‹ Écrits de révolutionChapitre 5 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LA RE\ OLUTIOX BOLCHE\ ISTE D'OCTOBÎIE 19 IT

A la démocratie

Les minisires socialistes, relâchés de la forteresse Pierre et Paul par Lénine et Trolski, sont rentrés chez eux, laissant leurs collègues Beruatski, Konovalov, Tereclilchenko, et les autres au pouvoir de gens qui n'ont aucune idée de la liberté individuelle, des droits de l'homme.

Lénine, Trolski, et leurs adeptes sont déjàintoxiqués par le poison corrompu du pouvoir, ainsi que le prouve leur attitude honteuse vis-à-vis de la liberté de la parole, de l'individu, et de cet ensemble de droits pour le triomphe desquels a lutté la démocratie.

Des fanatiques aveugles et des aventuriers sans conscience se précipitent tête baissée, soi-disant sur la voie « de la révolution sociale », mais en

réalité sur la voie de ranarcliie, de la ruine du prolétariat et de la révolution.

Sur cette voie, Lénine et ses acolytes se croient permis de commettre tous les crimes, tels que le massacre dans la banlieue de Pétrograd, le pillage de Moscou, la suppression de la liberté de la presse; des arrestations en masse, toutes sortes de turpitudes que faisaient Plehve et Stolypine.

Evidemment, Plehve et Stolypine agissaient; contre la démocratie, contre tout ce qu'il y a de vivant et de sain en Russie ; derrière Lénine, marche une partie assez considérable — pour l'instant — de la classe ouvrière, mais je crois que la raison de la classe ouvrière, que la conscience de sa mission historique lui ouvrira bientôt les yeux sur la vanité des promesses de Lénine, sur toute l'étendue de sa fohe, et sur son anarchisme à la Netchaïev et à la Bakounine.

La classe ouvrière ne peut pas ne pas comprendre que c'est avec sa peau, avec son sang, que Lénine tente une expérience et s'efforce de porter l'esprit révolutionnaire du prolétariat à son paroxysme pour voir... ce qui en sortira.

Naturellement, il ne croit pas dans la possibilité de la victoire du prolétariat en Russie dans les conditions actuelles, mais peut-être compte-t-il sur ua miracle.

La classe ouvrière doit savoir qu'il n'y a pas de

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miracles, que ce qui l'attend, c'est la famine, la ruine complète de l'industrie, des transports, et une longue anarchie sanglante, après laquelle viendra une réaction non moins sanglante et sinistre.

Voilà où son chef actuel mène le prolétariat ; et il faut comprendre que Lénine n'est pas un thaumaturge tout-puissant, mais un prestidigitateur cynique, qui n'a cure ni de l'honneur ni de la vie du prolétariat.

Les ouvriers ne doivent pas permettre aux aventuriers et aux insensés d'accumuler sur la tète du prolétariat des crimes honteux et sanglants pour lesquels ce n'est pas Lénine, mais le prolétariat luimême, qui devra payer.

Et je demande :

La démocratie russe se souvient-elle pour le triomphe de quelles idées elle a combattu le despotisme de la monarchie ?

Se croit-elle capable maintenant encore de continuer ce combat?

Se souvient-elle que lorsque les gendarmes des Romanov jetaient dans les prisons et envoyaient au bagne ses chefs, elle dénonçait la lâcheté de leurs actes ?

En quoi se distinguel'attilude de Lénine à l'égard de la liberté de la parole de celle de Stolj'pine, de Plehve et autres caricatures humaines?

Le pouvoir de Lénine ne traîne-t-il pas en prison tous ceux qui ne pensent pas comme lui, ainsi que le faisait le pouvoir des Romanov?

Pourquoi Bernatski, Konovalov et les autres membres du gouvernement de coalition sont-ils enfermés dans la forteresse ? En quoi sont-ils plus coupables que leurs collègues socialistes, libérés par Lénine ?

La seule réponse honnête à ces questions doit être la libération immédiate des ministres et des autres innocents arrêtés, et le rétablissement delà liberté de la parole dans toute son intégrité.

Et les éléments raisonnables de la démocratie doivent tirer de là toutes les conséquences, et décider s'ils doivent suivre les conspirateurs et les anarchistes à la Netchaïev.

{Novaïa Jizn, 20 novembre 1917).

Aux ouvriers

Vladimir Lénine introduit en Russie le régime sociaHste selon la méthode de Netchaïev, « à toute vapeur à travers la boue ».

Lénine, Trotski, et tous les autres qui vont avec eux à la ruine dans la fondrière de la réalité, sont évidemment persuadés avec Netchaïev que « c'est par le droit au déshonneur que l'on peut le mieux

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entraîner avec soi un Russe » ; et on les voit déshonorer froidement la révolution et la classe ouvrière, pousser celle-ci à organiser des massacres sanglants, à faire des pogroms, à arrêter des gens absolument innocents comme Kartachev, Bernatski Konovalov, etc.

Après avoir amené le prolétariat à consentir à la suppression de la liberté de la presse, Lénine et ses suppôts ont sanctionné pour les ennemis de la démocratie le droit de lui fermer la bouche; en menaçant de la famine et du massacre tous ceux qui n'approuvent pas le despotisme de Léniue- Trotski, ces « chefs » justifient le despotisme du pouvoir, contre lequel ont si longtemps lutté les meilleures forces du pays.

S'imaginant être les Napoléon du socialisme, les léninistes se démènent et s'agitent, parachevant ainsi la destruction de la Russie. Et le peuple russe paiera tout cela dans une mer de sang.

Personnellement Lénine est un homme d'une force exceptionnelle ; pendant vingt-cinq ans, il a été au premier rang de ceux qui luttaient pour le triomphe du socialisme ; c'est une des figures les plus énergiques de la social-démocratie internationale ; homme très doué, il possède toutes les qualités d'un « chef », notamment l'amorahté indispensable pour ce rôle et le mépris du « barine » pour la vie des masses populaires.

Lénine est un « chef» et un barine russe; il a certains traits moraux de cette classe déchue, et c'est pour cela qu'il se croit en droit de faire avec le peuple russe une expérience cruelle, qui est à l'avance vouée à l'iusuccès.

Epuisé et ruiné par la guerre, ce peuple a déjà sacrifié pour celte expérience des miUiers de vies, et il devra en sacrifier encore des dizaines de milliers, ce qui va le décapiter pour longtemps.

Cette tragédie inéluctable ne trouble pas Lénine, esclave du dogme, ni ses suppôts qui sont ses esclaves à lui. La vie, dans toute sa complexité, échappe à Lénine ; il ne connaît pas les massespopulaires ; il n'a pas vécu avec elles ; mais il a appris — dans les livres — comment on peut faire se cabrer ces masses, comment on peut, — ce qui est le plus aisé — déchaîner leurs instincts. Pour les léninistes, la classe ouvrière est comme le minerai pour le métallurgiste. Peut-on, toutes les conditions étant remplies, transformer ce minerai en un état socialiste ? Selon toute vraisemblance, la chose est impossible. Mais pourquoi ne pas essayer? Et qu'est ce que risque Lénine, si son expérience ne réussit pas ?

Il travaille comme un chimiste dans un laboratoire, avec celte différence qu'un chimiste travaille sur de la matière morte et que son travail donne un résultat précieux pour la vie, tandis que Lénine

travaille sur la matière vivante et entraîne la révolution à sa perte. Les travailleurs conscients, qui suivent Lénine, doivent comprendre que l'on est en train de faire avec la classe ouvrière russe une cruelle expérience qui va anéantir les meilleures forces des ouvriers et arrêter pour longtemps le développement normal de la révolution russe.

{Novaïa Jizn, 23 novembre 1917).

IVouvel An 1918

Que nous donnera le nouvel an ? Tout ce que nous Barons capables d'accomplir.

Mais pour devenir des hommes [capables d'agir, il importe de croire que ces jours de folie, ces jours maculés de boue et de sang, sont les grands jours de la naissance d'une nouvelle Russie.

Oui, c'est maintenant, oii les hommes assourdis par des proclamations de liberté et de fraternité, dévalisent leur prochain dans les rues, oti la lutte contre l'idole de la propriété n'empêche pas les gens de torturer et de tuer pour la moindre infraction à la loi sur l'inviolabilité de la propriété, où les « citoyens hbres» se livrent à un sale commerce, se volent les uns les autres sans pitié et sans pudeur,

— c'est dans ces jours d'antinomies monstrueuses que naît la Russie nouvelle.

Douloureux enfantement — dans le fracas de la destruction des vieilles formes de vie, au milieu des ruines vermoulues de la caserne fétide où le peuple a étouffé pendant trois cents ans.

Dans cette explosion de toutes les saletés et de toutes les vulgarités amassées par nous sous la chape de plomb de la plus odieuse des monarchies, dans cette éruption d'un volcan de boues le vieil homme russe, ce paresseux et ce rêveur satisfait de lui-même, est en train de périr, et à sa place doit venir le travailleur audacieux et sain, créateur de la nouvelle vie.

Actuellement, l'homme russe n'est pas bon ; il n'est pas meilleur qu'auparavant. Peu assuré de la solidité de ses conquêtes, inconscient de la joie de la liberté, il s'est abandonné aune colère mesquine, et il fait des essais pour voir s'il est réellement libre. Ces essais lui coûtent cher, à lui et aux objets de ses expériences.

Mais la vie, notre maîtresse cruelle et impitoyable, l'attachera bientôt à la chaîne des nécessités, et l'obligera de travailler, et d'oublier dans le travail commun toutes les choses mesquines, serviles et honteuses qui le dominent aujourd'hui.

De nouveaux êtres sont créés par de nouvelles

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conditions de vie. Ces nouvelles conditions créeront des êtres nouveaux.

Dans le monde naît un homme qui n'a pas enduré les tourments de l'esclavage, qui n'a pas été mutilé par l'oppression — ce sera un homme incapable d'opprimer.

Nous voulons espérer que cet homme sentira la valeur culturelle du travail et l'aimera. Le travail, accompli avec amour, devient une création. Dès que l'homme a appris à aimer son travail, tout le reste vient par surcroît.

Novaïa Jizn, 13 janvier 1918 (nouveau style).

Les fruits de la démagogie

Un groupe d'employés des services publics de Petrograd m'écrit :

« Connaissant vos œuvres littéraires antérieures, on s'imagine que vous êtes un homme très au fait des exigences du moment et particulièrement dévoué aux peuples opprimés. Comme nous savons, d'autre part, de quelle autorité jouit votre opinion parmi le peuple, nous attendions devons ure parole forte, capable de raUier tous les travailleurs, mais non pas ce que vous avez écrit dans votre article intitulé: u Les Fruits delà démagogie » {Novaïa Jizn^ n" 208). En Usant ces lignes, on ne comprend pas ce

que vous avez voulu dire aux « enfants )>de l'usine Poutilov ; il nous semble que vous n'êtes pas allé jusqu'au bout de votre pensée sur cette grave question, ou que vous avez agi ainsi consciemment afin que le commun des hommes ne puisse comprendre de suite de quoi il s'agit, ou encore que tout simplement vous n'avez nulle envie de donner une réponse plus claire et plus détaillée. Nous pensons que si vous voulez donner une leçon à ces « enfants », et que si l'enfant interroge, le maître doit répondre à toutes ses questions nettement, clairement et surtout sans passion ; or, vous semblez n'avoir pas voulu le faire ; vous vous contentez de polémiquer... »

Je ne comprends pas l'embarras du groupe des employés de Pétrograd. 11 me semble que j'ai répondu d'une façon nette et raisonnable aux au= teurs de la lettre de l'usine Poutilov. Ils m'avaient écrit : « Si vous continuez à critiquer le gouvernement des Commissaires du peuple, nous fermerons la Novaïa Jizn». J'ai répondu : « La Novaïa Jizn critiquera le gouvernement des Commissaires du peuple comme tout autre gouvernement ». Et j'ai ajouté à l'adresse de nos maîtres : « Les personnes qui travaillent dans la Novaïa Jizn n'ont pas lutté contre une autocratie de canailles et de lâches pour que celle-ci soit remplacée par une autocratie de sauvages ».

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En effet, la menace de violences est une menace de sauvages, et des citoyens libres ne doivent pas recourir à ces procédés dans une lutte d'idées. Tout cela est clair. Qu'est-ce que le «groupe d'employés » ne comprend pas ?

Plus loin, le groupe écrit :

(( Nous ne pouvons non plus comprendre en quoi et comment le Gouvernement des Soviets, où prédomine la classe ouvrière, « perd la classe ouvrière ».

Mais parce que la classe ouvrière prédomine dans le Gouvernement il ne s'ensuit pas que la classe ouvrière comprend tout ce que fait le gouvernement. Le gouvernement des Soviets fait croire aux ouvriers qu'il est possible en Russie de réaliser le régime socialiste,

La Novaïa Jizn, dans une série d'articles, qui n'ont pas été réfutés au fond par les 'organes du gouvernement, a affirmé et continuera à affirmer que n'existent pas dans notre pays les conditions requises pour l'introduction du socialisme, et que le gouvernement de Smolny traite l'ouvrier russe comme un fagot de bois : il allume le fagot pour voir si au foyer russe pourra s'enflammer la révolution européenne.

C'est la tenter la chance, sans égard aucun pour la classe ouvrière, sans songer à son avenir et au sort delà Russie. Qu'importe qu'elle se consume en

vain, qu'elle se réduise en cendres, pourvu que l'on fasse l'expérience. C'est ainsi qu'agissent des fanatiques et ces utopistes, mais la partie raisonnable et cultivée ^de la classe ouvrière ne peut se conduire ainsi.

Et je l'affirme à nouveau : on est en train de faire avec le prolétariat russe une expérience, que ce prolétariat paiera de son sang, de sa vie, et — ce qui est pis que tout — d'une désillusion durable pour l'idéal socialiste.

Il faut bien se dire que si la folie des tsars était capable de détruire des générations entières, cette folie atteint aussi parfois des hommes qui sont corrompus par le poison du pouvoir.

La lettre du « groupe d'employés » est écrite avec colère et ornementée d'allusions équivoques, notamment à « ma villa », etc. Une fois pour toutes je déclare à ce groupe et aux autres amateurs d'allusions de ce genre que je n'ai jamais eu et que je n'ai pas « de villa à moi », que je vis du capital de mes connaissances et de mes œuvres, ce que je souhaite de tout cœur au « groupe des employés » et à tous ceux qui jalousent la « propriété » tant qu'eux-mêmes ne possèdent rien. Mais même si je possédais une villa je ne me considérerais pas comme coupable.

Je voudrais demander au dit groupe et à tous les auteurs des lettres méchantes que j'ai reçues pour-

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quoi ils se fâchent, pourquoi leurs lettres sont remplies de grossièretés. Tous n'êtes plus, citoyens, des a gens opprimés », mais des vainqueurs ; vous devez éprouver la joie de la victoire, la calme assurance de gens dont les espoirs les plus chers ont été réalisés. Vous avez attendu si longtemps et si patiemment l'heure de la justice pour vous-mêmes que vous avez le devoir d'élre justes pour tous, et de souhaiter le triomphe de la justice tant désirée dans le monde entier.

Mais non, vous continuez de vous fâcher, de crier, et d'injurier. Pourquoi ? Vous ne pourrez changer ainsi les détestables conditions de vie si vous ne changez vos sentiments, votre attitude vis-à-vis de vous-même et de votre prochain ».

Novaïa Jizn, 18 janvier 1918.

9 janvier — 5 janvier

Le 9 janvier 1905, quand les soldats abrutis, hébétés, fusillaient, par ordre du tsarisme, des groupes d'ouvriers désarmés et paisibles, des intellectuels, des ouvriers s'approchaient de ces meurtriers involontaires et leur criaient au visage :

« Que faites-vous là, maudits? Qui fusillez-vous ?

Ce sont vos pères ; ils sont désarmés ; ils n'ont

aucune haine contre vous ; ils vont demander au tsar de porter son attention sur leur misère. Ils n'exigent rien, ils demandent, sans proférer de menaces, sans méchanceté, humblement ! Revenez à vous, songez à ce que vous faites, malheureux ! »

Ces paroles simples et claires dictées par la pitié pour des êtres innocemment massacrés auraient dû, semble-t-il, trouver le chemin du cœur du a tendre» moujik russe en capote grise.

Mais le tendre moujik frappait de la Jcrosse tous ces gens pris de scrupules, ou les lardait de coups de baïonnette, ou hurlait en frémissant de rage : « Circulez, ou je tire ! Et comme l'on ne circulait pas, il tirait juste et couchait sur le pavé des dizaines et des centaines de cadavres ».

La plupart des soldats du tsar répondirent aux reproches et aux objurgations d'une voix abattue et servile : « C'est la consigne. Nous ne savons rien. Nous avons reçu l'ordre »...

Et comme des machines ils tiraient sur la foule sans plaisir, peut-être, et le cœur serré, mais ils tiraient.

Le 5 janvier 1918, la démocratie désarmée de Pétrograd — ouvriers et employés — manifestait paisiblement en l'honneur de l'Assemblée Constituante.

Les nieilleurs citoyens russes avaient vécu depuis cent ans de l'idée de la Constituante, organe poli-

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tique qui aurait donné à toute la démocratie russe la possibilité d'exprimer librement sa volonté. Dans la lutte pour cette idée avaient péri dans les prisons, en exil, au bagne, sur le gibet et sous les balles des milliers d'intellectuels, des dizaines de milliers d'ouvriers et de paysans. Sur l'autel de cette idée sacrée avaient coulé des flots de sang... et voilà que les t commissaires du peuple » ordonnaient de massacrer la démocratie, qui manifestait en l'honneur de cette idée. Je me souviens que beaucoup de ces « commissaires du peuple » avaient eux-mêmes pendant toute leur carrière politique fait comprendre aux masses ouvrières la nécessité de la lutte pour la convocation de la Constituante. La Pravcla ment quand elle écrit que la manifestation du 5 février a été organisée par les bourgeois, par les banquiers, etc., et que vers le Palais de Tauride marchaient des « bourgeois », des partisans de Kaledine.

La Pravda ment. Elle sait fort bien que les bourgeois n'ont pas à se réjouir de l'ouverture de la Constituante, et qu'ils n'ont rien à faire au milieu de 2i6 socialistes d'un seul parti et de 140 bolcheviks.

La Pravda sait qu'à la manifestation ont pris part les ouvriers d'Oboukhov, et des usines de munitions, qu'avec les drapeaux rouges de la social-démocratie russe marchaient vers le palais de Tauride

les ouvriers des quartiers de Vassilievski Ostrov et de Vyborg.

Ce sont ces ouvriers là que l'on a fusillés, et en dépit de tous ses mensonges la Pravda ne pourra taire celte ignominie.

Les « bourgeois » se sont réjouis sans doute quand ils ont vu les soldats et la garde rouge arracher des mains des ouvriers les drapeaux révolutionnaires, quand ils les ont vus piétinerces ouvriers et les jeter sur les braseros. Mais peut-être ce spectacle agréable n'a-t-il pas même réjoui tous les « bourgeois», car il y a aussi parmi eux des honnêtes gens qui aiment sincèrement leur peuple, leur pays. L'un de ces hommes, c'était André Ivanovitch Chingarev, lâchement assassiné par des brutes.

Ainsi donc, le S janvier, on a fusillé les ouvriers désarmés de Pétrograd. On les a fusillés sans faire les sommations d'usage ; on les a fusillés de derrière les murs, à travers des créneaux, lâchement, comme font des criminels de profession.

Et tout comme le 9 janvier 1905, des gens qui n'avaient perdu ni leur conscience ni leur raison demandaient aux assassins :

« Que faites-vous, insensés ? Ce sont vos frères qui s'avancent. Voyez, partout des drapeaux rouges, pas un écrileau hostile à la classe ouvrière, pas une exclamation contre vous » I

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Et tout comme les soldats du tsar, les meurtriers par ordre répondaient:

« C'est la consigne. On nous a donné l'ordre de tirer ».

Et comme le 9 janvier 1905, l'habitant indifférent à tout et qui n'est jamais que le spectateur de la tragédie de la vie s'écriait :

— Ils en font une belle moisson !

Puis il se disait :

— Comme ça, ils auront bientôt fait de se supprimer les uns les autres !

Oui, bientôt. Le bruit court parmi les ouvriers que la garde rouge de l'usine Erikson a tiré sur les ouvriers de Liesnoï, et que les ouvriers d'Erikson ont été attaqués par la garde rouge d'une autre fabrique.

Il y a beaucoup de pareils bruits. Peut-être sontils faux, mais ils agissent dans un sens très déterminé sur la psychologie des masses ouvrières.

Et je demande aux commissaires a du peuple », parmi lesquels il doit y avoir des gens honnêtes et sensés:

Comprennent-ils qu'en mettant la corde à leurs cous ils vont étrangler toute la démocratie russe, et perdre toutes les conquêtes de la révolution V Comprennent-ils cela ? Ou pensent-ils ceci : A nous, le pouvoir; sinon, que tout et tous périssent ! Novaïa Jizji 22 janvier 1918.

A un Intellectuel du peuple

Vous finissez votre article de la Pravda par ces mots : « On veut croire que Gorki s'est détourné de la révolution sociale que nous vivons uniquement parce qu'il n'a pas vu dans les premiers jours de troubles son véritable et beau visage, mais qu'il commence à le voir, et que bientôt il partagera avec tous les joies et les tristesses de notre révolution de novembre ».

Non, cher camarade, je ne me réjouirai pas avec vous, et je ne crois pas que vous vous réjouissiez vous-même. De quoi donc se réjouir ? De ce que les prolétaires russes, purement révolutionnaires, mais en quantité négligeable, s'exterminent les uns les autres dans la guerre civile? De ce que l'on commence à mitrailler ce prolétariat dans les rues de Pétrograd ?

De ce que l'élite ouvrière, le sang de son sang, est terrorisée par les masses sombres et se noie en elles parce qu'elle n'a pas la force d'exercer sur elles son influence. De ce que l'industrie du pays — désorganisée de fond en comble — rend impossible la croissance ultérieure de la classe ouvrière ?

La révolution sociale sans prolétariat, c'est une absurdité, une utopie insensée, et dans quelque

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temps, le prolétariat disparaîtra, exterminé par la guerre civile, corrompu parla populace dont vous parlez. Le prolétariat sans démocratie ne peut que rester en l'air, et c'est vous qui écartez la démocratie du prolétariat.

Avec qui construirez-vous la révolution sociale ? Avec les paysans ? Avec les soldats ? Avec les baïonnettes elles balles? Comprenez-moi: actuellement, nous n'assistons pas au développement de la révolution sociale ; pour longtemps on est en train de détruire le terrain qui aurait pu rendre cette révolution possible dans l'avenir. Les leaders du prolétariat, comme je l'ai dit maintes fois, utilisent ce prolétariat comme un combustible avec lequel ils veulent allumer la révolution européenne.

Avant que cet événement ne se produise, le peuple ouvrier de Russie sera écrasé par le soldat européen. Croyez-vous vraiment que l'Allemagne, l'Angleterre, la France, le Japon vous permettront à vous, impuissants, désarmés, d'attiser la flamme qui pourrait les dévorer ? N'en croyez rien, camarade.

Nous sommes seuls, et nous serons seuls tant que notre folie ne nous aura pas poussés à nous exterminer les uns les autres.

Mais nos amis à l'étranger ?

A l'étranger, ce sont ces soldats admirablement disciplinés et patriotes, qui voient en nous, soit des

traîtres, soit des êtres faibles et incapables d'organiser un Etat.

Non, il n'y a pas de quoi se réjouir, camarade, mais il est temps de se reprendre, s'il n'est pas déjà trop tard !

(Novaia Jizn, 24 janvier 1918).

Pensées inactuelles

« La guerre, incontestablement, a joué un rôle énorme dans le développement de notre révolution. Elle a désorganisé matériellement l'absolutisme ; elle a disloqué l'armée ; elle a donné de l'audace à la masse des habitants. Mais, heureusement, elle n'a pas créé la révolution, et c'est un bonheur parce que la révolution née de la guerre est une révolution impuissante. Elle est le produit de circonstances extraordinaires, elle repose sur une force extérieure, et en définitive s'avère incapable de conserver les positions conquises. »

Ces hgnes sages et môme prophétiques ont été écrites en 1905 par Trotski ; je les ai tirées de son livre Notre Révolution, où elles figurent à la page 5.

Depuis, beaucoup de temps s'est écoulé, et main-

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tenant Trotski pense sans doute autrement. En tout cas, il ne se résoudra pas à dire que « la révolution née de la guerre est une révolution impuissante ».

Et pourtant ces mots n'ont rien perdu de leur sens et de leur vérité : les événements qui se déroulent les confirment pleinement.

La guerre de 1914-1917 a donné le pouvoir au prolétariat, je dis bien « a donné », car personne ne dira que c'est le prolétariat lui-même qui par sa propre force a pris dans ses mains le pouvoir. Celui-ci est tombé dans ses mains parce que le soutien du Tsar, le soldat, épuisé par une guerre de trois ans, a refusé de défendre les intérêts de Romanov, qu'il avait si chaleureusement défendus en 1906 en écrasant le prolétariat révolutionnaire. 11 ne faut pas oublier que la révolution a été commencée par les soldats de la garnison de Petrograd, et que, lorsque ces soldats, dépouillant leurs uniformes, se seront dispersés dans leurs villages, le prolétariat restera dans un isolement peu favorable pour lui.

Il serait naïf et ridicule d'exiger que ce soldat, redevenu paysan, accepte comme une religion l'idéalisme du prolétaire et qu'il introduise dans sa vie paysanne le socialisme prolétarien.

Le paysan durant la guerre et le soldat pendant la révolution ont fait leurs profits, et ils savent fort

bien tous les deux que ce qui en Russie assure le mieux la liberté de l'homme, c'est l'argent. Essayez donc de ruiner en lui celte conviction ou seulement de l'ébranler.

11 faut se souvenir qu'en 1905 le prolétariat était plus fort, sous le double rapport de la quantité et de la qualité, que maintenant, et qu'alors Tindustrie n'était pas ruinée à fond.

La révolution, née de la guerre, s'avère impuissante si, au lieu de consacrer toute son énergie à la création sociale, le prolétariat obéissant aveuglément à ses chefs se met à détruire de fond en comble toutes les organisations techniques « bourgeoises i>, au lieu de s'emparer du mécanisme et d'en contrôler le travail.

La révolution périra d'épuisement, si le prolétariat, soumis à l'intransigeance fanatique des commissaires du peuple, se met à élargir de plus en plus le fossé entre lui et la démocratie. L'idéologie du prolétariat n'est pas l'idéologie d'un égoïsme de classe ; ses meilleurs maîtres, Marx, Kautsky et d'autres, confient à sa noble puissance le devoir de libérer tous les hommes delà servitude économique et sociale.

La vie du monde dirigée par l'idéalisme social — c'est le grand rêve de la fraternité universelle ; est-ce que le prolétariat croit qu'il réalisera ce rêve en exerçant la violence contre ses ennemis idéolo-

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giques ? La lutte sociale n'est pas ce pugilat sanglant que ses chefs apeurés enseignent à l'ouvrier russe.

La révolution est une œuvre magnifique et noble, une œuvre indispensable à notre renaissance ; ce ne sont pas ces bouleversements insensés, qui détruisent les richesses du pays. La révolution sera impuissante et périra si nous n'y apportons pas tout ce que nous avons de meilleur dans notre cœur, et si nous n'extirpons pas de nous cette cruauté, cette rage qui enivre les masses et corrompt les ouvriers révolutionnaires russes.

{Novaia Jizn, 26 janvier 1918).

Tout gouvernement, quelle que soit sonétiquette, tend non seulement à « diriger » la volonté des masses populaires, mais à éduquer cette volonté conformément à ses principes et à ses buts. Les gouvernements les plus démagogiques et les plus habiles camouflent habituellement leur tendance à diriger et à éduquer la volonté du peuple par ces paroles : « C'est nous qui exprimons la volonté du peuple ».

Ce ne sont pas des paroles sincères, bien entendu, car en définitive la force intellectuelle du gouvernement domine les instincts des masses, et s'ils n'y

parviennent pas, les organes dirigeants recourent à la force physique pour écraser la volonté du peuple hostile à leurs visées.

Que se soit par une résolution, conçue à Tavance dans un cabinet, ou par les baïonnettes et les balles, tout gouvernement tend toujours et inévitablement à dominer la volonté des masses, à persuader au peuple que c'est lui qui le conduit au bonheur par la meilleure voie.

Persuadé qu'il est la raison du peuple, le gouvernement est tenu par sa position à faire croire au peuple qu'il possède le gouvernement le plus sage et le plus honnête, sincèrement dévoué aux intérêts du peuple.

Les Commissaires du peuple poursuivent précisément ce but, sans reculer — comme les autres gouvernements — devant les exécutions, les massacres et les arrestations de ceux qui ne sont pas de leur avis, sans craindre de recourir au mensonge el à la calomnie contre l'ennemi.

Mais en cherchant à gagner la confiance, les commissaires du peuple qui connaissaient mal en général « l'élément russe », ne tiennent aucun compte de la terrible atmosphère psychique créée parles tourments d'une guerre de quatre ans, et grâce à laquelle u l'élément russe », — la psychologie des masses russes — est encore devenue plus sombre, plus âpre, et plus cruelle.

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MM. les Commissaires du peuple ne comprennent absolument pas que quand ils lancent les mots d'ordre de la révolution « sociale », le peuple épuisé moralement et physiquement traduit ces mots d'ordre dans sa propre langue par ces simples mots :

« Brise, détruis, pille... »

Et il détruit les rares foyers de la culture agricole de la Russie ; il détruit les villes de Perse, ses vignes, ses vergers, et jusqu'aux systèmes d'irrigation. Il détruit tout et partout.

Et quand les Commissaires du peuple clament éloquemment la nécessité de lutter contre le « bourgeois », la masse inculte interprète cela comme un appel direct au meurtre, et elle l'a bien prouvé.

En disant que les Commissaires du peuple ne « comprennent pas » quel écho éveillent dans le peuple leurs cris hystériques sur la contre-révolulion imminente, je fais consciemment une supposition qui explique en quelque façon leur folle conduite, mais je ne les justifie d'aucune manière. S'ils se sont glissés au « gouvernement », ils doivent savoir par l'intermédiaire de qui et dans quelles conditions ils gouvernent.

Le peuple est malade ; il est épuisé par la souffrance, il est épuisé d'une manière inouïe ; sou cœur est plein de haine, de colère, de vengeance,

et ces sentiments ne font que grandir, et dominer proportionnellement à leur force la volonté du peuple.

MM. les Commissaires du peuple se croient-ils désignés pour exprimer ces tendances destructrices de cette volonté malade ? Ou se croient-ils capables de guérir et de régler cette volonté? Sont-ils assez forts et assez libres pour remplir cette deuxième tâche, si nécessaire ? Ils devraient se poser cette question h eux-mêmes avec toute la simplicité et la 1 résolution de gens honnêtes, mais il n'y a aucune raison de penser qu'ils soient capables de poser cette question devant le tribunal de leur raison et de leur conscience.

Entourés par l'élément russe déchaîné, ils sont devenus intellectuellement et moralement aveugles, et ils apparaissent comme une victime impuissante dans les griffes de la bête harassée par leurs prédécesseurs et excitée par eux-mêmes.

{Novaïa Jizn, 1" février 1918).

Certains de nos intellectuels, étudiant les créations du peuple russe à la manière allemande, se sont laissés très vite aller à la slavianophilie, au panslavisme, au « messianisme », et ont inoculé l'idée néfaste de la « nature spéciale » du russe à

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d'autres inlellecliiels qui pensant à l'européenne sentaient en russe ; cela les a amenés à une quasi adoration sentimentale du « peuple », de ce peuple élevé dans l'esclavage, dans l'ivrognerie, dans les superstitions absurdes de l'église, et étranger aux beaux rêves de l'intelligence.

Le peuple russe, vu les conditions de son développement historique, est un grand corps flasque, sans aucune éducation politique, presque inaccessible à l'influence des idées capables d'ennoblir les actes de la volonté ; Vintel liguent si a russe, c'est une tête enflée d'une façon maladive par un afflux de pensées étrangères, et qui est attachée au tronc non par la forte épine dorsale de désirs et de buts communs, mais par je ne sais quel nerf très mince et à peine perceptible.

Abruti par les conditions de sa vie, patient d'une façon presque révoltante, rusé à sa manière, le peuple moscovite a toujours été et reste complètetement étranger psychologiquement à l'intellectuel russe qui est riche de sciences livresques mais ignorant de la vie réelle russe. Le corps git collé au sol, et la tète a monté très haut vers le ciel, d'oij, comme on le sait, tout parait mieux que vu de près.

Evidemment, nous sommes en train de faire l'expérience de la révolution sociale : c'est une occupation qui amuse les maniaques de celte belle

idée, et qui est très fructueuse pour les filous. Comme on le sait, l'un des mots d'ordre les plus fameux et les plus populaires de notre révolution 0 à nous », c'est celui-ci :

Pille ce qui a été pillé 1

Et l'on pille merveilleusement, avec art ; il n'est pas douteux que de cet « auto-pillage » de la Russie, l'histoire fera un récit des plus pathétiques.

On pille et on vend les églises, les musées, les canons, les fusils; on vole les magasins de l'Intendance ; on cambriole les palais des anciens grands ducs; on s'empare de tout ce que l'on peut; on vend tout ce que l'on peut vendre. A Théodosie, les soldats font même commerce de chair humaine : on a amené du Caucase des Turques, des Arméniennes, des Kurdes, et on les vend pour 23 roubles pièce. C'est très « spécialement russe » et nous pouvons être fiers, il n'y a rien eu de pareil même à l'époque de la grande Révolution française.

Et c'est ce peuple faible, inculte, encUn organiquement à Tanarchie, que l'on convie à être le guide spirituel du monde, le Messie de l'Europe.

On aurait pu croire que cette idée curieuse et sentimentale ne troublerait pas le jeu tragique des Commissaires du peuple. Mais « les chefs du peuple » ne dissimulent pas leur intention d^allumer avec les bûches humides de la Russie un foyer capable d'illuminer le monde occidental, ce monde

LA RÉVOLUTION BOLCHEVlSTE d'oCTOBRE 1917 93

OÙ les feux de la création sociale brûlent d'une flamme plus claire et plus raisonnable que chez nous, en Russie.

Ils ont allumé le foyer : il brûle mal, il infecte la Russie plongée dans la fange, l'ivresse, et la cruauté. Et l'on traîne et l'on pousse cette malheureuse Russie sur le Golgotha, où elle doit être crucifiée pour la rédemption du monde. N'est-ce pas là du « messianisme » de cent chevaux-vapeur?

Mais le monde occidental reste sévère et incrédule ; il est tout à fait exempt de sentimentalisme. Dan« ce monde, l'on estime l'homme d'une façon très simple : aimez-vous, savez- vous travailler ? Si oui, vous êtes l'homme indispensable au Monde, vous êtes précisément l'homme dont la force crée tout ce qui est précieux et beau. Vous n'aimez pas, vous ne savez pas travailler? Alors, malgré toutes vos autres quahtés, malgré toute votre supériorité, vous êtes un inutile dans l'ateher du Monde. Et c'est tout.

Comme les Russes n'aiment pas et ne savent pas travailler, et que le monde occidental connaît fort bien cette particularité de leur nature, nos affaires iront très mal, beaucoup plus mal que nous ne le pensons.

[Novaïa Jizn, 16 mars 1918).

vir

Après la paix de Brest- Litovsk

Le citoyen Nadiejdine me demande dans la Krasnaïa Gazeta :

ft Dites-moi, du temps du servage, quand on fustigeait à mort les moujiks par centaines, la conscience était-elle vivante? Et chez qui? »

Oui, à cette époque maudite où régnait le droit à la violence physique sur l'homme, la belle flamme de la conscience brillait d'un feu clair et illuminait les ténèbres étouffantes de la vie russe. Nadiejdine se souvient sans doute des noms de Radichtchev et de Pouchkine, de Herzen et de Tcliernychevski, de Bielinski, de Nekrassov, de cette immense pléiade de Russes pleins de talent qui ont créé une littérature d'une originalité exceptionnelle, exceptionnelle parce qu'elle était de fond en comble consacrée à des questions de conscience, ci des questions de justice sociale. C'est précisément cette littérature qui a éduqué l'énergie révolutionnaire de nos intellectuels démocrates ; c'est à l'influence de cette littérature que l'ouvrier russe est redevable de son idéalisme social.

Aussi n'est-ce pas seulement « à coups de bâton et de nagaïka », comme le prétend Nadiejdine, que la conscience s'est inculquée eu lui ; elle était dans

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i'àme du peuple, comme l'ont affirmé Tolstoï, Tourguenev, Grigorovitch, et beaucoup d'autres qu'il faut croire, car ils connaissaient le peuple, et Taimaient à leur manière tout en embellissant et en exagérant quelque peu ses mérites.

Le citoyen Nadiejdine, lui aussi sans doute, aima son peuple, de cet amour un peu sentimental et flatteur qui est généralement celui des amis du peuple en Russie. Et actuellement cet amour est encore davantage corrompu par une démagogie révoltante.

Nadiejdine m'adresse le reproche suivant :

« C'est impardonnable à vous en particulier, Alexis Maximovitch, à vous qui êtes précepteur du peuple, qui êtes issu de son sein, de lancer de telles accusations contre vos propres frères. »

J'ai le droit de dire la vérité triste et amère sur le peuple, et je suis persuadé qu'il vaudra mieux pour le peuple que ce soit moi le premier qui dise cette vérité, et non ces ennemis du peuple qui aujourd'hui se taisent, mais nourrissent en eux la vengeance et la haine pour cracher cette haine au moment propice en plein visage du peuple, comme ils l'ont fait après 1905-1906.

L'on ne peut conclure que le peuple est saint et juste uniquement du fait qu'il est martyr, car même aux premiers siècles du christianisme il y a eu beaucoup de martyrs par stupidité.

Et, d'autre part, il ne faut pas fermer les yeux sur le fait qu'aujourd'hui où « le peuple » a conquis le droit d'exercer la violence sur l'homme, il est devenu un bourreau non moins sauvage et cruel que ses anciens bourreaux.

La manière de raisonner de M. Nadiejdine l'enferme dans un cercle vicieux: puisqu'on a tourmenté le peuple, il a aussi le droit de tourmenter. Mais ne donne-t-il pas par là même le droit de répondre aux tourments par les tourments, à la violence par la violence? Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Non, mieux vaiitdire la vérité ; elle est salutaire, et c'est elle seule qui peut nous guérir.

Méchant est le peuple qui, voyant ceux du village voisin mourir de faim, ne leur vend pas de pain et fait de ce pain de l'eau-de-vie parce qu'il y trouve plus d'avantage.

L'on ne peut approuver le peuple qui décrète que tout paysan qui vend tels ou tels produits non dans son village mais dans le village voisin est passible d'un emprisonnement de trois mois.

Nous disons simplement et sans ambages ceci: la démagogie bolcheviste, qui enflamme les instincts égoïstes du paysan, éteint en lui les germes de la conscience sociale.

Je comprends que pour la Krasndia Gazeta, la Pravda et autres, ces choses sont désagréables à

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entendre, surtout maintenant que le bolchevisme tourne peu à peu le gouvernail à droite, et s'elTorce de s'appuyer sur les « paysans pauvres » au détriment des intérêts de la classe ouvrière.

Je rappellerai à M. Nadiejdine quelques phrases du discours de Lénine à Moscou :

« En concluant la paix, nous trahissons les ouvriers d'Estonie, le prolétariat d'Ukraine, etc. Mais si nos camarades périssent, devons-nous périr avec eux? Si les détachements de nos camarades sont entourés par des forces ennemies importantes et ne peuvent résister, est-ce que nous devons engager la lutte contre elles ? Non et non ».

Sûrement M. Nadiejdine conviendra que c'est là, non la politique de la classe ouvrière, mais la vieille politique russe, la politique de Souzdal.

Et plus loin Lénine s'exprime encore plus cyniquement :

« Martov d'une voix tremblante et déchirante nous a engagés à la lutte. Non, il nous a engagés non à la lutte, mais à la mort ; il nous a appelés à mourir pour la Russie et la révolution. La majorité du Congrès, — la masse paysanne — qui compte quinze cents membres (alors qu'il y a un nombre insignifiant d'ouvriers) a manifesté une indifférence complète devant les appels de Martov. Elle n'a pas voulu mourir pour la Russie et la révolution ; elle a voulu vivre pour conclure la paix. »

Dans ces paroles s'exprime la soumission totale du « peuple » entier, et le verdict de mort de la classe ouvrière.

C'est la conclusion tout à fait méritée de la démagogie répugnante qui a corrompu le a peuple ».

(Novaïa Jizn, 21 mars 1918).

Le droit à la critique oblige de critiquer impitoyablement non seulement les actes des ennemis, mais aussi les défauts des amis. Pour développer chez l'homme le sentiment de la justice sociale il vaut beaucoup mieux que nous reconnaissions nous-mêmes loyalement nos défauts et nos fautes avant que notre ennemi lui-même ne réussisse à les signaler avec une joie malveillante. Sans doute, même dans ce cas, l'ennemi ne manquera pas de s'écrier avec un accent de triomphe;

Ahal

Mais la méchanceté du triomphe sera émoussée et son venin inoffensif. Il ne faut pas oublier que les ennemis ont souvent raison quand ils condamnent nos amis, et que la vérité donne plus de force aux coups de l'ennemi. Aussi dire la vérité triste et amère sur nos amis avant que l'ennemi la dise, cela équivaut à désarmer cet ennemi.

Les adeptes du bolchevisme me répèlent presque chaque jour que je me suis « détaché » du peuple. Mais jamais je ne me suis senti « attaché » au peuple au point de ne pas remarquer ses défauts, et comme je ne veux pas gravir les marches du pouvoir, je n'ai nulle envie de taire ces défauts et de chanter aux masses sombres du peuple russe des dithyrambes démagogiques.

Si je vois que mon peuple a une tendance innée à l'égalité dans le néant, tendance qui lui vient de cette lamentable hypothèse asiatique selon laquelle n'être rien c'est plus simple, plus facile, et cela déhvre de toute responsabilité, si je vois cela, je ne puis m'empêcher de le dire.

Si je vois que la politique du pouvoir des soviets est « profondément nationale », comme le reconnaissent ironiquement les ennemis eux-mêmes des bolcheviks, et que le nationalisme de la politique bolcheviste s'exprime justement « par l'égalité dans la misère et le néant », je dois avouer avec douleur que les ennemis ont raison, que le bolchevisme est un malheur national, car il menace d'anéantir les faibles germes de la culture russe dans le chaos des instincts grossiers qu'il a réveillés.

Tous nous avons un peu peur de la critique, et la critique de nous-mêmes nous inspire presque du dégoût.

Chez nous on aime acquitter non moins que condamner, mais cet amour de l'acquittement dénote que l'on se soucie bien davantage de soi-même que de son procliain ; l'on y aperçoit toujours le désir de s'acquitter soi-même pour ses propres fautes à venir ; c'est un signe d'extrême prévoyance, mais c'est vilain.

Le héros préféré de la vie et de la littérature russes c'est le malchanceux malheureux et pitoyable ; les héros chez nous ne réussissent pas ; le peuple aime les condamnés, quand on les déporte au bagne, et il aide très volontiers un homme robuste de son milieu à mettre la capote et les fers du criminel.

En Russie, l'on n'aime pas l'homme fort, et c'est une des raisons pour lesquelles l'homme fort ne vit pas chez nous.

La vie ne l'aime pas ; la littérature ne l'aime pas ; elle s'ingénie de toutes les manières à embrouiller sa forte volonté dans les contradictions, à l'acculer dans le sombre réduit de l'insoluble, et en général à l'abaisser, à le réduire à des conditions honteuses de vie, à l'humilier et à le briser. Ce que l'on cherche, ce que l'on aime en Russie, ce n'est pas le lutteur, le créateur de nouvelles formes de vie, mais le juste, capable de prendre sur lui les fautes honteuses du commun des mortels.

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 101

Avec ce matériel, avec ce peuple paysan faible et inculte, des êtres imaginatifs et livresques veulent créer un nouvel état socialiste, nouveau non seulement par la forme, mais dans son essence, dans son esprit. Il est évident que les créateurs de cet état doivent adapter leur travail aux particularités de ce matériel, et la particularité essentielle et inéluctable de la masse paysanne, c'est un individualisme farouche qui fatalement déclarera une guerre sans merci aux aspirations socialistes de la classe ouvrière.

Ce sont les paysans qui ont égorgé la Commune de Paris, voilà ce que l'ouvrier ne doit pas oublier.

Mais ses chefs l'ont oubUé.

{Novaïa Jizn, i22 mars 1918).

Parmi les ordonnances et les arrêtés du gouvernement, publiés récemment dans quelques journaux, j'ai lu avec la plus grande stupéfaction un avis de u l'Assemblée des Marins delà Flotte rouge de la République ». Dans cet avis les marins s'expriment ainsi :

(( Nous, marins, avons pris la résolution suivante : Si les meurtres de nos meilleurs camarades continuent, nous prendrons les armes, et pour chacun

de nos camarades tués nous exécuterons des centaines et des milliers de richards qui vivent dans des palais somptueux, organisant des bandes contre-révolutionnaires contre les masses travailleuses, contre ces ouvriers, soldats et paysans qui en novembre ont porté sur leurs épaules la révolution. »

Est-ce là le cri de la justice indignée ? Mais alors j'ai le droit, comme tout autre citoyen de notre république, de demander aux citoyens marins :

« Quelles preuves avez-vous que Miasnikov et Zabiello ont péri sous « les balles traîtresses des tyrans » ?

« Et si vous avez ces preuves, pourquoi ne pas les publier ? Pourquoi le gouvernement a-t-il jugé bon d'insérer au milieu de ses ordonnances et arrêtés ce hurlement menaçant de « la gloire et l'orgueil de la révolution russe » ?

Est-ce que le gouvernement approuve la méthode annoncée par les marins ? Ou est-il incapable de s'y opposer? Enfin, n'est-ce pas lui-même qui a conseillé aux marins cette idée sauvage de représailles ?

Je pense qu'à cette dernière question le gouvernement, en conscience, doit répondre par l'aveu de sa culpabilité. Sans doute tout le monde se souvient que le jour où un mauvais plaisant ou un flâneur a déchiré avec un mauvais couteau le siège

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRÈ 1917 103

de l'automobile de Lénine, la Pravda considéra l'accroc fait au siège de l'automobile comme un attentat à la vie de VJadimir Lénine, et p.roférâ cette menace :

« Pour chacune de nos têtes nous prendrons cent têtes à la bourgeoisie ! »

Vraisemblablement, cette arithmétique de la folie et de la peur a exercé son influence sur les marins — car les voilà qui exigent non pas cent, mais mille têtes pour une.

Le citoyen russe relève le taux de sa valeur. Le gouvernement peut s'en attribuer à lui-même le mérite. Mais pour moi, comme sans doute pour tous ceux qui n'ont pas encore perdu l'esprit, cette menace des marins n'apparaît pas comme une protestation de justice, mais comme le hurlement sauvage de bêtes déchaînées et apeurées.

Je veux m'adresser directement aux marins, aux auteurs de cette proclamation criminelle :

« Il est certain. Messieurs, qu'étant armés vous pouvez tuer, massacrer impunément autant de « bourgeois » que vous voulez. Cela n'est pas douteux ; vos camarades ont déjà essayé d'organiser des exécutions en masse de Yintelligiientsia bourgeoise, à Sebastopol, à Eupatoria, et ils ont déclaré :

a Ce qui est fait est fait, et il ne peut y avoir de tribunalpour nous ».

Ces paroles sonnent comme un demi repentir, comme une quasi-menace, et l'on y retrouve tout à fait cet esprit du despotisme sanglant, de cette monarchie dont vous avez détruit les apparences extérieures, mais dont vous ne pouvez tuer l'âme ; et le voilà qui continue de vivre dans vos cœurs et qui vous pousse à hurler comme des bêtes fauves.

V.ous devriez ne pas oublier que vous avez été élevés dans la violence et dans le meurtre, et que lorsque vous dites, a Une peut y avoir de tribunal pour nous », vous le dites, non pas parce que vous avez conscience de votre droit au pouvoir, mais parce que vous savez que sous la monarchie on ne jugeait pas, on ne punissait pas pour les exécutions en masse. On n'a jugé personne pour le meurtre de milliers d'hommes le 9 janvier 1905, pour les massacres des ouvriers de la Lena et de Zlatooust, pour l'exécution de vos camarades d'Otchakov, pour tous ces meurtres familiers à la monarchie.

C'est dans cette atmosphère de crimes impunis que vous avez été élevés ; c'est cet écho sanglant du passé qui retentit dans vos hurlements.

De même que par ces tueries de marins, d'ouvriers, de paysans, de soldats, le gouvernement monarchique témoignait de son impuissance morale, de même les marins de la flotte rouge avouent par leurs menaces actuelles qu'en dehors de la baïonnette et des balles ils n'ont aucun autre

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moyen de lutte pour la justice sociale. Evidemment, tuer c'est plus simple que persuader, et ce simple moyen est très accessible à des gens élevés dans les massacres et instruits par les massacres.

Mais alors je vous le demande, messieurs les marins :

Où est et en quoi consiste la différence entre la psychologie bestiale de la monarchie et la vôtre ? Les monarchistes étaient sincèrement persuadés que le bonheur de la Russie n'était possible que par l'extermination totale de tous ceux qui pensaient autrement qu'eux. Et vous, vous pensez et vous agissez absolument comme eux.

Je le répète : tuer c'est plus simple et plus facile que persuader, mais est-ce que ce ne sont pas les violences exercées contre le peuple qui ont détruit le pouvoir de la monarchie ?

De ce que vous partagez entre vous les richesses matérielles de la Russie, celle-ci ne sera ni plus riche ni plus heureuse, et vous, vous n'en serez ni meilleurs ni plus humains.

De nouvelles formes de vie exigent une nouvelle morale ; êtes-vous capables de créer cette nouvelle morale ? A en juger par vos paroles et par vos actes, vous n'en êtes pas encore capables, vous Russes, qui êtes encore sauvages, qui êtes corrompus par VUS anciens maîtres, vous à qui ils ont

infusé dans le sang toutes leurs terribles tares et leur despotisme insensé.

Agissant comme vous le faites, vous donnez à la future réaction le droit de s'excuser par votre exemple, le droit de vous dire en plein visage : quand le pouvoir était entre vos mains, sous le gouvernement socialiste, vous avez agi absolument comme nous avant la révolution ; vous avez massacré le peuple en masse. Et vous nous avez ainsi donné le droit de vous massacrer.

Messieurs les marins, il faut vous ressaisir. Tâchez d'être des hommes. C'est chose difficile, peut-être, mais c'est absolument nécessaire »,

{Novaïa Jizn, 26 mars 1918).

On m'écrit de plus en plus souvent des choses comme celles-ci. « Nous ne croyons plus dans le peuple » ; « j'ai perdu ma foi dans le peuple » ; je ne puis croire dans le peuple ; je n'ai coniiance ni dans les partis ni dans leurs chefs ».

Ce sont là les exclamations sincères de gens qui sont abasourdis par les manifestations de la sombre vie russe ; ce sont les cris du cœur de gens qui veulent aimer et croire. Mais, que mes correspondants me pardonnent I leurs voix ne me paraissent

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 107

pas être les voix de gens qui désirent savoir et travailler. On y perçoit les soupirs de ce même peuple russe à la renaissance morale duquel mes correspondants refusent de croire. Ils doivent reconnaître qu'ils sont du même sang que ce peuple qui toujours et surtout actuellement a révélé et révèle une absence totale de confiance en luimême. C'est le peuple dont toute la vie repose sur le destin (1), sur le rêve d'un secours venu de l'extérieur, de Dieu ou de Nicolas Ougodnik, de « rois et de souverains étrangers », d'on ne sait quel « Barine », qui « viendra » de quelque part, et qui « nous départagera». Même maintenant qu'il est en fait le « maître de sa vie », le peuple continue d'attendre un « barine » ; pour certains, ce barine, c'est « le prolétariat européen » ; pour d'autres, c'est l'Allemand, le créateur d'une discipline de fer ; d'autres encore croient que c'est le Japon qui les sauvera ; mais personne n'a confiance dans ses propres forces.

La foi, c'est très agréable pour l'âme, pour sa tranquillité ; elle aveugle en quelque sorte l'homme et lui permet de ne pas voir les cruelles contradictions de sa vie ; et il est naturel que nous ayions tous une tendance à attendre quelque chose, à compter sur un « barine », capable de nous dépar-

(1) Enfrusse : t No avoB », c'est-à-dire sur la chance.

tager, et d'établir l'ordre en nous et hors de nous. Nous croyons avec beaucoup de facilité : les narodniki nous ont décrit le paysan comme un pain d'cpice, et nous les avons cru aisément: chez nous, disaient-ils, le paysan est bon, comme un vrai Chinois ; quelle différence avec le paysan d'Occident !

C'était très commode de croire dans les qualités exceptionnelles de l'âme de nos Karataïev : ce ne sont pas des paysans, disions- nous, mais des panhommes (1). Glieb Ouspenski, dans sdi Puissance de la terre, a porté à cette foi un coup sérieux, mais les croyants n'y ont pas fait attention. Tchékhov, que nous aimons si tendrement, nous a montré les Pai/sa7îs sous des couleurs encore plus sombres, mais on lui a rudement reproché son manque de foi dans le peuple. IvanBounine a courageusement assombri encore les couleurs ; mais on lui a dit qu'il était un « pomiechtchik », aveuglé par la haine de classe. Et naturellement on n'a pas remarqué que les écrivains paysans, Ivan Volny, Semen Podiatchev et autres, ont fait du paysan un portrait plus noir encore que Tchékhov, Bounine, et même que des ennemis déclarés et avérés du peuple comme Radionov, l'auteur de ce livre qui a fait tant de bruit Notre Crime.

(î)Nous avons risqué ce néologisme qui traduit littéralement le mot si populaire en Russie : Vsetcheloviek. N'est-il pas aussi missible que le surhomme de Nietzsche ? N. d. T.

Chez nous l'on croit, non pas parce que l'on sait et que l'on aime, mais uniquement pour le repos de l'âme ; c'est une foi contemplative, inféconde et impuissante ; c'est une «foi morte ». La foi, seule capable de soulever des montagnes, nous ne la possédons pas. Maintenant que notre peuple a librement étalé devantle monde toutesles richesses de son âme, élevée depuis des siècles dans les ténèbres, dans un esclavage odieux, dans la cruauté bestiale, nous nous mettons à crier :

« Nous ne croyons plus dans le peuple ! » C'est le lieu de demander à nos incroyants : Mais pourquoi et en quoi croyiez-vous donc auparavant ? Tout ce qui maintenant vous écarte du peuple, tout cela était en lui, du temps de Stepan Razine, d'Emelian Pougatchev, à l'époque des révoltes et des épidémies de choléra, à l'époque des pogroms et de la réaction de 1907-1908. Quelle était votre foi ? Un bon et honnête ouvrier, avant de façonner quoi que ce soit, étudie le matériel avec lequel il veut travailler. Nos ouvriers du domaine social ont entrepris la construction du temple de la nouvelle vie, avec une idée assez nette, peutêtre, des conditions matérielles de la vie du peuple, mais sans aucune connaissance du milieu moral, des particularités morales de la matière qu'ils avaient devant eux.

Il est nécessaire que nous apprenions ; il faut

surtout que nous apprenions à aimer notre travail, à comprendre sa valeur salvatrice. La foi, c'est fort bien, mais la science est indispensable.

La politique, c'estfatal, comme le mauvais temps; mais pour ennoblir la politique, le travail culturel est nécessaire, et il est temps d'introduire dans le domaine des mobiles mauvais de la politique les mobiles de beauté et de bonté. Il faut 'croire en soi-même, dans sa propre capacité de travail créateur, et le reste suivra.

« Nous sommes venus au monde, pour ne pas nous soumettre », pour lutter contre les laideurs de la vie, et pour en avoir raison.

Croire, c'est commode, mais il vaut bien mieux avoir le sentiment développé de sa propre dignité, et ne pas gémir à propos de ce dont nous sommes tous également coupables*

{Novaïa Jizn,2SmQ.TS 1918).

J'ai eu la visite d'un provincial, d'un de ces incorrigibles optimistes qui ne se découragent pas même lorsqu'on les tourne en dérision, mais qui sont malheureusement trop peu nombreux en Russie.

Je lui demande :

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE U OCTOBRE 1917 lll

— Eh bien ! quoi de neuf chez vous?

— Pas mal de choses, cher Monsieur, pas mal ; et ce qui est le plus intéressant et le plus important, c'est que le bourgeois pousse. Cela vous étonne, vous riez ? Moi aussi, je me suis étonné, et j'en ai été marri : quoi ?Nous avons une patrie socialiste, et voilà que le bourgeois pousse ! Et vous savez, la récolte est aussi belle que celle des champignons après un été humide. C'est un petit bourgeois, mais solide, trapu.

J'ai étudié la chose deplus'près, et je me suis dit: Que faire? C'est le jeu du destin, qui est plus malin que nous.

— Mais permettez, d'où vient ce bourgeois ?

— De partout, du paysan qui durant la guerre a ramassé de l'argent, pas beaucoup, trois, cinq mille, parfois cependant vingt mille roubles. Ou a pillé le pomiechtchik ; c'est un profit peu recommendable, mais il est bon. Et puis on a tort de dire et d'écrire que le paysan est devenu ivrogne, joueur, etc. Ce sont ceux qui sont mal, qui n'ont pas de quoi vivre, qui boivent ; c'est une racaille sans importance, qui est depuis longtemps intoxiquée par la vodka ; pour elle, quel que soit le régime, c'est la mort qui l'attend ! Ces gens-là boivent toutes sortes de saletés, dont on meurt en effet très vite, et ainsi les voleurs et les vauriens disparaissent des campagnes. Ici agit une loi sévère :

de même que le choléra est une épreuve pour un bon estomac, de même l'alcoolisme est une épreuve pour la résistance de l'organisme. Oui, ce sont les vauriens qui s'en vont ; évidemment, c'est regrettable, mais tout de même c'est consolant !

Que Ton joue aux cartes, ça c'est vrai. Ils ont tous beaucoup d'argent, et ils s'amusent. Mais n'oubliez pas que celui qui gagne, c'est celui qui a le plus de sang-froid et de réflexion, et là encore il n'y a pas de mal. La sélection régulière s'opère : le fort l'emporte sur le faible.

Le soldat est revenu. 11 a rapporté lui aussi beaucoup d'argent et il le fait fructifier. Les soldats ont créé leurs sections, et ça leur rapporte : l'entretien du comité de volost coûtait 1.500 roubles ; et maintenant ils en tirent 52.000. A parler franc, on pille, en masse dans les campagnes, mais comme vous voyez, ce n'est pas terrible. Avec cela, les femmes sont devenues très habiles au gain. J'ai vu aussi deux matelots qui sont arrivés. Ils ne se cachaient pas pour dire qu'ils avaient a amassé» jusqu'à 30.000 roubles. De quelle façon ? Quand l'armée s'est retirée, voyez-vous, ils ont amené sur leurs torpilleursdes Arméniens turcs, et ils les ont vendus 1.000 roubles chacun dans les ports russes.

— Oui, mais qu'est-ce que vaut actuellement l'argent ?

— Ne vous inquiétez pas, ils ont calculé cela ! On

LA RÉVOLUTION BOLCHÈVrSTE d'oCTOBRE 1917 113

ne le met pas de côté : on conserve les papiers de peu de valeur, comme monnaie, mais les gros, on les convertit en biens ; on achète tout ce qui peut avoir plus ou moins de prix. Si vous voyiez comme le nouveau paysan s'occupe d'acheter et d'augmenter son bétail! Surtout les femmes! Quelle extraordinaire avidité !

Mieux que cela ; il y a des paysans plus perspicaces qui escomptent déjà les besoins de l'avenir. Ainsi dans le volost voisin du mien, dix soldats, des paysans, et un matelot ont acheté une briqueterie. Notre gouvernement est peu riche en forêts, mais il y en a tout de même, et je leur ai dit : pourquoi cette usine, si loin du chemin de fer? C'est que, camarade, m'ont-ils répondu, nous comptons que quand tout va se calmer, les gens se mettront à bâtir des maisons en brique ; beaucoup ont acquis du bien, et l'isba, ça ne leur convient plus.

Dans notre ville, le facteur a construit un haras pour les chevaux ;il a trois étalons, mais il espère développer son affaire. Et il y a beaucoup d'entreprises de ce genre ; partout on entend parler de cela.

Bien sûr, de là au socialisme il y a loin ; mais enfin, il serait naïf de compter sur un socialisme paysan chez nous, en Russie. Vous y comptiez ? Eh bien, vous vous êtes trompés, et erreur n'est pas crime.

Le fait est que la campagne donne naissance à un bourgeois très solide, et qui connaît sa valeur. Il sera, mon cher Monsieur, le vrai maître de sa terre, un homme avec une « patrie ». Essayez donc de lui enlever ce qu'il juge lui appartenir. 11 vous le fera voir ; maintenant, il est armé. Et si au début, peut-être, il se jette sur la camelote allemande, cela ne durera pas ; d'ici une dizaine d'années, il comprendra la valeur de cette marchandise, et il n'hésitera pas à se mesurer de nouveau avec l'Allemand.

Voilà ce qui est arrivé : le socialisme a fait naître les bourgeois ! Evidemment, il y a eu beaucoup de choses pillées et détruites ; mais les choses pillées ne sont pas sorties de Russie, et elles ont été réparties parmi un plus grand nombre d'habitants. Il y a maintenant plus de « bourgeois » dans notre pays, et je vous le dis, c'est un petit bourgeois, mais il est solide, et il montrera ce dont il est capable.

— Et la classe ouvrière ?

— Il lui montrera à elle aussi ce dont il est capable, si l'ouvrier ne veut pas faire la poUtique du paysan, s'il ne veut pas comprendre toute l'importance des intérêts paysans.

... Tout cela a un peu l'air d'une caricature humoristique ; cependant il me semble qu'il y a dans ce récit une grande part de vérité, et toute vérité

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 115

doit être dite à haute voix pour notre édification à tous.

[Novaïa Jizn, 31 mars 1918).

Mon article sur la proclamation des marins relative au meurtre de gens désarmés et innocents m'a valu quelques lettres où des cyniques et des insensés me menacent des châtiments les plus terribles.

C'est absurde, parce que l'on ne me fera pas taire par des menaces, et quoi qu'il arrive je ne cesserai pas de dire que des animaux sont des animaux, que des idiots sont des idiots, et que par des menaces, des violences, et autres procédés de ce genre, l'on ne pourra assurer le triomphe de la justice sociale.

Mais voici une lettre que je trouve digne d'être publiée, car c'est le seul écho humain répondant à mon article :

Ayant lu votre article de la iVovam Jizji, n" ^l^ je veux croire que vous ne considérez pas tous ceux qui portent l'uniforme de marins comme des sauvages déchaînés. Mais permettez-moi de vous demander ce que je dois faire si je vous rencontre, vous ou tout autre citoyen en civil partageant votre point de vue sur les marins ; et non seulement moi, mais les centaines d'individus qui vivent dans un

coin sombre comme moi, que je connais fort bien, et qui n'ont pcas eu la moindre idée de commettre un crime. Comment pourrons-nous nous regarder dans les yeux, car enfin nous aussi nous portons l'uniforme de marin. En lisant votre article, j'ai souffert, non seulement pour moi-même, mais pour les nombreux camarades qui sont cloués innocemment au pilori de l'opinion publique. Je vis avec eux, je les connais comme moi-même ; je sais qu'ils sont des travailleurs obscurs mais honnêtes, dont les pensées ne parviennent pas devant le tribunal du grand public, et c'est pourquoi je vous prie de vous prononcer hautement et sincèrement sur eux, car leurs souffrances et les miennes ne sont nullement méritées.

Signature illisible.

Cronstadt, 27 mars.

Il est bien entendu que je suis loin de vouloir accuser tous les marins de cette volonté de meurtre. Je n'ai visé que ceux qui se sont fait remarquer par les massacres de Sébastopol et d'Eupatoria, par le meurtre de Ghingarev et de Kokochkine, et ce groupe quia rédigé et publié cette proclamation insensée parue au milieu des < Ordonnances et décrets du Gouvernement ».

Je ne nierai pas qu'en Russie, même parmi les voleurs et les assassins professionnels, il n'y ait

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 117

beaucoup d'individus « doués de conscience » ; c'est chose bien connue. Un homme vole, ou lue son prochain, et ensuite son âme souffre : il a un remords de conscience.

Beaucoup de braves gens en Russie se consolent à voir ces « souffrances de l'âme », il leur semble que ces scrupules d'une conscience oblitérée sont le signe d'une santé morale, tandis que très vraisemblablement ce n'est que le signe de l'aboulie maladive de gens qui avant de tuer s'enthousiasment delà tendrebeauté d'une fleur des champs, et qui sont capables de faire cohabiter en eux un révolutionnaire sincère avec un provocateur non moins sincère, comme cela est arrivé chez nous trop fréquemment.

Je pense que nous tous — matelots, « bourgeois » de lettres, et prolétaires — qui sommes également abouliques et peureux nous pouvons fort bien devenir physiquement et moralement les bourreaux des uns et des autres.

Comme preuve de cette triste vérité, je prie le lecteur de comparer la psychologie des lynchages de la rue avec les procédés de la « polémique » des journaux ; dans les deux cas, dans les journaux comme dans la rue, il verra des gens également aveugles et déchaînés dont le but et la jouissance essentielle est de porterie couple plus douloureux et le plus cruel à la figure ou à l'âme de leur prochain.

118 ECfilTS DE RÉVOLUTION

C'est là la psychologie de gens, qui ne peuvent pas encore oublier qu'il y a 56 ans ils étaient des serfs, que chacun d'eux pouvait être battu de verges, et qu'ils vivent dans un pays où l'on pouvait organiser impunément des pogroms et des massacres en masse, et où la vie humaine n'a pas de valeur.

Là oii n'existe pas de respect pour l'homme, l'on voit rarement naître et vivre longtemps des hommes capables de se respecter eux-mêmes. Et d*où viendrait ce respect?

Dans la Pravda, des sauvages excitent le prolétariat contre l'éhte intellectuelle, et dans Nach Viek{l) des gens spirituels excitent les intellectuels contre le prolétariat. Gela s'appelle la « lutte de classes », bien que Vintelligueiizia soit remarquablement prolétarisée, et près de mourir de faim avec le prolétariat. Ne fais pas de sabotage ? Mais le sens moral de l'intellectuel ne peut lui permettre de travailler avec un gouvernement qui insère parmi ses ordonnances et décrets cette fameuse menace du groupe des marins et autres ignominies de ce genre. Quoi que puissent dire les bolcheviks sur le « sabotage » des intellectuels, le fait est que la révolution russe se meurt justement par manque de forces intellectuelles. Elle manque de gens^cul* tivés, lettrés, raisonnables.

(1) L'organe des^Cadets, de l'opposition bourgeoise.

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 119

Maintenant, les bolcheviks se sont ressaisis ; ils prient les représentants des forces intellectuelles de travailler avec eux. C'est un peu tard, mais la mesure est bonne.

Seulement l'on va assister à un marchandage d'usuriers, où les uns demanderont beaucoup et où les autres feront un peu de rabais ; et pendant ce temps là la ruine du pays s'aggravera et le peuple se corrompra davantage.

(Novaïa Jizn, 4 avril 1918).

« On ne frappe pas un homme à terre », c'est là un excellent principe, et nos rapports mutuels s'amélioreraient grandement, si nous l'appliquions honnêtement.

Mais quand l'homme à terre relève la tête, et, en rampant doucement derrière vous, cherche perfidement à vous frapper dans le dos, il est indispensable de parler de lui sur un ton que mérite son attitude rampante et jésuitique. C'est une besogne désagréable, certes, et aussi répugnante que la cause qui vous y oblige.

Evidemment, dans la lutte sociale celui qui est actuellement à terre a reçu non seulement comme il le méritait, mais plus qu'il ne méritait. De même que le soldat est formé par la caserne, de même

chacun de nous l'est par la position sociale où l'a placé l'histoire. Nous nous sommes toujours trop peu souciés de notre propre formation, de la culture de notre volonté et de nos sentiments. Nous sommes tous beaucoup plus grossiers et plus méchants que nous ne pourrions l'être ; certains vont même jusqu'à faire preuve d'un maximum de grossièreté et de cruauté, espérant ainsi dissimuler leur nullité et leur impuissance.

Ainsi donc, l'homme à terre relève la tète, rampe et siffle ; on le voit dans l'article d'Izgoev sur la « Tragédie et la faute », dans tous les articles du Novy Viek, du Sov?'eme?inoe Slovo et autres ; un sifflement de vengeance retentit de plus en plus haut dans les milieux cadets.

Les cadets sont les meilleurs hommes politiques de Russie ; ils en sont persuadés, et ils sont aussi convaincus qu'ils sont la seule force capable de sauver la Russie de sa perte imminente. Dans la lutte terrible pour la liberté, ils ont joué le rôle de la mouche de Krylov, laquelle, comme on sait, a quelque peu surestimé son œuvre. Ce sont des gens très avisés, ces cadets ; ils se sont non seulement gardés de critiquer rudement les actes du pouvoir soviétiste, ils ont été jusqu'à lui témoigner beaucoup d'indulgence, ce qui leur a valu à plusieurs reprises certaines approbations flatteuses de la presse soviétiste. Us savent très bien que le«com-

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miinisrae » soviétiste compromet de plus en plus non seulement les idées de la social-démocratie, mais en général les espérances de la démocratie radicale ; et les voici qui ne dissimulent même plus leur haine sincère de la démocratie démocratique.

Un bon cadet, c'est avant tout un homme politique, plus exactement un politicien ; il est aussi fanatique de son idée que le « communiste » bolchevik ; il croit dans la possibilité de supprimer totalement le socialisme avec la même foi aveugle et sectaire que le bolchevik dans la nécessité de la réahsation immédiate des idées socialistes.

Le leader du parti cadet P. N. Milioukov écrivait avec fierté en 1905 à Petko Todorov, homme de lettres bulgare :

« Je viens d'organiser en Russie le premier parti politique qui soit absolument pur de socialisme ».

Maintenant encore, les cadets s'enorgueillissent de cela, et comme la démocratie ne peut pas être non socialiste, il est naturel que le cadetisme et la démocratie soient organiquement hostiles.

Après 1906. le parti cadet a été l'ulcère moral qui pendant dix ans a dévoré l'élite intellectuelle du pays par sapoliticaillerie jésuitique, par son opportunisme et par une persécution cynique des ouvriers vaincus. « Opposition de Sa Majesté », il n'a reculé devant aucun moyen pour se glisser au pouvoir. Cela n'a pas réussi alors ; les cadets espèrent que

cela réussira aujourd'hui. Ils commencent leur travail comme en 1907, par le piétinement de la démocratie, et comme alors ils s'efforcent d'attirer et d'organiser tous les renégats et tous les froussards, tous les ennemis du peuple et les adversan-es du socialisme. Déliant peu à peu leurs langues, ils s'apprêtent de nouveau à lancer l'ignoble cri de vengeance et d'outrage dont ils ont assourdi la Russie après la première révolution. Ces clameurs des « humiliés et offensés » commencent déjà, et bientôt contre la démocratie sera rédigé un réquisitoire très long, minutieux, et malveillant, dans lequel tous les crimes seront exagérés et toutes les fautes déformées. Ces gens savent bien que la calomnie c'est un verre grossissant, à travers lequel on peut voir le microbe énorme, et la morsure d'un moustique, sous l'aspeft d'une profonde blessure.

Les cadets se croient l'appareil pensant de la bourgeoisie et son truchement, mais ils ne sont en réalité qu'un groupe d'intellectuels qui surestiment leurs forces et leur importance dans le pays, et qui ont complètement perdu l'esprit vivant du démocratisme.

Des gens c au service de » la bourgeoisie sont plus dangereux que la bourgeoisie elle-même ; ils sont plus ambitieux et moins laborieux. Entre le commerce et la pohtique, la différence est que le

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 123

marchand considère comme affaire tout ce que l'on peut acheter et vendre — y compris sa conscience — tandis que le politicien fait commerce des êtres humains et de sa conscience. Ils sont lettrés ; ils sont rompus à toutes les ruses politiciennes, et peu délicats sur le choix des moyens de lutte ; ils peuvent prendre dans le réseau de leur éloquence jésuitique des gens moins cultivés qu'eux, mais plus sincères et capables d'un travail positif. Ils sont parfaitement capables de créer de nouveau cette lourde atmosphère qui opprime les âmes, cette atmosphère qui a maintenu si solidement la réaction féroce de 1908 à 1916.

Ce sont des gens d'autant plus dangereux que l'on ne peut comprendre ce qui précisément leur est cher, à quoi ils ont donné leur amour, leur cœur.

La démocratie a deux ennemis, Messieurs, les « communistes », qui l'ont détruite physiquement, et les cadets qui commencent leur travail de destruction de l'esprit de la démocratie.

{Novaïa Jizn, 7 avril 1918).

Il est naturel que l'attention des gens qui pensent soit fixée sur la politique, sur le domaine de lavio-

lence et du despotisme, de lahaine et du mensonge, où les différents partis, groupes, et icdividus, engagés « dans un combat ultime et décisif », piétinent cyniquement les idées de liberté, et perdent peu à peu tout aspect humain dans la lutte pour le pouvoir matériel. Cette attention s'explique ; cependant elle est exclusive et par conséquent monstrueuse et nuisible. Le processus du développemeut social ne se traduit pas uniquement par la lutte de classes, par la lutte politique à la base de laquelle on trouve l'égoïsme grossier des intérêts. A côté de cette lutte inévitable se développe de plus en plus puissamment une autre, une plus haute forme de lutte pour la vie : c'est la lutte de l'homme contre la nature, et ce n'est que dans cette lutte que l'homme déploie jusqu'à l'extrême les forces de son esprit, qu'il trouve la conscience de sa valeur, qu'il conquiert cette liberté qui détruit en lui les intérêts zoologiques, et lui permet de devenir bon, honnête, véritablement libre.

A tous ceux qui sont brisés par les tourments cruels de la réalité et dont l'esprit est abattu, je voudrais dire que même en ces jours funestes pour la Russie la vie intellectuelle du pays n'est pas mutilée, qu'elle n'est pas morte, et qu'au contraire elle se développe énergiquement et avec ampleur.

La plus haute institution scientifique du pays, l'Académie des Sciences, travaille sans relâche ;

LA RÉVOLUTION DOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 125

SOUS sa direction, se poursuit l'enquête sur les forces productrices de la Russie, et l'on continue d'imprimer de nombreux rapports et des ouvrages très précieux. Bientôt paraîtra un tableau des découvertes de la science russe, un livre qui nous permettra d'être fiers des grands travaux des savants russes.

L'Université se propose d'ouvrir des cours scientifiques libres, comme à la Sorbonne. Beaucoup de sociétés savantes travaillent, sans se soucier des quolibets que leur adressent l'ignorance de la politique et la politique des ignorants. A Moscou, r « Institut scientifique j>, fondé par M. Mark et dirigé par le professeur Lazarev, a commencé ses travaux ; à Pétrograd, des instituts de chimie, de biologie, etc., sont organisés par 1' « Association libre pour le développement et la diffusion des sciences positives ».j

Les dimensions d'un article de journal ne me permettent pas d'énumérer lous les projets conçus par nos savants depuis la révolution, mais sans exagérer leur importance l'on peut dire avec assurance que les forces scientifiques de la R.ussie développent une activité énergique, et que ce travail sain des meilleurs cerveaux du pays est le gage et la promesse de notre renaissance spirituelle.

Si seulement les hommes qui se croient les chefs politiques de la Russie comprenaient bien les

besoins du peuple, les intérêts de l'Etat, si seulement ils avaient assez de tact pour ne pas entraver la grande œuvre de la création scientifique et assez d'esprit pour aider les savants dans leurs travaux !

Malheureusement, cette œuvre créatrice dans le domaine de la science pure reste presque ignorée de la plupart des intellectuels du peuple. Pourtant ils devraient en suivre le développement, car cela pourrait guérir leurs âmes, les consoler, et relever leur énergie. L'Académie des sciences ferait œuvre utile en publiant une petite revue qui mettrait tous les gens qui savent lire au courant des découvertes de la science russe. Une telle revue d'information aurait une grande valeur éducative du point de vue social et national. Je ne me suis pas trompé en disant a national », car j'estime que pour nous, pour ce peuple dont les forces ont été exploitées si habilement par « nos amis » dans la lutte contre leurs ennemis, il est bien temps de comprendre que nous n'avons pas d'autres amis que nousmêmes.

Enfin il est temps aussi que nous, qui sommes profondément incultes, nous comprenions que nous vivons depuis longtemps dans des conditions créées par la science, que sans elle on ne peut faire la moindre brique ni le moindre bouton ni rien de cequi adoucit ou embellit notre vie. Il est temps que

LA RÉVOLUTION B0LCHEVI3TE d'oCTOBRE 1917 12 7

nous comprenions que la connaissance scientifique est une force sans laquelle est impossible le relèvement de notre pays. « Nous sommes paresseux et peu curieux », mais enfm il faut espérer que la leçon cruelle et sanglante que nous donne l'histoire secouera notre paresse, et nous obligera à nous demander pourquoi nous, pourquoi la Russie est plus malheureuse que les autres? Je le répète, l'Académie des Sciences, en se chargeant de la publication d'une revue d'information, accomplirait une œuvre nationale indispensable pour rendre plus raisonnable, plus humain, ce pays qui a perdu la foi en ses propres forces, et qu'a rendu sauvage la bêtise, cet ennemi le plus redoutable des hommes. ÇSovaia Jizn, 30 avril 1918).

Nous savons mal comment vit la campagne actuellement. De loin en loin, et par hasard, nous arrivent du fond de la Russie les voix de ses habitants. Voilà pourquoi je crois utile de publier cette lettre que je viens de recevoir :

« Cher ami et camarade, ces derniers temps il y a eu dans notre village beaucoup de nouveau, surtout la semaine dernière. Les 3 et 4 avril, nous avons tous vécu des heures très pénibles, et en

voici la raison : Le 3 avril, arrivèren-t au village de Basko des gardes rouges, environ 300 hommes, qui se mirent à piller tous les propriétaires ayant du bien. Ils imposèrent une contribution, à celui-ci 1.000. à celui-là 2.000. et jusqu'à 6.000 itiubles; ils levèrent en tout 8o.3o0 roubles qu'ils emportèrent. Quant aux autres choses, au blé, à la farine, aux étoffes, etc., qu'ils volèrent, impossible d'en faire l'inventaire. A Serge Timofeïevitch, ils ont volé son poulain ; mais ils n'ont pas pu en tirer profit, car à peine étaient-ils arrivés au village Tolstovka que l'animal tomba près de l'église. Combien de gens ont-ils frappé à coups de nagaïkas, il est difficile de le raconter. Avec quelle violence ? le souvenir seul fait dresser les cheveux sur la tête. C'était affreux. Nos paysans ont passé ces deux jours dans une angoisse terrible. Il semblait à tous qu'il eut été plus aisé de supporter les tourments de l'enfer que les tortures de ces brigands.

« Rien d'autre de particulier dans notre village, mais à Baranovka, à Boldasieva et à Slavkina, après le passage de la garde rouge, les plus pauvres euxmêmes, imitant ces bandits, se mirent à piller les citoyens plus fortunés de leur propre viUage ; et ils vont jusqu'à entreprendre des expéditions nocturnes dans les autres villages. Bref, la vie devient ici intolérable. Au revoir ; nous attendons votre venue. Bonne santé à tous, »

LA RÉVOLUTIOiN BOLCHEVISTE d'oCTOBPE 1917 129

La simplicité épique de ce récit témoigne on ne peut mieux de la véracité de l'auteor. C'est un homme, qui a vu comment « le paysan le plus pauvre », après avoir servi comme soldat, est revenu à la campagne comme « paysan le plus riche», et le voilà qui s'aperçoit que l'on transforme « le plus riche » en « plus pauvre », et il sait que quand les gardes rouges, après avoir dépouillé les plus riches-, prendront leurs places, on pourra alors dépouiller les dits gardes rouges.

11 estime ce jeu de saute-mouton intolérable, mais pas assez cependant pour refuser de voir son ami lui rendre visite. Ce jeu indigne son esprit, mais n'excite pas très profondément en lui le sentiment de la justice, et il est très possible qu'il attende avec confiance son tour pour transformer les plus riches en plus pauvres. Tout cela ressemble à une caricature, à une farce, mais malheureusement c'est « la vérité de la vie », tirée du sein même de la zoologie des campagnes grâce au mot d'ordre : « Pille ce qui a été pillé ».

Et l'on pille avec ardeur « ces pauvres campagnes », dont on peut extraire jusqu'à 83.000 roubles ; on pille, conformément au proverbe conçu par le cynisme des rapaces et le désespoir aveugle des ratés, d'après lequel « on ne bâtit pas de palais de pierres avec un travail honnête ». Le rude travail du paysan, qui dépend delà bonté des

éléments, et qui repose sur la routine et non sur les dernières découvertes de la science, ne peut développer le goût du labeur « honnête », et l'histoire du développement économique de la Russie ne peut que persuader même le plus stupide des hommes qu'en vérité « la propriété, c'est le vol ».

Donc, l'on pille, l'on vole, encouragés que l'on est par un pouvoir qui a proclamé lu'bi et orbi ce soi-disant nouveau principe de la prospérité sociale : Pille ce quia été pillé!

L'on ne peut en rendre responsable le paysan. U ne fait que suivre docilement la voie que des gens sages, des hommes de raison, ont indiqué à sa volonté obscure.

[Novaïa Jizn^ 18 mai 1918).

A la question : qui a corrompu l'armée ? on répond dans certains milieux : ce sont les socialistes. C'est là un des refrains principaux de la chanson interminable que l'on ressasse sur la perte de la Russie, laquelle n'est pas perdue et ne veut pas périr ; c'est une des accusations formulées contre les socialistes par des patriotes qui aiment la Russie à la façon de loups affamés, et

LA RÉVOLUTION BOCLHEVISTE d'oCTOBRE 1917 4 31

c'est une accusation des moins sincères et des plus erronées.

Que l'armée ait été condamnée totalement à sombrer, c'est ce qu'affirmait déjà le rapport du Comité de défense envoyé en 1916 au tsar ;mais on veut l'oublier, car il ne plait pas aux accusateurs zélés des socialistes de s'en souvenir.

J'ai eu récemment entre les mains un paquet de lettres, reçues par moi du front en 1916-1917 ; quelques-unes d'entre elles méritent d'être publiées, car elles exposent très nettement les causes de la dissolution de l'armée.

Voici, par exemple, une lettre de soldat datée de mars 1916:

« Je vous envoie cette lettre secrètement par un camarade qui est parti en permission ; autrement, dans les lettres ordinaires on ne peut rien dire à cause de la censure militaire ; si l'on trouve deux ou trois mots pareils, on fait immédiatement une enquête : qui a écrit, à quel bataillon, à quelle section appartient l'homme, et l'on est puni de 25 coups de verges, ou l'on vous envoie en avant des tranchées pour que l'Allemand vous fusille ; c'est arrivé souvent, mais Dieu merci l'Allemand ne lire pas: « Ne crains rien, Russe, dit-il; nous ne tirerons pas, puisque c'est ton supérieur qui t'a mis là. Nous sommes à 100 pas des Allemands ; impossible de s'en aller ; ça chauffe partout ; en quarante

132 ÉCRITS DE RÉYOLUTION

jours nous avons eu 112 hommes tués, sans combat. Nous avons de la boue jusqu'aux genoux; nous souffrons du froid, de la faim, des épidémies. On nous donne cet éternel « kacha », de loin en loin de la viande ; quand nous disons que nous avons faim, on nous répond : on n'a pas pu faire le ravitaillement. »

Dans une autre lettre de juin de la même année, un sous-officier, volontaire, trois fois décoré de la croix de Saint-George, se plaint en ces termes :

« Je ne suis qu'un soldat ; je me bats par amour pour mon pays, par haine de l'ennemi, mais j'ai fini par comprendre que les affaires vont mal, que nous ne tiendrons pas. Revenu de l'hôpital, de l'arrière, je vois oii est le désordre ; au front, les hommes sont épuisés et sont trop peu nombreux, tandis que des dizaines de milliers restent sans raison à l'arrière, et errent sans être utilisés ; ils ne font que manger, que dévorer la Russie. Qui dirige d'une façon aussi déplorable? »

Ce ne sont pas les socialistes qui dirigeaient.

Un jeune artilleur écrit :

« Le Commandant de corps A. dit aux officiers qui lui plaisent: a Prenez autant que vous voudrez de ces canailles et marchez. Pourquoi attendre? » Ses favoris ont rassemblé un, deux bataillons ; ils les ont lancés sur les tranchées allemandes sans préparation d'artillerie ; les soldats ont été battus,

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 13 3

mais les officiers ont été décorés. Un fantassin blessé me disait : On nous bat comme des pous ; c'est terrible ! ah ! si l'on pouvait s'enfuir ! »

— Les socialistes y sont-ils pour quelque chose ?

J'ai demandé à un officier, chevalier de Saint- George, si la vie était dure dans les tranchées.

Il m'a répondu : « C'est très dur pour le soldat. Je ne comprends pas comment ils supportent. Tenez, moi j'étais la couverture, mais non la litière. Les soldats, eux, servent de litière. Voyezvous, par mauvais temps, quand l'eau s'est amassée dans le fond des tranchées, les soldats se couchent dans la boue, et nous les officiers, nous nous couchons sur eux. Ils attrapent des rhumatismes, et nous, nous avons les membres gelés. »

— Un écrivain connu m'écrivait en 1916: «Du matin au soir, on fouette les hommes pour refus de travail dans les tranchées. On fouette les soldats, les fuyards, les juifs. Ils ne peuvent travailler ; ils sont complètement à bout. »

Les soldats de l'arrière connaissaient la situation du front ; ils l'apprenaient par les blessés, les mutilés, les tuberculeux. Et c'était une démoralisation générale, qui rendait impossible la victoire.

Partout à l'arrière, on chantait des couplets comme celui-ci :

« Ne t'en fais pas, bleu ; de tonte façon, les Allemands

te battront.

Qu'as-tu fait, tsar blanc ?

An mauvais moment, tu as fait la guerre. Au mauvais moment, tu nous as envoyés au massacre. Ah 1 que j'ai peu l'envie d'aller travailler pour le

Romanov !

Chez le Romanov, on nous larde de coups de baïonnette.

Et les filles qui accompagnaient les gars voués à la mort s'écriaient avec colère :

« Trouve, nuage, trouve, tonnerre, Et détruis la maison du gouvernement.

Et dans cette maison, tue celui Qui m'a enlevé mon ami. »

Les renforts arrivaient de l'arrière mal armés, mal habillés, et démoralisés par tout ce qu'ils savaient du front...

De tout cela, les socialistes sont absolument innocents. Voici un passage d'une lettre d'un officier, d'un intellectuel, qui en général était plein d'entrain :

« Cette masse est si sombre que beaucoup ignorent totalement ce qui se passe autour d'eux. Us n'ont confiance en personne, ni en Kerenski, ni dans les s-r ni dans les s-d, ni dans le Gouvernement provisoire. Pour eux, tout cela ce sont des mots vides de sens. J'ai entendu moi-même des réflexions telles que la langue se colle littérale-

LA RÉVOLUTION BGLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 135

ment au palais et qu'on ne sait que répondre : « Dieu sait, disent-ils, qui est ce Kerenski; il veut encore se battre pendant trois ans ».

Les s-r et les s-d, pour eux, ce sont les soldats de l'arrière qui ne veulent pas aller au front et qui crient : « la guerre jusqu'à la victoire ! »

Un autre officier écrit encore :

« Malgré tout, chez ces martyrs aveugles, il y a comme un instinct politique ; autrement on ne peut s'expliquer pourquoi ils ne se sauvent pas après avoir planté leurs baïonnettes en terre ».

En fin de compte, ils se sauvèrent, parce qu'ils n'avaient plus de patience, parce que l'armée savait que l'on était allé à l'assaut avec des bâtons au lieu de fusils, et que l'on repoussait les attaques avec des pierres en guise de schrapnells.

En 1914-1915, toute la presse chantait à haute voix chaque jour des dithyrambes en l'honneur du soldat russe. Mais en 1916, quand se taisaient encore les socialistes, le ton des dithyrambes baisse sérieusement, et à la fin de l'année, certains journalistes se mirent courageusement à douter des capacités guerrières de l'armée russe victorieuse — doule quelque peu déplacé après que tous les cadres de l'armée eussent élé anéantis par les combats, les maladies, et les mauvais traitements infligés aux soldats.

J'écris ces lignes non pour défendre les socia-

listes, car je ne trouve pas qu'ils aient besoin d'être défendus, mais parce qu'il est odieux de voir qu'une calomnie, repétée des milliersde fois, prend pour certains l'apparence de la vérité.

Et la vérité vraie, impartiale et sévère, c'est que c'est toute la Russie et non seulement son armée, qui se décomposa bien avant que les socialistes aient obtenu le droit de parler, et que maintenant la responsabilité incombe aux socialistes d'accomplir la tâche gigantesque de l'assainissement et du relèvement de la Russie.

(Novaïa Jiz?î, 19 mai 1918).

A l'hôpital Oboukhov vient d'entrer « pour cause de dépérissement sérieux résultant d'une mauvaise alimentation » un professeur de l'Institut Technologique, le physicien Nicolas Alexandrovitch Gezekhus. En son temps cet homme fut si populaire comme savant que l'on disait d'un bon professeur de physique pour lui rendre hommage : « c'est un Gezekhus ». Il a aujourd'hui 72 ans ; il est couché à l'hôpital Oboukhov. le corps enflé par la famine, et avec de l'hydropisie aux jambes.

Je crois que ce fait se passe de commentaires et que toutes lamentations sont inutiles ; je rappelle

LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 137

seulement que la grande Révolution française, qui a coupé la tête au chimiste Lavoisier. ne laissait pas ses savants mourir de faim. Mais comme chez nous, avec l'abaissement général de la moralité, tout est possible, il se trouvera peut-être un cynique pour dire : « Bah ! un professeur de 72 ans... »

Mais le cynique le plus odieux sera désarmé quand il apprendra que dans le seul pavillon des hommes de l'hôpital Oboukhov il y a 134 personnes « atteintes par la famine », ou < malades pour cause de sous alimentation ou d'alimentation anormale » ; parmi eux, 59 ont moins de 30 ans et 30 ont moins de 20 ans. Tous sont des gens habitués au travail physique ; normalement, il leur faut une nourriture qui donne 3.000 calories à l'organisme, tandis qu'avec la ration actuelle ils ne reçoivent que 500 ou 600 calories, c'est-à-dire moins du quart de la quantité indispensable à l'homme moyen. D'ailleurs il faut ajouter qu'il s'en faut que tout ce qui entre dans l'estomac soit assimilé par Torganisme : du pain à moitié rempli de paille, des têtes de harengs, et autres choses du même genre font plus de mal que de bien aux gens.

La famine a commencé à Pétrograd et elle prend une extension menaçante. Presque chaque jour on relève dans la rue des gens qui tombent d'épuisement ; ici c'est un charretier qui s'est écroulé de

son siège ; là, un général, un officier, un camelot, une modiste.

Mais ce qui est peut-être plus terrible encore que la mort physique de faim, c'est l'épuisement moral qui est de plus en plus manifeste. Récemment l'attention des médecins fut attirée par le fait d'une diminution considérable de poids chez les intellectuels. Les gens de cette catégorie se nourrissent pourtant mieux que les ouvriers, et il leur faut un millier de calories de moins qu'aux manuels ; malgré cela, l'amaigrissement parmi eux ne fait que se développer. L'enquête médicale a prouvé que ces gens éliminent une quantité considérable de phosphore, ce qui provoque une combustion anormale des tissus nerveux, et doit en définitive aboutir à l'épuisement de la force spirituelle, de celte force créatrice plus que jamais nécessaire à notre pays.

Pétrograd meurt comme ville ; Pétrograd meurt comme centre de vie spirituelle. Et dans cette lente agonie l'on sent cette soumission au destin, cette attidude passive devant la vie, si caractéristique des Russes.

J'avais été profondément ému par l'élan unanime avec lequel des gens de différentes classes étaient venus en aide à la doctoresse V. A. Petrova qui mourait de faim et de misère dans un isolement complet. Mais M"* Vvedenskaïa et M. Berens

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m'apprennent que Pelrova « vivait dans cet état terrible depuis des années ». Notre aide venait trop lard. Et ce qu'a enduré Petrova, M""' Pougovko m'en donna une idée par ces mots :

« Hier encore nous avons eu sous les yeux un tableau affreux : un vieux corps, épuisé par la famine, et dévoré par des poux, par des régiments entiers de poux grouillants dans ses escarres. Il est impossible de traduire ce qu'exprimaient les regards des médecins et des infirmières qui assistaient au bain de Petrova. L'une d'elles me demanda : Où l'avez-vous^ trouvée ? Je lui répondis où on l'avait trouvée.

— Qui est-elle ? Comme je lui disais que c'était une femme-médecin, elle me fixa de ses yeux grands ouverts, et me montrant du doigt Petrova qui était dans son bain elle se mit presque à crier, incrédule : Qui ? Elle... un médecin ? Un docteur qui se trouvait là fit une remarque qui sonnait comme un reproche amer : « On voit bien que tous les médecins ne vivent pas dans l'opulence... »

Il faut faire quelque chose. 11 faut enrayer cet épuisement physique et moral des intellectuels. Il faut se rendre compte qu'ils sont le cerveau du pays, et que jamais ce cerveau n'a été si indispensable et si précieux qu'aujourd'hui.

Les forces intellectuelles de Pétrograd doivent

immédiatement s'organiser pour prendre des mesm-es de protection contre la famine et l'épuisement nerveux. On pourrait commencer par de petites choses : l'organisation de réfectoires, et ensuite rechercher les moyens d'aborder des choses plus sérieuses. On n'a pas le droit d'être aussi apathique, aussi passif vis-à-vis de soi-même et vis-àvis des autres. Si la famine provoque l'apathie, celle-ci à son tour peut développer la famine dang des proportions qui en feront une immense catastrophe. Quand on est sur la voie de la liberté, il est inadmissible qu'on laisse quelque part, de côté, l'amour et le respect de Thommè.

{Novaîa Jiziiy l" juin 1918).

Je reçois des lettres folles de gens hystériques ; on me menace de mort.

L'intention, je crois, n'est pas sérieuse, et elle dénote moins de volonté criminelle que d'ignorance. Un meurtre ne prouve rien, sinon que le criminel est un imbécile. Punir de mort, cela ne rend pas les gens meilleurs qu'ils ne sont. Quel que soit le nombre de personnes que l'on tue, ceux qui restent vivants suivent malgré cela la voie tracée par l'his» toire ; la mort ne peut arrêter le développement des forces historiques.

LA RÉVOLDTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 141

Ea a-t-on assez massacré de gens en Russie, dans toutes les villes, dans des milliers de bourgs et de villages, pour arrêter la croissance des idées révolutionnaires ? Cependant la révolution a grandi et remporté la victoire. De même aujourd'hui, où l'on tue autant qu'autrefois, la victoire appartiendra en définitive à l'élément qui sera le plus raisonnable, le plus sain. La violence physique sera toujours un signe indiscutable d'impuissance morale ; c'est une chose connue depuis bien longtemps, et il est temps de le comprendre.

Menacer de mort un homme parce qu'il est tel qu'il est, c'est agir en ignorant et en imbécile.

On m'accuse de m'être < vendu aux Juifs ». Accusation stupide. Sans doute je comprends que dans un pays où l'on est habitué depuis longtemps à acheter les gens et à se vendre l'on considère comme un homme vendu celui qui défend une cause désespérée. La psychologie de la majorité exige que chaque homme soit plus ou moins sali, que chacun ait une tache sur la conscience. C'est là la psychologie propre aux filous de profession ; ils ne peuvent pas s'imaginer qu'un homme soit honnête parce qu'il lui plaît d'être tel, parce que tel est son goût. Peut-être aussi sont-ils jaloux ; chacun d'eux est prêt à se vendre, et pas très cher,

tandis qu'il y a certains individus que l'on ne peut acheter à aucun prix. Cela les enrage : comment est-ce possible ? Les conditions dans lesquelles on vit sont telles qu'elles nous obligent de trafiquer de notre conscience, et cependant ces gens là ne se vendent pas !

Et bien qu'ils ne croient pas eux-mêmes que ces gens là se vendent, on les entend hurler :

« Vendus I »

Malheureux 1 Vous feriez mieux d'essayer de devenir des honnêtes gens ; cet effort procure un certain plaisir.

On m'adresse encore d'autres reproches furieux : il paraît que je « déteste le peuple ». Ceci demande des éclaircissements. A parler franchement, les gens qui crient sur les toits leur amour pour le peuple m'ont toujours inspiré de la défiance. Je me demande — je leur demande — s'ils aiment ces paysans qui, ivres-morts, battent leurs femmes enceintes à grands coups de pied dans le ventre ; ces paysans qui sacrifient des millions de pouds de grains pour faire de l'eau-de-vie, et exposent à la famine ceux qui les aiment ; ces paysans qui enfouissent dans le sol des dizaines de milliers de pouds de blé, qui les laissent pourrir, plutôt que de les donner à ceux qui ont faim ; ces paysans qui

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enterrent vivants leurs semblables, qui lynchent des délinquants dans la rue, et qui éprouvent une véritable jouissance à voir assommer ou noyer un de leurs semblables ? Aiment-ils ceux qui revendent du pain volé à dix roubles la livre ?

Je suis sûr que les citoyens débordants d'amour, qui me reprochent de détester le peuple, n'aiment pas au fond plus que moi ce peuple qui est devenu sauvage et cupide. Si je me trompe, s'ils l'aimaient tout de même tel qu'il est, que l'on excuse mon erreur ; pour moi, je reste de mon avis, je ne l'aime point.

Bien plus, je suis persuadé qu'il ne faut pas aimer le peuple tel qu'il est, et de même qu'il ne faut pas lui reprocher d'être tel et non autre. Je crois que pour le peuple etpour ceux qui l'aiment, il sera préférable que ceux-ci lui sacrifient sans bornes toutes les connaissances, toutes les richesses de leur âme, afin que ce peuple s'humanise. Et en lui donnant tout ce qu'ils ont de meilleur, qu'ils ne comptent pas que leur travail désintéressé sera apprécié et récompensé par l'amour du peuple ; cela n'arrive pas.

La façon dont les gens nous traitent, cela n'a pas d'importance et c'est peu intéressant ; ce qui est très important, c'est la façon dont nous traitons les gens. Voilà ce qu'il faut bien comprendre.

{Novaïa Jizn, 11 juin 1918).

Discours

pro7iojicé à la réunw?i publique

de la société « Koultoura 1 Svohoda »

à Moscou

Il est inutile de démontrer l'utilité du travail d'éducation et d'instruction ; cette utilité est évidente ; la boue de nos rues, la boue séculaire du cœur et du cerveau des bommes en sont d'éloquents témoignages. Nous voyons plus clairement aujourd'hui que jamais jusqu'à quel point le peuple russe est ignorant et fruste, jusqu'à quel degré lui sont étrangers les intérêts de son pays, combien il est encore sauvage dans le domaine du civisme, combien est encore dans l'enfance son sentiment de l'histoire et la conscience de la place qu'il occupe dans l'évolution historique.

Par l'expression « peuple russe », je n'entends pas seulement la masse des ouvriers et des paysans, la masse des travailleurs ; non, je parle du peuple en général, de toutes ses classes, car l'ignorance et le manque de culture sont le fait de toute la nation russe. De cette masse de millions d'êtres illettrés, inconscients de la valeur de la vie, on peut détacher quelques milliers de gens que l'on appelle VintelUguenzia, c'est-à-dire de gens qui connaissent l'imnf^'''ance du principe intellectuel

(/ans le développement historique. Ces gens, malgré toutes leurs imperfections, sont le bien le plus précieux qu'ait créé la Russie durant toute son histoire douloureuse et monstrueuse ; ces gens étaient et restent en vérité le cerveau et le cœur de notre pays. Leurs imperfections sont le produit du sol de la Russie, peu féconde en talents de caractère intellectuel. Tous nous sentons avec talent ; nous sommes bous, nous sommes cruels, nous sommes malheureux avec talent ; il y a parmi nous beaucoup de héros, mais peu d'hommes sages et forts, capables de remplir avec courage leur devoir de citoyen, devoir pénible dans les conditions russes. Nous aimons les héros — s'ils ne sont pas contre nous, mais nous ne voyons pas que riiéroïsme demande une concentration de l'émotion pour une heure ou pour un jour, tandis que le courage la demande pour toute la vie.

Le travail culturel dans les conditions de la vie russe ne demande pas d'héroïsme ; il demande précisément du courage, une tension continue et infatigable de toutes les forces de l'âme. Semer «ce qui est raisonnable, bon, éternel» dans les marais mouvants de la Russie, c'est une tâche extrêmement difficile, et nous savons bien que les semences de ce qu'il y a de meilleur dans notre sang et dans notre moelle donnent dans les plaines russes des récoltes tristes et pauvres. Et cependant

il faut semer, et c'est là la tâclie de l'intellectuel, de cet homme que l'on arrache maintenant par la violence à la vie, et que l'on déclare même ennemi du peuple. C'est lui qui doit pourtant continuer l'œuvre depuis longtemps commencée de la purification morale et de la renaissance du pays, car en dehors de lui, nous n'avons pas d'autre force intellectuelle.

On me dira: mais le prolétariat? l'avant-garde révolutionnaire? mais les paysans?

J'estime que l'on ne peut parler sérieusement de toute la masse du prolétariat comme d'une force culturelle, intellectuelle. Peut-être est-ce un argument commode de polémique contre la bourgeoisie, pour l'effrayer et pour se rassurer soi-même, mais cet argument est superflu ici, oij se sont réunis, je pense, des hommes qui ont le souci sincère et profond de l'avenir du pays. Le prolétariat, dans sa masse, est une force purement physique, rien de plus, et il en est de même des paysans. Tout autre chose est l'élément intellectuel, jeune historiquement, des ouvriers et des paysans ; c'est évidemment une force intellectuelle créatrice, et comme telle, elle est actuellement aussi détachée de la masse, aussi solitaire au milieu d'elle, qu'est détachée et solitaire notre vieille bitelliguenzia des bagnes sibériens ; et celle-ci était « bagnarde » non seulement pour avoir vécu en partie dans les

l>agnes officiels, mais en raison même des conditions de son existence et de son activité en Russie.

Il me semble que le premier devoir doit consister à unir les forces intellectuelles de notre vieille intelliguenzia éprouvée avec les forces de notre jeune intelliguenzia ouvrière et paysanne. Voici comment je me représente dans ses grandes lignes le travail de notre société d'éducation et d'instruction :

Avant tout, organisation et groupement de tous les intellectuels qui ont compris et senti qu'avec des programmes uniquement politiques, avec la propagande politique seule, il est impossible d'éduquer l'homme nouveau, que le renforcement de l'inimitié et de la haine n'aboutit qu'à rendre les hommes plus cruels et plus sauvages, que pour la renaissance du pays il faut entreprendre de suite un travail acharné de culture, et que c'est ce travail seul qui nous délivrera de nos ennemis, intérieurs et extérieurs.

La concentration de nos forces, telle est notre première tâche. 11 faut attirer vers la masse des travailleurs intellectuels toutes les réserves de Y intelliguenzia ouvrière et paysanne, tous les ouvriers et les paysans qui luttent actuellement, impuissants et solitaires, au miheu de la démagogie cynique (qu'ils connaissent bien mais qui leur est déjà moralement étrangère) des fanatiques

sincères ou des aventuriers masqués. Ces forces seront comme une chaîne de fer, grâce à laquelle la vieille intelliguenzia sera solidement réunie à la masse, et aura la possibilité d'exercer une influence directe sur elle.

Les pionniers de la culture devront alors coordonner leur travail ; cela est indispensable pour économiser l'énergie dont nous sommes plutôt pauvres et pour éviter des efl'orts parallèles. ^ Ayant couvert tout le pays d'un réseau de sociétés d'instruction et d'éducation, et réuni en elles toutes les forces intellectuelles du pays, nous allumerons partout des foyers qui donneront au pays de la lumière et de la chaleur, qui l'aideront à revenir à la santé, et à se mettre plein de force et de courage au travail créateur. 11 ne s'agit pas d'un rassemblement extérieur et mécanique de gens aux pensées communes, mais d'une union intérieure et vivante de gens mus par le même sentiment. C'est seulement ainsi que nous irons vers la culture et la liberté véritables.

Je prévois l'objection : mais la politique?

Il faut s'élever au-dessus de la politique ; il faut apprendre à limiter ses émotions pohtiques. On le peut quand on le veut. La pohtique ressemble un peu à nos besoins physiologiques inférieurs, avec celte différence déplaisante que les besoins politiques doivent être satisfaits en public.

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La politique, qui que ce soit qui la fasse, est toujours répugnante, car elle est fatalement accompagnée de mensonges, de calomnies, et de violences.

Comme c'est la vérité, tout le monde doit le savoir, et cette connaissance à son tour doit développer la conscience de la supériorité de l'activité culturelle sur l'activité politique.

Un obstacle plus sérieux au travail culturel, c'est la diminution, sous l'influence de la famine et des désillusions, de la capacité vitale des intellectuels, et l'apathie qui les déprime chaque jour davantage.

Contre la famine, il faut lutter en développant les secours mutuels parmi les intellectuels; quant aux a désillusions », au manque de foi dans le peuple, dans le socialisme, dans la Russie, je crois que je ne saurai rien en dire.

Sans doute, il aurait mieux valu ne pas se laisser aller aux illusions, car jamais il n'y avait rien eu de séduisant dans le peuple russe, mais si après l'enthousiasme est venu le désenchantement, il n'y a rien à faire. L'illusion, c'est l'œuvre de la foi, et la désillusion, l'expiation pour une foi aveugle.

Contre la désillusion, la connaissance sert de recours et c'est le seul remède que l'on puisse conseiller aux désenchantés.

En ces jours terribles pour tous, pour tout le pays qui est l'œuvre des nombreuses générations qui nous ont élevés tels que nous sommes, en ces

jours de folie et d'horreur où triomphent la bêtise et la vulgarité, je vous rappelle ceci seulement : tout cela vient de l'homme, tout cela est son œuvre.

Mais c'est lui aussi qui a créé tout ce qui est beau sur la terre, toute sa poésie, tous les exploits magnifiques du courage et de l'honneur, toutes les joies, toutes les fêtes, tout le charme de la vie, ses rêves splendides et ses sciences merveilleuses ; c'est lui qui a formé sa raison audacieuse et son désir inflexible du bonheur.

Et c'est lui, l'homme, qui toujours, aux heures de tragédie, de souffrances, de tourments, a cru fermement dans la victoire des nouveaux principes du bien sur les vieux principes du mal ; c'est lui, l'invaincu, qui nous a rassemblés ici pour nous entretenir amicalement.

Allons donc vers l'homme qui est couvert d'impuretés et qui a beaucoup péché, mais qui expie ses impuretés et ses péchés par de terribles souffrances. Pouvons-nous créer une atmosphère où l'homme pourra respirer plus librement? Nous le pouvons et nous le devons.

{Novaïa Jizn, 30 juin 1918).

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