UIV APPEL AU MO\DE CIVILISÉ
Lénine ou Wilson
La guerre est finie. L'impérialisme allemand est vaincu, el il doit subir la lourde punition de sapolitique de brigandage. Le prolétariat d'Allemagne, torturé par la guerre, exténué par la faim, est obligé de payer cher aux vainqueurs parce qu'il s'est soumis à la politique de classe de ses dirigeants. Les vainqueurs, qui naguère encore déclaraient au monde entier qu'ils avaient causé la ruine de milliers d'êtres pour la victoire du droit et le bonheur universel, viennent de forcer le peuple allemand de se soumettre à des conditions d'armistice qui sont dix fois plus dures que celles du traité de Brest, et qui menacent l'Allemagne d'une famine inévitable. Chaque jour qui passe, le cynisme de la pohtique inhumaine des impériahstes devient plus évident, et menace de plus en plus les peuples d'Europe de nouvelles guerres et de nouveaux msssacres. Le Président Wilson qui hier était un éloquent défenseur de la hberté des peuples et des droits de la démocratie, équipe actuellement une puissante armée « pour la restauration de l'ordre » dans la Russie révolutionnaire, où le peuple jouit déjà de ses droits souverains, oii il a
pris le pouvoir dans ses propres mains, et où il s'efforce, selon ses capacités, d'établir les fondations de la nouvelle structure de l'Etat. Je ne veux pas disconvenir que ce travail de construction n'ait été accompagné de destructions souvent inutiles. Mais plus que n'importe qui, j'ai le droit et le devoir de faire connaître la réalité. L'oeuvre culturelle, créatrice, du gouvernement populaire russe qui travaille dans les conditions les plus difficiles et au prix d'efforts héroïques, est en train de prendre un essor et une forme jusqu'ici inconnus dans l'histoire de l'humanité.
Ceci n'est pas une exagération. Naguère encore, j'étais l'adversaire du gouvernement, et je suis encore actuellement en désaccord avec lui sur ses méthodes de travail. Mais je sais que les historiens de l'avenir, quand ils estimeront la valeur de l'œuvre accomplie par les travailleurs russes dans le cours d'une année, ne pourront manquer d'admirer la magnificence de leur travail créateur dans le domaine de la culture. Ce n'est pas ici le lieu de citer quelques exemples ; je veux dire seulement que tout homme qui a réellement à cœur ce mouvement par lequel le peuple russe va participer à la culture mondiale, que tout homme qui lutte pour le renouvellement du monde doit être profondément heureux de la rapidité et du zèle ardent du peuple russe dans son effort de bâtir une nouvelle
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 15 3
vie, et d'obtenir sa part des conquêtes de l'humanité. Oui, il est vrai qu'ici, parallèlement à cette œuvre qui est d'une importance mondiale, de grandes fautes peut-être ont été commises, des cruautés superflues ont été accomplies ;mais quelle importance ont ces fautes et ces cruautés, si on les compare aux effroyables crimes de la guerre qui a été provoquée par les impérialistes allemands et anglais, et n'est-ce pas justement cette guerre qui a réveillé l'animal dans tousles pays d'Europe et dans les cœurs des nations? N'est-ce pas cette guerre qui a tué la conscience, si faiblement développée encore chez les hommes, des valeurs de la vie et le sentiment du respect du travail ?
Est-ce au nom du manque de culture de la Russie révolutionnaire, est-ce au nom des offenses de la Révolution russe contre l'humanité, est-ce au nom du manque de générosité des travailleurs russes vis-à-vis de leurs ennemis de classe que les impérialistes d'Europe et d'Amérique vont attaquer la Russie révolutionnaire? Non, la position n'est pas aussi belle que cela ; elle n'est pas aussi idéaliste que la décrivent les journaux impérialistes d'Angleterre, de France, d'Amérique et du Japon. Elle est beaucoup plus simple. Les impérialistes des trois continents s'efforcent de créer et de consolider les conditions et les institutions politiques qui peuvent assurer leur pouvoir sur la volonté des
peuples. Grâce aux conditions par lesquelles une minorité insignifiante peut décider sans contrôle de la vie et de la mort de la majorité, c'est la minorité qui a amené cette boucherie insensée, cette boucherie sanglante. Il semble que tous les hommes sensés et honorables à travers le monde peuvent maintenant entrevoir avec une parfaite clarté l'abîme de ténèbres, la cruauté et l'égoïsme, l'hypocrisie et la stupidité qui sont rivées aux fondations de la structure capitaliste de la société. Il semble qu'il est temps pour les êtres pensants et honnêtes d« toutes les classes de la société de se rendre compte que le capitalisme a perdu sa faculté créatrice, qu'il n'est qu'une lourde relique du passé, et un obstacle au développement de la culture mondiale, qu'il excite l'inimitié et la haine entre les individus, les familles, les classes, et les nations, et que le beau rêve de la fraternité des peuples ne peut être une réahté^ aussi longtemps qu'un conflit inconciliable existera entre le capital et le travail. Je ne nie pas les services rendus par le capital à la partie laborieuse de l'humanité, avec la chair et le sang de laquelle il a créé les conditions préliminaires pour une transition à des formes nouvelles, plus complètes et plus justes, de la vie de la communauté, c'est-à-dire au socialisme. Mais maintenant, depuis que celle guerre a jeté la lumière du jour sur l'incapacité, le manque
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 155
d'humanité, la cruauté du vieux système, dont la stupidité et la pourriture ont éclaté à tous les yeux, la sentence de mort du capitalisme a été prononcée.
Nous, Russes, un peuple qui a été considéré justement comme arriéré, un peuple sans tradition et par là plus hardi, plus rebelle, et moins enchaîné au passé, nous avons les premiers résolument franchi le pas qui mène à la destrution des traditions de l'Etat capitaliste, et nous sommes convaincus que nous pouvons dans notre grande œuvre faire appel à la sympathie et à l'action des classes laborieuses du monde entier, de même qu'aux hommes qui, même avant la guerre, avaient sévèrement et justement critiqué les conditions sociales dans lesquelles vivaient les peuples. Si ces critiques avaient alors réellement un sens, tous les honnêtes gens d'Europe et d'Amérique doivent reconnaître notre droit de diriger notre vie comme nous l'entendons. Si une partie des travailleurs intellectuels est réellement intéressée à la solution de la grande question sociale, ils doivent se dresser hardiment contre ceux qui s'efforcent de reconstruire le vieil ordre de choses, contre ceux qui veulent tuer la Révolution russe dans des flots de sang russe, qui veulent dompter la Russie et la piller, exactement comme avant la guerre ils ont pillé la Turquie et la Chine, et comme
ils se préparent maintenant à piller l'Allemagne. Tel est le désir réel de l'impérialisme. Telle est sa mission sacrée.
Le leader de la campagne contre la Russie est Woodrow Wilson. Vladimir Lénine tient fermement dans sa main le flambeau de la Révolution russe, qui répand sa lumière sur le monde entier. Le prolétariat et les travailleurs intellectuels doivent décider ce qui vaut mieux pour eux : ou les défenseurs de l'ordre ancien, les représentants du système de gouvernement de la minorité sur la majorité, système vieilli, impossible pour l'avenir, et destructeur de toute la culture, ou le chef et le propagateur des nouveaux idéals et sentiments sociaux, qui personnifie pour tous les travailleurs les belles pensées du bonheur du travail libre et la fraternité des peuples.
A différentes périodes de l'histoire, presque chaque peuple a senti qu'il était le Messie, appelé pour sauver le monde, et qu'en lui était née la force la meilleure et la plus idéale... Il est aujourd'hui clair que c'est au peuple russe, à ce peuple affamé, torturé par trois siècles d'esclavage, exténué par la guerre, que l'histoire a confié cette grande mission, même sous la menace d'être écrasé par des brigands.
Au milieu de tout cela, la Russie dit aux travailleurs et aux gens sensés de l'univers : « Venez
LA RÉVOLUTIOM BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 15 7
et allez avec nous de l'avant, vers une nouvelle vie, pour la création de laquelle nous travaillons sans nous épargner nous-mêmes, sans épargner ni les gens ni les choses 1 En errant et en souffrant dans la grande joie du labeur et dans Tespoir ardent du progrès, nous laissons tous nos actes au jugement honnête de l'histoire. Venez avec nous vous battre contre l'ordre ancien, et travailler pour de nouvelles formes de vie I En avant pour la liberté et la beauté de la vie !
(Novembre 1918).
Hier et aujourd'hui
C'était hier le jour du grand mensonge — le dernier jour de son règne.
Depuis l'antiquité, fil à fil. comme les araignées, les hommes tissaient laborieusement la toile sohde de leur prudente vie bourgeoise, l'imprégnant toujours davantage de mensonge et de cupidité. On considérait comme une vérité inattaquable ce cynique mensonge que l'homme doit se nourrir de la sueur et du sang de son prochain, que les moyens de production — ses armes dans la lutte contre la nature — doivent servir contre l'homme de moyens d'oppression.
Et voilà qu'hier nous sommes arrivés par ce che-
min jusqu'à la folie de la guerre européenne dont les pourpres lueurs de cauchemar éclairèrent tout à coup la nudité monstrueuse et totale du vieux mensonge commode, — et voici qu'à présent nous voyous le vieux monde ébranlé dans ses fondements, miné ; ses ténébreux secrets sont mis à jour, et les aveugles même, guéris, aperçoivent toute la hideur du passé.
Aujourd'hui, — le jour est venu de payer la terrible rançon du mensonge qui régnait hier.
La violence de l'éruption — la patience des peuples étant à bout — a ruiné la vie gangrenée, et il n'est déjà plus possible de la rétablir dans ses formes anciennes. Tout le vieux monde est-il tué? Non ! Mais il le sera demain.
Que de choses sont terribles, mais tout est naturel, intelligible. N'est-il pas naturel que les hommes, empoisonnés par l'âpre venin du pouvoir, par l'alcool, et par la syphilis, ne puissent pas être généreux ? N'est-il pas naturel que les hommes volent — si le vol était hier la loi fondamentale? N'est-il pas naturel de tuer les gens par milliers, par centaines de mille, après que nous avons été pendant quatre ans accoutumés aies tuer par millions. Ce qui fut semé hier ne pouvait pas ne pas croître aujourd'hui ; le jour présent est cruel, mais ce n'est pas lui qui a engendré la cruauté. Le mal est créé par la force humaine, rien
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 15 9
ne se produit hors de nous. Onvoit nettement parmi les ruines du passé tout ce par quoi le mal fut lié, cimenté, et tout ce qui couvait dans l'âme des opprimés les excite aujourd'liui à opprimer. L'homme apparaît devant le miroir de l'histoire, nu comme un fauve, enflammé d'un tardif mais inutile désir de vengeance ; et certes l'on peut dire beaucoup de mal de l'homme d'aujourd'hui.
Mais, le jour est trop cJair — et c'est pourquoi les ombres sont si noires. 11 faut comprendre qu'aujourd'hui, dans la poussière, dans la boue, dans le chaos de la destruction, la grande œuvre est déjà commencée de la libération des hommes, hors des toiles d'araignées, d'une solidité de fer, du passé, travail terrible et difficile comme les douleurs de l'enfantement ; il faut comprendre que le mal d'hier achève de vivre ses dernières heures avec les hommes d'hier...
Or ce sont les Russes qui vont au combat pour le triomphe de la justice, à l'avant-garde des peuples du monde, eux les guerriers les moins aguerris, les plus faibles, — les Russes, gens d'un pays doublement arriéré au point de vue de l'économie et de la culture, gens que le passé tortura plus que les autres. Hier encore l'univers les considérait comme des demi-sauvages, et aujourd'hui, mourant presque de faim, ils vont vers la victoire
OU la mort, ardents et braves comme de vieux combattants.
Tout homme qui croit sincèrement que l'invincible tendance de l'humanité vers la liberté, vers la vie simple et rationnelle, n'est pas une inféconde chimère, mais une force parfaitement réelle, seule capable de créer de nouvelles formes de vie, que cette force est vraiment le levier grâce auquel on peut retourner le monde, tout honnête homme doit reconnaître la signification mondiale de ce que font aujourd'hui les plus probes révolutionnaires de Russie.
(I?iiernationale Coimniiimte, n°l, mai 1919).
L'internationale des Intellectuels
Un Congrès international des intellectuels doit se réunir à Berne à la fm de ce mois. Les représentants des milieux intellectuels d'Angleterre, d'Allemagne, de France, et des autres pays se rencontreront sous le même toit. Les ennemis d'hier, vainqueurs et vaincus, se trouveront face à face.
Des complices moraux du plus infâme des crimes — de la guerre de 1914-1918 — dont l'horreur, en révélant à l'humanité pensante la profonde gangrène du vieil ordre social, a fini par ébranler les préjugés nationalistes qui avaient ramené à la
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 161
barbarie les peuples les plus cultivés de l'Europe et provoqué la grande tuerie, — des complices du grand crime participeront sans doute à ce congrès.
S'il en est ainsi, si ces hommes se rendent à une assemblée internationale des représentants de la raison humaine, le fait sera de la plus haute importance et — peut-êlre — fécond en conséquences sociales d'une grande valeur. Certes il n'est pas question, ici, des tardifs repentirs et des aveux superflus qui ne manqueront pas. Sévèrement, résolument, le Congrès devra enfin poser la question, d'une importance m^ondiale, humaine, des bases de la culture dans le processus de l'histoire.
Ce n'est qu'après l'avoir résolue que les intellectuels pourront inflexiblement choisir leur position définitive, à la tête des masses populaires tendant à la réaUsation des formes nouvelles de la vie sociale, — ou parmi des classes inintelligentes et cupides qui, exploitant les énergies physiques des peuples, empêchent le libre développement de leurs forces spirituelles- et de leur raison.
Si les intellectuels se rendaient enfin compte du rôle qu'ils ont joué au service du capitahsme, le fait serait capital. Venant avec sincérité se fondre dans l'énorme énergie émotionnelle des peuples, les réserves — relativement peu considérables — de forces intellectuelles uniraient harmonieuse-
ment la raison investigatrice et organisatrice à une immense volonté, inorganisée encore, mais forte d'aspirer ardemment à la vie, et le développement de la culture humaine en recevrait une impulsion puissante et en serait accéléré dans une mesure que l'imagination ne peut prévoir.,.
En un mot, les intellectuels du monde entier ont aujourd'hui à trancher hardiment cette grave question ; seront-ils avec les peuples exigeant la transformation radicale de toutes les formes de la vie — ou avec le capital défendant l'ancien régime?
Le rôle des intellectuels russes au cours des deux dernières années — si remplies d'événements — doit être fécond en enseignements pour les intellectuels de l'Europe occidentale. Si l'intellectuel russe avait eu plus de force d'âme et de clairvoyance pratique, si, dès les premiers jours de la révolution « bolchéviste », il était entré en contact avec ce groupe, issu de son propre milieu, qui avait eu la témérité de se mettre à la tête des masses ouvrières et de s'emparer du pouvoir politique d'un pays ruiné par le tsarisme et la guerre, — le déchaînement des passions n'eut pas entraîné des dommages aussi cruels dans les domaines de l'industrie, de la technique, de la culture ; moins de sang eûi été versé ; moins de fautes eussent été commises ; la raison eût été un frein. Loin de moi
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 163
l'intention de juger qui que ce soit. Je me borne à constater un fait indiscutable: la sortie d'une certaine quantité d'intellectuels du courant de la révolution a eu pour conséquence de subordonner la solution des problèmes vitaux à la satisfaction des besoins d'une majorité inculte, celle — à mon avis — des paysans russes.
La classe ouvrière russe, numériquement infime, a devant elle une tâche immense: la rééducation de cent millions de paysans de langues et d'origines différentes. Cette masse peut déployer, en des œuvres de destruction, une énergie prodigieuse ; mais peut-elle créer plus que des mœurs pénétrées de la mentalité du petit propriétaire? Cette interrogation demeure sans réponse. Envisagée à ce point de vue, la grande industrie capitaliste rationnellement organisée apparaît, pour l'ouvrier et pour l'intellectuel, moins redoutable que le marécage de la petite propriété généralement étrangère et même hostile aux intérêts supérieurs de la culture.
Les intellectuels russes conçoivent de mieux en mieux le caractère tragique de leur situation. Bien qu'ils aient, dès avant la révolution, vécu entre l'enclume (le peuple) et le maïteau (le pouvoir), les inconvénients inéluctables de cette situation leur deviennent maintenant et par trop évidents, et par trop douloureux. Mais, je le répète, ils com-
mencent à comprendre que le pouvoir appartient à desforces intellectuelles, auxquelles les apparentent des liens spirituels ; ils commencent à comprendre que la Russie verra probablement fusionner dans un proche avenir la raison organisatrice et la volonté exaltée — et que ces deux puissances peuvent, ensemble, faire des prodiges. Telles sont, à mon avis, les pensées et les questions qui ne peuvent manquer d'intéresser le Congrès international des intellectuels.
Profondément convaincu de la probité des représentants del'intellectualité de l'Europe occidentale, croyant en leur conscience, je ne doute pas que la question du blocus de la Russie ne soit débattue par le Congrès.
Point n'est besoin de flétrir encore l'infamie d'un blocus qui voue le peuple russe à la famine et à la mort, qui le prive de médicaments, etc. Mais il n'est peut-être pas inopportun de rappeler aux membres du Congrès que les enfants sont les premiers à souffrir des conséquences du blocus, — et que les intellectuels, les savants, les travailleurs de bibliothèque et de laboratoire, insuffisamment adaptés à la lutte pour la vie, inhabiles à conquérir leur pain, sont ensuite parmi les plus atteints.
Tuer des enfants par la famine, détruire ainsi l'avenir même d'un peuple; tuer par la faim son énergie intellectuelle longuement accumulée, —
LA RÉVOLUTlO' BOLCHEVISTE DOCTOBRE 1917 165
est-ce li\le but que l'Europe «éclairée», «culUvée» s'est assigné ?
Ce sera pour le Congrès des intellectuels un devoir et une nécessité que de poser cette question; et nous nous demandons avec la plus vive curiosité ce que pourront y répondre les Gouvernements des pays — France, Angleterre, etc., — qui se considèrent comme des « foyers de culture et de civilisation ».
Internationale Communiste, nov.-déc. 1919, n' 7-8.
Le Chemin du Bonheur
{A propos du i" mai 1920)
Conception magnifique : faire de la fête printanière des travailleurs la fête du travail libre !
Dans les chaînes du capitalisme l'obscur travailleur, le créateur de toutes les richesses de la terre, ne comprenaitpas, ne pouvait pas comprendre la signification universelle de son œuvre, sa valeur au point de vue de la culture.
Et il n'y avait là rien d'étonnant, car le travail forcé, le travail pour autrui, est pour l'homme une malédiction.
Mais désormais, camarades, vous travaillez pour vous-mêmes — et ne pas le comprendre serait criminel.
Le pouvoir est entre vos mains — et tout ce qu'il faut faire pour raffermir, vous le devez faire. Tout est entre vos mains. Vous êtes donc responsables, vous et vous seuls, pour tout ce quMly a de fâcheux autour de vous. Vous ne pouvez vous plaindre de personne. Personne ne peut vous venir en aide. Et la haine des parasites est encore une force redoutable.
Mais le labeur libre et rationnel du socialiste est autrement puissant.
Dans les recoins obscurs de la science, il est encore des gens qui voudraient réparer la toile d'araignée déchirée au vent de la révolution. Mais nous devons savoir, nous devons sentir que notre dur travail, parfois banal en apparence, a pour l'univers entier une signification profonde ; — que chaque effort loyal et raisonnable tenté dans la lutte contre la ruine économique a la plus grande, la plus profonde signification. Surmonterons-nous la monstrueuse veulerie en présence du travail que nous lèguent les siècles d'asservissement? Sauronsnous vaincre au fond de nous-mêmes, par la claire conscience socialiste de la nécessité d'un travail viril et obstiné, l'individualisme animal, le bas égoïsme instinctif?
Telles sont les questions que nous posent avec angoisse les travailleurs de l'Europe, de l'Asie, de l'A-mérique, l'élite des travailleurs du monde.
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 167
Des millions et des millions d'yeux sont fixés sur nous — etla sympathie inactive, passive, ne vaut guère et ne nous aide guère ; croyons pourtant que celui qui sympathise aujourd'hui avec nous, saura agir demain et accomplir avec enthousiasme la même œuvre.
Camarades 1 Tout ce qu'il y a de précieux, tout ce qu'il y a de raisonnable, tout ce dont les hommes s'enorgueillissent a été créé par le savoir et par le travail. Simple vérité, grande vérité, que nous devons apprendre comme les croyants apprennent leurs prières.
Le savoir et le travail vaincront tout; le savoir et le travail résoudront les problèmes douloureux de la vie.
Et si vous voulez que le travail soit aisé, si vous voulez que la journée du travail soit une journée de fête, exaltez en vous la foi en les forces créatrices du savoir et du travail.
Joyeusement, vaillamment, au travail ! — Il n'est pas de plus sûr chemin du bonheur que le travail libre!
{Internationale Communiste. N" iO, mai 1920).
Gardons le respect des produits du Travail
Cojiseils aux ouvriers
Qu'est-ce qu'un ouvrier?
C'est un homme qui prend uu bloc presque informe d'une matière quelconque, fer, glaise, ou bois, et qui transforme ce bloc en objets beaux et utiles : des instruments de précision, des machines compliquées, presque vivantes, des vitres, de jolis meubles, enfin tout ce qui allège le travail des hommes et embellit leur existence.
Tout sur la surface de la terre a été créé par le travail de l'homme, et chaque chose qui nous entoure est la cristallisation de la chair et du sang de l'ouvrier; chaque -chose, quelle qu'elle soit, est l'incarnation de l'énergie humaine.
C'est là une vérité incontestable.
Et s'il en est ainsi, il semble que les ouvriers devraient comprendre l'importance culturelle de leur travail et estimer très haut tout ce qui est le produit de leurs efforts.
Cela devrait être parliculièrementcompris aujourd'hui, que tous les trésors des pays, fruits de l'énergie du peuple travailleur, sont devenus la propriété de ceux qui les ont créés, !a propriété de toute la nation, et non la chose de quelques milliers de
LA RÉVOLUTIO!S BOLCHEVISÏE d'oCTOBRE 1917 169
c maîtres », de la bourgeoisie, comme c'était avant la révolution.
Et cependant jusqu'à ce jour on n'a pas encore compris cela chez nous.
La manière dont on traite les objets est une manière de sauvages, qui n'ont ni la conscience de l'utilité, ni le sentiment de la beauté de ces objets, et ce qui est pis, qui ne se rendent pas compte que maintenant chaque chose est la propriété de la République.
— Peu importe, ça n'est pas à nous, dit le sauvage de Samara, qui brise un meuble magnifique à Pétrograd pour se chauffer.
Et le sauvage de Penza détruit les choses de Samara, et ainsi sur toute l'étendue de la Russie l'on procède à la destruction insensée des produits du travail, de tous les objets nécessaires à la vie.
Il y a aussi une autre manière : c'est celle des vantards stupides, qui, tout en brisant et en massacrant, s'écrient pleins de suffisance : «Nous ferons mieux ».
Ces vantards devraient comprendre que le jour n'est pas proche où ils auront la possibilité de faire les choses mieux que celles qui sont déjà faites, qui existent, et qui doivent exister, ces choses qui, depuis un temps illimité, assurent le confort de l'homme et allègent son dur labeur.
On nous empêchera longtemps encore de tra-
vailler en paix, parce que nos ennemis ont un intérêt primordial à ce que nous restions nus, en proie au froid et à la famine, dans des conditions qui nous amèneront le plus vite possible à un état de délabrement physique et de barbarie morale. Nos ennemis espèrent nous réduire à une totale impuissance, et nous pousser au désespoir; et alors ils proposeront au peuple russe de se rendre à leur merci pour un bout de pain pourri et pour quelques haillons.
Il est donc parfaitement clair que les sauvages et les vantards qui détruisent les biens de la nation rendent service à leurs ennemis irréductibles, travaillent à leur appauvrissement, et renforcent l'espoir qu'ont les capitalistes d'écraser, d'étoufïer la révolution russe par la misère et l'épuisement de ses forces.
De ce point de vue, le fait de briser des objets d'usage quotidien est un acte criminel, à la fois politique et social.
Nous sommes beaucoup moins riches en objets fabriqués qu'en matières premières, que nous ne pouvons travailler parce qu'aujourd'hui on a lancé contre nous la Pologne, que demain on enverra peut-être des nègres, et que cette chasse à la Russie n'est pas près de finir.
Il faut bien nous mettre dans l'esprit qu'il s'agit d'uue lutte à mort, et que les partisans de l'ordre ancien sont encore passablement forts.
LA RÉVOLUTION BOLCIIEVISTE d'oCTOBRE 1917 171
C'est pourquoi il est indispensable au point de vue moral et politique que nous traitionsautrement et avec plus de soin le patrimoine national, que l'on est en train de détruire et de dissiper avec une effroyable rapidité.
Sans presque rien produire, nous consommons d'une façon anormale. A tort et à travers et même avec une sorte de sadisme, l'on brise des objets qui n'ont pas seulement une très grande valeur matérielle pour nos intérieurs, mais qui ont une valeur artistique et historique éducative, qui sont deg modèles d'un métier s'élevant au niveau même de l'art.
C'est ainsi, par exemple, que l'on envoie de province des colis postaux emballés dans la toile de magnifiques tableaux arrachés de leurs cadres ; c'est ainsi que l'hiver on chauffe les poêles avec de superbes meubles, qui valent chacun séparément plusieurs sajènes de bois. Et il aurait été possible d'échanger un jour ces meubles contre du bois, du beurre, des scies, des haches, et des faux de Finlande.
Je le répète : nous resterons longtemps avec ce que nous avons, car ce n'est pas demain que les capitalistes de l'Entente renonceront à nous empêcher de nous livrer à un travail pacifique et productif, et c'est pourquoi nous devons respecter et garder précieusement ce que nous avons.
Celle incurie vis-à-vis du Iravail el de ses produils fait le jeu de nos ennemis et nous fait infiniment de tort.
On travaille avec une honteuse insouciance, et d'une façon absurde.
A chaque instant l'on voit des tableaux burlesques oi^i labélise rivalise avec la cruauté, et l'ignorance du Iravail avec le refus de venir en aide et d'apprendre.
Sur les glaces de la Neva, six habitants transis de froid poussent des traîneaux surchargés de planches pour bateaux.
Ils glissent, ils tombent. Les planches s'écroulent sur la glace.
Ces ouvriers de circonstance sont convoyés par huit gaillards solides armés de fusils. Le groupe chemine avec lenteur comme un cortège funèbre. Cela ne coulerait rien aux convoyeurs d'aider ces gens, qui, pour la première fois, sont appelés à exécuter un travail physique pénible, mais ils n'ont môme pas l'idée de retenir avec la crosse de leurs fusils les plranches qui tombent des traîneaux. Ils marchent l'un derrière l'autre, s'injuriant grossièrement ; énervés par ce Iravail fastidieux, ils bâillent, ils sifflotent, et perdent ainsi sans aucun sens un temps précieux.
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBUE 1917 173
Ailleurs, on charge un wagon. A un bout, sur un essieu, on empile de lourds tonneaux de ciment, des caisses de plomb, des pièces détachées de machines, taudis que sur l'autre essieu on entasse pêle-mêle des chaises de bois courbé, des ustensiles de ménage, une voiture d'enfant, bref, des objets légers ; il est évident que l'essieu surchargé va s'échauffer et que le wagon s'arrêtera en route.
J'ai été homme de charge ; je connais ce métier, et je sais bien que si j'avais essayé autrefois de charger de cette manière un wagon, mon chef m'aurait donné une gifle et m'aurait envoyé au diable. Et je l'aurais mérité, pour avoir abîmé le matériel roulant.
A un autre endroit, on scie avec une scie mécanique les poutres et les planches d'une maison démolie. Tout ce bois est plein de clous ; la scie grince douloureusement ; ses dents s'émoussent très vite et se cassent ; et pourtant l'on sait que nous n'avons pas de scies ; et les prix en sont si élevés que pour une seule il faut donner de nombreux pouds de blé, de ce blé qui nous manque également.
On démolit les maisons de bois d'une façon révoltante. On brise toutes les vitres, alors que nous n'en avons pas, et qu'il est si facile de les desceller des châssis. Dans les casernes, on les remplace par du papier-vitrail très coûteux, qui, naturellement, ne
donne pas de lumière et ne retient pas la chaleur, ce qui oblige de dépenser encore plus de bois.
Des tôles pour toitures gisent pendant des mois au milieu des décombres des maisons démolies ; elles se rouillent ; elles deviennent inutilisables ; et comme les toits des maisons habitées sont également rouilles, ils font eau et l'on n'a rien pour les réparer. Des plafonds des étages supérieurs s'effondrent les plâtras, et des maisons solidement bâties deviennent vite inhabitables.
Et voilà comment, par bêtise, par manque de respect pour leur propre travail, des gens détruisent toutes les choses précieuses de la nation, ruinent tout le patrimoine de la Répubhque.
Dans les rues traînent des pièces de fer en abondance, tandis que le moujik au village n'a pas de quoi réparer ses roues ni ses essieux ; qu'il ne peut forger des clous ni des fers pour ses chevaux, ni des dents de herse.
Et c'est pourquoi il va sur le pont du chemin de fer pour tâcher de scier un bout de fer, d'arracher les boulons des traverses, et il va à la gare voler un morceau d'acier qui pourra lui servir.
Pour un wagon de vieille ferraille, le moujik donnerait volontiers un wagon de blé ; les centaines, les milliers de vieilles casseroles qui traînent dans les décombres lui conviendraient très bien ; enfin il saurait utiliser dans son ménage les châssis
LA RÉVOLUTOIN BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 17S
des fenêtres et les portes qu'on brûle en ville pour se chauffer.
Sans doute, ce sont là de bien petites choses ; elles sont particulièrement mesquines pour nous, qui voulons enseigner au monde entier un nouvel ordre et de nouvelles façons de vivre.
Mais peut-on apprendre un travail conscient chez des maîtres qui, eux-mêmes, ne savent pas ou ne veulent pas travailler, et qui n'auront plus bientôt de chemise à se mettre sur le dos ?
Je ne pense pas que l'ouvrier européen puisse avoir beaucoup d'estime pour des camarades qui ne savent pas organiser leur travail.
La politique socialiste révolutionnaire, c'est parfait, sans doute, mais le travail avant tout 1
Tous ces menus faits dont j'ai parlé se répètent par milliers, par dizaines de milUers, et ils créent une atmosphère de détraquement scandaleux, de paresse, d'insouciance criminelle pour tout ce qui constitue le patrimoine de la République. Envisagés dans leur masse, ces petits faits encouragent sérieusement les espoirs et les visées des ennemis de la classe ouvrière de Russie.
[Pravda de Pétrograd, juillet 1920).
Vladimir lllitch Lénine
Bien que je soie partisan de la théorie qui affirme
17 6 ÉCRITS DE hévolutio.n
que le rôle de l'individu dans le processus du déve- 1 oppement de la culture est insignifiant, V. I. Lénine m'apparaît comme une source d'énergie sans l'influence de laquellela Révolution russe n'aurait pu prendre la forme qu'elle a prise.
Un jour j'ai comparé Lénine, relativement, à Pierre le Grand, et l'on s'est moqué de cette comparaison, qu'on trouvait exagérée. Mais c'était justement une comparaison relative : pour moi, le rôle de Lénine comme réformateur social de la Russie est inférieur à son importance comme révolutionnaire mondial. 11 n'est pas seulement l'homme à la volonté duquel l'histoire a confié la terrible tâche de remuer jusqu'au fond la fourmilière humaine, bigarrée, mal bâtie et paresseuse qu'on nomme la Russie ; sa volonté est un bélier infatigable, dont les coups ébranlent puissamment les Etats capitalistes d'Occident aux constructions monumentales, et les blocs séculaires des Empires despotiques exécrables de l'Oritnt.
Je continue à penser, comme je le pensais il y a deux ans, que pour Lénine, la Russie n'est que le matériel d'une expérience commencée à l'échelle mondiale planétaire. Auparavant cette idée, assombrie par un sentiment de pitié pour le peuple russe, m'indignait; mais après avoir observé que le cours des événements delà Révolution russe, en s'élargissant et en s'approfondissant.. éveille et organise
de plus ea plus des forces capables de détruire les bases du régime capitaliste, je trouve maintenant que si la Russie est destinée à servir d'objet d'expérience, il serait injuste d'en rendre responsable l'homme qui s'efforce de transformer l'énergie potentielle des masses laborieuses de Russie en énergie effective, en énergie cinétique.
Chacun reçoit ce qu'il a mérité, et cela est juste. Un peuple qui s'est corrompu dans l'atmosphère étouffante de la monarchie, un peuple dépourvu d'activité et de volonté, manquant de foi en luimême, pas suffisamment « bourgeois » pour être fort dans la résistance, et pas assez fort pour tuer en lui la tendance misérable, mais tenace, vers le bien-être bourgeois, ce peuple, selon la logique de son histoire sans génie, doit évidemment vivre tous les drames et toutes les tragédies obligatoires pour un être passif et qui vit à l'époque d'une féroce lutte de classes, dont l'expression la plus répugnante est cette turpitude sanglante qu'on appelle la guerre de 1914-1918.
Bien entendu,, je n'ai pas l'intention d'écrire un discours pour défendre ou justifier V. Lénine. Cela n'est nécessaire ni pour lui, ni pour moi. Mais je le connais un peu, et quand «les gens qui pensent objectivement » l'accusent d'être l'instigateur d'une guerre civile cruelle, de la Terreur, et d'autres crimes analogues, je me souviens de Lloyd George
178 ÉCrItS de REVOLUTIOi-V
qui, en 1913-1914, prononçait des discours élogieux à l'adresse du peuple allemand, quand ii accompagnait une excursion d'instituteurs anglais en Allemagne et recevait des instituteurs allemands en Angleterre, et qui, dans le même temps, aiguisait des baïonnettes et fabriquait des obus destinés à mettre les Allemands en pièces.
Tous ces « grands hommes » ; le plus infâme cynique, Clemenceau ; le « naïf démocrate romantique )) Woodrow Wilson ; les socialistes, qui votaient les crédits pour l'organisation de la guerre européenne ; les savants, qui découvraient les gaz asphyxiants, et autres horreurs ; les poètes, qui maudissaient, en 1914, les Allemands et, en 1918, les Anglais ; toute celte moisissure et cette rouille d'une vieille société en décomposition, c'est elle qui, de sa main abjecte, a porté une blessure profonde, peut-être mortelle, à la culture européenne ; c'est elle qui continue de martyriser avec sadisme le corps delà Russie, en contribuant à la continuation de la guerre civile, en étouffant notre pays par le blocus, en tuant ses petits enfants par la faim et le froid.
Les erreurs — s'il est nécessaire d'en parler — ne sont pas des crimes. Les erreurs de Lénine sont les erreurs d'un homme honnête, et il n'y a pas encore eu au monde un seul réformateur qui ait agi d'une manière infaillible. Mais eux, Lloyd George,
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 179
Clemenceau et G", agissent infailliblement, comme de véritables forçats, comme des assassins de profession, quand ils condamnent aux tourments de la faim et du froid tout un peuple, et quand ils favorisent la continuation d'une guerre civile tout à fait insensée, car, en dehors des bolcheviks, il n'y a pas en Russie de forces capables de prendre en mains le pouvoir et d'éveiller l'énergie du pays épuisé, énergie indispensable pour le travail productif.
Pour en revenir à Lénine, je dois dire que mes sympathies personnelles pour lui ne jouent aucun rôle au moment où j'écris à son sujet. Je l'envisage comme un être soumis à mon observation, tout comme d'autres gens et d'autres phénomènes qui ne peuvent pas ne pas m'intéresser, entant qu'écrivain racontant la vie de mon pays.
Voyez, cet homme prononce un discours à un meeting d'ouvriers ; il parle en termes extrêmement simples, avec une langue de fer, avec la logique d'une hache; mais dans ses rudes paroles je n'ai jamais entendu de démagogie grossière, ni aucune recherche banale delà belle phrase. 11 parle toujours de la même chose : de la nécessité de supprimer jusqu'à la racine l'inégalité sociale des hommes et des moyens d'y parvenir. Cette antique vérité
retentit sur ses lèvres avec un son âpre, implacable ; on sent toujours qu'il croit inébranlablemeut en elle ; on sent combien est calme sa foi. foi d'un fanatique, mais d'un fanatique-savant, et non d'un métaphysicien, d'un mystique.
Il me semble que ce qui est individuel ne l'intéresse presque pas ; il ne pense qu'aux partis, aux masses, aux Etats, et en cela il a le don de la prévision, de l'intuition géniale d'un penseur-expérimentateur. Il possède cette heureuse clarté de pensée que l'on n'atteint que grâce à un travail intensif et ininterrompu.
Un Français me demandait un jour :
— Ne trouvez-vous pas que Lénine c'est une guillotine qui pense ?
— Pour moi, je comparerais le travail de sa pensée aux coups d'un marteau qui, doué de la vue, écrase et détruit précisément ce qui, depuis longtemps^doit disparaître.
Aux petits bourgeois de tous les pays Lénine doit naturellement apparaître comme un Attila, venu pour détruire la Rome du bien-être et du confort bourgeois, basés sur l'esclavage, le sang et le pillage. Mais de même que la Rome antique a mérité sa perte, de même les crimes du monde contemporain justifient la nécessité de sa destruction. C'est là une nécessité historique : rien, ni personne ne pourront l'écarter.
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 181
On entend s'élever des plaintes sur la valeur de la culture européenne, sur la nécessité de la défendre contre l'invasion des nouveaux Huns... Ces discours ne sont sincères et ne signifient quelque chose que dans la bouche d'un révolutionnaire ; mais dans la bouche des organisateurs et des complices du honteux massacre de 1914-1918, ce sont d'écœurants mensonges.
Le processus du développement de la culture, si l'on entend par ces mots le développement progressif de l'art, de la science, de la technique, et de l'o humanisation » des êtres qui accompagne ce développement et qui en résulte, ce processus, évidemment, ne peut-être ralenti par le fait nouveau qu'au travail culturel prendront une part active non plus des dizaines de milliers d'individus, mais des masses de plusieurs millions.
Parfois l'audace de l'imagination, obligatoire pour un homme de lettres, pose devant moi cette question :
« Comment Lénine voit-il le monde nouveau ? » Et devant moi se déroule le tableau grandiose de l'.i terre devenue uneémeraude gigantesque ornée des facettes du travail d'une humanité libre. Tous les hommes sont raisonnables, et chacun aie sentiment de la responsabilité personnelle pour tout ce qui est fait par lui et autour de lui. Partout, des villes-jardins renferment de majestueux palais ;
partout travaillent pour l'homme les forces de la nature soumises et organisées par son esprit, et lui-même est devenu — enfin ! — le maître effectiC des éléments. Son énergie physique ne se perd plus en un travail grossier et sale ; elle se transforme en énergie spirituelle, et toute sa puissance est consacrée à l'étude des problèmes fondamentaux de la vie, à la solution desquels se heurte en vain depuis des siècles la pensée ébranlée, morcelée par les efforts nécessaires pour expliquer et justifier les phénomènes de la lutte sociale, épuisée par le drame inévitable de la reconnaissance de deux principes inconciliables.
Devenu plus noble sous le rapport de la technique, plus judicieux au point de vue social, le travail est devenu la jouissance de l'homme. Réellement affranchie, enfin, la raison de l'homme — le principe le plus précieux au monde — est devenue intrépide.
Intrépidité de l'esprit et sagacité profonde en matière politique, tels sont les traits essentiels delà nature de Lénine. Le monde n'avait jamais entendu la langue que parle la diplomatie inspirée par lui. Certes, c'est une langue qui déchire grossièrement les oreilles délicates des diplomates en fracs et en smokings, mais c'est une langue terriblement véridique.Etla vérité sera grossière jusqu'àce que nous, les hommes, nous ne l'aurons pas nous-mêmes
embellie, comme notre musique, qui est une des belles vérités créées par nous.
Je ne pense pas que j'aie prêté àLénine des rêves qui lui sont étrangers ; je ne pense pas que je « romantise » cet homme ; je ne puis me le représenter à moi-même sans ce superbe rêve de bonheur futur de tous les êtres, et d'une vie lumineuse et joyeuse. Plus un homme est grand, plus hardi est son rêve.
Lénine est plus homme que quiconque de nos contemporains, et bien que sa pensée soit évidemment occupée, avant tout, de combinaisons politiques, qu'un romantique doit qualifier « d'étroitement pratiques », je suis persuadé qu'à ses rares minutes de détente, cette pensée militante se laisse emporter vers un avenir de beauté bien plus loin et voit beaucoup plus que je ne puis me le figurer moi-même.
Le but fondamental de toute la vie de Lénine, c'est le bonheur de l'humanité, et c'est pourquoi il doit fatalement entrevoir dans le lointain des siècles à venir le terme de ce processus magnifique, à l'origine duquel s'est consacrée toute sa volonté avec le courage d'un ascète. Il est idéaliste, si l'on comprend par cette expression la réunion de toutes les forces de la nature humaine en une seule idée :
l'idée du bonheur général. Sa vie privée esl lelle qu'à une époque de grande foi religieuse on aurait considéré Lénine comme un saint.
Je sais : cela mettra en fureur les petits bourgeois ; beaucoup de camarades se moqueront, et Lénine lui-même partira d'un joyeux éclat de rire. Saint, c'est là effectivement un terme paradoxal et comique appliqué à un homme pour lequel « il n'y a absolument rien de saint », comme a dit de lui le vieil « homme de Dieu », l'ex-révolutionnaire N.Tchaïkovski. Un saint, Lénine, que le chef des conservateurs anglais, M. Churchill, homme de bonne éducation et de haute culture, considère comme « l'homme le plus féroce et le plus exécrable ! »
Mais, l'honorable personnage ne pourra nier que la sainteté de l'Eglise a rarement exclu la férocité et la cruauté : témoins les luttes sanglantes des Pères de l'Eglise aux Conciles œcuméniques, l'Inquisition, et quantité d'autres abominations. D'autre part, le domaine de l'activité civique a donné naissance dans tous les temps à un nombre beaucoup plus grand de gens vraiment saints, si l'on comprend sous ce terme de sainteté le dévouement désintéressé, intrépide, aux intérêts du peuple, de la liberté, de la vérité.
Réaliste sévère, politicien spirituel, Lénine devient peu à peu un personnage légendaire. Et cela est bien.
LA RÉVOLUTId.N BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 185
Des villages lointains de l'Inde, parcourant des centaines de verstes par des seniiers de montagne et à travers des forêts, en cachette, risquant leur vie, arrivent à Caboul, à la mission russe, des Hindous écrasés sous le joug séculaire des fonctionnaires britanniques ; ils arrivent et demandent :
— Qui est-ce, Lénine ?
Et à l'autre extrémité de la terre, l'on entend des ouvriers norvégiens dire à un Russe indifférent :
— Lénine, c'est le gars le plus honnête. 11 n'a pas encore eu son pareil sur la terre.
Je dis : cela est bien. La plupart des gens ont absolument besoin de croire pour pouvoir commencer à agir. Ce serait trop long d'attendre qu'ils se mettent à penser et à comprendre, et pendant ce temps le mauvais génie du capital les étouffe de plus en plus vite par la misère, l'alcoolisme, l'épuisement.
Il me semble aussi nécessaire de noter que Lénine n'est pas exempt des entraînements de l'amitié, et qu'en général rien de ce qui est humain ne lui est étranger. )/on éprouve un vague sentiment de gène et de ridicule à parler de cela, mais les petits bourgeois du monde entier sont si effrayés, et M. Churchill, les yeux fixés sur l'Orient, s'irrite
si furieusement et d'une manière si nuisible pour sa santé ! Comme j'ai bon cœur, je me crois obligé de rassurer quelque peu les gens effrayés, irrités, et tous les ennemis du chef du « bolchevisme ».
Il arrive que Lénine estime les qualités des gens en leur propre faveur et au détriment de la cause. Mais presque toujours ses jugements défavorables — et qui paraissent d'abord non fondés — sont confirmés inévitablement par la conduite de^ gens qu'il avait jugés défavorablement avant d'avoir vu les résultats de leur activité. Cela prouve peutêtre que Lénine sent mieux les défauts que les qualités des gens, mais aussi qu'en général et partout il y a beaucoup plus de gens mauvais que de gens utiles.
Parfois, chez ce rude politique brille la flamme d'une tendresse presque féminine pour l'homme, et je suis sûr que la terreur lui fait éprouver des souffrances insupportables, bien qu'il sache très habilement les dissimuler. 11 est invraisemblable et inadmissible que des hommes, destinés par l'histoire à cette contradiction inconciliable : tuer les uns pour la liberté des autres, n'éprouvent pas des tourments qui accablent l'âme. Je connais des yeux, dans lesquels cette douleur cuisante s'est figée pour toujours, pour toute la vie. Tout meurtre me répugne organiquement, mais ces gens sont desmar-
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 187
tyrs, et jamais ma conscience ne me permettrait de les condamner.
Je remarque que, parlant de Lénine, l'on a involontairement envie de parler de toutes choses — et évidemment, il ne peut en être autrement quand on parle d'un homme qui est au centre et au-dessus de tout. Bien entendu, l'on peut dire sur lui, en particulier, beaucoup plus de choses que ce qui est dit ici. Mais je suis gêné par la modestie de cet homme, absolument dépourvu d'ambition : je sais que le peu que j'ai dit lui paraîtra superflu, exagéré et ridicule. Soit, qu'il se mette à rire, comme il le fait si bien ; mais j'espëre que beaucoup de gens ne liront pas ces lignes sans profit pour eux-mêmes.
Dans ces lignes, il s'agissait d'un homme, qui a eu l'audace de commencer le processus de la Révolution sociale européenne dans un pays où bon nombre de paysans veulent devenir des bourgeois repus, et rien que cela. Cette audace, beaucoup la regardent comme une fohe. J'ai commencé mon travail d'instigateur de l'esprit révolutionnaire par un hymne à la « folie des braves ».
Il fut un temps oui une pitié naturelle pour le peuple russe m'avait poussé à considérer cette folie presque comme un crime. Mais maintenant, lorsque je vois que ce peuple sait beaucoup mieux souffrir en patience que travailler consciemment et honnêtement, je chante de nouveau un hymne à la folie
sacrée des braves. Et parmi eux, Vladimir Lénine est le premier et le plus fou.
{Internationale Communiste, nM2, 20 juillet 1920).
Une letir© de Oorkî à Wel!s
Le 26 avril 1920, le r/?72e5 a publié les impressions d'un Anglais récemment revenu de Russie. Entre autreschoses, il raconte que l'ona trouvé des doigts humains dans le bouillon servi dans une des cuisines communales de Pétrograd. Si cette stupide absurdité avait été publiée dans une feuille obscure dont l'objet serait d'en appeler aux plus bas instincts des masses, je n'aurais accordé aucune attention aux ragots d'un individu furieux et fort peu spirituel, mais comme le Times a jugé bon de raconter celte histoire, je tiens à vous informer que l'histoire est fausse.
Croyez-moi, mon cher Wells, nous, Russes, nous n'avons pas encore atteint le stade du cannibalisme, et c'est ma conviction que nous ne l'atteindrons pas, en dépit des efforts faits par les puissances occidentales, hautement civilisées, pour créer ici des conditions qui forceraient les Russes à tomber dans la sauvagerie et la dégénérescence.
Nous vivons en des temps oîi même l'imagination la plus pervertie et la plus criminelle ne saurait
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 189
forger un mensonge on une calomnie qui pourraient être plus terribles el plus dégradants que l'actuelle vérité. Une de ces vérités révoltantes est la chasse à courre organisée contre la Russie, un pays qui consacre toute sa puissance créatrice à une expérience sociale de la plus haute importance et d'une signification très grande pour l'humanité en général.
Nous, Russes, nous devrions être laissés soit à notre sagesse, soit à notre folie. Dans l'un et l'autre cas, nous aurions fourni au reste de l'Europ i n spectacle instructif. Et cependant l'Europe, représentée par la Grande-Bretagne et la France, essaie de nous étrangler. Je ne crois pas que l'Europe puisse y parvenir, mais il est possible que sa politique envers la Russie pousse les Russes dans la direction de l'Asie. Ne prévoyez-vous pas, dans celte union possible avec les nationalités asiatiques, une menace terrible pour la culture européenne ? En ce qui me concerne, cette question m'obsède comme un cauchemar.
Permettez-moi, pour conclure, de vous dire quelques mots sur Lénine. Il a été affirmé dans le Times que cet homme s'entoure d'un luxe asiatique, semibarbare. C'est une invention honteuse. Lénine est dénué de l'amour du pouvoir. Il est puritain de nature, et vit aussi simplem.ent et aussi modestement au Kremlin que lorsqu'il était « émigré » à Paris.
C'est un grand homme et un honnête homme. Son rôle en Russie est celui d'une charrue colossale qui retourne infatigablement un sol en friche.
Croyez-moi, je ne ferme pas les yeux sur les manifestations négatives causées par la guerre et la révolution, mais, en même temps, je ne puism'empêcher de voir la naissance dans la nation russe d'une force de volonté créatrice qui, pas à pas, est en train de transformer notre peuple en une puissance effectivement civiUsée. Et, pour moi, c'est là le commencement des commencements, car au commencement était l'action.
{Internationale Communiste, juillet 1920).
La révolte des esclaves
j'ai reçu une série de lettres de difTérentes personnes. Elles ont toutes un ton désespéré et révèlent une peur mortelle. On sent que ceux qui les ont écrites ont traversé bien des heures, bien des journées sombres, que leur cœur est torturé par des pensées inquiétantes qui les empêchent de dormir.
« Qu'est devenu le ,bon peuple russe ? Pourquoi s'est-il transformé subitement en une bête de proie, avide de sang? > m'écrit une dame sur un papier parfumé. « Le Christ est oublié, ses doc-
LA. RÉrOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 191
trines déshonorées », m'écrit le comte de F... « Etes-vous satisfait? Qu'est devenu le grand principe de l'amour du prochain? L'influence de l'école et de l'église? o me demande Ch. Brouteim de Tambov.
Les uns grondent et menacent, les autres se bornent à pleurnicher. Tous sont excités, déprimés, saisis de peur à l'idée de traverser cette époque tragique et noble. Comme je ne puis répondre isolément à chacun d'eux, je leur réponds ici, à tous à la fois :
« Messieurs et Mesdames,
« Les jours d'expiation de votre criminelle indifTérence vis-à-vis de la vie du peuple sont arrivés. Tout ce que vous éprouvez, tout ce qui vous tourmente — vous l'avez mérité. Et je ne peux vous dire et vous souhaiter qu'une chose : que soit réalisé par vous plus profondément et plus intensément encore toute l'horreur de cette vie que vous vous êtes créée à vous-mêmes. Que vos cœurs soient plus anxieux encore, que les larmes troublent votre sommeil, que le vent de foUe et de cruauté qui passe sur notre pays vous brûle comme le feu! Vous le méritez. Vous serez anéantis, mais il se peut aussi que tout ce qui reste encore de sain et d'honnête en votre âme sera purifié de la malpropreté et de la bassesse qui s'y étaient implantées
— votre âme, dont vous avez pris si peu de soin, votre âme remplie d'avidité, de mensonges, d'esprit de domination, en un mot de tous les instincts les plus vils !
« Madame, vous voulez savoir ce qui est arrivé au peuple? 11 a perdu patience. Il s'est tu pendant longtemps ; pendant longiemps, sans bouger, il s'est soumis à la violence ; pendant longtemps, son dos asservi a porté tout le poids de la vie des puissants. Mais à présent, il n'en peut plus. Et cependant, il est loin encore d'avoir secoué de ses épaules le poids dont on l'avait cliargé. Vous vous effrayez trop tôt, chère madame. A franchement parler, qu'aurait donc pu devenir le peuple, sinon une bête de proie? Qu'avez-vous fait pour qu'il en soit autrement? Lui avez-vons inculqué quoi que ce soit de raisonnable, avez-vous semé la moindre semence de bonté en son âme?
« Pendant toute votre vie, vous lui avez pris son travail, sa dernière bouchée de pain, sans même comprendre que vous le lésiez. Vous viviez sans vous demander ce qui vous faisait vivre, quelle était la force qui vous soutenait. Par l'éclat de vos toilettes, vous excitiez Tenvie des pauvres et des malheureux ; lorsque vous alliez à la campagne et viviez près des moujiks, vous les regardiez de votre hauteur comme s'ils étaient d'une race inférieure. Ceux-ci cependant comprenaient. Ce
LA RÉVOLUTION BOLCHEVISTE d'oCTOBRE 1917 19 3
sont des êtres sensibles et bons par nature, mais vous les avez rendus méchants. Vous célébriez des fêtes auxquelles les déshérités n'avaient point part, et vous voudriez qu'ils fussent reconnaissants? Vos chants, votre musique ne pouvaient pas édifier des hommes affamés. Vos airs de condescendance méprisante pour le moujik ne pouvaient pas éveiller en son âme une estime pour vous. Qu'avez-vous fait pour lui ? Vous êtes-vous occupés d'améliorer son cœur ? Non, vous l'avez rendu cruel. Avez-vous désiré qu'il soit plus intelligent? Non, vous n'y avez pas même pensé. Le moujik était pour vous une bête de somme ; il vous arrivait de vous entretenir avec lui comme avec un sauvage, mais vous n'avez jamais vu en lui un être humain. Quoi d'étonnant alors qu'il soit pour vous un animal féroce ?
« Chère madame ! Votre question n'exprime pas seulement votre méconnaissance de la vie, mais aussi l'hypocrisie du pêcheur qui, sentant bien qu'il a péché, ne veut pas reconnaître ses péchés ouvertement.
a Vous saviez, vous ne pouviez vous empêcher de voir comment vivait le moujik. L'homme qui est battu doit forcément se venger tôt ou tard. L'homme pour lequel on n'a pas de pitié ne connaît pas la pitié. C'est clair. Mieux encore: ce n'est que juste. Comprenez-moi donc : Ce qu'il y a de
plus terrible, ce n'est pas de se battre, mais c'est de ne pouvoir faire autrement que de se battre ; ce n'est pas de ne pas éveiller la pitié, mais bien de ne pas pouvoir l'éveiller. Comment pouvez-vous chercher la pitié dans un cœur dans lequel vous avez semé la vengeance ?
a Chère madame ! A Kiev, le bon peuple russe a jeté par les fenêtres de sa maison Brodski, un grand industriel connu. La gouvernante elle aussi fut précipitée dans la rue. Mais un petit canari qui se trouvait dans sa cage fut épargné. Méditez ce fait. Le petit canari a éveillé une sorte de pitié, tandis que l'homme était jeté par la fenêtre. II y avait donc place pour la pitié dans le cœur des révoltés. Mais cette pitié n'était pas pour l'homme, qui ne l'avait pas méritée. C'est en cela qu'est toute l'horreur et toute la tragédie.
a Chère madame, êtes-vous bien persuadée que vous ayez le droit de demander qu'on se conduise vis-à-vis de vous comme vis-à-vis d'un être humain, alors que vous-même, pendant toute votre vie, avez été sans pitié pour votre prochain et n'avez pas reconnu en lui votre égal. Vous écrivez des lettres, vous êtes instruite. Vous avez probablement aussi lu des livres dans lesquels on décrit la vie des moujiks. A quoi pouvez-vous donc vous attendre de la part du paysan, lorsque, sachant comment il vivait, vous n'avez rien fait pour amé-
liorer son existence ? Et maintenant, c'est vous qui êtes les misérables. Et vous voilà écrivant d'une main que la peur fait trembler, des lettres de désespoir à un homme qui — vous devriez le savoir — ne peut ni dissiper vos craintes, ni adoucir votre chagrin. Certes, non.
« L'expiation est dans l'ordre des choses. Nous vivons dans un pays oii jusqu'à ces derniers jours les hommes furent fouettés avec des nagaïkas, et bastonnés à mort ; dans un pays où des côtes furent cassées, des figures mutilées par plaisir; dans lequel les violences faites aux hommes n'avaient pas de limites ; dans lequel les tortures furent variées à l'intini jusqu'à rendre fou de dégoût et de honte. Un peuple élevé à une école qui rappelle de façon triviale les tourments de l'enfer, un peuple élevé à coups de poing, de verges, et de nagaïkas, ne peut avoir le cœur tendre. Un peuple que les agents de la police ont piétiné sera capable à son tour de marcher sur le corps des autres. Dans un pays où l'iniquité régna pendant ai longtemps, il est difficile au peuple de réahser du jour au lendemain la puissance du droit. L'on ne peut exiger de celui qui n'a pas connu la justice qu'il soit juste. Tout se comprend, dans un monde où vous. Madame, et la société, avez permis sans protester que l'homme fût violenté de toutes façons. Les hommes ressentent.
plus profondément aujourd'hui qu'il y a cinquante ans le soufflet que votre père donna alors à son laquais.
Les hommes se sont développés; et au fureta mesure qu'ils se développaient, le sentiment de la dignité personnelle croissait en eux, et cependant on continuait à les traiter comme des esclaves, à ne voir en eux que des animaux. Chère madame! N'exigez pas des hommes ce que vous ne leur avez pas donné. Vous n'avez pas droit à la pitié ; la pitié vous est inconnue. Le peuple a été tourmenté et continue à être tourmenté par tous ceux qui avaient ou ont encore une prise quelconque sur lui. Maintenant que le tsarisme et le capitalisme ont amené le pays à îla révolution, toutes les forces obscures du peuple se sont déchaînées, tout ce qui a été réprimé pendant des siècles a fait explosion, et la vengeance éclate de toutes parts.
« 11 y a cependant dans le pays une autre force, une force lumineuse, animée d'une grande pensée, inspirée par le rêve éblouissant d'un royaume de justice, de liberté, de beauté... Mais à quoi bon, chère madame, décrire en paroles la beauté et la grandeur de la mer, à qui n'a plus d'yeux pour les voir. »