I-tchang. ' iA janvier
Nous fumions des cigarettes sur le pont de la jonque. L'air était doux, des oiseaux passaient, nous ne trouvions en nous-mêmes presque pas de tristesse encore. Nous nous disions :
« Ce n'est sans doute plus l'aventure, mais il nous reste de belles heures à vivre en Chine, de beaux paysages à contempler et les seules diaprures de l'eau suffisent à nous émouvoir. »
Pourtant, nous ne parlions pas, nous n'osions parler, nous souffrions, je crois, de cette lourdeur d'âme que donne l'attente d'un orage. — Tout à coup, Segalen, désignant le fleuve, en avant de la jonque, demanda :
(( Qu'est-ce donc que cette fumée ? »
Nous regardons mieux. C'est un bateau à vapeur, hélas 1 un vrai bateau à vapeur qui remonte et bientôt nous croisera, un bateau à vapeur japonais
(nous le sûmes plus tard). Alors, que voulez-vous 1 à l'idée que la civilisation s'approchait et nous joindrait avant peu, nous nous sommes, d'un même mouvement, assis sur le pont et nous avons pleuré, comme deux enfants.
Han-keou. 21 janvier.
Oh I je sais bien que telle ville du sud nous réserve encore mille et une merveilles, que ses complications d'ombres et de lumières, inégalables, nous raviront, que nous serons émus par sa fièvre, étonnés par sa grande rumeur, épouvantés par son innombrable aspect de fourmilière; je sais que ce voyage n'est pas fini, et pourtant, en approchant de cette heure où sonnera le glas du retour, je me sens pris au cœur par un poignant regret. Je regrette la Chine, je la regrette déjà, bien qu'elle me tienne encore sous sa griffe extrême, mais ce n'est déjà plus la Chine que j'aimais, la Chine où l'on est libre I Celle-ci est la Chine dont parlent les touristes, un pays que chacun peut connaître; la Chine d'où nous venons est une patrie nouvelle pour le rêve, une ruche féconde pour les souvenirs. A ce regret, qui va s'aiguisant et s'amplifiant, d'heure en heure, il n'est d'autre consolation que de se dire : « La Chine
est grande; nous nous y retrouverons peut-être, quelque jour I ))
Han-keou. 22 janvier.
Des couleurs de ce pays je me souviendrai, je pense; il ne me faudra, pour cela, que rêver, un temps, en fermant les yeux. La neige du Lamaling, l'opulente boue des rizières, comme aussi les falaises brunes, pourpres et fauves du loess, les torrents clairs du Sseu-tchouan et ses vergers aux fruits rouges me réapparaîtront, avec toutes leurs teintes, mais saurai-je me rappeler la voix chinoise, le piaulement doux d'un enfant, le jacassement des hommes dont le ton se hausse, parfois, comme une protestation rapide et pointue, enfin ce bruit multiple d'oiseaux en colère, cette clameur aigre de volière troublée que fait, dans une rue, la foule bleue et jaune ? La voix de la foule chinoise m'expatrie plus encore que les paysages baroques ou sublimes que nous venons de voir ; elle est vraiment d'un autre monde.
Des oiseaux, de grands oiseaux affairés qui ne chantent pas, dont la voix n'est jamais un chant, mais qui jasent continûment et disputent de leur pâture (d'une graine de melon ou d'un brin de
paille) et s'interrompent et se querellent, et qui, parfois, ont peur. — Oui, je les réentendrai.
Nan-king. 25 janvier.
Un Chinois lettré m'a fait, ce matin, tout un long discours. Je vais tâcher de préciser, ici, ce qu'il me disait, en un flux très abondant de paroles rapides. — A une question qu'il m'avait posée, je m'étais efî"orcé de répondre de mon mieux. Il voulait savoir la manière dont, en Europe, nous enterrions nos morts, il voulait connaître nos habitudes, nos bienséances funéraires. Ma réponse parut le choquer au plus haut point.
« Et quelles sont vos habitudes, vos bienséances, en Chine ? demandai-je à mon tour.
— Lorsque je serai mort, dit-il, mon fils aîné glissera sous ma langue, afin que je puisse continuer à former des paroles, une pièce d'argent : il faut garder son éloquence aux pays des Ombres, car les mauvais génies ont, pour celui qui ne parle pas courtoisement, mille ruses redoutables et savent l'enfoncer dans l'égout fétide des Enfers.
« Mes parents couvriront ensuite, d'un linge blanc, mon nez et mes oreilles. Déjà, ils auront ouvert un trou dans le haut du toit de ma demeure.
afin que s'échappent, à leur guise, les sept esprits animaux qui m'habitent. De mes trois âmes, l'une, la fonctionnelle, quittera ma tête pour aller se faire juger devant les Grands Juges; la seconde, la passionnelle, fuira de mes poumons pour hanter ma tablette funéraire ; et la troisième, la matérielle, sortira de mon bas-ventre, mais ne me quittera point, et ne cessera de veiller sur mon corps, afin de régler, au fond du cercueil, sa pourriture.
(( Vêtu de mes plus belles bardes, je me présenterai devant la Mort : il est toujours décent d'être bien vêtu, mais, tout spécialement, le costume de cérémonie est exigible, si l'on affronte les regards d'un potentat. Un mendiant passe inaperçu, et, si le Roi des Ombres ne me voyait point, ou si je ne pouvais lui parler, ou si, par la faute des miens, certains devoirs de la bienséance avaient été omis, je pourrais errer, tout au long de mon autre vie, sous la forme d'un esprit mauvais, ou bien habiter le déplorable corps de quelque reptile maléfîcieux.
« On m'étendra, j'espère, dans la grande salle de ma maison. Près de ma tête, une tablette sera posée, avec, sur un guéridon tout proche, des viandes, trois lampes et de l'encens. Durant que les prêtres diront leurs prières, les femmes se lamenteront, d'une voix suraiguë. A chaque coin de ma chambre, brillera une lanterne blanche, et, devant la porte, une longue feuille pendra, sur
laquelle mon nom, mon âge et mes titres seront inscrits.
(( Vous savez que j'ai abandonné le lieu où reposent mes ancêtres. Il faudra donc que mon fils me trouve une sépulture. Dans la doublure de ma robe, il coudra des lettres de recommandation pour les Cieux Occidentaux. Peut-être, pourrai-je ainsi ne pas trop souffrir des rigueurs du voyage.
(( Vous ai-je montré le cercueil où je dormirai? J'ai déjà choisi mes planches de longévité. Elles ressemblent au tronc d'un arbre et m'ont coûté plus de trois cents taëls. J'y serai couché, sur un lit de coton et de chaux vive, un éventail dans une main, une prière peinte sur papier dans l'autre. Si ma sépulture n'est pas prête, sans doute me gardera-t-on, quelque temps, dans la chambre des ancêtres, où, jour et nuit, de l'encens brûlera. Le cercueil sera placé sur des tréteaux. Ma famille se réunira chez moi pour recevoir les condoléances, et mon fils aine, s'étant rendu au puits le plus proche, y jettera de l'argent, une juste somme, afin d'acheter assez d'eau pour laver mon corps.
« Malgré ces précautions, combien de dangers me menacent ! Ah 1 pourvu que mon cercueil ne soit pas pris en gage par des créanciers avides 1 II faudrait alors que mes enfants le leur retirent, ou qu'ils se donnent en esclavage pour sauver la dépouille de leur père.
« Si rien ne s'y oppose, au jour de mes funérailles, un repas sera préparé, à l'entour du cercueil. Les hommes de ma famille, vêtus de toile à sac, s'agenouilleront auprès, frapperont la terre de leur front, accompliront, en un mot, tout le cérémonial de politesse édicté par les bienséances. Puis, les femmes se lamenteront d'une voix très perçante et très aiguë, afin de montrer qu'elles souffrent beaucoup, et leurs cris seront accompagnés par le son de plusieurs instruments.
« Mon cercueil sera porté sur un catafalque par soixante-quatre hommes; les charrettes qui suivront seront couvertes de toile blanche, et hanarchées de blanc seront les belles mules du cortège.
(( Le lieu de ma tombe doit être fixé par un géomancien. C'est là un devoir délicat, pour lequel la sagesse même ne suffit, que doublée d'expérience : car il faut un lieu que n'éclaire nul rayon d'étoile maligne et sous lequel ne rampe nul dragon. De plus, il convient que, de ma tombe, ornée de buissons et de fleurs, la vue soit belle, étendue et variée.
(( Si j'étais de plus noble lignage, ou si le sort m'avait octroyé une haute fonction publique, j'aurais même une ou deux paires de statues pour garder mon repos. Mais la modestie convient à l'homme de situation modeste ; désirer ce que l'on ne peut avoir signale l'âme de l'insensé.
« Quand viendra le jour de mon enterrement,
qui sera, je pense, le dernier jour faste qui suivra la troisième semaine après ma mort, mes amis se réuniront chez moi, et des musiciens suivront le cortège dans lequel seront portées, séparément, les tablettes de mes ancêtres.
(( Il faudra que, par bienséance, mes fils prennent l'expression d'une douleur poignante ; les femmes, de nouveau, pousseront de grands cris, ce qui leur est toujours une tâche facile : elles savent se plaindre mieux qu'une charrette, un jour de pluie, car chacune a, dans la bouche, un essieu tournant.
(( Mes amis seront de blanc vêtus. Les esprits errants et mauvais dont je croiserai la route, apaisés par de la semence de monnaie, se montreront aimables, les génies les plus malfaisants ayant une suffisante sottise pour confondre un taël d'argent avec sa figure en carton.
(( Quand on m'aura descendu dans la tombe, on tirera un feu d'artifice, on fera des libations, on récitera des prières, et l'on brûlera l'image en papier de tout ce dont j'aurai besoin au pays des Ombres, image d'une maison, images de vêtements, images de chevaux et de quelques lingots d'or.
« Après la cérémonie, trente jours durant, mes fils ne se raseront plus le haut de la tête et ne changeront pas leurs habits. Ils garderont une apparence négligée, car la douleur ou les bienséances leur auront ôté le goût d'une tenue correcte. Enfin, sur
la tablette que l'on placera dans la salle des ancêtres, on inscrira mon nom et, si modeste qu'elle soit, la fonction que j'ai remplie dans l'Empire, car remplir une fonction est le bonheur suprême, ainsi qu'on peut le lire au fronton de toutes les Académies. De la sorte, je serai mort avec bienséance. »
Mon interlocuteur me faisait, en achevant son discours, une petite grimace de mépris. S'il l'avait osé, comme il eût volontiers ajouté :
(( Voilà comment nous mourons en Chine, voilà comment on traite notre dépouille I Cela ne vaut-il pas mieux que de pourrir, à la manière honteuse des barbares d'Occident, entre six planches de mauvais bois dont se régaleront les vers... sans bienséance? »
Shang-hai. 28 janvier.
Quand je serai rentré chez moi, il me faudra écrire un portrait de mon compagnon de voyage, afin de me préciser, à moi-même, son caractère. Je tâcherai d'être judicieux et fin, voire spirituel (je n'y parviens qu'avec un peu d'effort). L'agencement des phrases devra sembler harmonieux; quelque vocable, bizarre ou placé de façon singulière, sollicitera le lecteur et l'arrêtera sur des phrases où je me serai complu à glisser une idée neuve (je veux
dire une idée que je n'aurai pas encore employée).
Si je réussis le portrait, ce sera peut-être du bon ouvrage où l'on pourra retrouver quelques traits du modèle, mais cela n'est encore qu'un projet. Dès aujourd'hui, je veux parler ici de mon compagnon et de moi-même, sans phrases et sans subtilités, puisqu'aussi bien, dans peu de jours, nous irons, chacun, vers nos destinées et qu'elles nous mèneront à des ports déplorablement distants l'un de l'autre. La géographie du monde a de ces fantaisies I D'autre part, je me sens trop paresseux pour mettre au courant mon carnet de notes et la rue me semble trop froide pour permettre une promenade agréable.
Notre voyage s'annonçait bien. L'un et l'autre nous y avions rêvé copieusement : mon compagnon, après s'être renseigné dans les livres, moi, après avoir écouté le résumé qu'il me fit de ses recherches. Néanmoins, j'avais lu quelques volumes, ou plutôt, j'en avais regardé, successivement, toutes les lignes. La Chine, à mes yeux, n'était pas encore un pays, mais une figure peinte sur les atlas et qui correspondait bien à mon désir. Lire des livres ? A quoi bon 1 Y goûter... Oui, tout au plus. Dans le total de mes belles vertus intellectuelles ou morales, je n'ai jamais pu compter l'honnêteté. Et pourtant, précisément à ce point de vue, la compagnie indiscontinue (pourquoi ce mot ? « continuel » étant si simple à écrire ?) de Segalen m'a été d'un bénéfice que je
tiens aujourd'hui pour assuré. J'ai appris à regarder plus simplement un paysage, à m'occuper du sens de ses lignes et de leur composition, plus que de l'écho des formes et des couleurs qu'il faisait naître en moi. Voilà toujours ce mur où je vais donner du nez I Mon compagnon a fait des sciences, assez pour, non point augmenter sa sensibilité intime, mais la doubler d'une sensibilité seconde, celle d'un appareil enregistreur intelligent et qui saurait choisir. — Ma situation est autre. Dès que j'ai fini de sentir, je ne vais pas plus outre, sauf en matière de belles-lettres. Celles-là, je crois les posséder suffisamment pour disserter, discuter, ergoter et discourir, du crépuscule le plus précoce aux petites heures du matin, car, lorsque mon sac est vide, je le remplis à nouveau et sans peine de paradoxes outrageux, d'affirmations gratuites et de faux-semblants. Les autres sciences s'inventent avec moins d'aise, on ne les invente même pas du tout, et je ne me vois pas, fût-ce dans mes meilleurs jours, improvisant des gentillesses sur les vertus du triangle rectangle. La causerie de Segalen m'a donné de la prudence. — Sa compagnie m'a appris encore ceci, qui paraît simple, mais était pour moi d'une étonnante nouveauté : chez un être doué d'un certain bon sens, se croire stable suffit parfois à le devenir; je l'ignorais, sauf en matière d'équitation : croire que l'on ne tombera point donne de l'assiette. Je l'eusse à la rigueur admis pour le
courage physique et moral : croire que l'on osera, c'est oser déjà beaucoup, — et j'avais abondamment usé de ce moyen dans les questions d'art, mais, pour la stabilité intellectuelle, je ne croyais pas l'ordonnance efficace. Et cependant elle l'est. Mon compagnon n'admettait pas ces jours de spleen et de déséquilibre, cette fuite incessante de ma volonté, ces angoisses, ces retours douloureux, cette géhenne d'ennui, d'agitation et de fièvre superflue. Je dis bien : il ne l'admettait pas. Il s'y intéressait si peu que je suis arrivé à ne plus m'y intéresser moi-même. Or, nous voici près de la fin de notre voyage. Il eut ses heures dures et ses heures ennuyeuses. C'est avec stupéfaction qu'en toute sincérité je me dis : j'ai vécu les unes, le cœur joyeux, et n'ai pas senti la peine des autres. Aurais-je donc retrouvé mon assiette ? Voyons ce que demain va m'apporter, mais, si je ne rêve pas de manière trop optimiste et que, vraiment, je puis rentrer chez moi, m'asseoir dans un fauteuil et regarder autour de la pièce, sans avoir les yeux pleins de larmes, avouons-le, c'est un bien glorieux cadeau que mon compagnon m'aura donné, comme viatique de retour.
Canton. 26 février.
Dans cette pagode qui, du dehors, semble haute de deux étages, vit un grand Buddha solitaire dont la statue d'un roux sombre occupe tout l'intérieur, les pieds faisant face à la porte, et le front coiffé de bleu touchant presque la voûte. On le laisse seul, sous sa cloche, tout seul. Nulle fumée d'encens ne monte vers le nez largement ouvert ; pas un adorateur ne vient se prosterner au bas de la robe d'or. Et pourtant je ne le crois pas malheureux, car les oiseaux du ciel entrent, librement, par de minuscules fenêtres, toujours ouvertes; ils nichent dans ses vingt-quatre mains tendues, piaillent, gazouillent, font leur ramage, se querellent et chantent autour de lui, apportant au géant immobile qu'entoure une pénombre, à peine trouée par quelques flèches de soleil, des nouvelles de ce monde extérieur où passe le vent, où frissonnent les forêts, que le jour enchante et qu'enrichissent les moissons, monde magnifique qu'il étreindrait si bien de ses bras nombreux, monde libre, séjour aéré de ces mêmes hommes qui ont enfermé leur dieu entre quatre murs étroits.
Mais le Buddha se console en écoutant chanter ses oiseaux.
Canton. 57 février.
J'ai fait hier la connaissance de M. et M°" C..., anglais tous deux, et de parfaite éducation, m'a-t-on dit. On me disait aussi à leur propos : « Après ce long voyage, quel plaisir ce sera, pour vous, de causer avec de vraies gens du monde. »
J'ai passé toute la soirée en leur compagnie. Jamais, leur souvenir ne me quittera. Je ne puis penser à l'un sans me rappeler l'autre, je ne saurais les séparer : ils sont trop unis. Lorsqu'un salon, une table ou la simple décence les séparent, ils se mangent des yeux. Ils se rapprochent, dès que l'occasion s'en présente. Ils se joignent, ils se pressent les mains, ils murmurent de douces paroles, ils se frôlent, ils se caressent, et soudain, n'y tenant plus, simulent, fût-ce en public, un enlacement. Sur un plan idéal, on dirait qu'ils ne sortent jamais de leur lit; à tous les moments du jour, jusqu'à ceux d'une visite officielle, ils aspirent à se mieux connaître. S'ils étaient beaux, le spectacle pourrait plaire, mais regardons-les...
Elle, pointue de toutes parts, est un composé de cordes et de salières. Son décolleté crie famine, ses mains laissent deviner le squelette, ses bras sont secs, sa taille est de bois, ses hanches n'existent pas encore. Jeune, mais sans chair, blonde, mais sans
couleur, elle a des yeux bleus, qui pourraient, tout aussi bien, être d'une autre teinte... au fait... sont-ils bleus ? Séparée de son mari, elle veut qu'on lui fasse la cour; ces attentions sociales, elle les proposerait, elle les provoquerait au besoin ; puis, elle joue à la femme du monde, se glorifie de boire du Champagne, fait des comparaisons entre Paris qu'elle n'a jamais vu et Londres qu'elle adore, parle beaucoup de ses voyages, et se tient pour héroïque d'être venue jusqu'à Canton.
La voici en plein flirt avec son voisin, elle minaude et joue de l'éventail. Elle a dû lire dans un roman la description de ces gestes. Brusquement, elle se tait, son œil s'illumine, elle vient d'apercevoir l'homme qu'elle adore. Du flirt entrepris, il profitera plus tard, bientôt, ce soir même, n'en doutez pas.
Quant à lui, je crois que c'est un petit garçon rasé, blond, aux yeux clairs, souriant et bien élevé, mais je ne l'imagine et ne l'ai guère vu qu'enlacé à sa femme ; je distinguais mal les personnes du groupe. De lui, je ne puis donc rien dire.
La partie de bridge vient de s'achever. Le jeune couple paraît nerveux. Elle a des frémissements dans les pieds; lui, claque des doigts et s'agite. — Soyons charitables, laissons-les partir, ne les retenons pas : ils veulent se coucher.
Canton. V" mars.
Bientôt, je serai seul. Demain, je quitte mon compagnon de voyage qui reste en Chine, l'heureux homme, et retourne à Péking; aujourd'hui, je me sépare de Yang, notre interprète et, si fort que je m'en défende, la lourde peine que je ressens à perdre, pour longtemps peut-être, l'ami très cher près de qui j'ai vécu tant d'heureuses et belles journées, ne me fait pas oublier le départ du serviteur qui nous accompagna.
Dès l'abord, la figure de Yang m'inspira confiance. Je ne me trompais pas. Tout le long du voyage, Yang se montra dévoué, scrupuleux, d'une parfaite honnêteté, actif, intelligent et débrouillard. Assez illettré, au point de vue chinois, il fait oublier ce grave défaut par une entente prodigieuse des affaires. En affaires, il se montre prudent, mais audacieux. Cette audace est, d'ailleurs, une vertu qui lui manque dans la vie active. Il faut bien l'avouer, Yang n'est pas courageux, néanmoins, pour ne pas perdre la face, il lui arrivera, maintes fois, de s'engager dans des actions entreprises par ses maîtres, tout en ne gardant pas un poil sec. C'est ainsi que, chez lui, l'amour-propre remplace la vaillance.
J'ai pour ce gros garçon, facilement influencé.
toujours poli, lourdaud d'allures et d'esprit fin, une réelle affection. Ses idées métaphysiques, d'un agnosticisme injurieux, m'amusent. Son intelligence est, en outre, fort estimable. Il rêve, pour son retour à Péking, des combinaisons industrielles merveilleuses, qui réussiront, je pense. Enfin, cette honnêteté, dont j'ai déjà parlé, ne cesse de me surprendre. Yang ne saurait admettre que nous fussions volés. Il discutera jusqu'à la dernière sapèque et ne comprendra pas qu'on le remercie. Si je lui témoigne mon contentement, je reçois toujours la même réponse : « C'est mon service. » Il a beaucoup fréquenté les Européens et leur reste attaché, depuis qu'un chirurgien anglais l'opéra, tout jeune et très proprement, d'un vilain bec-de-lièvre, dont il ne reste plus trace.
Yang nous quitte donc, aujourd'hui. Je lui tends la main. Il la prend et murmure tout bas :
(( Au revoir, Ta-jen ! »
Il m'appelle ordinairement : Monsieur. Pourquoi revient-il à sa langue natale pour me faire ses adieux ? Serait-il ému, par hasard ?
« Au revoir, mon brave Yang I »
Et je me dis à moi-même :
« Imbécile ! tes yeux sont pleins de larmes ! Tu ne vas pas pleurer parce que tu quittes ton interprète chinois, si fidèle qu'il ait pu se montrer 1 Ne perds pas la face ! Tiens-toi mieux ! »
Je reprends, d'une voix plus affermie : « Je suis content de vous, mon brave Yang. Vous avez très bien fait votre service. — Merci, Ta-jen !»
Et Yang-siao-fou s'en va.
Canton. ^ ^nars.
Comme on reste soi-même ! L'entreprise d'un long voyage n'est rien de plus, au demeurant, que l'emplette d'un miroir nouveau. Quelque temps, votre image vous semble changée, plus vivante, plus humaine, mais, un jour, vous vous reconnaissez, et, ce jour-là, le voyage est fini.
Je me suis regardé dans la Chine, comme, chez moi, je me regardais dans un livre, dans un tableau, dans le spectacle de la rue. — Peut-être, ici, ma figure est-elle joyeuse... peut-être... mais, à coup sûr, ce n'est pas la Chine que je vois 1
Qu'ai-je gagné à courir de Péking à Canton, les yeux grands ouverts ? Qu'ai-je gagné à contempler les folles architectures de la Terre Jaune, les vergers flamboyants de fruits lourds, les eaux débordées d'un grand fleuve, les neiges de la Montagne Sacrée ? Qu'ai-je gagné à voir tout cela ? J'ai fortifié mon désir de voyager encore, de voyager
plus loin, en me donnant des facilités nouvelles, des moyens inédits... Rien d'autre... Voyager n'est qu'un apprentissage.
De ce que j'imaginais, naguère, je pourrai, bientôt, me souvenir... Hélas I ce sera pour espérer la reprise de ces actions. Je voudrai les revivre, plus complètes et plus intenses, dans un autre canton du monde. Sans fatigue, sans ennui, je touche à la fin de ma belle course. Suis-je possédé de cette fièvre du retour dont parlent les voyageurs ? Non pas. Je compte me reposer, quelques semaines, près de mon feu, les pieds aux chenets, bourgeoisement, — rien de plus I C'est là une envie calme, rassise, bien plus un projet mûri qu'un désir. De même qu'après une course à cheval un peu vive, j'eusse décliné l'ofTre d'engager, aussitôt, une seconde randonnée, de même hésiterais-je, demain, à partir, tout incontinent, pour l'Amérique.
Et, cependant, ne me parlez pas de voyages I C'est plus prudent : je vous suivrais de trop près, dans vos rêves, et j'empoisonnerais, ainsi, mon repos, car l'Amérique centrale est pleine de séductions (Quezaltenango ! Tegucigalpa ! quels vocables 1) et les canaux de Magellan sont uniques, et les îles de la Polynésie (oh I les beaux soirs de Moorea I) charment leur visiteur, et l'archipel malais promet une longue ivresse, et les pagodes birmanes, et les geysers d'Islande, et ce rocher lointain, et cette
chaîne neigeuse, et ce lac vert, et ce fleuve, et cette fleur ignorée, et cet oiseau de feu que je ne connais pas I
Taisez-vous I taisez-vous donc I je rentre chez moi, demain.
A bord de (( l'Ernest Simons ».
Un soir quelconque d'avril.
Nous sommes en vue d'Aden. Certes, je ne descendrai pas à terre : il fait trop chaud; je n'ai de goût à rien. Je ne savais pas qu'une fin de voyage pût être, à ce point, suppliciante. Que la chaleur augmente encore, peu m'importe ! mais donnez-moi une jonque, à la place de ce paquebot ! donnez-moi des pagodes, des rizières, des falaises, une forêt, des faisans qui se lèvent, des dragons sculptés, des villages puants, des toits en sabot, des villes délaissées 1 donnez-moi un cheval surtout I un cheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval !
A qui parler, dans cette auberge flottante ? Sauf un capitaine d'artillerie coloniale, très cultivé, très fin et qui a mené noblement sa carrière, je ne vois que des grotesques. Toute l'humanité se composerait-elle de gens pareils ? Il faudra donc vivre, en France, parmi ces êtres-là I il faudra leur parler,
subir le récit de leurs aventures, écouter les historiettes qu'ils débitent!... finir par leur ressembler!
Voici le couple A. — Lui est un tout petit homme, recuit par l'absinthe, au crâne chauve et furonculeux ; elle, une femme brune, aux traits masculins, et douée d'une effrayante voix de gendarme. Je l'ai entendue appeler son époux : « chéri I » d'un bout à l'autre du pont. Cela paraissait d'une inconvenance suprême.
Voici Monsieur B. — Cet avocat de Hanoï est un bon garçon, très vulgaire. On peut causer près d'un quart d'heure avec lui, sans fatigue. J'ai rencontré peu d'êtres plus sociables, moins lents à se lier. Dès la chute du jour, il vous tutoie et, d'une voix sonore qui roule et rebondit, conte, dès le matin, à qui veut les entendre, des histoires obscènes ou scatologiques, qu'il accentue par quelques gestes appropriés. Il joue aux dames, fort bien, ma foi, ne s'interrompant, entre deux parties, que pour placer une nouvelle anecdote qui renchérit encore sur la précédente. Ce décaméron de corps de garde, il le ponctue par les éclats d'un rire énorme, vraiment joyeux.
Voici le couple C. — L'homme, ingénieur de son métier, ne s'intéresse qu'à la culture physique. Il fait de la boxe, il en parle, il lit les journaux qui la célèbrent, il en discute les finesses, il y pense; — il ne pense pas au delà. Quand il démontre
rexcelleiice d'un coup de poing, sa femme, une longue fille aux cheveux cendrés, déjà vieille, qui semble toujours lasse, se soulève un instant sur sa chaise-longue, frémit, puis retombe, blessée.
Monsieur D. (un ventre, des bajoues, une barbe fleurie) revient du Japon où il rassembla ce qu'il nomme des (( objets d'art ». Il me les a montrés, comme d'ailleurs à tout le monde. Il a su choisir et payer fort cher ce que l'on produit et vend, là-bas, de plus laid, de plus vulgaire, de plus banal.
Monsieur E., un vieillard aux traits fins, a une figure expressive encore, et de longues mains intelligentes. Regardez-le, mais ne lui parlez pas : il est gâteux, absolument, profondément, sans rémission. Je ne trouve rien d'autre à dire de lui. Je répéterai donc qu'il est gâteux.
M. F..., depuis le départ de Saigon, dispute de politique. Il résout les problèmes sociaux, abroge certaines lois, en édicté d'autres, appelle aux armes, mène à la victoire, rectifie des frontières, impose des traités qui assurent au monde une paix éternelle. Il est percepteur.
Et voici Mademoiselle G. — Elle représente à notre bord la luxure. Contre une juste redevance de cinq louis, elle apaise les fièvres, non sans habilité, d'ailleurs, et en y mettant même un certain entrain. Ce dut être, là, une belle fille, mais sa vie trop active l'a un peu fatiguée. Tous les ans, elle va de
Marseille à Saigon, à Canton, en Amérique du Sud, pour placer des chapeaux. Elle ne répugne pas à placer aussi ses charmes. Elle porte, élégamment, de fort agréables toilettes que les épouses honnêtes regardent avec un mépris qui m'amuse, et beaucoup d'application. Elle n'est point sotte, mais sa conversation représente, parfois, ce que j'ai entendu de plus ordurier, sur des lèvres de femme. Conversation de maison close, sans gaieté, sans esprit ; propos abjects, qu'une façon d'érudition exotique amplifie. Elle vous décrira ce qui se fait de mieux, d'Egypte au Venezuela, comme jeux de chair, et de moins commun, et de moins simple... elle dit de plus « distingué ». Elle en parle sérieusement, avec méthode. Elle rit, de temps en temps; on dirait d'une porte qui grince. Son visage fardé me devient, bientôt, intolérable. Je m'éloigne au son de sa voix. Je ne puis plus supporter ses discours, ce flot de lie, coulant d'un goulot à cachet rouge.
Quelques voyageurs débarquent pour visiter Aden. Je ne veux pas les suivre I je ne veux pas I
BIBUOTHECA
A Monsieur Victor Segalen,
Péking.
Paris. 12 mai 1910,
Voilà! je me suis réveillé 1
Je vous écris à ma table, que l'on a nettoyée des poussières d'un an, mais la feuille de papier buvard, dans mon sous-main, est la même encore ; elle porte ma signature d'il y a onze mois, très noire et renversée... la fin d'un adieu, sans doute.
Ma lampe fait, dans la pièce, une présence rouge ; quelques livres, non coupés, sont empilés sur une chaise. Il faudra lire tout cela ! Il faudra s'intéresser aux romanesques chagrins de Raymond, à la prostitution de Madeleine, aux sourires de Béatrice, à tant d'autres choses prévues, à tant d'autres fadaises, à tant d'autres pauvretés I Et puis, il faudra dire merci, flatter l'auteur, trouver une louange, une louange, hélas I qui lui soit agréable.
Il pleut... bien entendu I II pleut de façon lugubre, désolante : une pluie de cimetière... Vous vous y attendiez un peu, n'est-ce pas, mon ami ? La pluie, cette pluie, convenait à mon retour 1
Une voiture s'arrête devant ma porte : des automobiles cornent... Ah 1 je voudrais, dans ce pan de soie bleue, respirer le parfum de mes rêves de Chine !
Je tâche à me souvenir des fruits, des fleurs, des arbres bigarrés.
Vous rappelez-vous cette vallée sombre où vivait tout un peuple de thuyas tors ? Leur feuillage était d'un si beau velours qu'on l'eût dit découpé dans une des robes de la Nuit.
Vous rappelez-vous ce hameau de la plaine où nous sommes arrivés, un soir, battus par le vent jaune qui soufflait les lanternes ?
Vous rappelez-vous cette tête du Buddha, qui souriait toujours, d'un tel et si méprisant sourire, que nous n'osions plus regarder la face d'or ?
Ah ! non, voyez-vous, c'est bien fini !...
Tournons la page.
Et quand je pense que je n'ai rencontré en Chine, ni le Dragon, ni le Phénix, ni la prestigieuse Licorne 1
Table des Matières
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