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Écrit en chine

— Il y a que le pire des supplices est d'entendre parler du Paradis en sachant que jamais on n'y entrera. C'est la peine que souffre l'homme affamé qui regarde, par un jour de pluie, des pains à croûte d'or dont le sépare une vitre bien transparente. Vous me parlez de votre prochain voyage au Tibet comme l'on parle d'aller à Saint-Cloud. Vous me décrivez les plaisirs que l'Asie centrale vous réserve avec ce calme particulier qui, souvent.

m'exaspère chez vous. Il semble que tout soit parfaitement simple et que la voie où vous vous engagez reste ouverte à tous.»

Mon ami Jacques B. ne laisse pas d'être un homme singulier. J'ai causé avec plus d'un explorateur. Je connais plusieurs t3'^pes du genre : l'explorateur qui n'a rien fait et décrit abondamment les contrées qu'il croit avoir parcourues ; celui qui dédaigne les dangers, les accidents dont il fait le compte, mais qui ne vous permettra pas d'en ignorer le plus petit détail ; celui, enfin, que les aventures ont grisé et qui chante son Od3^ssée sur le mode hyperbolique. Les autres variétés d'explorateurs se ramènent presque toutes à l'un de ces trois t3'pes. Ainsi, l'homme qui s'est promené à travers le monde, autrement qu'en chemin de fer ou par les soins des messageries maritimes, garde un orgueil magnifique de son action et se défend peu de vous la présenter comme une action d'éclat. C'est une des raisons pour lesquelles je prise si fort mon ami Jacques, homme exceptionnel qui, de son plein gré, ne vous dira rien des voyages qu'il fit, et, si vous le forcez à parler, vous donnera d'eux un compte rendu mesuré, facile, exact ... pour tout dire, parfait. Sa voix est douce, un peu basse, (il n'aime le bruit ni chez lui-même, ni chez chez les autres), enfin, le seul défaut de narrateur que je lui connaisse est d'attribuer souvent à autrui une aventure dont il fut le

personnage principal, quand l'aventure décrite est trop colorée ou lui ferait trop d'honneur.

Ce jour où il vint me dire adieu avant de repartir pour l'Asie, je me trouvais dans l'état mélancolique où vous met une pluie de printemps que le soleil ne traverse pas ; il s'en fallut de peu que je ne lui en voulusse de m'avoir surpris en plein marécage, lui qui devait, quelques mois plus tard, se promener dans les neiges et le vent pur.

(( Le paradis dont vous parlez, me dit-il, est ouvert à tous les hommes de bonne volonté. Je ne vous conseillerais pas de me rejoindre au Tibet; la contrée semble un peu dure, un peu sévère peut-être, à qui s'y engage sans préparation ; mais pourquoi n'iriez-vous pas en Extrême-Orient ? Les régions au delà de Singapour vous séduisent d'avance, comme toute l'Asie, d'ailleurs. Souvenez-vous de l'émotion qui vous surprit en vo3'ant le Tibétain que j'amenai à Marseille, lors de mon second voyage. Vous vous rappelez bien Adjroup Gumbo, ce soir où vous le vîtes débarquer au pays de France, tenant en laisse son grand chien de montagne, l'âme émue dans sa poitrine, comme il disait, et remerciant le Ciel de l'avoir conduit sain et sauf de l'autre côté de la mer ! »

Certes, je me rappelais ! — Jacques se tut quelques instants, le regard posé au loin. Il revoyait l'ancien compagnon de voyage qui mourut en

rentrant dans sa ville de Patong, l'homme dévoué, l'homme vaillant, avec lequel il aurait, plus tard, gagné ce pa3's inconnu, ce canton secret de l'Asie dont si souvent il m'avait parlé, cette Terre du Sud « où l'on ne peut aller », la Terre Promise des légendes tibétaines.

(( Pourquoi, dit-il soudain, ne vous rendez-vous pas à Péking ? Notre ami Ségalen s'y trouve et prépare en Chine une belle promenade. »

Jacques B. me quitta sur ces paroles. Tristement, je songeai qu'avant deux ans, pour le moins, je ne le reverrais pas. Or, le hasard, qui parfois nous console par de petites bénédictions dont l'octroi fait prendre la vie en patience, me remit, par les mains du facteur, une lettre timbrée de Péking. Ségalen s'y était installé pour deux mois ; il me contait ses enivrantes randonnées, ses courses, ses flâneries, les longues heures qu'il passait dans des boutiques nonpareilles où l'on découvrait un bracelet de jade à côté d'une bouteille de Champagne vide et des pipes d'ivoire prés d'un fer à friser. Jamais une journée ne lui semblait assez longue ; son seul souci : préparer le voyage dont Jacques B. m'avait parlé.

(( Venez ! écrivait-il, je partirai bientôt. Je ne sache pas que la vieille Europe ait des charmes suffisants pour vous retenir auprès d'elle ! Galopons de conserve à travers la plus vieille Chine; il me plairait de voir en votre compagnie des paysages

savoureux. Fermez le livre que vous lisiez ce soir ; les fiacres et les omnibus font un bruit odieux ; venez écouter des musiques plus belles ! La pièce que vous iriez entendre est la copie de celle qui, la semaine dernière, vous ennu3^a ; entrez dans un nouveau théâtre : la porte en est ouverte, les acteurs sont prêts. Vous laisserez chez vous votre dernier chagrin ; il mourra de solitude ; à votre retour, vous ne trouverez rien de lui qu'un petit cadavre tout sec, à repousser du pied. Prenez une décision sans balancer ou, mieux encore, n'usez d'incertitude qu'au moment où vous serez monté dans le train qui, sans trop d'ennuis, vous transportera de Paris à Tien-Tsin. Je vous attendrai là, sur le quai de la gare, les deux mains tendues, le sourire aux lèvres. Venez ! Venez I Venez, cher ami I »

Il convient d'accepter parfois les avances de la fortune. Quand elles sont aussi directes, on ne résiste guère. Je partis cjuinze jours après.

Paris. 2 Juillet 1910.

J'écrivais ces lignes il y a quelque treize mois; voici maintenant qui, pour le reste, servira de préavis, ou d'excuse, si l'on aime mieux.

J'ai suivi des routes chinoises, pistes irrégulières, jaunies })ar la poudre impalpable du loess,

j'ai franchi plus d'une montagne où la neige entravait nos pas, je me suis laissé emporter par le cours aventureux de beaux fleuves dont l'eau folle nous secouait au point de laisser croire à l'approche d'un sérieux danger, mais, pour fatigantes que fussent nos étapes, elles ne composeraient pas un récit d'exploration.

Promenade pénible, tout au plus, voyage accidenté. Jamais nous ne risquâmes le moindre égorgement et le visage de la mort ne nous apparut guère qu'en des minutes où quelque petit geste d'acrobatie, tant soit peu de décision et ce sourire que les pires traverses devraient toujours faire naître, l'éloignaient aussitôt.

On ne trouvera donc ici nulle horrible chose, ni de quoi frémir. Des notes, de simples notes, écrites, le soir, à la veillée, sous l'influence d'un paysage ou d'une pensée, tandis que nos porteurs fumaient dans un coin, qu'une corneille revêche et rauque, attardée plus que de raison, croassait devant la porte sur une branche basse, et que les souris grignotaient leur poutre familière, sous le papier pansu du plafond. Heures exquises où l'on i:ouvait rêver, heures violettes où le plus beau songe, le plus pittoresque, le plus inattendu se présentait toujours.

L'ai-je rendu sensible en ces pages? C'est une autre affaire ! Les songes ont coutume de se décolorer si vite ! Les ailes, avec leur duvet, perdent la

raison même de ee chaloiemenl qui nous séduisit, la plus vivante lleur se résume en un petit rien de poussière, le plus miraculeux mirage en une phrase sans ((au delà)), et l'émotion la plus neuve en un paragraphe académique. — Tant pis. — Je n'ai point le dessein ridicule de rendre toutes les merveilles qui nous surprirent sur la route chinoise, mais si, ne fût-ce qu'un instant, je donne à ceux qui me liront ce désir (( du lieu où ils ne sont pas )) dont parle Baudelaire, je me déclarerai satisfait.

Alexandrowno. 19 juin 1909.

N'ayant jamais vu un champ de bataille, j imaginais mal son émouvant aspect. Pour décrire le soir d'une défaite, les morts sous la lune blême, les cris des blessés, les pièces d'artillerie prisonnières et tout le sang répandu, sans doute m'eùt-il fallu compulser de gros livres et beaucoup inventer; maintenant, je n'aurai qu'à rappeler un souvenir.

On m'avait déjà parlé des douanes russes, mais les paroles ne sont rien ; si persuasifs qu'on les imagine, les beaux discours ne peuvent rendre certains excès de l'horreur, et la dévastation ne souffre pas d'être décrite. Oh! sur ce quai mal éclairé de la gare frontière d'Alexandrowno, par une nuit à peine

tiède, le lamentable aspect, l'aspect vaincu de ces jeunes femmes prises en faute! Debout et groupées de façon pathétique, elles implorent, avec des gestes de tragédie, comme les vierges d'un chœur antique, l'ennemi tout- puissant, mais la prière reste vaine et le geste n'est d'aucun secours. A leurs pieds gisent des mètres de dentelles précieuses qu'elles avaient si soigneusement roulés dans des coiffes de chapeaux. Celle-ci, comme Andromaque le cadavre d'Hector, regarde d'un œil lugubre sa robe morte. Cette robe qui devait bientôt vivre sur elle, encadrer sa gorge, cambrer sa taille, indiquer la ligne pure de ses hanches, la voilà toute flasque, toute froissée, toute répandue sur le sol malpropre, vraie dépouille humaine dont la triste apparence ferait monter des larmes aux yeux les moins sensibles. Voilà une jeune femme qui sanglote dans son mouchoir, celle-ci proteste, celle-là va s'évanouir, cette autre reste impassible, car des puissances supérieures la protègent et les douaniers ne lui poseront nulle question. — A quelques pas, voici le chœur des hommes : d'importants messieurs à panse qui regardent avec mélancolie la jonchée des boîtes de cigares qu'ils espéraient passer en fraude. Ceux-là paraissent ridicules, mais le chœur des femmes est vraiment pitoyable.

Et voici, pour finir, une épaisse matrone, splendide par son embonpoint. Certes, on ne l'inquiétera

pas! elle est Irop majestueuse, elle représente trop de chair en un seul corps; elle le sait, elle marche sans peur, tout droit ; elle traverse la salle des douanes, sa main tourne déjà le bouton de la porte, mais une employée s'approche qui, d'un geste discret, respectueux encore, tâte les hanches rebondies. — Hélas ! cette dame est matelassée de dentelles ; supposée, sa belle prestance ! frauduleuse, son obésité ! On l'arrête. Brusquement, elle s'assied sur un banc, elle éclate en sanglots, elle s'effondre. — Elle se consolera, je pense.

Transsibérien. ^«^ J^"'^-

On trouve, un jour, que la vie est trop lourde. On part, on cherche cet « ailleurs » qui semble un lieu fixe, situé au loin et que l'on atteindra bientôt.

On part. On connaît le roulement continu des trains, le balancement des bateaux, le déhanchement d'une caravane, le bruit parfois joyeux des diligences. — On fait halte. On quitte l'endroit où l'on se reposa. On fait halte encore. On remonte en selle. — L'aube est toute parfumée; l'horizon promet mille délices.

Et même si la route paraît longue, même si

sa poussière aveugle, même si le soleil éblouit cruellement, on espère que l'on pourra toucher enfin cette oasis rêvée où toute source est fraîche, où toute palme frémit au souffle d'une brise incessante, — on espère ce chant glacé des sources, on espère cette chanson de palmes, et jamais on ne les atteint.

On arrive au but proposé : village, ileuve ou bord de mer. On se recueille. On sonse.

Sans doute n'est-on plus le même ? Ah I de si peu ! Et si l'on veut se considérer justement, sans détours ni faux-semblants, quelles tristes découvertes l'on fait en soi !

Tu veux vo3^ager, mon ami ? Inscris donc sur tes tablettes ces deux fragments de prose, celui-ci d'abord, que je cueille dans le vingt-septième chapitre de l'Imitation.

(( Nul lieu n'est un sûr refuge... Vous changerez et ne serez pas mieux. Car, entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous aurez fui, et pis encore. »

Et cet autre qui achève le roman de Benjamin Constant :

« On change de situation ; mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances. »

Etre ailleurs !... Oh ! la plaisante vanité ! Constant le dit, quelques lignes plus haut :

(( On ne saurait briser avec soi-même.» Le beau viatique pour un long vo3^age !

Transsibérien. 27 Juin.

Vivre dans un wagon de chemin de fer est une habitude que l'on prend aisément. Se sentir bousculé d'une aube à l'autre peut émouvoir, quelques heures, mais l'on s'y fait et, calmé, ce trouble profond que les palais de Moscou, ses toits vert clair, ses dômes dorés, ses clochers en forme d'oignons, ses icônes, ses souvenirs de l'Homme du Destin, les passants de ses rues et toute sa splendeur orientale m'ont fait ressentir, je me compose, dans ma boîte mouvante, une existence à la fois cénobitiquc et variée. C'est la retraite du moine que tente le démon. A la fenêtre de la cellule, l'Esprit Mauvais déroule les splendeurs du monde : vallons, coteaux, vergers, fleuves lourds qui rampent vers la mer, ruisseaux dessinant des arabesques, orages et ciels bleus, forêts que le vent secoue, villes entrevues, plaines grasses, aubes vertes, soleils couchants. — Je suis un moine indigne : je ne cesse de mettre le nez à la portière.

Avec le soir, le paysage devient d'une admirable et puissante mélancolie. Mon lieu d'élection pour le contempler est, à l'arrière du train, une cabine vitrée où je me trouve presque toujours seul, mes compagnons de voj^age passant la plupart de leurs heures de veille (entre les repas) à jouer aux cartes. Vers le crépuscule, la vue toujours égale, noble et monotone, toujours plate, couronnée d'un ciel encore vaguement rose, est d'une prenante séduction. De temps à autre, un étang salé miroite sous la lune ronde et, sur ses bords, de longues taches livides luisent, un moment. Puis, de nouveau, c est l'ombre noire des buissons ou celle plus claire de l'herbe. Le ciel prend des tons délicieux : safran, vert pomme, bleu de roi, et des arbres isolés se découpent si durement à l'horizon, en profils si noirs que l'œil ne sait où les situer.

Quelques jours plus tard, le décor change, devient accidenté, se couvre d'une forêt dont les tons semblent de tapisserie. Certains aspects en sont d'un prodigieux effet: le tronc blanc de chaux des bouleaux se détache sur le tronc pourpre des sapins et tout le feuillage reste immobile dans l'air calme du soir, ainsi qu'une forêt peinte. Ces arbres graves me donnent limpression magnifique, paisible et pure de certains poèmes d Henri de Régnier.

Enfin dans ma cage vitrée, à l'arrière du dernier fourgon, je passe de longs instants à regarder

les deux roils de la voie unique, qui fdent droit, loul droit, qui vont se perdre, au loin, dans la brume el semblent naître sous moi. Je ne puis en détacher mes yeux; cela force le regard. Ces deux rails d'argent mat, qui vont, qui se hâtent, qui ne finissent pas de fuir, deviennent hallucinants ! Je ne vois plus qu'eux seuls. Oh ! double ruban clair, double ruban d'argent, ruban bleuâtre et déroule qui me rattache, là-bas, à mon pays, à mes ennuis, à ma douleur!

Transsibérien. ^^ juin.

J'ai causé plusieurs heures avec une de mes compagnes de voyage, institutrice française d'un jeune Russe qui vit en Sibérie et qu'elle va rejoindre, après avoir pris quinze jours de vacances à Moscou. Elle a vingt-cinq ans, un regard farouche, de belles mains qui tremblent un peu. Parisienne, elle n'est plus rentrée en France depuis cinq ans.

« Oh ! quel plaisir de causer avec un Français ! Voyez-vous, Monsieur, lorsque je cause avec un Russe, il me semble toujours, même quand il a de notre langue un long usage, que j'entends et que je prononce des mots étrangers. »

D'une voix éteinte, avec de pauvres paroles

poussiéreuses qui n'ont plus servi depuis longtemps, qui, dirait -on, sont restées enfermées, elle me raconte, longuement, la sinistre existence qu'elle mène, l'hiver, dans cette grande maison de bois, loin de tout, en pleine Sibérie, à vingt kilomètres du chemin de fer.

« Parlez-moi de Paris, dit-elle, parlez-moi du bruit de Paris, des couleurs de Paris, des gens qui passent, qui ont l'air gai, qui ont l'air content de vivre, parlez-moi des fiacres, de l'Auteuil-AIadeleine, des Ternes-Filles du Calvaire, parlez-moi du soleil de Paris et des Heurs, parlez-moi de la Seine, toute petite avec ses petits ponts et ses petits bateaux, parlez-moi d'un fleuve qui ne gèle pas, qui coule toujours, et parlez-moi des théâtres et des lumières... »

Je lui ai parlé de tout cela. Elle pleurait et j allais pleurer aussi, quand le garçon, en venant annoncer le déjeuner, coupa court.

Elle est descendue ce soir. Son élève, un adolescent imberbe, l'attendait à la gare et l'a emmenée en carriole. Il a la figure d'un jeune sot de belle taille.

Transsibérien. V juillet.

J'ai assisté, il y a quelques heures, à un spectacle proprement sublime. Nous venions de nous arrêter dans cette plaine tragique de Mandchourie qui n'en finit pas avec ses ondulations vertes, et le soleil balayait l'herbe, découpant en ombres des troupeaux de chameaux et de chevaux, quand une centaine de soldats qui retournaient en Sibérie descendirent de leurs wagons et se mirent en rang le long de la voie pour faire leur prière du soir. L'hymne se déroula noblement, ainsi qu'en une église, fervent, calme et pur. On sentait là une piété, une noblesse que les flammes immobiles du soleil couchant magnifiaient encore. De toute la plaine herbeuse, des vapeurs se levaient comme monte un encens, et l'hymne de ces merveilleuses voix semblait l'hymne de la nature qui rend grâces à Dieu de la douceur du soir et du repos que la nuit

apportera.

Dans ce hameau perdu de Mandchourie, oh 1

ces soldats qui chantaient 1 Avant de rompre les

rangs, ils chantèrent encore le (( Bojé tsaria krani »,

puis ils regagnèrent leurs wagons.

Et comme l'on sentait bien qu'ils avaient chanté

pour eux-mêmes, pas pour nous! pour eux-mêmes,

sans nul souci des passants qui les écoutaient 1

pour eux-mêmes, à quelques kilomètres de leurs

champs de bataille, près des lieux nourris du sang de leurs frères, où ce Dieu qu'ils imploraient n'avait pas protégé la Russie, où ce Dieu qu'ils imploraient n'avait pas protégé le tsar.

Kharbine. 2 juillet.

A Mandchouria, hier soir, nous avons traversé la frontière. Nous voici à Kharbine. Il fait très chaud ; il fait terriblement chaud. Dans la nuit assez bleue, chacun se met à la recherche d'une chambre et je trouve à me loger au Grand-Hôtel.

Je suis à Kharbine ! Cette ville me semblait figurer un but extrême, un aboutissement, la fin de tout ; elle n'est, en somme, que le terme d'une ligne de chemin de fer et le point de départ d'une autre ligne. Pour y passer la nuit, je m'attendais à une auberge. Je dormirai au Grand-Hôtel. Son architecture indigente et pénitentiaire n'offre rien d'exotique, hélas ! Pas le moindre dragon tordu au coin du toit, pas de banderoles au balcon, pas de lanternes à la porte I De ces déconvenues, je reste tout ahuri. Sans doute, la Chine sera-t-elle pour demain soir.

Que voulez-vous ! les plus belles choses sont ainsi ! On se les promet à soi-même, on les promet

aux autres... pour demain soir; toujours demain soir, et, le lendemain, la promesse est la même : pour demain soir.

A cette heure, il faut donc que je me contente d'être à Kharbine... et je vais souper. On nous mène dans une grande salle dont le centre est occupé par une table à douze couverts. Là sont assis des gens étranges : deux en habit, huit en veston, le onzième en redingote, le douzième en blouse noire, — ivres tous les douze, magnifiquement. Dans un coin, le semblant d'un piano résonne comme ferait une plaque de tôle. La « Valse bleue » alterne avec (( la Veuve Joyeuse ». Le tapeur s'est adjoint, afin d'augmenter le bruit, un violoniste incertain mais très aigre, dont la noire chevelure s'ébouriffe dans le haut et pend sur les côtés.

Soudain, l'un des convives se lève. Son habit porte sur l'épaule une large tache d'huile, des traces de doigts sales zèbrent de noir son plastron. Il vacille un peu, puis commence un discours en français. Il déplore le prochain départ de l'homme éminent qui préside cette fête, le départ de la femme de cet homme éminent, de sa fille, de son gendre, du délicieux enfant de trois ans, son petit-fils, l'incomparable Walter. Il a déjà des larmes dans la voix. Il parle de la si lointaine Europe ; il s'arrête pour boire ; il parle de la civilisation, du progrès, de l'union des peuples ; il va pleurer ; il parle de

l'avenir des chemins de fer, mais s'étouffe bientôt et se rassied.

L'homme éminent veut répondre. Son gilet d'habit est largement déboutonné. N'a3^ant plus la force de réparer ce désordre, il se croise les mains sur le ventre. Il ouvre la bouche, il la ferme, ses lèvres palpitent, son éloquence est toute prête, mais ne peut s'exprimer. Il fait de grands efforts, il ne parvient qu'à pousser un grognement; il se rassied, ou plutôt il retombe assis. — Alors, chacun crie « Hurrah! Bravo! Hoch!» suivant sa nationalité... et l'on remplit les verres.

La salle devient toute vibrante d'une forte gaieté. Le chant métallique du piano est couvert. Des garçons vêtus de robes chinoises, d'autres en habit, vont deci, de-là, se hâtent, se bousculent, se querellent. Par les cinq fenêtres ouvertes, de nouveaux bruits se joignent au tumulte et l'amplifient : des hurlements de cochers, un nombreux aboi de chiens, la plainte incessante d'une locomotive qui, dans la gare toute proche, essaye son sifflet.

On rit, on chante, on beugle, on vomit, on vomit beaucoup. Obstinément, un nuage de mouches bourdonne. La fête semble complète. Sur le mur du fond, des vues cinématographiques passent en tremblant et, de partout, se lève un nuage de malodorante poussière.

Près du piano, le violoniste fait des grâces en

secouant toute sa chevelure ; grâces inutiles, d'ailleurs, agitation superflue : personne n'y prend garde.

Je ne puis, sans mensonge, dire de ce spectacle qu'il est jo3'eux. Si lourde, si chaude que soit la température de four, j'ai froid au cœur... Ah 1 comme l'on sent, malgré les cris des passants, les jappements des chiens et le tumulte général, comme l'on sent, alentour, le silence religieux de la grande plaine nue, verte et rousse jusqu à l'horizon, mais sans un arbre, et si lamentable, à cette heure, sous une pâle lune !

Je n'en puis plus; ma tristesse augmente avec la chute des secondes, je pars, je me couche, pourtant je ne puis dormir.

Je pense à tous ces gens qui, dans la vaste salle poussiéreuse, n'arrivent plus à parler d'une façon intelligible, tant ils ont bu, et qui, la trogne épanouie, s'amusent, qui s'amusent, juste Dieu ! qui s'amusent à des milliers de kilomètres de leurs foyers, à ce bout de l'Asie, et de cette façon.

Kouang-tcheng-tse. 3 juillet.

Je suis ailleurs ; aujourd'hui, je m'en rends compte; ailleurs, non pas seulement sous un autre ciel, mais sous la régence d'un autre Dieu, sous la main du Buddha, sous la dent du Dragon, et dans un

monde nouveau, un monde peuplé d'hommes qui pensent. Cela me change de l'aspect morne des paysans sibériens, qui pensent peut-être, mais comme font les arbres et les pierres : sans que l'on s'en doute. — L'entrée en Chine est un réveil. Les hommes d'ici ont l'œil vif, leur regard interroge.

Oui, ce premier aspect du pays jaune me séduit fort. Déjà, quelques singularités m'enchantent. — Voici un champ de blé, de ce même blé qui pousse en France, cependant l'aspect du carré de terre familier intrigue, dès l'abord, par son dessin. — Les sillons ne sont pas droits, leurs lignes penchent d'un côté, puis de l'autre, sinueuses et fantaisistes, d'une drôlerie imprévue et charmante, folâtre, dirait-on... Ces courbes ont un air ivre qui plaît.

Voulant m'instruire, je demande à mon compagnon de voyage la raison de cet ondoiement anormal, et, tout de suite, je sens que mon éducation est à refondre suivant des principes nouveaux, qu'il faudra, pour connaître ces faces jaunes, penser autrement que ne le firent mes ancêtres, voir avec d'autres yeux, écouter d'une oreille vierge, et juger et goûter de tout sans parti pris.

Or, si les sillons du champ de blé ont des courbes étranges, sachez-le, ce n'est point par une négligence du laboureur, mais bien par sa volonté, sa prudente et rigoureuse volonté, car il est d'observation courante que, pour leurs promenades

nocturnes, les mauvais esprits hantent de préférence le chemin tout préparé des sillons. Ils marchent librement dans un sillon droit et, dès lors, rien n'y pousse, au lieu qu'une courbe imprévue les déroute, les gêne, les fait trébucher. Ils quittent bientôt un sillon chinois, ils vont ailleurs... Voilà la vraie science I

Je savais que, dans les provinces du nord, les sillons étaient jadis et sont parfois encore creusés de l'est à l'ouest, afin de s'opposer, par cette direction transversale, au roulement des chars de guerre envahisseurs descendant du nord au sud, mais l'usage du sillon sinueux m'était inconnu.

A l'école chinoise, quel avenir pour notre agriculture! quel essor, si la vanité nationale ne s'en mêlait ! que de progrès, sans l'abominable routine du paysan de France ! — Songez que, dans le Sseutchouan, sur les bords du haut Yang-tze, le maître d'un champ fait trois récoltes, dans le temps que nous, sur les bords de Loire, n'en faisons qu'une I

Moukden. 4 juillet.

Les locomotives de la ligne japonaise qui va de Kouang-tcheng-tse à Moukden ont une habitude aimable. Pour avertir de leur passage, de leur

arrivée, de leur départ, elles ne sifflent pas, elles ne cornent pas, elles n'usent pas d'une sirène : elles sonnent à toute volée d'une forte cloche fixée sur leur dos. Ici, quand une locomotive entre en gare, je me figure qu'une grande fête en marche ne se tiendrait pas autrement. Je trouve cette suppression de l'affreux sifflet, à la fois rauque, déchirant et pointu, d'un goût très pur ; elle vient d'une âme vraiment japonaise, n'est-ce pas ?

Hélas ! je me suis renseigné ! — L'emploi de la cloche sur les locomotives est une innovation américaine. Je le déplore. Il y aurait eu tant de jolies choses à penser ! tant de jolies choses à dire 1 — J'en préparais déjà quelques-unes.

La nuit dernière (pour me consoler sans doute), les emplo3'^és, pendant un arrêt du train, s'en furent dans les champs composer des bouquets de fleurs sauvages et de rameaux pris aux buissons. Cela, des Américains ne l'eussent pas fait.

Tien-tsin. 5 juillet.

En arrivant à Moukden, je me suis senti, pour la première fois, en Extrême-Orient : le soleil ne semblait plus le même, les costumes me parurent étranges et les voix inconnues. Tout cela m'exalte, me

donne une fièvre de voir, d'entendre, de connaître enfin cette foule vivante, agissante et gaie, qui clabaude sur les quais de la gare. Des deux semaines secouées que je viens de vivre, je ne garde aucun mauvais souvenir: la seule arrivée, cette première impression si peu préparée et si complète, valait tout le voyage. Je ne fais qu'une seule critique : dans les champs, au bord de la voie, et jusque dans les gares, trop de cochons! Assez beaux, grands, noirs et actifs, ils me seraient par ailleurs sympathiques, mais ils sont trop !

Et, ce matin, j'arrive à Tien-tsin. Mon ami Ségalen n'a pas manqué au rendez-vous. Il est là, les deux mains tendues, comme il l'avait promis. Un projet se réalise donc, parfois ? — Dans quatre heures, nous serons à Péking!

Voyez ! je parle de ce vo3^age en chemin de fer comme si j'avais traversé le Turkestan chinois! Il y a peu de jours, un explorateur immodeste eût excité ma fureur. Que dirai-je de moi-même, de ce touriste qui a parcouru la Sibérie dans un fauteuil et qui, déjà, voudrait s'en glorifier?

Un séjour à Péking.

Péking. 6 Juillet.

Que notre habitation chinoise m'offre donc un charmant accueil ! — Voici le lieu où, quelques semaines, nous vivrons avant de repartir.

Au centre est une cour plantée de fleurs; devant la porte, deux grands arbres s'éploient, pleins de corneilles, et, sous la voûte d'entrée, pend une belle lanterne, citrouille en papier rouge, marquée des caractères Force et Puissance.

Qu'il fera bon se promener dans cette cour ! Dans ces vastes chambres aérées, qu'il fera bon rêver, écrire et sommeiller! Aujourd'hui, dix-huitième jour de la cinquième lune, je sens monter en moi une âme chinoise et je ne m'étonne presque pas quand notre cuisinier vient me présenter ses premiers hommages en s'éventant d'un petit éventail de papier.

Chaque détail me séduit: les ornements sculptés des portes, le luisant des meubles noirs, le toit froncé qui nous couvrira si bien de ses tuiles, les plantes de la cour dont l'air libre et dégourdi me plaît. A vivre ici longtemps, je prendrais, je le gage, mille habitudes de courtoisie chinoise, puis j'en viendrais à raisonner comme un Chinois, et c'est enfin d'un œil mandarinal que je contemplerais le monde. Déjà je m'étonne que Ségalen n'ait pas changé, soit resté le même, dans ce petit univers composé d'éléments si nouveaux. Ou, peut-être, au plus profond de son âme, des variations se sont-elles faites, secrètement, qui, demain, me seront révélées.

Péking. 7 juillet.

Trois terrasses circulaires et superposées, dont la plus haute est concentriquement dallée de neuf cercles en marbre, c'est là tout le Temple du Ciel que nous avons visité ce matin. — Temple pour voir le ciel, bien plutôt. Construire un temple si terrestre semble un hommage à la suprématie du firmament. Quand, en quelques pas, tu as gravi les trois étages, tu te trouves (si près de terre) en plein ciel déjà. Le parc désordonné, que tu viens de traverser, planté de sombres thuyas, de caroubiers, de cyprès

en fuseaux, et peuplé de corneilles rauques, t'a séparé du monde. La plaine, alentour, très vide, très nue, la ligne incertaine, dirait-on, des montagnes ne sauraient t'occuper, ne pourraient te retenir, car, sous la coupole du ciel, offert au ciel, te voilà devenu son pieux servant, te voilà devenu le servant de l'azur, et c'est ici que tu devras faire ton offrande à l'azur.

D'abord, tu ne verras que lui. L'azur te couvre, l'azur t'environne. Sur cette terrasse, tu seras vêtu par l'azur. Le dieu bleu, que tu viens vénérer, te possédera : ton âme entière sera pénétrée d'azur. Là-bas, peut-être, la forêt s'étend, nombreuse et chantante par ses oiseaux, mais tu ne sauras l'entendre. Les dragons des coins du toit de la pagode jailliront du marbre, poussant vers toi leurs groins de porc, et le phénix se tordra sous tes pas dans l'allée centrale de l'escalier. Qu'importe ! Tu ne penseras qu'à faire ton offrande à l'azur : fumées, fumées de tes prières, fumées qui monteront vers lui. Sur ses trois étages sculptés, la terrasse étale nous convie à refléter l'azur en nous-mêmes, ainsi que le reflètent les mers. — Rends-nous son image ! — Les empereurs qui, jadis, aux temps héroïques de Yong-lo et de Kien-long, composèrent ce lieu, voulurent que tu fusses en présence du seul azur. Elève-toi vers lui ! C'est ici que tu devras faire ton offrande à l'azur.

Tout l'azur s'offre à toi, il monte dans tes veines,

il chante à tes oreilles, il t'éblouit, et tu le bois comme une liqueur, comme un vin brillant, fauteur d'ivresse. Si loin que ton regard veuille errer, il ne rencontrera que la vaste plaine, aux toits infimes, jusqu'à l'horizon clair de ce bel été, puis ce sera l'azur, et, si haut que ton regard se lève, l'azur, le seul azur ! Recueille-toi dans le tréfonds de toimême, et, quand tu trouveras un peu de ciel dans le temple le plus secret de ton cœur, alors, chante à pleine voix ! chante l'azur !

C'est ici que tu devras faire ton offrande à l'azur.

Péking. 9 juillet.

Nous achevons notre repas sur la terrasse qui, de si peu, domine la petite cour. On n'allumera pas les lampes, ce soir. Nous avons dîné tôt.

Devant moi, deux ormes, feuillus et compliqués comme il sied, agitent leur verdure devant un ciel clair et, sur la plus haute branche, un rossignol... non pas !... une corneille fait semblant de dormir.

Le jardinier donne à boire, méthodiquement, sans hâte, aux roses trémières des plates-bandes. Il trempe une louche de bois dans un seau d'eau, la vide au pied d'une fleur, la trempe de nouveau. Cela est rituel. Mon jardinier est une façon de prêtre. —

Accroupi sous les tuiles vertes du patio, son jeune frère le regarde en s'éventant d'un large éventail jaune.

L'heure est douce. La ville brille vaguement autour de nous, mais, ici, c'est la grande paix. Sur les battants verts de la porte, je puis lire les caractères d'or du Bonheur et de la Longévité.

L'heure est un peu trop douce... Il fait mou.

Je ne sais me plaire aux ébats convulsifs de cette chauve-souris qui s'est perdue dans l'ombre et s'efforce aveuglément, par-ci, par-là, par ailleurs, de .retrouver son chemin.

Se peut-il que je m'ennuie ?

Si les corneilles ne croassent pas, si les chiens continuent de se taire, si mon cœur s'obstine à battre sans fièvre, l'heure, bientôt, me semblera tout à fait tiède et la caresse de la brise trop charmante.

((Boy ! boy ! allume un jet de flamme à la pointe de ce rouleau de papier et va faire briller, sous la voûte d'entrée, vers le sud, la lanterne portant les caractères de F^orce et de Puissance. »

Pi-yun-sseu. 10 juillet.

Nous sommes sortis de grand matin, par la porte Te-cheng-men, pour aller à Pi-yun-sseu. Nos

chevaux trottaient à vive allure, il faisait frais, le soleil brillait discrètement dans un ciel bleu pâle ; nous ne demandions qu'à voir de belles choses ; or la première impression fut décevante et pauvre : quelques statues qui semblaient les poupées mal peintes d'un jeu de massacre, quelques détails d'architecture sans agrément, plus d'un objet disgracieux, plus d'une chose laide. Nous montons au faîte d'une petite colline où s'élèvent cinq tours blanches, bizarres, un peu hindoues. Tout en haut, pousse un arbre. Que fait-il donc là ? Qui l'a planté là ? Oh ! que j'aime cet arbre ! et je m'aperçois alors que l'on a, sur la montagne tachée par des bouquets de pins aux troncs blancs, une vue circulaire et admirable. Puis nous entrons dans le temple.

Elle est d'abord un peu stupéfiante, cette grande salle autour de laquelle, sur deux rangs, cinq cent huit buddhas sont rangés, cinq cent huit buddhas plus grands que nature, en bois doré d'un ton rougeâtre, qui luisent vaguement sous la caresse d'un demi-jour gris perle. On dirait d'une congrégation de sages revenus de tout, qui surent résumer leurs anciens désirs, leurs fièvres passées, leur charité et leur renoncement en quelques expressions de visage bien humaines, car ces statues ne sont point des statues de dieux, ni de demi-dieux, ni même de héros dans le sens ordinaire du terme : ce sont ici les héros de la seule sagesse.

L'un élève une fleur, comme s'il off'rait un rêve à méditer ; les j^eux clos, un autre se recueille et garde sur ses lèvres un sourire modeste ; un autre prêche, un autre se couronne, en souvenir du Maître, d'une fleur de lotus, un autre écarte la chevelure démesurée et retombante de ses sourcils, qui poussa durant de longues retraites, un autre verse du thé, un autre s'appuie sur une grande houlette de berger, un autre va donner un fruit au singe agenouillé à ses pieds et dont il se moque plaisamment, et cet autre, et cet autre encore, et cet autre... La grande salle en contient cinq cent huit. Devant chacun, une tablette est posée à côté d'un brûle-parfums, mais à cette heure, nul encens ne monte.

Un jour très indécis filtre par le bois découpé des fenêtres, donnant à toute la salle un air mystérieux. Ce lieu presque sombre et si peuplé n'est-il pas, proprement, le lieu de la sagesse, le chemin de croix, non point de la douleur, mais de la méditation ? Ah ! qu'importe que le buddhisme soit dégénéré en Chine ! Voici qui nous apprend à l'aimer encore. Je songe à i Ecole d'Athènes devant cette Académie d'hommes assis, dont l'expression, si vivante, résume la qualité de leur songe, mais les cinq cent huit sourires disent bien que nous sommes en Chine, dans ce temple obscur où l'on voit briller quelques reflets de flamme sur les cinq cent huit crânes chauves, dans ce temple désert, dans ce temple sans dieu.

Et pourtant, à droite de l'entrée, j'aperçois trois statues vraiment divines, d'un bronze doré où l'or n'apparaît que par traces. Celles-là représentent des dieux, celles-là sont des dieux, ces trois statues du Maître, et celle-ci, plus belle encore, en marbre noir, devant laquelle on plierait le genou. La pose hiératique n'est pas humaine, ni l'expression de ce monde. Les buddhas de la grande salle ont connu la sagesse à son apogée ; ils remplissent le temple ; mes trois buddhas de bronze, mon buddha de marbre noir, les dominent. Qu'ont-ils besoin de porter sur leurs lèvres ou dans leurs yeux une expression d'icibas, comme le résidu asséréné d'une passion ? Le buddha de marbre noir a crevé la voûte du temple où méditaient les sages, car il rêve plus haut.

Péking. 11 Juillet.

Hier soir, nous fûmes au théâtre.

Je n'aurais, je pense, rien compris à la pièce, si mon compagnon n'avait pu me renseigner sur l'une des scènes qu'il connaissait déjà. Le spectacle seul ne manquait d'ailleurs pas d'attraits, car j'ai vu de bien singulières choses sur cette estrade entourée d'un balustre rouge et que recouvre un toit carré, doublé de vert. Les acteurs, les jeunes gens qui

tiennent les rôles de femmes, les comparses même, étaient magnifiquement vêtus, suivant d'anciennes modes fort étranges, plus belles que les modes d'aujourd'hui. Les fards exagérés, les barbes terrifiantes, tombant droit, la psalmodie nasale coupée de hurlements, le jeu mêlé d'acrobaties diverses, tout cela donne l'impression d'un cauchemar où couleurs, gestes et sons seraient fous. On se décide, bientôt, à ne plus s'étonner. Cela est ainsi. Qu'un monstre survienne, inattendu et bizarre, qu'un dragon entre en scène parmi des jets de flamme, que les machinistes se mêlent aux acteurs et ne troublent point l'action, qu'ils apportent, qu'ils enlèvent les accessoires, sans vergogne, qu'un petit nabot, acteur enfant, passe et repasse, juché sur de hautes semelles et vêtu d'une robe d'or, qu'il soit chargé au menton d'une énorme barbe blanche et sur le dos d'un grand éventail de drapeaux, que l'on fasse ceci ou cela, je le veux bien, je suis résigné et, peu à peu, je m'habitue. Je sais, maintenant, que le traître au nez peint en blanc vient de mourir, puisqu'on l'a frappé du bout d'un bâton; il peut sortir de son pas le plus tranquille : je vous dis qu'il est mort. Je sais que le prince est monté à cheval, puisqu'il a fait le geste de tendre son pied gauche à un imaginaire étrier. Je sais... je sais encore mille choses !

Pourtant, il est un des agréments du théâtre

chinois auquel je ne m'habituerai pas de si tôt: je veux parler du bruit étonnant que fait l'orchestre. Jamais je ne fus surpris par un tumulte pareil ; les cris inhumains des acteurs sont no3^cs par l'assourdissante musique et ces convulsions, ces écroulements, ces éruptions sonores qui scandent chaque moment du drame, m'entretiennent dans ce sentiment que j'avais de vivre un cauchemar.

Mais, dans ce cauchemar, une scène que j'ai bien comprise m'amuse.

Le seigneur du lieu est très mélancolique ; il se promène d'un air accablé ; soudain, il s'étonne en voyant déplacés les deux lions sculptés qui gardaient le seuil de sa demeure. Ah I s'il connaissait le colosse coupable d'un tel et si vigoureux forfait, certes il le chargerait de laver son honneur d'une très ancienne injure dont il souffre encore aujourd'hui. L'instant d'après, grâce à l'indiscrétion d'un bouffon vêtu de soie rouge, il apprend que l'homme bien musclé qui peut soulever un lion de pierre n'est autre que son fils. Il le fait appeler, il l'interroge et, sûr de son fait. Don Diègue dit à Rodrigue de (( réparer sa honte », car c'est toute la scène du Cid transposée.

J'aurais suivi cette intrigue connue en y portant l'intérêt le plus vif, mais le bouffon vêtu de rouge rentra en scène et, tout soudain, se mit à jongler avec les lions de pierre : ils étaient en carton.

Pcking. ^- ./'^'^^<'^-

Dans ce pays, les gens savent sourire. — Là-bas, sous les palmes, j'ai vu des nègres rire d'un gros rire épais, ou bien grimacer en montrant le bel ivoire de leurs dents, comme des nègres peints, mais sourire, jamais ! Ils ne connaissent pas cette subtilité, cette émotion de passage, ce travail délicat des yeux et des lèvres qui peut tout exprimer, jusqu'cà la tristesse, jusqu'au dur mépris. — Le nègre rit à la façon dont il mange : en glouton. Rire devient une de ses fonctions animales. Le sourire est souvent une dégustation ; or, jamais un nègre ne saura déguster.

Avec le Chinois, il en va d'autre manière. Je lui connais tous les sourires : le sourire de la gaité, celui de la douleur, celui qui dit un effroi contenu, celui qui dédaigne, celui qui s'excuse, celui que l'on ébauche pour consentir avec noblesse, le sourire espiègle, le sourire féroce et le sourire qui remercie.

Je passais à cheval, il y a quelques jours, dans une rue fort peu large, et me hâtais de mon mieux, malgré la boue infâme où les sabots s'engluent, malgré les piétons pressés, malgré les banderoles multicolores dont le vent faisait des épouvantails.

Soudain, un enfant sortit d une boutique proche et je dus arrêter très brusquement ma bête pour ne pas le frôler. Le père accourait déjà. Il regarda son enfant, puis il me regarda et vit sans doute à mon visage que j'avais eu peur. Il ne se prosterna point, il n'eut point de grands gestes pour me rendre grâces... Simplement, il sourit, — de quel sourire ! la tête un peu penchée, l'œil oblique, la lèvre fine, puis il s'en fut, et sa robe de toile bleue se perdit dans l'étroite foule. — Quelle plus éloquente expression de sa reconnaissance pouvait-il me donner et qui me fît un plus grand plaisir ? Délicieux, le sourire de cet homme !

Mètre aperçu que les Chinois savent sourire, m'a, dès l'abord, mis à mon aise. Je ne suis pas ici dans la cage des singes. Sourire me semble une noblesse habituelle, une courtoisie de prix ; le sourire est comme un diplôme de bienséance. Quoiqu'il vienne de faire une superbe trouvaille, ce cochon qui, dans un tas d'ordures extraordinaires, trifouillait de tout son groin, ne sourira pas, je pense !

Voyez ce léger accident qui vient de se produire au milieu de la rue. Un «pousse» tirait le rickshaw de son maître, pataugeait à grand bruit, éclaboussait les passants, fier sans doute de traîner un homme de marque ; or, voici qu'il glisse et tombe, soudain, les quatre fers en l'air, sans d'ailleurs se faire

aucun mal. La scène est ridicule. Quelques enfants s'interrompent de jouer à ce jeu compliqué qui les absorbait tant, pour éclater de rire... Oui, mais, sur le pas de sa boutique, mon ami, le vieux marchand de lanternes, sourit, et ce vieux peintre d'enseignes, à la natte maigre, aux larges lunettes, sourit aussi... sourires d'une seconde, échange rapide d'un coup d'œil. Ils ont apprécié l'instant plaisant, le temps très bref qu'il fallait, sans insister, puis ils n'y pensent plus. Et tous leurs sourires sont ainsi.

Savoir sourire prouve plus, pour l'état de civilisation d'un peuple, que les plus noires usines et les trains de luxe. — Ce sourire m'inquiète ; ce sourire n'est pas le nôtre ; j'y vois un arrière-fonds de philosophie, un détachement, une douce amertume étrangers à nos contrées, une sagesse plus haute, une autorité majeure. Quand ils sourient, ces hommes, à quoi pensent-ils?

Oh ! je ne parle pas de l'affreux sourire du poussah bedonnant au nombril fleuri qui trône au fond de certaines pagodes ! sourire épais, sourire de digestion régulière! Non, je songe au sourire merveilleux dont toute la face de ce vieux buddha de bois doré s'illumine ! Ah ! le beau sourire un peu charitable, un peu railleur, qui dissimule à peine et qui pardonne aussitôt! Ah! le beau sourire où les yeux semblent exaucer une prière, tandis que la bouche murmure : « A quoi bon ! » Et ce sourire.

VOUS le verrez, quelque jour, sur les lèvres de votre coolie, de votre mafoii, de votre cuisinier ; ce sourire finira par hanter vos rêves, et quand, plus tard, vous serez retourné au pays d'Europe où l'on ne peut songer, puisque l'on 3' bavarde sans répit, parfois, ce même sourire éclairera votre visage, et vous pleurerez ensuite, en pensant à un pa3^s lointain.

Les Chinois savent sourire parce qu'ils ont su attendre. Ils' sont les plus vieux de la terre, ils sont les ancêtres, — ils durent. Ils ont le droit de sourire.

Quand on a tant de siècles derrière soi et que l'on vit encore, identique à soi-même, on a le droit de sourire ; on a vraiment le droit de sourire, et jusque dans la mort.

Péking. 13 juillet.

La nuit dernière, je me suis perdu dans Péking.

Jusqu'à une heure tardive, je m'étais occupé de mille choses que je jugeais importantes, telles que de regarder les passants et de m'asseoir dans des boutiques où je ne comptais rien acquérir.

La nuit étant tout à fait close, je pris un rickshaw et donnai l'adresse de notre maison. Je résolus alors de savourer, sans nulle autre pensée, le plaisir de rouler dans l'ombre d'une ville inconnue,

plaisir coupé de quelques cahots, lorsqu'on suit des voies aussi rugueuses et bosselées. On passe. Des objets, des couleurs, des sons, des gestes se présentent, un instant, puis s'en vont. C'est délicieux.

Ce gros homme qui boite semble bien ridicule.

L'éclaira2e intermittent de ces lanternes me

distrait.

Oh ! la belle banderole !

Le bois sculpté de cette devanture est curieusement fouillé ; je reviendrai dans ces parages pour l'examiner mieux.

Tiens ! quelle est donc cette musique ? On dirait d'une guitare !

Le vilain cahot !

Que ferons-nous demain ? Mon cheval noir, malade depuis deux jours, va-t-il guérir ?

Voici une rue où l'on n'y voit goutte. Si je m'étais perdu, je gage que j'aurais peur.

Et, soudain, je me dis que je ne connais pas cette boutique illuminée, ni ces maisons, ni ce temple, ni ce bosquet de grands arbres. Jamais je n'ai passé par ici. Où suis-je ? J'arrête mon rickshaw ; j'interroge le « pousse » en usant de quelques mots chinois que j'ai pu retenir. 11 ne me comprend pas. Où suis-je ? La foule cjui m'entoure me paraît plus dense. Voilà un carrefour éclairé. Où suis-je donc ? Les passants se hâtent. Pas un Européen à qui demander ma route. Je suis

perdu dans la vaste ville. Je crois reconnaître une devanture. Non, je me trompe. Je donne au « pousse )) une direction nouvelle ; elle mène à un cul-de-sac. Retournons. La rue est pleine d'ornières. J'allume une cigarette et, presque aussitôt, mon état d'esprit change. Il me semble que j'allais avoir peur. A quoi bon ? N'est-il pas amusant de regarder toutes ces ombres vaguement colorées ? d'écouter ce bruit de foule ? de considérer le passage des lanternes ? — Allons ! allons ! la nuit est longue I j'ai bien le temps d'arriver !

Et c'est avec un certain regret qu'une heure plus tard, je me trouve devant ma porte.

Pcking. 15 juillet.

Je viens d'acheter, pour le fils d'une dame européenne qui habite tout là-bas, au pays des barbares d'Occident, deux éléphants, deux chameaux, un tigre d'étoffe et cjuelques petits chevaux en argile. Je les expédierai ce soir, mais, avant de faire ma sieste quotidienne, je voudrais jouer avec ma ménagerie, comme je l'eusse fait jadis, à l'âge où les soldats de plomb me procuraient un ravissement héroïque. — Essavons.

Vêtu de toile claire (car la journée est chaude),

je me suis assis sur une natte, au centre de la pièce, avec un éventail à portée de la main, entouré de tous mes animaux.

Ils sont extraordinaires, ineffables, compliqués, naïvement monstrueux. — Voici d'abord le tigre. On dirait d'un bouledogue, mais aussi d'un caméléon et peut-être d'un poisson rouge, à cause de ses énormes yeux. Tous ses traits sont réunis et stylisés : la ligne d'ombre qui dessine la gueule tourne autour de l'orbite et s'incurve plus loin pour indiquer l'oreille. Cela fait une harmonieuse arabesque. — Je prends mon tigre à pleines mains, je le tâte sans peur, je caresse sa peau de drap et, soudain, je le lâche, ayant découvert sa férocité. Féroce, il l'est vraiment par son œil, rien que par son œil, gros bouton de verre noir, cruel et myope, qui impose. C'est l'œil d'un tigre à n'en pas douter.

Et voici le dragon, un dragon de bazar, un dragon métallique de camelote, hélas ! Il n'est ni plus ni moins ridicule que les dragons des temples, sauf que, par un point, il me semble m3^stérieux. — Jugez-en : il porte au bout de la queue, en guise de panache, du panache de poils que j'attendais, que j'espérais, de l'effilé de soie que l'on pouvait prévoir, un bouclier doré, garni de flammes, et dont je ne comprends ni l'usage, ni la raison. L'ornement figure par son ensemble une manière de grand éventail. — Pour le reste, ce dragon a bien l'air du chien de

mascarade que l'on voit aux portes des palais, mais, en vérité, sa parure caudale le distingue. A quoi peut-elle lui servir ? Durant les jours de lourde canicule, mon dragon s'éventerait-il avec ce bouclier de flammes ? Singulière habitude, fût-ce chez un monstre chinois !

Les deux éléphants et les deux chameaux m'émeuvent moins. — Ceux-ci, dont la peau est d'un rose de pêche, portent, en divers lieux espacés de leurs corps, cjuelques touff'es avares de duvet. Dans leur nez passe un cordon. Ils sont dociles, ils sont affables, ils sont presque doucereux, ils ne me plaisent pas... ils sont trop roses ! Mais ceux-là, les deux éléphants, ont du charme à cause de leurs larges veux, verts et sentimentaux, d'une bonté réelle, qui touche à la fois et rassure... Ces éléphants d'étoffe mauve sont des bétes de tout repos.

Quant aux petits chevaux en argile, agréablement colorés, ils paraissent d'une autre vertu, plus fine et plus vraie. On voit sans hésitation, sans peine, que ce sont là des chevaux. Une certaine recherche de réalisme en fait comme un essai d'œuvre d'art. Leur expression, je l'ai déjà notée chez des chevaux vivants ; leurs mouvements sont justes, la ligne de leur corps est une ligne observée. — Fragiles, toutefois !... Si je ne les emballe avec soin, comment pourront-ils traverser l'Océan ?

Et toujours l'éléphant me regarde d'un air

tendre, et toujours l'œil du tigre darde de noirs éclairs, tandis que, se glissant sous la porte, un mince vent coulis vient caresser le duvet maigre des deux chameaux.

Bètes ! je voudrais vous garder auprès de moi : déjà, je vous sens si familières ! Saura-l-il vous goûter, ce jeune Européen à qui je dois vous offrir ? Je crains que, trop séduit par ses soldats de plomb et son aéroplane, il ne vous relègue au fond de quelque placard. Restez ici; je vous soignerai bien. Dans la cour, vous trouverez, chameaux roses, un beau désert à traverser, et, pour vous, mes deux éléphants, je jure de planter une forêt de petits arbres, refuge de vos pudiques amours. A toi, tigre, je voue une harde d'antilopes que tu contempleras longuement de ton œil féroce avant de t'en repaître, mais épargne, je t'en supplie, mes chevaux d'argile; je veux les voir bondir dans le pré que je leur destine, et hennir d'aise et caracoler. — Venez, mes bètes ! la journée est chaude, couchez -vous autour de moi. L'heure de ma sieste approche, et toi, dragon, au lieu de courtiser, dans le sillon de la gouttière, quelque dragonne passionnée, avec ton bouclier caudal tu m'éventeras à larges coups, suivant la plus subtile mesure de mes songes.

Péking. 16 juillet.

Ah ! se reposer là 1

Depuis l'aurore, nous avons couru sous un ciel dur à travers des labours. Nos chevaux, trébuchants et mouillés, n'en peuvent plus. Enfin nous entrons dans la cour extérieure du temple de la Grosse Cloche. Brusquement, c'est la fraîcheur, c'est la paix. Le repos s'offre à nous, comme, à des gens altérés, ce chant liquide qui promet une eau courante.

Nous sommes d'abord reçus par un admirable vieux pin, si vieux que ses branches sont soutenues par des béquilles. Les hommes de ce pays savent honorer le grand âge. Le beau vieillard nous accueille dans son ombre et nous le remercions de sa bonté.

J'aperçois, devant nous, une vasque bleue en porcelaine ; des cyprins d'or y nagent. Ils ne craignent pas l'homme, car nous sommes ici sous la main du Buddha. Ils viennent nous regarder et tendent, dirait-on, leurs gueules rondes en ramant de leurs quadruples queues fourchues, puis ils disparaissent dans la délicate forêt qui pousse au fond de la vasque.

Voici le temple ; nous y entrons.

A droite, voyez, dans cette niche que parfument

les trois fleurs de ce vase au col mince, voyez, mon cher Segalen, le charmant tableau : une chatte, couchée sur un carré de tapis bien propre, et qui allaite ses petits. En France, on l'eût laissée mettre bas en quelque coin poussiéreux, et, sans doute eût-on noyé les deux tiers de sa progéniture. Ici, les prêtres la soignent avec amour; c'est la jeune accouchée que l'on entoure de prévenances. Je ne sais si les trois fleurs et le rameau vert de ce vase élancé furent disposés pour elle, mais il me plaît de le croire.

Puis, nous allons voir la grosse cloche, démesurée, vraiment, — si grosse qu'il a fallu creuser la terre sous elle, car on n'a pu la soulever pour la suspendre. Nous la contemplons un instant. Quel orage de son doit sortir de ses flancs de bronze ! quel pur tonnerre I

Segalen, vous souvenez-vous d'une nuit où il fut question de la vertu des cloches ? — C'était, il y a quelques mois, au bar de la Paix, vers deux heures du matin. Nous y avions rencontré, sans étonnement, Jérôme ¥. juché sur son haut tabouret. Il nous parla, quelque temps, d'un de ses camarades dont l'âme médiocre est illustrée souvent par une parole magnifique, puis il rajusta son lorgnon, pencha la tète sur l'épaule gauche et dit, avec ce geste particulier qui est à la fois du professeur et de l'augure, (deux doigts joints et levés, comme

pour annoncer un exemple ou accompagner une prophétie) :

(( Les âmes humaines sont comme les cloches. Il est des cloches dont le son paraît superbe. Ce son étonne d'abord, mais il montre sa pauvre qualité en mourant vite. Les belles cloches ont un frémissement long; je crois les entendre encore quand elles ne sonnent plus ; leur voix se prolonge, leur voix s'étend, leur voix se mêle au silence et s'éternise en souvenirs. — Les âmes sont ainsi. Quand elles chantent, ne les jugeons pas d'après le premier bruit qu'elles font. La durée seule de l'harmonie importe. Le chant des belles âmes ne finit pas. — Il est aussi des âmes fêlées comme sont les cloches, mais cela, Baudelaire l'a déjà dit. »

Alors, Jérôme F. se tut. Patiemment, il essaya de faire tinter le grand verre posé devant lui. — Le son ne cessa pas d'être faux. — Cher ami, vous souvenez-vous de ce petit discours ?

Segalen hoche la tête sans répondre.

Nous sommes couchés sur des nattes fraîches, dans une pièce bien aérée ; nous buvons du thé clair. Peu à peu, tout le grand apaisement d'alentour nous pénètre. C'est bien ici le lieu où s'arrêter à la fin d'une longue course, le lieu où s'éveiller et se remettre à vivre, après une nuit sans lune, par un matin d'été.

Que de charmants détails! on les perçoit lente-

ment, l'un après l'autre : des objets habilement mis en valeur; des riens, mais i)arrails. Ce caractère de longévité d'un beau noir sur son panneau de bois rouge, une chaise dont le dessin est pur, un vase, un autre vase, une corbeille, et la clarté hospitalière de cette vue si nette sur la cour bien dallée. Enfin les prêtres du temple n'ont rien de servile; je ne leur trouve pas cet air mendiant qui si souvent nous attrista. Leur accueil souriant a quelque chose de seigneurial.

Il semble qu'en ce lieu clos de murs où l'arbre bruit, où l'eau s'endort, où une troupe de pigeons siftle dans le vent, il semble qu'en cet endroit que le soleil caresse, on pourrait se reposer. « Nul lieu n'est un sûr refuge.... » Oui, toujours cette phrase de l'ancien moine, qui me revient à l'esprit ! — Pourtant, ici, je vois si bien quelle serait ma vie !

Levé dès l'aube, je contemplerais les fards dont, à l'orient, le jour va se parer, j'écouterais le réveil des oiseaux, le chant des cigales, je peindrais des caractères sur du papier d'un blanc mat ou sur des soies tendues; enfin, après avoir nourri les cyprins de la vasque, je composerais des bouquets de lotus et de pavots dans le jour de jade du crépuscule... l'air n'cst-il pas couleur de jade, au crépuscule? Et je rêve ainsi d'une vie égale, également parfumée par les fleurs de la saison, également aérée par les brises et faite d'heures égoullées à une clepsydre

vieille de plusieurs siècles, qui me parlerait du temps en fuite, d'une voix fine comme la voix printaniére de la pluie, mais aussi d'une voix lente, lente comme la voix même du bonheur.

Péking. 17 juillet.

Tu penses que cela te diminue de faire des grimaces ? Dans ton pa3^s, peut-être ; ici, non pas ! Ici, la grimace est un mo3^en d'action quotidien, un geste banal, un lieu commun. On exprime avec une passion furieuse qui tient de la démence et de l'hystérie un sentiment qui demanderait moins de frais. — - Cet homme est-il un épileptique en état de crise ? Pourquoi cette figure de masque, ces yeux louches, cette attitude convulsée ? — Pourquoi ? Ne faut-il point persuader son adversaire par plus d'un effort de dialectique ? Cette horrible révolution du visage n'est rien d'autre qu'un essai de dialectique vivante. — J'entends bien, mais pourquoi si longue ? — On garde l'attitude pour produire l'effet. — Il s'agit donc d'une très importante affaire ? — Il s'agit d'une bagatelle !

Et d'ailleurs, vo3'ez les démons sculptés qui nous reçoivent à l'entrée d'un temple ; n'ont-ils pas une apparence toute semblable ? Pour que la

sculpture ail si souvent reproduit les grimaces qui vous étonnent, elles ne doivent pas, cro3^ez-moi, être singulières en ces régions. Et voyez aussi combien est semblable la tradition des gestes de théâtre ! Grimaces, torsions, grands bras, sanglots, bonds et cris se retrouvent dans la pièce que nous vîmes il y a peu de jours et que reproduit cette cjuerelle entre notre cuisinier et le second mafou.

J'ai vu se disputer des nègres, des arabes, des gens de mon pays ; j'ai vu beaucoup d'hommes se lamenter, entrer en fureur, injurier, menacer, attester éloquemment le ciel, mais jamais je n'avais vu comédie aussi basse et le grotesque porté à ce point. Je me crois à une représentation de guignol.

Voici maintenant que la querelle est terminée; les adversaires se réconcilient. Je voudrais faire un compte rendu honnête et compendieux de l'événement et le juger sans parti pris, ou du moins avec celui de n'en pas avoir.

Le second mafou, petit palefrenier blême dont l'air canaille et faux m'amuse, a3'ant pris dans la cuisine un bol de riz qui ne lui appartenait point, notre cuisinier le lui réclama en termes nobles. Le mafou, qu'exaspérait ce discours compassé, refusa de répondre et, profitant d'un moment d'inattention, tendit une ficelle en travers de la porte, à hauteur de cheville ; après cjuoi, il s'en fut dans le jardin, où il s'assit au frais pour mieux goûter l'air du soir.

Or, le cuisinier eut besoin d'aller au puits chercher de l'eau. En franchissant le seuil, il achoppa, trébucha, reprit son équilibre, cassa la ficelle, puis alla joindre le second mafou qu'il couvrit d'austères invectives. Celui-ci ne voulut rien entendre. La colère du cuisinier grandit; il se mit à grimacer, à gesticuler, à se balancer de droite et de gauche, pour mieux faire sentir son courroux; il poussa des clameurs qui furent rauques et douloureuses, tour à tour ; il se plaignit, il invectiva, il eut des mouvements de désolation et de révolte, sa bouche se tordit, ses yeux devinrent très obliques. Le second mafou prenait toujours le frais sans bouger, sans dire mot, mais, tout à coup, il bondit, et, saisissant la chevelure du cuisinier, le renversa par un horrible croc en jambe. En même temps, il perdit pied; tous deux roulèrent sur le sol. Ce fut alors la série de convulsions, de hurlements et de grimaces dont je parlais plus haut. Chacun poussait de grands cris plaintifs ou furieux, chacun donnait de son bras libre de beaux coups de poing qui ne portaient pas, qui ne devaient pas porter, des coups de poing d'expression, pourrait-on dire, et non d'action. Cela dura cinq minutes, puis ils se désunirent soudain, se divisèrent, l'un s'assit sur un banc du jardin, l'autre par terre ; après quoi l'un et l'autre fondirent en larmes.

Pêkinu. 18 Jiiillel.

Au nord du temple du Ciel, dans le fond extrême de la ville chinoise, se trouve la réserve des poissons, mais ce ne sont pas des poissons vulgaires et comestibles que nous venons voir. Dans de grandes vasques de terre cuite vernissée, que l'on a placées tout près l'une de l'autre et qui couvrent un large espace, vivent des milliers de cyprins. — Ils valaient le voyage.

Ah ! que nous sommes loin du malheureux poisson rouge qui, dans son petit bocal, s'ennuie si copieusement au milieu du maigre jardin de ce bourgeois d'Issy-les-Moulineaux, non loin d'une fausse rocaille et d'une boule de verre bleu, montée sur pied ! Phénomènes, ceux-ci... étranges compositions vivantes... singularités domestiques... Ils me font peur. Lentement, patiemment, ils furent sélectionnés par d'habiles hommes de l'art, qui, suivant mille méthodes, toutes plus singulières les unes que les autres, les recréèrent à l'image contournée de leurs rêves. J'en vois de rouges, j'en vois de noirs, et certains portent sur leurs écailles l'or d'un soleil couchant, et certains ont tout l'éclat des cascades quand la lune y plonge les j^eux.

Ils nagent sans hâte. Cette gravité dans le

maintien, ce rien de solennel leur convient à merveille. Si beaux, si surprenants, héraldiques par leurs atours, monstrueux par leurs formes, il messiérait qu'ils parussent nous apercevoir, nous fuir, ou même se retourner. Ils passent et nous enchantent. Brusquement, les voilà tout couverts de pierreries, puis ils s'éteignent, soudain vêtus, dirait-on, d'un manteau de poussière sombre et, l'instant d'après, les voilà lumineux. — Ils regardent leur univers par des yeux énormes portés au bout de longs pédoncules qu'ils savent remuer en tous sens, mais, si bizarre que soit leur façon d'examiner le monde, je gage qu'ils y voient mal, car ils ont l'air un peu naïf des gens qui portent lunettes, et, avec cela, l'air très savant, « plus savant qu'on ne croit )), des monstres. Leurs quatre queues sont quatre éventails souples, vivants et mous ; leurs mouvements, une danse lente, une exhibition, une parade, et les yeUx projetés contemplent l'eau stupidement, et les quadruples queues battent, caressent et frôlent, et les gros ventres rebondis se laissent entraîner.

Que mangent-ils, ces grotesques et paresseux seigneurs ? Dans leurs vasques, ils ne vivent pas seuls : des myriades de bêtes minuscules les entourent, qui, prestement, s'enfuient, reviennent, montent à la surface, nagent entre deux eaux, circulent, plongent. Bêtes étranges, à la rive même de l'animalité, qui semblent un débris de paille, un pépin,

de friiil, un grain de poussière mécanique, moins que cela : rien ! et qui vivent furieusement.

Mais, parfois, le cyprin, gueule ouverte, va vers l'un d'eux et l'absorbe. Ils doivent continuer à vivre dans ce composé d'écaillés et de joaillerie. Ces virgules animées ne peuvent pas mourir... Comment s'y prendraient-elles ? Pour mourir, encore faut-il être quelque chose, figurer quelque chose... Et, malgré leur fiévreuse activité, elles représentent si peu ! Au lieu que mes cyprins représentent une noblesse parmi les monstres, une importance, une dignité, un rang.

Je voudrais avoir des cyprins, toute une cour de cyprins, dans un étang limpide qui m'appartiendrait, plein de rayons de soleil, de chatoiements, de jeux d'ombres : le roi myope, fainéant (et qui, néanmoins, veut avoir l'air occupé par les soucis de l'Etat), splendide, vêtu d'une tunique d'or où furent brodées des roses; les ministres, noirs, graves, un peu doctrinaires; les petits princes, habillés avec quelque prétention, les valets, plus beaux que ceux des jeux de cartes; la grosse reine douairière, terriblement féconde, qui, par les soins de son ventre, assura la dynastie; et ces monstres parmi des monstres, les cyprins albinos, plaqués d'un blanc malpropre; tous enfin... d'autres encore que j'imaginerais.

Une cour de cyprins ! songez-y ! Elle se répandrait dans le lumineux cristal de mon étang, et moi.

couché sur l'herbe du bord, je regarderais jusqu'au soir ces pierres précieuses, jouant dans une onde claire, émeraudes à l'aube, rubis en plein midi, opales ternies à l'heure du crépuscule... Mais le marchand de poissons m'apprend que, dans ces conditions, mes cyprins ne manqueraient pas de crever. Il leur faut des vasques sombres, avec, dans le fond, beaucoup d'herbes molles et verdàtres, beaucoup de saletés, beaucoup d'animalcules.

Je le regrette. Encore un rêve qui ne saura se réaliser.

D'ailleurs, si on les voit mal, dans ces grandes vasques de terre, on les devine merveilleusement. Soudain, j'aperçois une flamme fauve, un trait d'argent, une tache rousse, une arabesque d'or, le luisant d'un clapotis, un coup de queue, puis plus rien. Pour les mieux examiner, on les pèche dans un petit filet et, un instant, on les ramène au jour; mais ils perdent ainsi une part de leur splendeur. Leur vêtement gagne à paraître et paraît dans son plus bel effet sur le fond de verdure sale. Ils sont royaux, oui ! toutefois, il ne faut jamais voir le plus grand roi tout nu.

D'après les chroniques chinoises, le lieu de naissance des C3'prins est le lac Tchao, dans la province de Ngan-Houei.

Baster nous dit que Philippe Worth les apporta en Angleterre vers 1730.

Certains missionnaires affirment que les pisciculteurs chinois savent tatouer le ttanc du cyprin de caractères bénéficieux.

On m'assure qu'il existe à Péking un très savant homme dont le métier est d'être médecin de cyprins. On lui apporte les poissons malades qu'il traite par des herbes spéciales, par des mousses aux vertus secrètes.

On dit encore qu'un escadron d'eunuques va, tous les jours, chercher des vers pour les poissons rouges de l'Empereur.

On dit enfin que le carasshis auratiis devient domesticable au point d'accourir dès qu'il entend le son de cloche annonciateur d'un repas.

On dit mille et une autres choses singulières et belles à entendre....

Et je n'y vois aucun inconvénient.

Péking. 19 juillet

Nous nous promenons à cheval sur les remparts. Le soleil se couche. Tout l'air en peu d'instants se colore d'un mauve d'améthyste éclairée et les lointains sont vaporisés par une poussière de jour. A nos pieds, s'étend la ville ou plutôt cette forêt que figure Péking, car presque toutes les maisons chinoises ont.

dans leur cour, un ou deux arbres, souvent beaux.

Sur les remparts, un peu délabrés, par endroits, où pousse une herbe courte, des pies sautillent de-ci de-là et ne s'effarouchent guère en voyant arriver nos chevaux. Elles animent le sol par leurs petits bonds. Comme il est amusant, cet air effaré de commère que le temps presse et que préocupent mille devoirs I

La ville n'a point de faubourgs : la cité finit où se clôt la citadelle. Rien, au delà, qu'un fossé peu profond où, pour l'instant, on baigne des enfants. Plus loin, je vois tout un groupe de baigneurs adultes et, plus loin, des chevaux qu'on aiguaye.

Le soleil s'est complètement enseveli, mais, là-bas, pénétrant encore deux grands nuages montagneux, il leur donne un éclat divinement rose, tandis que, sur l'autre horizon, un autre nuage, minuscule, a tout l'éblouissant éclat d'une fleur.

Quand nous sommes descendus par le plan incliné, pavé de pierres herbues et disjointes, quand nous avons regagné la ville basse et plate, nous rentrions vraiment dans le monde d'aujourd'hui. Nous pensions l'avoir quitté pour un monde nouveau, pour un monde inconnu, brillant et meilleur. — Pourtant, ce pays, nous l'avions déjà vu, et cette chute de jour et ces remparts, jadis, dans nos rêves scolaires, alors que nous hantait l'évocation des croisés, et la survenue à l'horizon de quelque ville

païenne, contre le ciel pourpre, plus belle encore d'être païenne et de représenter le but d'une conquête.

Nous avancions, les yeux baissés. Assis sur les remparts et s'éventant paisiblement, des gens nous regardaient passer. De vieux Chinois péchaient dans le fossé avec de grandes nasses. Des nénuphars posaient sur l'eau sombre des taches claires. Les cigales concertaient un long frémissement. Peu nous importait ; nous regrettions le ciel de feu et son prestige.

Une lune cornue se leva, toute blessée, toute saignante. Vénus brillait à coté d'elle.

Péking. 20 Juillet

Nous bibelotons presque tous les jours. Avec les randonnées à cheval, c'est un de nos plus chers passe-temps, et, parfois, les deux plaisirs se joignent. Au cours d'une promenade, voici que nous apercevons des boutiques inconnues, et nous sautons à terre aussitôt, laissant nos bêtes aux soins du mafou.

On entre. La boutique est double, partagée par une petite cour, où, d'ordinaire, un arbre pousse. Autour de nous, les objets sont disposés avec adresse, élégamment, sur de petits socles, sur des trépieds;

d'autres, plus précieux, dorment dans des boîtes claires aux contours nets. Le marchand les remet au jour et nous les admirons. On s'assied, on cause, dés que la connaissance est faite. Tout en buvant tasse après tasse d'un thé léger, tout en s'éventant, on marchande, on discute, sans se fâcher, sans élever la voix, en souriant. Cela est de bonne compagnie.

Voici des laques, des robes de théâtre, un (( marbre de rêve » des carrières de Tali ; voici des vases : un beau céladon, un Ming dont je ne garantirais pas l'authencité, une coupe craquelée, enfin des broutilles : étuis en galuchat, petites palettes, pipes à eau, pipes à opium, cachets de pierre, morceaux d'ambre, fioles à médicaments (certaines sont exquises), et, tout au milieu, à la place d'honneur, une vieille lorgnette de théâtre.

Nous marchandons, nous marchandons toujours. Cela n'est, d'ailleurs, pas ennuyeux ; j'y trouve même du plaisir. — Si l'on n'a pas, une demi-heure plus tard, obtenu l'objet pour la moitié ou le tiers du prix demandé, on se lève, on sort, après un très long échange de saints et de politesses... Nous reviendrons demain, et le jour qui suivra, et le lendemain encore. Un soir, nous emporterons d'un air indifférent, le vase convoité.

La course au bibelot me séduit, mais elle me fait peur. Je ne voudrais pas me laisser prendre au charme de la petite chose, du petit détail, du petit

oi'ncnicnl. II o son dnnger. A Irop priser le i)etil, on en vient à ne plus voir le grand, à considérer la Chine comme nous la considérons en France : d'une part, une vague expression géographique, un profil coloré sur la carte d'Asie ; d'autre part, la patrie du petit pied, du petit magot, du petit dragon de jade, du petit bijou d'or. — Gautier, Bouilhet, Mallarmé ont fixé cette vision de façon parfaite, mais elle me déplaît. Je n'aimerais pas que l'on jugeât la F'rance d'après ses chansons de café-concert. — Les paysages dont on me parle et que je verrai peut-être : les puissants vergers du Chan-si, les âpres décors du Kan-sou, les plateaux de loess, la haute montagne, pour goûter tout cela, pour en jouir pleinement et sans retenue, je ne veux pas me gâter les yeux et l'esprit en regardant à la loupe de délicats, de délicieux, d'inégalables petits riens. — Oui, je sais que, d'un pays, on exporte d'abord ses petites choses singulières et que l'opinion du nouvel arrivant est faite d'après elles. Je le sais bien... Encore faudra-t-il que je m'en souvienne !

Pour l'instant, je vais sauter à cheval et tâcher d'obtenir, là-bas, près de la porte de Tsien-men, et contre une juste redevance de huit dollars, cette minuscule assiette jaune qui, depuis quinze jours, me fait envie.

Péking. 21 juillet.

Quel est cet affreux vacarme ? pourquoi ces hurlements, ce concours de badauds, ces bruits de gongs, tout ce cuivre battu ? Je me hâte, pour aller voir. En vérité, j'eusse pu m'abstenir. La curiosité d'un Européen, ne se lassant jamais, risque parfois d'être déçue.

La chute soudaine d'un épileptique avait provoqué ce rassemblement. Comme, durant les crises de ce genre, l'àme du malade quitte le corps pour aller rôder aux alentours, les assistants font cercle, et, par des cris, par des imprécations, par un violent déchaînement de sons, épouvantent l'âme et la forcent à rentrer chez elle. — Ainsi fait-on, aujourd'hui.

Cela est très logique et me semble d'une méthode excellente.

Péking. 22 juillet.

Il convient assurément d'avoir quelques lumières sur l'état économique et social d'un pays où l'on veut voyager, mais il est très nécessaire aussi de n'en pas ignorer les usages de conversation.

les petites fables, les sous-entendus, les allusions courantes. Je viens d'en faire l'expérience. Causant avec mon compagnon de voyage, ce matin, je me suis laissé prendre sans vert.

Nous trottions sur la route et ne pensions tous les deux qu'à jouir de l'heure fraîche et légère, quand, devant un petit temple, je dérangeai un chien pouilleux, couché par terre et qui dormait. Je faillis l'écraser. Or cette vilaine bête, au lieu de fuir décemment (je lui aurais même permis quelques cris de peur), se retourna contre moi, me courut sus, voulut mordre et donna tout un spectacle de rage qui efïraya mon cheval. Celui-ci dansa, caracola, se débattit; il s'en fallut de peu que je ne misse pied à terre d'une façon tout à fait inélégante et soudaine, ce qui m'eut couvert de honte et fait perdre la face.

Après quelques instants, je marmonais encore, de très mauvaise humeur, des injures pittoresques contre ce chien, quand Segalen m'interrompit :

(( Taisez-vous, cher ami, me dit-il, et songez à la grenouille du duc de Chou. »

Comme je ne répondais rien, laissant voir mon ignorance tout à nu, il poursuivit :

(( Le duc de Chou était en^aoé dans des hostilités contre Wou; il désirait que ses soldats eussent, pour la mort, un mépris souverain. Voyageant en char, il rencontra une grenouille. Au lieu de montrer

des signes de crainte à l'approche des terribles roues et du noble duc, plus terrible encore, la grenouille, furieuse d'avoir été dérangée, se dressa sur ses pattes de derrière et se mit en devoir de résister. Le duc descendit aussitôt de son char et s'inclina très bas. — Comme on lui demandait la raison de cet hommage, il répondit qu'il voulait illustrer ainsi le resi^ect qu'il avait pour un caractère valeureux et qui méprise la mort, même quand il se trouve dans le corps infime d'une grenouille. — Méditez cela, mon ami. »

Soit 1 je méditerai.

Péking. 23 juillet.

Malgré l'inhumanité des cris que l'on entend, la rue me devient sympathique. J'ai pris goût à me promener dans ce concours furieux de peuple. Certes, cette agitation effare à première vue, mais, y ayant trouvé du plaisir, je finirai bien par y trouver aussi un ordre ; déjà, je le devine. C'est peut-être un ordre différent de celui de chez nous, encore c'en est-il un. Je crois que le Chinois me deviendra vite tolérable, S3'mpathique même. Si, la plupart du temps, on ne peut comprendre ses manifestations de vie courante, on peut, à la rigueur, les

concevoir : la forme seule est antipodique ; les institutions, les lois, les règlements, les habitudes, les méthodes sont autres, mais elles sont. Enfin, je puis, en ce pays, avoir l'impression de vivre dans un monde d'hommes, mes semblables, et non, comme je faisais en pays nègre, dans la cage des singes d'une ménagerie. Une civilisation ancienne leur a donné le temps de penser. Si nous ne pouvons partager cette pensée, il se peut du moins qu'un jour nous apprenions à la voir et à l'admirer. Une vitre nous sépare ; pourquoi serait-elle opaque ?

Dans la rue, la douceur des mœurs me charme. On laisse les enfants courir librement, des enfants de deux pieds de haut. Chacun y prend garde, chacun se dérange. Les accidents ne sont pas nombreux. Beaucoup d'encombrements, beaucoup de discussions, voire de disputes, peu de batailles. Nous sommes en temps de paix.

Une charrette s'embourbe; des passant vigoureux s'arrêtent, donnent un coup de main, un coup de reins, et la charrette, soulevée sur ses longs essieux, sort en chuintant de l'ornière. Dans ces sillons de boue, les gens se hâtent (ils ne sont pressés que lorsqu'ils n'ont rien à faire) et, de cet emmêlement apparent, se tirent fort bien. On dirait, à chaque instant, qu'on se dispute. Non pas ! On discute, et sans ménager les formules de politesse. Cela est d'un tout autre genre. Voici un marchand

qui passe, annonçant sa marchandise par une claquette ou un petit gong au son particulier, et psalmodiant. Voici un mandarin dans sa chaise très ornée; parfois, il est escorté de soldats. Ceux-là me donnent à rire, car il me semble les avoir déjà vus sur une scène provinciale d'opéra. On n'en sort pas moins sur le pas des boutiques pour les contempler. — Voici des rouleurs de rickshaw, suants et le torse nu. Souvent un homme accompagnera en courant votre petite voiture, de la porte de Tsien-men à la porte de Nan-ting-men, la main sur le pare-crotte, aidant à votre marche, se donnant semble-t-il beaucoup de mal et criant très fort pour avertir de votre passage. Il fait tout cela pour quelques cuivres. Allons ! donnez-les lui î Sans cela, il devra les demander à votre (( pousse », à votre bo3% à qui encore ! et vous finirez bien par les payer !

Les teintes de ces rues sont belles ; les couleurs et les ors des devantures brillent en tons justes et sûrs. La nuit, l'effet se double par l'éclairage des lampes fumeuses et des lanternes à caractères. Les images paraissent soudain, charment les yeux un instant, puis se fondent dans cette poussière rousse, là-bas, qui précède l'ombre. Vo3'ez ce mafou monté, qui est arrivé sur nous, tout à coup. Il tient une lanterne au bout d'un bâton, il annonce son maître, un cavalier de marque, assis dans sa haute selle, sur un cheval minuscule. Nous passons, il est déjà loin.

N'étaient les odeurs, le spectacle serait parfait, mais les odeurs dépassent l'imagination olfactive la plus folle... Néanmoins, à ces odeurs mêmes je m'habitue ; parfois, en certains coins de la ville, je me prends à les écouter; mais il me faut parler d'elles avec discrétion : il paraît, à en croire les gens avertis, les gens qui savent, que ces puanteurs ne sont rien encore ! Plus loin, je trouverai mieux : des parfums vraiment infernaux, des parfums torturants, qu'un Européen ne peut concevoir, qui stupéfient ! des parfums cadavéreux, des relents innomés, des émanations, des miasmes, des fumets, auprès desquels l'odeur du bouc, de la punaise ou du putois devient très acceptable. Voilà qui promet vraiment! J'attendrai donc, bien que, déjà, les cloaques de Péking offrent de quoi m'ébahir.

Si-ling. 24 juillet.

Nous sommes allés visiter les tombeaux des Si-ling. Quelques heures en chemin de fer, une heure et demie à dos d'âne... nous voici arrivés. La chaleur devient insupportable, mais le spectacle est trop beau pour que l'on pense encore à se plaindre, et, passant sur la roule brûlante, couverts par un ciel de cuivre et de plomb, nous nous sentions

heureux, à cause de ce décor magique de la montagne boisée, puis rocheuse, d'un dessin si pur, qui se levait derrière les prairies aux teintes crues. Quand vint le crépuscule, le ciel prit des tons de marbre vert, et un semblant de brise passa, comme une consolation, mais les pierres des balustres, et les dalles, et les stèles brûlaient toujours.

Le cimetière des Si-ling est une longue vallée pleine de feuillages, de fleurs, de papillons, d'oiseaux qui chantent; un chemin la suit, de bout en bout, dont le milieu est un sentier dallé ; un grand mur la clôt. A droite, à gauche, des statues se dressent sur leurs socles : deux lions, deux éléphants, deux chevaux, deux mandarins, tout cela un peu ridicule, mais, alentour, la prairie coupée de ruisseaux est délicieuse où s'éploient, penchés par l'âge et les tempêtes, de grands pins qui ont l'air prosterné.

Les temples sont rangés sur une ligne ; on y accède par des ponts de pierre, ouvragés de façon délicate. Le chemin est coupé par d'admirables arcs triomphaux dont on ne peut dire s'ils sont plus séduisants par leur ensemble ou leur détail, plus légers que majestueux. Tout cela mène à la stèle que supporte une tortue gigantesque, au temple où se font les offrandes, à une porte enfin, à une lourde porte, murée dans la colline et bâtie en briques d'un jaune éclatant, la porte du tumulus. Ce tumulus, auquel on monte par une double rampe, et qu'un

chemin de ronde couronne, est couvert d'un dôme de gazon, de broussailles basses, d'herbes folles.

Je ne me lasse pas de contempler ce paysage funéraire, ce plan superbe d'une sépulture d'empereur, ce décor disposé en vue d'un effet grandiose. Il dit et redit l'esprit méthodique, le règne uniquement chinois de l'homme qui, tout au fond d'une immense allée, dort son sommeil sous les avoines légères. Seul, le détail, si charmant, m'inquiète. Combien d'années durera-t-il encore ? Certains ornements exquis, des rosaces en forme de tournesols, ont dû se détacher et furent remis en place avec un clou. Tiendra-t-il longtemps, ce clou ? La soupente du toit, avec ses merveilleuses complications de menuiserie, est garée des oiseaux nicheurs par un grossier voile de fil de fer, mais le reste est livré aux insultes des bêtes et de l'homme. Ces dentelles de pierre, ces fleurs, ces bêtes sculptées, ces caractères en haut-relief, ces longues dalles obliques où le phénix se dessine, ces marbres d'angle où se tord un dragon, tout cela va donc s'effriter, et le plan du cimetière impérial ne sera plus qu'un plan froid et nu dont les curieux du prochain siècle devront s'imaginer l'ancienne splendeur !

Nous rentrons à notre auberge, un peu fatigués, un peu tristes, mais encore éblouis.

Si-ling. 25 juillet.

Je me suis réveillé tôt. L'auberge est à la porte même du cimetière. Quelques oiseaux jacassent déjà dans le silence d'avant l'aube, puis, à mesure que le ciel se nourrit de jour, leur conversation chantée s'amplifie, s'étend et vient à moi sur d'enivrantes bouffées de brise, toutes chargées de parfums résineux. Je sors sous les pins. Aux quatre coins de la cour, des boys, des charretiers, des porteurs dorment encore. Longtemps, je me promène dans la vaste vallée, encerclée de montagnes, coupée de ruisseaux, fermée de murs, où des empereurs reposent et qui est leur dernier domaine sur lequel chacun veille, jusqu'aux arbres.

Le jour, ce cimetière devient le lieu d'un innombrable concert, bruissant, bourdonnant et chantant, de frondaisons, d'insectes et d'oiseaux. Comme pour me rappeler enfin que je suis dans le jardin de la mort, des millions de petites libellules noires passent et repassent, fleurs ailées, fleurs de deuil, délicates et funéraires. — Retournons encore une fois au grand temple, avant que la chaleur ne soit trop vive. Ce cimetière m'impose, et, bien que strictement humain et profane, ce mausolée sans dieu, dans son immense jardin, est une vraie sépulture. J'y vois dormir un homme, un homme

puissant, enterré par des hommes, veille par les fils de ces hommes et par les arbres que ces hommes, jadis, ont plantés.

Si'ling. Même Jour.

En pays exotique, un détail ridicule n'est pas pour déplaire, à condition qu'il ne nous fasse pas trop penser à ce qui, dans notre pays de France, lui correspond et lui sert de pendant. Retrouver en Chine, sous la même figure, le trait qui, déjà, nous désobligeait à Paris, finit par exaspérer.

Ce vieux général, gardien officiel du cimetière des Si-ling, chef des mille hommes postés autour des sépultures glorieuses, ce vieux général tartare, dont l'accueil fut sans doute fort aimable et dont raisonnablement je ne devrais pas me plaindre, nous fit une impression pénible et nous parut peu digne de ses fonctions.

Oh ! le sourire imbécile et béat qui fendit sa bouche, quand nous lui eûmes tendu, comme don d'arrivée, un flacon de cornichons Bornibus! C'était là, nous avait-on dit, un cadeau d'élection. Cet homme vêtu de soie m'évoquait la figure stupide des généraux de café-concert, comme aussi l'image du grotesque dont les aventures sont narrées dans

de petits livres à cinq sous que l'on imprime et que l'on illustre d'une manière honteuse à l'usage des imbéciles de notre pays. Tout ! ses gestes, sa voix, ses façons de saluer, de parler, tout me rappelait ce souvenir.

Je voudrais qu'un pays lointain n'eût que des ridicules qui lui fussent propres, comme il a ses beautés particulières, ses plaisirs, ses peines, ses horreurs et ses abjections.

Péking. 26 juillet.

Je n'aime guère le chien chinois.

Noir ou jaune, haut sur pattes et de poil dur, il tient encore du loup, il tient du renard encore, mais, de ces nobles bêtes, je gage qu'il n'a pas gardé grand'chose. — Je ne sais s'il est rusé ; je constate qu'il n'est plus brave. Il aboie longuement, d'un aboi vain, abondant, furieux, et sans autre férocité, car, au moindre geste, il s'enfuit.

Nourri d'injures et de coups, il se nourrit luimême au hasard des aumônes. Le boucher lui jette son surplus de mauvaises viandes, le mendiant, ses reliefs. — Il double, en ville, l'ordureux ; il complète, à la campagne, l'universel appétit du porc.

Vous le verrez partout : dans les maisons, dans

les rues, au coin des champs, au seuil des temples. Maladif, pustuleux et plein de gale, il traîne ses plaies au soleil, ou bien, couché sur une pierre chaude, les livre entièrement aux mouches, à des mouches qui lui sont particulières, de couleur sale, d'aspect malsain, dont sa fourrure reste toujours grouillante et pénétrée.

Je ne l'aime guère, mais je le plains. Il lait pitié quand il sommeille : son corps efflanqué dessine déjà tout le squelette d'un chien mort.

Ne le civilisez pas : vous ajouteriez la servilité à ses autres défauts. — Laissez-le : il a ses joies et je lui connais des amis. Dans la cour où ils vivent tous deux, le chien chinois fait, avec le cochon, bon ménage.

Notez que je ne parle pas, ici, des petits chiens soyeux, à l'oreille longue, chiens comestibles dont la gueule est doublée de noir. Qu'ils me soient présentés vivants, ou cuits dans leur garniture de riz, au seul aspect de ces roquets le cœur me soulève.'

Nan-kéoii. 28 juillet.

Du ciel cendré ne tombe nul rayon, mais nous vivons dans une ardente diffusion de jour qui ralentit la vie, épaissit le souffle, écorche le regard. Des

lingots d'invisible chaleur se détachent de là-haut pour nous meurtrir. Quand une brise accourt, ah ! que l'on sent bien la fournaise d'où elle sort ! Jamais cette heure ne finira... La chaleur nous accable comme une grêle sèche et qui brûlerait. La terre se gerce, l'arbre craque, la bête est prostrée, l'homme sue.

Nous haletons sous une cloche de verre dépoli où quelque délirant génie s'amuse à nous épuiser. Que vient-on nous parler d'un enfer pour demain ? Nous l'avons, aujourd'hui, souffert en son entier !

Grâce ! grâce ! Un fruit d'Europe fondant et frais, pour apaiser ma bouche! l'eau d'une source!... moins : la seule vue d'une source, ou ne fût-ce que l'écho de son gazouillement qui nous parlerait de la montagne aux mille suavités !

Cette fleur, dans le gazon roux, comment tientelle ses pétales ouverts ? Elle penche déjà... Quand succombera-t-elle ?

Ce chien qui, la langue pendante et l'oreille basse, traverse ma cour, comment peut-il marcher encore ?

Couché sur le dos, je cherche l'air, un autre air, fait pour la vie de l'homme et qui n'aurait pas cet affreux goût de laine chaude, et qui ne serait pas un bâillon.

Que dites-vous ? Quoi ? Sur la pierre, cette tache si vite séchée... une goutte de pluie ? Non !

le ciel n'est pas assez sombre ! ... Et pourtant... une seconde... une autre... c'est la pluie !

O pluie ! pluie céleste qui noieras ma torpeur ! pluie pénétrante et lourde, tombe sur nous 1 lavenous ! inonde-nous ! prends ta forme de trombe ! parais en cataracte! deviens déluge! Et si le soleil, t'épuisant à son tour, reprend tout son royaume bleu, écrase-nous, soleil ! mais en pleine lumière, et s'il nous faut mourir de tes feux, soleil d'août ! que ce soit sous l'inattaquable azur.

Ming. 29 Juillet.

Par un temps gris aux nuances éteintes, nous nous sommes promenés, tout le jour, dans cet autre champ funéraire : la plaine où dorment les empereurs Ming. Une légère brume de chaleur flottait sur le pa3^sage. Nous avons passé sous des arcs de triomphe délicieux et rares, sur des ponts ciselés comme un bijou, dans des temples où nul encens ne monte, mais où l'idée de la mort est toujours présente. Brisés de fatigue, vers le soir, nous ne pouvions, cependant, interrompre ce pèlerinage; il nous fallut encore voir ces mêmes perspectives de longues allées, d'arbres et de monuments sous les lueurs de la pleine lune. On eut dit d'un lieu enchanté. Nous

ne sommes pas en Chine depuis assez longtemps pour qu'il nous soit permis de définir nos rêves, mais, à coup sûr, c'est ici le domaine des fées, s'il s'en trouve dans ces régions.

La nuit est tout à fait close. Après avoir suivi la voie bordée de lions, de chevaux, de chameaux, d'éléphants, de licornes, qui mène au temple de Yong-lo, nous entrons.

Je ne sais presque rien de cet homme. De la poudre, il fit, le premier, en Chine, un usage belliqueux ; on ne s'en servait avant lui, semble-t-il, que pour les réjouissances publiques et les feux d'artifice. Il gagna la couronne en assassinant son neveu et, tout au début du quinzième siècle, envoya soixante-dix vaisseaux jusque sur les côtes de Ceylan ; enfin il publia le Taï-tien, ouvrage en vingt-deux mille huit cent soixante-dix-sept chapitres que je n'ai nulle intention de lire. Mon érudition (elle date d'hier) ne va pas plus outre, mais les sentiments de vénération que m'inspire cet empereur lointain sont déjà très vifs. Il me plaît, ce soli% de l'imaginer entrant dans une cité hostile à la tète de ses troupes, grand, moustachu, vêtu de soie jaune, juché sur sa très haute selle. — wSon temple est vide, noir et nu. Nous y trouvons un peu de fraîcheur et décidons de nous y reposer. Je m'accroupis dans un coin de la salle immense. Pourquoi retourner à l'auberge où nous venons de dîner? Pourquoi ne pas

dormir ici ? Je n'ai plus le moindre désir de voir des tombes, fussent-elles d'empereurs, ni de conquérir mon sommeil sur des punaises de grabat chinois.

Nous nous taisons; l'ombre convient à notre rêverie et bientôt, elle me semble plus claire. Une très mince lueur grise traverse le temple en oblique. C'est la lune qui nous rend visite. Présence douce et merveilleuse d'une amie que j'ai tant aimée !

Peu à peu, l'enchantement grandit. La lune pénètre par les mille fissures du toit et par cette brèche qui troue largement la muraille. Dans l'air opalin, flotte la poussière d'un conte de fées. — Quand Yong-lo rentrait, la nuit, dans sa capitale, des poussières pareilles se levaient sans doute à son passage, mais je n'entends encore ni le piafl'ement des chevaux sur les dalles, ni les cris rauques des guerriers...

Quoi 1 quel est ce bruit d'ailes ? ce bruit qui me frôle en passant ? Je lève les yeux et frissonne aussitôt : les chauves-souris réveillées jouent dans le clair de lune.

Ah ! c'est alors toute la magie d'un rêve. — Rapides et veloutées, elles dessinent autour de nous de grands cercles. Elles brillent, soudain, en traversant le rayon couleur de perle, elles rentrent dans l'ombre, elles reparaissent et font dans la lumière des crochets brusques qui surprennent, — En voici

une ! Je la perds ! je la retrouve ! Une autre paraît, d'autres encore ! Je ne sais si leurs petits cris d'enfants blessés me charment ou m'effraient.

Les chauves-souris tournent dans l'air et je songe encore à Yong-lo.

Mon ami, faites que je l'imagine, parlez-moi de lui, décrivez-le-moi par des traits si vigoureux et si nets que je puisse le voir ! Mon ami, vous qui connaissez les livres, dites-moi comment il était, dites-moi ses gestes, son regard, dites-moi le timbre grave de sa voix ! Qu'il vienne hanter son temple, cette nuit, grâce à votre évocation !

Alors, Segalen me parle de cet empereur du temps jadis. Je l'écoute pieusement, car il sait conter, il sait faire revivre. — Tout soudain, il se tait. Nous venons d'entendre, résonnant sur le plancher du temple, le pas lourd d'un cheval. Aussitôt, les chauves-souris se nichent, de gros rats qui rôdaient s'enfuient. Un silence, puis encore le bruit de sabots... Oh ! qu'est-ce que cela ? ce cheval blanc près de l'autel !... oh !... et qui traverse le clair de lune !

Je viens, d'un pied léger, de bondir dans l'histoire : je remonte son cours; me voici vivant au temps où Yong-lo replaçait à Péking la capitale de l'empire, où il dictait ce code de lois nouvelles qui devait durer plus de cinq siècles; ce temps où la Chine était florissante et l'empire splendide...

Bientôt, je verrai l'empereur lui-même. Le grand cheval couleur de lune me conduira.

Pourquoi faut-il que la réalité gâte nos rêveries, que le bon sens le plus vulgaire s'interpose et détruise tout l'édifice d'un songe ? Pourquoi ? — Cet après-midi, nous avions aperçu, dans une prairie toute proche, un cheval blanc qui broutait. Il est entré, sans doute, par cette porte délabrée, au fond du temple. Il se promène quelque temps, il s'approche de nous, il nous regarde de ses grands yeux tristes, puis il s'en va.

Et nous avions cru, tous les deux, un instant, au premier aspect de ce cheval qui passait dans la douce lueur d'argent, voir le cheval de Yong-lo, le cheval de l'empereur, le grand cheval blanc, le grand cheval blanc revenu ! — Hélas !

Nous ne parlerons guère, cette nuit; nous écouterons, en frémissant parfois, les chauves-souris tournoyantes qui poussent leurs cris d'enfants blessés; plus tard, nous nous endormirons, peut-être.

Nan-keoLi. 31 juillet.

Je n'ai nul besoin de transposer l'image que je me faisais d'elle. Je la vois telle que je voulais la voir. Plus loin (eh ! que m'importe î), elle diminue.

réduite à n'être qu'un mur de boue ; plus loin encore, elle aurait, par places, disparu sous le souffle des vents du désert ; quelques tours isolées dans la vaste plaine, quelques portes, rappelleraient seules qu'elle fut là. — Il se peut, mais, ici, je l'admire dans toute sa splendeur monstrueuse. Elle impose, elle étonne, elle donne à rêver. Long poème de briques et de pierres, composé par les mains des hommes, elle suit la nature vivante en ses détours, en ses brusques sursauts, comme si, de cette nature, elle faisait partie. Serpent gigantesque, elle sort de l'océan, suit une plage nue, pénètre dans la plaine, rampe au flanc des montagnes, en escalade les sommets, plonge au fond des gouffres et reparaît à leur autre bord. Rien ne l'arrête, rien ne la coupe; à la voir ici, on la dirait éternelle. Toutes les caravanes qui passent, lentement, sous ses portes, et même cet ornement éphémère et naïf, sur la route qui suit sa crête, de tant de fleurs des champs, ne font qu'ajouter à l'impression d'éternité qu'elle donne. — Depuis le temps où Hoang-ti en eut lié les fragments déjà construits, depuis l'époque où il condamnait à mort l'ouvrier négligent qui laisserait, dans son œuvre, fût-ce la fente où l'on pourrait ficher un clou, depuis le jour où l'énorme chose fut enfin complète, il a fallu vingt et un siècles pour en détruire quelques parties. — Je la vois s'étendre à travers le pays, forte par sa structure et souple par

sa ligne, terrible encore, avec ses tours, si hautes devant moi, et qui diminuent, dans la distance, jusqu'à devenir minuscules, sur les sommets lointains, mais qui ne cesseront pas de veiller. Un instant, je veux l'imaginer tout entière, à travers l'espace, à travers le temps, de Shan-haï-kouan au désert de Gobi, du jour ancien où elle fut rêvée, au jour où Gengis-Khan la troua, et jusqu'à l'heure présente. — Monument admirable que l'on voudrait comprendre, ceinture d'un continent, projet majestueux, projet réalisé, un des boucliers du monde, beau songe d'un empereur, chimère du moment, qui devint un immuable dragon de pierre, c'est le grand mur des dix mille lis, c'est la grande muraille de Chine !

Nan-keou. Même jour.

Notre auberge est un lieu de halte choisi. Bientôt, nous irons dîner, mais, dans ce coin de cour où nous sommes, regardons, un instant encore, le paysage. Le ton gris, taché de blanc des toitures, compose, avec le ciel clair et la verdure délavée de ce grand noyer, un effet whistlerien. C'est fort joli. Les hirondelles croisent bas. Juste au-dessus de ma tète, un cerf-volant grotesque, très rouge et grimaçant, se dandine. Il dérange parfois les hiron-

délies; d'ailleurs, il tombera bientôt... oui! le voilà qui tombe ! Les collines herbeuses donnent à mon pa3^sage un fond très vert. Quelques taches de rochers v brillent en blanc. Tout au sommet, se dresse une tour d'aspect maladroit ; elle est massive, poh'édrique, brune; la lumière s'accroche à ses flancs où quelques pierres ont des lueurs mouillées. La fin du crépuscule éteindra tout cela.

Devant moi, des enfants font tourner en rond des chevaux et des mules. Chez nous, ces enfants seraient couchés dans leurs barcelonnettes : ils sont si petits ! ils sont vraiment trop petits ! Pourtant, ils promènent les grandes bêtes, paisiblement, sans aucun efl"roi, avec une méthode sûre. L'aubergiste fait les cent pas en fumant, dans sa pipe à eau, du tabac délectable, j'espère, mais fort nauséabond. Les mafous et les serviteurs vont et viennent. Ils ont fini leur travail du jour. Je pense donc qu'ils s'agitent pour leur plaisir.

Voici un moment de paix ; goùtons-le en son plein. Fatigués par notre bonne course de ce jour, fumons, buvons du thé, sous cette hospitalière véranda, et reposons-nous. S'il fallait un divertissement à notre esprit, ne suffirait-il pas de regarder cette poule qui traverse la cour en toute hâte ? Qu'elle est donc pressée ! Sans doute va-t-elle porter une nouvelle, annoncer un grand malheur, le bris d'un œuf, la mort d'un poussin ! Elle s'arrête, voyez !

elle vient de rencontrer un canard imposant, important, très bourgeois, dont la poitrine blanche, soyeuse et vernie, aurait besoin, me semble-t-il, pour donner son plus grand effet, d'une grosse chaîne de montre. La poule s'eflare, la poule va se fâcher.... C'est un début de comédie.

Me donneriez-vous une cigarette, cher ami ? Je n'ai plus de tabac. — Qu'il fait bon dans cette auberge !... Tiens ! voici la première étoile !

Péking. 2 août.

Hier, nous allâmes visiter un temple merveilleux, dans les environs de Péking, près du grand canal. Il orne, illustre et rend charmante la sépulture d'une princesse dont voici l'histoire, telle, au juste, qu'elle me fut contée.

C'était une princesse mandchoue, qui conçut, pour un Chinois de marque, la plus violente passion. Elle s'en ouvrit à lui et fut bientôt payée de retour. Mille circonstances fâcheuses (dissensions politiques, haines de famille) les empêchaient de s'unir; ils partirent donc ensemble et, pour n'être pas découverts, renoncèrent à leurs biens, au rang qu'ils tenaient dans l'empire, aux avantages que leur donnait la naissance ; ils vécurent dans le peuple, se

livrant à des travaux pénibles et serviles. La jeune princesse fut, pour le Chinois, une compagne dévouée; rien ne la rebuta, ni la misère, ni le dur labeur, près du compagnon de son choix. Elle resta auprès de lui jusqu'au jour où il mourut. Quand elle l'eut enterré de façon convenable, elle se rendit chez la mère de son amant et s'offrit à la vieille Chinoise comme servante. Elle la servit en effet, avec un zèle nonpareil ; seule la mort sut arrêter le cours de sa piété filiale. Une telle constance a3^ant été jugée d'un bel exemple, l'empereur lui fit élever une sépulture digne d'elle : ce petit temple qu'hier matin nous fûmes visiter. Il est d'un dessin parfait, de proportions justes et tout vêtu de tuiles noires.

Cette anecdote ne laisse pas d'être instructive en ce qu'elle nous montre un point de vue strictement chinois. Dans la vie de la jeune princesse, ce n'est pas sa fugue avec un amant, ni le dévouement dont elle fit preuve à son endroit qui plaisent ; on laisse à des Européens un goût si ridicule du désordre. En élevant à cette jeune femme un temple, l'empereur voulut honorer sa seule piété filiale ; ne cherchons aucun romantisme dans ce délicat hommage. — Servir sa belle-mère ! chez nous, des actions de ce genre relèvent du vaudeville.

Or cette histoire édifiante vient de s'augmenter pour moi d'un épilogue inattendu. Ce matin, en bibelotant près de la porte Tsien-men, j'ai trouvé,

chez un brocanteur, le portrait de la princesse mandchoue. Certes, l'attribution reste hasardeuse ; je ne la fonde sur rien, mais jamais on ne me convaincra de mon erreur ! J'ai trouvé, j'ai sûrement trouvé, ce matin, le portrait de ma chère princesse.

C'est une très agréable peinture, roulée sur une tige de bois noir. La princesse y est représentée assise sur un rocher, près d'une balustrade oblique. Ses jambes sont croisées. Les mains unies, posées sur le genou, tiennent un éventail courbe et transparent. Les doigts sont minces, les ongles longs. Elle est vêtue d'une robe blanche et bleue dont le bas, fort élégamment drapé, laisse deviner la forme du pied. Tout cela très noble, très simple ; le regard baissé reste modeste; la pose, à la fois timide et digne, nous révèle, un peu, cette âme charmante. Une branche bien dessinée abrite la princesse des ardeurs de l'indiscret soleil... C'est tout.

Je crois vraiment que, plus tard, quand j'aurai regagné la terre occidentale, cette peinture fera l'ornement de mon cabinet de travail et que je trouverai grand plaisir à la contempler chaque jour, mais, dès aujourd'hui, vous le dirai-je ? il me semble que je suis follement épris du modèle.

Péking. 3 août.

Le soleil a fondu la pluie, mais elle reste dans l'air, diffuse et comme suspendue. Un oiseau chante et sa chanson semble boire la fin de l'averse. Les fleurs nous rendent leurs parfums, plus subtilement qu'avant l'orage, lavés, plus délicats, plus nombreux dans leurs nuances, et cette éclosion s'accompagne d'une musique nouvelle : au sein des herbes, le rapide grésillement des insectes qui retournent à leurs travaux.

Une cloche tinte, je ne sais où.

Sur le faîte du toit retroussé, des corneilles bavardes se querellent.

Une brouette traverse la route, grince et, passant dans la boue, chuinte comme une voix chinoise.

Le soleil s'affirme en vainqueur. — Ho ! ho I sur les dalles de ma cour, je vois fuir trois ombres d'oiseaux!... La pluie est presque évanouie... Le sol, la verdure, la brise et les raj^ons la boiront toute.

Maintenant, deux enfants parlent, accroupis auprès de la cascade mince crachée par un dragon du toit... Ils parlent (petit bruit de friture) et la cascade chante, puis s'égoutte, puis se tait, et les deux enfants se taisent aussi.

Le soleil polit les dalles... serait-ce la promesse d'un beau jour ? — Non, la pluie nous reviendra ;

elle n'est point partie ; elle reste dans l'air, diffuse et comme suspendue.

Péking. 4 août.

Nous marchions dans l'ombre verte et violette des arbres. Entourés d'une douce nuit végétale, il nous semblait avoir quitté pour toujours la lumière. — Midi régnait encore quelque part, oui, peut-être, mais là-bas, très haut, dans un autre monde, et, voluptueusement, nous goûtions l'humidité de ce domaine, avec son beau silence.

Soudain, nous vîmes un jeune aveugle qui venait à notre rencontre. Il marchait à petits pas, interrogeait le sentier du bout de son bâton, regardait de ses yeux inutiles, levait en l'air, de temps à autre, une main tremblante et maigre. Il nous entendit et, s'arrêtant, s'écria tout aussitôt :

(( Seigneurs ! où se trouve le soleil ? Je cherche le soleil ! Menez-moi vers le soleil. Seigneurs 1 ))

Non loin de nous, des rayons, descendant par un puits d'air de la verdure, faisaient, dans un tourbillon de duvets d'or et d'heureuses poussières, une jeune fête de jour. Nous conduisîmes l'aveugle jusqu'à la frontière de l'ombre, et comme nous lui demandions la raison de sa requête, il nous montra,

sur une tige qu'il tenait, tige de saule, fourchue à son extrémité d'un perchoir, un oiseau, retenu par un long fil de soie, un délicieux petit oiseau bleu qui sautillait, battait des ailes et gazouillait déjà.

(( Ah ! Seigneurs ! nous dit le jeune aveugle, ce n'est pas pour moi que je veux le soleil, c'est pour lui I pour mon oiseau bleu qui n'aime pas l'ombre : dans l'ombre, il se tait toujours. Chaque matin, je le mène au soleil, alors il n'est plus triste, et moi, je l'écoute chanter. »

Péking. 5 août.

Je suis allé me promener, tout seul, à pied, dans les environs. Il fallait donner aujourd'hui du repos à mon cheval. Je ne me sentais d'ailleurs aucune envie d'exercer mon activité de façon violente, mais je voulais flâner comme je l'eusse fait en France, sans but, au hasard des chemins, de mes pas, de ma fantaisie. J'arrive dans une prairie assez vaste et me couche sur l'herbe brûlée. Des enfants jouent, s'agitent et piaillent autour de moi. Un orme secoue son feuillage au-dessus de ma tète. Le vent souffle fort, aujourd'hui. Je m'allonge, les mains sous la nuque; je contemple les feuilles qui tremblent, les oiseaux qui passent, le ciel bleu.

Voici que monte dans l'air un beau dragon de couleur verte, taché de jaune et de rouge; près de lui, volent deux faucons accouplés. Le dragon se tord ; les faucons l'ont dépassé maintenant. — Je me tourne un peu, je regarde et je m'étonne. Les enfants qui lancent ces cerfs-volants n'ont guère plus de dix ans. A cet âge, mes jeux étaient moins accomplis, mes cerfs-volants plus rustiques. J'envie ce petit garçon qui tient si bien en laisse le grand monstre vert.

Jouer au cerf-volant... Je voudrais, en ce jour de nonchalance, jouer au cerf-volant, mais je n'ose demander à l'enfant de participer à son jeu. Il s'effraierait peut-être, et puis, j'y songe ! assurer ainsi l'essor d'une si fragile construction de papier et de soie est tout un art dont, certes, j'ai connu, jadis, les premiers rudiments, mais dont j'ignore les finesses. — Je donnerais à rire. Occupons-nous d'autre chose. Je me lève et m'éloigne pour ne plus voir ces enfants trop habiles.

Plus loin, j'en trouve d'autres, pressés autour d'un plateau de bois et qui poussent des cris aigus. Ils suivent et commentent avec frénésie le combat que se livrent deux grillons. Les subtilités qu'ils distinguent, je pense, dans cette passe d'armes et qui les transportent à ce point me sont, hélas ! tout étrangères. Je ne vois, pour ma part, que deux insectes furieux qui se démembrent.

-^j^ersl tas BIBUOTHECA

Poussons plus loin encore. Voici des petites filles ; elles jouent, sans doute, à la poupée ? Non pas ! elles se renvoient, d'un coup preste du talon, un volant mince, garni de plomb. Il me semble que je ne saurais le lancer une seule fois sans tomber et me couvrir de ridicule.

Enfin, jamais je ne pourrai, jamais je n'aurais pu mettre, aux paris que ces enfants échangent, cette fièvre, cet élan, ce grand sérieux, surtout. Tout devient prétexte à pari. Soit qu'il s'exerce à dire la somme des doigts que, dans un geste brusque de la main, son adversaire montre et des doigts qu'il montre lui-même, soit qu'il joue à pile ou face, soit qu'il préfère des jeux plus compliqués, l'enfant chinois parie toujours. Il a le sens du jeu d'argent comme, par ailleurs, il a le sens de tout argent, de la pièce au poids infime, de la sapèque. L'enfant chinois naît avec le sens de la sapèque et de son très nombreux usage.

Non seulement cela m'étonne, mais cela me désoblige quelque peu. Je me battais à leur âge ; eux, s'essoufflent à crier; ils restent à distance sûre, sans se toucher, sans se frapper, du moins. Je jouais au soldat; eux, mépriseraient ce divertissement d'un ordre si vulgaire ; votre sœur jouait à la poupée, objet inconnu dans une famille chinoise. — Ces enfants sont autres, tout à fait; leur plaisir est de tenter, sous mille formes, le hasard ou d'exceller en

des jeux dont, par indifférence ou maladresse, un enfant d'Europe se lasserait bientôt. Ils sont autres, vous dis-je !

Pourquoi m'attriste-t-elle, cette constatation banale ? pourquoi ce trait notoire me jette-t-il en mélancolie ? — Ces enfants, que j'aurais aimé comprendre, me paraissent mystérieux dans leurs moindres gestes.

Je reprends ma place sous l'orme qui tremble, et je regarde l'eau, toute proche, d'un fossé qui porte des fleurs d'un rose pâle. La nuit est venue. Je resterai sans bouger, une heure encore, considérant de temps à autre la lune au bas du ciel et, dans l'eau, son reflet numismal entre les nénuphars.

Péking. Même jour.

Ces marbres des carrières de Tali... Des marbres à rêves ? des marbres à songeries ?... par quel vocable les nommer ?

Il plait au Chinois de faire monter, en forme d'écran, des plaques de pierre dont me séduisent l'aspect bizarre et, plus encore, le singulier emploi.

Ce rectangle de marbre que tu vois, debout sur sa tranche, soutenu par deux dragons d'ébène, dans le cadre de bois sculpté qui le délimite, ce

rectangle luisant et poli, tu ne relèveras, d'abord, à fleur de sa surface, que de vagues veinures, disposées au hasard de la coupe que l'on fit dans le bloc brut. — Regarde encore ! regarde bien ! ne détache plus tes yeux de cette estompe bleuâtre, nuancée de jaune pâle et d'ocre mourant. Un plan t'est donné. C'est à toi d'imaginer plus loin.

Considère et tâche de comprendre. — Ne vois-tu pas une chaîne de montagnes d'où se détendent des coulées de neige, et surmontée de nuées ? plus bas, une grève orageuse ?... plus bas encore, une mer étale, triste, livide, où semble se refléter un ciel tumultueux ?... Regarde ! regarde ce pa3'sage ! Ne le quitte pas des 3^eux! Tu le verras se détruire, se fondre en une autre apparence, ou bien se composer plus exactement, préciser la première image qu'il te fournit. Voilà qui peut charmer ta solitude 1 — Dans ces quelques pouces carrés de pierre, tu vivras comme dans un monde. Le paysage ne te confrontera plus, il t'entourera. Tu te promèneras sur cette grève, tu la peupleras de tes songes... et voici plus d'un arbre imprévu... et ce point noir?... un oiseau, qui chantera demain... Va plus avant 1 va plus avant ! ne crains rien de la fantaisie !

Maintenant, si ton rêve est beau, ferme les 3'eux et dors... Si vraiment ton rêve est beau, il se perpétuera.

Oui, ce sont proprement des marbres à rêves.

Péking. 6 août.

Ce soir, nous avons eu l'honneur de traiter à notre table M. Haï-Wen, un lettré mandchou. Le festin n'offrait rien de très somptueux, mais chacun sait que l'on peut, honnêtement et avec convenance, inviter un ami, quand même on n'aurait à lui servir que (( des feuilles de concombre, un lièvre et de la liqueur fermentée. »

En outre, ayant appartenu, quelques mois à la légation chinoise de Paris, M. Haï-Wen s'exprime assez correctement en français. Voilà qui nous met à notre aise. Par ailleurs, il n'a rien qui puisse étonner. C'est un lettré mandchou comme il s'en trouve tant, mais sa visite nous délecta, car il ne vint pas seul : M""^ Haï-Wen, son épouse, l'accompagnait.

Vêtue de soies brodées de rouge et tissées d'or, d'un éclat merveilleux, elle a, sous sa couche de fard, l'air d'une idole. Comme elle n'entend pas un mot de notre langue, M. Haï-Wen l'en excusa, mais avec une façon de moue dédaigneuse, comme s'il parlait d'une servante. Cet homme de bien manquerait-il d'usage ? — M"^ Haï-Wen présente mille singularités aimables. Quand elle a cessé de manger

d'un plat, elle reste immobile, stupéfiée, dirait-on, les yeux fixés sur un point de l'espace. Je la croirais livrée, toute entière, à une méditation profonde, si, de temps en temps, elle ne se curait les oreilles avec la tête de ses épingles de coiffure. La première fois, le geste m'a gêné ; puis, je me suis forcé à croire que ce n'était là qu'une charmante fantaisie. A tout prendre, ces agapes eussent été mélancoliques, sans un incident imprévu qui les égaya, comme on servait le dessert. — Depuis quelques jours, nous sommes mécontents de Fong, notre boy. Je dois avouer que ce jeune homme paraît assez vil. Fong est la figure chinoise d'une petite fripouille des rues de Paris : un produit de décadence. Voleur, sans nul doute, mais nous n'avons pu, jusqu'à ce jour, le confondre. L'accuse-t-on, il grimace, il gesticule, et de si plaisante manière que l'on ne garde plus son sérieux. Une àme histrionique anime sa face mobile; en faut-il plus pour forcer le rire? Il a les expressions de l'innocence attaquée, de la vertu qu'on outrage ; il sait se taire, soudain, les yeux pleins de larmes, et, soudain, nous inonder d'un flot de paroles bouffonnes. Ses effets nombreux vont du comique noble à la plus basse scurrilité. Fong serait parfait cabotin s'il pouvait, aux moments de repos, atténuer un peu ce sourire mince, haineux et servile qui, sur ses lèvres, erre toujours. C'est là son trait de faiblesse, le défaut du masque.

Depuis quelques jours, Fong, que l'on nomme F'ong-san (Fong trois), parce qu'il est le troisième de sa famille, avait passé la mesure : son esprit sentait l'égout. Ce soir, il a manqué de tact, ce qui est un crime autrement grave. Sachant que nous donnions à dîner, il parut, xevs cinq heures, sanglé d'une écharpe de soie gorge de pigeon, d'un style déplorable, les boys devant toujours être vêtus de toile bleue ; en outre, il répandait autour de lui d'étranges parfums d'Europe, de ceux que vendent, chez nous, les barbiers de village. Fong est, à son ordinaire, vêtu avec recherche et nous fermons les yeux, mais une écharpe gorge de pigeon, c'est trop 1

Nous prions donc les Haï-Wen de le reprendre vertement. Ce fut M"' Haï-Wen qui se chargea de la tâche. — Oh ! la façon dégoûtée dont, entre le pouce et l'index, elle prit l'écharpe I oh ! ce dédain ! oh 1 ce sourire I — Elle regarda longuement le pan de soie, en apprécia la texture, le plia, le déplia, enfin le flaira avec grand soin ; après quoi, d'un ton péremptoire, elle déclara que cette écharpe était le don d'une femme de mauvaise vie.

Faudra-t-il renvoyer Fong? je ne sais! il nous fait rire ; il apprend le français et met dans cette étude beaucoup d'application ; s'il nous vole, c'est habilement, et puis, je le répète, il nous amuse. Fong a donc ses vertus. Ne l'accablons pas. — Faudra-t-il renvoyer P'ong ? — Nous résoudrons ce

problème, demain, tout aussi bien, et mieux peutêtre, puisque sans passion. Qu'il s'amende, nous serons cléments.

Péking. Même jour.

Les lions sculptés m'excèdent ! On les retrouve partout, en toute matière. Ils essayent de ne pas ressembler à des caniches; ils y parviennent mal. Ils voudraient paraître grotesques ; ils ne sont que ridicules. Je me consolerais de leur sottise, si l'on me citait, à leur propos, une belle histoire ; mais, sur les lions, je n'ai rien trouvé.

Placer deux lions au seuil des palais, deux lions assis sur leur derrière, comme deux chiens bien sages, qui donc eut, le premier, l'idée de cet ornement ? Ce fut, dit-on, au second siècle avant J.-C, Chao T'o, prince de Yueh, fondateur de la ville de Canton. Assurément, cet homme manquait de goût, car, si ses premiers lions avaient eu de la noblesse, ceux d'aujourd'hui en eussent gardé quelque reflet, au lieu qu'ils sont ridicules, vous dis-je ! tout à fait ridicules !... et, parfois, ils portent même un grelot de pierre à leur cou 1 Pourquoi pas une muselière au mufle ?

Afin de me les faire mépriser moins, on me dit

que, du neuvième au seizième jour de la première lune, des groupes de trois ou quatre jeunes gens se promènent par la ville, portant une armature de bambou, tendue de soie orange et qui simule un lion. Cela est, assure-t-on, très curieux. Un cinquième adolescent, vêtu à l'image d'un prêtre buddhique, met sa tète rasée dans la gueule du lion, et le peuple se réjouit. C'est la fête de Shinashih-tzu. Oui, j'admets que ce spectacle puisse intéresser, comme une transposition de notre mardigras, mais rien ne m'empêchera de trouver bien désobligeants ces lions, gardiens du seuil, ces lions concierges. En Chine, je ne veux voir nulle chose laide. Je me le suis interdit.

Il n'en reste pas moins que l'aspect des lions m'a plongé dans une mélancolie profonde. Il me faudrait penser à quelque noble phrase de Buffon, célébrant le roi des animaux. Hélas 1 ma culture manque de solidité ; je me rappelle seulement : « La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite... » et cela n'est pas de mise !

A l'étable ! à l'étable ! lions dégénérés ! lions sans pudeur! Allez, en reniflant, joindre les cochons sur leurs fumiers ! Allez ! ventrouillez-vous en cette puante et pataugeante compagnie! votre place n'est pas au seuil des palais!

Péking. Même jour.

Je pense aux nombreux monuments, aux pagodes, aux temples, aux arcs triomphaux, aux stèles, aux escaliers fleuris, que j'ai vus dans Péking même, dans ses faubourgs, dans la campagne environnante, et jusque sur les confins du Pe-chi-li ; j'y pense avec une certaine tristesse, un certain malaise et comme un sentiment d'insécurité. L'architecture chinoise vaut par le plan, parfois impérial, souvent heureux, toujours ingénieux, de ses inventions; elle vaut encore par la couleur des matériaux employés et le placement pittoresque des œuvres (pagodes perchées, dans un bouquet de pins, sur la pointe d'une colline nue, tours délicates et frêles qu'un pli de terrain découvre), mais ce sont là ses limites; sa qualité n'est pas plus haute. Architecture de circonstance, elle ne recherche pas l'éternel. Nul hommage funéraire, placé en dehors du temps, comme les monuments de l'Egypte, nul bloc immuable, comme ce bloc de porphyre, sculpté de volutes pures, sous lequel, aux Invalides, sommeille l'Homme du Destin. — Certes, la couleur des œuvres nous éblouit; dans les feux de ce jour d'été, les briques, les tuiles jaunes, brillent d'un merveilleux éclat, le rouge de l'enduit des murs est inégalable ; certes, les bronzes sont d'un vert exquis, les bois portent un vernis de ton très subtil, et l'émail des

cloisonnés reste précieux par ses teintes, oui, mais l 'arc-en-ciel, lui-même, n'est-il pas éphémère ?

Le choix des matériaux, qui, souvent, paraît juste, souvent aussi, devient irritant comme une gageure. En Chine, les architectes se sont admirablement servis du bois; les sculpteurs l'ont fouillé, l'ont travaillé, l'ont pénétré d'un ciseau habile, y ont fait fleurir des corolles charmantes et se tordre de somptueux dragons, mais pourquoi se servir du bois dans des constructions qui exigeaient la pierre ? pourquoi tailler une pierre à l'imitation d'une poutre ? pourquoi cette colonne est-elle le semblant d'un travail d'ébénisterie ? Vous trouverez tout à l'avenant, tout, jusqu'aux chevrons, jusqu'aux tenons. Tout devient un jeu, dont l'habileté pourra être suprême, mais qui reste un jeu. Enfant, je me plaisais à découper, dans une feuille de papier pliée, un dessin de dentelle (on crée ainsi de très ridicules abat-jour) et le résultat de ce travail minutieux me ravissait. Mainte construction chinoise me rappelle ces travaux puérils et me rappelle de même les pièces montées où, jadis, mon ami le pâtissier, pour disposer avec art des rinceaux de sucre filé sur un saint-honoré succulent, mettait peut-être tout son cœur. Je ne doute pas, en effet, de la sincérité des architectes chinois; je déplore le goût qu'ils montrent pour l'absurde, le parodique, l'artificiel et le joli, ce joli qui m'attriste.

Le plan de ces œuvres est beau, direz-vous, il est noble, il sait être grandiose. Je le veux bien, mais combien de fois est-il réalisé ? Cela reste un plan idéal. Ne parlons plus de la muraille des dix mille lis, œuvre d'utilité dont la splendeur se maintient, et de Péking qui continue à vivre, entre ses hautes portes orientées; vo3^ez plutôt ce canal qui serpente dans le cimetière que nous visitions, dimanche dernier : il n'est plus qu'un vilain fossé. L'eau ne s'y voit que par flaques, et les lotus roses qui le fleurissent n'excusent pas son aspect ruineux et pauvre. Pour qu'une ruine soit belle, il faut la surveiller : laisser faire le temps, écarter l'accident. Or tout se détruit, en ce pays, tout se délite, tout s'abîme; chaque chose, avant son heure, s'est usée, car les monuments chinois les plus 'modernes ne font pas meilleure figure que les plus anciens. Ici, les poutres ont craqué, là, les pierres se déchaussent, les parois s'écorchent, les enduits s'écaillent ou se couvrent de lèpres hideuses. Un placage trop mince de métal doré ne tient plus, sur des colonnes de bois destinées à simuler des colonnes d'or, et l'âge, qui surajoute sa grandeur aux inventions humaines, par sa patine, ses mousses et ses mauvaises herbes, ne fait, en Chine, que montrer leur « chinoiserie ».

Je commence à mieux comprendre ceux-là même que je blâmais et qui s'attachent aux petites choses de ce pays. Il y a peut-être plus de beauté

durable dans un vase du temps des Ming que dans la plus luxueuse pagode; il y a peut-être plus de style dans ces flancs de porcelaine que dans ces murs de pierre, et plus d'éternité.

Péking. 7 août.

Notre vrai départ datera d'aujourd'hui, car nous partons à midi pour Pao-ting-fou et, de là...

Je suis ravi de m'être promené longuement dans Péking, ville très impériale et séduisante, mais ces flâneries me semblent de bien petites agitations ! Maintenant, ce sera la belle aventure, le voyage au gré de notre fantaisie et des fantaisies du ciel, les routes ouvertes, les plaines aux riches moissons, le galop sourd d'un cheval sur l'herbe courte, des aubes que je devine exquises, des crépuscules où passe un frais murmure de frondaisons, et des nuits d'un bleu profond, toutes foisonnantes d'étoiles.

Ah ! mon cher Segalen ! quelles merveilles allons-nous voir ? vers quels fruits savoureux nos mains se tendront-elles ? à quels torrents clairs boirons-nous ? quelles fleurs allons-nous cueillir et quelles brises respirer ?

Partons I coupons le fil qui nous rattache encore I Partons î Sautons en selle et partons !

De Péking à Lan-Tchéou.

Pao-tlng-fou. 8 août.

Nous voici à l'auberge de Pao-ting-fou. La cour rectangulaire où nous dînerons est garée des rayons du soleil par des nattes que, la nuit, on enlève. Alentour, des cellules en briques s'ouvrent de plainpied ; un pan de natte ferme leurs portes ; dans l'une d'elles, j'aperçois, couchés sur le côté, près de la petite lampe traditionnelle, un tout jeune garçon et une adolescente qui fument l'opium de façon manifeste. Serions-nous déjà si loin de Péking, où l'on prend mille précautions, depuis les derniers édits ? Peut-être se croient-ils en sécurité, derrière le store; mais le store fait lanterne, et me laisse voir tout leur plaisir. Ils ne parlent pas; je gage qu'ils sont heureux.

Fong nous annonce que le repas est servi. Il a dressé la table, très ingénieusement, dans la sphère

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de puanteur d'un cloaque voisin. Nous ne changerons pas de place pour si peu, nos narines étant vaillantes ; d'ailleurs, nous sommes distraits de ces fâcheuses exhalaisons par une contrariété plus vive. — Un escadron de moustiques nous assaille ; bientôt, l'escadron devient légion, devient armée ; le chant pointu, ce chant inquisiteur et mince qui perce l'oreille, ne cesse pas ; il s'amplifie, se multiplie, et nous affole. J'agite les mains, sans résultat, je change de place, je me rassieds, je me relève, je bats l'air de mes bras ; rien n'y fait ; les moustiques s'obstinent. Sont-ils incommodants, sans plus, ou maléfîcieux, ces insectes vibrateurs, variés par la taille, par la voix, et qui, patients en leurs assauts répétés, exigent que je me rende.

Avec la nuit, notre cour s'est peuplée de lanternes, de bruits divers et du murmure des causeries, mais tout le pittoresque d'un spectacle de vie chinoise ne saurait me distraire, ne saurait me retenir. Je cède la place et vais me réfugier sous ma moustiquaire. Trouverai-je du répit, derrière le rempart de mousseline ? Hélas ! la cohorte m'assiège toujours, cherchant le moindre trou, la moindre déchirure pour faire brèche et m'envahir. Enfin, la chaleur augmente, je me crois dans un four; les minutes, de plus en plus, paraissent lentes. — Je me résigne, perdant tout courage et presque tout espoir, à m'égoutter lentement, à ne plus penser. Je m'éven-

terai, dans l'ombre, avec ce grand éventail de papier rouge, puis, la fatigue aidant, l'éventail me tombera des mains, peut-être, et, vers l'aube, je m'endormirai, mais ce chant des moustiques me donnera encore mille cauchemars de guerre, de massacre et d'invasion.

Pao-ting-foii. 9 août.

Je voudrais illustrer ou, simplement, dépeindre les serviteurs que nous emmenons à notre suite. De Fong, j'ai déjà parlé; son très comique repentir nous engagea finalement au pardon. Voici l'excellent Yang dont j'attends beaucoup ; il est notre interprète, notre maitre d'hôtel, en quelque sorte, et notre homme d'affaires; je n'ose le nommer un boy. Voici le cuisinier, Souei, voici Liou, le boy négroïde, Sseu, le coolie imbécile que nous congédions demain et les deux Tchang, nos deux mafous (j'entends, nos palefreniers). — Aujourd'hui je parlerai de Tchang et de son frère.

Tchang-jong-ho abrite, dans un corps mince et musclé, une ame double ou, pour mieux dire, deux âmes, chacune très particulière. Elles se manifestent, tour à tour, avec violence, et jamais elles ne se mêlent.

Tchang sera, jusqu'à ce soir, un bon garçon, assez drôle, très courageux, très endurant. Sa figure franche, à profil de chèvre, le regard direct, l'allure décidée, le sourire net, joyeux, brusque comme une illumination, font plaisir. Ce paysan aux attaches fines parle sans courbettes, se montre souple sans servilité, il obéit vite, il obéit bien, il est propre. Aux heures difficiles, il n'invoquera ni les dieux, ni ses maîtres : il se débrouillera.

Or, pour quelque raison obscure, demain, Tchang aura changé d'âme. Quelle est cette brute à gueule de forçat, qui parle par à-coups, les poings clos, sans presque desserrer les dents ? Ses yeux me fuient, son geste est dur, son dos se voûte, ses épaules remontent, sa bouche devient haineuse. Pour deux jours encore, Tchang sera ainsi. Le mieux est d'attendre. — J'oubliais de dire qu'il monte fort bien à cheval, qualité que je prise à sa valeur, car la bête qui lui est dévolue a de très rudes fantaisies. - — Je le sais : j'en ai souffert.

Tchang-jong-kiang, frère de Tchang-jong-ho, m'apparaît plus simple. C'est un petit clown, sympathique et drôle, un brave gamin au regard amusant, qui s'habille comme un singe ou comme le jockey d'une revue de fin d'année. Il doit être assez peu honnête ; d'ailleurs, quelque lourde canaillerie n'aurait rien d'étonnant de la part de nos deux mafous, mais une lâcheté, si petite fût-elle, me surprendrait fort.

Ting-tcheoii. 10 août.

Il a plu, toute la nuit; nous arrivons à Tingtcheou vers onze heures du matin. La ville a quarante lis de tour (une vingtaine de kilomètres), si l'on compte le circuit de ses remparts, mais, au dedans, c'est presque un village. Cette capitale, amincie en bourgade, compte six mille habitants, tout au plus. Les cahutes de terre battue ne mènent même pas d'une porte à l'autre ; la place est prise par des champs, par des champs très grands. De l'ancienne splendeur, il ne reste qu'une fort belle tour, à onze étages, dont un quart s'est détaché, une tranche, du faite à la base. Le reste demeure stable. Les portes ne sont pas en croissant comme les portes de Péking, mais figurent, par les méandres de leur plan, le caractère du dragon.

Dans un coin de faubourg, nous découvrons un tas de pierres quelque peu ridicule. — On dirait que cela a été arrangé par un de ces messieurs graves du premier Empire qui disposaient des ruines au fond de leur jardins.

Ce sont, d'abord, deux pauvres dragons qui sortent de terre, tant bien que mal, puis, un carré de de mur en briques, très démoli. Nous enjambons.

A l'intérieur, trois stèles. L'une reste debout; une autre, brisée, montre sa blessure; une autre est couchée dans un peu d'eau sale où nagent des crapauds. Alentour, poussent des herbes folles et, tout au milieu, les tentacules d'un puissant liseron. — Nous fouillons dans sa verdure.

Trouvaille !... car, bientôt, paraît l'admirable statue en bois du mandarin dont c'est là le tombeau. — Un portrait, sans doute : ce visage est trop personnel pour n'avoir pas vécu. Le bois a craqué ; la terre, la pluie, ont mangé ses couleurs, des insectes l'ont pénétré.... N'importe ! L'ensemble est beau.

Pieusement, nous nettovons le mandarin de quelques-unes de ses souillures, nous le remettons au jour. Il dormira, gardien caché de la ville, qu'il vit, jadis, spendide et forte... Ce liseron l'aura sans doute enseveli avant que la lune ne perde à nouveau sa joue gauche, si rose, ce soir.

Li-yan-pou. 13 août.

Les arbres sont toujours pleins de cigales, mais ce chant ne sait plus me ravir comme il faisait à Péking. J'ai trouvé mieux : entre elles j'ai choisi. Là-bas, nous donnions asile, dans la cour de notre

yamen, à de nombreuses cigales qui nous distrayaient tout le long du jour. Les bosquets ronflaient de leurs chants. Le soir du départ, j'en pris une, que j'avais, avec soin, repérée; elle chantait, me semblait-il, plus agréablement que ses compagnes, sa bruissante mélodie avait plus de style, plus d'accent. Je l'emporte avec moi, dans une petite cage, large comme la main, finement tressée en osier et suspendue aux fontes de ma selle.

Compagne délicate ! jeune captive ! ne crains rien ! je te rendrai la liberté quand viendra l'automne, quand les feuilles jauniront, quand les feuilles roussiront, quand les feuilles seront en or, et tu t'envoleras, me laissant ton souvenir ; mais, peut-être, à cette heure lointaine, ne seras-tu plus, hélas ! qu'un petit insecte sec, poussiéreux et muet.

Che-tchouci. lA août.

J'aime que l'on me conte des histoires. Toutes me plaisent, s'il y court un souffle de fantaisie. Pour moi, les fées, les iwmphes, les magiciens, les monstres animent un récit. Je ne mets à mon plaisir nulle retenue; rien ne me séduit tant qu'une aventure chimérique; ses péripéties font monter le rire à mes lèvres ou des larmes à mes yeux, suivant que le

beau prince empanaché triomphe, ou que la princesse est malheureuse. Entre ces délices, je préfère, néanmoins, celles que me procurent les fables où des animaux tiennent leur personnage. A ce point de vue, je me trouve, en Chine, servi à souhait.

Que d'histoires j'ai lues ou entendues, ces jours-ci, dont les héros étaient le lièvre, le rat, le crabe, ce (( seigneur sans entrailles », le perroquet, (( ambassadeur au manteau vert », l'âne, l'aigle, le bouc et jusqu'à la scolopendre. Elles ont forme morale, parfois, et bien que je n'en retienne guère que le pittoresque, valent par leur enseignement.

(( Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature. » Il ne s'agit plus, cette fois, de l'âne et du chien, mais de deux bêtes étranges, le lang et le pei. Elles se détestaient, ne pouvant même souffrir de se trouver ensemble; or, leur détresse ne faisait que grandir par suite d'une anatomie singulière. Le train d'avant du lang, pourvu de très longues jambes, balançait mal son train d'arrière, muni de pattes minuscules. Le pez, tout au contraire, devait ressembler, par ses pattes d'arrière, à un kangourou maladroit. Ni l'un ni l'autre ne marchait sans peine. Un jour, toutefois, ils se rencontrèrent et, pour les besoins de la vie, s'unirent, suppléant l'un l'autre, je ne sais d'ailleurs comment, à leurs difformités, et tout fut pour le mieux.

(( Ne forçons point notre talent. » — L'écureuil

volant vole, nage, se terre, grimpe et court, mais, quoiqu'il en ait, volant il n'atteint qu'à peine un toit de maison, grimpant il ne dépasse guère les basses branches, nageant il ne traversera pas la rivière, se terrant il ne peut se cacher, et tout homme le bat à la course. Bien qu'il pense égaler l'aigle, le brochet, la marmotte, le singe et le lièvre lui-même, il n'est qu'un écureuil volant.

Un soir, dans la forêt, le tigre rencontra un renard qui lui tint tête et s'écria : « N'aie pas l'audace de me dévorer, car je suis le roi des animaux et peux t'en fournir un exemple à l'instant. Viens avec moi ; tu verras toutes les bêtes s'enfuir, tant mon approche les terrifie. » Le tigre consentit à faire cette promenade et vit que le renard disait vrai. — Le plus mauvais général peut gagner une bataille quand il précède l'empereur.

Il n'y avait point d'ânes, jadis, dans le Koueichao. Un marchand ambulant perdit le sien qui s'enfuit à travers la forêt et ne tarda guère à se trouver face à face avec un tigre. Le tigre ignorait que cette bête existât ; stupéfait, il crut voir en elle un esprit. Il se tenait donc à bonne distance, n'osant avancer et ne voulant pas fuir. Soudain, l'âne se mit à braire. Devant ce bruit d'orage, ce tonnerre inouï, le tigre, épouvanté, prit du champ, par quelques bonds, et disparut dans la forêt. — Du temps passa; le tigre finit par s'abituer au singulier

aspect de l'âne. Un soir, il s'en approcha de très près. L'âne, que cette familiarité nouvelle outrait au plus haut point, crut devoir décocher au tigre sa plus belle ruade. (( Eh ! quoi, dit joyeusement le tigre, c'est donc là toute ta défense ? ». Sans plus attendre, il fît de l'âne un excellent repas.

Yang, notre interprète, si peu lettré pourtant, sait encore beaucoup d'histoires de ce genre et m'a promis de me les conter, l'excellent homme !

Oii-t'ai-chan. 15 août.

Près d'une haute stèle moussue, un petit saule, arbrisseau maigre et trop vite grandi, frémit sous la brise, vert pâle contre le ciel verdâtre, au bord d'un étang dont les ondes immobiles ont l'air, dans ce canton rocheux, d'une oblongue dalle verte.

Un corbeau se perche sur la cime du saule, très noir contre le ciel verdâtre et le pâle feuillage vert.

L'arbuste plie et se relève, plie et se relève encore. D'une aile étendue, le corbeau s'appuie à l'air fugitif. Cela fait, quelque temps, un doux balancement de feuilles et de plumes, — puis le corbeau croasse... cri singulier, très singulier, sur l'eau silencieuse. — Enfin, le corbeau noir ouvre son aile et

s'envole (oh ! qu'il parait donc lourd !) vers la stèle vêtue de mousse.

La saule se redresse, le saule se reprend à frémir....

Tout est comme avant.

Oii-t'ai-chan. 17 août.

Il faut partir, hélas ! quitter ce lieu magnifique où, trois jours durant, nous nous sommes promenés avec tant de zèle, avec tant de joie. Son premier aspect fut un éblouissement, quand, ayant remonté la vallée, par un temps gris aux reflets nacrés, nous vîmes ce grand concours de temples, cette ruche de pagodes semi-hindoues qui porte, à son centre, une haute dagoba dressée vers le ciel, toute blanche, dans la couronne musicale de ces clochettes que la brise anime. Nous campâmes à son pied même. Lorsque vint le crépuscule, les gongs éclatants, les sonnailles et les lourdes cloches donnèrent à la fin du jour un accompagnement merveilleux et surent illustrer, avec force et poésie, la chute rouge du soleil. L'horizon changeait de teinte, le dôme blanc changeait aussi, mais au lieu de paraître de neige éclatante, contre l'azur plus sombre, il perdait un peu de sa gloire et se fonçait, contre un ciel encore

plein de rayonnements. Bientôt, il se détacha comme un lavis de couleur grise, enfin tout s'éteignit.

Oh ! que je me souviens bien de cette heure, avec toutes ses variations, ses harmonies et jusqu'à ses parfums. — Le roucoulement des pigeons succède au jacassement des pies; d'autres pigeons dessinent dans l'air de grands cercles mélodieux par le sifflet éolien de petites flûtes fixées sous leurs ailes ; quelques enfants jouent à ras de terre, les mains posées sur des sapèques; deux jeunes chats rôdent, en suivant la crête d'un toit, une clochette pendue au cou, et se découpent en noir, contre le ciel de vieux jade; d'invisibles corolles embaument.

Le lendemain, nous dûmes déchanter un peu : l'intérieur des temples ne valait pas une vue goûtée du dehors. Trop de statues banales, trop de détails choquants. Malgré la beauté des cérémonies liturgiques, des hymnes qui montaient à travers un nuage d'encens, malgré les ornements d'or et les somptueuses étoffes, toute notre émotion était soudain détruite par le bruit, grotesque à nos oreilles, des pétards qui achèvent le culte. Dirai-je que le manque absolu de recueillement, chez les fidèles, nous étonnait, dans ce sanctuaire buddhiste très vénéré ? Il faut avouer que nous observions une tenue beaucoup plus pieuse, assurément, que ne faisait l'assistance.

Hier encore, nous n'avons cessé d'être heureux.

Pour nous rendre au sommet de la colline contre laquelle ce monastère est bâti, nous passâmes près d'une pagode qui nous retint longtemps par l'aspect de ses tuiles dont le bleu dur alternait avec le jaune impérial et qui, sur la côte déboisée, brillait comme une étrange fleur au calice verni. Nous vîmes enfin d'exquises petites constructions, de charmants arcs triomphaux, de très gracieuses architectures, mais quels que fussent le lieu et l'heure, le grand dôme blanc dominait tout cela, piquant le ciel de sa mitre pointue.

Nan-tao-foii. 18 août.

Cette route, qui mène à un col de plus de 2.600 mètres est très ardue; les chevaux buttent dans des trous pernicieux, les pierres roulent sous leurs sabots, il faut, à chaque instant, sauter un torrent, mettre pied à terre pour franchir un passage difficile, éviter mille pièges naturels où il serait mauvais de se laisser prendre, mais quel azur ! quelle lumière 1

(( Splendeur du jour », je comprends toute la force de ces trois mots ! « Splendeur du jour », je n'en trouverai pas d'autres pour décrire la beauté somptueuse du moment c|ue nous vivons. En vérité, ces roches que je vois à ma gauche, violettes, toutes

brûlantes et qu'en larges quartiers un éboulement fracassa, semblent, sous le soleil, d'énormes grenades éclatées.

Au sommet du col, nous nous trouvons payés de nos peines par la caresse inattendue d'un délicieux vent frais qui frôle la plus surprenante prairie. C'est une prairie des Alpes suisses, couverte de gentianes, de scabieuses, d'edelweiss, de grandes marguerites blanches et mauves. Ces humbles fleurs rappellent le souvenir d'un paysage d'Europe que je vis il y a plus de vingt ans et je retrouve un petit garçon très maigre, un peu ridicule, mais si fier de se promener dans la montagne neigeuse, non loin des glaciers, avec son alpenstock où des noms de pics, modestes, d'accès facile, dessinent une spirale brûlée dans le bois! Tout cela me semble loin et, je ne sais pour quelle raison, m'attriste un peu.

Tong-yl-tcheng. 19 août.

Les stèles, dans cette ville, sont admirables, d'une noblesse parfaite, d'une élégance forte et souple qui nous émerveille. Leur pierre a pris un ton gris très singulier, les caractères gravés qui les couvrent sont les plus beaux que j'aie vus. J'en dirai autant des dragons enlacés qui les couronnent.

Ces stèles, pourquoi faut-il qu'un mandarin, ami des arts, afin de les proléger des intempéries, sans doute, les ait mises à l'abri dans d'affreux chalets qui rappellent les édicules publics d'une rue de Paris ? Elles sont sauvegardées ainsi, je le veux bien, mais tuées du même coup. Elles sont mortes.

Que leur fallait-il ? une petite cour, un arbre tout proche, quelques fleurs, du soleil et, de temps à autre, un peu de pluie.

Ces kiosques sont abominables !

T aï-yen- fou. 23 août.

Quel étrange personnage nous venons de rencontrer à T'aï-yen-fou !

Le marquis de N... est un homme de quarantecinq ans, à forte carrure. Ses yeux verts clignotent un peu, sous le front bas, coupé d'un bandeau noir de cheveux collés. Il y a quelques années, il fut très connu (trop connu, je pense) à Paris. Il ne quittait le boulevard que pour chasser en Sologne dans ses terres. Or il perdit sa fortune au jeu, toute sa fortune, jusqu'au dernier sou. A cette ruine, il semble que les femmes, le vin et mille extravagances aidèrent puissamment. Vivre comme un pauvre n'était pas son fait; il en fut réduit, un jour, à

s'exiler ou à se brûler la cervelle. Il choisit l'exil. Ses terres vendues, sa maison de Paris vidée, il fit, de son argent, deux parts. La première servit à payer un mois de folies. Un mois durant, il continua son ancienne existence, sans y rien changer; un mois durant, il but, il aima, il joua, il vécut; le trentième jour, il sembarqua pour la Chine. Six mois plus tard, le marquis de N... s'installait ici, n'ayant emmené, comme rappel de sa splendeur ancienne, que deux très beaux lévriers russes. Il vit à la chinoise, il est Chinois de fait, citoyen chinois, mari d'une Chinoise qui lui a donné un fils; il exploite des mines dont il a obtenu la concession du gouvernement chinois. Il attend.

A la réflexion, c'est bien cela qui me déplaît. Le marquis de N... travaille en pays chinois, afin de gagner l'argent dont il aura besoin pour mener, à Paris, quelques années encore, une vie de fête. Rien d'autre ne l'occupe. Il ne s'intéresse pas à la Chine, il la comprend mal, car il la déteste par principe. Il méprise l'homme jaune, ses arts, sa morale et ses lois.

(( Race inférieure ! » dit-il en faisant une vilaine lippe. L'homme que Maupassant rencontra en Algérie et dont il écrivit l'histoire dans l Epingle, s'était, de même, condamné à un exil temporaire, mais par désir de rejoindre une femme qu'il aimait. Celui-ci ne pense qu'au plaisir qu'il trouvera, plus

tard, à traîner dans les restaurants de nuit, à rentrer, le matin, en compagnie joyeuse, à fréquenter des femmes de théâtre (peu importe lesquelles), à jouer, à manger, à boire, — à boire surtout.

Vraiment, il parle trop de beuveries.

Je lui objecte qu'il est imprudent, lorsque l'on compte se libérer, un jour, de s'attacher à un pays nouveau par des liens aussi forts que ceux du mariage et de la paternité.

Il éclate d'un rire scandalisé :

(( Vous n'y pensez pas I Ma femme, je la mettrai à la porte, et quant au petit... voyons !... un sale métis 1... »

Il n'a plus guère de vergogne, sauf de s'être fait Chinois. De cela il se glorifie peu ; il s'en excuserait plutôt.

(( Un sale métis !... un sale métis I... »

Il crache par terre et appelle sa femme, une petite Chinoise, toute jeune, qui vient essuyer le crachat, d'un coup de torchon. Lui se détourne, vide son verre d'absinthe et m'offre un cigare.

« Parlons d'autre chose ! » dit-il en riant gras.

Me sera-t-il donné de rencontrer le marquis de N... sur le boulevard ?

Taï-yen-fou. 25 août.

Cet après-midi, un parricide fut exécuté à T'aïyen-fou. Durant qu'on le suspendait par les quatre membres, durant qu'on lui rabattait, sur le visage, la peau du front, durant que le bourreau le découpait, méthodiquement, pièce à pièce, avec scrupule, et jetait les morceaux par-dessus les têtes de la foule qui se pressait et voulait voir, Segalen et moi causions, attablés avec le marquis de N... à trois kilomètres de là, devant des boissons froides.

Je ne crois pas, en principe, qu'une exécution lente soit un spectacle qu'il faille rechercher. A celui-ci nous nous fussions pourtant rendus, l'occasion nous le présentant, si, ce matin même, un Américain de passage à T'ai -yen -fou ne nous en avait dégoûtés par avance.

Les voyageurs de race blanche se réunissent facilement sur le sol chinois, comme font les gens qui ont peur. Nous avions déjeuné avec cet homme.

« Je suis en Chine depuis quatre mois, nous dit-il, de sa voix coupante qui glapit un peu sur les finales. J'ai déjà visité Canton, Han-kéou, Shang-haï, Tien-tsin, Péking, beaucoup d'autres villes. J'ai acheté des peintures, des vases, des jades sculptés, des laques, très cher ! et des pipes d'opium en ivoire. J'ai pris plus de cinq cents photographies, mais je

n'étais j)as coulent, je voulais voir un sup|)lice. La cangue, non, ca ne compte pas. Il n'y a pas de sang, vous comprenez, et l'homme ne crie jamais; il ne dit rien, il reste tranquille; c'est ennuyeux. Mais on m'a appris, il y a une semaine, que l'on devait faire à T'aï-yen-fou le supplice des sept plaies, à un homme qui avait tué son père et sa mère. J'étais à Tien-tsin; je suis venu, tout de suite. Au dernier moment, j'ai pensé que les plaques ne valaient rien, dans mon appareil. Usées... pas bonnes... Vous dites : voilées?... mais au consulat on m'a prêté un Kodak, tout plein. Ah ! je suis très satisfait, très content. Lorsque je serai de retour à Nashville... (vous ne connaissez pas ? c'est dans le Tennessee) quelle belle histoire à raconter ! Oh ! pas devant ma femme ! elle n'aime pas ces choses, mais après dîner, cjuand les enfants sont couchés, à mes amis, pendant que l'on fume le cigare. Excusez-moi, je vais partir, maintenant, pour avoir une bonne place. »

Taï-kou. 27 août.

La journée fut lourde. Nous avons marché lentement sous un ciel de cuivre. Aucune brise n'est venue laver le paysage. L'air reste plein d'une impalpable poussière en suspension qui brûle la gorge et

donne soif. Nos bctes se traînent, réagissent peu, fût-ce sous la piqûre continuelle des mouches, harcelantes aujourd'hui, et qui, d'ordinaire, les rendent folles. Pourtant, il ne fait pas bien chaud : il fait épais, cela est pire. L'arbre qui borde la route paraît sale, l'eau des ruisseaux pourrie, épuisée l'herbe des champs. Les bruits de la nature nous parviennent étouffés. Les oiseaux volent bas, contre un horizon poudreux.

Il se peut que, plus tard, je dise de notre voyage en Chine, et cela d'un cœur très sincère, qu'il fut composé de matins lumineux, de midis légers, de soirs odorants, de nuits ineffables. C'est alors que j'aurai perdu le souvenir de cette étape-ci. Un seul instant de la journée me donna quelque plaisir et put me distraire de mon accablement.

Nous avions mis pied à terre, pour boire, quand j'aperçus, à la fourche de deux chemins, une niche en pierre, charmante, toute propre, toute blanche, ornée de très naïves et modestes sculptures. Elle m'intrigua. Je m'approchai. Ah ! que j'eusse aimé y trouver une fine statue du Buddha, digne de ce petit temple ! Je rêvais déjà de lui faire mon offrande, en posant à ses pieds quelques fleurs champêtres que j'eusse cueillies et liées d'un jeune liseron, mais, hélas ! c'était un Buddha comme les autres, effrité, meurtri, cassé, peint de couleurs affreuses, une image de Saint-Sulpice, une poupée banale, une vilaine

idole de bazar. Couché, tout auprès, un pauvre chien dormait, dont on voyait les côtes. Dans le fond de la niche, poussaient des graminées légères et de grandes marguerites. Un bâton d'encens montrait ses vieilles cendres.

Non, je n'offrirai rien au Buddha qui se décrépit, mais je poserai, devant le chien sommeillant, un os, relief de mon dernier repas. Pour son éveil, cette collation.

Un chien vivant vaut mieux qu'un Buddha mort.

Ping-yao-ssien. 28 août.

Au moment de quitter T'aï-kou, nous apercevons, dans une boutique, un très beau vase de bronze, à trois anses, rond, dont la patine est parfaite et le son émouvant. Des bas-reliefs minuscules, pleins d'élégance, en font le tour. L'objet nous ravit par son ensemble ; nous ne nous lassons pas d'en admirer le détail. D'ailleurs, chez ce même marchand, diverses autres choses retiennent le regard et dont les prix sont modestes. Nous furetons de-ci, de-là, curieusement, pour revenir toujours au grand vase. Le marchand en demande trente dollars. L'affaire est bonne.

Et, soudain, nous découvrons que nous sommes dépourvus d'argent. Pas une sapèque dans nos poches; rien ! Les mules sont parties en avant, depuis une heure déjà. — Soit, nous attendrons encore; le mafou ira rejoindre notre convoi et nous rapportera la somme. Il part à bride abattue. — Du temps passe. — Que ce vase est donc beau ! — Le mafou ne revient plus. — La patine des flancs a des tons merveilleux ! — Seffalen se lance sur la route.

— Pas une bosselure ! pas un défaut. — Segalen reparaît, fort déconfit : le mafou s'est perdu ! — Et le vase gagne toujours en splendeur ! Faut-il interrompre notre vo3'age ? perdre un jour entier ? Le ciel se couvre et devient menaçant. — Jamais je ne vis plus noble vase! — Retrouverons-nous les mules? Nous partons enfin, désespérés, emportant le regret du beau vase de bronze.

Kia-tseou. 29 août.

Nous quittons Ping-yao-ssien à sept heures du matin, par beau temps, et déjeunons vers midi à Chang-lan d'où nous repartons peu après. La pluie de ces derniers jours a défoncé les routes et l'on avance lentement. Au bord du chemin, nous nous arrêtons pour visiter une pagode en ruine qui, à

première vue, n'offre rien de remarquable. Sa cour est un lac de boue, ses murs croulent, ses colonnes de bois montrent leur pourriture. Nous traversons, tant bien que mal, ce marécage sacré (je ne dis rien des affreux parfums) et trouvons, à l'intérieur, une pagode comme toutes les pagodes, de saleté pareille, aussi désertée de ses fidèles, illustrée des mêmes horreurs : peintures sans nom, ornements brisés, tordus, rouilles, dédorés, statues pieuses en stuc lépreux; mais, soudain, au moment de partir, nous découvrons, dans la chapelle de droite, une admirable représentation sculptée du Buddha, en bois, qui porte encore des traces de couleurs et d'or. Les deux bras manquent, le torse parait en mauvais état; pourtant cette statue, de taille humaine, vit encore : le profil garde toute sa noblesse, les yeux tout leur regard, le sourire de la bouche toute sa généreuse douceur et comme un peu d'ironie. — Cette statue, il nous la faut ! nous ne la laisserons pas, comme un simple vase de bronze ! nous ne partirons pas sans elle ! nous en faisons le serment par un choix de paroles qui engagent l'honneur et nous lient. — Cela est fort bien, mais comment s'y prendre ? L'emporter ? la voler ? — Il nous serait impossible de soulever même ce bloc de bois ! — Soit ! nous lui couperons donc la tête? On va chercher aussitôt une hache dans les bagages et nous entreprenons l'œuvre sacrilège. De toutes mes forces, j'assène le

premier coup sur la nuque dorée et c'est à peine si j'entame ce bois séculaire. Vainement, nous nous évertuons. Segalen frappe à tour de bras, sans plus de succès; il s'essouffle, je m'exaspère, nos mains brûlent et le travail n'avance pas. Cela dure près d'une demi-heure et sans doute allons-nous renoncer, quand, pour nous mettre tout à fait à notre aise, deux pa3'sans qui passaient sur la route entrent, soudain, attirés par le bruit.

Nous nous sentîmes fort gênés, le C3aiisme ayant ses limites ; nous le montrions, je pense, par des figures très confuses. Souiller un temple en dégradant la statue de son dieu, c'est là une action pour laquelle il n'est guère d'excuses, mais les arrivants, bien loin de témoigner leur courroux, leur indignation, se conduisirent, tout à rebours, d'une façon qui nous stupéfia : ils offrirent de nous aider ! — D'abord, ils nous firent comprendre qu'il était oiseux de décapiter, debout, ce Buddha trop lourd. Ils le couchèrent sur le ventre, la tète sur un billot, glissèrent des cales sous ses côtes, le fixèrent par des tampons de paille et, finalement, riant de notre maladresse, nous prirent la hache des mains. Quelques coups bien dirigés, des craquements, une atroce déchirure et ce fut fait, la décollation était consommée.

Dans la poitrine nous trouvâmes des sapèques (nous les laissâmes à nos complices) et des papiers que je garderai. Voici les chevaux qui piaffent dans

la boue. Nous sautons en selle sans tarder, pas très glorieux de notre exploit, et nous nous éloignons. La tête du Buddha reposait au fond d'un sac; (( comme elle était très lourde »... eh bien, l'un de nos mafous s'en chargea bientôt, et nous suivîmes la route boueuse, rêvant à notre crime.

Chemin faisant, Segalen imagina le plan d'un fort beau conte. Notre action d'aujourd'hui en fait tout le sujet. Il est si honteux de ce sacrilège, qu'il veut s'en expliquer à la postérité, si honteux surtout de notre impunité, qu'il accable le héros de son histoire de mille malheurs, plus atroces les uns que les autres. Par ce moyen, il croit les éviter un peu lui-même. Il n'a dû se sentir soulagé et retrouver la paix de l'àme qu'en disposant la conclusion de son histoire, parfaitement horrible, d'ailleurs.

Nous arrivons à Kia-tseou vers sept heures. Il pleuvait dès la nuit close. Grands dieux ! quel sera, demain, l'état des routes ?

Ling-che. 30 août.

Nous quittons Kia-tseou, peu après l'aube, et suivons, jusqu'au soir, la vallée du Fcn-ho, par une belle journée au ciel couvert. La route est difficile, à cause de la pluie d'hier, mais nous ne songeons pas

à nous en plaindre : le paysage offre trop d'admirables aspects pour que l'on prenne garde aux flaques de boue. Les montagnes, faites de champs étages, présentent un dessin très inattendu, par instants, à cause de leur composition même, car ces pentes en escaliers de verdure, sur lesquelles tombe une lumière à la fois aveuglante et diffuse, semblent disposées avec autant de soin que les perspectives d'un jardin à la française. Le Fen-ho roule impétueusement à nos pieds ses eaux jaunes; cela fait un murmure méchant qui ne cesse ni ne varie, troué soudain par le fracas d'une roche qui tombe ou le cri d'un oiseau et que scande le rythme gras du trot de nos bêtes.

Nous nous étions arrêtés, pour leur permettre de soufller et de boire, quand nous vîmes, au fond d'un ravin, la charogne à demi dévorée d'un mouton sur laquelle s'agrippaient deux buses hideuses, gorgées de chair, mais point encore repues. De ma vie je crois n'avoir considéré spectacle plus repoussant; elles fouillaient de leur bec courbe la pourriture verdâtre et molle avec une façon de fièvre, d'impatience gourmande qui soulevait le cœur. Dans le ra3'onnement argenté du jour, cela faisait, contre les pierres très blanches du ravin et parmi les chardons bleus, une vilaine tache, une tache abjecte, une tache immonde. J'en fus gêné jusqu'au soir où, devant un

coucher de soleil orné de mille pourpres, nous entrâmes à Ling-che.

Ho-tchcoii. 31 août.

Il bruine sinistrement d'un ciel gris, les chevaux avancent avec peine, ce bruit mat et claquant que fait la boue devient intolérable et nous nous sentons lame lourde, passant devant ce paysage dont les verts si intenses paraissent, aujourd'hui, drapés comme d'un crêpe léger. Enfin, l'un de nos boys est malade, Liou, celui que nous avons surnommé le négroïde. Quand, à Péking, Yang nous le proposait, il y a plus d'un mois, ce fut en ces termes :

(( Liou est un bon garçon, mais il est très noir et il a des trous dans la figure. »

Yang disait vrai. L'âme de Liou ne manque pas de qualités, mais son épiderme, terriblement grêlé par la petite vérole, est d'un pigment bien sombre ! Franc de regard, actif et sûr dans son service, il nous inspire confiance. Quand on lui a expliqué quelque chose et qu'il l'a compris, il s'en souviendra longtemps; les ordres, les défenses, les recommandations semblent s'inscrire en lui comme sur des tablettes de marbre (de marbre noir). Jamais Liou ne manque au respect qu'il nous doit; sa vénération n'a d'ailleurs

rien de servile et s'exprime surtout par une activité stupéfiante, un zèle incessant. Depuis qu'il est malade (Liou souffre cruellement des entrailles), il se lamente, craignant toujours que ses devoirs quotidiens n'en pâtissent et que nous ne trouvions à nous en plaindre. Je crois qu'il éprouve pour nous un certain attachement et qu'il se glorifie, au plus profond de son cœur, d'appartenir à notre suite. Ayant affaire aux muletiers, ayant à parler aux autres domestiques, il se transforme soudain ; sa petite et maigre taille se redresse, paraît grandir; il a des gestes napoléoniens, des attitudes à la Nelson ; on n'entend, alors, on ne voit que lui; il conseille, il ordonne, il décrète ; Liou se dédouble, il se multiplie, il est partout et, de partout vient le bruit de sa voix un peu aigre, un peu pointue. Il doit nous voler modérément.

Ping-yang-foii. 4 septembre.

Nous avons voyagé, aujourd'hui, dans un lac de boue. On se lasse d'entendre ce clapotis que font les sabots des bétes et ce fut avec joie que, vers quatre heures et demie, nous mîmes pied à terre devant Ping-yang-fou, sur terrain sec.

Avec ses larges portes en croissant et ses hauts

remparts jaunes, la ville, vue de l'extérieur, a bel aspeet ; elle promet. On entre.

Comme Ting-tcheou, comme Houa-tcheou, que nous verrons plus tard, comme tant d'autres cites, rasées à l'époque de l'insurrection musulmane qui dura de 1854 à 1875 et ne prit fin que par la prise de Ta-li-fou, sur la frontière tibétaine, Ping-yang-fou est une ville morte; dans l'enceinte de ses remparts, il n'y a qu'un village dispersé, des champs, souvent en friche, et des bouquets d'arbres, mais il nous semble pourtant que Ping-yang-fou continue à vivre, d'une vie fantasmatique 'très inquiétante, qui, pour un peu, nous effraierait. Je crois voir des ombres d'hommes, des reflets de femmes, des spectres d'enfants, des bêtes spirituelles, errant encore et qui me frôlent ; je crois voir les maisons qui s'élevaient, jadis, dans ce lieu désert, les arcs de triomphe, les stèles de pierre grise, une pagode au toit retroussé, un escalier de marbre et quelque tour couronnée d'un vol de pigeons siftleurs. — Mais il n'}^ a rien.

Le soir tombe, humide, grave et doux. Nous nous promenons toujours. Une lune mouillée nous regarde. Je comprends que les Chinois, pour habiller, servir et loger leurs morts, brûlent des représentations en papier de vêtements, de serviteurs et de palais, qu'ils brûlent des monnaies de papier et jusqu'à des papiers portant une reconnaissance de dette qui sera payable au delà. Cette ville est peuplée

de fumées toutes pareilles. Son aspect me rappelle une histoire qui me fut contée, il y a quelque temps, à Péking : Ihistoire de la cité close.

Un empereur de la dynastie des Ming (Hongwou, peut-être) résolut de se faire construire une nouvelle capitale, sur l'emplacement du village de Fong-yang-hien, où il était né. On entreprit ce grand travail et peu d'années après, sur les deux bords d'un cours d'eau, la ville nouvelle s'élevait, pleine de palais et de temples, magnifique par ses proportions et vraiment digne d'un empereur. Celuici avait pourtant fait une faute. Bâtir une capitale est chose facile, savoir si l'emplacement choisi peut convenir est plus malaisé, car seul le Tribunal des Rites a qualité pour connaître de ces mystérieuses affaires de fong-shoiiei, science étrange qui étudie les mouvements du vent et de l'eau, les courants secrets dirigés par le Tigre et le Dragon et qui permet de fixer sur la terre les lieux fastes et les points pernicieux; or, le Tribunal des Rites n'avait pas été consulté. Il décréta que, les signes étant contraires, il fallait abandonner la ville. On ferma donc ses portes et l'empereur alla fixer sa capitale à Nan-King.

Durant trois cents ans, la cité resta close. Personne n'y entrait. Les seuls oiseaux du ciel la peuplèrent ; une grande forêt y poussa, qui envahit tout, palais, temples et maisons. Les habitants de ses faubourgs voyaient frémir les frondaisons vertes,

au-dessus de la ligne des remparts; ils regardaient aussi la rivière qui la traversait et rêvaient à l'étrange paysage où cette eau bleue avait fait ses méandres. Cependant ils se dirent, un jour, que c'était là bien de la terre perdue. Ne pourrait-on rouvrir la ville ? Le Tribunal des Rites répondait toujours non. Ce fut alors qu'un lettré ingénieux trouva la solution. Il changea quelque chose, la courbe d'une touche de pinceau, un rien, au caractère qui désignait Fong-yang-hien et, du coup, les données du problème furent différentes. On pouvait rouvrir les portes. Mais d'abord, on purifia la cité close, par le feu. Il n'en resta que des cendres. Ensuite on retourna la terre. Sur l'emplacement de cette capitale, du blé pousse aujourd'hui.

Kao-sseii-tchen. 5 septembre.

Nous étions à table et buvions notre café, quand nous entendons, au fond de la cour, des hurlements, puis deux giflles, puis une nouvelle série de hurlements hystériques, et Yang accourt, dans un état de nerfs qui confine à la crise. Il a perdu tout contrôle sur lui-même. Il tremble, il pleure, il beugle soudain. Le mafou l'a gifîlé au cours d'une discussion sur le prix qu'il fallait demander d'un cheval dont nous

essa3^ons de nous débarrasser parce qu'il traine la patte depuis quelques jours.

Encore un drame ! mais je ne me laisse plus émouvoir. Celui-ci se termine chez le mandarin où nous nous rendons tous. Là, notre ami Yang suspend ses clameurs; il devient homme du monde, se confond en explications, a tous les gestes de la courtoisie et toutes ses formules. Le mandarin décide qu'il faut mettre le mafou en prison. Nous demandions simplement qu'il fût renvoyé à Péking. Deux soldats viennent le prendre et l'emmènent par la natte. Alors nous prêchons à Yang la clémence, mais ce n'est pas chose facile. Notre cuisinier catholique prononce un petit sermon; Lion, le boy négroïde, s'agite, bien qu'il n'ait rien à voir en cette affaire; Segalen fume des cigarettes et le mandarin sourit. Enfin, Yang se laisse attendrir. On ramène le délinquant. Liou, je ne sais trop pourquoi, se jette à nos pieds et met son front dans la poussière. Le cuisinier achève son discours et le mafou s'éloigne d'un air digne. Ce dénouement est très heureux, mais Yang n'en a pas moins été gifîlé.

Chaoei-tao-tcheng. 7 septembre.

Nous partons à sept heures de Hia-tong-cheu

et arrivons vers onze heures à Woen-ssi-ssien, où nous bibelotons. Un agent de police s'approche de Segalen et lui dit :

(( Ma femme est très malade. Que faut-il pour la sauver ? »

Nous nous rendons tous deux à sa demeure, creusée dans la falaise de loess, en forme de carène de vaisseau renversée. La femme souffre depuis ses dernières couches. Evanouie sur un grabat, elle présente tout l'aspect d'un jeune cadavre. Segalen la ranime, la soigne, fait ce qu'il peut. En remercîment, le mari nous offre un gâteau à la graisse qui pue de façon étrange. Quand il apprend que la guérison de sa femme est improbable, il reste là, les bras ballants, les mains ouvertes, les yeux fixes, puis, brusquement, il se met à trembler.

Peu d'instants après, quand nous rentrons à Woen-ssi-ssien, un autre homme s'approche et nous ne pouvons nous empêcher de rire quand il nous dit :

(( Mon frère est fou depuis trois ans. Guérissezle, je vous donnerai un gâteau plus grand ! »

Wo-ho-icheng . 10 septembre.

En sortant, ce malin, de Yu-sseu-tcheng, nous

suivîmes un sentier qui rampait le long du versant gauche d'une étroite vallée. Devant nous, les montagnes proches,dont les sommets gris se détachaient sur un fond de ciel verdàtre, nous présentèrent bientôt un spectacle merveilleux. A leur pied, roulait un fleuve de nuages épais et blancs, le fleuve d'un conte des Mille et une Nuits, tranquille, mais rapide, houleux, qui frôlait la roche et la prairie déclive de son eau soyeuse, moutonnante, muette. Il passait d'un cours magique, ce fleuve léger, accrochant parfois aux arbres de ses bords, à quelque branche lourde, pliant sous les fruits, comme un duvet d'air humide. Beau fleuve sans naufrages ! fleuve d'un moment dont le soleil peut dissiper les ondes ! viendras-tu, plus tard, baigner mes rêves, mes rêves noirs d'Europe ?

Jusqu'à midi, nous nous sommes promenés dans le plus beau des vergers. Les khakis rougeorange brillaient comme, dans la nuit, brilleraient les feux d'une illumination. L'herbe molle portait une somptueuse broderie de fleurs ; les pierres qui la perçaient, lisses et d'un blanc cru, jetaient, au grand jour, de subits, d'aveuglants éclairs. Un souffle de richesse et de fertilité montait des champs, des plantations, des bosquets; satisfaite, la terre respirait lentement, lasse d'avoir tant produit.

A chaque pas, un détail nouveau me sollicite. Nous nous interpellons : « Voyez, ici ! — Regardez,

là ! » C'est un oiseau qui passe, un paysan qui laboure, la fuite inattendue d'un lièvre sur la route, une teinte, une grappe de fleurs, une stèle de carrefour, un arbre singulier, et ce petit torrent qui, par cascades, sauts et culbutes, descend vers la vallée.

Tong-koiian. Même jour.

Nous avions quitté Wo-ho-tcheng à deux heures et comptions gravir la dernière colline qui nous séparait encore du Hoang-ho, quand le grand mafou arriva sur Segalen à bride abattue et lui dit, à propos de Liou, le boy négroïde, des paroles essoufflées et confuses que nous comprîmes mal. Etait-il tombé de sa mule ? était-il malade ? — Nous rentrons au galop à Wo-ho-tcheng, en poussant nos bêtes, et trouvons tout le village rassemblé dans sa rue principale. Là, par terre, au milieu d'un cercle hurlant où l'on fait de grands bras, deux corps retordus s'agitent, celui d'un vieillard et celui de Liou, chacun grifî'ant l'autre d'une main, tandis que la main libre tire furieusement la natte adverse. Notre arrivée double les hurlements qui accompagnent ce beau duel, on prend parti, on s'insulte, on se défiera bientôt et je ne sais plus, tant le vieillard et notre négroïde mettent de souplesse à s'enlacer, à se

déprendre, à glisser, à s'étreindre et à se retourner, s'ils ne répètent pas un numéro de café-concert. Non, cela est très sérieux; tâchons de voir, dans ces contorsions, une lutte héroïque et, dans cette assistance de citoyens qui donnent de la voix, un peuple animé d'un beau zèle guerrier. Pourtant, je n'v parviens pas : la scène a des traits d'un ridicule trop appuyé! Et, soudain, le négroïde et le vieillard, n'en pouvant plus, se lâchent, restent gisants, couchés sur le dos, presque immobiles, ne témoignant plus de leur délire que par une bouche soufflante, une poitrine qui bat et des doigts crispés, très peu sanglants, mais très sales.

Enfin, nous arrivons à préciser les motifs du combat. Liou n'a voulu payer que douze cuivres une pastèque dont le vieillard lui demandait quinze. Il se tire de l'affaire avec une griffade à la joue, le vieillard, en perdant quelques longs cheveux gris. Nul doute que ces bousculades, ces cris démoniaques, ces égorgements, qui déjà nous furent vingt fois offerts, forment un plaisant spectacle, mais ce dernier intermède nous a mis en retard. Pourtant, vers trois heures, nous touchons le Hoang-ho. Très rapide, entre ses bords élevés, et tout chargé de jonques, le Pleuve Jaune, roulant ses eaux terreuses, a vraiment bel aspect. Je répugnerais néanmoins, pour attachant que soit le paysage, à me promener longtemps sur ces rives. Elles sont faites, en maint

endroit, d'une singulière vase élastique dans laquelle hommes et ehoses s'enfbneent avec célérité ; il convient d'v faire trotter les chevaux à grande allure, si Ion ne veut pas être pris; celui de Segalen et le mien durent à un arrêt imprudent de presque s'enlizer; les pauvres bétes avaient grand' peur et tremblaient, furieusement, de tout leur corps au poil mouillé. Un coup d'éperon nous tira de ce mauvais pas et nous arrivâmes à Tong-kouan avant le coucher du soleil.

Hoiia-yin-miao. 11 septembre.

Je songe à une petite négresse que j'ai connue sur la Cote d'Ivoire. Je songe, en pleine Chine, à cette petite négresse, parce que, devant mes yeux, une branche nue tressaille et que j'avais vu, là-bas, une branche pareille, pareillement dépouillée de sa verdure, et d'une pareille teinte de chaume sombre, tressaillir pareillement.

Je songe à ma petite négresse qui savait si bien rire. — Elle était douce, caressante, et prenait grand soin de son mince corps de bronze. — Toujours, elle restait nue, et je la trouvais parfois, le soir, couchée dans l'ombre chaude de ma tente, n'ayant, pour tout vêlement, qu'un mouchoir

écarlate noué à ses cheveux. — Si longtemps de cela !... Si loin d'elle !... je me souviens...

Hoiia-tcheoii. 12 septembre.

Le temple confucéen de Houa-yin-miao est une noble construction à trois étages. Du troisième nous découvrons une plaine immense, brune, rouge et verte, et, tout au loin, le très glorieux Houa-chan. Cette montagne, au dessin torturé, porte à son faîte un lourd diadème noir dont les lignes sont simples et pures. X mi-hauteur, un nuage effilé se dessine en blanc mat, contre le flanc sombre, comme une ceinture mince, longue et légère.

Le sanctuaire fût-il vide, on y demeurerait néanmoins sans ennui, tant est magnifique sa situation devant le Houa-chan, mais il intéresse par lui-même. — On n'y voit pas de statues lépreuses, point de Buddhas roses qui s'écaillent, rien que des stèles et des tablettes portant des caractères innombrables.

Que ces caractères sont beaux ! Jamais encore je n'en avais admirés qui m'eussent réjoui à ce point, et cependant je ne puis les déchiffi^er ! On y sent une beauté spécifique, malaisée à définir. Cette calligraphie démente finit par émouvoir, on ne sait

trop pourquoi, comme nous émeut, souvent, un croquis plein d'élégance, mais sans signification précise. Cela porte en soi une étrange valeur de mystère, cela veut dire quelque chose, cela représente un son variable, d'une finesse extrême pour nos oreilles barbares, cela nous déconcerte, cela nous ravit. C'est un dessin, c'est une image, c'est la fantaisie écrite d'un fou, c'est la trace que, sur le sable, laisse une patte d'insecte, c'est un svelte tourbillon qui renferme une pensée.

Les Chinois ont habillé de belles légendes l'invention des caractères ; leurs livres en sont pleins, car ils donnent à ce moment du monde une importance sans égale.

Quand Tsang-Kieh, en regardant les signes qui paraissent dans l'écaillé de la tortue, comprit qu'il pourrait enseigner aux hommes à transcrire les objets de la terre et du ciel par une figuration, l'univers entier fut, aussitôt, saisi de stupeur. Pour mieux qualifier sa joie, le firmament laissa pleuvoir de son sein bleu des grains de froment mûr et les ombres des morts pleurèrent, tout un jour. Les bons génies, qui surveillent les actions des hommes, pensèrent que les lois allaient naître avec la tradition, la musique et le souvenir du beau langage, mais les fantômes qui, tout en ne goûtant plus le fruit de la vie, gardent toujours de l'affection pour les hommes pieux, songeaient que le mensonge ne

serait plus porté par les seules brises et que les paroles mauvaises trouveraient à se perpétuer éternellement; c'est pourquoi ils se livraient à la douleur. Et cependant, Tsang-Kieh n'avait fait que regarder avec attention le dos de la tortue qui mangeait un brin d'herbe dans son jardin.

Houa-Tcheoii. 13 septembre.

Il pleut depuis hier. Nous sommes bloqués dans une auberge infâme, toute grouillante de vermine. Les punaises, cancrelats et autres insectes que je trouve dans mon lit me laissent indifférent, mais je n'aime pas les scolopendres aux si nombreuses pattes. Quand l'une d'elles paraît, élégante, longue, rapide et se tortillant de façon malsaine, je prends la fuite aussitôt.

Il pleut avec fureur, avec fracas; il pleut méchamment, rageusement; le vent jette la pluie sur nous comme pour nous faire mal. Ce bruit de ruisseau, le long des murs, ce tambour qui, sans trêve, bat la charge, contre le toit, cette insistance drue de l'eau qui tombe, cette chanson presque musicale de l'eau qui fuit, tout cela finit par m'exaspérer.

Houa-tcheoii. ^^^ septembre.

11 pleut encore ! Il pleuvra jusqu'à la fin des

âges !

Depuis le matin, c'est un défilé de malades hideux, venus pour que Segalen les soigne. Ils attendent dans la cour ; ils entrent, puants, trempés de boue, dégouttants d'eau sale; ils montrent les afflictions dont le ciel dota leur corps; ils toussent, ils crachent, ils se plaignent, ils répondent timidement aux questions posées, ils remercient d'un long salut, les deux poings serrés sur la poitrine, puis ils s'en vont. Leur démarche peureuse est horrible à voir.

Houa-tcheoii. ^5 septembre.

Une maison retentissante de pluie et vermineuse ; une ville presque toute en ruines, depuis la grande révolte des musulmans; un pa3'sage sinistre, demi-noyé; des voyageurs qui comptaient passer en ce lieu vingt-quatre heures et ne savent plus quand ils pourront le quitter; pour les distraire, ce défilé continuel de pauvres gens voués à la mort, qui, déjà, sentent le cadavre et dont la chair est, en partie.

charogne.

N'eiissions-nous pas mieux fait de rester en France ?

Houa-tcheou. 16 septembre.

Il pleut moins. — Nous trouvons un peu d'espoir dans la contemplation de ce ciel qui porte enfin une tache de lumière grise. — Le défilé des malades continue. Après le repas du soir, nous travaillons, nous faisons le tri des notes que le spectacle de la route nous inspira, nous nous communiquons des impressions passées, des souvenirs de nature ou d'art, d'autres souvenirs encore, plus chers, que nous n'avons pas notés sur le papier, souvenirs de France, instants heureux, instants de prix !... et, malgré les gouttes qui tombent, l'heure passe et nous semble charmante.

Houa-tcheou. 17 septembre.

Il ne pleut presque plus. — Vers le soir, un homme demande à nous parler. Il entre et nous supplie, d'une façon d'ailleurs assez pathétique, de le suivre auprès de sa femme qui va mourir. II nous

emmène à Iravers des lacs de boue gluante, mais, sur la route, nous croisons un passant qui annonce brusquement au mari que sa femme est morte. Point d'autre réponse qu'un geste de dépit tragique d'une émouvante sincérité. — - En effet, la femme était morte. — L'homme la regarda quelques instants, sans dire mot, puis il voulut nous accompagner jusqu'à l'auberge, pour nous faire honneur.

Wei-nan-ssien. 18 septembre.

Malgré les averses qui persistent, nous partons, vers neuf heures, et remontons la vallée du Wei-ho. Le pays est couvert d'une boue tantôt liquide, tantôt lourde. D'abord, elle nous éclabousse affreusement, jusqu'au visage, n'offre aucun point d'appui, gicle de tous côtés, fuit sous les sabots des bétes, découvrant soudain des pierres et couvrant des trous inattendus, puis elle s'épaissit comme une gelée, se colle, nous retient et, quand nous sautons à terre pour alléger un peu les chevaux, il s'en faut de peu qu'elle nous déchausse. Impression fatigante que de passer ainsi dans un élément équivoque et traître où chaque pas est un effort. Nous avançons avec lenteur, mon cheval boite, deux mules chargées se

sont abattues. Je m'étonne que nul dommage sérieux ne s'ensuive.

Nous entrons à Wei-nan-ssien, vers deux heures, et trouvons à nous loger dans une maison mandarinale fort convenable par son aspect, mais dans laquelle il pleut encore.

Lin-fong. 19 septembre.

On nous a dit ce matin que nous trouverions, à l'étape, des sources d'eau chaude. Déjà nous nous imaginions l'immonde cloaque que ce devait être; or voici le spectacle sans égal qui charme nos yeux, en entrant à Lin-t'ong : deux grandes piscines de marbre vert où coule une eau Umpide à la température d'un bain très chaud. Nous nous y plongeons avec ivresse. Enfin ! enfin ! on peut enfin se laver ! complètement I sans hâte 1 sans retenue ! Nous en avions vraiment perdu l'habitude. Entrer dans des vêtements propres et se sentir propre soi-même, quelle volupté rare !

Si-nan-foii. 21 septembre.

Un beau paysage nous livre, sans doute, son beau souvenir, mais les aubes se succèdent et le souvenir se désagrège ; il n'en subsiste qu'un peu de cendre, bientôt mêlée à la poudre des chemins. Sur la route chinoise, il est trop de paysages magnifiques, la nature a trop de façons d'éblouir; cela brûle les yeux de voir tant de merveilles successives. Une grande figure humaine semble d'un intérêt plus puissant, plus durable. Le jour où l'on peut la contempler, c'est un précieux bienfait que l'on recueille. J'admets volontiers que les hommes de ce pa3^s aient leurs saints, mais il me faudrait vivre toute ma vie entre la Sibérie et les Indes pour deviner l'authentique excellence d'un saint chinois, et la comprendre, et la goûter, au lieu que notre éducation nous prépare, dès l'abord, à deviner, comprendre et goûter la sainteté d'un homme d'Occident.

Hier, je fus présenté au père Hughes. Je crois que je me souviendrai longtemps de cette rencontre.

Missionnaire catholique, irlandais d'origine, citoyen américain, mais très anglais par ses sentiments politiques et son farouche impérialisme, le père Hughes est, à coup sûr, un saint de qualité. Après tant d'Européens ridicules, bavards et répugnants, le père Hughes nous consolera. Il paraît

vivre comme font les ascètes hindous, d'un grain de riz. Son âge (il a soixante ans, environ) est inscrit, sur la face au teint rouge, par des rides nombreuses, mais une charmante jeunesse brille toujours dans les yeux clairs, jeunesse du cœur, jeunesse de la pensée, et ces yeux sont, en effet, des yeux d'enfant : un peu d'onde bleue animée d'un regard. Parlant de lui, les autres pères se défendent mal de sourire, l'excusent, le traitent de vieux fou. Il se laisse voler par tout le monde et ne vit pas sur cette terre. Du séjour des bienheureux Innocents où il demeure, le père Hughes nous considère avec indulgence et un peu d'étonnement.

La voix du père Hughes est ridicule : la pratique de polichinelle ; ses gestes ont les secousses imprévues des bras d'un pantin de bois; couvert de sa robe chinoise en loques et délavée, il marche courbé, les mains jointes sur la pomme d'un mauvais parapluie de cotonnade ; sa natte est plutôt une excuse de natte : petit cordonnet de soie grise, dont le vent se joue. Les pauvres le vénèrent, les enfants l'adorent ; sa douceur se répand alentour comme une lumière, sa bonté nous parfume. Les bêtes doivent comprendre ses paroles et rien qu'à le voir retenir son souffle, quand il cueille une fleur des champs, on sait déjà la qualité rare de cette âme.

Avant de quitter Si-nan-fou, je demanderai au père Hughes de me bénir.

Ifil

Si-nan-foiL 23 septembre.

Au cours d'une promenade que nous fîmes à cheval, ce matin, j'avais cru reconnaître, dans cette belle silhouette dressée, le berger chinois sans défauts. Debout sur le haut d'une côte, il surveillait ses moutons, couvert d'un long manteau noir. Ce manteau, d'une si singulière noblesse et si étrange, le plaçait en Chine aussi sûrement qu'un burnous place son homme en pays arabe. La pose du berger ne laissait rien à désirer non plus. Les bras croisés sur un long bâton, la tète un peu penchée à gauche, la natte roulée autour du cou, cette attitude, enfin, de travailleur qui se repose, tout concourait à la perfection du tableau très classique et sobrement chinois. — Soudain, il regarda l'horizon, en s'abritant les yeux, puis il rejeta un pan du beau manteau lourd, sur son épaule. Les deux gestes furent admirables. — Je m'approchai pour mieux voir ce berger sans défauts.

(( Sans défauts ?... en ètes-vous bien sur ? » me demanda, le soir même, en souriant, le capitaine C. qui revenait du Kan-sou.

— J'exagère peut-être, répondis-je avec un \)cu de honte, car ce berger chinois fumait des cigarettes

américaines et ses allumettes étaient, il me semble, japonaises, mais son grand manteau noir... »

Le capitaine C. me coupa la parole.

(( Noir ! dites-vous ?... noir et doublé de rouge, avec un dessin, piqué en blanc, au collet, n'est-ce pas ?... Cher Monsieur ! ces manteaux sont en faux poil de chameau, qu'ils perdent, d'ailleurs, rapidement. On les importe à la grosse et ils viennent d'Angleterre. »

Si-nan-fou. 24 septembre.

La cour de l'auberge est vide. — Midi : chacun fait la sieste. Les nattes des chambres sont noires de dormeurs. L'air vibre de mille mouches qui mènent le branle, devant quelques araignées attentives.

Ici, dans la cour, rien d'humain, sauf moi, qui me suis assis à la frontière du soleil. — En face, contre le mur de torchis, je vois un âne et, plus loin, un cochon.

Traînant sa corde détachée, l'âne se promène. Il doit avoir grand sommeil, car, à tout moment, il s'arrête pour bâiller, les yeux clos, les dents découvertes, la tète immobile, tendue sous les oreilles qui battent suivant un rvthme mou.

Le cochon furète et cherche, avec ses narines, je ne sais quelle ordure.

Vous n'ignorez pas, en effet, que le cochon regarde, inspecte et reconnaît à l'aide de son nez. Durant que, de l'œil, il vous contemple, son groin retroussé vous lorgne bien plus exactement... Il s'en faut même de peu qu'il ne vous juge. — Charmant animal ! — Il marche à petits pas et chausse pointu, comme un pied de chinoise, son fin sabot.

L'âne, plus rustique, est non moins attachant. Je le vois qui bâille encore, qui se mordille le genou, qui remue la queue. — Elle ressemble à celle du cochon.

J'imaginais la queue d'un cochon très nue et toute tortillée. Les refrains de café-concert me l'avaient ainsi décrite. Je me trompais. La queue de ce cochon de Chine est noire, poilue, pendante... Celle de l'âne mêmement.

Voici que le spectacle change... L'âne s'ébroue... Le cochon se vautre dans un coin.

Quelques instants, je suis du regard une mouche métallique, valsant parmi des poussières de soleil, mouche bleue^ éperdue en ses tourbillons, et, quand je reviens à moi pour rêver d'autre chose, l'âne s'apprête à braire, et le cochon s'est endormi.

Si-nan-foLi. 25 septembre.

Après avoir un peu flâné par les rues, durant la matinée, nous nous rendons au Tien-tchou-t'an, à la mission catholique. On nous y sert un repas, dont l'excessive abondance est le seul défaut, puis nous allons, en compagnie du père Hughes, à côté, chez les Franciscaines qui dirigent, ici, un hôpital où se réunissent les plus afî"reuses misères de cette vaste ville.

Ces femmes, dès le premier instant, nous charment par leur simplicité. La Mère supérieure paraît encore jeune; sa conversation franche et directe, émeut et divertit, tout ensemble. Elle parle assez durement des Chinois catholiques, inférieurs le plus souvent aux autres, à son avis, et qui semblent croire que tous les biens de la « Sainte Eglise » leur appartiennent, par définition. La foi qui les anime est incertaine, leur morale médiocre ; ils ne se distinguent en rien de la foule. L'un d'eux, pourtant, nous est présenté, qui se fit martyriser avec un beau courage, il y a quelcjues années. C'est un vieux Chinois absolument imbécile, pauvre déchet humain, coulant, tremblant, glaireux. Un instant, la lumière l'a touché, puis il est rentré dans la nuit.

Si-nan-fou. 26 septembre.

Cet après-midi, Segalen a joué quelques passages de Parsifal sur l'orgue des Sœurs. Elles écoutaient avec ravissement.

Je ne trouve pas de mots pour dire la noblesse de ces femmes, leur santé morale, leur divin bon sens. Toutes nous étonnent, certaines nous font presque peur ; celle-ci, entre autres. Je n'imaginerais pas autrement une sainte. Quand je la vis pour la première fois, elle épouillait la chevelure immonde d'un Chinois. C'est presque une enfant, elle marche avec la légèreté maladroite qui doit être celle des anges, elle sourit comme doivent sourire les anges ; des reflets d'étoiles luisent dans ses grands yeux noirs. — Voici que passe une autre Sœur, ancillaire et ronde, qui, à tout instant, est occupée de quelque soin nouveau. Elle s'arrête, nous dit trois paroles, avec un fort accent alsacien, et repart aussitôt. — Voici une Sœur italienne, très bavarde, une fille du peuple, sans doute, à la grosse figure épanouie. Elle demande avec instance à Segalen de lui révéler (( des secrets de pharmacie » ; elle les inscrit sur un aftreux carnet de cuisinière; elle ne se lasse pas d'en apprendre. — Voici enfin une Sœur plus âgée, mince et grande. Je ne puis arrêter son regard. Non pas qu'elle le baisse ou le détourne; elle semble

toujours regarder plus loin. Où regarde-t-elle ? mais, il y a quelques instants, elle berçait un enfant à l'agonie et c'était bien la pauvre petite figure convulsée que surveillaient ses j^eux clairs. Saintes femmes !

Si-nan-foii. 27 septembre.

Ce fut vraiment une visite en enfer.

Dès huit heures du matin, nous nous sommes rendus à l'hôpital des Franciscaines où Segalen compte soigner des malades. — Le temps est brumeux, aujourd'hui, le ciel est sombre. Dans cette grande salle mal éclairée, les plaies offertes, les abjectes maladies dont un corps entier porte les traces évidentes, ces ulcères puants, ces difFormités, ce sang répandu, tout cela, au milieu des gémissements coupés par un cri aigre et mince, tout cela semble, à chaque instant, plus horrible.

L'enfer, vous dis-je !

On ne sait, en vérité, si les manières tranquilles des Sœurs, sans pose, sans affectation d'austérité, sans fausse pudeur, sans apprêt ni bégueulerie, sont un sujet d'admiration ou de colère. D'abord, on se dit que leur présence en un tel lieu est infâme, puis, on voudrait se jeter à genoux.

Si-nan-foii. 4 octobre.

Il pleut, et plus encore qu'à Houa-tcheou.

Ce dont je souflre, en voyage, ce n'est pas du départ et de son déchirement, ni surtout de l'obstacle, ce n'est même pas de la décevante arrivée. — Le départ me ravit, fût-ce un départ de France : les mouchoirs flottants, quelques larmes, ne sont pas pour déplaire, car on aime à se savoir regretté ; quant au départ quotidien, avant l'aube, sous le regard des dernières étoiles, quel délice incomparable ! — Je ne soufl're pas de l'obstacle : un obstacle m'échaufî'e. Devant le mur, le torrent, le fossé, une brute, en moi, se réveille : il faut que je passe ! je passerai ! — L'arrivée, enfin, je la supporte en songeant au repos, mais je souffre, je souflVe cruellement de l'arrêt.

Une semaine de pluie à Si-nan-fou, une semaine de cette pluie torrentielle qui lave le pays, creuse les routes, défonce les frêles toitures et clapote et ruisselle et chantonne d'une ennuyeuse voix, sept jours de cette pluie que j'ai déjà connue me forcent à dire : « Qu'est-ce que je fais ici ? » et pour peu qu'elle ne cesse pas, le spleen des plus mauvaises heures m'accable. Je songe à mon (( chez moi » de

France, aux couleurs de la tenture, à mes livres, à mon fauteuil, aux détails infîmes de ma vie à Paris. J'entends, sous mes fenêtres, le pernicieux autobus et ce fracas m'exaspère comme si je sentais vraiment le tonitruant passage de la grosse béte si lointaine; je remarque, une fois encore, combien ce cadre est mal placé : que ne puis-je le dépendre ! et je pense, tout ému de tristesse, à mon piano qui reste muet, là-bas, sous une couche de poussière.

Oh ! comment tuer le long ennui de ce long jour ? — Jouer aux cartes ? y songez-vous ? Pallas, Charlemagne et Lahire ne sont pas, ici, dans leur royaume. — Plumer des cigarettes ? nous ne faisons que cela ! sans grand profit, il me semble. — Causer ? oui, mais le vo3^age apporte avec lui des soucis qui nous préoccupent et dont nous avons déjà trop parlé : en quel état les routes seront-elles, demain ? pourrons-nous arriver à l'étape ? le torrent est-il encore guéable? — Les sujets moins graves nous sont interdits et ceux-là, même, saurions-nous les traiter ? la pluie ne viendrait-elle pas nous distraire en tambourinant contre les vitres de papier ! — Pour passer le temps, j'étudierais bien l'état de mon âme, mais, si savoureux que soit, à certaines heures, ce divertissement d'oisif, il prend désobligeante figure en devenant un pis-aller.

L'inaction dont on ne peut sortir est odieuse.

Je crois que je supporterais mal de vivre sur un voilier, par calme plat.

Kien-kao-cheu. 6 octobre.

Nous quittons Li-tchouan à sept heures et demie. La route, très belle, monte en pente douce. Les pruniers tachent de vermillon le paysage roux et jaune. Tous les arbres sont vêtus de façon royale pour les fêtes de l'automne. Un peu avant Kien-kaocheu, nous rencontrons une cinquantaine de chameaux à poil long, point du tout miséreux, très patriarcaux, très dignes, bien que chacun soit attaché par les naseaux à la queue de celui qui le précède. Un chamelier coupe la file de loin en loin. Quelquesuns des chameaux portent au cou une grosse cloche; elle sonne comme un bourdon, et ce son, à mesure que l'on s'éloigne, devient très émouvant.

Ta-yu. 7 octobre.

Cette journée charmante a été gâtée par une rencontre que nous fîmes vers midi. Dès le malin, quand nous sautâmes en selle, à Kien-kao-cheu,

l'étape s'annonçait agréable : il soufflait juste assez de brise pour nous tenir en fraîcheur, le soleil rayonnait aA^ec désinvolture, la route semblait bonne et nous avions assuré notre repas en tuant, la veille, une paire de faisans; enfin le village où nous comptions déjeuner nous parut délicieux, avec ses petites maisons presque propres, son ruisseau clair, quelques beaux arbres et, dans le fond, une falaise rouge, tout cela d'un pittoresque tranquille, mesuré, sans effort. Hélas ! nous n'étions pas encore entrés à Yong-chao-hien que nous croisions deux hommes blancs, à cheval, suivis d'une charrette. Il fallut s'arrêter; on ne rencontre pas tant de voyageurs de sa race que l'on puisse les dire importuns et les dédaigner. Avec ceux-ci, nous échangeâmes quelques paroles. C'étaient deux affreux missionnaires américains, maigres et tristes. Leurs yeux ornés de lunettes, leurs figures glabres et rouges, leurs casques coloniaux, leurs souliers énormes, leur attirail, leur allure de pantins osseux, leur voix qui savait être revêche et rude, ou mielleuse, leur démarche, le petit livre noir que portait l'un d'eux, tout en eût fait de bons personnages d'opérette s'ils ne nous avaient, dés l'abord, dés les premières paroles, déplu si vivement par je ne sais quoi de repoussant, d'inhumain, dirai-je de malpropre ? En ces deux frères, on trouvait ce que le jésuitisme

protestant peut donner de mieux. Oh I les vilains bonshommes !

Dans la charrette qui les suivait, couverte d'une bâche de toile, nous vîmes soudain le visage exquis et rieur d'une ravissante jeune femme très blonde et dépeignée, la femme de l'un des « révérends ». Elle était sans doute peu vêtue ou, pour le moins, négligée, car elle ne cessa de serrer contre elle les deux pans de la bâche et je ne pus voir que les cheveux fous, les yeux gais, les joues roses, la bouche ronde aux dents saines, le plus joli menton pointu, deux petites mains faites pour cueillir des fleurs, la naissance, enfin, d'une poitrine modelée pour la damnation des honnêtes gens. Elle riait, la pauvre enfant! elle riait comme on rit en jouant, d'un rire frais, facile et musical ; elle nous regardait, riant toujours ; pour un peu, j'en eusse pleuré !

Ces deux hommes sinistres, emmenant à travers la Chine ce petit bout de femme blonde, cela me rappelait les anciennes migrations des Mormons dans rUtah. Spectacle tragique dont le souvenir nous fera mal... et quand je pense que, cette nuit même, peut-être, l'un ou l'autre de ces croque-morts de l'âme pourra... Oh !

Ping-tcheou. 8 octobre.

. L'impression du voyage, du départ sans retour, je l'avais eue en vous quittant, mon amie; depuis lors, j'ai connu la chevauchée nocturne entre des murs fantômes, bizarrement couronnés de thuyas; j'ai salué l'aube qui pâlit le ciel et subtilise l'ombre; j'ai goûté la peur et le plaisir de vivre le long d'une route qui semblait fuir sous mes pas ; je saurai, plus tard, jouir de la beauté de ces fleuves qui se répandent au hasard dans les plaines et des flamboyants vergers, lourds de trop de fruits; je goûte, chaque jour, le délice de l'instant qui passe et de l'heure qui s'attarde ; enfin, j'ai souvent, à la belle étoile, plongé dans le sommeil comme un plongeur dans l'eau, — mais je ne connaissais pas encore l'isolement.

Oh I cette soirée dans l'auberge de Ping-tcheou 1 Il pleut dehors, il pleut même à travers le toit. Ma lampe éclaire mal. J'appelle... Pas de réponse. Le boy et les mafous dorment... Rien... Nuit noire... et je suis si loin du vrai monde des vivants 1

Je lève vers un angle de ce taudis mon fumeron qui pue... Une araignée y tisse sa toile, des souris grignotent le plafond de papier où se promènent trois cancrelats. Une scolopendre traverse mon lit en faisant mille grâces serpentines et rapides. La

nuit semble avoir des pattes et de petites ailes dures. Autour de moi, grouille, se tortille, fuit, sautille, rampe et court une horde minuscule et malsaine. — Pouah !

La pluie tombe pesamment dans les flaques de boue; une gouttière se vide plus pesamment encore. Deux voix, au fond de la cour, parlent, précipitées, et s'interrompent pour, bientôt, parler davantage...

Mon Dieu ! que je me sens loin du monde ! Mon Dieu! que je me sens loin de Vous!... que tout paraît donc étrange !... Je suis en exil, et les étoiles que, du moins, je pourrais reconnaître, se cachent sous d'épaisses nuées.

Par ma fenêtre, entrouverte sur la nuit, pénètre un filet de brise, tiède et mou, un souffle à faire danser des fantômes....

Je... je commence à avoir peur !

L'isolement ! c'est tout l'isolement ! — Quatre cent millions de faces jaunes autour de moi, et qui me sont, par l'esprit qui les anime, plus étrangères que les arbres d'une forêt, car je crois comprendre les éternelles chansons que le vent fait chanter aux branches, au lieu qu'ici, dans cette forêt d'hommes, je ne comprends rien... et je n'ai pas, comme le petit Poucet, semé la route de cailloux.

Tchang-woii-ssien. 9 octobre.

Nous traversons aujourd'hui des dunes très blondes et des vergers de jujubiers, de poiriers, de khakis. A vingt lis de Ping-tcheou, une pagode assez laide abrite un Buddha colossal, adossé à la montagne, taillé à même le roc et flanqué de deux acolytes debout, peints de couleurs malpropres, figures correspondant aux images de Saint-Sulpice, immondes et caduques, honteuses, sans accent. Nous en vo3'ons trop de ces statues pieuses qui déshonorent un temple. Celles-ci me paraissent tout spécialement abjectes, car le grand Buddha de pierre qu'elles accompagnent a de la majesté.

King-cheou. 10 octobre.

Depuis le milieu d'août environ, nous avons traversé d'étonnants paysages et c'est aujourd'hui seulement que je me décide à tâcher d'en fixer quelques traits. Je n'osais pas, jusqu'à présent; ma stupeur était trop grande, les mots me manquaient, je ne savais que pousser des cris de joie ou bien me taire, la bouche ouverte et les yeux grands. Je me rends compte, hélas 1 que, ce soir, je ne possède pas

plus qu'hier la baguette de coudrier qui fera jaillir cette source de paroles justes, musicales et colorées où l'on puise un perpétuel souvenir, mais, ne fût-ce que pour moi-même, je veux noter d'un crayon pâle et vite effacé, peut-être, le prodigieux aspect de la « terre jaune », les fantastiques formations du loess

chinois.

On m'avait souvent parlé de ce pays étrange, pays d'alluvion, sans doute, mais d'un fleuve d'air ; on m'avait expliqué la naissance de ces falaises faites des poussières accumulées que le vent de chaque jour apporta, et comment les ruisseaux gardèrent leur lit creux dans cette plaine qui se surhaussait alentour, et comment les générations de voyageurs y tracèrent ces sillons profonds, sinueux, minces, qui se ramifient en un labyrinthe. J'avais compris que les habitants de ce (( grenier de l'Empire » vivent dans des maisons creusées sous leurs champs, que le bétail pacage sur le toit des fermes, que chaque chose y est autrement dessinée, autrement construite que dans le reste de la nature; je m'attendais bien à vivre dans un pays biscornu, pays jaune, tout en ravins, tout en gouffres et en remparts crénelés, tout en saillies, en balcons, en galeries, en étagères, en escaliers lourds de récoltes, pays absurde et stupéfiant, grand comme deux fois la France, plus fertile qu'un delta de fleuve et dont le sol s'effrite

SOUS les doigts, oui, je prévo3^ais son aspect déraisonnable, mais ce pays je ne l'avais pas vu.

C'est, avec ses pires excès, tout le romantisme composé en pa3^sage. Bresdin, Doré, ni Delacroix n'ont rêvé mieux. C'est le fjord norvégien en pleine terre, Magellan fait de poudre chinoise, la grotte de Fingal au centuple, la caverne (mais à sec) comme l'a dite Hugo, les latomies de Syracuse, Thèbes d'Egypte et ses hypogées, une ruche immense, à couloirs ouverts, une vraie ruche aux tons de miel, où vivent des millions d'hommes et que recouvre le tapis généreux des moissons.

On m'a dit que ce pittoresque serait fatigant à la longue, que ces architectures conçues par un fou, semble-t-il, exécutées par un autre fou, manquaientde beauté classique, d'ordonnance et de mesure. Peu m'importe I je sais bien que je ne me trouve pas, aujourd'hui, sur les bords de la Seine I Peu m'importe ! ce pays m'enchante par sa variété, l'imprévu de son dessin et son aventureuse frénésie I Ses lignes ont la liberté de certaines mélodies d'orchestre et peu m'importe, pareillement, que la musique de Weber manque parfois de goût, puisque, souvent, elle m'exalte; or, voici l'ouverture du Freyschiitz transposée.

Vers le soir, le spectacle devient plus émouvant encore. Des arbres, débordant les champs supérieurs, se penchent sur le gouffre au fond duquel nous

passons et festonnent du velours de leurs frondaisons une rivière figée de ciel turquoise. Puis, le ciel se fonce, passe à l'indigo, se fonce encore... les astres brillent, plus éclatants, dirait-on, qu'ils ne sont en d'autres lieux. La nuit paraît épaisse autour de nous, dans ce couloir accidenté dont les murailles montent si haut et s'étendent si loin. Les muletiers poussent leur cri rapide et répété : « Koa 1 Koa 1 Koa I » pour avertir de notre passage ; les charrettes se garent de leur mieux dans les alcôves d'évitement creusées dans la falaise, car la route n'est qu'une tranchée étroite, de deux à trois mètres, où l'on se croise mal.

« Koa 1 Koa 1 Koa I » Ombre sans autre lumière que le rayonnement des étoiles, ombre intense où le bruit s'amplifie...

(( Koa ! Koa ! Koa ! » Nous sommes pris par une façon d'ivresse. On ne songe pas au danger, parfois très réel, on boit l'air obscur et frais, on respire la brise noire qui murmure, et l'on se livre tout entier à ces joies.

Ping-leang. 12 octobre.

Cette ville serait-elle uniquement peuplée de mendiants ? Ils abondent partout en Chine, mais jamais je n'en ai tant vus qu'aujourd'hui. En vérité.

les mendiants chinois sont infâmes ! Estropiés pour la plupart ou ne valant guère mieux, oh ! que leur aspect me répugne I A celui-ci manque une oreille, à celui-là, les doigts des pieds ; ce vieillard n'a qu'une jambe ; cette femme, en place de bouche, porte au milieu de la face un trou noir, et cet enfant ne garde à ses mains que tout juste assez de phalanges (si je puis dire !) pour prendre les aumônes.

Dans ce pays, les infirmités passent la limite permise. Visages torturés de lèpre, possédés par des lupus, visages spongieux, coulants, ignoblement fleuris, visages que l'on dirait couverts d'une malsaine farine, visages rongés, troués, taraudés, sculptés en bas-relief, visages qui sont des masques ou qui n'ont plus de traits, on voit tous les visages imaginables et d'autres, d'une horreur que l'on ne saurait pas rêver, même aux Enfers !

Ici, le mendiant est plus laid, plus repoussant, plus nauséabond qu'autre part, et ses haillons, d'un bleu délavé, plus hailloneux. Il ne s'en drape pas, comme fait, dit-on, le mendiant espagnol, et ne sait, comme le mendiant britannique, se donner, avec deux chiffons et trois ficelles, l'apparence d'une misère insurpassée... Il est monstrueux, sans plus. — Sa psalmodie s'apparente, dans une autre gamme, plus nasale peut-être, à la complainte du mendiant de France, d'Italie, ou d'autre part : lamentable, continuelle et monotone. — Sans doute n'y a-t-il

pas deux façons d'implorer. La quête d'un rond de cuivre, qu'il soit penny, sou, centime, cent, métallick ou sapèque, est pareille en tous les lieux du monde. — ^ A ce point de vue, le Chinois ne se distingue pas. Tournez-vous ! regardez, au bord de la rivière, cet homme qui vous implore. Il réunit en lui toutes les vermines et tous les maux, les difformités, les pouacreries, les dégradations syphilitiques et les blessures. Son corps, pauvre de sang et que des champignons recouvrent, doit être habité par les vers. Il clignote, mais ses yeux sont fermés au jour, et c'est à peine s'il peut parler encore. Avec ce qui lui reste de voix, il vous supplie ; maintenant, il salue, il se prosterne; de son front, il touche la poussière. Jetez quelques cuivres dans le petit panier qui l'accoste : en Chine, l'on peut, si facilement, être généreux à bon compte : les sapèques ont peu de poids !... Je sais qu'il est malaisé de s'apitoyer devant l'horrible, mais songez que le dénuement de ce mendiant passager des campagnes est plus grand que la misère du mendiant des villes, car celui-ci (vous l'avais-je dit?) peut se venger du refus d'une aumône en se suicidant à votre porte. — Seriez-vous banquier, mandarin ou prince allié au Fils du Ciel, je vous plaindrais 1 Un pauvre s'est tué à votre seuil !... Partez ! éloignez-vous ! changez de province 1 Vous avez perdu l'honneur. — Il est certains devoirs auxquels on n'échappe point.

Wa-ting. 13 octobre.

La nuit est sombre. Un nuage s'écarte. Une étoile paraît dans ce pan de ciel noir et, soudain, j'entends chanter en moi la phrase de violoncelle du Pellcas de Debussy, à l'instant où s'éclaire la fenêtre de Mélisande. Puis, la mélodie commencée devenant diffuse, le pan de ciel se recouvre et la nuit épaisse continue.

Ling-to-ssien. 14^ octobre.

Les sépultures pauvres me semblent, en Chine, plus touchantes encore qu'elles ne sont en Europe. Ce petit tumulus, avec une pierre levée à son sommet, si délaissé, si provisoire, n'est déjà presque plus rien : une simple boursoufflure du sol ; pleuvrait-il, cette nuit, qu'il s'effacerait, demain, et que la pierre, couverte de boue, disparaîtrait. Certaines sociétés charitables donnent des cercueils aux gens morts sans honneurs, mais elles ne peuvent pourvoir à tout, et, d'ailleurs, combien de fois n'avons-nous pas trouvé des cercueils, perdus dans

un coin de la falaise, et que le prochain orage devait ouvrir I

Depuis hier, je me suis attaché à un pauvre mort que je n'ai jamais connu, mais dont la sépulture était vraiment trop abandonnée. Je refis son tumulus, j'en balayai les abords, et, ce matin, j'y fus jeter des fleurs fraîchement cueillies. M'étant éloigné quelque peu, je vis un enfant du voisinage qui s'approchait à pas de loup. Il s'assit près de la tombe et, prenant les fleurs une à une, les planta dans la terre humide; cela formait un losange de corolles jaunes et mauves.

Geste bizarre I

Ngan-ting-ssien. 19 octobre.

La nuit est très froide; rien ne la réchauffe. Les oiseaux eux-mêmes se sont tus.

Combien de lieues me séparent des villes où dorment mes semblables, des êtres faits comme moi, pareils par la face et par l'esprit ? Cette nuit est très froide. Je m'y sens seul comme en un désert.

Trop de silence ; trop de limpidité...

Qu'une vaste fourmilière d'hommes respire et songe à mes côtés, cjuimporte ! Leur face est jaune

et, s'ils ouvraient leurs paupières bridées, leur regard me serait incompréhensible.

Je suis seul, plus seul d'être plus entouré, plus seul d'ouïr l'innombrable respiration d'un continent qui dort et qui, durant sa veille, ne m'est pas moins étranger.

Quel goût m'a mené jusqu'ici ? Pourquoi désirer le nouveau s'il ne sait vous consoler, dés le jour même où vous touchez à sa rive ? Là-bas, je songeais, durant les soirs d'hiver, à des randonnées héroïques sur des continents baignés par un océan que je ne connaîtrais point. Oui, mais, pareillement, n'ai-je pas rêvé, tout enfant, de triomphales entrées dans des villes conquises, dont je brûlerais les palais et les temples pour construire, là, le palais de ma prééminence et le temple de ma foi ? Ce sont folies germaines. Leur désir est pareil et l'on se retrouve avec la saveur lourde d'une eau croupie, dans la bouche, et, dans l'esprit, une indicible paresse d'agir. — J'ai tant rêvé de ces choses que je ne puis les vivre. Maintenant que l'occasion vient d'accomplir un de ces projets, je n'ai plus, en moi, la flamme qui éclairerait les paysages, qui animerait les formes, qui, dans la statue, me montrerait l'âme de son sculpteur et, dans cette pagode, la présence de son dieu.

J'ai poussé la porte de l'auberge et me promène sous les pins : le sommeil ne venait pas.

Ah ! quelle nuit !

Savourons le lait de la lune. Dans cette atmosphère un peu dure et coupante, précisons nos pensées. — Un arbre, devant moi, se profile contre le ciel pâle et penche, vers un rocher, des rameaux ténébrelix. — De cet arbre penché, de ce rocher livide, je ne détache plus mes yeux. Ils animent l'heure. Ils la vivifient. Je les aime. Ce pin a toute la précision d'un phénomène. Il se dessine nettement. Je le vois, détaillant chacune de ses branches, la moindre de ses aiguilles; et ce rocher livide, bleuté par un reflet du ciel et dont on sent que la matière est luxueuse et fondamentale, je l'aime pour ce qu'il porte en lui de mystérieux. A cet instant, il me représente fébauche d'un temple, le lieu de naissance d'une statue. — Voici qui m'est proche. L'arbre et la pierre me sont fraternels. Quelques pas encore, et cet arbre me protégera de ses branches. — Non, je m'arrête. — Un homme est couché sous le noir feuillage, dans un coin que n'atteint point la lune. Il dort. Ce doit être un ouvrier des champs qui, son travail fini, n'a pas eu le courage de rentrer en son hameau trop lointain, et qui, bien que la nuit fût fraîche, s'est étendu près du lieu de sa peine. Il ne me heurte pas dans ce paysage; il lui convient; je l'adopte et, peu à peu, ma sympathie s'étend à son toit que je devine, là-bas, dans la vallée, ombragé de pins et tourné

vers l'orient, à ses enfants, à sa famille, à sa province, à ses aïeux, à leurs usages, à ce qui demeure pour moi de secret en eux et d'incompréhensible.

Je me complais à goûter le fruit de cette science nouvelle et ma complaisance s'étend, elle suit les fleuves, s'épanche sur les plaines inondées de récoltes, se recueille dans les pagodes à tuiles jaunes, serpente dans les parcs impériaux, va s'éteindre sur les bords du Pacifique palpitant.

J'aime la Chine entière; je la comprends, un instant, jusqu'en ses monstruosités, jusqu'en ses écarts, jusqu'en ses ignominies. Je l'embrasse d'une étreinte d'adorateur auquel son dieu vient de se révéler et, sous la garde de l'éternel Dragon et du Phénix plein de sagacité, je me couche près de la pierre livide qu'une branche recouvre, non loin du laboureur sommeillant, et je sommeillerai moimême, dans cette nuit très froide et très pure.

De Lan-Tcheou à Tchong-King.

Lan-tcheou. 23 octobre.

M'y voilà donc, dans ce canton lointain que je m'étais fixé comme but I Voulant rêver d'aventures, j'avais ouvert mon atlas sur le plus grand des continents et, par jeu, tout au hasard, j'avais piqué la page, parmi les fleuves, les villes, les montagnes...

Je regardai le petit point noir.

(( Heureux, pensai-je, qui peut se trouver là, ayant vécu dans le bruit que font les hommes de son pays I »

Sans cesse, j'y songeais, ne quittant plus la carte des yeux et revenant toujours à ce petit point noir. Puis, je voulus connaître ma ville, au nom double et bizarre, je m'intéressai à elle, je sus bientôt tout son passé, son plan, ses monuments et leur structure; certain arc de triomphe me plaisait fort.

et deux lions sculptés, en pierre. Ma ville I les voyageurs me la décrivaient dans leurs livres, ils m'en disaient l'exotique élégance.

A Paris, un soir que je révais d'elle, j'entendis quelqu'un prononcer son nom. Il revenait de ces contrées... L'avait-il vue ?...

« Je l'ai habitée, répondit-il, trois jours durant. Tous ses arbres étaient en fleurs; elle embaumait comme une femme I

— Arrêtez I m'écriai-je. Moi aussi, je veux la voir I Dans ses murs, je serai tranquille ; là, seulement, je trouverai la paix, la paix elle-même, souriante et couchée sous des frondaisons d'or ! Je veux la voir, pour être heureux. »

M'y voilà donc, dans ce canton du monde que je m'étais fixé comme but I Mais, devant que je n'y parvinsse, la paix était partie. Je ne retrouvai que moi seul, l'homme d'hier trop bien connu. Oui, la ville embaumait comme une jeune chair, toutefois ce parfum m'était familier !

Oublier par le voyage ? quelle chimère I — Mourez plutôt ! — On emporte son amour comme une plaie, que, chaque matin, l'on avive et sur laquelle, chaque soir, avant l'heure des rêves, l'on verse du poison....

Lan-tcheou. 24 octobre.

Noble et simple, très libre dans ses paroles et très digne, d'une gaieté un peu sardonique, d'une verve inépuisable, le Père Patrice nous séduit, dès le premier abord, par son accueil chaleureux. Il a trente ans. De magnifiques yeux bleus éclairent un visage fin et glabre. Il n'a pas quitté Lan-tcheou, depuis sept ans qu'il s'y trouve. Il s'habille à la chinoise. Sa façon me plaît de répondre tout droit aux questions qu'on lui pose. Il semble content de causer avec des hommes blancs. Il est sinophile en principe, mais parle bien durement des Chinois, moins pourtant que des Européens qui passèrent à Lan-tcheou. — Belges, Allemands, Russes, Français, tous étaient pétris de la même farine ; gens grossiers, indélicats et brutaux.

Je vois dans un coin de sa chambre un pauvre violon, pendu et qui s'ennuie. Nous parlons au Père Patrice de musique.

(( Ah 1 nous dit-il, entendre ne fût-ce que deux instruments jouant ensemble I quelle joie ce doit être 1 II y a six mois, vous entendiez, à Paris, un orchestre, la voix nombreuse d'un orchestre I Quand je joue, la voix grêle de mon violon a toujours l'air de se plaindre I »

Et il nous rappelle des souvenirs. Le Père,

dans ce pays dont la musique lui est incompréhensible, garde jalousement en sa mémoire des quatuors entiers de Beethoven et, ne pouvant les réentendre, il les repense; alors, ses yeux se ferment et, d'un geste, il demande que l'on se taise.

Lan-tcheoii. 25 octobre.

Nous avons déjeuné au Tien-shou-t'ang, avec le Père Patrice. Le repas fut amusant et ce délicieux homme nous parla ensuite de la Chine. Il est professeur à l'Université chinoise et conte ses ennuis avec beaucoup d'humour.

Les élèves viendront l'écouter quelques temps, puis ne viendront plus, et reparaîtront, de nouveau, sans que l'on s'y attende. Quelques anciens, que l'on n'avait plus vus depuis un an, seront très assidus pendant six jours. Cela fait de singulières échelles d'ignorance et le temps perdu ne se compte pas.

Ces gens ont parfois des idées surprenantes. Des deux classes, l'une était un cours supérieur, l'autre un cours élémentaire; le Père donnait, à chaque copie des deux cours, une note allant de un à vingt. Jamais il ne put faire comprendre à ses élèves qu'un 18 marqué sur une copie de la classe élémentaire n'indiquait pas un mérite plus grand

qu'un 17 de la classe supérieure. Il en fut réduit à noter les unes, de 0 à 10 et les autres, de 10 à 20.

Certains bons élèves font preuve d'application, parfois, mais ils n'ont pas le sens de la grammaire et il est presque impossible de le leur donner. Il en va de même pour les premiers éléments. B se dit bé. A se dit a. Voilà qui semble compris. Et comment se dit BA ? Ils répondront Co ou Li ou n'importe quoi d'autre. Ils croient encore que le singulier et le pluriel sont des qualités qui se rapportent à l'essence de l'objet simple ou multiple. Ils ne saisissent pas davantage la valeur.

Les concours sont surtout des concours de tricherie. Un professeur japonais, ayant voulu empêcher cet usage, fut renvoyé. Celui-là enseignait la philosophie sans savoir le chinois. Son cours était traduit à mesure. Quels pouvaient être les résultats d'un pareil système ? — Enfin, ceux qui examinent les copies des concours n'en savent pas plus long que les concurrents eux-mêmes.

Et le Père Patrice conserve toute sa gaieté, tout son bon sens, toute sa charitable bonhomie au milieu de ce monde étrange, et le Père Patrice ne se plaint pas.

Lan-tcheou. 26 octobre.

Le métis est toujours un être un peu effrayant. Celui du nègre et du français nous est connu. On m'a fait voir celui du luxembourgeois et de la chinoise. Je me souviendrai de son apparence, car c'est un singulier individu. Lourd, épais, massif; des mains d'ouvrier, par la forme, d'enfant, par la taille ; un corps charnu, pâteux, tout rond. Je viens de dîner avec lui; il se montre assez convenable, je l'accorde, mais, de temps en temps, il laisse échapper des mots malheureux. « Nous autres. Européens )) est son expression favorite.

Son père avait une douzaine d'enfants et en adoptait de temps à autre. Sa progéniture lui composait ainsi une manière de collection. Il en était fier comme un autre serait d'une vitrine de bibelots. Il débuta dans la vie comme domestique de séminaire, là-bas, dans son pays, et mourut, ici, homme important et respecté. L'an dernier, son fils se promenait encore dans les rues de Lan-tcheou, coiffé d'un chapeau haut-de-forme. Il affirmait ainsi son origine. Il se contente aujourd'hui d'un chapeau melon. Il cause avec abondance, de tout et de n'importe quoi. Si fort que je m'en défende, cet homme de sang mêlé m'inquiète et m'horripile. A côté du Père Patrice, d'une si grande noblesse, d'une si belle gaieté, il fait

vilaine figure. Vers la fin du repas, il m'épouvante en disant :

(( Je compte aller en Europe l'an prochain, je ne manquerai pas de vous rendre visite. ))

Terrible promesse I II l'oubliera, peut-être, et peut-être encore, daignera-t-il mourir avant l'hiver. 11 tousse, et, malgré sa forte carrure, semble assez mal en point.

Lan-tcheou. 27 octobre.

(( Les Chinois chrétiens ? Vous voulez que je vous en parle ? Heu ! heu !... le sujet n'a rien d'admirable 1 Les protestants ont ici huit fidèles, eux-mêmes, en comptant leurs femmes et leurs filles, étant aussi au nombre de huit. Quant aux Chinois catholiques, j'en compte environ deux cents, mais ils étaient deux cents au temps de Kang-hi et, depuis lors, notre petite Eglise n'a guère augmenté. Croyezmoi, il n'est pas facile de convertir un Chinois : la précision de ce qu'on leur enseigne les déroute. De plus, ils trouvent toujours à citer quelque chose d'analogue, dans leurs livres. La nouvelle version leur parait très acceptable, assez habile, ils iraient jusqu'à dire... amusante ! Dès lors, l'influence de

celui qui prêche est plus forte, sur eux, mille fois, que la vérité de ce qu'il prêche.

(( D'ailleurs, la vérité, à leur avis, est chose confuse. Chez un enfant, le mensonge paraît être une ruse gentille, une élégance bien plutôt qu'un défaut. Tout ce qu'un Chinois apprend demeure à l'état vague. (( Il y a dix commandements. — Pourquoi dix, plutôt que dix et quelques autres ? » Je vois là une habitude de leur esprit. Un Chinois vous dira qu'il a trois ou quatre enfants, que, sur cette table, deux ou trois objets sont posés. Manières de s'exprimer, locutions, sans nul doute, mais néanmoins locutions significatives.

(( Parfois, je m'étonne encore. J'accours, un soir, chez un vieux chrétien moribond, pour lui donner les sacrements et lui demande, espérant une réponse édifiante, ce qu'il désire le plus : « Un plat de vermicelle, me dit-il, très chaud, avec beaucoup de piment rouge. » Puis il meurt.

(( Que voulez-vous ! on finit par s'y habituer I »

Lan-tcheoii. 28 octobre.

Le Père Patrice collectionne les pensées, les dictons, les proverbes chinois. Il m'a permis, hier, d'en parcourir la liste, et j'ai été effrayé de voir

quelle large place y prenaient les sentiments de mysoginie. Le Chinois serait-il peu galant ? Qu'il dise : une femme laide est un trésor dans la famille, ou : l'homme est dominé par le souffle et la volonté, la femme par le sang, ou bien encore : voyant de la soupe, la femme parle de soupe, voyant de la pâte fdée, elle parle de pâte fdée, cela n'est qu'amusant, bien que banal, mais j'aime moins : une femme peut coucher avec un homme dans le même lit, son cœur n'en reste pas moins caché dans son ventre, et pas du tout : après trois ans de veuvage, l'homme devient fort comme un cheval hongre, et la femme si maigre qu'on la dirait raclée avec un couteau.

L'amour fraternel se manifeste dans ces dictons : un frère qui meurt, c'est une aile coupée, pourtant, l'épouse y reçoit encore son coup de griffe : quand la femme meurt, c'est comme si vous changiez la manche de votre habit. Il en est qui dénotent une observation assez curieuse : l'homme est un râteau, la femme est une boîte; d'autres qui sont méchants, sans plus : une jolie femme est comme un ver qui fait venir les oiseaux au fruit, ou bien : la bouche de la femme est un boisseau sans juste mesure, mais je prise infiniment ce dicton-ci : la langue d'une femme s'augmente de tout ce qu'elle ôte à ses pieds. En me montrant son anthologie, le Père Patrice ne cessait pas de sourire.

Lan-tcheoii. 29 octobre.

Le Père Patrice tient à nous faire connaître M. Jérôme Li.

On le cite en exemple : il a toutes les vertus. C'est un homme du monde ; il connaît l'Europe et ses usages, et ses plaisirs. Ce Chinois catholique est un Parisien. Il fut apprécié sur le boulevard, mais on l'estime aussi dans son pays natal. Interprète de S. E. le Vice-Roi de la province, professeur, diplomate, savant.... quoi d'autre encore?... il aspire à de plus nobles fonctions.

Je veux bien le voir... Un Chinois d'Europe ?... j'imagine mal ce produit. — Mais, d'abord, pourquoi Jérôme, au lieu de Jean, Arthur, Louis ou Jacques ?... Le nom fut choisi, nous dit-on, par son père, un vieux chrétien, au hasard du calendrier.

(( Quoi ! s'écrie le Père Patrice, vous vous étonnez ? J'en ai rencontré un qui s'appelait Capharnaûm. Ce nom se trouve dans l'Ecriture; peu importe qu'il désigne un village !... Et que pensez-vous de Bethsaïda ? Les Jérémies abondent ; Ezéchiel est banal, bien que de prononciation malaisée.... mais écoutez ceci : je connais un Chinois qui se nomme Verbum ! Vous avez bien entendu ?... Verbum !... On ne saurait aller plus loin. »

Revenons à Jérôme Li. — Le voilà I correct en sa robe de cérémonie, belle, mais sans éclat, neutre comme un habit noir. Dès l'abord, il me stupéfie 1 Je ne trouve plus le Chinois plein de courtoisie que j'avais accoutumé de voir, dont les manières sont affables, la conversation subtile et délicate. Celui-ci parle trop bien le français, le parle trop fort, le parle trop I Son langage est pur, oui, mais il discourt comme ferait une machine à coudre, comme tourne une toupie... Cela est très effrayant I On dirait que la phrase se déclanche par un procédé mécanique. Les mots sortent avec une abondance, une rapidité, une précision qui déconcertent, détachés, nets et pressés comme des grains de riz.

Qu'il se taise 1 de grâce I qu'il se taise !

Oh I cette bouche chinoise qui parle ma langue !

Wa-kouan-hien. ^" novembre.

Le départ, ce matin, fut malaisé. Enveloppés de manteaux, car il fait un froid dur, nous sautions d'un pied sur l'autre, en attendant nos mules, devant leurs bâts chargés et ficelés. Elles arrivèrent une heure plus tard. Nous pouvions nous croire au bout de nos peines quand l'une de ces bètes, une fois sous le faix, se livra soudain, dans la cour de l'auberge, à

une danse giratoire et vésanique, très propre à semer l'épouvante. Elle semblait, en vérité, prise de folie, lançant ses quatre membres, de droite et de gauche, avec des déhanchements imprévus, des courbes de caricature, se cabrant, faisant la belle comme un chien fait le beau, puis esquissant un saut de mouton que suivait une ruade, et tournoyant à la façon des derviches pour, aussitôt, recommencer, de nouveau, tout son divertissement. Aurions-nous donc hérité d'une mule foraine, harcelée, tout à coup, par des souvenirs de haute école ? ou bien cette bête osseuse et sans grâce contient-elle (métempsychose étrange !) l'âme d'une vieille dame saoule qui se remémore ses ivresses d'antan ? Elle finit par s'apaiser et nous pouvons partir.

La sortie de Lan-tcheou est très belle. Du flanc de la colline où nous sommes, on voit la ville entière dessinant par son contour le caractère de la longévité; dans la plaine, les feuillages d'automne chatoient et, tout autour, veillent de hautes montagnes nues d'une noblesse austère, — Nous passons plusieurs petits gués; le temps est radieux, des buissons pourpres et roux aminent le décor. Sur les flancs du vallon qui serpente à notre gauche, de minces peupliers d'un jaune vif concertent délicieusement avec des poiriers rouges; seul, le thalweg reste vert par ses broussailles, et tout cela chante comme une musique.

Nous entrons, à quatre heures, dans le village de Wa-kouan-hien, où nous coucherons. On nous a dit, avant-hier, que ce village fut, il y a quelques semaines, illustré par un crime, l'assassinat d'un touriste européen. Pour l'instant, il paraît assez calme et l'on nous y reçoit très pacifiquement. Les indigènes se livrent à des travaux de poterie : larges plats ronds, cuvettes basses, jarres pansues, vernissées en noir. Flânant de ci, de là, nous découvrons enfin, dans une boutique, un potier dont le muffle chafouin a vraiment vilain aspect. Cet homme aurait bien pu commettre un crime; cet homme a peutêtre.... De là à proclamer que les habitants de ce village, où le sang d'un Européen coula, ont une sinistre figure, qu'ils sont prédestinés au crime, qu'ils sont des criminels-nés !... mais, une fois installés dans une paisible auberge, nous apprenons que le lieu du méfait se trouve plus loin, beaucoup plus loin, sur la montagne I

Le froid augmente, le froid devient cruel. Nous nous endormons, vêtus de nos beaux manteaux fourrés, chaussés de bottes chinoises, coiffés de bonnets chinois. Je soupçonne, au demeurant, ces derniers d'être en « chat ». On nous les vendit sous une autre appellation, plus noble, plus rare, mais nous sauverons la face en parlant de (( chat sauvage ».

La-ma-ling. 6 novembre.

Ce matin, nous quittâmes Louo-kia-ma par un temps très pur; l'air était léger, la brise faible; notre route, qui serpentait assez follement au pied des montagnes neigeuses promettait néanmoins des étapes faciles; une chasse abondante nous mit en belle humeur et, pour un peu, nous eussions chanté.

Si l'horizon resta clair, jusqu'au soir, le faisan nombreux et le paysage splendide, les chemins, par contre, changèrent bientôt d'aspect; ils gagnèrent beaucoup en pittoresque, mais devinrent malaisés. Ce furent, d'abord, d'étroits couloirs entre les hautes roches, des montées rudes, un lacet caillouteux devant de magnifiques décors abrupts, et, dans le fond, la côte rouge et grise, tachetée de neige, menant à la pente du Kien-lun, blanche avec des reflets roses. — Nous passons par des endroits singuliers : au-dessus de nos têtes, la falaise fait ventre, sous nos pieds, le torrent rebondit et chante ; quant au sentier que nous suivons, il est suspendu sur un gouffre, porté par des troncs d'arbre enfoncés dans le mur rocheux et sur lesquels furent posés un peu au hasard, semble-t-il, des planches recouvertes de terre et de pierraille. Nous ne souffrons heureusement du vertige ni l'un ni l'autre, car nous nous

promenons sur le balcon, sans garde-fou, d'un troisième étage, balcon de soixante centimètres de largeur, peu solide, inégal, troué par endroits, coupé de fissures que l'on distingue à peine, tandis que, tout en bas, le torrent s'amuse, — et nous sommes à cheval.

D'heure en heure, la montée devient plus dure. Précipices, brusques changements de décor, énormes blocs éboulés, cascades bruyantes qui lavent le chemin, larges failles, tout cela passe devant nos yeux et ce romantisme nous paraît excessif, à la longue. Vers quatre heures, nous entrons dans le brouillard, puis le dépassons pour trouver un ciel de cuivre, très bas, très lourd de neige. Tout au sommet du col, notre petite troupe rejoint, à travers une rafale blanche, des muletiers qui vont au même village que nous. La descente est longue, nos bêtes sont lasses, il fait bien froid. Nous arrivons enfin, dans une nuit opaque, à l'auberge de La-ma-ling, un hangar en plein vent d'où il faut déloger des mules et des cochons.

Tchong-tsai-ki. 7 novembre.

Parmi nos domestiques, il ne me reste à j)arler que de Yang, l'interprète, et de Koei-Tch'ang, le

cuisinier, mais je n'ai plus pour Yang les sentiments d'un maître; plutôt ceux d'un ami. Je veux l'étudier encore. Quant au cuisinier, au mystérieux cuisinier, voici :

Son nom signifie « Précieuse Lumière », ce qui ne laisse pas d'étonner un peu. J'imagine mal un valet de chambre parisien s'appelant (( Splendeur du Jour )) ou le concierge de ma maison se dénommant (( Aube Tendre ». C'est un homme singulier, à la fois très inquiétant et très digne. Un sourire évasif passe, repasse, disparaît, vient renaître sur son visage, sans que l'on sache, au juste, si Koei- Tch'ang sourit de la bouche ou des yeux et ce que (mépris, ruse, gaieté ?) ce sourire signifie. Rien ne l'émeut, rien ne l'attriste. Il paraît toujours de bonne humeur. Il est l'ami de tout le monde. Fort élégant, il se distingue des autres domestiques par sa tenue, sa propreté scrupuleuse, des mains longues et soignées, une apparence (( fin de race ». Je le crois peu honnête, mais il nous vole avec une parfaite discrétion, une réserve qui sauve les apparences. Jamais il ne se laissa prendre en faute. Koei-Tch'ang se dit catholique. Il doit l'être modérément. Je ne l'ai jamais vu se rendre à la messe, ni manifester le moindre désir d'accomplir ses devoirs religieux. Sa cuisine est passable.

A Péking, nous avions aussi un coolie pour les gros travaux. Sseu présentait la plus belle image

que l'on puisse concevoir de l'imbécile pur. Il semblait agir comme une poupée lente que seuls déclancheraient les grands éclats de voix. Pour lui faire entendre un ordre, il fallait le hurler à ses oreilles. Il se mettait alors en action et nous obéissait, tout au rebours du bon sens et de nos volontés. Nous le congédiâmes dès Pao-ting-fou. Sans mauvaise intention, il nous eût, un jour, le pauvre diable, jetés par maladresse dans un précipice et se fut, ensuite, grandement étonné de notre trépas.

Tclia-pou-yi. 8 novembre.

Nous partons à dix heures, par un temps gris, doucement lumineux, et remontons la Tao-ho entre de nobles collines et de beaux fragments de terre jaune. Nous retrouvons le loess avec plaisir. Faisans, sarcelles, canards abondent; la brise est fraîche, le pa3^sage aimable. Le Tao-ho coule à pleins bords, en décrivant des courbes majestueuses. Nous finissons l'étape par un trot allègre, sur bon terrain, tandis que le jour s'achève dans les splendeurs atténuées d'un crépuscule gris, vert et mauve. Ces heures sans accidents nous ont semblé tout particulièrement douces.

Min-tcheou. 9 novembre.

Nous suivons, sur de hautes falaises, la rive droite du Tao-ho. La vallée s'évase. Après avoir traversé de nombreux torrents qui font marcher des moulins, nous atteignons, vers une heure et demie, Min-tcheou et nous nous rendons à la mission protestante. Le Révérend Arnholm et son épouse Hilda nous y reçoivent. Lui est un géant lourdaud, mais aimable; elle, une gentille ménagère sans importance. Ils insistent beaucoup pour nous retenir à dîner, car, depuis sept ans, ils n'ont vu que trois fois des figures européennes. L'invitation a tant de bonne grâce que nous acceptons aussitôt.

Dans cette maison, si proprement tenue, nous fûmes surpris par une façon d'exotisme à rebours : nous trouvâmes là des carreaux aux fenêtres (entendez bien, des carreaux de vitre I), un poêle, une bibliothèque (celle-ci, peut-être un peu sage, par son contenu), des fauteuils, enfin, rembourrés et commodes. On nous servit un thé de Ceylan avec du vrai lait d'une vraie vache qui nous fut présentée, et tout était à l'avenant.

Singulière impression, par laquelle je me laisse naïvement émouvoir : car nous voici transportés, soudain, dans un petit carré d'Europe, une cellule réservée que toute la Chine entoure.

Je savais d'avance que le dîner serait servi sans vin. Or, j'étais à peine assis, que je vis, avec stupéfaction, devant moi, un verre plein d'un liquide rouge qui paraissait bien être du porto. Je voulus boire... Hélas !... du porto I non pas, mais un composé suédois (nos hôtes sont des Suédois américanisés) de fraises, de framboises et de crème. A dire le vrai, j'ai bu des mélanges pires.

Le reste du repas fut très honnête (sauf un canard brûlé); nos hôtes se montrèrent charmants; vers dix heures nous déclinâmes l'offre de coucher sous leur toit et le Révérend Arnholm nous accompagna jusqu'à la porte de la ville, car notre auberge est située dans les faubourgs.

Tan-tch'ang. ^^ novembre.

Belles vallées, temps radieux; l'automne est au même point de splendeur que dans le Kan-sou, il y a quinze jours. Nous devons avoir franchi, aujourd'hui, la ligne de partage des eaux qui sépare le Hoang-ho du Yang-tzeu, puisque nous longeons un petit torrent qui coule vers le sud. Le petit torrent en reçoit d'autres et grossit; il grossit même beaucoup; cela devient inquiétant, car nous nous sommes trompés de route et suivons la rive droite, tandis

que nos mules se sont engagées sur la gauche.... Comment traverserons-nous ?

Beaucoup de gibier, mais nous avons laissé nos fusils dans les bagages. Une très impertinente sarcelle vient nous narguer de près. Nous la poursuivons à coup de revolver; elle se moque de nos projectiles, s'envole, tourbillonne et va se poser plus loin. Nous insistons, elle persiste ; la colère monte en nous, elle n'en a cure; nous fumons de rage, elle se rapproche encore, semble nous faire la nique et s'envole enfin, pour de bon.

La nuit tombe, le vent fraîchit; le sentier descend dans le lit caillouteux et large du torrent. Nous voyons le village d'étape, là, sur la rive gauche. Il faut passer. Les premières tentatives restent vaines : le torrent est trop profond, trop rapide; aucun endroit ne paraît guéable. Déjà notre mafou a tenté l'aventure, mais son cheval tombe dans un trou, aux trois quarts du passage, et revient sur la rive droite, la bride rompue, tandis que lui-même, trempé jusqu'aux os, traverse malaisément, bien qu'il soit bon nageur.

La nuit s'épaissit: nous perdons patience; nous remontons le torrent, de quelques mètres, nous nous y jetons, tout au hasard ; or, le ciel veut que nous rencontrions un gué, où, d'ailleurs, l'eau nous vient au ventre, mais nous atteignons la rive gauche. — Mouillés et grelottants, il nous reste encore à gravir,

dans l'ombre, une falaise, puis à trouver nos mules, nos bagages, nos gens. Personne ne les a vus, dans le premier faubourg où nous entrons, personne ne les a vus, dans un second, nous poussons plus avant. Voici enfin une vaste auberge, assez propre, où tout est déjà préparé pour nous recevoir. Un feu de bûches flambe, on nous offre du thé chaud....

Nous célébrerons ce gué mémorable en nous accordant un jour de repos à Tan-tch'ang.

Tan-tch'ang. 12 novembre.

Nous nous réveillons, à onze heures, encore moulus par nos aventures d'hier, et décidons de n'entreprendre aucun exercice violent jusqu'à demain. L'après-midi est donc consacrée à la rédaction des notes que nous griffonnons chaque jour et notre repas du soir à un très succulent civet de lièvre.

T'ong-t'ong. 13 novembre.

Où coucherons-nous, aujourd'hui ? Les renseignements que l'on nous donne sur l'étape du soir sont un peu vagues et le sentier que nous devons

suivre semble bien mauvais, bien étroit, bien incertain. Le paysage, par contre, nous dédommage par son étrange beauté. Tout est vertical, dans ce pays que l'on dirait ouvert, à coups de hache, en hautes coupes parallèles. D'énormes quartiers de roc se sont éboulés dans le lit du cours d'eau, laissant à nu le flanc de la montagne, veiné comme du bois par de larges stries noueuses et retordues d'un brun rouge éclatant; décor chimérique s'il en fut jamais, qui nous eff'are à ce point que nous descendons de cheval et restons assis au bord du sentier, les pieds ballants au-dessus du gouff're, silencieux et les yeux grands ouverts, comme deux enfants ébahis.

King-chouei-kia. lA novembre.

Le ciel sera bleu jusqu'au soir. Nous suivons les gorges du Hei-chouei, tantôt sur la rive droite, tantôt sur la gauche, par d'invraisemblables sentiers muletiers assez horrifiques. Passages et ponts en étagères, ravins inattendus, pentes caillouteuses et traîtresses, nous goûtons toutes les joies offertes par ce pays dont le moins que l'on en peut dire est qu'il nous paraît bien accidenté. A la tombée du jour, nous arrivons au confluent du Hei-chouei et d'un aflluent. Barrée par le massif du Chagolo, la

rivière tourne brusquement vers l'est, en un coude splendide. Le village où nous coucherons est, à sept lis plus loin, en avancée sur le fleuve grondant, mais quand nous arrivons à King-chouei-kia, nous ne trouvons qu'une auberge enfumée et sordide. Un trou dans le toit donne constamment des douches d'air glacé. Voilà qui promet une nuit agréable.

Hia-heoii-tzeii. 15 novembre.

En longeant toujours le massif du Chagolo neigeux, nous suivons la rive gauche du Hei-chouei. Le gibier est abondant : oies roses, canards et sarcelles. Vers midi, nous croisons un petit mandarin. Pour la cession de la route qui, par extraordinaire, est aujourd'hui assez large, il se produit un pugilat avec gesticulations, protestations, hurlements. Tout cela nous est connu; on n'y prête plus grande attention. Segalen relève à coups de pied un de nos muletiers qui s'est couché par terre et pleure et gémit sur des notes aiguës, en se tenant le ventre. Un des soldats du mandarin l'a battu, affirme-t-il. Encore une scène d'opérette. Nous passons d'ailleurs sans difficulté.

Ne pouvant gagner Che-men, on couchera, ce soir, à Hia-heou-tzeu, mais il faut déloger de chez

lui un habitant, car l'auberge est pleine. Nous faisons, avant de nous coucher, une triste découverte : notre provision de café s'épuise; il n'en reste plus que pour deux jours. Voilà qui est plus grave qu'une souffrance morale, même très vive. Cette tasse de café chaud, que nous buvions à l'aube, avant de sauter en selle, par quoi la remplacer ?

Kiai-tcheou. 16 novembre.

Nous avons rencontré, il y a trois jours, un Tangoute qui vendait des khakis. Cet homme se fît fort de nous conduire en sept jours à Song-p'an dans les marches tibétaines. La chose n'était pas invraisemblable, pourtant nous le surprîmes en flagrant délit d'ignorance dès que nous lui demandâmes des précisions. Il fut donc congédié, mais, depuis lors, cette idée de voir ne serait-ce que les franges de ce beau tapis de neige que doit être le Tibet, nous hante, tout le long du jour, et c'est aujourd'hui seulement que nous avons renoncé à tourner vers l'ouest. En passant par Song-p'an, nous n'eussions gagné que de voir une ville très connue et de nous faire, du Tibet encore lointain, une idée absurde, comme toutes les (( idées frontière )). Ce pays, nous l'imaginerons, plus tard, dans toute sa

splendeur, par le livre que mon ami Jacques Bacot en rapportera. — Descendons vers le sud. Les premiers mûriers nous apprennent que le Sseu-tchouan ensoleillé n'est pas loin.

Tang-ping-tze. 23 novembre.

Ces jours-ci, la route eut des ressauts, des ravinements, des trous et des fossés inattendus. D'ailleurs, tous les transports semblent se faire à dos d'homme. Le sol se délite, constamment, en larges moellons plats et minces dont les pa3^sans recouvrent leurs maisons. Petits gravats qui filent sous le pied, dalles glissantes, pierres traîtresses, tout semble vouloir nous jeter dans la rivière qui chante et se divise sur les roches pointues. Sans nul répit, nous montons, nous descendons, nous passons des obstacles et ne trouvons jamais cent mètres de plat. Les ponts suspendus, faits de planches, basculent sur des tiges de fer qui n'inspirent pas confiance. Le sentier que nous suivons est accroché aux parois dangereusement lisses de la montagne, au-dessus d'un gouffre sombre.

A chaque instant, nous sautons des torrents vert clair qui se jettent dans le Hei-chouei dont le cours est déjà boueux. Notre grande lassitude de

chaque soir est faite de fatigue musculaire, mais aussi d'un vertige assez pénible, dû au manque d'horizon, devant tous ces plans verticaux.

Paysage magnifique I Grands bambous qui nous annoncent la Chine du Sud, comme font aussi les rues plus étroites des villages...

MoLio-tzeu-ping . 26 novembre.

Le Hei-chouei a pris un ton vert plombé. Ses sables sont gris d'argent. Les montagnes qui l'enserrent nous paraissent plus droites encore qu'elles n'étaient, ces jours derniers. Les escalades par des lacets pierreux nous éreintent tous, hommes et bêtes. Après deux ou trois heures de montée, on passe, non pas un col, mais la crête même de la chaîne de montagnes. Nous voici enfin dans le Sseu-tchouan. Les bosquets rouges, les fourrés, encore très denses, parmi lesquels notre sentier se perd, disent qu'en ce pays, c'est l'automne. La région a, d'ailleurs, changé d'aspect. On ne couvre plus les maisons de pierres plates, mais bien de tuiles ou de chaume.

Ma fatigue est telle, qu'en entrant à Mouo-tzeuping, il s'en faut de peu que je ne tombe de cheval.

Hao-ki. ^^ novembre.

Par une série de vallons dorés et broussailleux, nous suivons le lit d'un torrent à gros galets roulés. En voici la source, discrète, musicale, ornée de fougères, une source que l'on voudrait décrire en strophes de forme classique. Plus loin, une porte crénelée barre un petit col. Yang affirme que c'est aujourd'hui et non pas hier que nous passons du Kan-sou dans le Sseu-tchouan. La descente sur l'autre versant se fait par des escaliers un peu fous que bordent des ravins. La route est dure. Vers la tombée du jour, nous voyons avec plaisir les premières maisons de Hao-ki.

L'auberge médiocre regorge de voyageurs; il faudra loger, encore une fois, chez l'habitant. Une heure plus tard, nous nous installons dans une petite hutte carrée où pendent des grappes de maïs. Trois vieilles femmes sont groupées autour d'un brasier central qu'elles tâchent de ranimer. Il flambe bientôt; il les éclaire. On dirait les sorcières de Macbeth. La première est sourde, une autre est borgne, la troisième parait saine, mais doit cacher quelque affreuse maladie. Je la voudrais lépreuse, pour que le tableau fût complet. Elles tisonnent toujours, avec de longues tiaes de fer. Elles restent courbées; elles marmonnent des paroles obscures... une incantation.

peut-être. Les cloisons de la hutte sont noires ; les grappes de maïs s'y dessinent en jaune; le sol de cendre grise cède sous le pied; des marguerites d'un blanc dur couronnent étrangement une coupe en grès, posée dans un coin. Ces fleurs semblent retenir en elles toute la lumière de l'endroit; seuls, parfois et pour un instant, des éclats du brasier central jaillissent et les éteignent.

Alors les trois sorcières se reculent et leurs vieilles mains garent leurs yeux plissés.

Tsing-tchouan. 28 novembre.

La route a été meilleure, aujourd'hui, malgré les escaliers taillés dans le roc que nous dûmes gravir, ce matin. Ce fut, ensuite, toute une série de petites plaines, faciles à traverser, encerclées de montagnes rousses. Le pays change tous les jours. Les villages sont plus nombreux et plus riches. Leurs toits à crête blanche se retroussent, aux coins, en forme de sabot. Ce soir, nous avons vu des bananiers. Cela sent déjà les tropiques.

Kao-tchong-pa. 29 novembre.

Au départ, un vieillard, assez peu chinois de figure, nous dit qu'une mission française se trouve à courte distance. Nous y volons dans l'espoir cynique d'y boire un verre de vin, mais, hélas ! la mission est déserte et le prêtre, d'ailleurs absent, est un prêtre chinois. Nous nous en consolons par une dure et longue escalade sur des lacets boueux, caillouteux ou rocheux. La descente, peu facile, se fait devant un paysage magnifique : des moutonnements de montagnes aux lignes souples, embués par le soleil couchant; un pic en accolade les domine. Tout près de nous, sur le haut d'un petit monticule, un khaki extraordinaire se détache contre le ciel bleu laqué. Cet arbre m'enchante aussitôt.

Il a perdu ses feuilles, mais il garde tous ses fruits. Il est très noir, tourmenté comme un cep, contourné, retordu. Ses fruits sont de beaux khakis rouges, plus rouges que l'orange, plus jaune que le corail, pleins d'un suc savoureux, pleins de lumière aussi, charnus et chauds.

L'arbre est sec.

Son ccorce semble la peau d'un serpent, — Oui, l'on dirait d'un grand serpent bifurqué, végétal et nombreux, incrusté de pierreries...

Mais que le tronc de cet arbre est donc noir ! Quel arbre pour se pendre !...

Quand viendra l'heure de mon prochain suicide, voilà bien l'arbre que je choisirai ! Pendu à cette charbonneuse et bizarre branche (cette branche, voyez ! qui s'incline vers l'ouest), je me balancerai contre le ciel mauve d'un beau crépuscule et, pour que les oiseaux puissent mieux se repaître de ma chair et s'en régaler à loisir, les fruits rouges les éclaireront, encore suintants de soleil.

Le crépuscule est d'ailleurs d'une délicatesse merveilleuse. Tout au fond de ce paysage vertical, rose et gris, le lacet vert émeraude du Tao-ho fait ses détours. Nous l'atteignons une heure plus tard, mais ne trouvons aucune maison sur sa berge obscure. On pousse plus avant. Ce chemin en corniche, où l'on n'y voit goutte, est un joli casse-cou. Les falaises nous couvrent d'ombre. Notre marche prudente, le hennissement brusque des chevaux, la nuit qui nous surveille, le torrent qui gronde, tout cela me donne soudain l'impression ridicule que je traverse un roman-feuilleton.

Nous mettons enfin pied à terre, devant une maison en ruines, pour attendre les muletiers. Ils tardent beaucoup. Ils arrivent enfin, marchant d'un bon pas, ne s'arrêtant plus, annonçant que Kaotchong-pa est à cinq lis seulement et que nous y trouverons une somptueuse auberge. — On repart.

suivant la rivière aux gorges étroites, dans une aube de lune inoubliable, point trop fraîche, dont la clarté se reflète sur le versant des monts qui s'illumine en bleu pâle.

L'auberge où nous arrivons est fort grande, je l'accorde, et suffisamment propre, mais nous y sommes rejoints par une nouvelle désastreuse : la mule de tète est tombée dans le précipice, emportant l'un de nos lits et notre bibliothèque de voyage.

Deux heures plus tard, nous rendons grâce aux dieux, à tous les dieux sans distinction : la mule et le bât sont seuls endommagés. Le reste est sauf.

Yuan-san-tzeu. 30 novembre.

Toujours cette route en corniche, avec de très mauvais passages glissants, mais plus large et plus facile qu'hier. Nous longeons d'abord la rive gauche du Tao-ho dont l'eau rapide chante, se répand, se resserre, semble rouler sur elle-même et rejaillit, puis au village de Kin-tchou, nous en traversons le cours, tranquille à cet endroit, sur un bac léger. La route reprend, toute pareille. Le paysage délicat, riant, couvert d'une brume d'or, est d'une douceur parfaite qui repose les yeux. Peu à peu la rivière se calme. On voit passer des radeaux lourdement

chargés. Nous nous sentons un peu engourdis par ce charme continu, et plus las que de coutume. Nous n'avons point fait effort, aujourd'hui; cela nous manque.

Pai-che-pou. V' décembre.

Nous n'étions pas partis depuis longtemps, que Yang découvrait, sur la rivière, une petite jonque dont le patron semble un brave homme. Il nous la louera pour trois taëls payés sur l'heure. On s'embarque. Les chevaux et les mules suivront le chemin de halage ou telle autre route qui les mènerait plus facilement à l'étape fixée. Nous sommes emportés, aussitôt, d'un train fou qui donne une ivresse légère. Voici des rapides. Le bateau frémit, s'élance, glisse et tournoie, sous ses deux immenses avirons de tête et de queue, et nous crions de plaisir. Puis le bateau court sur son aire, dans une onde assagie. Navigation exquise, surprenante, à tout instant, et d'une belle audace tranquille, vraiment chinoise, quand nous passons, défilant à dix nœuds, sur des cailloux à peine lavés. Le paysage se met de la partie pour que notre émotion soit complète : des berges fantasques, des gorges droites, d'où quelques arbres poussent horizontalement, mille couleurs, mille chansons des eaux, une brise, la plus douce du monde.

Nous arrivons à Pai-che-pou vers deux heures. La route fut terrible pour les chevaux et les mules qui nous rejoignent au crépuscule, fourbus.

Tchong-pa. 2 décembre.

Ce temps très doux, cette lumière diffuse, cette grisaille conviennent fort bien au voyage facile que nous faisons. Les courbes des rapides sont plus molles qu'elles n'étaient hier ; nulle falaise, nul rocher aigu pour accentuer le pittoresque du paysage. Les berges s'écartent, les montagnes s'éloignent, les choses prennent une apparence paisible, toute nouvelle à nos yeux; les arbres, contournés, hier, n'offrent plus rien de dramatique. Des verdures agréables, des tapis d'herbe fraîche, de riants bosquets (j'allais dire : bocages) reposent le regard, et Tchong-pa, ville aux rues pavées, où nous nous arrêtons, semble très hospitalière.

La tombée du jour fut agréable.

Le ciel s'est composé, ce soir, tout en lavande pour un merveilleux crépuscule. Le dôme du ciel est lavande, ses bords sont mauves; lavande aussi est la couleur des montagnes qui nous entourent. Nous nous asseyons sur les pierres du remblai, chaudes encore, d'un champ. Nous regarderons le détail et les

grands traits du paysage, sans bouger, jusqu'à la nuit close. — - Vénus se lève et, comme par rivalité, des lucioles mobiles et délicieuses qui, dans l'herbe, vont s'éteindre et, soudain se rallument, dans l'air, pour dessiner leurs arabesques. Les têtes des sorgos se profilent en noir. A quelques pas, un peu de fumée tordue monte d'un tas de cendre. La nuit s'étend. Tout est lavande encore, mais tout se fonce. Les clochettes d'un convoi de mules, qui tintaient si pur, se perdent peu à peu ; bientôt nous ne les entendrons plus (adieu I). Seule, persiste, claire et, dirait-on, de velours, la chanson que fait le marteau d'un maréchal-ferrant. Avec la nuit, les montagnes se rapprochent, la nuit devient plus étroite, la nuit nous enveloppe.

Mien-tcheou. 3 décembre.

Aujourd'hui, plus de montagnes, nous naviguons entre des berges rases. Le Tao-ho, devenu le Foukiang, s'étale, se ralentit. Ses rapides, toujours nombreux, présentent une nouvelle allure : ce n'est plus un torrent qui se déroule, se détord et se reprend, soudain, pour rejaillir d'un seul bond, mais une nappe, largement versée sur des galets polis, une fuite d'eau verte qui se divise, parfois, en mille

petites cascades et se calme aussitôt. Suspendu à hauteur de jambes, on revoit alors, sans ressauts ni trous, le fond, comme une plage sur laquelle on glisserait.

Nous nous amarrons à la tête d'un rapide, pour laisser passer une jonque qui remonte. Vingt hommes la traînent. Ils chantent la plus singulière des mélopées, composée, d'abord, d'une lente, longue et lugubre plainte, puis d'une succession de hoquets pressés, fiévreux, pareils à des essoufflements. Ce chant, on le comparerait au cours même de l'eau, toute tranquille, un temps, et que viennent hacher de courtes cascades inattendues. Enfin, le dernier des haleurs ne chante pas; d'une voix de fausset, aigre et haute, il piaille de très folles arabesques, en dehors du chant principal ; ce sont là des fantaisies, des fleurs, des agréments, presque des plaisanteries, tant cette voix semble ironique. — La corde que ces vingt hommes tirent est branchée, de sorte que la troupe des haleurs, attelés à la jonque, nous offre l'image d'un chœur mélodieux de nains (dont le dernier bouffonne), traînant, par une toile d'araignée distendue, un gros insecte aquatique, bien plat, bien noir.

La jonque a passé ; nous repartons. — L'arrivée à Mien-tcheou, comme tombe le jour, nous réserve une surprise. Mien-tcheou est un bourg d'importance. Nous y trouvons un quai pour amarrer notre

jonque, des magasins, des pâtisseries et jusqu'à des façons de cafés, mirabile visu ! La foule nous amuse, après ces jours de solitude ; il nous plaît de revoir des lanternes, de réentendre le bruit incessant des voix, d'être dévisagés par les passants, de fréquenter les boutiques, où l'on s'imagine toujours que va se faire l'invention d'un beau trésor, et surtout il nous plaît de marcher vite, sur ces larges dalles lisses et carrées, sans craindre, à chaque pas, de nous rompre le cou.

Lo-kiang-hien. 4 décembre.

Le temps est couvert, brumeux, un peu froid. On dirait que les jours gris et les jours bleus alternent. Nous traversons, à cheval, une plaine onduleuse, au milieu des rizières dont le miroir double la coupole du ciel. Le sentier, dallé proprement, surplombe la terre environnante. Huileuse, pleine de richesse, intense par ses tons bruns et de sépia, celle-ci semble prête à dégorger toute sa sève. C'est la troisième récolte de l'année qui va poindre.

Au sortir de Mien-tcheou, nous traversons un affluent du Fou-kiang, sorte de canal plus calme. Tout le pa3's est bien irrigué, bien drainé. Les chevaux trottent aisément, sur cet étroit et long

chemin, un peu surélevé : serpent, jaune et vert, immense, à vertèbres plates.

Nous passons, à six lis de Lo-kiang, sur deux ponts dont la conception est fort belle. Seize piles, en forme de nefs, supportent, chacune, un dragon déroulé horizontalement, tout droit. La tête, bout au courant, et la queue, très trapue, dépassent et s'équilibrent. Sur lechine plane, reposent, au lieu des arches attendues, d'énormes dalles rectangulaires. Vu d'en dessus, ou bien obliquement, l'effet de ce pont est superbe, avec les seize têtes fantastiques et bestiales, qui fixent les lointains de leurs yeux de pierre.

Les stèles, par contre, qui bordent la route, sont grossières et peinturlurées. Les toits, aux coins en sabot, les faîtes arrondis, les lignes folles de tout cela nous rappellent, à chaque instant, que nous sommes dans une autre Chine, mais l'aspect de Lo-kiang-hien est agréable, car ses rues sont bordées de beaux yamens pleins d'arbres et de fleurs.

Han-tcheoLi. 5 décembre.

Toujours cette plaine étendue que la route traverse, toujours ce pays noyé, coupé de bandes rouges, ce marécage fertile, ces eaux mortes où les

prochaines moissons affleurent, ce miroir lumineux des nuées de l'azur. Que l'on sent bien la richesse de cette terre, sous sa pellicule humide I ces bruns, ces marrons, ces ocres chauds, ces tons de miel et d'ambre, quelle opulence ! et ces carrés d'onde bleue, sertis comme des vitres, où pointe, parfois, une mince et naïve tige, où se dressent une stèle verdie, quelque petit arbre baroque, le plumet laineux d'un bouquet de joncs... ces carrés d'onde, quelle limpidité î

Dans les profondeurs des glaces couchées, je regarde un orage qui monte à l'horizon. Le vaste nuage est encore pénétré de jour; brillant et monstrueux, il rampe sur le sol ; maintenant, il s'alourdit, il noircit, on dirait qu'il se concentre ; il passe la frontière d'un champ, puis d'un autre; le voici qui bouche une des vitres bleues ; il va crever. C'est l'averse : tout le paysage crépite et tous mes beaux miroirs sont ternis. Ne nous arrêtons pas : l'orage sera court; la pluie faiblit déjà. Une brise m'apporte quelques parfums d'humus frais. Soudain, un éclat réfléchi de lumière m'aveugle, qui jaillit de terre, à quelques pas... Le soleil se délivre.

Trottons allègrement sur le bord de la route et regardons les amusantes silhouettes que nous croisons, à chaque instant. Ici, le transport se fait surtout, par des porteurs ou par des brouettes basses, à roue pleine, sur lesquelles reposent des femmes

cl de gros hommes, assis en arrière, la roue entre les jambes, plus ridicules et plus graves qu'ils ne seraient en rickshaw. Leur direction est assurée par une rigole que la roue a usée au milieu du chemin dallé. Je vois aussi de petits poneys, dont l'air guilleret me plaît beaucoup, et des mules qui font tinter leurs clochettes.

Après la pluie, une buée grise et bleue s'est levée sur les champs d'alentour. Les teintes du paysage s'affinent, gagnent en délicatesse, en subtilité ; les ombres, d'une douceur extrême, s'éclairent plus tendrement, semble-t-il. Tout s'exagère aussi, tout s'amplifie, à travers le léger brouillard. Au coin d'un petit bois, à ma gauche, ce buffle m'apparait vraiment démesuré. Il est noir, d'un noir de suie. Un enfant, vêtu de bleu, est assis, à califourchon, sur sa croupe, dans la position classique de Laotzeu. D'une main, il tient la javeline rigide et longue, pointée de fer, qui lui sert d'aiguillon (sceptre baissé, pourrait-on croire, ou bâton de commandement), et, de l'autre, le bout d'une corde liée à l'anneau qui passe dans les naseaux du buffle. L'enfant et la bête restent immobiles, statue étrange, groupe géant au centre de ce paysage, plat jusqu'à l'horizon, et qui fume doucement.

Tcheng-toii. 10 décembre.

Le sort vient de nous accorder des faveurs nouvelles, sous une forme inattendue. Nous espérions bien trouver, à Tcheng-tou, les charmes divers d'une grande ville chinoise et quelques-unes de ses étrangetés, mais nous ne pensions guère }'' rencontrer un homme qui, sous peu, deviendrait notre ami, et cependant, à peine avions-nous reçu, trois jours durant, l'hospitalité cordiale et large du consul général de France, que Tcheng-tou, ville chinoise, perdait beaucoup de son intérêt. Nous ne songions plus à nous promener, par rues, traverses et ruelles, en quête d'un trait de mœurs curieux, d'une couleur point encore goûtée, d'un objet rare ou d'un détail biscornu d'architecture : la conversation de notre hôte suffisait, pleinement, à combler l'heure.

Au cours d'un voyage, deux amis en viennent bientôt, quand, de l'aube à la nuit, ils ne se quittent pas, à connaître trop exactement les pensées qui les animent, les sensations qu'ils partagent et jusqu'au langage qu'ils parlent, avec ses intonations et ses manies; quelle délicieuse nouveauté que d'entendre une voix française, d'un timbre surprenant, s'exprimer de façon inédite, semble-t-il, joindre les mots d'une phrase, suivant une dialectique spéciale et des habitudes que l'on ne soupçonne pas, commencer un

raisonnement sans que Ion en prévoie la fin, juger un fait, une œuvre, un paysage, comme on ne comptait pas les juger soi-même, se montrer, en un mot, original et singulier. — Nous ressentons une très vive impression d'exotisme à considérer ainsi cet être stupéfiant qui nous parait plus étranger, mille fois, dans le moment, qu'un sultan de Malaisie, mais qui nous eût été, sans doute, fraternel, il y a quelques mois, et nous le deviendra, peut-être, dans quelques jours.

Qu'il est plaisant, le son liquide du -parler de France ! — Voici le tout premier regret du pays que j'éprouve et c'est à écouter un homme de haute culture qui me rappelle des modes de l'esprit et du cœur, une nature aux aspects familiers, des traditions, enfin, dont je me suis détaché avec tant de joie I... Souvenir de la fraîcheur du soir sur une terrasse en Provence, quand monte le parfum des roses, ou, par les jours de grand vent, souvenir de ce bruit d'ondes tourmentées que fait le bois de pins, à gauche... Souvenir d'un instant de nuit neigeuse, à Paris, quand, par volonté subite, je m'arrêtais (comment exprimer cela ?) de vivre... d'entendre, veux-je dire, de rêver, de souffrir, pour goûter pieusement le bienfait du silence dans cette pièce close où la lumière se divise en pénombre, parmi les tentures, et dessine, sur ma table et ses livres, un cercle clair. — Minute précieuse !... Je me

crois enfermé dans une cellule magique dont le destin a perdu la clef.

Cet éclat de gong qui se prolonge comme une déchirure !,,.

Ah !... nous sommes en Chine 1

Tcheng-tou. 12 décembre.

(( Je ne vous comprends pas ! nous dit le consul général. Vous êtes, en vérité, des gens bien étranges ! »

Segalen lève le nez :

(( Qu'avons-nous donc qui nous singularise à ce point, cher Monsieur ?

— Ceci, tout simplement : vous vivez en bonne harmonie, sans disputes, sans bouderies, sans coups de gueule !

— Mais pourquoi se quereller ? grands dieux I demandai-je à mon tour; on ne se rend pas en Chine, que je sache, afin d'y chercher des motifs de discorde !

— Comme on voit, répond le consul d'un air triste, que vous en êtes à votre premier long voyage 1 Voici près de sept ans que je n'ai pas quitté Tchengtou et vous pensez bien que j'y ai vu passer plus d'un voyageur : cette ville ne figure pas le bout du monde ! Or, neuf fois sur dix, un spectacle pareil

me fut offert. — Ils ont quitté la France, lame joyeuse, ne songeant qu'à parcourir, de conserve, la vaste Chine. Le même rêve les ravit; la même ambition les pousse; jamais ils ne se quitteront; ils se sentent vraiment frères. Quelques mois plus tard, je les reçois ici. Qu'ils ont changé! Ils vivent, l'un en face de l'autre, sans presque ouvrir la bouche ; ils ne savent pas se regarder sans colère; tout, une intonation, un geste, le moindre accident provoque l'explosion. Alors ils se querellent, âprement, avec de grands éclats de voix et, si blessante que soit leur dernière parole, ces bouches haineuses semblent toujours en retenir une, qui sera pire. Ils déterrent de vieux cadavres, raniment des disputes mortes, grattent leurs plaies pour en souffrir mieux, et ce seul fait qu'ils sont mes hôtes les empêche de cacher un revolver sous leur serviette. S'ils rencontrent un tiers, chacun, à son tour, l'entraîne et déverse sur son compagnon un flot d'infamies médiocres et puantes. Le jour du départ, ils se réconcilient, les lèvres serrées, les mains nerveuses. Il le faut, puisqu'ils doivent encore voyager ensemble ! — Et je n'exagère pas, je vous le jure ! J'en ai trop vu ! »

Un instant, nous ne disons rien, un peu émus par le ton violent du consul, puis je prends le parti de plaisanter.

(( Sur l'honneur, cher Monsieur 1 nous n'avons eu, Segalen et moi, que deux querelles, l'une motivée

par la fantaisie qui me poussait à vouloir faire de la voltige, prés de Lan-tcheou, sur le bord d'un précipice (mon compagnon en profita pour me tenir des propos qui manquaient de courtoisie); l'autre qui eut sa source dans une déclaration de Segalen où je crus entendre qu'il n'admirait pas suffisamment un tableau dont je rappelais le souvenir : une toile, d'attribution incertaine, du musée d'Amsterdam. Je crois, à ce sujet, l'avoir traité de béotien et nous disputâmes d'esthétique, une heure durant, sur le ton le plus aigre. Nous en oubliâmes de contempler le paysage ! »

Le consul sourit, puis :

(( C'est une terrible chose, reprit-il, que de voyager à deux ! La route dépouille son homme, comme une cave le vin jeune, mais notre cœur ne s'améliore pas toujours en déposant sa lie ! Croyezmoi ! il faut bien se connaître pour être compagnons, dans une longue randonnée !

— Nous nous connaissons bien, » dit Segalen.

Tcheng-tou. 13 décembre.

Ce matin, Yang, notre interprète, est venu nous proposer toute une série de peintures chinoises, brochées en paravent, sous une étoffe encadrée de

bois. Nous en fîmes l'emplette aussitôt. Cela forme un roman, dont le texte, dessiné d'un élégant pinceau, est en appendice aux illustrations.

Ah ! que l'on garde longtemps le goût des livres d'images ! Celles qui me plaisent, aujourd'hui, ne sont point celles qui me ravissaient, naguère, mais ma passion pour elles n'a pas diminué. En regarder quelques-unes m'enchante. Devant cet album nouveau, je me retrouve petit garçon. — Je ne puis déchiffrer l'histoire ; voilà qui est de toute évidence : comme jadis, je ne sais pas lire. Comme jadis, il me reste, néanmoins, la joie de l'imaginer, cette histoire mystérieuse, compliquée, pleine d'accidents, d'incidents, de meurtres et de reconnaissances. — Que fait la jeune fille rose dans le jardin vert ? I^ourquoi l'homme rouge se courrouce-t-il si fort ? Que signifie la fuite, à bride abattue, de ces deux guerriers en armure ? La prière de la jeune fille, devant le Buddha pourpre, sera-t-elle exaucée ? Le cheval blanc, près de la cascade, appartient-il à l'homme noir ? et, plus loin, la jeune fille rose parviendrat-elle à franchir le mur coiffé de tuiles jaunes, derrière lequel un bel adolescent s'impatiente, une fleur à la main ?

Mille autres questions se posent. Les résoudre séparément paraît facile ; lier entre elles ces légendes l'est moins. J'y parviendrai, d'ailleurs, en m'exerçant avec patience et sans trop d'esprit critique; je

feuilleterai, jusqu'à la nuit, le beau conte, traitant d'amour et d'aventures, si délicat, si coloré, si fantaisiste, que nous achetâmes à bon compte, et Segalen, penché sur mon épaule, me proposera, de temps en temps, quelque solution imprévue de ce long rébus composé d'images romanesques.

Tcheng-tou. 74 décembre.

Le consul général joue parfois, ici, le rôle de juge, et je ne puis qu'admirer la finesse chinoise de ses arrêts. Les différends qui lui sont soumis me rendraient perplexes. Lui s'en tire avec une merveilleuse élégance.

Houang vient se plaindre de Tso, son fils adoptif, qui lui a volé six dollars. Il le sait par Fong, ami de Tso. Or, Fong, s'il n'a pas aidé au vol, l'a, pour le moins, conseillé. Il l'a même facilité en engageant Houang à confier son argent à Tso, dont il lui vanta la parfaite honnêteté. Pour trouver le voleur, il demande maintenant quatre dollars à Houang. Heureux de retrouver deux dollars, sur la somme qu'il pensait avoir perdue en entier et pour toujours, Houang a accepté ce marché devant témoins. — D'autre part, des six dollars volés, Tso a dépensé un demi-dollar en offrandes amoureuses.

et a donné trois dollars à Fong, pour le remercier de l'aide fructueuse qu'il en reçut. Il a placé les deux dollars et demi restants à gros intérêt. Aujourd'hui, Fong ne veut plus payer à Houang les quatre dollars qu'il lui a promis. — De là, tout le débat.

Le consul général vient de débrouiller la chose, de façon à satisfaire chaque partie. Il a divisé la somme en fractions dont j'oublie le compte exact, mais, quand il propose à Houang de faire retirer les deux dollars et demi placés, Houang refuse net, disant que cet argent-là a plus de valeur que de l'argent rendu. Il finit même par confier à Tso, le voleur, cinq dollars de plus, afin qu'il les fasse fructifier de façon pareille. Et chacun s'en va content.

« Vous voyez, déclare le Salomon de Tchengtou, c'est tout simple 1 »

Tcheng-tou. Même Jour.

(( Eh ! oui I nous dit le consul général, demain, je serai seul, de nouveau, dans cette grande baraque que votre présence vivifiait et cela me fait une très lourde peine, car il me semble vous connaître tous les deux depuis dix ans... et plus. — Connaissez-vous cette phrase de George Sand ? je l'ai apprise par cœur, tant elle me paraît juste :

(( Il y a des amitiés qui viennent tard dans la vie, et qui prennent, tout de suite, la place qu'elles doivent prendre, parce qu'elles sont de choix et de convenance réciproque. Il faut donc les pousser vite à leur état normal pour réparer le temps perdu, comme dirait Montaigne en parlant de La Boëtie...

(( N'oubliez pas ces paroles de la Dame de Nohant : elles sont pleines de sagesse, et, maintenant, au revoir.

— Au revoir, cher ami 1 »

Nous lui serrons la main avec émotion, car c'est vraiment un ami que nous quittons, aujourd'hui.

Kia-ting. 18 décembre.

A demi-nus, les hommes de notre équipage tirent et poussent la godille. Ils chantent, ils hurlent plutôt, un chant syncopé, brutal, assez tragique. Cela fait penser à des cris de nègre ou, mieux, à la clameur d'un bagne. Parfois, un souffle dyonisiaque les anime. Alors, sous l'excitation de l'un d'eux, ces hommes se mettent à hurler plus fort, à trépigner, à bondir étrangement sans, pour cela, quitter la godille des mains. Ils se démènent, gesticulent, liés, semble-t-il, à cette barre de bois. On dirait qu'ils souffrent. Cela donne une idée des enfers buddhiques.

Par un crépuscule un peu sombre, ils sont vraiment effrayants. A l'avant de la jonque, on allume un feu pour le repas de riz et, contre l'écran, déjà noir, du paysage qui se couvre d'ombre, brusquement dessinés en profil par le foyer qui les éclaire, qui brasille et qui flambe de temps à autre, ces diables jaunes font leurs bondissements.

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