mei-chan. 20 décembre
Je ne prends presque plus de notes, depuis quelques jours. On se lasse d'inscrire, chaque soir, ses impressions, quand une jonque vous emporte, paisiblement, au fil de l'eau. Le long des rivières chinoises, j'ai retrouvé ma paresse d'Europe. Pourquoi faire effort ? pourquoi tirer de ma poche le petit carnet sur les pages duquel je confessais mes joies quotidiennes, mes contrariétés, mes ivresses ou mes ennuis ? Cela pouvait m'intéresser lorsque, la nuit déjà close, nous arrivions à l'étape, brisés de fatigue et la tête secouée, mais, aujourd'hui, les conditions sont tout autres : nous nous reposons, de l'aube au crépuscule, et, pour admirable que soit encore le paysage (ce pa3'sage fantaisiste et varié qui semble s'écouler en sens inverse d'un immobile cours d'eau), je n'éprouve nul désir de chanter ses louanges; le
regarder me suffit, en jouir me comble d'aise, en parler serait superflu.
Si je reprends mon cra3^on, ce soir, c'est que nous avons quitté le fleuve. Il fallait connaître le sanctuaire d'0-mei-chan, où tant de pèlerins buddhistes viennent, et de si loin, se prosterner, prier, faire leurs dévotions. Nous voici parvenus au sommet; ma fatigue me donne à nouveau le courage d'écrire.
L'heure est tardive. Présentement, je me chaufi'e, avec nos gens, autour d'un brasero, dans une des vastes pièces du monastère. Quelques moines nous tiennent compagnie. On cause. Je n'entends, hélas ! pas assez le chinois pour suivre leur causerie que de nombreux gestes animent. De quoi parlent donc ces gens, avec tant de fièvre, une verbosité si abondante et mille grimaces ? Je tâche à me figurer le discours de l'un d'eux. Sans doute décrit-il notre voyage, la terre rouge et les rizières boueuses sur lesquelles volent et se posent de délicieux oiseaux gris; puis, cette dernière ascension si dure et que nous fîmes prestement, l'escalier extraordinaire aux marches inégales, bordé de sapins et de bambous, les crevasses soudaines qui laissent voir un gouffre, le fracas des torrents, le gémissement des arbres, l'entrée, enfin, dans la vraie forêt septentrionale avec ses colonnades de pins noirs surgis du tapis de neige, — et le silence de tout cela. Oui, le silence,
surtout, cette rareté en Chine. Les porteurs en doivent bien sentir le prix, eux qui vivent dans un hurlement continuel 1 Tant d'autres choses encore : la si lugubre voix du vent parmi les branches, les bêtes qui fuient, la chute des glaçons, les craquements, les grincements, les longs déchirements qui disent la blessure du bois et sa souffrance; notre fatigue à tous; ce grand nuage blanc qui vient sur nous, qui se glisse, qui se défait contre les rameaux, qui s'efïiloque et que suit un second nuage, et celui-ci, plus lourd, qui nous enveloppe, à travers lequel nous marchons et duquel nous sortons, tout à coup, en atteignant le sommet, pour être éblouis de nouveau. Oh 1 le paysage invraisemblable 1 cette houle pâle sous nos pieds; tout au loin, le profil strict et parfait des montagnes du Tibet, surgissant comme des îlots sombres; enfin, pour glorifier cela, l'admirable coucher d'un soleil rouge, éclaboussant autour de lui du sang clair et sombrant avec gloire dans le vaste floconnement qui l'ensevelit, — puis la grande ombre soudaine 1
C'est de ces choses, sans doute, que doivent parler nos porteurs, pressés autour du brasero; mais un éclat de rire les secoue, auquel se joint celui des moines, et je comprends, à un geste du conteur, qu'il décrit, avec cette fièvre et tout ce flux de paroles, la façon dont j'ai crevé mon soulier gauche.
Omei-chan. 21 décembre.
Voici le temple, et nous sommes déçus.
Ce qu'il pourrait être : l'admirable tour d'ivoire, loin des passions humaines ; ce qu'il est : un sanctuaire civil, uniquement civil, qui garde encore quelques restes de beauté. Cependant, que de vilaines choses on y voit, et que de vilaines gens I Ces moines, déguenillés et vermineux, ont des airs d'esclave ; celui-ci, un peu moins sale, peut-être, a la figure infâme d'un séminariste d'Octave Mirbeau.
Visitons, dans ce hangar de gauche, l'atelier des dieux. Pour une Couanine (sans tête encore), dont le geste sera plein d'indulgence, combien d'affreux Poussahs au nombril fleuri, à la face ouverte d'un large et stupide rire ! combien de Buddhas, grotesques par l'attitude et la couleur, qui trônent bêtement sur des sièges compliqués, avec des allures de bourgeois enrichis I Et ce Buddha de stuc, couché dans un lit, sous une courte-pointe en coton sale, imprimé de petites fleurs, quelle invention abominable !
Cependant, le temple est plein de trésors, de trésors cachés inutilement et avec maladresse. Ce colossal éléphant de bronze qui devrait être placé sur le haut d'un mont et qui dominerait si bien le paysage d'alentour, pourquoi l'avoir enseveli sous
des superstructures bizarres, en bois pourri, qui l'écrasent, qui le ridiculisent? Croit-on que les deux tigres moustachus, gardiens de sa tanière (la tanière de l'éléphant !) lui fassent honneur ?
Je ne découvre, parmi toutes ces sculptures, qu'une seule « chose de beauté », un Buddha en albâtre, assis, les jambes croisées, non point l'une sur l'autre, mais l'une dans l'autre. Ses bras mous et féminins pendent le long du corps, un sourire d'une volupté singulière entrouvre ses lèvres dorées et il y a de l'ironie dans son regard. Malgré son air d'androgyne, il est vraiment le maître de ce lieu.
Nous rentrons dans la grande salle du temple, pleine de la fumée de mille petits bâtonnets odorants et qui résonne du bruit des gongs et des claquettes. Ici et là, des poules picorent ; un coq se promène fièrement devant elles et se pavane. Les Chinois font leurs dévotions avec une indifférence affairée ; ils bousculent quelques Tibétains, adorateurs pauvres, vêtus de peaux de bêtes, gens de peu, que l'on méprise ouvertement. Parmi ceux-ci, une femme me séduit par son expression à la fois cruelle et traquée, par son teint sombre et chaud, par les lourds bijoux d'argent qu'elle porte aux doigts, par la noblesse, surtout, de son allure. Ah 1 le beau regard sensuel, direct et rapide ! — Au milieu de la foule, un petit enfant joue avec des fruits, il est propre, il parait sage, il semble venir d'ailleurs.
Lou-tcheoii. 28 décembre.
Hier, nous avions mouillé au confluent d'une petite rivière dont j'oublie le nom. Notre jonque était amarrée à quelques brasses du chemin de halage. Des rochers rouges surplombaient, très sourcilleux, menaçants et froncés. Une lune échancrée, couleur d'ambre, éclairait des bouquets d'arbres au feuillage nombreux, et l'on voyait, sur le bord de l'eau, un grand éboulis de pierres, qui faisait rêver de cataclysmes préhistoriques. Autour de nous, le fleuve murmurait, quelques oiseaux se plaignaient, parfois, d'une voix douce et triste... L'heure avait un parfum délicieux.
Je fumais nonchalamment et songeais aux mille et un fantômes que le soir apporte toujours avec lui, quand je vis s'approcher, à petits pas, l'épouse du laopann, du patron de la jonque. Madame la laopann est une enfant charmante, mais paresseuse, et, pour avoir posé sa pipe où toujours brûle un tabac nauséabond, pour qu'elle se dérangeât jusqu'à s'entretenir avec moi, « barbare d'Occident », il fallait que le cas fût grave. A sa figure, à ses paroles hachées, je compris qu'il l'était en eff'et. — Elle avait peur ! peur des brigands ! ils hantaient les rives.
elle le savait I Assurément, et cette nuit même, ils prendraient notre jonque à l'abordage, ils nous couperaient le cou ! — Elle en tremblait déjà. — Comme la bravoure ne fut jamais sa vertu dominante, je la laissai dire et continuai de fumer, mais, quelques instants plus tard, Tchang vint me parler à son tour. On avait eu grand tort, disait-il, de mouiller à cet endroit. Contre la falaise, une vieille inscription avertissait les voyageurs que le Mandarin de Ting-Yuan décline toute responsabilité pour ceux qui s'amarrent là.
Le danger semblait donc réel. — Je fis appeler les satellites. Eux aussi avaient eu peur des brigands, au point de chercher refuge dans un village voisin où, d'ailleurs, ils espéraient se payer une nuit joyeuse.
(( Soit ! me dis-je. Nous nous passerons d'eux, mais, demain, je les ferai battre : trente coups bien appliqués à chacun. »
Et, soudain, je me mis à rire, car, ces feux, ces rumeurs, au bord de l'eau... n'était-ce pas l'ennemi? J'envoyai Tchang s'en assurer. Je ne me tenais pas de joie. L'idée d'être attaqué par des brigands me ravissait. — Je vis Tchang s'approcher d'eux et leur parler sans qu'on l'inquiétât. Il regagna la jonque, bientôt après, et, d'une voix mal assurée, me confirma ses prévisions les plus sombres.
Il me dit que les brigands avaient coutume de
procéder ainsi. Ils montent à bord quand tout le monde sommeille. Ils attachent, par la natte, les hommes de l'équipage. En cas de résistance, ils les bâtonnent. Ils se retirent enfin, après avoir tout dévalisé, sans tumulte, sans effusion de sang. — Tuer est un geste inutile.
Mais qui leur avait appris notre passage ? — Le patron me renseigne. Tchang est allé, la veille au soir, changer dix taëls dans le bourg voisin. De ce change, tout découle. Si riches, nous devons être des Excellences de choix, de très grands ta-jen. On escompte une bonne prise.
Vraiment, ils ne se cachent guère. Je les vois, portant des lanternes, de belles citrouilles pourpres et lumineuses, et des paniers aussi, pour emballer le butin, car le Chinois, toujours prévoyant et soigneux, aime travailler proprement. — Le temps passe, ils vont et viennent, agitant des torches de bambou et de vieux fusils inoffensifs, rouilles, ridicules, des fusils d'opérette. Bientôt, ils tirent quelques pétards, poussent des cris de guignol, font des menaces qui se terminent en vociférations. Parfois, l'un d'eux vient jusqu'au bord de l'eau et m'adresse un long discours. Je ne sais plus à quoi m'en tenir : est-ce un chant de VIliade que me rappellent ces brigands beaux parleurs, une scène de M. d'Ennery, ou un refrain d'Offenbach ? A coup sûr, le danger n'est pas grand, mais je donne, pourtant, l'ordre qu'on veille.
cette iiuil. Le laopann cesse, un instant, de nettoyer sa petite lampe, salue très bas, et, sans oublier les marques de respect dues au ta-Jen, me fait sentir, avec ménagement, tout ce que ma proposition (pleine de sagesse, il n'en doute pas) offre, néanmoins, d'insensé. On ne peut rester, toute une nuit, sans dormir, à moins que l'on ne fume; d'autre part, si l'on fume, se déranger devient insupportable... C'est, évidemment, une manière de voir. Je n'insiste pas, et, me servant des armes de l'ennemi, je charge Tchang de dire aux brigands, avec toute la pompe désirable, en phrases nobles et sonores, que le ta-jen possède de terribles fusils d'Occident, et que, la veille, il a tué trente-cinq canards.
Une demi-heure passe. Je perds enfin patience et, d'un geste vague qui n'a rien de meurtrier (oh ! croyez-m'en sur parole !), je tire deux coups de revolver du côté de la rive... On hésite quelques minutes encore, puis tout s'éteint et chacun s'en va, paisiblement, dormir.
A cette histoire authentique, il faudra que j'ajoute quelques péripéties de drame, quelques flaques de sang, des grimaces, des plaintes gutturales, un tant soit peu de torture, pour en faire une histoire vraisemblable et bonne à raconter.
Ho-kiang. 29 décembre.
Si je publie jamais ces notes de voyage, comment baptiser leur recueil? Plusieurs titres viennent se proposer; je les chasse tout aussitôt : l'un me semble banal, un autre trop compliqué, un troisième fut déjà pris... Je m'arrête enfin à celui-ci, dont le seul défaut est la prétention : Image de la Chine. J'intitulerai mon livre Image de la Chine. Prétentieux, à coup sûr, mais significatif! Cela sonne bien, cela me plaît d'avance, imprimé sur une couverture I
« Mon ami (je me parle à moi-même), tu déraisonnes! Image de la Chine! c'est ainsi que l'on eût écrit, jadis : Miroir du Monde, livre traitant de toutes les choses que l'on peut connaître... et quibiisdam aliis ! Que ce titre s'humilie, du moins, jusqu'à se mettre au pluriel : Images de Chine, et nous l'admettrons peut-être, comme une collection de gravures, un carton plein de croquis. ))
Je l'adopte. C'est entendu. Je décrirai les toits bizarres des pagodes, les feuillages roux de l'automne, les dragons sculptés, les gens qui passent, leur démarche et ce que je devine de leurs pensées. Je confesserai leur regard, je rendrai leur très subtil sourire.
(( Ho-là ! ho-là î y penses-tu ! c'est le travail de toute une vie que tu entreprends I Que l'image
promise soit une fresque continue ou une série de petites estampes, peu importe ! Peindre la Chine, ainsi, ne semble pas ton fait. Tu oublies combien tout est particulier, en ce pays des contrastes, dont le Père Patrice nous disait qu'il fallait y simuler la folie pour n'y point devenir fou, ce pays plus vieux et plus grand que l'Europe, où tout nous étonne, même la politesse, même la cuisine, où toutes les habitudes différent des nôtres, depuis les moindres, jusqu'à celles de l'esprit, du cœur et de l'Etat. »
Je m'en dirai tant I — Néanmoins, je regrette mon titre : Image de la Chine. Cet empire qui, pour nous, représente un peu l'Extrême-Orient tout entier, combien de fois, en Europe, nous le sommesnous figuré I et sous combien de figures diverses I Offrir de ce Royaume du Milieu, de cette Patrie des Fils de Han et du Langage fleuri, de cette Contrée des Hommes aux Cheveux noirs, encore une image nouvelle, était-ce donc d'une ambition sans mesure ? Nous avons connu la Chine de Marco-Polo, celle des contes arabes et des légendes, celle du temps de Louis XV, tant d'autres...
Mais, pour achever ce débat, j'intitulerai mon livre, tout modestement : Ecrit en Chine.
Le Retour.
Tchong-king, l'^ janvier 1910.
Cela sent le retour, hélas 1 et d'une façon bien pénible. Devant suivre le fleuve, quelque temps, sur une grande jonque, pour prendre ensuite des moyens de locomotion tout mécaniques (oh 1 la seule idée d'un chemin de fer me fait horreur!) nous allons vendre nos chevaux. J'ai peu parlé de ces braves bêtes et je ressens un juste remords de mon oubli. — Hen-ssi est un joli pone3% courageux et fin, dont le galop ne cesse pas de plaire, même après la fatigue résultant de nos dernières étapes. — La Brosse, très endurant, porte fièrement sa crinière de cob. Il est devenu vicieux et s'accommode mal d'un cavalier à manteau flottant. Il esquisse alors des pas de danse, pittoresques, sans contredit, mais pleins de danger pour qui les contemple de haut. — -
La Vache, que ses lourdes allures firent ainsi nommer, nous a rendu maint service, malgré son galop furieux qui voudrait secouer la route. — Yongma, le cheval mouton, fut borgne quelque temps, puis il guérit; son humeur, trop pacifique à l'ordinaire, donne je ne sais quoi de ridicule aux ardeurs subites qui, parfois, le secouent. — Léon, grand cheval noir, mince et noble, suscite l'admiration du peuple rassemblé, quand nous traversons les villages. Nous l'avions d'abord appelé Pégase, pour le distinguer de ses compagnons plus vulgaires, mais son caractère se révéla si peu demi-divin, si nettement, si platement bourgeois, que nous le rebaptisâmes : Léon. Nous l'eussions aussi bien nommé Adolphe, Ernest ou Casimir ; toutefois, Léon lui convient à merveille : cela ne préjuge rien et l'on ne peut guère en tirer gloire. Il s'est- claqué dans les gorges du Tao-ho. Depuis lors, on dirait qu'il marche sur ses paturons. — Enfin, pour finir, Hongma, le cheval rouge, est un prétentieux carcan, squelettique, méchant comme un âne, qui mord, qui s'emballe et nous donna mille ennuis. Il semble toujours se préparer pour un soir d'Apocalypse. Nous le verrons disparaître sans regret au lieu que, des autres, nous nous séparerons avec tristesse.
Bien que ce soit, aujourd'hui, le début de l'an nouveau, je m'interdis le petit discours qui, suivant l'usage, devrait trouver, ici même, sa place. Je
n'attends rien de bon de 1910 et je sais, déjà, que cette année me réserve une heure mélancolique entre toutes. En y songeant, j'ai le cœur sur l'eau et les dents agacées. Heure lugubre, heure douloureuse, heure désagrégeante, où je verrai surgir de la mer les premières côtes d'Europe !
Tchong-king. Même jour.
L'enseigne de vaisseau Lohéac va quitter Tchong-king, après deux ans de séjour que terminèrent quelques semaines d'une assez dure maladie. Je viens de lui rendre visite, à l'hôpital, où les Sœurs l'ont recueilli. Il prépare, sans entrain, son voyage de retour. Nous parlons d'amis communs, nous nous chargeons, l'un l'autre, de commissions diverses; nous fixons même des rendez-vous à Paris, puis la causerie revient à des sujets chinois.
(( Avez-vous été contents, nous demande-t-il, de vos domestiques ? Pour ma part, j'ai eu comme boy un individu bien étrange. Il remplissait depuis longtemps, chez un Français de Canton, les fonctions de Maître-Jacques. Je le pris à mon service, il y a plus d'un an, et jusque lundi dernier, je n'eus, en somme, qu'à me louer de lui. Il parle, il écrit même le français, il entend l'anglais très passablement, mais
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ses qualités, qui en font un interprète de prix, ont leurs inconvénients, croyez-moi. Il a voulu se perfectionner, il a voulu connaître notre langue jusqu'en ses finesses, jusqu'en ses subtilités. Il s'est procuré un dictionnaire chinois-français et un petit Larousse de poche, qu'il feuillette à tout instant, comme un bréviaire. Chaque soir, il m'interroge : (( Ta-jen, que veut dire ceci ? Ta-jen, que veut dire cela ? » et souvent, il emploie des mots inattendus qui me font sursauter.
« Depuis quelques mois, une jeune adolescente de Tchong-king, point trop laide et à la peau de laquelle j'ai fini par m'habituer, charme mes instants de loisir et sommeille à mes côtés. J'en suis venu à lui porter une certaine affection. Je ne la vois plus aussi jaune. Dans ses 3^eux bridés, je trouve une expression agréable. Elle me plaît. Ses petits pieds ne me révoltent presque pas.
(( Vous le savez, je viens d'être fort malade. Or, il y a trois jours, ayant décidé de partir sous peu, je fis venir ma jeune amie afin de lui offrir quelques cadeaux de rupture. Je voulais, d'autre part, que la rencontre eût lieu avec convenance, au fond du jardin de l'hôpital, loin de ces saintes femmes qui m'avaient si bien soigné ; Tcheng, chargé de m'avertir discrètement, dès que la jeune enfant paraîtrait sur la route, s'acquitta de ce devoir comme suit :
« Je causais avec la Mère supérieure. Elle me
félicitait de ma prompte guérison et recevait avec bonne grâce les compliments que je lui retournais à ce propos, quand la porte s'ouvrit toute grande et Tcheng parut.
« Ta-jen I dit-il d'une voix claironnante où sonnaient toutes les syllabes. Ta-jen 1 la courtisane va venir incontinent 1 »
« Ne vous semble-t-il pas, nous demande Lohéac, qu'il eût mieux fait d'être moins bon linguiste ou de nous faire sentir ses qualités avec moins d'ostentation ? »
Tchong-king. 2 janvier.
Vivre un spectacle, c'est ma façon de voyager encore, lorsque je me repose, or, sur cette jonque, je me repose tout le long du jour. — Je ne pensais jamais à regarder de près ce jeu de mon esprit, à en apprécier la portée morale. Maintenant, il me vient parfois des remords, après une de ces randonnées où je me laisse prendre par mon esprit en fuite et ne sais plus me dégager du tourbillon. — D'aucuns appellent cela rêver, songer, imaginer... Eh quoi ! j'imagine, je rêve et songe tout comme un autre ! Non I certes, non ! c'est d'une saveur bien plus puissante et d'une valeur morale souvent moindre. C'est toujours une
heure perdue et c'est quelquefois une heure criminelle que de s'offrir le théâtre chez soi.
De quoi je parle ? — Voici.
J'invente un spectacle où je parais comme acteur. Dans cette pièce, très réelle, tantôt je suis moi-même, tantôt (le plus souvent pour me voir vivre) je suis autrui. — Toujours, la pièce a lieu dans l'avenir. Je lui donne une date : mon retour en France, mon arrivée à Paris. Elle débute par un fait imaginé. Pour le créer, je joue, un instant, le rôle du Destin. Quand j'étais enfant, cela se passait en batailles où un tout jeune général de ma figure étonnait la gloire I — Sottises connues ! — Mes drames d'aujourd'hui sont des drames intimes. Je ne les dirige presque pas. J'invente seulement la première série, le premier tableau, laissant au mystérieux auteur qui collabore, à mon double, le devoir de continuer. J'ai donné le coup de pouce, indiqué le courant secret (parfois inavoué) de mon désir, puis je rentre dans les coulisses. La pièce a des moments d'héroïsme, de félicité, dont je ne suis plus responsable, me semble-t-il, et la joie que j'éprouve au dénouement, à ce dénouement qui, maintenant, m'est tout à fait étranger, me laisse oublier que l'exorde, dont je fus l'auteur officiel, comprend un crime ou sous-entend la pire trahison.
Oui, mais qu'importe, puisque ce sont là des songeries I
D'accord... Pour n'être que songeries, en sontelles moins les miennes? Je suis responsable de mes rêves, au même degré que d'une action. J'imagine la ruine d'un parent pour m'offrir le spectacle de l'aigre débat des héritiers, autour de sa fortune; j'imagine un accident, une maladie, une péripétie du sort; j'imagine le brusque décès d'une petite amie, par curiosité de savoir si son amant (pauvre gosse I) supportera le coup et de quelle façon il organi- -sera sa vie. — Dès l'instant où ce fait est posé, je me retire de la pièce, mais la pièce se développe, continue de vivre, se crée, dirait-on, sans moi. Du départ, je ne m'occupe plus : il est. J'admets cette mort : elle eut lieu avant que ne se levât le rideau. Restons tranquille, écoutons la pièce, sourions, soyons ému, attentif, exalté, compatissant, joyeux...
Non pas. — Réfléchissons. Réfléchissons bien, sans nous payer de médiocrités.
J'ai tué ; cela est certain. En attribuant ainsi mon crime au destin, j'ai tué sans danger, lâchement, mieux, plus vite que je ne l'eusse fait avec un couteau, et je me délecte des suites de mon crime. J'ai tué.
Néanmoins, j'ai tué sans songer à mal...
Oh ! oh ! la belle excuse de valet !
Et, de plus, je viens de commettre un abus de confiance dont la qualité parait un peu vile. — En imaginant la petite amie que je présente sur
la scène, je l'ai fardée, je l'ai costumée, je l'ai « stylée )) pour qu'elle ressemblât trait pour trait (avec cette gloire supplémentaire des feux de la rampe) à l'image que j'avais de sa figure. Mais c'est d'elle, d'elle seule, que je tiens cette image ! Si l'image lui ressemble, c'est grâce à elle I et c'est à cause d'elle que l'image paraît vivante I Elle m'a permis de la connaître, et, maintenant, je la prostitue. — On a barre sur ses amis, puisqu'on les imagine non point tels qu'ils paraissent aux yeux du vulgaire, mais tels qu'à nous, ils se sont laissés voir. Nous ont-ils donné ce qu'ils avaient de plus pur, de plus noble et de plus secret, pour que l'on en dessine les traits d'un histrion ?
Est-ce tout ? — Pas encore !
Songez î songez bien que la victime souffre peut-être de ces jeux I qu'elle en souffre cruellement, dans sa chair et dans sa pensée.
On souffrirait de mes rêveries ?
De ces rêveries mêmes... Nous ne savons guère où s'arrêtent les correspondances de la pensée. Il n'est pas impossible que la blessure fictive, faite en vue d'un drame, ne saigne obscurément dans le cœur du sujet. — - Ai-je le droit d'écarter le remords ? — En vérité, ces spectacles, où je me plais, ne sont point innocents. Ces spectacles s'appellent des tentations mauvaises. — Rester à terre est le vrai devoir. Restons à terre. Attachons notre esprit à ces blocs
lourdement maçonnés qui le retiendront. Voici de bonnes chaînes. Trouvons un endroit propice pour les fixer. — N'existe-t-il donc plus :
« Le vieil anneau de fer du quai plein de soleil » ?
Cherchons-le.
Si ce n'est pour agir ou créer, ne dessinons jamais un avenir. — Le théâtre chez soi ? non pas ! — Regardons le Yang-tseu qui coule et les aigrettes rapides qui frisent l'eau.
Tchong-king. 3 janvier.
Un boy linguiste suffisait, il me semble, à singulariser la « maison civile » de l'enseigne de vaisseau Lohéac. J'apprends que, dans un autre genre, Tsang, son mafou, s'est montré aussi remarquable. Ce garçon ne se distinguait d'abord que par la conscience extrême qu'il mettait à accomplir les devoirs de son emploi de palefrenier. Il se révéla, samedi dernier, de façon surprenante.
Lohéac voulait, avant de quitter Tchong-king, se débarrasser d'un cheval bai-brun, jolie bête qu'il montait depuis deux ans. Il chargea le mafou d'aller le vendre à Kia-ting, où se trouvait, disait-on, un acheteur assuré, et d'en rapporter le prix. Durant cette absence, il fît un petit voyage jusqu'à
Sui-fou pour reprendre l'air du fleuve, après tant de jours d'hôpital. Or, il se promenait, à la nuit tombante, sur le bord de l'eau, du côté de Lou-cheou, quand il vit paraître un radeau sombre, aux coins duquel quatre grands flambeaux étaient fichés ; spectacle sinistre, à cette heure obscure, plus sinistre quand il s'aperçut que le radeau était chargé du cadavre d'un cheval aux pattes cassées, au flanc droit largement déchiré d'une blessure. Tsang, le mafou, surveillait ce convoi étrange. Soudain, il sauta à terre et s'expliqua nerveusement en paroles pressées.
« Ta-jen 1 en arrivant prés de Kia-ting, le beau cheval et moi, nous sommes tombés au fond d'un ravin. Moi, je me suis seulement fait mal au bras (regardez, Ta-jen!) mais le beau cheval est mort. Alors, comme je rentrais sans argent, j'ai rapporté le cadavre pour que le Ta-jen ne croie pas que je suis un voleur. »
Lohéac, fort ennuyé, lui dit de vendre la bête au boucher de Lou-cheou et il revint à Tchong-king.
Hier, il se promenait, de nouveau, près du fleuve, à la chute du jour, quand il vit, longeant la rive, l'affreux radeau, avec son cadavre, éclairé par les flambeaux dont les reflets funèbres dansaient sur l'eau noire. Tsang était encore là.
(( Pourquoi rapportes-tu cette charogne? demanda Lohéac.
— Le boucher n'a pas voulu me donner un bon
prix, répondit Tsang. Il fallait revenir une seconde fois sans argent; le Ta-jen m'aurait battu; j'ai mieux aimé rapporter le beau cheval. »
« Et, depuis lors, ajoutait Lohéac, je ne puis regarder le fleuve sans craindre d'y voir paraître ce radeau lugubre et j'ai peur qu'il ne me suive, toujours, toujours, et qu'en arrivant à Marseille, dans quelques semaines, je verrai les quatre points de feu de ses flambeaux, contre le quai de la Joliette. »
Tchong-king. ^ janvier.
Hier, un vieillard de la ville, assez impotent et qui ne sert plus à grand' chose, s'était chargé, pour reconnaître un service rendu par une voisine, d'aller jusqu'à un village situé de l'autre côté du Yang-tseu, en amont, et d'en ramener l'enfant de cette voisine, confié à sa tante, deux mois avant. La course n'est pas longue (une heure, tout au plus, en comptant le retour) et cet homme peut encore, à la rigueur, manier un sampan. Levé ce matin dès l'aube, il descendait par le petit chemin qui mène au fleuve, quand une autre voisine l'accostant, le pria de l'emmener, elle et sa fille aînée. On partit. A quelques brasses plus haut, un pécheur leur fit signe, qui désirait traverser. Il obtint son passage, en échange
de trois poissons à demi-pourris dont personne n'avait voulu, la veille, au marché. Sur la route, on prit d'autres voyageurs : un potier, le mafou des deux Européens nouvellement arrivés, un bonzillon qui regagnait sa pagode. Ils furent bientôt une douzaine, chacun aidant à la manœuvre dans la juste mesure de ses forces. On s'arrêta encore plusieurs fois, pour l'emplette d'un bol de riz, d'une botte de radis, d'une herbe médicinale, pour une visite urgente, pour quelques instants de repos. La commission originale prit deux fois plus de temps qu'il n'était nécessaire, mais, après une longue halte de l'autre côté du fleuve, où l'on festoya quelque peu, où l'on se raconta des histoires, où l'on joua aux dés, sous un grand arbre, l'enfant fut ramené sain et sauf à Tchong-king, avant la nuit close. Sa mère ne s'inquiétait pas, trouvant ce retard tout naturel. — En Chine, malgré les apparences, personne n'est pressé.
Ta-sing-tchang. 5 janvier.
Et, de nouveau, nous voici repartis, et, de nouveau, le paysage passe.
Nous avons voyagé à pied, à cheval, en jonque, en sampan, en chaise à porteurs, les yeux grands
ouverts, les yeux avides, car le paysage passe. Le paysage passe. D'abord, il nous donne un plaisir mêlé de quelque regret. De ce regret, il faut que le vrai voyageur sache détruire l'amertume.
Le paysage passe, il a passé. Oui, précisément I il convient de s'en faire une joie, car nous ne devons vivre, en voyage, que pour l'instant présent. Comme l'on fait d'un fruit cueilli à l'arbre, sur le bord de la route, le voyageur exprime, de l'instant présent, tout ce que l'instant présent peut offrir de délicieux, puis il se détourne; il continue à vivre. Plus tard, beaucoup plus tard, son souvenir lui rendra la saveur ancienne.
Ceux qui savent passer ne savent plus demeurer. S'ils jouissent de la halte, ils ne peuvent même concevoir un repos définitif. A voyager longtemps, on devient nomade, on acquiert, bientôt, l'àme d'un nomade et l'on voit le monde fugitif par ses yeux clairs. — Quand Gengis-khan, se sentit mourir, il appela ses quatre fils auprès de lui, fit entre eux le partage de ses conquêtes et leur dit qu'il voulait que son cercueil fût simplement posé sur la terre et non pas enseveli. Ce cercueil existe encore, en Mongolie, sous sa double tente de peaux cousues, et muni à ses flancs de solides poignées de cuivre. Le cercueil de cet empereur nomade reste prêt, aujourd'hui même, à être emporté. — Je ne sache pas d'histoire qui me touche davantage.
Le paysage passe : « Jouis de moi I disent les étangs et les collines... Jouis de moi I déjà tu t'éloignes... Non I ne t'arrête pas ! Tu me regarderais mal ! Ne t'approche pas trop, tu ne me verrais plus de même et ce serait te créer là une seconde volupté annulant la première. Suis ton chemin, mais, dans le court moment que je te donne, jouis de moi I »
Le paysage passe. Des paysans curieux nous regardent du bord de leurs champs. Ils passent aussi, avec les arbres, les rochers, les cascades ; seuls, parfois, quelques oiseaux du ciel nous accompagnent, un temps.
Tchang-chou-hien. 6 janvier.
Voici un cauchemar pour mes nuits prochaines. Cette image affreuse, je ne puis la chasser. Elle me hante. Elle reparaîtra, je le sais, devant mes yeux clos, elle troublera, elle effarera, elle infectera mon sommeil; abominable vision ! figure dont le souvenir me donne une terreur panique !
Nous étions descendus sur la berge, afin de nous dégourdir d'un trop long repos. Il faisait bon marcher, côte à côte, sur le sable. Une brise nourrissait d'air frais tout le paysage. On se sentait vigoureux, content de vivre, heureux de respirer. En remontant
à bord de la jonque, quelques heures plus tard, nous vîmes l'effroyable chose : une lépreuse, accroupie sur un tas de pierres, au soleil. Cette femme inspirait l'épouvante. Plus d'yeux : des trous violets et suintants avaient jadis abrité son regard ; plus de nez : une blessure en tenait la place; sa bouche, sans lèvres ni dents, où s'agitait un morceau de langue, semblait un terrier pourpre. Chaque inspiration était un râle; à chaque respiration, l'abcès affreux qui détruisait sa gorge se manifestait par une bulle de pus qui crevait au ras des gencives pâles. Et cette femme, (j'ose à peine l'écrire I) cette femme... cette femme allaitait un enfant.
Nan-to-tcheng. 1 janvier.
Je ne me lasserai jamais d'admirer la très subtile élégance que les Chinois mettent à nommer les lieux du monde et jusqu'aux moindres détails d'un paysage. En France, nous sommes déjà ravis par une « Vallée du Lys », par un « Castelsarrasin », par une « Roche-pointue » ; que dirions-nous des noms chinois ! — J'en note quelques-uns, en amont et en aval de Tchong-king, dont le pittoresque, la fantaisie et l'imprévu m'ont beaucoup séduit.
Cette colline, au profil net et boisé, s'appelle le
paravent vert; ce village, traversé, jadis, par un cours d'eau que l'on détourna : le village au ruisseau muré; cette baie : l'entrée d'un ruisseau herbeux; cette autre, de forme oblongue : l'étable du porc.
Voici quelques noms de rapides : les moustaches du tigre rejaillissent furieusement de deux côtés d'un muffle rocheux; l'araignée unique tourbillonne dans le milieu du fleuve, en courants minces qui semblent dessiner sur l'eau de longues pattes; le chant de la cloche claire s'entend de loin; l'eau luisante du rapide pour aiguiser les sabres a des reflets précieux; enfin, cet autre rapide qui jette vers le ciel des jets de vapeur bleue se nomme : réunion de fumées.
Les noms de rochers ne sont pas moins surprenants. Je m'explique mal la roche du fromage de haricots, comme aussi le banc de galets du sourcil de papillon, mais la roche des collines crochues est d'un dessin très étrange, de même que le grand coquillage. La roche du bord de la jupe se couvre d'une mince étoffe d'eau qui retombe avec mollesse en mille plis, et j'aime, entre tous, ce rocher pernicieux qui provoqua tant de naufrages et qu'on appelle le dos à gratter les jonques.
Rebaptisons les villes, les hameaux, les cascades et les rivières de France, suivant des principes pareils : la lecture du guide Joanne et de l'Indicateur des chemins de fer y gagnera de l'intérêt.
Tchong-tcheou. 8 janvier.
L'eau chinoise, l'eau des fleuves, des rizières et des canaux, l'eau qui se précipite par grandes masses lourdes ou qui stagne, jusqu'à l'horizon, sur des terres à peine couvertes, l'eau qui ne chante pas la chanson limpide des torrents, mais qui sait gronder comme un incessant tonnerre, cette eau couleur de tabac, d'ocre jaune ou de cuivre, n'est en rien l'eau calme, l'eau familière et bien domestique de nos pa3^s d'Europe. Souvent terrible, elle eut jadis de stupéfiantes fantaisies et, comme si, par un écart semblable, le Rhin se détournait tout à coup et, traversant la France, venait se jeter à La Rochelle, le Hoang-ho nova des villes entières et s'en fut envaser la mer Jaune, au sud de la presqu'île du Chantoung, ou mêler partie de ses eaux à celles du Yang-tzeu, avant de couler vers le nord, comme il fait depuis soixante ans, jusque dans le golfe du Petchili. — Le Hoang-ho est toujours incertain du cours qu'il choisira; quand il fonce, rien ne l'arrête, rien, ni les digues, ni les plaines, ni même une vache de bronze, convenablement placée, qui, pourtant, d'après les hommes de science, pourrait détourner un déluge.
Cette eau lourde, cette eau chargée (les riverains
du Fleuve Jaune disent qu'il faudrait plus de mille ans pour laver son onde), cette eau fertile, qui tomba du ciel en cascades claires, se répandit largement et devint de la boue; cette eau s'immobilise, maintenant, pour nourrir les lotus et les nénuphars, pour vivifier la rizière immense, mais, demain, que ferat-elle ? Remontera-t-elle, en vapeurs, vers le ciel bleu ? Glissera-t-elle dans les fentes ombreuses de la terre ? On ne sait. Elle reste là, pour l'instant... Souvent, l'instant est Ion"'.
Che-pao-tchaï. 9 janvier.
C'est dans ce temple de Che-pao-tchaï, perché sur le bord du Yang-tseu, que nous pensions voir un musée d'horreurs inégalables. — Ah 1 combien nous dûmes déchanter !
A gauche, dans la brume, paraît, d'abord, un grand piton de pierre, carré, d'aspect hirsute, inhospitalier et bizarre. L'un de ses bords, très dentelé, se frange de neuf cornes. Ce rocher solitaire m'impose un peu. C'est pourtant là qu'il faut grimper. Neuf escaliers y accèdent et neuf toitures couronnent la pagode qui le surmonte... Toujours le chiffre 9, — et n'oublions pas les neuf cornes du roc.
Sans trop de peine, nous atteignons le faîte.
Tout en haut, le spectacle est usuel et lamentable. — Des horreurs, cela ? Un enfant d'Europe imaginerait mieux !... Pour comble, il s'agit encore d'une œuvre de ces abominables taoïstes, les maîtres de la laideur chinoise 1
Couverte d'un pavillon cornu, la cour où nous entrons est entourée d'une grille de bois; derrière elle, il y a la figuration des Enfers... tout simplement I — Nous trouverons là de quoi frémir, de quoi rêver, sans doute ?... Hélas I suivez-moi 1
On entre, vomi par une gueule...
Voici les Dieux, immenses, dorés, ironiques ou durs; voici les Juges, plus petits, assis à des tables; voici quelques Démons verts, aux yeux en tubercules, dont la prunelle proéminente rappelle l'œil noir de la langouste. Leurs cheveux sont rejetés en arrière : trois pointes lisses, trois cornes noires... mais à qui donc feraient-elles peur ? Et voici, enfin, les accusés : des victimes, presque toujours : hommes, femmes et enfants.
Voyons souffrir ce monde de damnés.
A cette femme, vêtue de la souple et longue redingote mauve que l'on portait au temps des Ming, on dévide les intestins, avec méthode, mais sans conviction, me semble-t-il... comment dirais-je... sans plaisir I
A cet homme, coiffé de l'ancien chapeau à
gradins, noir et noble, on coupe la tête... Et cela est bien banal !
On étrangle ce petit garçon.
On tenaille des seins pendants.
On scie, en commençant par l'entre-jambe.
Sur un rocher, tout hérissé de lames, on jette, à plat, des corps, après les avoir balancés, les bras tendus.
On écrase sous une meule... Le sang suinte autour... Un chien le lèche.
Avec des chairs mortes, les démons verts comblent un fossé... Un cadavre maigre en déborde... Un chien le mange.
On écartèle, on hache, on découpe, on disloque, on brûle, on précipite, on tord, on saigne, on vide... Ah ! quelles pauvretés I
Mais pourquoi si médiocre, cette géhenne ? pourquoi si bourgeoise ? Tout est familier, tout est prévu 1 Pourquoi ce pittoresque facile ? Pourquoi tant de platitude ? — Je crois que la raison s'en trouve dans l'usage que les Chinois, si cruels dans mille légendes colportées, firent du spectacle de leur vie quotidienne. Ils se refusèrent à rien imaginer : ils adaptèrent. Car l'on tranche bien ce thorax que la douleur gonfle et tord, mais c'est avec le même couperet, le même outil robuste et simple, qui, dans les cours d'auberge, au crépuscule, tranche communément les bottes de fourrage et dont les ahans
ménagers scandaient nos premiers rêves de repos. Et ces meules tachées de sang n'ont rien de barbare : ce sont les inoffensives pierres rondes que nous avons vues dans les campagnes, tournant et broyant, avec un gémissement très doux, poussées par deux femmes ou tirées par un âne, et qui, parfois, simulaient le bruit d'un lointain tonnerre...
Oui ! quelle pauvreté ! — Je conçois que le nombre des plaisirs et des jeux soit court, leur limite proche, leur violence mesurée, mais il est si facile d'inventer de nouveaux modes de douleur, pour faire souffrir encore, encore et mieux, encore un peu plus et plus amèrement !
Ces enfers ne m'intéressent pas, car, sous quelque ciel qu'on l'invente, un schéol doit émouvoir. D'ailleurs, dans celui-ci, tout se décompose : couleurs, plans et contours. Ces dieux, ces juges, ces démons verts, ces nus, efflanqués ou trop gras, mais tous pitoyables, m'ennuient. De la médiocre foule, j'excepte une seule petite figure de femme, agenouillée dans une fleur de lotus blanc, au bord d'une chaudière où souffrent et bouillent des formes vagues, et qui en retire à pleins bras... quoi donc?... les entrailles de sa mère, sans doute î — Oh 1 celle-là est charmante I... tout à fait !
Pan-t'ouo. 10 janvier.
Mon amie, votre fantôme m'a visité, ce soir. Il rôde, passe et disparait, puis revient et se penche sur moi. Le fleuve fait, contre la roche aiguë qui coupe son courant, un bruit doux et continuel. On dirait une plainte étouff'ée, mais qui s'obstine. De quoi soufî'riez-vous, mon amie, pour être venue, de si loin, me surprendre? Au coucher du soleil, je suis rentré dans mon petit sampan à deux rameurs et, dès que je fus monté sur la jonque, votre fantôme m'inquiéta. Au fond de cette anse, où nous sommes amarrés, l'eau passagère haletait un peu sous sa brume du soir; une insensible brise me caressa la bouche, comme un souvenir de baiser, et je restai tout immobile, glacé par l'attente. Vous étiez là, oui, mon amie, vous étiez là, mais je regardais, à la poupe de la jonque, un grand vase de terre plein de fleurs des champs qui semblaient lasses, puis j'écoutais le crépuscule. Sur la rive, quelque villageois jouait de la flûte : mélodie mince, tantôt triste, tantôt folle, qui dansait au ras de l'eau grise. L'un de mes rameurs sauta sur le pont et jeta à mes pieds notre butin du jour. Il leva les yeux et, voyant que je regardais ailleurs, les baissa, par convenance, et s'en fut. C'est un bon serviteur.
Entre ses falaises dont la pourpre bleuissait, le
fleuve roulait son onde lourde et chantait contre la roche aiguë. Je respirais à peine, attendant le signe qui vous révélerait et l'appelant, passionnément, de cette voix muette qui gonfle la poitrine, mais jamais ne trouve de mots.
Il m'apparut soudain. Ce fut, d'abord, sur la crête de la falaise orientale, une faible lueur, un soupir de lumière, un insensible parfum de clarté, puis, cela grandit, se développa; un halo nacré parut, qui montait dans le ciel, et la lune surgit, lente et ronde, couleur de capucine pâle; elle dessinait, en noir, le profil tourmenté des hautes pierres, puis elle se détacha.
Je vous vis à son premier rayon ; vous me guettiez dans l'ombre. A son premier rayon, chère, je vous reconnus. Non î non 1 vous ne souffrez pas I Vous êtes venue parce que vous deviez venir. Souriez ! je veux vous voir sourire ! Regardez, alentour, la magie qui vous accueille 1 Le monde est fait d'argent et de saphir ! le fleuve n'est plus qu'un large saphir qui s'écoule en chantant ! et les falaises sont bleues de la base au sommet ! Regardez, sur la rive, ces grands arbres dont le feuillage filtre une averse d'argent I Regardez l'eau î Regardez l'air ! nous respirons de la clarté 1 et vous êtes là, et je vois votre bouche.
Restez I restez ! Toute la longue nuit est à nous I la longue nuit pleine de nouveaux prestiges.
enchantée par des chimères nouvelles, qui nous étreindront le cœur ! et, quand la lune aura passé derrière la falaise occidentale, contre moi, je vous presserai encore, cher fantôme, en écoutant au loin la plainte du Dragon qui, toujours, se lamente, tandis que la Licorne galopera d'un galop sourd, le long de la rive, et que le Phénix fera de grands bruissements d'ailes, dans le ciel noir 1
Che-hoiiei-t'ouo. 11 janvier.
Je viens de ressentir, en visitant la pagode de Yun-yang-hien,la plus singulière émotion. Le temple n'offrait rien qui pût retenir, le paysage, avec son ciel pur, ses côtes boisées, ses rochers et son vaste fleuve, était bien, à peu près, celui que je voyais hier, mais il me sembla soudain que, par l'effet de quelque sortilège, quatre de mes cinq sens refusaient tout service et que le cinquième les remplaçait entièrement dans mon esprit. Vertige étrange qui me reprend, tandis que j'écris ces lignes. Pourrai-je le fixer en paroles ?
Aujourd'hui, tout est couleurs. Les sons m'échappent, les parfums me fuient ; je ne goûte plus la saveur, ni le grain, ni la forme des choses : je ne suis juge et témoin que de couleurs. Appuyé à cette
balustrade qui me sépare de la vallée aux sombres diaprures, abrité par des tuiles jaunes et bleues, je regarde le vêtement du paysage, depuis les larges fleurs, toutes rouges, illuminées de jour, qui poussent à quelques pas de moi, jusqu'aux vagues lointains en buée mauve.
Le monde ? une coupe de saphir renversée sur un plat d'émeraude. Pas un oiseau qui jargonne, mais le ciel est très bleu. Le vent se tait, mais les arbres sont verts. Le jour s'admire. Rien n'embaume, rien ne chante, tout resplendit. Je tourne les 3^eux, de-ci, de-là ; partout, je rencontre une teinte, claire ou foncée, franche ou subtile; je ne vois que cela. Contre ce balustre et couronnant un vase violet sombre, taché de violet clair, un dahlia saigne de toute sa corolle ; au ciel, un cerf-volant très rouge se dandine ; une mouche, d'un vert métallique, se pose sur ma main et, là-bas, dans la radieuse prairie qui s'étend devant la pagode, un jeune bonze se promène, vêtu d'amarante, au milieu de l'ombre mobile et ronde d'un grand éventail vert en papier.
Oh ! que j'aimerais entendre un son musical qui se prolongeât, respirer un parfum, sans voir la fleur qui me le donne, toucher enfin une chair de femme, une chair de statue, ou goûter un vin sans couleur !
En aval de Koiiei-foii, sur la jonque. 12 janvier.
Je pense aux figures de papier que, pieusement, on brûle, en ce pays, pour satisfaire les morts ; je pense aux fleurs que nous jetons, en France, sur leurs tombes.
Souvenir des morts : consolation pour les moments où la vie nous martyrise I Et ce soir, bien que l'heure soit douce et tendre, je songe à mes morts, car l'angoisse du retour m'étreint déjà. Le soleil a disparu, des vapeurs nacrées montent du fleuve, un oiseau perdu se lamente, quelque part. Sur l'avant, deux mariniers chantent une complainte triste, triste infiniment, et l'onde épaisse bruit en caressant les flancs de la jonque.
Cela m'efl'raie de voir combien mes morts vivent près de moi ; ils m'entourent dès le matin, jusqu'à la nuit, ils ne me quittent guère, mais c'est durant les veillées qu'ils se rapprochent le plus, qu'ils parlent librement et que je leur réponds.
Ah ! si morts que vous soyez, mes chers morts, je vous ai bien retenus dans ma vie! Il n'a point fallu, pour cela, ces souvenirs, ces petits objets que l'on garde comme des trésors et qui sont les aidemémoire des douleurs médiocres : je n'ai réservé que votre pensée.
Oui, sans doute, je vous ai vu partir avec plus d'accablement secret que d'apparente douleur : j'ai peu pleuré. Il me semble que trop de larmes éloigne les morts; le flux des pleurs est comme un sinistre règlement de comptes, par quoi l'on paie une dette au disparu, et dés qu'elles sont sèches, les paupières se remettent à sourire; mais vous, mes morts, vous êtes encore là ; j'ai tâché de vivre comme si vous ne m'aviez pas quitté... Oh ! si les prières vous parviennent et vous touchent, écoutezmoi ! ne me quittez pas I éclairez-moi ! j'ai si grand besoin de vos lumières !
Je vous revois, je vous revois tous ! Devant mes yeux, ce soir, vous revivez; je le sens, je n'ai pas, comme tant d'autres, tué mes morts.
Ne tuez pas vos morts! — Je parle à ceux mêmes qui ont souff'ert la plus vive douleur. — Si vous cro3^ez que les êtres chers que vous avez roulés dans leur linceul survivent, ne fût-ce que dans le souvenir, recouvrez-les pieusement du linge froid dans lequel ils devront sommeiller, voyez tomber sur leur cercueil la lourde terre, jonchez le marbre blanc des plus belles corolles, mais, rentrés dans votre logis, ne tâchez pas de tuer vos morts, comme font la plupart de ceux qu'un deuil a désolés.
Un mort, à en juger par le travail sacrilège de ces gens sans respect, paraît n'avoir jamais vécu. Il devient une façon de fantoche anémique, énervé,
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sans muscles ni cerveau, sans armature, le pauvre personnage d'un conte moral, écrit pour de pauvres esprits. — Ces morts n'ont connu ni la colère, ni les fièvres, ni les folles joies, ni l'impatience ; ils furent paiement bons, conciliants et doux, vaguement charitables, d'un incertain courage, d'une molle activité, étrangement inhumains, bientôt impossibles et presque monstrueux.
Mauvaises gens qui tuez vos morts! — Pour les mieux réduire à n'être que des statuettes en poussière, des figures de fumée, des souvenirs que le temps délave, ils les émasculent des passions, de la brutale force, des excès, de l'outrance qui les faisaient vraiment vivre et les distinguaient du troupeau.
Chérissez, adorez vos morts, mais tels, précisément, qu'ils étaient durant leur vie ; craignez que vos paroles ne les exaltent, que votre regard ne les glorifie trop : leur beauté se fanera dès que vous l'aurez rendue parfaite ; craignez d'oublier leurs travers, fût-ce les pires : le souvenir d'un mort s'en diminue. Avec les ombres que vous lui ôtez, il perd tout relief, toute couleur; il n'est plus qu'une représentation trop idéale pour durer et qui ne durera point. Craignez de trop excuser les morts : s'ils furent injustes, s'ils furent orgueilleux, s'ils furent implacables, songez qu'ils vécurent ainsi et que seules revivent les images sincères.
Un mort doit se perpétuer en vous tel qu'il fut, non point tel qu'il vous plaît de le peindre en figure d'ange. Un mort doit vivre en vous avec ses partis pris, ses préférences, ses dégoûts. Si vous le déformez, il ne vous parlera plus (c'est la vengeance des morts 1) et, comme si vous regardiez un méchant portrait, un jour viendra où vous ne saurez le reconnaître.
Ne tuez pas vos morts.
En amont d'I-tchang. 13 janvier.
Une aube encore indécise va poindre. La rive orientale est couronnée d'une lueur mauve; l'autre, où nous sommes amarrés, demeure sombre. L'eau du fleuve paraît fangeuse.
Soudain, l'un des mariniers rejette sa couverture. Il bâille, il s'étire. Voici le réveil. Chacun se lève. On abat la tente de bambou tressé ; on largue les amarres ; nous serons bientôt partis.
Les rameurs chantent. Le vent fait flotter nos trois oriflammes. L'eau donne sa chanson de chaque jour, murmure lent et monotone, juste accompagnement pour le clapotis des avirons.
Une aigrette s'envole de la rive et passe, très blanche, contre la falaise, presque noire, à cet endroit.
Quelques sarcelles effarouchées s'enfuient. D'autres oiseaux paraissent et disparaissent, que nous ne savons reconnaître.
Le fleuve sera-t-il méchant, aujourd'hui ? — Nous devons franchir un rapide fameux et de renommée sinistre, mais, en cette saison, le Sin-longt'an est sage ; il nous secouera un peu, sans plus.
La jonque a gagné le milieu du fleuve. Le soleil fait étinceler l'eau d'éblouissante façon. Il fait froid, pourtant l'air danse comme en été. — Très haut dans le ciel, je vois un vol de canards.
On prépare le sao, le grand aviron qui sert de gouvernail d'avant. Nous approchons du rapide. On l'entend déjà comme une plainte lointaine, la plainte du Dragon.
En peu de temps l'eau devient folle. Des courants, visibles dans ce milieu opaque, montent à la surface et replongent. Le cours du fleuve semble coupé de mille ruisseaux furieux.
Des sources apparaissent, gros champignons bulbeux et sales, qui luisent et se répandent de tous côtés, puis l'eau se calme, un instant, puis se regonfle, puis se répand encore.
Des tourbillons se creusent et glissent contre les flancs de la jonque, tandis que le dos voûté des sources en cogne le fond. Cela fait un bruit mystérieux; le bateau en est secoué.
Soudain, le Sin-long-t'an nous prend. Malgré le
long sao, malgré le battement des avirons, la jonque est entraînée; c'est une chute brusque. Autour de nous, le fleuve est en désordre, l'eau bondit, s'enfonce dans son propre élément, se soulève, sans se diviser, et retombe encore en elle-même. L'eau se gerce et se plisse, l'eau se tord et se dénoue, enfin, miroitante, huileuse et lisse, elle s'étale. Le cours régulier du fleuve se retrouve. — Nous avons passé, en tourbillonnant, parfois et, parfois, la poupe en avant, mais nous avons passé, sans danger, il semble.
A midi, nous voulons descendre devant un village où l'on fera, peut-être, l'invention de quelque vase, d'une robe, d'un bois sculpté. On s'arrête, on accoste et, pendant que les maîtres bibelottent, les serviteurs préparent le repas de riz.
Nous remontons à bord, pour manger, une heure plus tard. Nous avons acheté (beaucoup trop cher, dit-on) une vieille dalle verte ornée d'une grecque bleue. De ces débours excessifs, notre boy a, sans doute, profité largement. — On repart.
Nous tuons quelques oiseaux. Nous en manquons beaucoup d'autres. Une jonque nous croise, qui remonte à la cordelle. Le jour passe sans événements. Une épave accrochée à cette pointe de rocher qui affleure nous effraye un peu. Mais qu'importe 1 nous avons passé 1
L'air brunit. L'eau devient plus épaisse. Le soir tombe. On accoste encore. On dresse la tente en
bambou tressé. Il fait sombre. On allume les lanternes, à la panse desquelles nos titres sont inscrits. La nuit est toute noire... un peu trop ! Une petite lampe veille, sur le pont, entre deux mariniers couchés. Un autre marinier ronfle. Le grondement du rapide s'entend au loin.