelieu. Ils traversaient ensuite le lac Saint-Pierre. Pour eux, la vague la plus rageuse n'avait pas d'effroi ; même, ils savaient profiter du bruit des vents remuant avec facilité les eaux peu profondes et si larges du lac, pour surprendre, brûler et ravir. Jamais on appréciera assez les frayeurs de cette phalange de vaillants des Trois- Rivières. C'est bien à eux que l'on doit appliquer les paroles du Père Charlevoix. : " Ils étaient exposés aux courses des Iroquois, et ainsi que les Israélites au retour de la captivité de Babylone, ils s'étaient vus obligés, en
(") " Peu d'endroits sur ce continent, dit B. Suite, ou ailleurs, renferment autant de cours d'eau ", et, après les avoir énumérés, l'historien ajoute: " La facilité des communications ainsi crée par la nature, la magnificence des forêts semées sur ces territoires, la fertilité du sol, firent de cette partie du Canada une province où les Sauvages et les Français se groupèrent de préférence. La situation du terrain de la ville des Trois-Rivières en fit le poste central de toute la contrée. " (La rivière des Trois-Rivières, Mémoires de la S. R.). De son côté, M. l'abbé A. Gosselin, écrivait " Les Sauvages, surtout les Algonquins et les Montagnais, affectionnaient beaucoup les Trois-Rivières. Ils y venaient chaque année en grand nombre, et y séjournaient plus souvent qu'à Québec. Commerçant avec les autres sauvages, ils arrivaient toujours aux Trois-Rivières, chargés de pelleteries. (Jean Nicolet, 221).
bâtissant leurs maisons et en défrichant leurs terres, d'avoir presque toujours leurs outils d'une main et leurs armes de l'autre, pour se défendre d'un ennemi qui ne fait la guerre que par surprise; ainsi les alarmes qui les tenaient toujours dans la crainte, avaient beaucoup servi à conserver leur innocence et à rendre leur piété plus solide. ".
Ce serait nous écarter de notre sujet que de rapporter les faits d'héroïsme qui se sont déroulés aux Trois- Rivières et dans les environs, auxquels les premiers colons, leurs enfants, leurs épouses ont pris part,
M. Napoléon Bourassa a dit de ces héroïnes : "Partout, à côté de leur mari, on les voit exposées à tous les dangers, surprises par les Iroquois pendant qu'elles recueillent au champ la moisson, ou préparent à la cabane provisoire le berceau des générations qui se précipitent, elles portent des armes, à ceux que l'ennemi assaille à l'improviste, elles défendent victorieusement nos forts et nos palissades. . . elles subissent la torture à côté de nos martyrs; elles sont ravies et retenues en captivité chez les Iroquois d'où elles reviennent plus intrépides et plus respectées. " (*).
Trois-Rivières et ses environs ont largement contribué à la phalange des martyrs et des victimes immolées sur l'autel de la patrie. Le sang de nos prêtres-missionnaires se mêlait à celui de leurs généreux colons. Combien d'hommes, de femmes, d'enfants ont été scalpés,
(•) A'o« Grand" M ères, 63 et suiv.
roués de coups et mis à mort, dont les noms restent inconnus? Quelle auréole de glorification ajoutée aux mérites de nos martyrs Récollets, Jésuites et Sulpiciens ! Oui, en-dehors de ces martyrs auxquels nous aimerions tant élever des autels, il y a eu des centaines de chrétiens qui ont été torturés et qui ont rendu le dernier soupir dans la plus héroïque fidélité aux maximes du Saint- Evangile. En voici une preuve, entre une foule d'autres.
Des bandes nombreuses d'Iroquois fondirent sur Trois-Rivières, pillant tous les environs, et massacrant tous ceux qui se hasardaient en-dehors du fort. M. de Kerbodot voulut châtier les malfaiteurs, et fit une sortie avec une cinquantaine de Français. Il s'élança à leur tête sur un terrain fangeux et ouvert, ce qui donna la chance à l'ennemi. Il succomba sous ses coups avec quinze de ses hommes. C'était le 15 août 1652 : Sont-ce des martyrs? Oui, car ils avaient les dispositions requises. Leur saint propos était l'extension du règne du Christ et l'évangélisation de leurs ennemis. Il resterait à prouver la haine du Christ de la part de leurs persécuteurs; ce qui n'est pas facile, car la fureur des peauxrouges était plutôt basée sur de vieilles rancunes causées par les déprédations des traitants et surtout par l'envahissement de leurs terrains de chasse.
Quand même, les luttes héroïques, le sang des colons et de nos prêtres qui a rougi nos plages, y ont assuré des trésors bien précieux de mérites qui nous ont valu jusqu'à nos jours une force céleste et l'amoureuse égide de la Vierge.
Nous pourrions ajouter le récit de nombreuses atro-
cités, de barbarie sans nom dont le séjour des Lefebvre, des Trottier, des Moras et d'un grand nombre des premiers ancêtres, a été le théâtre. Si nous insistons, c'est pour faire comprendre leur affreuse appréhension de dangers en permanence. (®).
A cette époque (1648), Ville-Marie avait à faire face à de nombreuses incursions iroquoises. Jusqu'alors, ces barbares ignoraient la rivière des Prairies, mais ils pouvaient atteindre Montréal par plusieurs petites rivières provenant du Richelieu et avec des portages relativement faciles. Trois-Rivières était surtout exposé ; Québec moins, avec une garnison organisée. Le Cap de la Madeleine souffrait beaucoup de leurs perfidies ; c'est ce qui nécessita le transport de l'église sur la rivière Faverel.
Du moment que les Iroquois eurent découvert la route que les Français suivaient pour arriver à leur pays en passant par la rivière des Prairies, ils en profitèrent l^our semer partout la frayeur. C'est ce qui fit écrire au Père Vimont : " Les Iroquois se sont tellement répandus sur le grand fleuve Saint-Laurent et sur la rivière des Prairies, qu'il n'y a plus d'assurance depuis le lac Saint- Pierre qui est un peu au-dessus des Trois-Rivières jusque bien loin au-delà de Montréal. "
Ces hostilités se continuèrent jusqu'en 1665. Les aïeux eurent donc à partager les plus cruelles frayeurs de leurs devanciers, de leurs parents, et amis pendant
(•) Relations, 1643.
au-delà de seize ans. Et cependant, non seulement ils ne perdirent pas courage, mais ils ne cessaient de vanter le sol de leur nouvelle patrie afin d'inciter leurs compatriotes de là-bas à les rejoindre. C'est qu'ils attendaient des défenseurs, des soldats de leur France. Pouvaient-ils se convaincre que le roi les abandonnerait pour toujours à la fureur de leurs ennemis, et qu'il les laisserait égorger et mourir jusqu'au dernier ? Dieu exauça leurs voeux. . .
Le Père Faure, dans ses annales du Cap, écrivait : " Les hommes qui arrivaient au Canada, en 1664, furent plus heureux que ceux qui avaient vécu aux Trois-Rivières et aux environs depuis un quart de siècle. Cette année 1665 marque en effet le terme des cruelles incursions iroquoises dont avaient tant souffert les pauvres trifluviens et leurs voisins du Cap-de-la-Madeleine — comme beaucoup d'autres endroits. C'est que le 19 juin 1665 débarquèrent à Québec quatre compagnies du beau régiment Carignan-Salières. Le 30, quatre autres compagnies suivirent, avec M. Tracy, vice-roi, et le Père Dupéron. Le prince de Carignan, chef honoraire du régiment de ce nom, resta en France. M. de Salières, colonel du régiment vint au Canada. " (").
On le voit, Taurore de jours meilleurs, se levait sur la rive canadienne. Aussi bien, le spectacle de nos belles campagnes, en ces jours où l'agriculture a pris de si heureux développements, doit nous faire apprécier les
(") Annales du Cap, juillet 1912.
efforts des ancêtres qui ont donné la première touche au sol canadien et qui ont si généreusement mis à profit sa fécondité. Dès l'arrivée des troupes royales, la brise de la paix et de la sécurité raffermirent les aspirations par tout le pays. Il n'y aura plus guère de ces jours de terreur, de surprise, et la force des armes pourra enfin mettre un terme aux férocités et punir assez sévèrement les dernières qu'elles n'apparaîtront plus.
Cette paix était bien désirable en un pays.au sol si fécond. En dépit de tous les dangers, les colons y obtenaient par leurs travaux les plus consolants succès. " Pour ce qui est de la fertilité des terres, disait la relation de 1653, elles sont ici de bons rapports. Les grains français y viennent heureusement, et nous pouvons en cela nous passer des secours de France, quelque nombre que nous soyons ici. Plus il y aura d'habitants, plus serons-nous dans l'abondance. Le bétail et les lards sont une douceur au pays, qu'autrefois on n'osait espérer. " " Après trois ou quatre années de labeurs, écrivait la même année la Mère de l'Incarnation, les terres sont aussi bonnes, et, par endroits, meilleures qu'en France. L'on y nourrit des bestiaux pour vivre et pour avoir des laita^ges. " M. Boucher, dans son histoire déjà citée, fait allusion aux légumes qui y poussent en abondance. " Toutes sortes de navaux, de rabioles, ditil, betteraves, carottes, panais, cercifis et autres racines viennent parfaitement et bien grosses. ". Puis il parle de " l'herbe à la reine ", ou petun ("), dont les sauvages
(") Appelée ainsi parce que Jean Nicot, ambassadeur français à Lisbonne, envoya à Catherine de Médicis de la poudre de tabac destinée-à guérir ses migraines. (Voir Tahac-Larousse) .
LES PREMIERS ANCÊTRES. — COLONS ET FONDATEURS Hl
font leur tabac, car ils sont grands fumeurs et ne peuvent se passer de petun. " Nos ancêtres ne tardèrent pas à partager ce goût. Chaque habitant choisit un bon coin de son petit domaine pour y faire pousser à plaisir son tabac, et en faire une bonne provision.
Il y avait à combler une lacune, le cheval n'était pas là pour les travaux. Dès 1609, il y avait des chevaux en Acadie, puisque M. Rameau écrit que, à la '' prairie ronde ", on élevait des poulains; ce ne fut qu'en 1665 que les premiers chevaux arrivèrent en Canada. Jusqu'alors on n'avait pas osé en faire venir, " quoiqu'il y ait pourtant, écrit M. Boucher, de très belles prairies, mais il est assez dangereux d'avoir le foin tant que les Iroquois nous feront la guerre, et surtout aux habitations des Trois-Rivières et de Montréal, car les faucheurs et les faneurs sont toujours en danger d'être tués par les Iroquois. Et puis, on espère toujours que notre bon roi assistera ce pays-ci, et qu'il fera détruire cette canaille d'iroquois. " (^-).
Enfin, en 1665, le 10 juillet, jour mémorable, douze chevaux arrivaient à Québec, " les premiers envoyés de France, par le roi. "
Un second envoi de chevaux fut fait en 1667, puis un autre en 1670. Ils furent distribués aux gentilshommes du pays comme suit: " Une jument à M. Talon, deux juments avec un étalon à M. de Chambly, une à M. de Sorel, une h M. de Contrecoeur, une à M. de Saint-Ours,
(") Faillon, Histoire de la Colonie Française, m, 222.
une à M. de Varennes, deux juments à M. de Lachesnaye, une à M. de Latouclie, une à M. de Repentigny, enfin la douzième à M. Le Ber. " (^^).
Au surplus, Colbert déclarait à M. Talon (") : " Je tiendrai la main à ce qu'il soit envoyé en Canada des cavales et des ânesses, afin de multiplier ces espèces si nécessaires à la commodité des habitants ".
Jugez du contentement des ancêtres en voyant sauter sur leurs prés de jeunes poulains issus pour la plupart de race normande. Comme ils entourèrent de soins assidus ces chevaux appelés à partager leurs travaux ! Jusqu'alors ils avaient été condamnés à la bêche, comme le noble homme Hébert, qui ne connut jamais mieux sur le sol vierge qu'il entr'ouvrit avec tant d'amour.
Quand donc M. Boucher mentionne eu son histoire " les autres bestiaux ", il nous fait voir que deux ou quatre boeufs promenaient lentement la charrue des ancêtres.
En 1651, la Mère de l'Incarnation écrivait: " Quatre boeufs qui font notre labour, traînent les matériaux de bois et de sable. " Le journal des Jésuites (1646) indique qu'il en était de même au pays des aïeux Trottier : " Le treize partit la barque qui portaient des boeufs, etc., au Père Buteux aux Trois-Rivières. ". Ç^). Puis le
(") Faillon, Tlifitoire de la Colonie Française, m, 222. (") 11 février 1671.
(") Page 58.
même journal raconte qu'au mois de mars : " tout le bois (le la charpente de notre maison fut apporté sur la neige par nos boeufs ". Ç'^).
Dès les premiers temps de Québec, tous les famille s de l'étable et de la basse-cour avaient été importés de France. Le cheval seul manquait. Le Père Denis Jamay écrivait : " Nous avons amené un âne et une ânesse de France pour notre commodité, nous nourrissons aussi des pourceaux, un couple d'oies mâle et femelle, sept paires de volailles, quatre paires de cannes, puis "quelques petits cochenets (sauf respect)", écrit Sagard. "Il y a un autre logis, ajoute-t-il, au-dessus de la terre haute en lieu fort commode, qui a été bâti par le défunt Hébert où sa femme et ses enfants nourrissent quantité de bétail qu'il y avait fait passer de France. " ( ^^ ) ;
Le cheval canadien descend des premiers chevaux envoyés dans le pays par le roi. Pendant de longues années, il a formé une des races les plus avantageuses sous tous les rapports et malheureusement presque disparue de nos jours.
" Ces chevaux, a écrit M. Ernest Gagnon ( ^^ ) , étaient vifs, rustiques, pas trop lourds et pouvant passer facilement de la charrue à la voiture légère, traverser les bancs de neige sans enfoncer très profondément, braver la poudrerie, se tirer d'une rencontre en hiver avec agileté et sans trop d'efforts. ".
(••) Page 81.
(") Histoire du Canada, 162, 109.
(»*) Le fort et le Château Saint-Louis. App., 236.
Pendant son administration du bureau de l'agriculture, l'honorable L. T. de Beaubien, a contribué à relever la race chevaline canadienne par l'importation dans son haras de nombreux percherons et normands. Il est facile de constater les excellents résultats qui ont été produits.
" De tous les animaux domestiques, écrit encore M. E. Gagnon, envoyés par le Roi dans la Nouvelle-France, les chevaux furent ceux qui s'y multiplièrent le plus, quoique le nombre des autres y augmentât d'une manière étonnante. Excepté les ânes, ajoute notre spirituel cousin ; ces animaux si utiles n'ont guère fait souche en Canada. ".
Racontons ici une charmante anecdote du Sieur Philippe Aubert. Elle ne devait pas échapper à la plume si littéraire de notre parent. " M. de Gaspé parle, dans ses mémoires, d'un certain âne, " une bête curieuse " qu'il était allé voir au Cap Blanc, étant enfant, avec quelques camarades. En petit espiègle qu'il était, il dit gravement à l'animal : Comment vous trouvez-vous de votre séjour à Québec? L'âne leva une oreille et baissa l'autre. Je vous comprends, reprit le spirituel enfant: votre oreille levée veut dire: " le Canada est un beau pays "; votre oreille baissée veut dire: " mais je m'y ennuie terriblement, y étant tout seul de mon espèce. ". — Consolezvous, ajouta le futur auteur des " Anciens Canadiens ", " avant longtemps vous pourrez constater qu'il y a plus d'ânes qu'on ne pense sur nos rives. Je ne cit« pas, je raconte de mémoire. " (^^).
(") Le loTt et le Château Saint-Louis. — Ern. Gagnon, 238.
LES PREMIERS ANCETRES. — COLONS ET FONDATEURS o5
Julien, fils de Jules Trottier, ne demeura que peu d'années aux Trois-Rivières ; il alla s'établir à Québec, où il épousa Marie Sédulot le 16 août 1660.
Comme la famille Belcourt descend de celle des Trottiers, nous citerons l'auteur de VHistoire de la Baie Saint- Aiitoine ( ^^ ) .
" Les ancêtres portaient le nom de Trottier. Jules Trottier, de Saint-Martin-d'Igée, au Perche, France, marié vers 1630 à Catherine Loiseau, arriva dans le pays avec son épouse et trois enfants en 1646, et se fixa aux Trois-Rivières, où il mourut en 1655. Ses descendants, les Trottier des Ruisseaux, les Trottier des Rivières, les Trottier de Beaubien, ont possédé des seigneuries et exercé des fonctions publiques au Canada, au Détroit, à Chicago et ailleurs. Son deuxième fils Antoine, connu sous le nom de " Sieur des Ruisseaux ", épousa en 1663, la soeur du seigneur Jacques Lefebvre, et vint à Batiscan tenir une maison de commerce et exercer la profession de marchant. " (").
(") D'après le recensement de Batiscan en 1681, on constate les détails suivants : " Antoine Trottier de ruisseau, 42 ans, 2 fusils, 30 bêtes à cornes, 100 arpents en valeur. — Catherine Lefebvre, 33 ans, sa femme. — Enfants : Joseph, 13 ans; Michel, 10 ans; Pierre, S ans : Noël, 7 ans ; Marie, 3 ans ; Antoine, 1 an. — Servante : Elisabeth, 14 ans. (Notes fournies par il. B. Suite). — D'après le même historien : en 1667 la population de la Nouvelle-France était de 3,918 âmes, et, en 1681, de 9,677. C'est de 1663 à 1673 que la colonie a reçu le grand nombre de ses habitants. .Avec quel intérêt on pourrait consulter len premiers recensements au sujet des ancêtres de toutes les familles qui portent encore leurs noms ! I
S6 ÉCRIN d'amour familial
Nous avons dit plus haut que Jules Trottier avait des raisons spéciales de se fixer aux Trois-Eivières. En effet, Pierre Lefebvre, était de son pays, né, comme lui au Perche, en 1623, " c'est l'opinion de M. Benjamin Suite qui croit avoir trouvé son acte de baptême à la date du 20 octobre 1623. " (").
Jacques Lefebvre, seigneur de la Baie était le fils aine de Pierre Lefebvre, lequel avait épousé Jeanne Aunois avant de quitter la France. Il était père de neuf enfants. Les deux familles Trottier et Lefebvre, durent faire ensemble la traversée et se fixer aux Trois-Rivières. Son frère Antoine Joseph Lefebvre de la Barre, d'après Tanguay, s'y était déjà établi. Ce dernier devint gouverneur des Trois-Rivières de 1682 à 1689.
L'auteur de VHistoire de la Baie Saint- Antoine, dit du Père de Jacques Lefebvre, " qu'il devait jouir d'une certaine aisance, si l'on en juge par les acquisitions qu'il fit, dès son arrivée au pays, d'abord un domaine assez étendu aux Trois-Rivières — puis un fief d'une lieue de longueur par un quart de largeur à Gentilly, plus tard en 1656 une terre au Cap-de-la-Madeleine. C'était certainement l'un des habitants les plus notables de la région. En 1667, Pierre Lefebvre avait aux Trois-Rivières quatre-vingts arpents de terre en valeur, et il était devenu l'un des plus riches colons de l'époque. Trois colons seulement le surpassaient dans la région des Trois- Rivières, le gouverneur Pierre Boucher, M. Duhérisson et le Sieur de la Touche. " (-^).
(") Histoire de la Baie, 409.
{") Histoire de la Baie, 410-411.
Suivant M. Suite, la famille Lefebvre était logée sur remplacement de l'hôtel-de-ville actuel. "C'est là,au cœur même de la future petite ville, que naquit, en 1647, le premier seigneur de la Baie, Jacques Lefebvre. " Là aussi Catherine, sa soeur, vit le jour, celle qui épousa Antoine Trottier de Kuisseau.
Nous verrons plus loin, d'après certains actes qu'il avait le titre non pas des ruisseaux mais de Ruisseau.
A mesure que la sécurité publique augmentait, de nombreux colons s'échelonnaient sur les rives de notre beau fleuve. Ils étaient puissamment encouragés par les Jésuites qui les entouraient des soins de leur ministère éclairé et généreux, par les munificences des Sulpiciens et des messieurs du Séminaire de Québec dans tous leurs travaux. Ces seigneurs ont été autant de pères de leurs censitaires, leur fournissant les instruments d'agriculture, des grains de semence, des vivres au besoin, et n'exigeant que de minimes redevances, dont ils les dispensaient volontiers, au temps des mauvaises récoltes. C'est ce qui explique le rapide développement de nos campagnes, le bonheur des premiers foyers et la multiplication d'une descendance croyante et laborieuse.
Outre l'île de Montréal, où les bienfaits de Saint-Sulpice se sont perpétués, il faut accorder une mention des plus honorables à la seigneurie de Beaupré. Les largesses de l'illustre évêque de Laval ont été inféodées à ce sol béni, et les administrateurs de ce domaine ont témoigné d'une sollicitude si paternelle qu'ils ont abondamment contribué aux progrès de cette côte, d'une beauté déjà si ravissante de nature.
Dès 1668,1e Père Le Mercier déjà cité se plaisait à écrire : "Il fait beau à voir à présent presque tous les rivages de notre fleuve de Saint-Laurent habités de nouvelles colonies qui vont s'étendant sur plus de quatre-vingt lieues de pays le long des bords de cette grande rivière, où l'on voit naître d'espace en espace de nouvelles bourgades qui facilitent la navigation, la rendant et plus agréable par la vue de quantité de maisons, et plus commode par de fréquents lieux de repos. " (^*).
Ai-je besoin d'indiquer la source de l'énergie des ancêtres? La chose en vaut la peine cependant, et quelle importante leçon pour la descendance î
En ce temps-là il y avait l'amour du sol, et la noble ambition de nombreux enfants, aux bras vigoureux. Aussi bien, plus le foyer augmentait en nombre, plus la joie rayonnait autour des berceaux qui ne perdaient guère leur chaleur attendrissante. 11 y avait là deux réalités, dirai-je avec E. Devaloux, la jeunesse et la virilité, qui fraternisent harmonieusement, comme aime à le chanter l'Eglise, éternel printemps des âmes, rempli de la belle jeunesse et de la force. " (-^).
Sous presque tous les toits fleurissait la persévérance au travail dans la vertu, jusqu'à un âge très avancé. L'automne les trouvait aux guérets creusant leurs nombreux sillons d'espérance; l'hiver leur hache éveillait
r-*) Relation de 1668, p. 2.
(-^) La Croix de Paris. — Feuilleton, 14 mars 1913.
les échos de la forêt, pendant que les gars empilaient les bois de prévoyance. Ah ! le printemps apportait ses sucres de l'arbre national avec les douceurs des amours. . .
Les jeunes se mariaient jeunes; il n'y avait pas alors de jeunes vieillards, comme il s'en rencontre tant de nos jours, courbés, décrépits, usés avant le temps, mais les ancêtres paraissaient comme des vieillards jeunes et forts. Oui, ils étaient forts, comme le définit Bazin : " Etre fort, cela signifie avoir gardé intacte l'espérance, cet élan de la foi ; être fort, cela signifie ne pas mesurer les affaires du monde au mètre de notre vie, ne pas juger la bataille perdue parce qu'on a été blessé. "
Il y avait de l'endurance plus que de nos jours, avouons-le, surtout au travail des champs, qui, hélas î a tant perdu de son honneur, parce que les aïeux avaient le coeur rempli de la forte sève d'énergie et d'amour, source des abnégations rédemptrices et de l'enthousiasme devant le devoir. C'est pourquoi ils étaient des âmes agissantes, mais d'une action qui rayonnait autour d'eux, même au loin ; car ils suivaient leurs fils, les encourageaient de leurs conseils et surtout les raffermissaient de leurs bons exemples.
La suite du présent ouvrage démontrera avec quelle énergie l'ancêtre Trottier accomplit sa tâche. A peine était-il aux Trois-Rivières qu'il établit son fils Antoine à Batiscan, où il devient un des censitaires les plus importants de la Seigneurie appartenant aux Jésuites et prend le nom de Antoine de Ruisseau.
Plusieurs interprétations ont été données au nom de Batiscan. Il nous semble que la meilleure est fournie
par l'auteur de VHistoire des Ursulines des Trois-Riviè-
res. (^").
" Batiscan, riche campagne située sur le fleuve, tient son nom d'un chef sauvage très lié avec Champlain. "
M. Benjamin Suite dit au sujet de l'origine du mot Batiscan. " Champlain, en 1603, mentionne la rivière de Batiscan. La carte de 1609 la désigne également. En 1611, Champlain dit qu'il rencontra à Québec un capitaine sauvage appelé Batiscan. Parmi les noms sauvages cités par Lescarbot, on trouve Batiscan. Sur la carte de 1612 figure la contrée de Batisquan. L'un des chefs sauvages des Trois-Rivières, en 1627 se nommait Batisquan. L'édition des oeuvres de Champlain, en 1632, dit : " La rivière Batisquan, fort agréable et poissonneuse, est proche de celle de Champlain. " En 1637, il y avait dans les environs des , Trois-Rivières, un chef sauvage appelé Tehimaouiricou, surnommé Batiscan. {^''). En voilà assez au sujet du lieu où Trottier se fixa et où il exerça son activité pendant de nombreuses années avec un notable succès dans les affaires commerciales.
Depuis 1663, notre pays fut placé, sur une base de solidité durable. Grâce au travail constant et si patriotique de M. Benjamin Suite, il nous est donné de suivre ses progrès par la lecture d'une brochure précieuse rééditée par l'habile historien. Elle a pour titre : Histoire véritable et naturelle des moeurs et productions du pays
O Vol. III, p. 257.
(") Relation de 1637, p. 83. — Bulletin des Recherches Historiques. — P. G. Koy, V, p. 274.
de la Nouvelle-France, vulgairement dite le Canada. Nous avons déjà donné des extraits de cet ouvrage plein d'intérêt. Il est dû à la plume d'un des pères les plus bienfaisants de la patrie, le Sieur Boucher, gouverneur des Trois-Kivières.
L'histoire témoigne du succès que son illustre auteur obtint en le présentant, en personne, à Louis XIV. Il l'accompagna de commentaires si concluants sur les besoins et l'avenir de notre pays que le roi en fut profondément impressionné. C'est à cette occasion que la Mère de l'Incarnation écrivit ces paroles restées célèbres : " L'on peut faire en ce pays un royaume plus grand et plus beau que celui de France. C'est le sentiment de ceux qui disent s'y connaître. ".
Pierre Boucher était fils de Gaspard Boucher, lequel naquit en 1619 à Languy-Mortague. Il y épousa Nicole Lemoine (^^).
Sa fille Madeleine épousa en 1657 Urbain Beaudry, de Montréal. C'est l'ancêtre de tous les Beaudry. (-^).
Pierre, né en 1622 est celui qui devint gouverneur des Trois-Rivières. Il épousa en premier lieu, en 1648, Madeleine Chrétienne; en second lieu, le 9 juillet 1652, Jeanne Crevier, de Québec. Mgr Tanguay déclare, d'après ses recherches, que Gaspard Boucher compte parmi ses descendants des gouverneurs, des évêques, des juges et un grand nombre des plus remarquables familles du
(**) L'abbé Gaulier: Canada, Bretagne, Normandie. (*) Registre de Notre-Dame, 1657. Montréal.
Canada. Parmi ces illustrations et au sein de cette noble descendance, deux personnages, entr'autres, ont brillé d'un vif éclat, Sa Grandeur Mgr Taché et l'Honorable de Boucherville, ex-ministre, conseiller législatif, et sénateur. L'état de service de ce dernier restera écrit sur les plus belles pages de notre histoire.
Nous avons dit plus haut que le fils de l'ancêtre Jules Trottier, Julien alla s'établir à Québec et que Antoine sou second fils devint riche propriétaire et marchand à Batiscan. C'est ce dernier qui nous intéresse plus particulièrement. De son mariage avec Catherine Lefebvre, soeur de Jacques Lefebvre, seigneur de la Baie-Saint- Antoine, qui porte son nom, " sont issus onze enfants, neuf garçons et deux filles, qui ont fait leur marque dans Je monde et sont la souche de familles nombreuses. Les principaux sont: Joseph; sieur de Ruisseau. Son père, lui achète la seigneurie de l'île Perrot. René, qui prit le titre de Sieur des Aulniers. Nous avons dit plus haut,qu'il était devenu, comme son père, riche marchand, à Montréal. — Michel, sieur de Beaubien, seigneur de la Rivière-du-Loup (en haut). Il épousa en premier lieu Agnès Godfroi, et en second lieu Thérèse Mouet de Moras, mère de René Guay, seigneur de la Baie. "
Nous devons ces précieux détails, à M. l'abbé Elz. Bellemare, qui s'est acquis tant de mérite par l'histoire de sa paroisse, écrite, comme l'a si bien dit Benjamin Suite : " Dans un seul but : faire connaître ce que nous avons toujours été, par là, mieux fortifier l'amour de la patrie, car la paroisse, c'est la patrie par excellence.
Lorsqu'on a le patriotisme de son chez-soi on a également celui do toute sa race. " (^°).
Ne puis-je pas ajouter qu'il y a un pas de plus à faire pour raviver le patriotisme, c'est de nommer, de connaître, d'étudier les ancêtres séparément. Ce n'est plus alors une revue générale de l'armée nationale qui a noblement défendu son drapeau, mais s'arrêter devant chaque soldat qui l'a composée. Par la haute stature, la figure franche et loyale et l'allure robuste et dégagée du corps, on comprendra mieux comment les plus belles victoires ont été remportées.
Si donc le livre d'histoire paroissiale est appelé à rendre de précieux services en arrachant à l'oubli les nobles et saintes choses du clocher, que dire du livre familial, d'un écrin d'amours se tenant avant tout par la main du coeur, par la foi au même Dieu et par l'union des mêmes énergies, le plus beau, le plus touchant, le plus précieux des héritages !
Inutile d'insister pour faire comprendre l'avantage du sentiment de juste fierté et de profonde admiration qui surgirait de ces recueils des plus beaux souvenirs.
Ne voit-on pas ce que l'on perd en honneur vaillamment conquis par les aïeux en maintenant l'ignorance des origines et de la valeur des mérites? L'infortune de cette déchéance apparaît d'une façon si claire aux victimes d'une démocratie mal comprise qu'ils voudraient adorer ce qu'ils ont brûlé.
(••) Histoire de la Baie, xn.
Revenons de cet égarement qui ne peut qu'amoindrir la gloire du pays, en tenant au bas niveau du pêle-mêle la descendance des preux d'autrefois. Il semble pourtant qu'avec les avantages accumulés, avec les ressources accrues si prodigieusement, un vaste champs d'action s'offre à toutes les énergies. Faisons comme l'Eglise qui garde avec un soin jaloux ses titres et ses ornements.
Parmi les onze enfants, issus du mariage de Antoine Trottier avec Catherine Lefebvre, il faut mentionner Noël, sieur de la Bissonnière, François-Marie de Belcourt, ancêtre des Belcourt de la Baie (^^), Antoine de Ruisseau. — Pombert.
Après l'acquisition de la seigneurie de la Rivière-du- Loup, par Michel, Pombert reçut le manoir et un certain, lopin de terre. Nous ne pouvons donner d'autre explication à cette dénomination de Pombert que l'habitude d'assigner un nom terrien pour se distinguer des simples fermiers; les co-seigneurs se créaient ainsi une position sociale qui leur était de fait très honorable.
Un autre fils de Antoine de Ruisseau portait le nom de Julien, auquel fut ajouté celui des Rivières. Il devint président du Conseil supérieur de Québec. M. l'abbé Daniel, prêtre de Saint-Sulpice dit dans son histoire des grandes familles françaises ("-), que " l'une de ses filles, Mlle Charlotte Trottier des Rivières, fit alliance en 1771,
(") Histoire de la Baie, 480.
C) Histoire de la Baie, 437.
avec J. B. Pierre de Montigny dit Louvigny, qui fut nommé capitaine dans le département des sauvages, fut fait prisonnier dans la guerre de 1812, et mourut de ses blessures après avoir été remis en liberté. "
Mentionnons encore Alexis de Euisseau, premier capitaine de division du Détroit. Il y fut suivi par Jean- Baptiste Cuillerier de Beaubien, qui était né à Batiscan le 6 janvier 1709. Il se maria au Détroit, le 26 janvier 1712, à Marie- Anne Barrois, qui appartenait à l'une des plus anciennes familles du lieu. Il eut de ce mariage trois fils: Joseph, Lambert et Jean-Baptiste et trois filles. C').
Comme la ville du Détroit n'était encore, au commencement du dernier siècle, qu'une bourgade insignifiante, écrit M. Tassé, en dépit des efforts de M, de Cadillac et de son successeur, M. Saint-Ours Deschaillons, il faut considérer J. B. Cuillerier, comme le vrai fondateur de la ville. Il s'y fixa vers 1710 et décida un bon nombre de parents et d'amis à le suivre. Bientôt le nom de Beaubien reparut et fut donné à une des principales avenues de la ville.
C'est une de ses descendantes qui, plus tard, fit donation d'un vaste terrain aux Religieuses du Sacré-Coeur, dans le but d'y élever une de leurs maisons.
Jean-Baptiste, petit fils du fondateur de la ville de Détroit joua un rôle important aux Etats-Unis. Il semble bien que le goût des aventures, le zèle des entreprises
(**) Voir Tassé : Canadiens de l'Ouest, ii, 83.
à longue portée étaient la passion dominante des descendants Trottier.
Nous ne pouvons que donner de courtes indications sur la marche des événements qu'ils ont fait naitre et sur leurs succès dûs à leur courage et à leur énergie qui n'ont nul part été surpassés.
Les troupes régulières avaient été retirées du fort Détroit. Hélas! les gens armés de ce temps avaient à courir au plus pressé. Les indiens en profitèrent pour faire des déprédations considérables sur les habitants du Détroit et des environs. Le général Cass fit appel à tous les jeunes gens pour se délivrer de cet ennemi et le chasser pour toujours. Lambert et Jean-Baptiste Beaubien, le juge Morin, le juge Cassant, le capitaine François Sicotte, Louis Morin, Lambert Laforce, Joseph Riopel et Benjamin Lucas, offrirent généreusement leurs services.
On le voit, c'était bien l'esprit du temps, où les charges civiques étaient vite mises de côté pour la défense du pays. M. Tassé raconte que ces gens s'armèrent de tous les instruments de guerre qu'ils purent trouver: carabines, fusils, épées, casse-têtes. Ils enfourchèrent les rares chevaux qui se trouvaient en ville. Cass et ses compagnons firent une battue générale dans tous les bois voisins. Les sauvages s'enfuirent de leurs huttes improvisées, mais du haut des collines qu'ils atteignirent ils purent voir les flammes les dévorer toutes impitoyablement.
Cet exploit ne fit qu'amorcer le courage des Joseph- Lambert et Jean-Baptiste Beaubien. " Ce dernier, écrit
M. Tassé (^*) s'enfonça dans la solitude et alla faire la traite sur les bords du lac Michigan. ". C'est là que Saloraon Junau fonda plus tard Milwaukee. Le lieu ne convint pas, faut croire à Beaubien, puisqu'il l'abandonna pour aller se fixer à l'extrémité inférieure du lac Michigan, là même ou vingt ans plus tard, devait s'élever Chicago, la future reine des Lacs.
Les descendants Trottier, après avoir contribué à asseoir Détroit sur de bonnes bases, jetèrent les fondations de Chicago, qui n'était à leur arrivée qu'un marais et qu'une vaste fondrière. Ils donnèrent naissance à une petite ville que leur oeil prévoyant a vu grandir et prospérer au-delà de toutes leurs espérances.
Qu'on en juge par la relation suivante d'un voyage fait par le colonel Ebenezer Chills, de Lacrosse, Michigan, vers 1821. Nous n'en citons que les paroles concernant le hardi pionnier, J. B. Beaubien : "Lorsque j'arrivai à Chicago, dit-il, je dressai ma tente sur les bords du lac, et je me rendis au fort pour acheter des vivres. Je ne pus cependant en obtenir. Je me rendis alors auprès du colonel Beaubien, qui put m'en vendre une faible quantité. Deux familles seulement résidaient en-dehors du fort, celles de M. Kinzie et du colonel Beaubien (^^).
M. l'abbé Richard, sulpicien, missionnaire du Michigan, se rendit à Chicago au sujet d'un traité avec les Indiens. C'était une vieille connaissance de la famille
(") Tassé: Canadiens de l'Ouest, i, 85 et suiv. (") Récollections of Wisconsin, cité par Tassé, i, 87.
Beaubien, avec laquelle il avait eu de fréquents rapports à Détroit ; ce qui explique que, suivant toute apparence, le missionnaire célébra les Saints-Mystères dans la résidence du colonel J. B. Beaubien.
L'abbé Eichard, pour se rendre à Chicago, avait fait un mois de navigation. " Parti de Détroit le quatre juillet 1821, il remonta le lac Huron jusqu'à Michillimakinac puis côtoya le lac Michigan sur un grand bateau qui, dans la crainte des écueils, s'arrêtait tous les soirs et mettait ses passagers à terre pour camper. " (^®).
Que les temps sont changés, écrit judicieusement M. Tassé, le trajet du Détroit à Chicago, que l'intrépide missionnaire n'avait accompli qu'après trente jours d'une navigation pénible, se fait aujourd'hui par chemin de fer, avec tout le confort voulu en quelques heures. " (^^).
Que dire du retour de M. Richard au Détroit? Quoique les sauvages insistassent pour que la " robe noire " fut présente au traité, vu son retard, ils se- décidèrent à le signer, en se fiant au colonel Beaubien, qu'ils considéraient comme leur plus grand chef. Il était d'autant plus digne de leur confiance, qu'à l'instar de la plupart des traiteurs canadiens, Beaubien avait épousé dans la forêt une indienne, qui lui donna deux fils, dont il surveilla avec soin l'éducation.
L'un d'eux, affirme M. Tassé, embrassa la carrière de l'enseignement, l'autre, Médard, après avoir été mar-
('•) Recollections of Wisconsin, iv, p. 163. (") Les Canadiens de VOuest, ii, 88.
chand à Chicago pendant plusieurs années, s'est fixé à Silvei'-Lake, Etat du Kansas, où il occupe une position importante. " (1882).
Le contretemps, éprouvé par Tabbé Gabriel Richard, ne l'empêcha pas de faire un long séjour parmi les Sauvages, et de prêcher avec succès devant la garnison américaine. La résidence Beaubien servit de chapelle temporaire pendant tout le temps que le missionnaire dut attendre pour effectuer son retour. Après deux mois il se décida à descendre la rivière Illinois et le Mississipi, afin de revenir à la frontière du Michigan non loin de Détroit, par le Ouabacke. C'était un détour de plusieurs cents lieues.
A ce temps, quelle hésitation y avait-il de la part de nos missionnaires à faire ces trajets longs et périlleux ? On le voit, il n'y a pas eu que les Récollets et les Jésuites qui ont embrassé cette vie de sacrifice. Les Sulpiciens, je ne crains pas de l'affirmer, ont plus fait que tout autre ordre religieux, si l'on considère le petit nombre de leurs membres. La génération présente l'ignore presque généralement. Nos Messieurs ont légué à d'autres de vastes terrains, munis d'églises et de résidences, un peu partout, bâtis à leurs frais, dans toute l'Ile de Montréal et sur les deux rives du Saint-Laurent, jusqu'à Sorel. (Note).
Note. — Le zèle des ^fessieurs de Saint-Sulpice ne s'est pas borné au Canada et aux Etats-Unis, n'oublions pas qu'il s'est exercé dans toute l'Acadie. Lisez pour vous instruire à ce sujet un des meilleurs ouvrages historiques de M. l'abbé Casgrain : Les Sulpiciens et les prêtres des missions étrangères en Acadie. Ainsi, pour