‹ Écrits de révolutionChapitre 7 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Cauchemar

Petite, svelte, élégamment vêtue, elle vint me voir un matin que le soleil entrait par la fenêtre de ma chambre, elle vint et s'assit de telle sorte que les rayons du soleil enveloppaient son cou et ses épaules et doraient ses cheveux blonds.

Elle était très jeune, à en juger par ses gestes, et fort bien élevée.

Ses yeux gris riaient du rire nerveux d'un enfant qui est en proie à un certain trouble et qui s'irrite de ne pouvoir dominer sou trouble.

Dégantant sa main fine et me regardant un peu en dessous, elle commença, à mi-voix :

— Je sais, mon irruption est hardie ; vous êtes si occupé. Vous êtes très occupé.

— Oui.

— Evidemraeat, dit-elle, en hochant la tête et en relevant ses jolies paupières. Maintenant, tous les locataires de mamaison s'apprêtent à déménager...

Elle soupira, et les yeux fixés sur sa cheville chaussée d'élégantes bottines, elle continua:

— Je ne vous retiendrai pas, il me faut tout juste cinq minutes. Je veux que vous me sauviez.

Je lui répondis, en souriant :

— Si une personne croit qu'on peut la sauver en cinq minutes, elle est, à mon avis, encore loin de sa perte...

Mais la jeune femme, me regardant bien en face de ses yeux clairs, me dit d'une voix précipitée ;

— Voyez-vous, j'étais agent de l'Okhrana... Oh ! comme vous... quels yeux vous faites... ?

Je me taisais, et souriais stupidement sans la croire. Je m'efforçais de me dominer. J'étais sûr qu'elle venait m'apporter des vers, un conte...

— C'est très mal, n'est-ce pas ? me demanda-telle d'une voix douce.

— Vous plaisantez 1

— Mais non, je ne plaisante pas. C'est très mal ? Affaissé, je murmurai: « vous venez vous-même

de qualifier votre acte ».

— Oui, bien sûr, je sais, dit-elle'en soupirant, et elle s'assit plus commodément dans le fauteuil.

Je lus sur son visage une expression de désenchantement. Les doigts menus de sa main élégante

jouaient lentement avec la chaînette d'un médailon. Un rayon de soleil donnait à son oreille des reflets de corail. Elle avait un air de printemps, un air de fête.

D'une voix rapide, confuse et distraite, comme si elle racontait une gaminerie, elle me dit :

— C'est arrivé il y a trois ans... un petit peu moins. J'ai eu un roman. J'ai aimé un officier, qui est devenu ensuite adjudant de gendarmerie, et alors... Je venais seulement de quitter le lycée. Je suivais des cours. Chez nous se réunissaient des gens sérieux, des hommes politiques... je n'aime pas la politique, je n'y comprends rien. Il m'a demandé de l'aider. « Au nom de l'amour, on peut tout. Vous consentez, me dit-il ?»

< 11 faut tout accorder, quand on aime. Et je l'aimais beaucoup. Et puis ces gens-là sont si désagréables; ils critiquent tout. Mes camarades aux cours pédagogiques ne me plaisaient pas non plus, sauf une >.

Son balbutiement enfantin me persuadait de plus en plus qu'elle ne comprenait pas safaute^ que le crime pour elle, ce n'était qu'une gaminerie dont le souvenir est désagréable. Je lui demandai:

— Vous étiez payée?

— Oh I non ! Cependant...

Elle songea pendant quelques secondes, en regardant une bague à son doigt.

— Il m'a donné différentes choses. Tenez, celte bague et ce médaillon, et puis encore... Mais peutêtre... c'était là le paiement? Et de petites larmes perlèrent à ses yeux.

— Lui, c'est un homme qui n'est pas honnête, je le sais. Ecoutez, s'écria t-elle alors d'une voix assourdie, sil'onpublie mon nom, que vais-je devenir? Vous devez me sauver; je suis jeune, j'aime tant la vie, le monde, les livres...

Je regardais cette femme, et le soleil printanier me paraissait de trop, pour elle comme pour moi. Un jour sombre, du brouillard, de la pluie et de la boue dans les rues, des gens silencieux et abattus, tout cela aurait été plus en harmonie avec son récit, que l'éclat printanier du ciel et les voix chaudes des gens.

Que dire à un être semblable ? Je ne trouvais rien qui pût aller au cœur et à l'esprit de cette femme, vêtue d'un corsage clair et largement décolleté.

L'anneau d'or avec son rubis sanglant serrait fortement son doigt ; elle s'amusait du jeu du soleil dans les facettes de la pierre, et tissait ses paroles sur la trame capricieuse de ses sensations. — « Par amour, on fait souvent le mal », dit-elle de sa petite voix, comme si elle répétait une phrase banale lue sur l'écran d'un cinéma. Puis elle se pencha vers moi, et ses yeux eurent un regard étrange.

— Je ne puis vous aider d'aucune manière !

— Vraiment ? demanda-t-elle doucement.

— Je suis tout à fait certain que je ne puis rien.

— Mais... peut-être...

Elle se mit à parler d'une voix caressante de la bonté de l'homme, de son cœur compatissant, du pardon accordé aux pécheurs par le Christ. Dans l'échancrure de son corsage, je vis ses seins et fermai involontairement les yeux. La canaille qui avait corrompu cet être, qui avait trafiqué de l'honnêteté, availcaresséces seins et éprouvé les mêmes transports qu'un honnête homme qui embrasse une femme aimée. Et j'éprouvais comme le besoin de prendre quelqu'un à témoin et de demander : Est-ce que cela est juste ?

— Regardez comme je suis jeune, et cependant, ces derniers jours, je me sens devenir vieille femme. Tout le monde est gai, tout le monde se réjouit, mais moi je ne peux pas. Pourquoi, pourquoi?

Sa question avait une intonation sincère. Elle se courba, appuya ses coudes sur ses genoux, et se mordit les lèvres. Son visage pâlit, et l'éclat de ses yeux se ternit. Elle ressemblait à une fleur écrasée par un lourd talon.

— Vous avez livré beaucoup de gens ?

— Je n'ai pas compté, évidemment. Je ne lui parlais que de ceux qui me déplaisaient particulièrement.

— Vous savez ce qu'ont fait d'eux les gendarmes?

— Non, cela ne m'intéressait pas. Sans doute, j'ai appris qu'on en a mis certains en prison, qu'on en a exilé d'autres, mais je ne m'occupais pas de politique...

Elle parlait de cela d'une voix indifférente, comme s'il s'agissait d'un passé lointain, sans intérêt.

Elle était calme ; pas d'exclamations hystériques, pas de cris d'une conscience tourmentée, rien qui trahit la souffrance. Il est probable qu'après une petite brouille avec son amant elle se sentait plus mal, plus émue. Après avoir parlé deux ou trois minutes encore, elle se leva, inclina gentiment la tête, et de la marche légère d'une femme qui aime la danse, elle alla vers la porte, en me jetant ces mots:

« Comme les gens sont cruels, quand on y pense ! »

J'avais envie de lui dire : « Vous avez un peu lardé à y penser », mais je me tus par un violent effort de volonté, et je dissimulai ma colère.

S'arrêtant à la porte, et tournant joliment le cou, elle me dit encore pardessus son épaule :

« Mais que vont devenir mes parents, mes amis, quand on publiera mon nom ? songez-y I »

— Pourquoi n'y avez-vous pas songé vousmême?

— Qui aurait pu penser aussi que la révolution

éclaterait ? s'écria-t-elle. Alors vous ne pouvez riea faire pour moi ?

Je lui dis, sans élever la voix :

— Pour vous, rien.

Elle s'en alla.

J'ai connu Gourevitch, Azev Serebriakov, et beaucoup d'autres traîtres. Plus d'une dizaine de ceux qui figuraient sur les listes récemment publiées m'étaient connus; ils m'appelaient « camarade » ; je les croyais, bien entendu. Quand on démasqua l'un après l'autre chacun de ces noms, il me sembla que quelqu'un, avec une ironique méchanceté, me crachait sur le cœur. Ce fut là un des coups les plus rudes portés à ma foi dans l'Humanité. Mais le ^crimele plus horrible, c*estle crime d'un enfant.

Quand cette femme sortit, je me demandai avec le calme absolu du désespoir: a Le temps n'est-il pas venu de me suicider?

Deux ou trois jours après, elle revint, vêtue de noir, plus élégante encore. En costume de deuil, elle était plus grande ; son frais visage avait une expressioil plus posée, plus sérieuse. Elle devait aimer les pierres de couleur, car son corsage était fermé par une broche ornée d'almandines, et elle avait encore au cou, attaché par une chaînette d'or, un pendentif fait d'un gros rubis.

— Je comprends que ma présence vous soit odieuse, me dit-elle, mai je n'ai personne à qui demander conseil, sinon à vous. Je m'étais laissée aller à croire en vous ; il me semblait que vous aimiez même les gens coupables, et vous êtes si sec, si dur. C'est étrange.

— Oui, c'est étrange, dis-je après elle, et je ris en pensant comme la vie écrase cyniquement les gens. Et je me sens en quelque sorte coupable en présence de cette femme. De quoi? je ne comprends pas.

Elle me raconte alors qu'il y a un homme qui est prêt à l'épouser : « Il a un certain âge, évidemment; il est même vieux, mais... que faire ? Si je change de nom, je ne serai plus...

Et souriant, presque gaiement, elle répéta :

— Je ne serai plus telle que je suis maintenant, n'est-ce pas?

J'ai envie de lui dire :

« Madame, même si la terre s'écroulait et se dispersait en poussière dans l'espace, je présume que vous resteriez tout de même telle que vous êtes. Et si, par un miracle de notre volonté disparaissaient sur la terre, le monde, l'amour, et le bonheur inconnu de nous, je pense que vous resteriez semblable à vous-même. Mais parler avec elle, c'est inutile ; elle est trop profondément persuadée que l'on pardonne tout à une jolie femme.

Je lui dis :

— Si vous pensez que cela vous aidera à...

— Ah ! je ne sais ce qu'il faut penser. Tout simplement, j'ai peur.

Elle parle capricieusement, toujours sur le ton d'un enfant qui a fait une bêtise et qui veut qu'on l'oublie. Je me tais. Elle me dit alors :

— Vous pourriez peut-être remplacer mon père à mon mariage ? Je n'ai pas de père... C'est-à-dire que mon père a divorcé avec ma mère. Je ne l'aime pas, mais je le vois. Faites cela, je vous en prie !

Je lui réponds non de la tête. Alors elle se jette à mes genoux, et me dit :

« Je vous en prie, écoutez-moi I »

Dans ses gestes rien de théâtral. Elle s'efforce seulement de me rappeler qu'elle est une femme, et elle veut que je me sente un homme devant elle.

La tête joliment renversée, les seins en avant, elle est comme une fleur vénéneuse, et sa charmante petite tête ressemble au pistil au milieu des pétales noirs de son corsage de dentelle.

« Voulez-vous ? je serai votre maîtresse, votre fille de joie, me dit-elle, je ne sais pourquoi, en français.

Je m'écarte d'elle. Elle se relève avec souplesse et s'écrie :

2 06 ÉCRITS DE RÉVOLDtlON

« Ah 1 VOS belles phrases sur l'amour, sut la côrapassioD ; mensonges ! Tout cela^ ce n'est que mensonges! Tout cela ! Ce que vous avez écrit sur les femmes — et avec vous, elles ont toujours raison — c'est aussi un mensonge 1 Adieu ».

Puis en sortant, elle me jeta d'un ton fertile et méchant : « Vous m'avez perdue » !

Elle disparut, après avoir attaché à mOn âme une ombre noire. Peut-être n'y â-t-il là que des paroles en l'air, de jolies phrases, maië elle m'a jeté dans le buisson épineux de penséeâ douloureuses sur elle, sur moi-même. Je ne puis pas exprimer autrement ce que je ressens : à mon âme s'est collée une ombre noire et lourde. Vraisemblablement ce n'étaient là que des mots stupides. Comme tous les mots. Mais ne suis'-je pas responsable pour toutes les saletés de la vie qui bouillonne autour de moi, ne suis-je pas responsable pour cette vie qui eât éclaboussée à son aurore par la boue de la trahison ?

Dans la rue, j'entends bruire les masses du peuplé enfm libéré, et à travets les vitres m'àttive le bourdonnement de centaines de voix.

La ville est comme une ruche au printemps, quand les abeilles se sont réveillées, et il me semblé que j'entends le soufrais et aigu de mots nouveaux, et que je sens s'élaborer le miel et la cire de nouvelles pensées.

Et cela me réjouit.

Mais j'ai la sensation d'être comme cloué à une paroi pourrie, d'être crucifié par la pensée poignante d'un être violenté, auquel je ne peux pas venir en aide, d'aucune manière, jamais...

(Novaïa Jiz?iy 16 mai 1917)

Le Citoyen de Miamline

Dans la charmante ville de Miamline (1) vivait un petit homme nommé Mikiechka; il vivait dans la crasse et dans la misère.

Autour de lui coulent à torrent les saletés, et lui, sans rien faire, obstinément irrésolu, ne se nettoie pas, ne se lave pas, mais lance d'une voix sauvage ses plaintes au Seigneur :

« Seigneur, Seigneur I Quelle abominable vie je mène, dans quelle saleté 1 Même les cochons se moquent de moi! Tu ni'as oublié, Seigneur I »

Il se lamente, il gémit à l'inflni, puis il va se coucher et rêve :

« Si seulement le diable me donnait une bonne petite réforme en récompense de ma sagesse et de ma piété I II faudrait bien que je me lave, que je me purifie... »

(i) Miamlioe, mot forgé sur le verbe russe miamlit: parler, vivre nonchalamment.

Mais le diable se rit encore plus de lui. II a remis l'exécution de toutes les lois naturelles jusqu'à la venue de « temps meilleurs >, et chaque jour il exerce son autorité sur Mikiechka avec de petites circulaires dans le genre de celle-ci :

« Le silence est de rigueur. Les contrevenants seront punis de mort... jusqu'à la septième génération. »

Ou encore :

« Il est ordonné d'aimer sincèrement l'autorité. Les contrevenants seront condamnés à... >

Mikiechka lit les circulaires, et regarde tout autour de lui :

A Miamline, on garde le silence ; à Dremova (1), on aime l'autorité ; à Vorgorod {'2), les habitants se volent les uns les autres leurs o laptis > (3).

Mikiechka soupire :

« Seigneur ! quelle vie est-ce là ? Si seulement il arrivait quelque chose... »

El soudain, un soldat arrive dans le pays.

On sait qu'un soldat ne craint rien. Il chasse le diable ; il l'enferme dans un sombre souterrain, dans un puits profond.

Puis, plongeant la main dans son gilet, il en

(1) Littéralement : c ville de rêveurs ».

(2) «Ville de voleurs ».

(3) Bandes de toUe dont les paysans russes entourent leurs pieds.

relire un million de roubles qu'il donne d'un geste généreux à Mikiechka :

«Tiens, pauvre miséreux! Va au bain, lave toi, arrange-toi, sois homme. Il est bien temps ».

Après avoir donné le million, le soldat disparut à sa manière, comme s'il n'avait jamais existé.

Je vous prie de ne pas oublier que tout ceci est un conte. Mikiechka resta seul avec son million dans la main. Qu'eu faire ? Depuis longtemps, à cause des circulaires, il était déshabitué de toute action. Il ne savait faire qu'une chose : se lamenter. Cependant, il alla au bazar ; il s'acheta du coutil rouge pour une chemise, et encore des pantalons. Il mit ses nouveaux vêtements sur sa peau sale. Et le voilà qui traîne par les rues jour et nuit, en semaine comme les dimanches et fêtes ; il fait le difficile ; il fait le vantard ; il porte la casquette sur l'oreille, la cervelle aussi.

Voilà longtemps, dit-il, que j'aurais pu faire ça, mais je n'avais pas envie. Nous, les miamlinais, nous sommes un grand peuple ; le diable ne nous effraie pas plus qu'une puce. Il nous a suffi de vouloir, et voilà : l'affaire est faite I

Mikiechka se balada ainsi une semaine, un mois ; il chanta toutes les chansons qu'il connaissait, comme « Souvenir éternel » et « Repos aux héros sacrés ». Il fut dégoûté des fêtes ; mais travailler.

SIO ÉCRITS DE VÉVOLUTIOX

il n'en avait nulle envie. L'ennui le prit alors. Manque d'iiabitude. ,

Tout de même, ce n'était plus ça : plus de sergent de ville, une autorité... pas authentique, mai» recrutée parmi les voisins. Personne devant qui trembler, ce n'était pas bien, c'était insolite ! Mikiechka bougonne :

« Auparavant, du temps du diable, il y avait plus d'ordre. Ou nettoyait les rues comme il faut ; à chaque carrefour, il y avait un vrai sergent de ville. Alors, quand on allait quelque part, il criait : Tiens ta droite I — Mais maintenant, va comme tu veux, personne ne te dira rien. Comme ça, on peut aller bien loin. Et déjà il y en a qui... »

Et Mikiechka devient de plus en plus sombre. Le dégoût le prend. Il regarde son milhon, et se fâche :

« A quoi bon ce miUion ? D'autres ont davantage ! Ah 1 si on m'avait donné d'un coup un miUiard, et encore... Mais un million ! Qu'est-ce que je vais faire avec ça ? Maintenant, on voit une simple poule prendre les airs d'un aigle, et c'est pour ça qu'elle coûte soixante roubles ! Et moi, j'ai en tout et pour tout un milhon ! »

Là-dessus, Mikiechka est tout joyeux d'avoir trouvé un prétexte à ses lamentations habituelles.

Il erre dans les rues sales et hurle :

« Donnez-moi un milliard ! Je ne peux rien faire I

Quelle vie est-ce (jue je mène I Les rues ne sont pas nettoyées ; il n'y a pas de police ; partout, le désordre 1 Donnez-moi un milliard, autrement je ne veux plus vivre ! »

Soudain, une vieille taupe surgit de dessous terre, et dit à Mikiechka :

« Espèce d'imbécile, qu'as-tu à hurler? A qui adresses-tu ta demande? Tu vois bien, c'est à toimême que tu t'adresses... »

Mais Mikiechka continue :

« Il me faut un milliard I Les rues ne sont pas nettoyées, les allumettes sont chères; il n'y a pas d'ordre... »

Et le conte n'est pas fini ; mais la suite est inconvenante.

{Novaïa Jizn^ 9 mai 1917).

L^anipoule électrique

Une personne arrivée de Sibérie m'a fait le récit suivant :

J'étais assis sur le quai d'une gare, distante d'environ cent versteâ d'Omsk, quand je vis venir vers moi un solide moujik, la pipe aux lèvres ; il s'assit tout près de moi. « Vous allez loin ? » lui demandai-je. Il me répondit d'une voix lente et grave :

— A Omsk, chercher des lampes électriques. Chez nous, dans notre village, on a installé Veciricité (i), vous savez bien, avec des fils.

— Depuis longtemps ?

— Non, pas trop.

Je le priai de me raconter comment il se faisait qu'ils eussent songé à^;introduire chez eux cette nouvelle invention. Voici, presque mot pour mot, le récit du moujik :

« Comme on avait appris que depuis octobre il y avait à Omsk un nouveau pouvoir, le pouvoir des soviets, comme on dit, et qu'on allait installer le skiltsme, nous'^nous sommes réunis tous, et nous avons décidé d'apprendre de quoi il s'agissait, et qu'est-ce que c'était que ces « soviets » qu'on donne au peuple. Nous avons choisi le vieux Léon, un vieux malin, et nous lui avons dit : Prends ces trente roubles, pars à Omsk, lâche de savoir ce que c'est que ce pouvoir des soviets et ces bolcheviks, comme ils s'appellent; renseigne-toi combien ils sont et qu'est-ce que c'est que le sicilisme.

Au bout de deux semaines, voilà Léon revenu, et, avec lui, un soldat. On s'est réuni, on a fait monter Léon sur une table : « Raconte ! » Et il se

(1) Tous ces mots nouveaux, électricité, socialisme, communiste sont déformés par le paysan sibérien. En général, ce récit est émaillé d'expressions locales qu'on a essayé de rendre le mieux possible en français.

met à raconter : « Eh bien, voilà ! qu'il dit, ça va, c'est très bien... Pourle restant, le soldat vous dira ça mieux que moi. » Alors nous demandons au soldat : « Qu'est-ce que tu es, toi ? — Moi, qu'il dit, je suis justement un bolchevik, un communir^ et je resterai chez vous, si vous me nommez commissaire. » Après avoir bien réfléchi, on lui a dit : « Reste ! — Je vous remercie bien, qu'il dit, camarades. Laissez-moi maintenant m'orienter ».

Au bout d'une semaine, on a organisé un soviet; et voilà que notre Léon a bien appris tout ce qu'il faut, et qu'il nous dit : « Puisque nous voilà maintenant au point et que nous nous appelons bolcheviks, nous sommes obligés de détruire et de construire. » Mais quoi? il n'y à rien à détruire chez nous. Alors le soldat nous dit: «Si nous sommes communirs. nous devons réquisitionner. Est-ce que vous avez de la bourgeoisie ? »

Nous ne disons mot ; cette chose-là, ça ne se trouve pas chez nous.

Le soldat nous redemande : « Vous avez de la bourgeoisie?

— Pardon, excuse, qu'on lui dit; nous n'en avons pas.

— Eh ! vous ne vous connaissez pas vous-mêmes; je vous la trouverai, moi. Laissez-moi parler au peuple.

Nous lui avons rassemblé soixante personnes ;

tous ensemble ils sont partis au « selo », à 40 verstes d'ici. Un jour après, ils sont revenus, et ils ont ramené une douzaine de richards, et dix mille roubles en papiers du tsar (1). Le soldat nous dit : « Tenez, voilà de la bourgeoisie ! » Nous leur demandons : « C'est vous ? — Oui, c'est nous. — Soyez tranquilles. Nous n'allons pas vous réquisitionner chacun pour dix mille roubles. — Pour combien? » qu'ils disent. On s'est éloigné un peu pour tenir conseil. » Pour trois mille », qu'on leur répond. La bourgeoisie se met à crier : « C'est trop. Prenez deux mille. ■— Comment ? on ne vous demande pas à chacun dix mille... alors qu'est-ce que V0U3 avez à marchander ? » La bourgeoisie consentit : « Bon, qu'ils disent. C'est ma foi vrai, les diables, qu'ils auraient bien pu demander dix mille. »

Ils nous ont laissé un otage et sont allés chercher l'argent. Au bout de vingt-quatre heures, ils ont envoyé, sur l'honneur, 42.000 roubles ; ça fait que nous avons ramassé 52.000 en tout.

On a alors réuni le soviet, avec Léon comme président.

« Voilà, qu'il dit, nous avons réquisitionné. Maintenant qu'est-ce qu'on va faire ? »

(1) Les billets de banque de l'époque tsarigte font prime et sont beaucoup plus recherchés que les billets imprimés par le gonvernement des Soviets.

L'un dit: 11 faut bâtir une école »; un autre dit î « On va acheter une automobile, et on y montera chacun son tour; mais pour ça il faut réparer la route. » Nous avons rejeté toutes ces proposition». Alors le soldat vint à notre secours :

« Dans les villes, qu'il dit, il y a Vectricité, et grâce à ça il y a moins d'incendies. C'est peu de chose à faire ; vous mettez une roue dans l'eau, de façon à ce qu'elle se mette à tourner ; vous la rejoignez à une machine dynamo ; vous y mettez un fil, et au bout du fil vous suspendez une petite lampe. La lampe se met à brûler, et ça y est! Vous avez compris? — C'est tout simple », qu'on lui répond.

On a envoyé le soldat chercher la machine à Omsk. C'est Léon qui l'a accompagné, avec l'argent. C'est que, tout de même, bien que ce soit un soldat, c'est un étranger, tandis que Léon^ c'est un pays. On a attendu longtemps leur retour. Enfin, ils sont revenus, rapportant je ne sais trop quoi ; avec eux, encore quatre étrangers. « Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? — Des monteurs. — Bon, bon, appelez-les comme vous voudrez, pourvu qu'ils fassent l'ouvrage. »

Ils enlevèrent la machine de sa boite. Nous regardons : c'est une drôle de machine à n'y rien comprendre, mais tout de même on voit qu'elle est en bon état et qu'elle vaut bien ce qu'elle coûte. Ça va. Les monteurs dirigent tout le travail. Ils

fabriquent une grande roue, et rinstallent sur notre rivière (nous avons dans notre campagne une rivière rapide ; elle va se jeter dans l'Obi) ; ils y ont passé une courroie, et l'ont rattachée à la machine. Elle tourne, elle tourne, même qu'elle fait des étincelles ! Ça fait peur. On a décidé d'abord de mettre Yectricité dans la maison du pope. Léon avait appris quelque part qu'on a séparé l'Eglise de l'Etat. On a appelé le pope : « Va-t-en de ta maison, pope ! » lui dit Léon. Nous crions la même chose et le monteur en chef aussi. Lui, il tient le fil dans sa main. On expulse le pope, on rentre tous dans sa maison, et le monteur installe son fil. Nous, pendant ce temps-là, nous faisons des discours, chacun comme ça lui vient.

Le monteur nous commande alors : « Bouchez les fenêtres avec ce que vous voudrez. » On bouche les fenêtres. Il fait sombre, à vous donner le frisson. Nous ne disons pins rien. Tout d'un coup, une lumière qui aveugle les yeux. C'est la petite lampe qui se met à brûler !

Alors nous lui disons : « Ce serait bien si chacun de nous avait sa petite lampe dans son izba. » Le monteur accepta : « C'est faisable ». Ainsi on en mit chez nous tous. Mais bientôt les moujiks des villages voisins, apprenant ce qui se passait chez nous, sont venus nous demander : « Est-ce que nous aussi nous ne pourrions pas en profiter? »

Le soldat nous avait prévenus de ne pas donner de lumière à ceux qui ne seraient pas communirs. Aussi nous leur disons comme ça : « Si vous en voulez, déclarez-vous communirs ! »

Naturellement ils se sont déclarés ; c'est tout simple : ils ont chassé le pope, ils ont installé dans sa maison une salle de lecture, et voilà ! Le monteur nous conseilla : « On va mettre un fil plus fort, on y fera passer Vectricité, et pour ça nous prendrons de l'argent. » Nous en avons décidé ainsi. Nos voisins se mirent à chercher la bourgeoisie qu'il fallait ; ils la réquisitionnèrent pour 60.000 roubles ; ils bâtirent une école pour les enfants et les adultes illettrés, et firent venir un bon instituteur. Ils ont suspendu quatre lampes. C'est un de nous qui les surveille ; il arrive, comme s'il venait pour apprendre, et avec sa montre, il regarde si elles brûlent régulièrement. C'est une bonne affaire, nous faisons des bénéfices. Maintenant tout le monde autour de nous s'est mis à rêver d'avoir cette « lumière froide » : c'est commode, ça donne de la clarté autant qu'on en veut, et il n'y a pas à craindre d'incendie. Il n'y a qu'une chose, à laquelle on n'est pas habitué : avec cette sacrée lampe, il n'y a pas moyen d'allumer sa pipe, ni de faire brûler des « allumes (1) ».

(1) En russe, t loutchiva », mot qui désigne les copeaux ou les bougies de suif qui éclairent les izbas des paysans.

— Voilà l'histoire. Les Sibériens prétendent que l'électricité n'a pas été apportée dans les campagnes grâce à l'initiative des « communirs », mais qu'elle a été introduite, bien avant eux, par les « coopérateurs i». Qui que ce soit qui l'ait introduite, le fait est qu'elle y est installée, et cela va épargner des millions de pertes causées par les incendies qui chaque année détruisent des centaines de villages.

Un coiunientaîre des Izvestia

Cette petite nouvelle, qui met en valeur le rôle civilisateur de la révolution russe, a été reproduite par les Izvestia du 20 juin 1918, et utilisée pour la propagande bolcbeviste. Le journal officiel la faisait précéder de cette courte préface intitulée ironiquement :

Comment im « commwiir » fait la conversion de Gorki.

Nous connaissons deux Gorki, écrit l'auteur de celte préface, le Gorki-artiste et le Gorki-publiciste. Gorki-publiciste veut ridiculiser le « sicilisme » du soldat et des moujiks. Mais Gorki-artiste réduit involontairement ce projet à néant, et nous fait un tableau qui annule toutes les lamentations du publiciste sur la ruine de la culture. Un soldat «commu-

nir » engage des paysans h. chasser leur pope et à installer dans sa maison une bibliothèque de lecture ; des moujiks qui se déclarent « communirs» bâtissent une école pour enfants etadultes, font venir un instituteur, etc. On installe l'électricité dans les villages. Même une mesure à laquelle l'autorité soviétiste recourt avec prudence, la réquisition systématique, donne parfois, selon le témoignage de Gorki, de bons résultats. «En réquisitionnant leur bourgeoisie », les moujiks ont la possibilité d'acheter des dynamos, de construire des écoles, etc. Que devient alors la « ruine de la culture » ? Est-ce que le conte de Gorki n'est pas, au contraire, la justification la plus évidente du régime des Soviets ? Gorki semble s'en rendre compte, et il fait la réserve suivante : « Les Sibériens prétendent que l'électricité a été introduite dans les campagnes, non pas sur l'initiative des « communirs », mais, bien longtemps auparavant, par les « coopéraleurs ». Cette réserve est formulée visiblement par acquit de conscience. « D'ailleurs, qui que ce soit qui l'ait introduite, continue Gorki, le fait est qu'elle l'est, et cela va épargner des millions de pertes causées par les incendies qui détruisent chaque année des centaines de villages. » Gorki a voulu infliger un nouveau blâme au pouvoir des Soviets, mais le blâme tourne à la gloire de celui-ci contre sa volonté. Il lui arrive la même aventure

qu'à Balaam. S'étant mis en route pour maudire le peuple juif, Balaam, grâce à son ânesse, se mit à bénir ceux qu'il voulait maudire. Quelle estl'ânesse qui a eu dans le cas particulier de l'influence sur Gorki, nous ne le savons pas. Mais le fait est que l'ânesse de Balaam s'est mise à parler.

Le Gris

Sur la terre, luttent le Rouge et le Noir.

Une soif inextinguible de domination sur les bommes, telle est la force du Noir. Cruel, avide, méchant, il a étendu sur le monde ses ailes lourdes, et il a enveloppé la terre entière.

Il veut que tous les hommes ne seivent que lui seul, et après avoir asservi le monde par le fer, par l'or et le mensonge, il invoque Dieu lui-même uniquement pour que Dieu sanctionne sa noire domination sur l'Humanité.

Il dit :

« Tout est pour moil Je suis la force ; donc, je suis l'âme et l'esprit de la vie, je suis le Seigneur du Monde. Qui est contre cela est contre la vie. C'est un criminel ».

Le Noir, c'est le Dragon Gorynitch dont nous parlent les vieux contes.

La force du Rouge, c'est son ardent désir de voir

la vie libre, rationnelle, belle. Sa pensée brûle toujours, constamment palpitante, éclairant les ténèbres de la vie des feux clairs de la beauté, de l'éclat menaçant de la vérité, de la douce lumière de l'amour. Sa pensée a allumé partout la flamme puissante de la liberté, et ce foyer joyeux et chaud embrase notre terre sombre et aveugle du grand rêve du bonheur pour tous.

Il dit :

« Tout est pour tous ! Tous sont égaux; le cœur de chacun recèle tout un monde de beauté, et il est défendu de mutiler l'homme, de le transformer en instrument aveugle de la force insensée. Personne ne doit s'asservir ; personne n'a le droit d'asservir : la domination pour la domination est criminelle ». Le Rouge, c'est Saint Georges le Victorieux. Depuis l'antiquité, il lutte avec le Dragon pour la liberté et la beauté.

Dans cette lutte entre le Chevalier de la vérité, et le Monstre du mensonge, il y a toute la vie, toute sa beauté et ses affres, sa poésie et son drame, tous les plus beaux contes de la terre.

Entre le Noir et le Rouge, s'agite d'un air eflaré et craintif le petit Gris. Il n'aime que la vie douce, la vie aisée, la vie confortable, et pour l'avoir, il prostitue son âme, comme une fille de la rue, affamée, prostitue son corps fané.

11 est prêt à se soumettre servilement à n'importe

quelle autorité, pourvu qu'elle lui assure l'abondance et le repos. Peu lui importe qui lui donne à manger : un animal ou un homme, un idiot ou un génie. Toute la vie pour lui n'est qu'un miroir, dans lequel il ne voit que lui-même. 11 a la vie dure, car il a tous les talents du parasite. Son àme, c'est le trône du crapaud visqueux, qu'on appelle la lâcheté. Son cœur est le siëge de la prudence craintive. Il veut jouir beaucoup et craint les tracas, ce qui fait de lui un être double et faux. 11 est toujours un provocateur, un intrigant.

Si le Noir l'emporte dans la lutte, le Gt^is excite le Rouge avec circonspection :

« Vois, comme la Réaction monte ! »

Mais si le Chevalier de la Vérité et de la Liberté triomphe, le Gris avertit le Noir :

« Attention 1 L'Anarchie se développe ».

11 n'a qu'une idole : l'Ordre pour moi 1 même au prix de la mort spirituelle du pays entier, de l'Ordre !

Et l'Ordre pour lui, c'est la mort pour tout être vivant.

Quand il sent que le Noir est épuisé par la lutte, il intervient entre le Noir et le Rouge, et dupe a la fois l'un et l'autre.

En termes prudents et respectueux, il dit au Noir:

(< Evidemment, les gens sont des bêtes et ils ont

besoin d'im berger, mais il me semble qu'il est déjà temps d'agrandir le pâturage. Si on leur donne tant soit peu, ils auront sans doute moins que ce qu'ils désirent, mais plus qu'ils n'ont. Cela les calmera et désarmera le Rouge : toute sa force n'est-elle pas dans leur mécontentement? Permettez, je vais arranger cela ».

On le lui permet, et il arrange pour lui une vie douce, une vie aisée, une vie confortable.

Le Noi7\ en s'associant avec le Gris, devient, en quelque sorte moins cruel, mais plus stupide, plat et immobile comme un cadavre.

Le Rouge s'enflamme plus vivement.

C'est alors que le Gris dit au Rouge sur un ton sentencieux :

« Bien entendu, il est temps de rapprocher la vie de l'Idéal, mais on ne peut satisfaire d'un coup, tout le monde. Un petit peu aujourd'hui, un petit peu demain, et !en fm de compte, les gens auront tout. Le calcul, voilà l'enthousiasme du sage ! Le Noir cédera si l'on mène l'affaire avec prudence. Permettez, je vais lui parler à cœur ouvert... n

Et, qu'on le lui permette ou non, il arrange pour lui une vie douce, une vie aisée, une vie confortable.

Le Rouge devient plus terne ; le Noir déploie plus largement les ailes de sou pouvoir ; la vie 8'assombrit ; la vie respire plus lentement. Le Gris

jouit du bonheur du repos. Il peut se livrer à ses petites affaires ; il est capable de tout, mais jamais il n'agit, et jamais il n'est beau.

Cet être vilain et double, tient toujours le milieu entre les extrêmes, qu'il empêche, dans sa cupidité, de se développer jusqu'au bout, jusqu'à l'Idéal...

S'en tenant toujours au milieu, il mélange les couleurs fondamentales de la vie, et il en fait un ensemble terne, sale, ennuyeux.

Le Gris retarde la mort de ce qui a fmi de vivre, et entrave la croissance de ce qui vit : il est, lui, l'ennemi éternel de ce qui est lumineux et audacieux...

La Russie et la littérature universelle

{Préface du catalogue annonçant Fentreprise de traductions des classiques européeris).

Est-il vraiment nécessaire de se perdre en paroles sur la nécessité d'une étude sérieuse, ou au moins d'une connaissance précise de la littérature ?

La littérature est le cœur du monde, ailé par toutes les joies et toutes les peines, par les espoirs et les rêves de l'humanité, par son désespoir et sa colère, par son admiration respectueuse de la

beauté delà nature et parle frisson qu'elle éprouve en présence de ses mystères. Ce cœur aspire violemment et éternellement à la connaissance de soi-même, comme si tous les éléments et toutes les forces de la nature, qui ont créé l'homme comme l'ultime expression de leur multiplicité et de leur sagesse, tendaient à mettre en lui le sens et le but de la vie.

On pourrait aussi appeler la littérature l'œil tout puissant du monde, dont le regard pénètre les plus profonds secrets de l'âme humaine. Le livre — cette chose si simple et si connue de tous — est en vérité l'une des plus grandes et des plus mystérieuses merveilles du monde. Un homme, qui nous est inconnu, qui parle peut-être une langue incompréhensible pour nous, qui demeure à des centaines de lieues, a tracé sur le papier différentes combinaisons de signes, que nous appelons des lettres, et, en les regardant, nous, les étrangers qui sommes si éloignés de l'auteur du livre, nous saisissons de façon mystérieuse le sens de tous ces mots, ainsi que les idées, les sentiments et les images ; nous admirons les descriptions de la nature ; nous sommes émus par le rythme des paroles et par la musique des mots. Touchés, émus, plongés dans le rêve, quelquefois égayés par les feuillets aux impressions variées que nous lisons, nous saisissons la vie d'une âme qui nous est étrangère ou pa-

rente. Le livre est peut-être la plus compliquée, la plus étonnante des merveilles créées par l'homme sur son chemin vers le honheur et la conquête de l'avenir.

Il n'y a pas encore de littérature universelle, puisque nous ne possédons pas encore de langue commune, mais chaque œuvre littéraire en vers ou en prose est empreinte de l'unité des sentiments, des pensées, des idées propres à tous les hommes, de l'unité de l'aversion humaine pour les bassesses de la vie, de l'unité de nos espoirs d'une réalisation de meilleures conditions de vie et de cette soif universelle de quelque chose, dont il serait difficile de donner une définition par des mots ou par des pensées, et qu'on arrive à peine à comprendre par le sentiment, de cette chose mystérieuse, à laquelle nous donnons le pâle nom de « beauté », et qui se développe en une floraison de plus en plus éclatante, de plus en plus splendide, dans le monde, dans notre propre cœur.

Quelles que soient les différences intimes qui subsistent entre les nations, les races et ies individus, quelle que soit l'intensité des divergences dans la forme extérieure des états, dans les conceptions religieuses et dans les mœurs, quel que soit le fossé qui sépare les classes, au-dessus de tous ces abîmes, que nous avons creusés nous-mêmes à travers les siècles, plane le spectre noir et me-

naçant de la perception commune de tout ce qu'il y a de tragique dans la vie et de l'amère conscience de la solitude de l'homme dans le monde.

Nous surgissons du mystère de la naissance et nous retombons dans le mystère de la mort. Attachés à noire planète, nous sommes lancés avec elle dans l'espace sans fin. Nous l'appelons l'Univers, mais nous n'en avons aucune conception précise, et de ce fait notre soHtude y est d'une ironique et incroyable perfection.

La solitude de l'homme dans l'univers et sur la terre, laquelle, comme disent bien des gens, « n'est pas malheureusement un désert inhabité », sur cette terre où il est torturé par la contradiction de ses espoirs et de ses désirs, n'est vraiment comprise que par un petit nombre de gens. Mais un faible sentiment de cet isolement s'implante instinctivement dans chaque être humain comme une mauvaise herbe, et il empoisonne souvent la vie de ceux qui sont en apparence parfaitement immunisés contre cette déchirante nostalgie, laquelle, dans tous les temps et dans tous les pays, a torturé de la même façon l'Anglais Byron, l'Italien Léopardi, l'auteur du « prédicateur Salomon » et Lao-Tse, le grand sage d'Asie.

Cette torture, qui vient d'une sourde perception de l'insécurité et de la fatahté de la vie, est commune aux grands et aux petits, et elle atteint tous

ceux qui ont le courage de regarder la vie les yeux ouverts, et si jamais venait le temps, où les hommes auraient vaincu ce tourment et étouffé en euxmêmes le sentiment de la fatalité et de la solitude, ils ne remporteraient celte victoire que par des voies spirituelles, que par les efforls communs de la Science et de la Littérature.

La terre est entourée non seulement d'une enveloppe d'air et de lumière, mais d'une sphère de forces créatrices spirituelles variées comme l'arcen-ciel, émanations de notre énergie, dont tout ce qui reste éternellement beau a été tissé, forgé ou modelé ; c'est d'elle que proviennent les idées puissantes et l'étourdissante complexité de nos machines, les temples imposants, et les tunnels qui traversent les rochers des grandes montagnes ; c'est d'elle que proviennent les livres, les tableaux, les poèmes, les miUions de tonnes d'acier, qui sont jetées sous forme de ponts à travers de larges fleuves et qui se tiennent suspendues dans l'air avec une merveilleuse légèreté — d'elle provient toute cette poésie de notre vie à la fois grave et fine, noble et tendre.

Par la victoire de l'esprit et de la volonté sur les éléments de la nature et sur l'animal qui est dans l'homme, et qui, frappant contre le mur d'acier de l'Inconnu fait jaillir des étincelles brillantes d'espoir, nous, leshommes, nous pouvons parler avec un légi-

time orgueil dePimportance planétaire deTimmense effort de notre esprit, eCfort qui se manifeste de la manière la plus brillante et la plus belle dans la création littéraire et scientifique. La grande valeur de la littérature consiste en ce qu'elle approfondit notre conscience, qu'elle élargit notre connaissance de la vie, donne une forme à notre sentiment et nous impose cette conviction : toutes les idées, tous les actes, tout le monde spirituel a été créé par le sang et par les nerfs des hommes. Elle nous dit que le Chinois Hen-Toy est aussi mortellement insatiable de l'amour des femmes que l'Espagnol Don Juan, que l'Abyssin chante la même chanson des peines et des joies de l'amour que le Français, que le même pathétique prédomine dans l'amour d'une geisha japonaise et dans celui de Manon Lescaut, que la nostalgie de l'homme qui cherche à trouver dans la femme l'autre moitié de son Ame a consumé et consume toujours de la même flamme les hommes de tous les pays et de tous les temps.

Un assassin est aussi condamnable enÂsie qu'en Europe ; l'avare ru ssePlouchkine est aussi pitoyable que le Français Grandet; les Tartuffes de tous les pays se ressemblent ; les misanthropes sont partout également misérables, et chacun est continuellement ravi par la touchante silhouette de Don Quichotte, le chevaher de l'Esprit. Et, finalement, tous

les hommes ne parlent dans toutes les langues qne du même sujet : d'eux-mêmes et de leur destinée. Les gens doués d'instincts bas se ressemblent partout ; seul le monde de l'esprit offre une diversité sans limite.

La belle littérature nous redonne avec une clarté invinciblement persuasive toute cette égalité illimitée et cette diversité continue — la littérature, ce miroir vivant de la vie qui reflète toutes les complications de notre vie spirituelle avec une tristesse calme ou avec colère, avec le bon sourire d'un Dickens ou le terrible visage d'un Dostoïevski : le monde entier de nos désirs, les mares stagnantes de la banalité et de la folie, notre héroïsme et notre lâcheté en face de la destinée, le courage de l'amour et la force de la haine, la bassesse de notre hypocrisie et l'infamie de nos mensonges, notre répugnant abêtissement et notre lutte sans fm contre la mort, nos émouvants espoirs et nos saintes traditions— tout cela dont le monde vit, tout ce qui fait battre les cœurs des hommes. Quand la littérature contemple l'homnïe avec les yeux d'un ami compatissant ou avec le regard sévère d'un juge, quand elle sent avec lui, rit avec lui, admire son courage et maudit sa faiblesse — elle s'élève au-dessus de la vie et illumine, d'accord avec la Science, le chemin qui mène les hommes vers leur but, vers le développement de tout ce qui est bon en eux.

Il est évident que la littérature ne saurait être complètement aflranchie de ce que Tourgueniev appelait « la marque de l'époque ». Ceci est bien naturel puisque « le mal consiste justement en ceci que l'on doit payer son tribut au jour », et puisqu'il se peut que ce mal du jour empoisonne plus souvent qu'il ne le faudrait l'esprit divin de la beauté, et notre recberche « de ses inspirations et de ses incantations ». Ces inspirations et ces incantations sont empoisonnées par la vilaine poussière du jour, mais « le Beau, c'est le Rare », comme le disait justement Edmond de Concourt, et tandis que nous ne voyons le plus souvent que les défauts de la beauté et une vulgarité insignifiante, cette vulgarité aussitôt plongée dans le passé révèle à nos descendants tous les signes et toutes les qualités d'une véritable, d'une impérissable beauté. Est-ce que la vie fruste des anciens Grecs ne nous semble pas aujourd'hui belle ? Est-ce que l'époque sanglante, fougueuse et créatrice de la Renaissance, ne nous emplit pas d'enthousiasme, malgré toute sa « vulgaire » cruauté ? Il est plus que probable que les grands jours de crise sociale que nous traversons actuellement éveilleront l'enthousiasme, le respect, et la force créatrice des générations qui nous succéderont.

Il ne faut pas oublier non plus que, quoique les Parents Pauvres de Balzac, les A7}ies Mortes de

Gogol et les Pickicicks Papers soient à proprement parler des livres qui décrivent les conditions de la vie quotidienne, il y a néanmoins en eux un grand et inoubliable enseignement que la meilleure des universités ne saurait donner, et qu'un individu moyen peut difficilement obtenir aussi fortement et aussi clairement après cinquante ans d'un travail intensif.

La cbose commune n'est pas toujours banale^ car c'est le sort commun de l'homme qu'il se consume dans la flamme infernale de sa prédestination ; et ce sacrifice de soi est toujours beau et nécessaire, et plein d'enseignement même pour ceux qui parcourent toute leur vie sans jamais s'illuminer à celte flamme brillante, qui anéantit l'homme et révèle les mystères de l'âme.

Les erreurs humaines ne sont pas si caractéristiques de l'art de la parole ou de l'image ; plus caractéristique est l'élan nostalgique qui pousse l'homme à s'élever au-dessus des conditions extérieures de son existence, à se libérer des chaînes du quotidien dégradant, et à se révéler à lui-même non pas comme l'esclave mais comme le Maître des circonstances, comme le hbre Créateur [de la vie ; et c'est dans ce sens que la littérature est toujours révolutionnaire.

Par la puissante envolée de l'esprit qui s'élève au-dessus des petites mesquineries journalières, la

littérature artistique est notre grande justification, et non notre condamnation ; elle sait qu'il n'y a point de coupable, quoiqu'il y ait tout dans l'homme, et que tout vienne de lui. Les contradictions cruelles de la vie, qui suscitent l'inimitié et la haine entre les nations, les classes, et les individus, ne sont pour la littérature qu'une erreur surannée, et elle croit que la noble volonté de l'homme peut et doit détruire toutes ces erreurs, et que par contre tout ce qui entrave le libre développement de l'esprit ne fait que livrer l'homme à la puissance des instincts bestiaux.

Quand on contemple attentivement le flot puissant de la force créatrice, tel qu'il se traduit en paroles et en images, l'on sent et l'on croit que le grand but de ce flot est de submerger, pour toujours, tous ces conflits entre les races, les nations et les classes, et qu'en libérant les hommes de ce dur fardeau des combats, il délivre toutes leurs forces pour la lutte contre les mystérieuses puissances de la nature. Et il apparaît alors que l'art de la parole et de l'image est et sera la religion de l'humanité, une religion qui unira en elle tout ce qui a été écrit dans les saints livres des vieux Hindous, dans le Zend-Avesta, dans les Evangiles et dans le Coran.

Tout ceci est, sous la forme d'un schéma brut et élémentaire, et, indépendamment des tendances

individuelles, le point de vue adopté par le groupe des collaborateurs de la « Littérature Universelle », groupe qui s'est constitué sous la direction du Commissariat de l'Instruction publique, dans le but de publier les œuvres des plus célèbres écrivains d'Angleterre, d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, du Portugal, des pays Scandinaves, de Hongrie, etc.

Comme on le verra par la liste ci-jointe, la société d'éditions « Littérature Universelle » a fait, dès le début de son activité, un choix des œuvres qui ont été publiées dans les différents pays depuis la fm du xvm^ siècle jusqu'à nos jours, depuis le commencement de la grande Révolution française jusqu'à la grande révolution russe. Ainsi tous les trésors de la poésie et de la prose artistique qui ont été créés par l'ensemble des forces intellectuelles de l'Europe, au cours d'un siècle et demi, seront mis à la portée du citoyen russe.

Dans leur ensemble, ces livres formeront une vaste anthologie historique et littéraire qui donnera au lecteur la possibilité de connaître à fond la formation, l'action, et la décadence des écoles littéraires, le développement de la technique en vers et en prose, l'influence réciproque de la littérature des différents peuples, et d'une façon générale l'évolution littéraire dans sa continuité historique, de Voltaire à Anatole France, de Richardson à Wells,

de Goethe à Hauptmann, etc. Cette suite de livres est destinée à rinstruction du peuple et conçue pour les lecteurs qui voudront étudier l'histoire de la production littéraire dans l'espace compris entre les deux révolutions. Ces livres contiendront en outre des introductions, les biographies de leurs auteurs, des esquisses de l'époque dans laquelle l'école, le groupe, ou l'œuvre ont surgi, un commentaire historique et littéraire, et des notes bibliographiques. On envisage la publication de plus de 1 .500 Uvres semblables, d'environ 320 pages chacun.

Ultérieurement, « La Littérature Universelle » se propose de familiariser le peuple russe avec la littérature russe du Moyen Age et des autres pays slaves, et aussi avec l'art littéraire de l'Orient, avec la Uttérature des Indes, de la Perse, de la Chine, du Japon et des Arabes.

En même temps l'on publiera une série de brochures, destinées à être largement répandues parmi les masses. Ces brochures contiendront les œuvres les plus importantes de la littérature d'Europe et d'Amérique, et seront accompagées de biographies, de noies, et d'esquisses sociologiques.

Puisque le peuple russe s'achemine en pleine conscience vers l'union spirituelle avec les peuples d'Europe et d'Asie, il doit apprendre à connaître toutes les particularités de l'histoire, de la vieso-

ciale, et de la psychologie des peuples et des races, avec lesquels il s'efforce d'édifier en commun les nouvelles formes de la vie économique.

La littérature, celte histoire vivante et édifiante des actions héroïques et des erreurs, des succès et des échecs de nos ancêtres, qui possède le plus remarquable pouvoir d'influencer le monde des pensées, d'affiner la brutalité des instincts, d'éduquer la volonté, doit enfin arriver à jouer son rôle mondial — le rôle de la puissance qui unit les peuples de la manière la plus forte et la plus intime par la conscience de leurs peines et de leurs élans, par la conscience de leur commun désir d'une existence heureuse, qui serait belle et libre.

Le but des brochures consiste à familiariser le lecteur issu de la masse avec les mœurs des peuples d'Europe et d'Amérique, à lui montrer la communauté et la divergence de leurs idées, de leurs aspirations et de leurs mœurs, à mettre le lecteur russe à même de connaître le monde et les hommes qui sont décrits ^d'une façon si riche et si vivante par les œuvres littéraires, grâce à quoi l'on arrive aisément à la compréhension mutuelle des peuples aux langues diverses. Le domaine de la production littéraire est l'Internationale de l'esprit, et de nos jours où l'idée de la fraternité des peuples, de l'inlernationale socialiste, s'incorpore par la force des choses dans la réalité, nous avons le devoir de faire

tous nos efforts pour hâter l'acceptation de cette idée saine de la fraternité universelle, et la faire pénétrer dans les profondeurs de l'esprit et de la volonté des masses.

Plus l'homme possède de savoir, plus il devient parfait ; plus l'homme se souciera de ses frères, plus vite aboutira le processus d'unification de tous les bons éléments créateurs en une force commune, plus vite sera gravi notre calvaire, et nous atteindrons à la joie commune de la compréhension mutuelle, de l'estime, de la fraternité — ce qui sera notre propre salut.

Afin d'en rendre la lecture attrayante aux gens peu cultivés, cette série de brochures contiendra des récils d'un intérêt extérieur, des histoires à intrigues multiples, des choses divertissantes et humoristiques, des récits d'aventures, etc. Les brochures seront publiées dans un ordre chronologique, de sorte que les lecteurs issus du peuple seront mis en mesure de suivre clairement la marche du développementintellectuel de l'Europe — depuis la grande Révolution jusqu'à nos jours tragiques. On prévoit la publication de 3 à 5.000 brochures, chacune de 32 à 64 pages.

Dans son ensemble, cette grande entreprise d'éditions sera unique en Europe.

L'honneur d'avoir réahsé cette entreprise revient aux forces créatrices de la révolution russe, de

celte révolution qui est qualifiée par ses ennemis d' < Insurrection des Barbares ». En s'attelant dès la première année de son activité, dans des conditions d'une difficulté sans précédent, à une œuvre de culture si importante et si grandiose, le peuple russe a le droit de proclamer qu'il s'érige un monument digne de lui.

Après la criminelle et maudite guerre qu'ont honteusement suscitée des hommes empoisonnés par leur culte passionné du dieu épais de l'Or, après l'ouragan sanglant de la méchanceté et de la haine, il n'y a rien de plus utile à faire que de mettre partout en évidence le tableau complet de la production intellectuelle.

Taudis que la sauvagerie et la brutalité célèbrent encore leurs fêtes, souvenons-nous tous de ce qui est véritablement humain, de ce que le passé nous a enseigné, de ce que le génie et le talent ont appris au monde.

Sur les livres.

Conférence faite le 28 mai 1918 à la Société <r Koultoura i Svoboda ».

Je vous raconterai, citoyens, ce que les livres ont donné à mon esprit et à mon cœur. J'ai appris à Ure consciemment quand j'avaii

CONTES, RECITSj PAGES DE CRITIQUE 2 39

14 ans. A cette époque, je ne me laissais pas seulement entraîner par le sujet du livre, par le développement plus ou moins intéressant des événements décrits ; je comprenais aussi la beauté des descriptions ; je réfléchissais sur le caractère des personnages ; et je sentais avec inquiétude la différence qu'il y avait entre ce que racontait le livre et ce que m'avait appris la vie.

A cette date, ma vie était pénible. Nos patrons étaient de petits bourgeois endurcis, d^es gens dont la jouissance essentielle était de manger abondamment, et dont la seule distraction était l'église, où ils allaient en habits de parade comme lorsque l'on vaau théâtre ou à des réjouissances publiques. Je travaillais beaucoup, presque jusqu'à l'abrutissement ; les jours de fête comme les jours ordinaires étaient remplis par un travail mesquin, insensé et inutile. La maison où vivaient mes patrons appartenait à un entrepreneur de travaux de terrassement, un petit moujik trapu originaire de Kliazma. Il avait une barbe en pointe et des yeux gris ;il était toujours méchant, grossier, et d'une cruauté froide. Il avait à son service trente terrassiers, tous des paysans de Wladimir.

Ils vivaient dans un sous-sol obscur pavé de ciment, et éclairé par de petites fenêtres. Le soir, quand, épuisés par le travail ils avaient fini de manger, ils sortaient dans une cour sordide et s'y

promenaient : dans leur humide souterrain l'air était étouffant et enfumé par un énorme poêle. L'entrepreneur apparaissait à la fenêtre de sa chambre, et hurlait :

« Eh I diables, vous êtes encore sortis dans la cour !

Vous voilà lâchés, tas de cochons! J'ai chez moi des gens bien élevés ; vous croyez que ça leur fait plaisir de vous regardez ? Rentrez de suite dans votre trou ».

Ces « gens bien élevés », c'étaient des officiers, des joueurs et des ivrognes, qui battaient leurs ordonftances jusqu'au sang, qui battaient leurs maîtresses, des femmes vêtues de robes bariolées et qui fumaient des cigarettes. Ces femmes s'enivraient aussi et giflaient les ordonnances. Et les ordonnances buvaient également, jusqu'à tomber, ivres morts.

Le dimanche, l'entrepreneur venait sur le perron ; il s'asseyait sur les marches, tenant d'une main un registre long et étroit et de l'autre un bout de crayon, et devant lui défilaient à la queue leu leu les terrassiers, comme des mendiants. Ils parlaient à voix basse, faisaient des courbettes, et se grattaient la tête ; tandis que l'entrepreneur hurlait à pleine voix :

« Ça va, assez! Voilà vingt sous ! Quoi ? Tu veux ma main sur la figure ? Ça suffit.

Fous le camp » !

Je savais que parmi les terrassiers il y avait des paysans du même village que l'entrepreneur qu'il y avait de ses parents ; maisil était avec tous égalementcruel etgrossier. Etles terrassiers étaient aussi cruels et grossiers les uns pour les autres, et particulièrement pour les ordonnances. Presque chaque dimanche, il y avait des rixes sanglantes, et l'on entendait des jurons ignobles.

11 y avait encore beaucoup de choses cruelles, immondes et répugnantes, mais je n'en parlerai pas ; vous connaissez bien cette vie infernale, cette cruauté gouailleuse de l'homme pour son semblable, celte joie maladive de se torturer les unsles autres, ce sadisme des esclaves. Eh bien, c'est dans ce milieu maudit que je me mis à lire pour la première fois les livres sérieux et bien écrits des écrivains étrangers.

Evidemment, je n'arriverai pas à vous faire sentir combien fut grande ma stupéfaction de voir que chaque livre ouvrait devant moi un monde nouveau, un monde inconnu, et me parlait de gens, de sentiments, de pensées, et de mœurs que je n'avais jamais connus, que je n'avais jamais vus. lime semblait que la vie qui m'entourait, que toutes ces choses tristes, sales et cruelles qui se passaient chaque jour devant moi, que tout cela était irréel et inutile, et que le réel et l'utile était

dans les livres, où tout est plus sage, plus beau, et plus humain.

Dans les livres on parlait aussi de la grossièreté de la bêtise des gens, et de leurs souffrances ; on représentait des gens méchants et lâches ; mais à côté d'eux il y avait d'autres gens dont je n'avais jamais entendu parler, des gens honnêtes, des hommes justes, toujours prêts à mourir, s'il le fallait, pour le triomphe de la vérité.

Je comprenais que les livres décrivent tout de même la vie vraie, qu'ils sont pour ainsi dire tirés de la réalité, et alors je pensais qu'effectivement il doit y avoir des êtres bons, qui ne ressemblent pas à mon entrepreneur cruel, à mes patrons, aux officiers ivres, et en général à tous les gens que je connaissais.

Cette découverte me procura un bonheur immense ; je me mis à regarder tout avec plus de joie, et à me comporter mieux et avec plus d'attention avec les gens,

Après avoir lu une histoire touchante sur la victoire du bien sur le mal, je tâchais de la raconter aux ordonnnances, aux terrassiers ; les ordonnances m'écoulaient avec impatience et ne me croyaient pas, mais le vieux terrassier Stepan Lechine écoutait toujours avec attention, et disait en se grattant sa tête chauve :

— Ça arrive 1

— Ça arrive ? m'écriai-je avec joie.

— Eh oui, pourquoi pas? Tout est possible. Avant tout, c'est la volonté du Seigneur. Si Lui,

le Petit père, ne le veut pas, tu n'auras même pas un bouton sur la peau.

— Mais pourquoi dis-tu ça?

— A la gloire de Dieu...

Je ne comprenais rien à la sagesse de Stepan, mais je continuai de lui faire part de ma découverte, jusqu'à ce qu'un jour il me dit :

« Mon petit, tu as beau avoir terriblement envie de pain blanc ; mais, tu sais, le pain noir est plus près de ton ventre ! »

Je ne compris rien celte fois encore, mais je sentis que le vieillard avait peu confiance dans ma belle histoire. Cependant, je croyais fermement ce qu'il avait dit un jour que le bien «arrive» aussi dans la vie réelle. Et les livres continuaient de m'ouvrir de nouveaux horizons. Deux revues illustrées surtout me donnèrent beaucoup : L'illustration universelle, et le Magasin pittoresque. Leurs images qui représentaient des villes, des hommes, et des événements de l'étranger, élargissaient de plus en plus ma vision du monde ; je le sentais grandir, immense, passionnant, plein de grande exploits. Les cathédrales et les palais, qui ne ressemblaient pas à noségUses et à nos maisons, les gens habillés autrement, la terre autrementembellie par l'homme,

les machines merveilleuses, les objets extraordinaires, tout cela faisait naître en mon âme un sentiment d'une allégresse incompréhensible, et éveillait en moi le droit de faire, de créer aussi quelque chose.

Tout cela était différent, dissemblable, mais je sentais confusément que tout était le produit d'une seule et même force, la force créatrice de l'homme. Et ainsi grandissait enmoi unsentiment d'affection, de respect, pour les êtres humains.

Je fus absolument bouleversé, quand, ayant vu dans une revue le portrait du célèbre savant Faraday, je lus sur lui un article où je ne compris rien, mais où j'appris que Faraday avait été un simple ouvrier. Cela me frappa fortement l'esprit ; cela me parut une fable.

Comment est-ce possible ? me demandais-je. Alors n'importe quel terrassier peut aussi devenir un savant? Et moi aussi?

Je ne pouvais le croire. Je me mis à rechercher s'il y avait encore d'autres hommes célèbres, qui avaient aussi été des ouvriers. Dans les revues, je ne trouvai personne ; mais un collégien que je connaissais me dit que beaucoup de savants avaient été des ouvriers au début de leur existence, et il me cita quelques noms, entre autres, celui de Stephenson, mais je ne crus pas ce collégien.

Plus je lus de livres, plus ces livres me rappro-

chèrenl du monde, et plus la vie devint pour moi intéressante et claire. Je vis qu'il y avait des gens qui vivaient plus mal, plus péniblement que moi, et cela me consola un peu, sans me réconcilier avec la réalité qui me blessait. Je vis aussi qu'il y a des gens qui savaient vivre une vie intéressante, une vie de fête, comme personne ne savait autour de moi. Et presque dans chaque livre résonnait, comme une douce musique, quelque chose qui m^émouvait, qui m'entraînait vers l'inconnu, qui me louchait au cœur. Tous les êtres souffraient d'une façon ou d'une autre ; tous étaient mécontents de la vie ; ils cherchaient quelque chose de supérieur, et ils me devenaient plus proches; je les comprenais mieux. Les livres enveloppaient le monde, la terre entière, d'une nostalgie d'une vie meilleure, et chacun d'eux était comme une âme gravée sur le papier par des signes et des roots qui vivaient, dès que mes yeux, dès que mon esprit entraient en contact avec eux.

Je pleurais souvent en lisant ; on racontait si bien la vie des gens ; ils me devenaient si chers et si proches ! Et moi, petit gamin, écrasé par un travail stupide, par des injures grossières, je me faisais à moi-même le serment solennel de venir en aide aux gens, de les servir honnêtement quand je serais grand.

Comme les oiseaux merveilleux des fables, les

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livres me chantaient et me parlaient comme à un prisonnier dans sa cellule ; ils me chantaient combien la vie est variée et riche, combien l'homme est hardi et brave dans son effort vers la bonté et la beauté. Et plus je lisais, plus je sentais fortement la nécessité d'apprendre, de connaître, d'observer, et plus mon cœur s'animait d'un souffle sain et léger. Je devenais plus calme; j'avais plus de confiance en moi ; je travaillais plus intelligemment, et j'attachais de moins en moins d'importance aux innombrables outrages de la vie.

Chaque livre était comme une petite marche qui me permettait de m'élever jusqu'à l'homme, jusqu'à la conception d'une vie meilleure et au désir ardent de cette vie. Chargé de ma nourriture, comme un vase empli jusqu'aux bords de choses vivifiantes, j'ahais trouver les terrassiers, les ordonnances, et je leur racontais, je mimais sous leurs yeux différentes histoires.

Cela les amusait.

«A-h! canaille, disaient-ils. C'est un vrai comédien. Tu devrais aller sur les planches, à la foire ».

Evidemment je n'attendais pas cela, mais autre chose; toutefois, je me contentaisde ces jugements. Parfois, pas souvent bien entendu, je réussissais à retenir toute l'attention de mes paysans de Wiadimir, et même à provoquer chez quelques-uns l'enthousiasme et jusqu'à des larmes. Ces efifets me

persuadaient encore davantage de la puissance excitatrice des livres. Vassili Rybakov, un gaillard à l'humeur sombre, qui aimait donner aux gens des coups d'épaule si violents qu'ils rebondissaient comme des balles, cet ours silencieux m'entraîna un jour dans un coin de l'écurie, et me dit :

« Alexis, apprends-moi à lire des livres, je te donnerai dix sous ; sinon, je te battrai, je t'enverrai dans l'autre monde, ma parole !

Et il fit un grand signe de croix.

Je redoutais ses sombres violences, et je me mis tout tremblant à lui apprendre à lire ; mais tout alla bien de suite: Rybakov se donna tout entier à ce travail inaccoutumé ; il était très éveillé, et cinq semaines après, au retour du travail, il m'appela secrètement auprès de lui, tira de sa casquette un morceau de papier froissé, et marmonna d'une voix pleine d'émotion :

— Regarde, j'ai arraché çà à la palissade ; on y dit, attends, « maison à vendre », c'est çà, pas? A vendre?

— Très bien.

Rybakov écarquilla ses yeux avec stupéfaction: son front se couvrit de sueur ; puis après un silence il me prit par les épaules, et en se balançant me dit à voix basse :

— Tu comprends, je regardais la palissade, et il m'a semblé que quelqu'un me chuchotait : «maison

à vendre » ; par Dieu oui, quelqu'un me chuchotait cela. Ecoute, Alexis, est-ce possible que j'ai appris, vrai?

— Lis voir plus loin.

Il plongea le nez dans le papier, et épela :

— « A deux étages )^ pas?, « bâlie en pierre »... Sa bouche s'ouvrit sur un large sourire, il secoua la tête, lança un gros juron, et plein de joie se mit à plier soigneusement le bout de papier.

— Je vais le conserver comme souvenir... c'est le premier. Par Dieu oui, tu comprends? comme si quelqu'un me chuchotait... Hein, c'est merveilleux? Je riais comme un fou en voyant sa joie épaisse, sa stupéfaction enfantine devant le mystère qui se dévoilait devant lui, le mystère de la compréhension au moyen de petits signes noirs de la pensée, de la parole, de l'âme des autres.

Et voilà : à moi aussi, comme à Rybakov, les livres me chuchotaient des choses sur une autre vie, plus humaine que celle que je connaissais.

Donnant des ailes à mon cerveau et à mon cœur, les livres m'aidaient à m'élever au-dessus de la boue putride oii je me serais enlisé sans eux, englouti par la bêtise et par la vulgarité environnantes. Reculant de plus en plus les bornes du monde, les livres me disaient combien l'homme est grand et beau dans son effort vers une vie meilleure, combien il avait créé de choses sur la

terre, et combien cela lui avait coûté d'incroyables souffrances.

Et dans son âme croissait le respect de l'homme, de tout homme quel qu'il fût, et l'estime pour son travail et pour son âme inquiète. La vie m'apparaissait plus légère, plus joyeuse; elle prenait un sens profond.

Et maintenant, après trente ans d'un travail que les hommes justes, je l'espère, ne trouveront pas inutile, je dis : tout ce que j'ai fait, je le dois aux livres, ces sources de la raison et du bien.

Je veux vous dire encore -.Aimez et appréciez un bon livre ; il adoucira votre vie, il vous aidera comme un ami à vous débrouiller dans l'écheveau bigarré et confus des pensées, des sentiments, des événements. Il vous apprendra à estimer l'homme et vous-même ; il développera dans voire esprit et dans votre cœur un sentiment d'amour pour le monde, pour l'humanité. Peu importe qu'il aille contre vos convictions ; s'il estécrithonnêtement, et dicté par l'amour pour les hommes, par le désir de leur faire du bien, c'est un bon livre.

Toute connaissance est utile, et elle est utile, la connaissance des fautes de l'esprit, des erreurs du sentiment. Aimez le livre, source de science. Seule la science donne le salut ; seule elle peut faire de nous des êtres forts, honnêtes, raisonnables, capables d'aimer sincèrement l'homme, d'estimer

son travail, et de jouir des fruits de ce travail interrompu. Dans tout ce qu'a fait et ce que fait l'homme, dans chaque chose se trouve son âme. Mais c'est dans les livres qu'elle parle de la façon la plus éloquente et le plus claire.

{Novaïa Jizn, 29 mai 1918).

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