PREMIÈRE PARTIE
Salut à la Révolulion de Mars
Le peuple russe a épousé la Liberté. Espérons que de cette union naîtront dans notre pays, physiquement et moralement épuisé, des hommes nouveaux, des hommes forts.
Espérons fermement que chez les Russes vont s'allumer et briller d'un feu clair les forces de la raison et de la volonté, ces forces éteintes et étouffées par l'oppression séculaire du régime policier.
Mais n'oublions pas que tous, nous sommes des gens d'hier, et que la grande œuvre de la renaissance du pays est entre les mains d'hommes chez lesquels un lourd passé a développé une tendance à la méfiance mutuelle, au mépris du prochain, à un égoïsme monstrueux.
■i ECRITS DE REVOLUTION
Nous avons grandi dans une atmosphère de « souterrain » ; ce que nous appelions l'activité légale, c'était en réalité du rayonnement dans le vide, ou de la politicaillerie de groupes et d'individus, en lutte les uns contre les autres, et chez qui le sentiment de la dignité personnelle s'est développé sous la forme d'un amour-propre maladif.
Vivant au milieu des ignominies démoralisantes de l'ancien régime, au milieu de l'anarchie qu'il créait, et voyant les abus de pouvoir des aventuriers qui nous dirigeaient, nous avons naturellement et fatalement subi la contagion néfaste des mœurs, des habitudes, des pratiques des gens qui nous méprisaient, qui se jouaient de nous.
Nous n'avons eu ni l'occasion ni la possibilité de développer en nous le sentiment de notre responsabiUté personnelle pour les malheurs de notre pays, les hontes de sa vie ; nous sommes empoisonnés par le cadavre du monarchisme qui se décompose.
Les listes publiées par les journaux des « collaborateurs secrets de l'Okhrana» constituent un acte honteux d'accusation contre nous, un signe de la déchéance sociale et de la corruption du pays — signe redoutable.
Il y a encore chez nous beaucoup de fange, beaucoup de choses rongées parla rouille et toutes
sortes de toxiques, et tout cela ne disparaîtra pas de sitôt. Le vieil ordre de choses est matériellement détruit, mais moralement il continue de vivre au milieu de nous et en nous-mêmes. L'hydre aux cent têtes de l'ignorance, de la barbarie, delà bêtise, de la lâcheté, de la goujaterie, n'est pas tuée; elle n'est que surprise ; elle s'est cachée, mais elle n'a pas perdu la capacité de dévorer des âmes vivantes.
Il ne faut pas oublier que nous vivons dans l'épaisseur d'une masse de millions d'êtres politiquement incultes et sans aucune éducation sociale. Des gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent, ce sont des gens dangereux politiquement et socialement. Cette masse ne se différenciera pas encore de sitôt en classes, et selon ses intérêts bien entendus ; il lui faudra du temps pour s'organiser et devenir capable d'un travail conscient et créateur. Et tant qu'elle ne sera pas organisée, elle nourrira, de sa sève trouble et malsaine, les monstres du passé. nés du régime policier auquel elle s'est habituée.
On pourrait signaler encore d'autres périls qui menacent le régime nouveau, mais il est prématuré et somme toute déplacé d'en parler.
Nous vivons un moment particulièrement difficile, qui exige la concentration de toutes nos forces, un travail acharné, et la plus grande circonspection. Il ne faut pas oubher les fautes fatales de
1905-1906; la réaction féroce qui a suivi ces fautes nous a désarmés et décapités pour plus de dix ans. Pendant ce temps, nous nous sommes corrompus au point de vue politique et social, et la guerre, qui a détruit des centaines de milliers de jeunes gens, a diminué encore plus nos forces, en désorganisant de fond en comble la vie économique du pays.
La génération qui va inaugurer le nouvel ordre de choses n'a pas payé cher la liberté ; cette génération connaît mal les terribles efforts de ceux qui, pendant tout un siècle, ont progressivement travaillé à la destruction de la sinistre forteresse de la monarchie russe. Elle n'a pas connu ce travail infernal de sape qui a été fait pour elle; ce travail de galériens est ignoré de la plupart des habitants des villes provinciales de la Russie.
Nous nous retrouvons tous, et nous devons créer une nouvelle vie selon les principes dont nous avons rêvé depuis longtemps.
Nous concevons ces principes par la raison; nous les connaissons en théorie, mais ils ne sont pas en nous instinctivement, et il nous sera terriblement difficile de les réaliser daus la pratique, de les intégrer dans les mœurs de la vieille Russie. Pour nous surtout cela sera difficile, car je le répète, nous sommes un peuple sans aucune éducation sociale, et sous ce rapport notre bourgeoisie qui
prend mainlenant le pouvoir n*a également aucun développement. Sans compter que la bourgeoisie prend dans ses mains, non pas un Etat, mais les ruines d'un Etat, et qu'elle prend ces ruines chaotiques dans des conditions infiniment plus difficiles qu'elles n'étaient en 1905-6. Comprendra-t-elle que son travail n'aboutira que si elle contracte une union étroite avec la démocratie, et que c'est à cette condition seulement que le renforcement des positions enlevées à l'ancien pouvoir sera solide? ïl n'est pas douteux que la bourgeoisie doit s'amender, mais ne soyons pas trop pressés, de peur de répéter les fautes déplorables de
De son côté, la démocratie révolutionnaire doit avoir la conscience et le sentiment de sa tâche politique; elle doit comprendre la nécessité de prendre une part active à l'organisation des forces économiques du pays, au développement de l'énergie productrice de la Russie, à la défense de sa Liberté contre les attaques de l'intérieur et de l'extérieur.
Nous n'avons encore remporté qu'une victoire : la conquête du pouvoir politique; mais il reste à remporter des victoires beaucoup plus difficiles, et avant tout la victoire sur nos propres illusions.
Nous avons renversé l'ancien régime, mais nous
b ECRITS DE REVOLUTION
avons réussi, noa pas parce que nous sommes la force, mais parce que le régime qui nous a contaminés s'est pourri lui-même jusqu'aux moelles, et qu'il s'est écroulé au premier choc. Le seul fait que nous ayons si longtemps hésité à donner ce choc, bien que nous ayons vu la destruction lente du pays et senti toutes les violences qui nous étaient faites, cette longue résignation seule témoigne de notre faiblesse. La tâche actuelle consiste à renforcer le plus solidement possible les positions conquises, et nous n'y arriverons que par l'union rationnelle de toutes les forces capables de travailler à la renaissance politique, économique et morale de la Russie.
Le meilleur stimulant de la volonté saine et le plus sûr garant de la juste appréciation de nousmêmes, c'est d'avoir la conscience claire et virile de nos défauts.
Ces années de guerre nous ont démontré avec une terrible évidence combien nous sommes faibles au point de vue de la culture, comme nous sommes mal organisés. L'organisation des forces vives du pays nous est indispensable, comme l'air et le pain.
Nous sommes affamés de liberté, et avec notre penchant naturel pour l'anarchie, nous pouvons très bien dévorer notre liberté. C'est une chose fort possible.
La force créatrice la plus précieuse, c'est rhomme. Plus il est développé moralement, plus il est pourvu de connaissances techniques, plus son œuvre est solide et précieuse. On ne l'a pas assez compris chez nous ; notre bourgeoisie n'attache pas l'importance qui convient au travail productif ; l'homme est toujours, pour elle, comme le cheval : la source de la seule force physique.
Les intérêts de tous les hommes se rencontrent sur un terrain commun, où ils sont solidaires, en dépit des oppositions inévitables de classes ; ce terrain, c'est le développement et l'acquisition des sciences. Les sciences, c'est la force qui, en définitive, doit donner aux hommes la victoire sur les énergies élémentaires de la nature, et soumettre ces énergies aux intérêts généraux de l'Humanité.
La science doit être démocratisée; il faut en faire l'apanage du peuple ; c'est elle, et elle seule, qui est la source du travail créateur, la base de toute culture. Seule, la science nous donnera la conscience; seule, elle nous ouvrira la voie large pour de nouvelles conquêtes.
Le travail dans le calme est le travail le plus fécond. La force qui m'a retenu toute ma vie, et qui me retient sur cette terre, c'est la foi que j'ai dans la raison humaine. Jusqu'à ce jour, la révolution
russe apparaît à nos yeux comme une suite de tableaux clairs et joyeux inspirés par la raison. Le plus puissant de ces tableaux a été le jour du 23 mars, le jour des obsèques des victimes sur le Champ de Mars.
Dans ce défilé solennel de centaines de milliers d'iiommes, on sentait pour la première fois, et presque d'une manière tangible, que le peuple russe avait fait la révolution, qu'il était ressuscité d'entre les morts, et que maintenant il va s'associer à la grande œuvre du monde : la création de formes nouvelles et toujours plus libres de vie I C'est un bonheur immense que de vivre jusqu'à un pareil jour !
Et je souhaite de toute mon âme au peuple russe d'aller de ce pas calme et puissant toujours plus loin, toujours en avant et plus haut, jusqu'à la fête suprême de la liberté du monde, de l'égalité et de la fraternité de tous les humains.
{Lietopis. février-avril 1917)
La Science et la Démocratie
{Discours prononcé le 9 avril i9i7 à la séance publique organisée par a V Association libre pour le développement et la propagation des sciences positives ». Cette Associatio?i, groupant les plus émi-
}ients représentants de la littérature , de la science et de Farty avait été fondée le 28 mars. Son but essentiel était de créer dans la plupart des villes de Russie des instituts scientifiques chargés de V éducation du peuple).
Citoyens,
Il vous paraîtra sans doute étrange que jô me permette de vous communiquer les réflexions d'un profane sur la science, sur son importance dans la vie de la Russie renaissante, sur le rôle qui revient à la science et aux savants dans la nouvelle histoire russe. Mais peut-être réussirai-je à ébranler votre scepticisme si naturel et si compréhensible à l'égard de ma témérité, si vous me permettez de vous exposer brièvement mon attitude vis-à-vis de la science expérimentale, et l'idée que je me fais du travail créateur que peut et doit accomplir la science dans notre pays moralement mutilé.
Citoyens,
Je ne connais pas de forces plus précieuses, plus capables de développer chez l'homme les instincts sociaux que les forces de l'art et de la science. Je dirai davantage : en qualité de représentant modeste de l'art, je donne sincèrement et consciemment la première place aux sciences expérimentales dans l'éducation de l'homme. L'art, en effet, est
émotif ; il ésl trop facilement soumis aux particularités subjectives de la psychologie du créateur ; il dépend trop de ce que l'on est convenu d'appeler « l'état d'âme », et c'est à cause de cela qu'il est rarement libre, et qu'il s'élève rarement au-dessus des bornes que lui imposent les influences puissantes de l'individualisme, des préjugés de classes et de races.
Les sciences expérimentales, qui se développent puissamment sur le noble terrain de l'observation exacte, qui se guident sur la logique de fer des mathématiques, sont entièrement libres des influences dont je parlais plus haut. L'esprit des sciences expérimentales est véritablement international et panhumain (1).
Nous avons le droit de parler d'art russe, allemand, italien, mais il n'existe qu'une science unique, mondiale, planétaire, et c'est elle qui donne des ailes à notre pensée, qui la lance à la recherche des secrets du monde, à la découverte du tragique de notre existence ; c'est elle qui nous ouvre la voie vers l'union, la liberté et la beauté.
Ce n'est pas à moi qu'il appartient de vous convaincre de la nécessité de nourrir de sciences exactes la démocratie russe qui vient de naître à une vie nouvelle.
(i) Traduction littéraire du mot obchtchetohelovietcheski si usité en russe.
Le grand savant Timiriazev (1) a affirmé sans cesse au cours de sa longue vie : «1/avenir appartient à la science et à la démocratie ». C'est là une grande vérité. Et je suis profondément persuadé que sans assimilation de la science par la démocratie il n'y a aucun avenir. Nous, Russes, nous devons plus que toute autre nation nous armer des sciences exactes, nous devons nous inculquer le respect de la raison, développer l'amour pour elle et sentir sa force universelle. Il faut comprendre que la raison, c'est notre flambeau, qu'elle est le magma capable de nous réchauffer de l'intérieur, que ce n'est que sur ses ailes lumineuses que nous monterons à une hauteur digne de l'homme, digne de ses souffrances dans la recherche de la vérité, et de sa soif inextinguible de vérité.
L'histoire de la Russie a enfermé notre peuple dans un réseau serré de conditions telles qu'elles ont inspiré depuis longtemps et qu'elles inspirent encore à nos masses populaires de la méfiance et même de l'hostilité pour les forces créatrices de la raison et les grandes conquêtes de la science. Les idées de la culture occidentale ont été introduites chez nous par la noblesse ; pour la majorité du peuple, le noble, c'est un propriétaire foncier, un partisan du servage : que peut-on attendre de bon
(1) Célèbre naturaliste disciple de Darwin, mort il y a deux ans.
d'an tel homme ? Pour le moujik, le savant, c'est un barine, et non un travailleur, qui brise les chaîoes de l'esprit.
Ajoutez à cela l'éducation religieuse du peuple, inconciliable avec la beauté et la force de la pensée libre, impartiale. Finalement, nous savons tous que le régime monarchique arrêtait directement ou indirectement tous les élans vers la science. En dehors de ces causes extérieures, il y a chez nous des motifs intérieurs plus profonds de notre mépris pour la force créatrice de la raison, de la science. Je suis convaincu que la masse chez nous est organiquement portée vers la contemplation, le mysti- ,cisme et la métaphysique, mais que l'esprit de la recherche expérimentale lui est étranger. C'est chose naturelle et compréhensible : un peuple qui a vécu pendant des siècles une vie passive, qui a subi 1 influence [décomposante de la pensée orientale, n'a pas pu développer en lui la faculté de percevoir la réalité. L'orthodoxie orientale, ascétique, n'a pas pu ne pas contribuer à létouffement de l'esprit.
A toutes ces influences qui ont diminué l'activité vitale du russe. Ton peut ajouter encore beaucoup d'autres causes, mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler. Toutes ces influences, hostiles au développement de l'action, devaient enraciner chez lui un dégoût organique, instinctif, pour les grandes
recherches de la science, pour les dogmes hérétiques des savants.
Quelle conclusion tirer de ce tableau peu réjouissant ?
Il ne peut y en avoir qu'une seule : c'est la science, la force la plus active du monde, qui doit détruire l'antique méfiance qui s'est enracinée dans l'âme du peuple russe vis-à-vis d'elle ; c'est elle qui doit arracher de l'âme du peuple le scepticisme de l'ignorance, qui doit libérer cette âme qui nous est si chère de toutes les chaînes des préjugés, et emporter notre peuple russe sur les ailes de la connaissance vers les plus hauts sommets de la culture.
Le peuple doit savoir qu'il vit aujourd'hui dans une atmosphère créée pour lui justement par la science. Or, il ne le sait pas. 11 lui faut comprendre que le barine, qui cueille des fleurs dans les champs, n'est pas un oisif, mais un homme qui va devenir l'agronome de son village, que la chemise de coton qu'il porte sur lui a été faite sur un métier qu'on ne peut fabriquer sans connaître les mathématiques, et que les remèdes du docteur sont le résultat des travaux minutieux d'un savant. Il doit savoir qu'il existe dans le monde la raison, qui s'occupe sans cesse et avec amour de son existence, de ses intérêts, qui cherche à alléger sa peine et à embellir sa vie.
Plus épaisse encore est l'atmosphère scientifique qui entoure la population urbaine. Ici, à chaque pas, l'homme peut voir les conquêtes de la raison et l'asservissement des énergies élémentaires au profit de l'homme.
Le wagon du tramway, le cinéma, l'automobile, le gramophone, le bouton d'un vêtement, le thermomètre, tout cela, qui est utile, amusant, petit ou grand, tout cela est l'œuvre de la science. Le processus de diffusion des grandioses idées scientifiques dans l'existence sordide du Russe est absolument impénétrable pour l'habitant, bien que sa vie soit pénétrée et saturée par les idées de la science, cristallisées sous les formes diverses de la vie pratique.
Je reconnais que c'est le devoir du propagandiste vulgarisateur d'exposer aux gens les mérites de la science, et non celui du savant qui est plongé dans la recherche des mystères les plus occultes de la vie. Mais l'importance de cette vulgarisation de la science est énorme, parce que c'est elle seule qui peut assainir l'âme russe et créer la foi dans la force de la raison. Aussi me semble-t-il que notre premier devoir est de créer en Russie un organisme concentrant tous les travaux de la raison et poursuivant l'étude expérimentale des grands mystères de la nature. Cet organisme 'm'apparait sous la forme d'une Association hbre de savants, qui.
travaillant en communion étroite avec des associalions analogues de l'étranger, comme celle de la Grande-Bretagne, s'efforcerait de créer dans le monde un foyer unique de la raison, et apparaîtrait comme le cerveau et le système nerveux de notre planète.
Ce n'est pas une idée à moi. Elle a été lancée il y a cinq ans par Wilhelm Ostwald. Cette idée paraît évidemment utopique, mais nous vivons à une époque où se réalisent les utopies les plus fantastiques. L'aviation et le sous-marin, la télégraphie sans fil, le radium, toutes ces belles réalisations des idées scientifiques doivent nous persuader que les utopies sont réalisables, que le génie de l'humanité est infatigable dans son efTort d'organisation du monde d'après les fiers principes de la raison, de l'expérience scientifique.
La création d'un tel organisme est particulièrement indispensable chez nous, en Russie, où la raison ne jouit pas d'une estime suffisante, et où la liberté de sa création a été soumise avec tant de cynisme au joug grossier de la monarchie. Il n'y a pas de pays où la science, l'expression la plus haute de la vie d'une nation, ait été persécutée davantage, où l'on ait été plus hostile à ses efforts de libération, où l'on ait traité d'une façon plus abominable les hommes de science, que la Russie de l'ancien régime. V'ous savez avec quelle grossièreté
el quelle insolence la main sordide de la politique touchait les ailes pures de la science. Vous vous rappelez combien de savants furent obligés de quitter leur patrie, combien d'admirables talents y étouffèrent sans pouvoir utiliser leurs forces.
Mais maintenant voici que s'ouvre pour les hommes de science la possibilité de s'organiser librement pour entreprendre leur merveilleux travail, pour élargir et approfondir les limites des sciences exactes, pour faire ressusciter le peuple russe d'entre les morts. Maintenant les hommes de science peuvent travailler indépendamment de l'Etat, et recevoir son aide ainsi que celle des milieux qui comprennent le rôle de la science dans la renaissance de la Russie.
Permettez moi de faire un rêve, et je le fais avec la profonde conviction qu'il n'y a pas de rêve que la volonté et la raison humaines ne puissent transformer en réalité. J'entrevois la création de ce que j'appellerais la « Ville de la Science », toute une série de temples où chaque savant serait le prêtre qui sert en toute indépendance son Dieu. Ce seraient des laboratoires admirablement aménagés au point de vue technique, des cliniques, des bibliothèques, des musées, où jour après jour les yeux pénétrants et hardis du savant fixent les ténèbres des mystères menaçants qui entourent notre planète. Ce seraient des forges et des ate-
îiers où des hommes à la vue perçante, des forgerons et des bijoutiers, forgent et taillent toute l'expérience du monde, la transforment en hypothèses fécondes, en instruments utiles pour la recherche ultérieure de la vérité. Dans celte Ville de la Science le savant est entouré d'une atmosphère de liberté et d'indépendance, d'une atmosphère qui excite la création, tandis que son travail crée dans le pays une atmosphère d'amour pour la raison, et éveille chez les hommes l'admiration fière de sa force, de sa beauté.
Voilà le rêve que seule la science peut réaliser, voilà le miracle qu'elle seule peut accomplir, car il n'est pas d'autres miracles que ceux que créent la science et la réahté.
Je m'exprime peut-être grossièrement et naïvement, mais j'ose affirmer que cette voix ralliera à elle toute la démocratie. Je le répète : sans la science, la démocratie n'a point d'avenir. Je crois que la démocratie, représentée par ses éléments raisonnables, comprend l'importance de la science. Je sais qu'elle l'aime. Et je dis : la renaissance morale de la Russie dépend de votre volonté.
Le jour se lève sur la Russie. En ces jours oîi sur notre malheureux pays martyr monte l'aurore éclatante d'une vie nouvelle, et où le peuple russe éprouve la joie d'être libre, en ces jours d'un bonheur si longtemps attendu, les hommes de
18 ÉCRITS DE RÉVOLUTIOM
raison, les hommes de science ne doivent pas se tenir à l'écart des grands événements.
L'histoire les appelle à la place qui légitimement leur revient, aux premiers rangs des créateurs de la vie nouvelle. C'est à eux de rassassier ce peuple avide de savoir avec tous les trésors de la science mondiale.
Je m'adresse à vous, citoyens, persuadé que dans vos cœurs l'amour de la Russie est animé du souffle bienfaisant de la liberté, persuadé que vous comprenez combien il faudra courageusement travailler pour renforcer les positions que nous avons conquises.
Nous n'avons détruit les vieilles formes de vie que physiquement ; moralement elles sont autour de nous et en nous-mêmes, il faudra des efTorts herculéens pour nous purifier, nous et notre pays, de la boue et de la rouille du régime monarchique. Nous sommes habitués à beaucoup de choses qui sont funestes pour nous. Pendant des siècles nous avons vécu avec les mains liées et la bouche bâillonnée ; nous savons mal dire la vérité ; nous sommes peureux; nous n'aimons pas le travail. Chez nous le sentiment n'est pas développé de la responsabilité individuelle pour les abominations et les hontes de notre vie. Nons n'avons pas la fierté de nous mêmes, ni le respect de notre prochain. Et d'ailleurs, d'oii auraient pu naître ces senti-
ments créateurs ? Quelles fleurs pouvait donner notre âme, sous cette couche de pourriture dont nous écrasait la monarchie.
Nous devons comprendre que l'homme fort, c'est l'homme raisonnable. Voyez le petit japonais : comme une abeille, il a sucé le miel de la science de toutes les fleurs de l'Europe. Vous vous rappelez toutes les défaites essuyées par la Russie lors de son duel avec le Japon civilisé, duel provoqué par les appétits cyniques de nos maîtres d'hier.
L'Allemagne qui est petite par rapport à la Russie résiste aux forces du monde presque tout entier parce que la culture de l'Allemagne est pleine du suc vivifiant des sciences, parce que l'allemand sait estimer la science et l'aimer. La belle France, dont beaucoup d'entre nous parlèrent avant la guerre comme d'une nation dégénérée, a trouvé en elle une force presque miraculeuse de résistance à l'ennemi, parce qu'elle est une nation cultivée. Et n'est-il pas véritablement étonnant, cet effort gigantesque fait par l'Angleterre durant la guerre ?
Dans cette guerre insensée, nous avons perdu et nous perdons plus que tous les autres, parce que nous sommes incultes, ignorants, paresseux. La source de nos malheurs, c'est le manque d'instruction chez nous. Pour bien vivre, il faut bien travailler, et pour être forts, il faut beaucoup savoir.
Nous devons apprendre à vivre, à travailler, à aimer le travail. Nous devons comprendre que le travail n'est pas une violence exercée sur notre volonté, mais au contraire l'expression de la volonté vers la vie, et que le travail libre comme l'amour procure la plus grande des jouissances. Il faut comprendre cela, et seule la science exacte nous y aidera ; ce n'est qu'en nous pénétrant de l'esprit des sciences positives que nous pourrons peu à peu nous guérir de nos défauts.
Citoyens,
La culture repose sur trois fondations : l'art, la science et l'industrie. Permettez-moi de vous rappeler la grande œuvre de la Convention de 1791 à 1793.
Pendant ces trois ans, le Convention, au milieu du chaos et de la terreur, sous la menace de l'invasion étrangère a porté à douze les trois chaires scientifiques créées par Buffon; elle a fondé le Jardin botanique, établissement que longtemps lui a envié toute l'Europe ; elle a créé le Conservatoire des Arts et Métiers et trois Ecoles de Médecine, et a considéré qu'il était indispensable en pleine guerre, au moment où la France ramassait toutes ses forces, d'exempter du service mihtaire tous les professeurs et les étudiants. Dans des conditions terribles, la Convention a trouvé le moyen
(l'éditer pour les agriculteurs les « Cojiseils pour les semailles (ï automne », et Daubenton sur son ordre a composé son classique « Manuel pour les bergers ». Elle s'est occupée de rassèchement des marais, de la création de fermes modèles. En 1793, en pleine terreur, elle a inauguré au Panthéon le buste de Descaries père de la philosophie française ; elle a édité les œuvres de Bacon, organisé des expéditions scientifiques, créé un Bureau astronomique, et donné à Championnet les moyens de commencer les fouilles de Pompeï.
Je ne puis dans un bref discours rappeler tous les éminenls mérites de la Convention devant la science, Tart et l'industrie, mais permettez moi de répéter une fois encore que son activité pendant trois ans s'est déroulée dans des conditions effroyables, au milieu de la Terreur, de la menace de l'occupation étrangère, et de l'explosion des tendances fédéraUstes. C'est dans les mêmes conditions que nous nous trouvons aujourd'hui. Vous rappelant l'œuvre de la Convention, je m'adresse à vous avec l'espoir que vous aborderez avec une sérieuse attention la tâche admirable que vous propose r « Association libre pour le développement et la propagation des sciences positives ».
Nous devons, citoyens, organiser dans noire pays son cerveau, sa force nerveuse créatrice ; nous devons créer pour la science russe des conditions
qui lui donnent la possibilité de se développer librement et sans fin ; nous devons faire en sorte que nos savants donnent au pays le maximum de leur énergie.
Plus haut s'élèvera la science expérimentale, plus loin s'étendra son horizon, plus nombreuses seront les possibilités d'adaptation pratique des sciences à la vie et aux mœurs. Dans la nature, autant que nous le sachions, il n'y a rien de plus merveilleux que le cerveau humain ; il n'y a rien de plus étonnant que le processus de la pensée ; il n'y a rien de plus précieux que les résultats des expériences scientifiques. Vive la science !
{Lietopis, mai-juin 1917).
La Révolution et la Culture
Si l'on embrasse du regard toute l'activité du régime monarchiste dans le domaine de la politique intérieure, elle nous apparaît comme l'effort de la bureaucratie en vue d'arrêter le développement moral et physique de l'être pensant.
L'ancien régime était incapable, mais l'instinct de la conservation lui disait justement que son ennemi le plus dangereux, c'est le cerveau humain, et c'est pourquoi il s'efforçait par tous les moyens d'entraver ou de déformer la croissance des forces intellectuelles du pays. Ilfutséricusementaidédans
celte activité criminelle par l'Eglise, asservie par le fonctionnarisme, et par la société, qui était psychiquementébranlée et supportait passivement ces dernières années toutes les violences dont elle était l'objet.
Les résultats de cette extinction progressive de l'esprit furent révélés avec une évidence aveuglante par la guerre. La Russie se trouva impuissante et désarmée devant son ennemi cultivé et bien organisé. Les gens qui s'écriaient avec une vantardise si déplaisante que «la Russie s'était levée pour libérer l'Europe des chaînes d'une fausse civilisation par l'esprit de la vraie culture », ces gens probablement sincères et d'autant plus lamentables furent confondus, et cessèrent leurs discours trop éloquents. « L'esprit de la vraie culture » apparut comme infecté par la grossièreté et par l'égoïsme le plus repoussant, corrompu par l'oisiveté et la paresse.
Dans ce pays, largement pourvu de richesses naturelles de toute nature, une anarchie complète dans tous les domaines de la culture apparut comme la conséquence de sa misère intellectuelle. L'industrie, la technique étaient dans un état rudimentaire , la science fut ré léguée à l'arrière-plan, dans l'ombre, et sous la surveillance hostile du tchinovnik; l'art entravé, déformé par la censure, fut arraché à la vie et s'absorbaut dans la recherche
de nouvelles formes perdit toute sa valeur vitale, son action exaltante et bienfaisante.
Partout, dans l'âme de Ttiomme et hors d'elle, c'était le désert, la désagrégation, le cbaos.
I /héritage laissé à la Révolution par la Monarchie est terrible.
Et quelle que soit l'envie que Ton ait de dire une parole de consolation, la cruelle réalité ne le permet pas. Il faut le dire en toute sincérité : la monarchie, qui s'est efforcée de décapiter moralement la Russie, a presque totalement réussi.
La Révolution a renversé la monarchie, c'est vrai. Mais cela signifie peut-être que la révolulion n'a fait que chasser la maladie de l'épiderme dans l'intérieur de l'organisme. Il ne faut nullement penser que la révolution ait guéri moralement ou enrichi la Russie. Un vieux proverbe sensé dit: « la maladie vient au galop, et s'en va au pas » ; le processus de l'enrichissement intellectuel d'un pays est toujours extrêmement lent.
Il est d'autant plus nécessaire pour nous, et la Révolution, dans la personne de ses chefs, doit immédiatement, sans tarder, entreprendre la création d'établissements, d'œuvres qui s'occuperont du développement des forces intellectuelles du pays.
La force intellectuelle, c'est la première force productrice d'un pays et le soin de son développe-
ment doit être la préoccupation essentielle de toutes les classes.
Nous devons travailler en commun à l'extension de la culture. La Révolution a renversé les obstacles qui s'opposaient à la création libre, et maintenant notre salut est dans notre volonté de montrer à nous mêmes et au monde nos talents, nos dons, notre génie. Travaillons, et trouvons notre joie dans notre travail.
« Le Monde est créé non par le verbe, mais par l'action ». C'est là une incontestable vérité.
(Novaïa Jizn V' mai 1917)
Le premier Mai 1917
Impressions de la rue, à Petrograd La Russie a fondu sous les rayons du soleil. A larges flots tranquilles s'épanche la force ouvrière de la grande ville à travers les rues, les places. Celte tranquillité des masses humaines est impressionnante ; dans leurs mouvements l'on ne sent aucune joie de fête, mais seulement l'activité affairée d'une fourmilière.
11 semble que les gens ne soient pas encore sûrs de leur liberté, de leur droit de marcher en foule et de chanter des hymnes interdits, et qu'ils soient sortis dans la rue pour trouver, pour se donner celle certitude.
Les chants manquent d'harmonie et d'ampleur; peut-être est-ce parce qu'ils ne peuvent exprimer à fond le nouvel état d'âme des masses.
Il faudrait une marche entraînante, solennelle; il faudrait un hymne de hberté ; les cris de vengeance et les menaces ne s'harmonisent pas avec le claquement joyeux des drapeaux rouges, avec la foi profonde des gens dans leur propre force. Les forts ne menacent pas, ne se vengent pas ; ils réalisent tout simplement leurs désirs. Il apparaît que sans le concours de l'art on ne peut organiser de fête, et c'est pour cela que les gens se croient seulement à la veille d'une fête.
Voici des colonnes d'enfants : des petits pauvrement vêtus, leurs minces silhouettes grises paraissant encore plus petites et plus pauvres sous les étendards clairs de la liberté. Mais les enfants, ce sont les héros de la journée, ce sont les maîtres de la vie de demain et les créateurs de cette vie. Il est comique de les entendre chanter :
tt Nous sommés tombés victimes dans la lutte fatale... », mais quand de ces lèvres d'enfants s'échappent ces paroles :
« Nous renoncerons au vieux monde », ce serment enfantin émeut jusqu'aux larmes.
Oui, ils trouveront en eux-mêmes la force de
renoncer au vieux monde, de purifier leurs âmes de toutes les influences délétères ! Nous voulons croire qu'ils sentiront autrement la vie, qu'ils auront une plus haute estime de l'homme.
Et l'on voudrait jeter à leurs pieds son propre cœur, le cœur humain qui de toutes les fleurs est la fleur la plus belle.
Le bourgeois tremble, selon son habitude. Il frôle les murs des maisons, et, contemplant d'un regard craintif le flux des vagues de la vie nouvelle, il se demande : quand les scènes d'horreur vont-elles commencer? Mais rien d'horrible ne se produit, et ce qui se passe n'a plus rien de commun avec la journée d'esclavage d'hier, avec la vie russe opprimée.
L'homme se crée alors lui-même des frayeurs ; il se sent mal à l'aise à vivre sans crainte. Il est particulièrement effrayé par les paroles énergiques, par les idées hardies, alors que, s'il faut craindre quelque chose, ce sont précisément les sentiments bas, les instincts bestiaux, enracinés profondément dans le cœur de l'esclave incorrigible.
La crainte de l'idée, c'est la crainte du travail libre de la raison. C'est sur cette crainte que reposait l'édifice vermoulu de la monarchie, qui a failli
écraser le pays.
La liberté de la parole, la liberté de la pensée,
28 ECRITS DE REVOLUTIO.N
ce sont là des armes défensives assez puissantes pour ceux qu'etîrayent la pensée et la parole.
Mais si la nature du Russe exige qu'il éprouve de la peur, je puis lui indiquer un motif assez sérieux d'avoir peur : il y a des genspourlesquels les idées n'existent pas encore, en tant que principes d'organisation.
Le !*'■ mai, j'ai rencontré pas mal de gens semblables et j'ai éprouvé un sentiment pénible à voir l'un d'eux, un homme petit, aux mains longues et au visage velu d'un singe.
Il se tenait prbs d'une porte cochère et près de lui passait une foule d'enfants, de réfugiés, portant une bannière où on lisait ces mots :
« Renvoyez-nous dans notre patrie. »
Cet bomuncule regarda celte foule avec les yeux ardents d'un rapace ; ses lèvres se mirent à remuer, comme s'il mâchait quelque chose. On voyait qu'un sentiment sinistre bouillonnait en lui. 11 se balançait d'un pied sur l'autre, comme s'il se disposait à se lancer sur les enfants. Et il semblait qu'il allait montrer les dents et lancer un hurlement de fauve.
Voilà en effet les êtres qui sont dangereux, car en eux vit l'instinct de destruction et une cruauté aveugle. Nous avons en Russie beaucoup de sadiques. L'ancien régime a développé le sadisme, car il était lui-même aveugle et cruel.
Un homme à cheveux gris exprime son mécontement : « Je vous le demande à vous, je me le demande à moi-même : est-ce bien nous, Russes? Comment l'anarchie insensée, au milieu de laquelle nous avons vécu avec une soumission parfaite, a-t-elle pu donner naissance à cet ordre ? »
Je saisis au passage ces paroles d'une femme à l'air posé :
« Jusqu'à ce jour je n'aimais rien ; rien ne me plaisait ici, et je ne songeais qu'à une chose : quand pourra-t-on bientôt aller à l'étranger ? Et voilà que soudain je me suis sentie chez moi, ici, en Russie.» Et de fait beaucoup de gens se sentent pour la première fois chez eux dans leur pays.
Un jeune homme dit à un soldat d'une voix joyeuse, en le prenant bras dessus bras dessous :
(( Maintenant je vais me mettre à apprendre, diable ! Je commencerai par l'A. B. C, mon cher... » Pourtant, dans l'ensemble, il y a peu de joie: elle se cache, cela n'est pas douteux. Peut-être les gens ne sentent-ils pas la joie de la liberté, le bonheur de l'union. Il est visible que beaucoup de personnes sont étonnées du spectacle extraordinaire qu'elles contemplent et qu'elles regardent autour d'elles, comme si elles cherchaient ces monstres de l'ancien régime, pareils aux épouvantails à moineaux.
Et pourtant il y a de quoi se réjouir. La Russie a fait un pas fantastique en avant ; elle a d'un coup rattrapé l'Europe, et fêté le 1" mai comme on ne l'a jamais fêté dans les pays de vieille culture.
C'est là un grand bonheur, et bientôt tous
devront en comprendre, en sentir la force ; mais
à une condition ; à la condition que nous ayons
plus de respect pour l'homme et que nous ne
l'effrayions pas.
ÇSovaïa Jizn 3 mai 1917)
Pensées inactuelles (1)
Sans attendre la décision du Soviet des Députés soldats sur l'envoi au front des artistes, musiciens acteurs, etc. le comité de bataillon du régiment Izmaïlovski envoie aux tranchées 43 artistes, parmi lesquels il y a des hommes de grand talent.
Aucun d'eux ne connaît le métier militaire. Ils ne savent pas tirer ; c'est aujourd'hui seulement qu'on les a envoyés pour la première fois au tir et ils doivent partir mercredi. Ainsi ces hommes vont aller au massacre sans même savoir se défendre.
(1) Sous ce titre générique, repris de Nietzsche, on trouvera ici et dans la deuxième partie une série d'articles écrits par Gorki en marge des événements révolutionnaires.
Je no connais ps^î les gens qui comnosent le Comité de bataillon du régiment l::maïiov8ki, maiià je suis sûr qu'ils ne savent pas ce qu'ils font.
Envoyer à la guuife dss artistes de talent, c'est se montrer aussi prodigue et aussi bête que celui qui mettrait des fers d'or à un cheval de trait. Mais les envoyer sans ieur appiôiiiirê le rxiiLior militaire, c'est condamner à mort des innocents. C'est pour de tels actes que nous avons maudit le tsarisme, c'est pour cela que nous l'avons renversé.
Les démagogues et les valets de la foule vont me crier : Mais l'égalité ?
Sans doute j'y pense. J'ai moi aussi dépensé beaucoup de forces pour démontrer la nécessité de l'égalité politique et économique des|homme&, et je sais que cette égalité seule rend l'homme plus honnête, meilleur, plus humain. La Révolution a été faite pour que l'homme vive mieux et pour qu'il devienne meilleur.
Mais je dois dire que pour moi Léon Tolstoï ou le musicien Serge Rachmaninov, ou tout autre homme de talent, ne sont pas les égaux des gens du Comité de bataillon d'izmaïlovski.
Si Tolstoï lui-même éprouvait le désir de lancer une balle au front ou sa baïonnette au ventre d'un homme, le diable éclaterait de rire, les idiots en
jubileraient avec le diable, et les gens pour lesquels le talent est le plus merveilleux don de la nature, la base de toute culture, et l'orgueil d'un pays, ces gens en verseraient des larmes de sang.
Non, je proteste de toute mon âme contre le projet de faire d'hommes de talent de mauvais soldats.
Je demande au Soviet des Députés soldats s'il trouve juste la décision du comité exécutif du bataillon d'Izmaïlovski, s'il approuve effectivement que la Russie lance dans la gueule insatiable de la guerre les meilleurs morceaux de son cœur, ses artistes, ses hommes de talent.
De quoi allons-nous vivre, si nous perdons nos meilleurs cerveaux ?
(Novaïa Jizîi. 15 mai 1917)
Récemment, un romancier se plaignait de ce que dans la révolution russe il n'y ait pas de romantisme, de ce qu'elle n'eut pas créé de Théroigne de Méricourt, de héros splendides.
Probablement nous n'avons pas eu de Théroigne parce que nous n'avons pas pris d'assaut la Bastille ; mais si nous l'avions fait, j'imagine que parmi les cinquante mille « filles de joie » de Pelrograd il se serait trouvé sûrement des héroïnes. A
dire vrai, nous avons toujours eu assez peu de héros, si l'on ne compte pas ceux que nous avons nous-mêmes maladroitement imaginés : Soussanine, le marchand Igolkine, le soldat sauveur de Pierre le Grand, KouzmaKrulchkov et autres héros de la force physique, pourrait on dire.
Dans une polémique, on peut, naturellement, oubher le héros de l'esprit, les gens qui par les grands et obstinés exploits de toute leur vie ont enfm arraché la Russie au royaume de l'illégalité et de la violence.
Mais je pense que le romantisme n'est pas fini, et que les romantiques sont vivants, si par ce nom de romantique nous pouvons honorer (ou peut-être offenser?) un homme qui est passionnément épris de son idée, de son rêve.
Ces jours-ci un romantique de ce genre, un paysan du gouvernement de Perm, m'a envoyé une lettre dont les lignes suivantes m'ont beaucoup touché :
« Oui, la vérité ne convient pas à tout le monde ; parfois elle est si pénible, que c'est une chose terrible que de rester en tête à tête avec elle. N'est-il pas terrible de voir l'étendard sacré du sociaUsme saisi par des mains sales, exploité par des intérêts sordides?...
« Les paysans avides de propriété, reçoivent la terre et s'éloignent, en déchirant, pour en faire des
bandes de toile le drapeau de Jeliabov et de Brechkovskaïa.
« Un membre du parti, un étudiant social-démocrate, déclare sans ambages qu'il ne peut plus travailler dans le parti, parce qu'il reçoit à son service 350 roubles et que le parti ne lui paie même pas 2uO.Il consentirait quand même, dit-il, à renoncer à cent roubles en souvenir de son « ancien » idéalisme... Les soldats se rallient volontiers sous l'étendard de « la paix du monde entier », mais ils tendent à la paix, non pas au nom de l'idée de la démocratie internationale, mais au nom de leurs intérêts personnels, pour sauver leur peau.
« Je me souviens très bien de mon état d'esprit lorsque, Jeune homme de dix-sept ans, je marchais derrière ma charrue sous un soleil chaud, et que je voyais passer près de moi un professeur, un employé de bureau, un prêtre ; je me posais immédiatement cette question: « Pourquoi est-ce que moi je travaille, et que ces gens ont une vie heureuse? » Je ne reconnaissais comme travail que le travail physique, et tous mes efforts tendaient à me libérer de ce travail. C'est cet état d'esprit que je vois chez beaucoup de gens qui adhèrent volontiers aux partis socialistes. Quand je vois ce « socialisme », j'ai envie de pleurer, car je veux être socialisme en fait et non en paroles. Il nous faut des chefs qui ne craignent pas de dire la vérité en face,
et si la presse socialiste critiquait non seulement la bourgeoisie, mais aussi ses adhérents, elle y gagnerait dans la suite. Il faut être sévère et impitoyable non seulement pour l'adversaire, mais aussi pour ses amis. »
Voilà la voix d'un véritable romantique, d'un homme qui sent la force organisatrice de la vérité et qui aime son feu purificateur. Je m'incline respectueusement devant un tel homme. Des gens de cette trempe ont une vie difficile, mais leur vie laisse une trace magnifique.
Novaïa Jizn, 19 mai 1917.
Anarchie, anarchie ! crient les gens « bien pensants », qui augmentent et propagent la panique à un moment oii tous les hommes plus ou moins capables doivent se mettre au travail quotidien de la création d'une nouvelle vie, où chacun doit se lever pour défendre les trésors de la vieille culture.
Anarchie ! Et de nouveau, comme après 1905, on répand sur la démocratie russe, sur tout le peuple russe, des flots d'encre pleins de colère, de calomnies peureuses, d'accusations sales.
Il est délicat et il me répugne de parler de moi, mais quand il y a un an et demi j'ai publié mon
36 ÉCRITS DE RÉVOLUTR»
article intitulé : «Deux âmes » (1), dans lequel je disais que le peuple russe est organiquement enclin à l'anarchisme, qu'il est passif, mais cruel, lorsque le pouvoir tombe dans ses mains, que la bonté tant vantée de son âme c'est un sentimentalisme à la Karamazov, et qu'il est terriblement rebelle aux inspirations de l'humanisme et de la culture, pour ces idées (qui ne sont pas neuves, qui ne sont pas miennes, mais que j'exprimais avec rudesse) on m'a accusé de toutes sortes de péchés contre le peuple.
Récemment, quelqu'un dans la Rfetch a déclaré que mon « défaitisme » s'explique on ne peut mieux par mon attitude vis-à-vis du peuple.
Mais en fait, je ne suis nullement coupable de « défaitisme », et jamais je n'ai eu de sympathie pour cette tendance. Nier le droit du poing, le duel, la guerre, comme des ignominies déshonorant l'humanité, comme des actes qui ne résolvent pas un conflit et qui renforcent la haine, ce n'est nullement être un « défaitiste » et un apôtre de la nonrésistance. Une telle accusation est particulièrement déplacée vis-à-vis de moi, qui prêche une attitude active dans tous les problèmes de la vie. Peut-être que dans certains cas je ne me défendrai pas, mais
(1) Oa trouvera immédiatement après celui-ci la traduction de cet important article auquel fait allusion Gorki.
j'ai assez de forces pour défendre ce qui m est cher.
Si j'ai rappelé les pensées que j'exprimais dans mon article « Deux âmes », ce n'est pas pour me défendre ni pour me justifier. Je comprends que dans la méchante lutte verbale, que par convenance nous appelons « polémique t>, les combattants n'ontpas souci de la vérité, qu'ils cherchent à relever leurs erreurs mutuelles et à viser leurs points faibles, et qu'ils se battent moins pour prouver la vérité de leurs croyances que pour montrer publiquement leur adresse. Non, j'ai rappelé « Deux âmes », pour demander à nos adversaires quand ils étaient le plus sincères ; était-ce quand ils m'injuriaient à propos de l'opinion peu flatteuse que j'exprimais sur le peuple russe, ou quand ils injurient le peuple russe en reprenant mes propres expressions.
Jamais je n'ai été un démagogue, et je ne le serai jamais. En reprochant à notre peu pie' son penchant à l'anarchisme, son peu de goût pour le travail, sa grossièreté et ses instincts primitifs, je dis qu'il ne pouvait être autrement.
Les conditions de sa vie n'ont pu développer en lui ni le respect de la personne humaine, ni la conscience des droits du citoyen, ni le sentiment de la justice. C'étaient des conditions oii régnaient l'arbitraire absolu, l'asservissement de Thomme, le
mensonge cynique et la cruauté bestiale. Il est même étonnant que dans de telles conditions le peuple ait pu conserver tout de même pas mal de sentiments humains et quelque peu de raison.
Vous gémissez : le peuple ruine Tindustrie !
Mais qui lui a appris, et quand lui a-t-on dit que l'industrie est la base de la culture, et le fondement de la prospérité sociale ?
A ses yeux, l'industrie, c'est un mécanisme astucieux, admirablement combiné pour écorcher vif le consommateur. N'a-t-il pas raison ? Et il y a trois, quatre mois, vous-mêmes n'avez-vous pas dénoncé dans tous les journaux et revues l'augmentation honteuse et fantastique des profits de l'industrie russe ? L'opinion du peuple, c'est votre propre opinion. Evidemment, vous deviez « dénoncer », c'est le devoir de chaque héraut de la vérité, de chaque défenseur courageux de la justice. Mais la polémique oblige d'être unilatéral et c'est pourquoi en parlant de pillage vous avez oublié de parler du rôle créateur de l'industrie, et de son importance pour l'Etat.
L'industrie, source de profits pour les uns et d'asservissement physique et moral pour les autres, telle est l'opinion acceptée sans réserves chez nous par l'énorme majorité de la population, y compris les gens cultivés. Cette opinion s'est crislalHsée depuis longtemps et soUdement : rappelez-vous
comment fut accueilli le livre de Plekhanov Nos divergences, et quel orage déchaîna Strouve, le « Jean-Baptiste de toutes nos renaissances », par ses Remarques critiques.
Crier à l'anarchie est aussi inutile qu'il est inutile et honteux de crier « Au feu 1 » quand, voyant l'incendie dévorer une maison, on ne prend aucune part, sinon par la parole, à la lutte contre le feu. La polémique, c'est l'occupation favorite des amateurs d'exercices scolastiques, et de ceux qui croient de leur devoir de prouver toujours et en toutes choses la justesse et l'exactitude de leurs pensées et autres merveilleuses qualités dont ils sont incontestablement doués. Mais il serait beaucoup plus profitable que nous tous, laissant à l'histoire le soin de nous juger, nous nous mettions sans tarder au travail culturel dans le sens le plus large de ce mot, et que nous consacrions nos talents, nos esprits et nos cœurs au peuple russe, afin de l'élever à la création raisonnable de nouvelles formes de vie.
Novaïa Jizn, 31 mai 1917.
Deux âmes
Une catastrophe que le monde n'a encore jamais vécue ébranle et détruit la vie de ces races de l'Europe dont l'énergie spirituelle s'est efforcée le
plus fructueusement et s'efforce d'affranchir la personne humaine de l'héritage sombre des rêves périmés, oppresseurs de la raison et de la volonté, de l'antique Orient — de l'affranchir du mysticisme, des superstitions, du pessimisme et de l'anarchisme, qui naissent fatalement d'une conception désespérée de la vie.
L'Orient, comme on le sait, est le pays ou prédominent les principes émotifs, sentimentaux, sur les principes intellectuels et rationnels : il préfère la spéculation à l'étude expérimentale, et le dogme métaphysique à l'hypothèse scientifique. L'Européen est le directeur et le maître de sa pensée ; l'homme de l'Orient est le serviteur et l'esclave de son imagination. Cet homme antique a été le créateur de la plupart des religions, le fondateur de la plus sombre des métaphysiques ; il sent, mais n'étudie pas, et sa capacité de traduire son expérience en formules scientifiques est à peu près nulle.
Concevant du point de vue sentimental et spéculatif la force des éléments, l'Orient les a déifiés et s'est involontairement soumis à eux, tandis que les gens de l'Europe occidentale, maîtres de l'énergie de la nature grâce à la science^ s'efforcent de soumettre et soumettent effectivement cette énergie aux intérêts et à la raison de l'homme.
Le but que poursuit la science européenne, c'est
préciscmeut d'étudier les forces de la naliue el de les contraindre de travailler pour l'homme, de libérer la personne humaine de l'esclavage du dogme, des superstitions, des préjugés, de l'étau du travail forcé, et de transformer l'énergie physique hbérée en énergie spirituelle.
Ce but de la science et de la culture européennes est inconnu de l'Orient ; ce n'est que depuis le siècle dernier que les hommes et les pays d'Asie les plus évolués ont commencé d'accepter la grande expérience scientifique de l'Europe, ses méthodes de pensée et ses formes d'activité.
La conception fondamentale du monde en Orient, s'exprime aisément dans la formule suivante : l'homme est pour toujours soumis à une force inconnaissable, qui échappe à la raison, et la volonté de l'homme n'est rien devant elle. Pour la science européenne, l'inconnaissable — c'est seulement ce qui n'est pas connu.
« Rismet », dit le mahométan qui se soumet humblement à la FataUté, mais l'européen Romain Rolland déclare fièrement : « Le Français ne connaît pas la Fatalité ».
Cela n'est pas absolument vrai : l'Occident connaît la Fatalité : il lutte avec assurance contre elle et se sentant appelé à remporter la victoire sur elle il entraine peu à peu l'Orient lui-même à mener cette lutte grandiose. L'Occident considère l'homme
comme le but suprême de la nature et comme un organe par le moyen duquel elle se connaît ellemême et dont elle développe sans cesse toutes les facultés ; pour l'Orient, l'homme par hn-même n'a pas de sens ni de valeur.
Voulant limiter la puissance excessivement développée des sens, l'Orient a créé l'ascétisme, la vie des moines et des ermites, ainsi que toutes les autres formes d'évasion et de farouche négation de la vie. Le tabac, l'opium et les autres narcotiques, dont le but est d'intensifier ou d'étouffer les émotions, sont les moyens de prédilection donnés au monde par l'Orient. La vie terrestre pour l'homme épuisé, mais sensuel des pays orientaux, paraît une illusion dépourvue de sens, et la conviction qu'il peut exister une autre vie posthume le pousse à se préparer sur la terre même au repos du paradis, comme Font failles anachorètes de la Thébaïde, comme le font les ascètes de l'Inde et nos sectaires mystiques.
C'est de l'Orient que tirent leur conception la secte des « skoptsi » (1), qui s'efforce d'arrêter la reproduction de l'espèce humaine, et la secte anarchiste des « biegouni » et des « stranniki », qui nient toutes les formes de l'organisation sociale et politique.
(1) Mot à mot, les « castrats ».
L'intolérance religieuse, le fanatisme, la superstition, ce sont aussi les produits des émotions de l'Orient, et quoique presque toutes ces émotions aient été inoculées aux Ariens de l'Occident, ce n'est pas là un trait caractéristique pour la culture occidentale ; un homme sain peut attraper la lèpre par contagion, mais la lèpre n'en est pas moins une maladie originaire de l'Orient.
Ce qui est caractéristique pour l'Europe, c'est l'activité de sa vie, de sa culture, basée sur l'étude et les faits et non sur l'inspiration et le dogme, principes de la vieille culture de l'Orient.
L'homme de l'Orient attend le bonheur et le repos éternels au delà des limites de la terre, dans le domaine de l'imagination : l'Européen veut atteindre un bonheur durable sur la terre même.
Le but de la culture européenne, c'est d'être une culture planétaire, d'unir dans son travail, dans ses idées, toute l'humanité de notre planète. Les principes de l'Europe sont l'égalité et la liberté : sur la base de l'étude, de la science, des faits. Le radiologue Soddi, étudiant l'état [factuel de la science européenne, écrit : « Nous avons le droit de croire que l'homme acquerra le pouvoir de faire servir à ses propres fins les sources premières de l'énergie que la nature garde aujourd'hui si jalousement pour l'avenir. Par suite des progrès de la physique, nous sommes sur le seuil du chemin montant de
la civilisation ; nous faisons le premier pas pour gagner le plan inférieur de la branche suivante qui s'élève plus haut. Devant nous, bien que tout cela soit encore vague, c'est l'ascension vers la puissance physique sur la nature ; elle va bien loin au delà des limites des rêves des mortels, des rêves exprimés par un système philosophique quelconque. Ces possibilités d'un nouvel ordre de choses, de conditions de vie meilleures que celles qui furent jamais prédites autrefois, ce ne sont pas les promesses d'un autre monde. Elles existent dans ce monde-ci ; pour elles il faut se battre et lutter, afin de les arracher aux mains tenaces de la nature,comme furent arrachés dans le passé tous nos succès et notre civilisation, par le travail du cerveau collectif de l'humanité qui dirige et multiplie la force insignifiante d'un seul homme ».
C'est là le cri de guerre de TEuropéen, persuadé de la force créatrice de sa volonté, de sa raison. Mais le Chinois Lao-Si prêche :
« La seule chose que je redoute, c'est d'être actif.
Tous les êtres doivent être inactifs. L'inactivité est la chose la plus utile qui existe entre le ciel et la terre. Quand tous les êtres deviendront inactifs, la paix totale régnera sur la terre.
Telle est l'antinomie inconciliable de l'Occident et de l'Orient. C'est précisément cette conception, née du désespoir, de la pensée orientale, qui est
une des causes fondamentales de la stagnation politique et sociale des pays asiatiques. C'est par cet étouffement de la personnalité, par l'effroi, le manque de confiance dans la force de la raison et de la volonté que s'explique le sombre chaos de la vie politique et économique Jde l'Orient. Dans le cours des siècles l'bomme d'Orient fut, et restera toujours dans sa masse, «l'homme qui n'est pas de ce monde ».
Evidemment, l'Orient lui-même est actif à sa manière, mais son activité est forcée ; il y est contraint par la force sévère de la nécessité. L'homme de l'Orient ne connaît pas la jouissance du travail ; il ignore l'enthousiasme de l'action.
Les gens de l'Occident sont depuis longtemps arrivés à la compréhension du sens planétaire du travail ; pour eux l'action est le principe qui est seul capable de libérer l'homme de la servitude des vieux préjugés, du joug des conditions qui entravent la liberté du développement spirituel de lapersonne humaine.
En Occident, le travail est l'expression de la volonté collective des hommes vers la création des formes d'existence dont le but est, en élargissant à l'infiai le domaine de l'application de l'énergie humaine à la lutte contre la nature, dasservir les forces mêmes de la nature aux intérêts et à la volonté de l'homme.
Je m'explique : en opposant l'Orient à l'Occident, je ne songe nullement à je ne sais quelles c entités métaphysiques » ou à des « particularités de race » qui seraient organiques, indéracinables, chez le Mongol, l'Arien, le Sémite, et qui les diviseraient pour l'éternité en groupes hostiles les uns aux autres.
Non, je crois trop profondément dans la force de la raison, de l'étude scientifique, de l'action, pour penser que ce qui est temporaire sera éternel. Les Sémites sont aussi des gens de l'Orient, mais qui pourrait nier l'énorme rôle qu'ils ont joué dans la formation de la culture européenne, qui pourrait douter de leur grande faculté de création, de leur amour de l'action ?
J'oppose en ce moment deux conceptions différentes du monde, deux habitudes de pensée, deux âmes. Leur essence fondamentale est la même : c'est l'effort vers le bien, vers la beauté de la vie, vers la liberté de l'esprit. Mais il résulte de toute une série de causes complexes que la majorité des hommes n'a pas encore surmonté la peur antique devant les mystères de la nature, qu'elle ne s'est pas élevée jusqu'à là confiance dans la force de sa volonté, qu'elle ne se sent pas souveraine de sa planète, et qu'elle n'a pas compris la valeur de l'action, principe des principes.
Il est indiscutable que les conditions extérieures de la vie en Orient ont exercé de toute antiquité
et continuent toujours d'exercer leur influence sur l'homme dans le sens de l'oppression de sa personnalité, de sa volonté. L'attitude de l'homme vis-à-vis de l'action, voilà ce qui défmit sa valeur culturelle, son prix sur la terre.
Les idées exposées ci-dessus n'offrent bien entendu rien de nouveau. Le caractère inconcihable des conceptions de l'Orient et de l'Occident a été plus d'une fois souligné et en termes plus tranchants, plus nets. Même les penseurs du monde musulman reconnaissent la supériorité de la culture de l'Europe occidentale et voient les aspects sombres de la culture de l'Orient.
Kasim Amin, appelé le « Luther de l'Orient », dit, dans son livre La femme nouvelle : « L'origine des divergences qui existent entre nous et les occidentaux vient de ce qu'ils ont compris la nature de l'homme, et qu'ils estiment sa personnalité ». Il reconnaît que «ce qui a arrêté le progrès de la civilisation en Orient ce qui a enfermé tout le mouvement de la vie dans un cercle hors duquel il est impossible de sortir », c'est un « despotisme chronique ». Monallim-Nadji, un écrivain turc, écrivait vers 1880 à Angelo Gubernatis : « Nous n'arriverons pas à nous comprendre^ les uns les
autres, tant que se dressera entre vous et nous le mur du fanatisme religieux ».
L'attitude critique et négative des penseurs de l'Orient vis-à-vis des principes de leur culture a commencé dès le xvn" siècle, après le désastre des Turcs sous les murs de Vienne. Dès cette époque s'élevèrent de temps à autre en Orient des voix isolées qui condamnaient la paresse, la stagnation, la conception passive de la vie.
Dans le Kitabé-Akdes, le livre sacré des Babides, le verset 70 enseigne : « 0 hommes, chacun de vous doit s'occuper d'une affaire quelconque, d'un métier, d'une industrie, ou autre chose semblable ». Le verset 72 dit : « Les plus détestés de Dieu ce sont ceux qui restent assis et mendient: soyez continuellement à l'œuvre ».
Bekha-Ulla, l'auteur du Kitabé-Akdes va encore plus loin dans son entretien avec E. G. Brown :
«Nous désirons que tous les peuples arrivent à avoir une seule foi et que tous les hommes deviennent frères ; nous désirons que les querelles religieuses cessent d'exister, et que les divergences des nationalités soient supprimées. Les conflits, les effusions de sang, les discordes doivent finir, et tous les hommes doivent ne faire qu'une famille unie. Et que l'homme ne s'enorgueiUise pas de ce qu'il aime sa patrie, mais qu'il s'enorgueillisse de ce qu'il aime le genre humain ».
Vers les années 50 du xix' siècle, les Bebides furent massacrés, torturés ; leurs chefs furent exterminés ; et l'influence pratique des idées de l'Europe occidentale sur la vie sociale de l'Orient devint de nouveau insignifiante, imperceptible jusqu'au commencement du xix' siècle. La prédication du raisonnement scientifique en Turquie, en Perse, en Chine — sans parler de la Mongolie — ne donne jusqu'ici aucun résultat appréciable, et apparaît comme une lueur dans le désert.
Je m'explique ce fait déplorable par les traits spécifiques de la pensée orientale qui est dirigée non vers la vie, non vers la terre et l'action, mais vers le ciel et le repos. Très édifiante est l'opposition des deux types d'esprit faite par le célèbre écrivain et socialiste fabien Herbert Wells dans un discours prononcé le 24 janvier 1902 à l'Institut oriental de Londres :
« Il existe deux types d'esprit humain ; leur différence fondamentale vient de leur attitude par rapport au temps, de l'importance qu'ils donnent au passé et à l'avenir. Le premier, qui est apparemment le type dominant, qui existe chez la plupart des hommes, ne songe nullement à Tavenir, et le considère comme je ne sais quel obscur « non-être ».
« Danà sa conception, le présent s'avance pour ainsi dire sur l'avenir et écrit sur lui les événements. Le second type, plus récent et qui se trouve
50 éCRlTS DE RÉVOLUTIO-
beaucoup plus rarement, concentre principalement son attention sur l'avenir, et ne sarrête sur le passé et surle présent qu'autant qu'ilsconditionnent les phénomènes futurs.
« Du point de vue du premier, nous ne faisons que récolter dans la vie ce qui a été semé dans le passé ; du point de vue du second, la vie sert à la préparation et à la création de l'avenir.
« En opposition au premier qui est passif, c'est Jà l'état actif de l'esprit, un esprit de jeunesse, qui se rencontre le plus souvent chez les peuples d'Occident, tandis que le premier est l'esprit de l'Orient en décrépitude ». m
Chaque fois que l'Europe occidentale, fatiguée par la création incessante de nouvelles formes de vie, vit des années de lassitude, elle puise des idées et des impressions retardataires en Orient. « De l'Orient vient la lumière » !
Dans son sang épuisé coule victorieusement le poison qu'elle a recueilli de ses contacts avec l'Asie, de la pensée asiatique, impuissante, apeurée, qui fait fi de l'homme, de cette pensée qui, créée par l'Orient dans les conditions déplorables de son existence, Ta réduit en esclavage, et maintenant réduit en captivité jusqu'à la puissance du capital
européen.
Ce qui caractérise nettement et constamment
tontes les réactions, c'est le fait que les vainqueurs se mettent k craindre la raison, dont ils se sont servis comme arme, et dont ils connaissent bien la force ; quant aux vaincus, ils doutent de la force de la raison dont la valeur créatrice mondiale ne leur apparaît pas clairement, car le peuple paraît vaincu, et l'on a de la peine, comme on le sait, à lui faire connaître la puissance de la raison et de la science. La peur devant la raison provoque chez les vainqueurs la tendance à miner ses forces ; ils commencent à parler des bornes de la raison, à dire que l'étude scientifique est incapable de résoudre les énigmes de la vie ; ils opposent à l'étude la spéculation, et Tintuition à l'expérience. On peut penser que tout cela est prêché consciemment et inconsciemment, avec l'intention d'augmenter encore davantage les doutes des vaincus dans la puissance de la raison.
L'Histoire justifie et confirme ce point de vue. Considérons la réaction européenne du début du xix° siècle, quand l'Europe, effrayée par la grande Révolution, fut écrasée par le despotisme de Napoléon, et tomba ensuite sous le joug encore plus lourd de la « Sainte-Alliance » qui fut créée contre la libre pensée, « l'athéisme et la fausse science ». Alors dans la sphère de la pensée « l'on s'effraya de l'hégémonie toute puissante des principes de la raison qu'avait proclamée la philosophie maté-
rialiste du xviu' siècle, et dans la sphère de la vie pratique et de la politique l'on s'effraya de la souveraineté du peuple qu'avait proclamée Rousseau ».
Possédée par cette peur et la déception de ne pas se sentir capable de prendre toute « l'étendue du pouvoir » dans ses propres mains, la bourgeoisie éprouva du dégoût pour la réalité qui avait trompé ses espoirs et sa littérature se livra au pouvoir du romantisme.
La base du romantisme, c'est la sensation hyperesthésiée du « moi », que les romantiques mettent au-dessus de tous les phénomènes du monde, au-dessus du monde entier, pour en faire un législateur divin.
L'individu, croit le romantique, est absolument libre de tout lien avec le monde, et soustrait à l'influence de la réaUté. Il est fort possible qu'au fond cette croyance ait été inspirée par l'exemple récent de Napoléon qui en quelques années était devenu de lieutenant empereur, qui avait asservi toute l'Europe et fait de ses simples soldats des maréchaux et des rois.
L'attitude du romantique par rapport à lui-même et au monde extérieur est exprimée en termes particulièrement saisissants et précis par Dostoïevski dans les Zapiski iz Podpolia (1), œuvre où sont
(1) Mot h, mot a Mémoires des bas-fonds >.
rassemblés toutes les idées et tous les motifs de sa création.
« Exécuter sa propre volonté, indépendante et libre, satisfaire son propre caprice, fùt-il le plus sauvage, et son imagination surexcitée parfois jusqu'à la folie, c'est là l'avantage le plus transparent, le plus précieux, qui ne se range sous aucune classification, et qui envoie au diable tous les systèmes et toutes les théories ». « Je tiens à mon caprice, et à ce qu'il me soit garanti, quand il le faut ». « Oui, pour qu'on me laisse en paix, je suis prêt à donner tout de suite le monde entier pour un kopeck. Faut-il que le monde s'écroule ou que je ne boive pas de thé ? Je dirai que le monde s'écroule pourvu que j'aie toujours à boire du thé ».
Cette prédication d'une volonté sans frein, sans limites, cache au fond le désespoir de l'individu incapable de communier avec le monde, de l'individu détaché du monde ; c'est l'anarchisme du désespoir, état d'âme typique des romantiques. L'idée que l'individu aie droit de satisfaire sa volonté sans limites ouvre au romantique la voie vers l'anarchisme et la licence absolue, et, d'autre part, le pousse nécessairement à l'idéalisation du inonarchisme, de l'autocratie.
Entre égaux, les romantiques ne peuvent reconnaître de chef, et Novalis, l'un des romantiques
allemands, dit franchement : « Le Roi, c'est un homme qui joue sur la terre le rôle de la Providence céleste ».
Voici des opinions d'écrivains romantiques. Chateaubriand écrit : « Pourquoi le paysan aurait-il à connaître la chimie ?I1 y a dans le peuple beaucoup plus d'esprit que chez les philosophes ; le peuple ne nie pas les miracles. Quoi qu'on dise, il se sent toujours bien au milieu des miracles ».
Chateaubriand était un réactionnaire tout à fait avéré, qui consacrait toutes ses forces à la lutte contre la philosophie de la raison créée par les écrivains du xvm* siècle. Son mot d'ordre : «Il fautrevenir aux idées rehgieuses» fut proclamé récemment par un groupe connu d'intellectuels russes. Dans une lettre à un ami également réactionnaire, à de Maistre, il écrivait : « Tout est secret, tout est inconnu dans l'univers. Le destin éternel a mis la Fatahté et la Mort aux deux extrémités de notre route et du haut de son trône a lancé notre vie dans le désert du temps pour qu'elle roule sans raison et sans aucun sens ».
« La vie — maladie de l'esprit », dit Novalis. Que le rêve soit la vie ! Un autre écrivain, Tieck, lui fait écho : « Les rêves sont, peut-être, notre plus haute philosophie ». Et ces pensées ont été également exprimées à plusieurs reprises par la littérature russe des dernières années.
Les romantiques du début du xix« siècles préféraient à l'activité pratique le libre jeu de l'imagination, la méditation à Tétude, la religion à la science, la foi à la raison.
Leur contemporain, le grand poète et penseur Gœtlie, définissait ainsi le romantisme :
« J'appelle romantisme tout ce qui est malade. La plupart des dernières productions sont romantiques, non pas parce qu'elles sont nouvelles, mais à cause de la faiblesse, de la débilité, de la sensibilité maladive qui les caractérisent ».
Et l'historien de la littérature Johann Scherr disait que « réaction et romantisme sont des concepts absolument de même sens ».
Le célèbre critique danois Brandès. à qui l'on interdit de faire des cours en Russie, parle de l'état d'esprit des romantiques en ces termes : «La. haine du progrès et du monde de la réalité a abouti à ce que le penchant vers les choses de l'imagination et du merveilleux devint l'àme de la poésie et de la prose ».
L'Orient exerça une grande attraction sur les romantiques. Gettner, l'historien de la littérature allemande, l'exphque de la manière suivante : « Le romantique veut ce qui est vieux, parce que les images et les formes du passé révolu, qui sont toutes prêtes, achevées, et palpables pour les sens, lui paraissent plus agréables et plus poétiques que
le nouveau qui se crée, qui ne peut offrir à l'imagination des points d'appui solides et palpables ».
Les créateurs de la théorie du romantisme, les frères Friedrich et Auguste Schlegel, recommandaient aux poètes de cette époque de tourner leur attention vers l'Orient, parce que c'est là-bas que la vie est le plus pénétrée d'imagination. Ils donnaient en exemple aux Allemands les ascètes hindous, hommes qui atteignent la perfection par la méditation des mystères de la vie, et qui voient le visage de Dieu. Auguste Schlegel écrivait : « L'Europe ne s'est pas montrée persévérante en religion. Une ^évolution sérieuse ne peut venir que de l'Asie ; ce n'est qu'en Orient que n'a pas disparu l'enthousiasme ».
Ceci était écrit en 1811-1812, quand Schlegel. le défenseur de la liberté absolue de l'individu, était au service du réactionnaire Metternich et faisait des cours à Vienne, prêchant la croisade contre la liberté morale et civique. Mais environ un demisiècle plus tard le célèbre orientaliste Vambury écrivait : « La capacité qu'a l'Orient de rêver, d'imaginer, est merveilleuse, mais ce qui est plus merveilleux encore chez lui c'est l'absence d'enthousiasme et de passions malgré une sensualité développée d'une façon maladive ».
Les Schlegel avaient étudié l'Orient dans les livres, qui étaient peu nombreux à cette époque. Mais les
orientalistes contemporains ne voient pas en Asie ces sources d'enliiousiasme et d'énergie ; la plupart d'entre eux sont enclins à penser que rinsligatrice des événements qui s'accomplissent de nos jours en Orient, c'est l'énergie de la culture européenne . » En parlant du romantisme, je sous-entendais évidemment le romantisme des individualistes, des hommes détachés de la vie. Le romantisme social de Schiller, de Byron, de Hugo, est une des plus magnifiques créations de la psychologie de l'Europe occidentale; c'est l'écriture sainte du génie delà vie active.
L'esprit du vieil Orient exerce une action pénible et meurtrière sur noire vie russe ; son influence sur la psychologie russe est incomparablement plus profonde que sur celle des habitants de l'Europe occidentale. Le Russe n'a pas encore acquis la fermeté et la persévérance nécessaires à la lutte pour la vie, lutte qu'il n'a fait que commencer depuis peu de temps. Comme les habitants de l'Asie, nous aimons les belles paroles et les actes irraisonnés ; nous parlons énormément, mais nous agissons peu et mal ; on a dit justement de nous que « les Russes ont quantité de superstitions, mais pas d'idées ». En Occident, les hommes font l'histoire, tandis que nous, nous faisons toujours de mauvaises anecdotes.
Nous, Russes, nous avons deux âmes : l'une, du mongol nomade, rêveur, mystique, indolent, qui est persuadé que « le Destin est le juge de toutes choses », que « tu es sur la terre, mais que le Destin est au-dessus de toi », que « tu n'iras pas contre le Destin » ; et à côté de cette âme impuissante vit l'âme du slave, qui peut lancer des flammes belles et claires, mais qui ne brûle pas longtemps, qui s'éteint vite, et a peu de force pour se défendre contre les poisons qui circulent en elle et qui paralysent ses forces.
Cette faiblesse, cette tendance à se désillusionner facilement, à se lasser vite, s'expliquent vraisemblablement par notre voisinage avec l'Asie, par le joug mongol, par l'organisation de l'Etat moscovite sur le type des autocraties asiatiques, et par toute une série d'influences analogues qui ne pouvaient pas manquer de nous inoculer les éléments de la psychologie orientale. Le mépris purement oriental de la force de la raison, de l'expérience, de la science, nous a été inculqué non seulement d'une façon naturelle et par des influences inéluctables, mais intentionnellement, artificiellement, par des influences locales. Pendant trop longtemps, presque jusqu'à la moitié du xix^ siècle, nous avons fait notre éducation sur des dogmes et non sur des faits, sur l'intuition et non sur l'examen libre des phénomènes de la vie.
Dès le xiir siècle l'Europe occidentale s'est mise résolument et opiniâtrement à la recherche de nouvelles formes de pensée, à l'étude et à la critique du dogmatisme oriental; tandis que chez nous il était interdit encore au xvii^ siècle « aux gens non savants d'avoir chez eux et de lire des livres polonais, latins, allemands, luthériens, calvinistes et autres œuvres hérétiques. Il fallait brûler de tels livres. Celui qui s'opposerait à l'ordre, qui aurait chez lui par un moyen quelconque ces livres défendus, et s'en servirait pour enseigner autrui, serait condamné a être brûlé vif sans pitié. »
A la fin du xv^ siècle l'Europe entière était couverte d'imprimeries ; partout on imprimait des livres. Moscou se mit à cette grande œuvre en 1563, mais après que furent imprimés deux livres — Apostol et Tchasoslov — la maison où était installée la typographie fut incendiée la nuit; les presses et les caractères furent consumés par le feu, et les typographes pris de panique s'enfuirent en Lituanie. Il est naturel que dans ces conditions le peuple russe ait été en retard par rapport à l'Occident au point de vue du développement intellectuel, et il est également naturel que se soient renforcés chez lui les principes de l'Orient, qui dissolvent l'individuahté psychique. Ces principes ont amené le développement de la cruauté, du fanatisme, des sectes mystico-anarchistes : des
« skoptsi », des « Klilysti », des c biegoimi », des « stranniki » (1) ; d'une manière générale ils ont provoqué la tendance à « sortir de la vie » et développé l'ivrognerie dans des proportions monstrueuses.
Sur la bourgeoisie l'influence des principes asiatiques se traduisit et se traduit encore par son attitude méfiante, mais dépourvue de toute critique rationnelle, vis-à-vis de l'expérience de l'Europe occidentale, par l'influence de la stagnation orientale qui empêche le développement de l'initiative commerciale et industrielle et de laconscience parmi la bourgeoisie de son rôle politique dans l'Etat.
Récemment, un des penseurs très russes, V. V. Rozanov, écrivait ces lignes en vantant un mauvais livre sur Tourguenev : « De l'Orient, viennent les meilleures traditions de lanoblesse.avecle genre de vie, les usages, des « liclmie lioudi » (2) des coins perdus de province». Oui, ce que Rozanov appelle «les meilleures traditions de la noblesse», cela vient de l'Orient. Mais les idées littéraires de la noblesse, sa culture, son amour de l'art, son souci de l'instruction du peuple, tout cela vient de l'Occident, de Voltaire, du xviii^ siècle. Quant à la cruauté visà-vis des serfs, et à la servilité vis-à-vis des souve-
(1) Sectes des « castrats », des t flagellants », des t coureurs », des « errants ».
(2) Mot à mot a Gens inutiles ».
raliis, traits si caractéristiques de notre noblesse, ils viennent de l'Orient avec l' « Oblomovchtcliina» typique pour toutes les classes de notre peuple. Il est également vrai que la masse innombrable des « lichnie lioudi », de tous ces « errants », de ces vagabonds, de ces Oniéguine en habits ou en sarraus, de ces gens possédés « par l'inquiétude, par le désir de changer de place », que tout cela qui est si caractéristique de la vie russe vient aussi de l'Orient et n'est rien autre que le désir de s'évader de la vie, de l'action et du monde.
Il y a encore beaucoup d'autres particularités dans notre vie, dans la conformation de nos âmes, et il y a pas mal de Russes qui supposent que tout cela qui nous est propre, qui fait notre originalité, a une très haute importance et nous promet dans l'avenir toutes sortes de joies.
Nous croj'ons que le temps est venu où Thistoire exige que tous les Russes honnêtes et raisonnables soumettent cette originalité à un examen approfondi, à une critique impitoyable. Nous devons lutter contre les dépôts asiatiques constitués dans notre âme ; nous devons nous guérir du pessimisme, qui est honteux pour une nation jeune, et qui vient de ce que les natures passives, contemplatives, sont enclines à remarquer de préférence dans la vie tout ce qui est mauvais, méchant, et humiliant pour l'homme.
Ils remarquent cela non seulement à cause d'une disposition maladive, mais aussi parce qu'ils exploitent cela pour dissimuler leur manque de volonté, et justifier leur inertie. Les natures actives, agissantes, portent leur attention principalement sur les choses positives, sur les germes de bien qui, se développant sous l'influence de notre volonté, doivent améliorer notre vie pénible. La « recherche de Dieu » chère aux Russes provient i du manque de confiance dans la force de la raison, ^ du besoin qu'éprouve l'homme faible de trouver i une volonté dirigeante hors de lui-même, du désir i d'avoir un maître, sur lequel on pourrait se déchar- | ger de la responsabilité d'une vie privée de sens | et de direction. •
L'évasion hors du monde, le renoncement à la i'. réalité sont habituellementmasqués par le désir de )! «perfectionnement de l'individu»; mais tout sur \. la terre se perfectionne grâce au travail, grâce au i\ contact avec telle ou telle force. Dans son essence ^! ce « perfectionnement individuel » signifie le déta- ';! chement du monde, et provient du sentiment qu'a ii l'individu de son impuissance sociale, qui est par- '*; liculièrement aiguë aux époques de réaction. C'est 1| ainsi qu'en Russie l'épidémie de « perfectionne- •) ment» fut très forte dans la pénible période des ?i années 1880 et a repris après 1905.
La pensée bourgeoise contemporaine, qui est
épuisée, abâtardie, poursuivie par une fatalité mauvaise, et qui entrevoit de grands événements contre lesquels elle n'est pas capable de lutter, cette pensée va vers l'Orient ; elle s'efforce de ranimer des idées et des doctrines mourantes sur l'irréalité du monde extérieur, sur l'absurdité de la vie, sur la volonté anarcbique de l'individu, qui justifie toutes ses chimères et tous ses caprices, sa cruauté et son despotisme. Mais l'Orient est au point de vue moral très distant de l'Europe, et ce mouvement involontaire de la pensée bourgeoise est aussi stupide que le serait celui d'un homme qui voudrait se rendre rapidement de Petrograd en France et en Angleterre en passant par l'Asie et l'Océan Pacifique.
L'orientation vers la mystique elles imaginations romantiques, c'est une orientation vers le marasme, dirigée en fin de compte contre la jeune démocratie que l'on veut empoisonner et paralyser, en lui inoculant une attitude passive vis-à-vis du réel, le doute devant la raison, l'expérience, la science, afin d'arrêter chez cette démocratie la croissance d'une nouvelle psychologie collective, seule capable de former une personnalité forte et belle. La démocratie doit savoir démêler ces intentions ; elle doit aussi apprendre à discerner ce qui dans la chair et le sang lui vient de l'Asie, sa volonté faible, son anarchisme passif, son pessimisme, sa tendance à
s'enivrer, à rêvasser, et ce qui lui vient de l'Europe, l'ardeur infatigable au travail, la foi dans la force de la raison, de l'expérience et de la science.