AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
Le recueil que nous publions ne renferme pas la collection complète des écrits et des discours de M. le duc de Broglîe. En nous autorisant à rechercher, dans les colonnes du Moniteur ou de plusieurs revues périodiques^ l'expression de sa pensée rendue publique à diverses époques, M. de Broglie ne nous a permis de la reproduire que quand il était posvSible de la rattacher à quelque question générale de philosophie, de littérature, de droit public ou international, en un mot à quelque intérêt permanent. Pour nous conformer à ce désir, nous avons du nous abstenir de réimprimer, parmi ses discours, tous ceux qui n'avaient traitqu'aux incidents aujourd'hui oubliés de notre histoire parlementaire. C'est dans cet esprit qu'a été fait le choix que nous présentons au public. Les morceaux qui se trouvent réunis peuvent donc tous présenter encore aujour-
d'hui une utilité directe ; des notes et de courtes notices suffiront pour rappeler au lecteur soit la situation politique générale, soit les circonstances particulières qui avaient, dans chaque occasion, déterminé M. de Broglie à prendre la plume ou la parole.
Le livre de M. Broussais n'a plus Tattraii de la nouveauté; il est^ depuis dix-huit mois^ dans les mains du public. Nous eussions pu sans doute^ et peut-être nous eussions dû en rendre compte un peu plus tôt; mais diverses considérations nous ont retenu. Ce livre, on le sait, n'est pas un simple livre de médecine ; c'est en même temps un traité de philosophie^ moitié dogmatique, moitié polémique. C'est avant lout^dans Tintention de Fauteur, un manifeste lancé contre la nouvelle école philosophique qui^ de nos jours, jette un si grand éclat sur la France. A ce dernier titre, il devait nécessairement provoquer des réponses, et ces réponses devaient non moins nécessairement nous valoir des répliques ; peut-être même, par un juste retour, des répliques à ces réphques. Avant d'intervenir dans un tel débat,
* A propos de Tourrage de M. Brouisais, intitula : de VTrritii' Honet delà Folie,
curieux d'en observer la marche et le caractère, intéressés à ne rien ignorer, il nous a paru sage d'attendre. "Nous nous serions fait scrupule d'ailleurs de juger M. Broussais sur un premier jet ; nous avons préféré lui laisser le loisir de bien expliquer ses idées, d'en mesurer toute la portée, de peser mûrement toutes les objections dont elles semblent susceptibles. Enfin, le dironsnous? la vivacité même de Tattaque, vivacité qui faisait présager, en l'autorisant, celle de la défense, était déjà pour nous un salutaire avertissement. En nous jetant de prime abord au plus fort de la mêlée, nous eussions compromis, en pure perte, nos humbles efforts; c'eût été, bon gré mal gré, prendre couleur, arborer un drapeau, chose qui n'a rien de répréhensible en soi^ mais qui met toujours, à bon droit, le lecteur sur ses gardes, et partant ne contribue guère à donner aux paroles du poids ni de l'autorité.
Désormais, la controverse tire à sa fin ; le célèbre assaillant et ses doctes adversaires semblent avoir respectivement épuisé leurs dits et leurs contre-dits. Pour nous servir d'une locution fort en vogue depuis quelque temps, nous avons le dernier mot de M. Broussais sur toutes les questions qu'il a soulevées. Le tour des hommes exempts de tout système, étrangers à toute école, est donc venu. Il appartient à ceux qui siègent au parterre, et qui s'instruisent en regardant les coups, sinon de prononcer en dernier ressort sur le fond des choses, du moins de se prononcer entre les combattants, car c'est un peu à leur intention que le combat se livre. En essayant de nous porter leur interprète, nous le ferons
sans écouter nos aflèctions personnelles ; nous le ferons surtout avec les égards qui sont dus à la juste réputation de H. Broussais, mais en même temps^ avec cette franchise qui est aussi un témoignage d'estime; au vrai mérite^ la vérité ; à la médiocrité^ les ménagements et les réticences.
Qu'est-ce que l'homme?
Imposant problème ! question inépuisable plutôt qu'insoluble et qui fera sanç doute à jamais^ comme elle a fait de tout temps, non pas le désespoir, mais le digne objet des méditations de l'homme lui-même !
c( L'homme, a dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des organes. »
Cette définition, proposée il y a bien des années^ lit fortune en son temps, et n'a pas vieilli depuis lors. Elle a été trouvée, d'un commun aveu, ce qu'elle est en eflet, élevée et rigoureuse tout ensemble, profonde et vive, savante et frappante. Plût à Dieu que, sur tous les sujets, son auteur eût écrit et pensé de la sorte !
Toutefois, un philosophe plus illustre, et surtout illustre à plus juste titre, le traducteur de Platon a cru démêler là quelque chose à reprendre. A ses yeux, le principe d'activité qui fait comme le fond de la nature humaine, ou plutôt qui est l'homnie même, ne ressort pas assez en sailUe. a L'intelligence, dit H. Cousin, ne règne pas sur les organes à la manière d'un roi fainéant qui se laisse faire par ses serviteurs; l'homme est une intelligence qui se sert des organes, qui les met à l'œuvre *. »
* Traduction de Platon, t. V, p. 6.
Peut-être serait-il plus simple de dire : c'est une âme qui dispose d'un corps; mais il suffit qu^on s'entende; les choses sont tout; lés mots ne sont que des mots.
C'est cette doctrine qui s'enseigne aujourd'hui, aux applaudissements d'une jeunesse studieuse, dans le sein de l'école dont M. Cousin lui-même est devenu le chef, depuis que le vrai fondateur, le maître des maîtres actuels, celui qui les a suscités par son exemple et formés par ses leçons, est descendu de la chaire de philo-* Sophie sur le théâtre des affaires et de la politique.
C'est cette même doctrine que M. Broussais se propose de ruiner de fond en comble.
Esprit libre et audacieux, ardent et infatigable, puissant novateur dans la science à laquelle il a voué les études de toute sa vie, nous voulons parler de la médecine, M. Broussais est, en philosophie, le disciple de Cabanis. C'est lui-même qui nous l'apprend et qui s'en fait gloire K A l'exemple de Cabanis, il reconnaît pour ses premiers, maîtres Locke et Condiliac"; mais il pousse leurs idées à des conséquences devant lesquelles Locke aurait reculé, et que Condillac n'avait pas prévues. Pour M. Broussais, l'homme physique est l'homme tout entier. Il ne réside pas, il consiste dans l'ensemble des organes dont le corps se compose. Le mot, la personnalité humaine, ce n'est pas un être sui generis, c'est un fait •, c'est un résultat, c'est un produit imputable à telle ou telle disposition de la matière *. L'intelligence et la sensibilité sont des fonctions de l'appareil nerveux,
* Préface, p.xiii. — » Ihid., p. m, xiii. — * Réponse aux critiques, p. 17, 18. — * De l'Irritation et delà FoUCf p. 153, 171.
à peu prè^ comme la transformation des aliments en chyle ou en sang est une fonction de l'appareil digestif ou de Fappareil respiratoire ^ L'existence de Tâme n'est qu'une hypottiëse^ une hypothèse qu'aucune observation ne fonde^ qu'aucun raisonnement^ légitime s'entend^ n'autorise ; une hypothèse gratuite % voire même une idée dénuée de sens'.
Reconnaître dans l'homme autre chose qu'un système d'prganes^ c'est tomber dans les absurdités de l'ontologie *.
Partant ainsi de points de vue diamétralement opposés^ ce n'est pas merveille si d'une part Mé Broussais^ de l'autre les philosophes auxquels il jette le gant, dans l'ouvrage qui nous occupe^ ne peuvent guère se rencontrer que pour se combattre.
Ces derniers^ par exemple^ distinguant soigneusement^ dans l'homme^ son âme de son corps, conséquents à leur propre doctrine^ divisent la science de l'homme en deux sciences distinctes^ à savoir : V la science du corps, celle qui traite des phénomènes dont le corps humain est le théâtre^ etdes lois qui régissent ces phénomènes; cette science, c'est la physiologie; â^ la science de l'âme, celle qui traite des phénomènes dont l'âme humaine est le théâtre, et des lois dont ces phénomènes relèvent; cette seconde science, ils la nomment psychologie.
M. Broussais, en revanche, lui qui nie Vkme, n'a
' Préface, p. xix ; de Vlrritationf etc., p. 172, 16Ô. — «/^., p. 143, 152, et passim, — ^ Réponse aux critiques, p. 30, 40. — * De Xlrritaiiouy etc., p. 122 , 171 et 'pa^^im.
garde d'admettre telle chose qu'une science de Tâme ; il la rejette avec dédain.
Conséquent à lui-même^ attendu qu'il ne voit dans les phénomènes de Fintelligence et de la sensibilité que des appendices ou des variétés de faits organiques^ que la face interne, s'il est permis de s'exprimer ainsi, des phénomènes matériels, il réduit toute la science de l'homme à la physiologie, éclairée toutefois par la pathologie '\ Selon lui, ce qu'on nomme métaphysique y rentre de plein droit ^ C'est au lit des malades qu'il faut étudier, si l'on veut disserter pertinemment sur l'origine et la nature des facultés de l'esprit '. C'est au médecin qu'il appartient de déterminer ce qu'il y a d'appréciable dans la causaUté des phénomènes instinctifs et intellectuels \
Par suite du même ordre d'idées, ceux qui se piquent d'admettre la psychologie, à titre de science, estiment que cette science diffère et de la physiologie et des autres sciences naturelles, non-seulement quant à son objet, mais encore quant au procédé qu'elle emploie pour recueillir les matériaux sur lesquels elle opère. Les faits qui servent de base à la physiologie et aux sciences naturelles, en général, sont recueillis par l'entremise des sens; les faits qui servent de base à la psychologie sont recueillis par l'entremise de la conscience.
De là, la distinction entre les faits sensibles et les faits de conscience.
M. Broussais ne rejette absolument ni cette distinc-
» De VIrrUation, etc., p. 124.— « Ibid,—» Ihid., p. 183. — » Préface, p. XXVI,
tion ni Tentremise de la conscience^ par apposition à celle des sens extérieurs; mais il réduit Tune et l'autre à si peu de chose^ que c'est tout au plus s'il vaut la peine d'en tenir compte. Selon lui^ tous ces faits de conscience^ dont les psychologistes font tant de bruit, se réduisent à un seul : sentir que l'on sent; se sentir sentir, ou^ comme il l'exprime en d'autres termes, se réfléchir sur soi-même ^ Tous autres faits nous sont livrés par les sens. Or, ajoute-t-il, le moyen de fonder toute une science sur un fait unique *?
Enfin les philosophes dont il combat l'opinion, après avoir soigneusement indiqué en quoi la psychologie diffère de toutes les autres sciences, ne se montrent pas moins soigneux d'établir que, sous tout autre rapport, la psychologie leur ressemble, qu'elle se fpnde, comme toute science véritable et digne de ce nom, sur l'observation; ils s'attachent à démontrer qu'appliquée aux faits intérieurs, aux faits de conscience, au lieu de l'être aux faits externes et sensibles, l'observation ne change point de caractère, et ne perd rien de la confiance qui lui est due.
Sans s'arrêter à discuter en forme cette proposition, M. Broussais, qui ne reconnaît qu'un seul fait de conscience, ne peut pas, on le devine aisément, attacher beaucoup d'importance à la méthode d'observation, en tant qu'appliquée à ce fait isolé, sans pareil et sans conséquence; il prend la liberté de se moquer tant soit peu des psychologistes, lorsqu'ils prétendent faire de la
•De l'Irritation, etc., p. 128, li7, 155, 182. — ^ Ibid , p. 14S,
science en fermant les yeux, en se recueillant et en s'écoutant penser*; il est fort tenté de ne voir là que du pur charlatanisme.
Tels sont, sauf erreur, les points les plus saillants de la controverse entre notre auteur et les philosophes qu'il s'est choisis pour adversaires.
Cette controverse occupe exclusivement, et pour ainsi dire à titre d'office, près de la moitié du gros volume que nous avons sous les yeux, sans compter une préface de plus de trente pages, et un supplément de vingt autres pages pour le moins; elle s'y trouve intercalée entre une exposition purement physiologique de la doctrine de l'irritation, et un traité purement pathologique sur la nature, le caractère et la marche des aUénations mentales. Mai* telle est la préoccupation de l'auteur, que, là même où il se livre à des recherches tout à fait étrangères à la philosophie proprement dite, il ne peut se défendre d'y revenir, à chaque instant, incidemment et par voie de digression.
Quant aux répliques qu'il oppose aux réponses de ses antagonistes, naturellement elles ne roulent pas sur autre chose.
Entre ces divers points contestés, l'importance n'est pas égale; tant s'en faut. La question de savoir, par exemple, si l'âme existe ou si l'âme n'existe pas, si ce qu'on a coutume de désigner ainsi est un être réel ou bien un être de raison, cette question, disons-nous, tient de beaucoup le premier rang; à ce degré même
' Préface, p. xxi, xxv; deVIrritation, etc., p. 133.
qu'elle préjuge plus ou moins toutes les autres. Avant de Taborder de front néanmoins, qu'il nous soit permis de renverser pour un instant Tordre de la discussion ; qu'il nous soit permis de présenter d'abord au lecteur, et de soumettre à M. Broussais lui-même quelques réflexions fort simples sur les questions subséquentes.
Nous avons nos raisons pour procéder ainsi. Nous espérons mieux dégager par là et circonscrire plus nettement la question principale. Nous espérons surtout couper court à plus d'un malentendu.
Si la science que Ton désigne aujourd'hui sous le nom de psychologie avait pour unique but, ou du moins pour but principal d'établir et de démontret* l'existence de rame, le nom serait heureusement choisi; psychologie, science de l'âme. Mais, chose en vérité digne de remarque, cette question de l'existence de Tâme n'est pas au nombre de celles dont la psychologie s'occupe; les philosophes de la nouvelle école française, les pères de cette dénomination, s'en expliquent en termes formels. C'est là, nous répètent-ils sans cesse, une question qu'il faut ajourner, tant qu'on ne sort pas des limites de la psychologie proprement dite. Étudier la théorie des facultés intellectuelles de l'homme, telles que la raison, l'imagination, la mémoire, ainsi de suite, et celle des facultés dites morales ou actives, la volonté, la liberté, etc., etc.; constater et décrire les diverses opérations de ces facultés diverses, tel est le champ psychologique; quant à rechercher quel est le sujet en qui ces facultés résident, quant à s'enquérir de l'être qui se révèle et se manifeste dans ces opérations,
12 M. fiKOUSSAIS.
de sa nature^ de sa destinée à venir^ c'est une question ultérieure^ une question dont la psychologie prépare la solution sans doute^ mais qu'elle n'atteint ni ne résout
Il suit de là^ ce nous semble^ que le sort de cette science ne dépend en rien de l'existence même de Tâme, de son existence à titre d'être, d'essence^ d'entité réelle et distincte du corps. Supposé, ce qu'à Dieu ne plaise, que l'homme fût matière^ et ne fût rien que matière, l'étude des facultés dont il est pourvu et des lois qui régissent l'exercice de ces facultés^ demeurerait ce qu'elle est^ sans perdre ni gagner soit en étendue^ soit en importance^ à cette triste découverte. Il s'ensuit également qu'en donnant à une telle science le nom de psychologie^ on s'aventure plus loin peutêtre que la prudence philosophique n'autorise à s'aventurer; l'appeler science de Tâme, c'e^ affirmer tout d'abord que l'âme existe, ce dont le simple psychologiste ne sait encore que dire; c'est affirmer que c'est l'âme qui sent et qui pense, qui veut et qui délibère; c'est trancher prématurément à coup sûr^ et^ dans tous les cas, inutilement, un point controversable après tout, puisqu'il est controversé, un point dont la solution, quelque grandes conséquences qu'elle ait sous d'autres rapports, n'est de rien en ceci.
A notre avis, c'est là un tort, et c'est précisément ce tort qui jette M. Broussais dans l'extrême opposé.
Ses recherches et ses méditations l'ont conduit à penser ((ue la doctrine de l'existence de l'âme repose sur une erreur, que nos facultés intellectuelles et
morales sont autant d'attributs de notre corps, que les opérations de ces facultés ressortissent directement à l'appareil encéphalique. A Texemple de ses adver* saires^ et par une sorte de représailles^ il tient à le déclarer du premier mot; il tient à rallier la théorie des facultés intellectuelles et morales sous une dénomination qui préjuge sans retour la question. Il en fait une branche de la physiologie^ c'est-à-dire de la science qui traite du mécanisme et du jeu des organes.
11 a tort^ à son tour^ sans doute; mais il a, trait pour traita le même tort.
L'étude de nos facultés intellectuelles et morales, considérées soit en elles-mêmes^ soit dans leur exercice^ est, en quelque sorte, un terrain, neutre entre le spirituahsme elle matérialisme. Il y a là une série de phénomènes qui constituent les données mètneï» du problème; une série de phénomènes qui doivent subsister dans toute leur intégrité, à quelque solution que Ton se range. Celle-là des deux opinions sera la véritable qui en rendra compte d'une manière complète et satisfaisante; celle-là, au contraire, sera l'opinion erronée qui n'y pourra réussir. Or, c'est précisément, par ce motif qu'il importe, non-seulement de donner le pas à cette étude, non-seulement de l'aborder la première, mais encore et avant tout de l'aborder sans prévention, sans parti pris, sans rien qui puisse troubler la vue ou fausser le jugement.
Ne l'appelons pas psychologie, car ce nom forme déjà un préjugé; ne l'appelons pas non plus physiologie ni pathologie : cherchons un nom qui soit neutre. Nou$
m M. BROUSSAIS.
ieuce ptopie et personnelle, ou qu'il soit, en quelque iiai'to» li^ résultante du concours de certains organes, iVimporte; le mot existe; M. Broussaisen confient ^; et comment n'en conviendrait-il pas?
Khbien, les faits de conscience sont les faits qui resiiQrtisseut au moi, qui lui appartiennent, dont il est Tauteur ou le théâtre . Les faits sensibles sont les faits étrangers au moù les faits qui se passent en dehors du
tuai.
Un bel arbre est là devant mes yeux ; je le vois; j'éprouve du plaisir à le voir.
Voilà trois faits; trois faits très-distincts.
L'arbre est là, dans ce lieu, à dix pas du lieu où je âuis moi-même. C'est un fait indépendant de ma présence, indépendant même de mon existence; il y était avant que je fusse arrivé, peut-être même avant que je fusse au monde; il y persistera, lorsque je me serai retiré, peut-être même, lorsque, moi, je ne serai plus.
Ce fait, je le nomme fait sensible ; pourquoi? Parce (ju'ii t<)mbe sous un ou plusieurs des sens dont la naluro ui'u ppurvu. C'est grâce à l'intervention de mon uîl ou (l^ ma main que je suis averti de son exis-
Mi^iulcuaut, moi étant ici et Tarbre étant là, je le \{iii^, C'v^l uu second (ait.
Cg tiMVPud f^it) il ne passe pas inaperçu de moi, sans Uuiil^; M co^Uvadiclion serait criante; cela irait contre b4 pio|u 0 iM^mO' Mais pourtant puisque j'en ai connais-
sérieuse? Il ne paraît guère. Il semble, au contraire^ qu'elle roule ou sur une pure méprise, ou sur quelque confusion didées.
M. Broussais n'admet qu'un seul fait de conscience, celui qui consiste à se sentir sentir. Â cette exception près^ nous assure-t-il^ il n'est d'autres faits que ceux qui tombent sous les sens ^ Si, par ces mots se sentir sentir, M. Broussais n'entend autre chose que avoir conscience de ce qui se passe en nous, dès lors, force est bien que tous les faits de conscience viennent se ranger et se confondre sous cette formule générale : je sens que je sens; ce qui n'empêchera point que ces faits ne soient et très-nombreux et très-divers, attendu que l'homme a très-distinctement conscience d'une foule d'actes très-distincts de son intelligence, et d'une foule de modifications très-distinctes de sa sensibiUté; ou, pour parler comme M. Broussais, attendu que l'homme sent qu'il sent toutes ces choses. Que si, en revanche, la pensée de M. Broussais, c'est que Thomme, ayant conscience des opérations de ses cinq sens extérieurs, ou tout au plus encore des désordres qui surviennent dans ses viscères intérieurs *, n'a pas conscience d'autre chose, qu'il n'a conscience que de la vision ou de l'ouïe, du goût ou du tact, manifestement M. Broussais est dans l'erreur.
Hais essayons de nous faire bien comprendre.
Que le moi humain soit esprit ou matière, qu'il soit un être ou simplement un fait, qu'il existe d'une exis-
1 De V Irritation, etc., p, 126, 128. — ' P. 134.
tence propre et personnelle^ ou qu'il soit, en quelque sorte, la résultante du concours de certains organes^ n'importe ; le mot existe; M. Broussais en conTÎent * ; et comment n'en couTiendrait-il pas?
Ehbien^ les faits de conscience sont les faits qui ressiNrtissent au moi, qui lui appartiennent, dont il est Fauteur ou le tbéàtre. Les' faits sensibles sont les faits étrangers au moi, les faits cpii se passent en dehors du mot.
Un bel arbre est là dcTant mes yeux ; je le toîs; j'éprouTc du plaisir à le voir.
Voilà trois faits; trois faits très-distincts.
L'arbre est là, dans ce lieu^ à dix pas du lieu où je sois moi-même. C'est un fait indépendant de ma présence, indépendant même de mon existence ; il y était ayant que je fusse arrivé^ peut-être même avant que je fusse au monde; il y persistera, lorsque je me serai retiré^ peut-être même^ lorsque^ moi^ je ne serai plus.
Ce fait, je le nomme fait sensible; pourquoi? Parce qu'il tombe sous un ou plusieurs des sens dont la nature m'a pourru. C'est grâce «^ Tinteryention de mon œil ou de ma main que je suis averti de son existence.
Maintenant^ moi étant ici et l'arbre étant là^ je le Tois. Cest un second fait.
Ce second fait, il ne passe pas inaperçu de moi^ sans doute; la contradiction serait criante ; cela irait contre sa propre nature. Mais pourtant puisque j'en ai connais-
' p. î et pasHm,
sance^ comment la connaissance m'en advient-elle? Est-ce mon œil qui^ m'ayani informé du fait sensible, c'est-à-dire de la présence de Tarbre, m'informe ensuite du fait même de la vision ? Non certes; ni ma main non plus apparemment^ ni aucun autre de mes cinq sens. Qu'est-ce donc? Rien, nulle chose, aucun intermédiaire. Tout est ici soudain, immédiat; et le fait, et la connaissance que j'en prends, sont intimes l'un à l'autre, impliqués l'un dans l'autre, indivisibles l'un de l'autre, même par le plus grand efTort possible d'abstraction.
Ce second fait, je le nomme fait de conscience; conseire sibi; expression heureuse et énergique, expression qui rend à merveille la simultanéité du fait même et de la connaissance de ce fait.
Allons plus loin. J'éprouve du plaisir à voir cet arbre; en le voyant je suis agréablement aflecté.
Voici un troisième fait; différent du premier, différent du second : différent du premier, car il m'est personnel, tandis que le premier, c'est-à-dire la présence de l'arbre dans un certain lieu, m'est étranger; il se passe en moi, tandis que le premier se passe hors de moi. Différent du second, en ceci que le second, c'està-dire le fait même de la vision, a le premier pour objet: je vois quoi? l'arbre qui est là : tandis que le troisième a le premier simplement pour cause.
L'arbre étant là, je suis affecté de telle manière.
Du reste, il y a parfaite et entière analogie entre le second fait et le troisième.
Tous deux me sont personnels; tous deux ont leur
siège au dedans de moi. A Tégard de -tous deux^ la connaissance que j'en prends est immédiate^ instantanée^ inséparable du fait même. Je ne saurais être affecté^ soit agréablement^ soit désagréablement^ que je ne le sache; tous deux sont des faits de conscience.
Le second prend le nom générique de pereepÊiôn, mot qui exprime son rapport avec le fait sensible, avee Tobjet extérieur.
Le troisième se nomme^ à parler exactement^ «etiM- (ton; et ceci nous avertit, soit dit en passant^ que l'expression se sentir sentir ne serait pas heureusement substituée à l'expression avoir conscience^ puisque 5efi(tr^ c'est-à-dire être modiflé de telle ou telle ma* nière, est une chose^ tandis que savoir^ connaiire, est une autre chose. Or, c'est de savoir^ c'est de connatêM qu'il est ici question.
A yrai dire^ se sentir sentir, en d'autres termes, être modifié de telle ou telle manière, attendu qu'on est déjà modifié de teUe ou telle manière^ outre que cela serait sans terme et à l'infini, ainsi que le remarque M. Broussais lui-même ^ ^ est une locution qui ne correspond à rien de réel^ et qui n'a pas beaucoup de sens.
Voilà donc déjà deux faits de con^dance- pour chaque fait sensible. Est-ce tout ? non^ à beaucoup près.
Je m'éloigne ; je ne vois plus l'arbre ; je n'y pense plus ; tout à coup^ il me revient à l'esprit ; ma mémoire entre enjeu, et me le rappelle : quatrième fait. Celui-ci
« p. ISS.
a manifestement tous les caractères que nous avons assignés, et que la natnre même des choses atait assignés avant nous aux faits de conscience; il est personnel ; la connaissance en est prise sans intermédiaire ; pourtant il diffère en soi et de la perception et de la sensation ; c'est le souvenir.
Poursuivons. J'ai vu plusieurs arbres, plus ou moins semblables^ plus ou moins différents. Par une opération de mon intelligence, je place, en quelque sorte, tous ces arbres en regard l'un de Tautre; j'élimine les différences, il me reste l'idée générale d^arbre. Cette opération du moi ne se fait pas apparemment sans que le mot, en la faisant, en ait conscience. On la nomme abstraction, A Taide des différents souvenirs des différents arbres que j'ai vus, je construis, s'il me plaît, par la pensée, je me figure un arbre que je n'ai jamais vu, et qui n'existe nulle part. Cela s'appelle imaginer; c'est un cinquième fait de conscience.
Mais voici bien mieux. A l'instant où je vois Tarbre en question, je le conçois posé sur un certain point de quelque chose que je nomme l'espace ; je conçois, dis-je, ce point; je ne le vois pas. Ce que je vois, c'est l'arbre ; et, en même temps, ce quelque chose que je nomme l'espace, je le conçois s'étendant en tous sens et à l'infini, sans qu'il ait ni puisse avoir de limites ; je le conçois distinct des différents corps qui s'y trouvent placés, lui étant le contenant et eux le contenu. Cette opération de mon intelligence ressemble à la perception ^ en ce sens quelle me révèle l'existence de quelque chose qui est hors de moi ; mais elle en diffère en cet autre sens qu'elle
se borne à me le révéler^ sans établir de communication entre ce quelque chose et moi ; elle ressemble i V abstraction , en cela que pour distinguer nettement Tarbre de Tespace qu'il occupe, j'élimine, pour un instant, Tarbre de ma pensée; mais c'est une abstraction involontaire, tandis que l'abstraction proprement dite, je ne la fais qu'autant que je m'applique à la faire ; c'est une abstraction qui ne procède point par voie de rapprochement ni de comparaison; c'est une abstraction qui me livre un objet réel par le déplacement d'un autre objet qui le couvre, tandis que l'abstraction proprement dite ne me livre qu'un être de raison.
La conception ne ressemble en rien d'ailleurs ni à la sensation, ni au souvenir , ni à l'acte AHmaginer.
Cette conception n'est pas la seule que la présence de l'arbre me suggère. En même temps que je conçois cet arbre posé sur un certain point de l'espace, je conçois qu'il l'occupe seul, c'est-à-dire que, tandis qu'il roecupe, nul autre corps ne peut l'occuper. Je conçoiê que tandis qu'il l'occupe, il n'en peut occuper aucun autre, etc.
Toutes ces conceptions sont également marquées du double caractère des faits de conscience; elles sont personnelles au mot, et parce qu'elles sont personnelles au moi, à l'instant indivisible où elles commencent d'exister, le mot se trouve averti de leur existence.
Nous ne pousserons pas plus loin cette énumération ; ce qui vient d'être dit suffit, ce nous semble, d'une part, pour prouver que les faits dits de conscience sont nombreux et variés ; d'une autre part, pour bien faire
comprendre ce qu'il faut entendre par conscience ; ce n'est pas un organe du moiy comme Toeil, Toreille ou la main ; ce n'est pas un instrument dont le moi se serve pour prendre connaissance de certains faits \ c'est le moi lui-même, en tant que sachant directement et sans intermédiaire ce qu'il éprouve ou ce qu'il fait.
Que si M. Broussais, en affirmant que tous les faits dont nous avons connaissance nous viennent des sens^ moins toutefois l'unique fait de se sentir sentir veut dire simplement que toutes les opérations de notre entendement, quelque multipliées qu'elles puissent être, toutes les modifications de notre sensibilité, quelle qu'en soit Tinfinie variété, ont cependant leur point de départ, prochain ou éloigné, dans quelque fait extérieur, dans quelque fait qui tombe sous nos sens, il a probablement raison. Nous pensons comme lui qu'un homme auquel manqueraient à la fois les cinq sens, ou même simplement le sens de la vue, celui du toucher et celui de l'ouïe, demeurerait complètement idiot*. La communication qui s'établit entre Thommc et le monde qui lui est extérieur est l'indispensable condition du développement de son intelligence. Les faits purement sensibles sont tantôt les objets des actes de notre entendement, tantôt les matériaux sur lesquels il opère, tantôt la cause qui le met en jeu, tantôt simplement l'occasion des idées ou des notions qui surgissent en lui tout à coup. Sans les faits purement sen-
* De V Irritation, etc., p. 140.
sibleS; il n'y aurait point de faits de conscience ; mais Içs faits de conscience^ une fois intervenus^ devien* cent, à leur tour, niatériaux, cause, occasion d'autref 4çtes et d'autres idées. Tout ce qui se trouve dans Ten- (endement s'y trouve par voie d'acquisition successive; rien n'y existe à priori; M. Broussais n'aura, sur œ point, aucune contestation avec les philosophes de notre école nouvelle ; ils professent explicitement cette doctrine, et M. Cousin, en particulier, a démontré avec une admirable lucidité comment les idées nécessaires^ les seules sur Torigine desquelles il pût s'élever quelque doute, étaient provoquées en nous, et suggérées à notre esprit par l'intervention de l'expérience sensible. Et c'est ce rôle important, ce rôle continuel et de chaque jour, que jouent les faits extérieurs dans l'acquisi** tion de toutes nos connaissances, qui explique ce que M. Broussais remarque souvent et judicieusement, à savoir : que nous transportons involontairement le monde extérieur dans le petit monde de notre propre intelligence; que les couleurs de la nature physique teignent, en quelque sorte, toutes les expressions de notre langage métaphysique; que nous appliquons, à chaque instant, par voie de métaphore, aux actes de notre esprit, à toutes nos modifications, à toutes nos idées, des qualifications, des épithètes qui ne conviens nent qu'à ces corps que nous voyons de nos yeux, que nous touchons de nos mains ^ .
Quoi qu'il en soit, nous le répétons, les faits de coo**
i p. 140, 141, 188, 189 etpassim.
science, c'est-à-dire les faits dont le moi a conscience, sont^ ainsi qu'on Ta vu, en très-grand nombre. Us con-^ stituent les données sur lesquelles s'élève Fédifice des sciences dites' métaphysiques^ de même que les faits sensibles, c'est-à-dire les faits dont le mot acquiert la connaissance par Tentremise des sens, constituent les données sur lesquelles s'élève Tédifice des sciences dites naturelles. Et comme les faits de conscience sont nonseulement nombreux, mais de nature diverse, et susceptibles d'ailleurs d'être envisagés sous dés points de vue différents, de là découle la division entre les sciences métaphysiques.
Mais ces faits sont-ils tels qu'ils puissent devenir la base de quelque science véritable ?
En d'autres termes^ sont-ils susceptibles d'observation? Y a-t-il deux sortes d'observation, l'une intérieure, l'autre extérieure, ainsi que les psychologistes le soutiennent?Ya-t-ilréellementdeuxdomaines scientifiques?
M. Broussais semble le révoquer en doute.
Un tel doute a quelque chose d'étrange; car enfin, ces faits, puisque nous sommes assurés de leur existence, puisque nous en discernons plus ou moins les caractères, il faut bien que nous les ayons observés phis ou moins. Observer, en effet, est-ce donc autre chose que constater d'abord et distinguer ensuite? Étant donné tel être, tel fait, tel objet quelconque, étant donné en même temps un moyen quelconque de prendre connaissance de cet objet, observer n'estrce pas uniquement faire de ce moyen un emploi attentif et délicat?
L'homme prend connaissance de ce qui se passe en lui-même ; cela est clair, puisqu'il sait que cela s'y passe; donc il y a moyen d'arriver à le savoir. Employant ce moyen, est-il maître de prêter attention à ce qu'il fait, de noter les identités, de prendre garde aux différences?
Comment lui refuser cette faculté?
Toutefois, nous nous plaisons à le reconnaître, il y a dans les sarcasmes que M. Broussais dirige contre les philosophes qui procèdent à l'observation en fermant les yeux, et en s'écouianl penser, un léger prétexte, une apparence de fondement. Il y a du moins lieu de s'entendre et de s'ex[)liquer. Cicéron raconte quelque part, sur la foi d'auteurs plus anciens que lui, que Démocrite s'était crevé les deux yeux pour mieux vaquer à la philosophie, pour échapper plus complètement aux distractions du monde extérieur; mais il ne dit pas précisément que ce soit là la vraie méthode pour arriver au but.
Telle est la nature des faits extérieurs et sensibles que, pour la plupart, ils persistent quelque temps; en thèse générale, ils durent pendant un intervalle plus ou moins long. L'observateur a donc le loisir de les observer ; il est maître de les examiner sous diverses faces, de les tourner et retourner, quelquefois même de les décomposer et recomposer. Telle est au contraire la nature des faits de conscience qu'ils sont, pour la plupart, fugitifs, instantanés; en thèse générale, ils traversent rapidement le moi^ et le moi observateur en est réduit à les saisir au vol, à les constater au passage.
Les faits de conscience se prêtent donc plus malaisément à Tobservation que les faits sensibles. Cela est réel, et il est juste d^en convenir : que cette vérité frappe confusément Tesprit de H. Broussais, qu'elle le porte à prendre en pitié ceux qui se consacrent à un travail ardu et ingrat tout ensemble, nous ne saurions nous en étonner. Par malheur même, ce n^est pas là la seule ni la plus grande difficulté.
Les faits extérieurs et sensibles sont étrangers au moi y et par cela qu'ils sont étrangers au moi, l'observation dont ils deviennent l'objet n'exerce ni ne peut exercer sur leur nature, sur leur durée, sur leur consistance, aucune influence quelconque. 11 n'en est pas ainsi des faits de conscience. Là, c'est à la fois le mm qui observe, et le mot qui est observé. C'est le mot qui s'examine lui-même, qui s'examine jouir ou souffrir, aimer ou haïr, imaginer ou vouloir. Or, ces deux actions du mot se nuisent réciproquement, tendent même, à peu près nécessairement, à s'entre-détruire. Si l'acte qui doit être observé s'accomplit avec un certain degré de vigueur et d'énergie, l'attention observatrice faibUt d'autant, devient même à peu près impossible. S'il s'agit au contraire d'observer quelque sensation légère, fugitive, nuancée, l'effort de l'attention ne manque guère d'en susciter d'autres plus vives et qui font feu supérieur, s'il est permis de s'exprimer ainsi. L'attention elle-même se divise alors, et les pensées prennent un autre cours.
Tout ceci encore est vrai, tout ceci encore est indubitable; et nous concevons très-bien que des eflbrlsqui
semblent tendre à saisir un Protée insaisissaUe, des efforts qui ressemblent à la poursuite d*une ombre vaîDe ou d'un feu follet, prêtent^ jusqu'à un certain poiatj au ridicule.
Néanmoins^ nous le répétons, Tobservation a lieu, puisque nous réussissons à constater les faits, puisque nous parvenons à les décrire minutieusement et à eu assigner les moindres caractères. H. Broussais qui> ea sa qualité de médecin a eu souvent occasion d'entendre les malades lui raconter jusqu'aux moindres nuance» de leurs moindres sensations, en peut douter moins que tout autre.
Comment a-t-elle lieu? Le voici. Voici, ce noussem- We, le mystère.
Ce n'est jamais, ou du moins ce n'est guère pendant que les faits de conscience se passent, que le mot les observe. Le plus souvent il ne s'applique pas à les observer ; il s'y appliquerait qu'il n'y réussirait que trèsimparfaitement. 11 souffre, il veut, il aime, il conçoit^ il perçoit, il imagine, tout entier à ce qu'il fait, et sans qu'aucun effort de réflexion, sans qu'aucun retour sur lui-même vienne attenter à Tintégrité de chacun de ses actes, les dénaturer ou les diviser. Hais parmi les fa*cultes dont le moi est doué, il en est une, la mémoire> dont le propre est de reproduire, avec plus ou moins de fidélité, ces actes mêmes, lorsqu'une fois ils sont passés; chaque souvenir n'étant autre chose, aie bien prendre^ qu'un ancien fait de conscience qui comparaît en queK que sorte devant le mot. C'est dans ce miroir que le mot les contemple tels qu'ils se sont accomplis, naïvement.
librement, purs de toute aitératiou et de tout mélange* C'est dans ce miroir qu'il les étudie, et qu'il les étudie à loisir, maître qu'il est de les évoquer de nouveau, à chaque instant, car la mémoire est soumise, du moins en partie, aux ordres de la volonté. Cest dans ce miroir enfin qu'il les compare et en saisit tour à tour les resH semblances et les différences, la mémoire étant une faculté souple et obéissante qui rapproche sans diffl»* culte des faits séparés, en réalité, par de grands intervalles de temps ou d^espace.
11 est naturel qu'en se livrant à ce travail, on évite de laisser distraire son attention par les faits sensiUes, par les faits extérieurs; il se peut même qu'on trouve quelque avantage à en détourner ses regards ; nous ne voudrions pas jurer que certaines personnes n'aient trouvé commode de fermer tout à fait les yeux; cela arrive uuelquefois aussi aux naturalistes, aux méde-» cins, aux physiciens, lorsqu'ils éprouvent le besoin de réfléchir ou de méditer; mais nous ne voyons pas trop comment on en pourrait tirer quelque argument solide contre le résultat de leurs recherches et le succès de leurs efforts,
Ainsi que nous l'avons annoncé d'avance, ces pre* mières réflexions réduisent déjà, et simplifient singulièrement la controverse qui fait l'objet de notre examen. Ou nous nous abusons tout à fait ou celui qui prendra la peine de lire le livre de M. Broussais, depuis la page 119 jusqu'à la page 200, verra que toutes les objectiops qui s'y rencontrent, en ce qui touche soit l'existence d'une psychologie, soit la nature des îaiU de
'28 M. BKOUSSAIS.
conscience^ soit la réalité de l'observation interne^ se résolvent par là avec la plus grande facilité. Nous les soumettons, ces réflexions, au jugement de M. Broussais lui-même^ avec d'autant plus de confiance que le très-peu qui nous appartient ici ressort naturellement, et comme de soi, d^idées qui sont fort connues et qui se trouvent partout. Elles nous semblent empreintes d'ailleurs d'un tel caractère d'évidence et de simplicité^ qu'en vérité nous ne désespérons pas absolument de les voir obtenir, si ce n'est en tout, du moins en partie, son assentiment.
Reste la grande question, la question vitale et su* prême, la question de savoir si Thomme est double ou simple, si le moi est quelque chose en soi, ou s'il n'est qu'un signe, une formule, une dénomination abstraite donnée à un certain ensemble de phénomènes dont l'organisme est le point de départ et le suje^ d'inhérence ; en d'autres termes, si nous avons ou n'avons pas une âme aussi bien qu'un corps : question non pas psychologique , mais ontologique , c'est-à-dire où il s'agit de remonter, des faits, une fois constatés, à l'être qui se révèle dans ces faits ; question ontologique en quelque sens qu'on la résolve, bien que M. Broussais'ne réserve cette épithète, toujours prise par lui en mauvaise part, qu'à la solution en faveur de l'existence de l'âme.
Nous aurons bientôt occasion de nous expliquer et sur l'idée qu'il attache au mot ontologie, et sur celle qu'il convient réellement d'y attacher.
A l'égard de cette question^ une chose nous frappe tout d'abord.
M. Broussais, trouvant la doctrine de Texistence de rame assez répandue^ Tattaque dans la personne de MM. Cousin^ Jouffroy^ Damiron et autres M il les rend en quelque sorte responsables de la popularité de cette doctrine^ de la faveur qui l'environne, comme si ces savants distingués l'avaient créée et mise au monde^ comme s'ils réclamaient à ce sujet un brevet d'invention.
M. Broussais néanmoins ne peut ignorer que la doctrine de Texistence de l'âme n'est pas tout à fait d'aussi fraîche date. Quelquefois^ en effet, il s'en prend à Platon ' parmi les anciens, à Kant parmi les modernes. Hais la vérité, c'est que Kant et Platon, c'est que tous les philosophes soit de l'antiquité, soit du moyen âge, soit du xvm% soit du xix« siècle, en sont également innocents.
Cette idée que l'homme est un ^tre double qui se compose d'une âme et d'un corps, l'âme étant la maîtresse et le corps le serviteur, mais un serviteur parfois récalcitrant et qui n'obéit qu'à certaines conditions, cette idée, disons-nous, c'est la croyance du genre humain, c'est une croyance naïve, spontanée, universelle, qui a existé de tout temps et qui se retrouve par tout pays. Quelque haut que Ton remonte dans l'étude de l'histoire, quelque loin que l'on s'aventure sur les pas des voyageurs, on est sûr de la rencontrer. C'est la croyance des Assyriens, des Babyloniens et des Mèdes, de même que celle des Européens de nos jours; c'est la
i Supplément, p. 534 et passim dans tout le livre. * Préface, p. xiv, xxvii.
croyance du Lapon et du Hottentot^du Kamtsehadale et de TÂustralasien^ de même que celle de l'Anglais et du Français. Toutes les traditions^ toutes les religions^ toutes les langues^ tous les livres^ toutes les relations des navigateurs en rendent également témoignage. Il y a mieux ; c'est la croyance involontaire de cenx-là mêmes qui professent théoriquement l'opinion opposée. Dès qu'ils cessent de se tenir sur leurs gardes, on les surprend et ils se surprennent eux-mêmes à parler de leur âme et de leur corps, comme le vulgaire.
Une telle croyance ne saurait être légitimement Imputée à qui que ce soit, sous le nom de système.
Lorsque Berkeley et les philosophes de cette école nient l'existence des corps, la réalité de la matière, et soutiennent qu'il n'y a en ce monde que des esprits, fis proposent un système, un vrai système, qui leur appartient et dont ils ont à répondre au tribunal de la raison publique. Lorsque Épicure, Gassendi, Cabanis ou M. Broussais nient l'existence réelle des âmes, la réalité des êtres spirituels, et soutiennent qu*il n'y a en ce monde que des corps, ils proposent à leur tour un véritable système.
Hais des philosophes qui se contentent d'adopter de préférence une opinion commune , banale , triviale , ne sont pas dans la même position. Ils peuvent se tromper sans doute avec tout le monde ; mais ce n^est pas leur faute si tout le monde se trompe ; ils ne sont point comptables de l'erreur universelle. Tel est le sort des adversaires de M. Broussais. A l'appui d'une doctrine quils n'ont pas rêvée un beau matin, et qui n'a
pas besoin d'eux pour se maintenir, ils produisent des arguments bons ou mauvais ; si mérite ils ont^ c^est là leur mérite ; c'est là leur tort^ si c'en est un.
Le genre humain donc^ voilà le coupable. Or, le genre humain ne fait point de systèmes ; il n'en a ni le goût ni le loisir. Il est fils d'Adam^ et, à l'exemple de son père^ il ouvre les yeux, il regarde ; à mesure que les faits^ les étres^ les idées défilent devant lui^ il leur donne un nom^ sans s'enquérir d'ailleurs de ce qu'il en adviendra^ sans se soucier de l'embarras où il pourra jeter les philosophes^ sans se mettre en peine de sauver les contradictions réelles ou apparentes. Ce qu'il voit, ee qu'il sent, ce qu'il conçoit, il le déclare. Aussi^ pour ie dire en passant^ lorsque Ton veut se rendre compte exactement de ces faits ou de ces choses qui se mon^ trent rebelles à l'observation directe, peut-être que Tune des meilleures méthodes, c'est d'interroger soigneusement les langues^ ce grand dépôt de nos con-^ naissances^ ce grand registre des expériences involontaires de l'humanité. Tout ce qui a reçu un nom, dans le langage des hommes^ a comparu réellement devant l'esprit humain. 11 n'est point de mot qui ne eorresr ponde à quelque chose, et à quelque chose qui diffère plus ou moins de toute autre chose. Dès lors, il est bien rare qu'on ne réussisse pas à se faire une juste idée de ce quelque chose, pour peu que Ton s'attache à scruter le sens même du mot avec discernement et diligence, en l'éclairant par des rapprochements, en le rappelant du figuré au propre, en Tépurant d'allusions, en le suivant de l'œil à travers ses déviations successives.
Le mot âme se retrouye dans toutes les langues; ridée d'âme est commune à tous les hommes.
Ce mot âme n'est point pour eux un simple terme abstrait, tel^ par exemple^ que les mots esprit humain, entendement humain^ etc. Par âme, tous les hommes non prévenus^ tous les hommes non d'avance imbus de quelque théorie philosophique^ s'accordent à désigner un être réel, un être réellement distinct du corps.
Cela étant, force est bien, non pas qu'ils aient raison de le croire, nous n'avons garde d'aller jusque-là, mais qu'ils aient des raisons pour le croire, des raisons sinoo solides, du moins plausibles, de ces raisons qui se saî^ sissent de nous involontairement, à Timproviste, qui semblent porter tous les caractères de l'évidence, qui nous maîtrisent sans que nous songions seulement à leur demander compte d'elles-mêmes.
Tel est le cas, en eifet. Si l'homme se figure qu'il est composé d'un corps et d'une âme, à vrai dire, c'est qu'il ne peut guère faire autrement.
Il existe ; c'est un premier fait.
Chose digne de remarque, ce n'est pas là un fait qui se voie ou se touche ; c'est un fait de conscience ; en d'autres termes, c'est un fait dont l'homme est averti immédiatement, sans y faire effort, sans pouvoir s'en défendre.
Existant, il soufiTre ou jouit, il perçoit ou conçoit, il pense, il se souvient, il aime ou il hait, il veut, délibère, résout, ainsi de suite. Or, ce quelque chose qui, tour à tour, pense, sent, conçoit, choisit, etc., etc., ce n'est pas une première chose , puis une seconde, puis une
troisième ; c'est la même chose; c'est lui-même. Il a donc conscience de lui-même, comme de quelque chose d'un ou de simple. C'est lui-même qui Toulait hier ceci, et qui veut aujourd'hui cela, qui souffrait il y a trente ans, et qui est agréablement affecté en ce moment II a conscience de lui-même, comme de quelque chose non-seulement de simple, mais d*ideniiquey de persistant. C'est lui-même qui, dans le même instant, a froid au bout de son pied et chaud à Textrémité de sa main ; il a conscience de lui-même, comme de quelque chose qui non-seulement est simple et identique, mais qui peut être prisent simultanément sur plusieurs points différents.
D'un autre côté, il n'est pas seul au monde 3 il y a lui, mais il y a aussi ce qui n'est pas lui.
Comment le sait-il?
II le sait, parce qu'il voit, parce qu'il touche, parce qu'il sent, parce qu'il goûte, parce qu'il entend. De luimême, il a conscience ; ce qui n'est pas lui, il le perçoit à Taide de ses sens.
Et comment le perçoit-il? sentant, pensant, aimant, voulant? Non, ce ne sont point là les choses qui tombent sous les sens. Il le perçoit en revanche solide, étendu, figuré, coloré; toutes qualités dont il n'a point conscience par rapport à lui-même. Ce qui n'est pas lui est-il un comme lui ? Non, il perçoit mille choses diverses. Est-il stmpîe comme lui, indivisible, sans parties? Non ; chaque chose qu'il perçoit, il la perçoit divisible, et il la conçoit plus divisible encore. Ce qui n'est pas lui est-il persistant et identique ? Non ; l'eau qui coule
aujourd'hui dans la rivière n'est plus celle qui coulait hier ; la feuille dont Tarbre se pare en ce moment n'est pas celle qui l'ornait le printemps dernier. A chaque instant^ une parcelle de chaque chose fait place à une autre. Dans le monde des sens^ tout est soumis à une continuelle mobilité. Ce qui n'est pas lui enfin se montre-t-il simultanément en des lieux différents? Non ; il voit que cela n'est pas; il conçoit que cela ne peut pas être.
Averti instantanément de ces difiTérences^ l'homme^ en sa qualité de nomenclateur; se règle là-dessus.
Lui-même d'abord^ il s'appelle moi. A ce qui n'est pas lui^ il donne autant de noms différents qu'il distingue de choses difiTérentes. Il nomme Yiin pierre, l'autre arbre, et ainsi de suite. Mais bientôt, s'élevant à des idées plus générales, ce dont il a conscience, ce qui pense, sent, conçoit, perçoit, etc., ce qui est un, simple, sans parties, ce qui est identique, il le désigne sous la dénomination générique d'âme. Ce qui est solide, étendu, figuré, ce qui est multiple, divisible, muable, ce qui ne peut occuper qu'un point de l'espace^ il le désigne sous la dénomination générique de corps.
Or, est-ce là tout? Pas encore.
Entre ce qui est lui et ce qui n'est pas lui, l'homme aperçoit, remarque, distingue quelque chose de particulier, quelque chose qui n'est pas lui, mais qui est à lui.
Ce quelque chose-là, ce sont ses propres organes ; ce sont les membres dont il se sert; c'est la charpente osseuse au dedans de laquelle il se trouve, et les viscères qui la tapissent*
!1 n'en à pas conscience ; il les perçoit^ il touche son œil, à l'aide de sa main; il voit sa main par l'entremise de son œil. Cela n'est ni simple, ni indivisible, ni identique, ni persistant; cela au contraire est étendu, solide, figuré, multiple, divisible, etc. En un mot, n'était le rapport que ce quelque chose-là soutient avec luimême, rhomme ne le distinguerait pas des choses qui ne sont pas lui.
Aussi ne tient-il compte que de cette différence. Les choses qui ne sont pas lui, il les nomme corps; celle-là, il la nomme son corps.
Tout ceci est simple et naturel ; tout ceci est nécessaire et inévitable. Ce n'est pas le père qui renseigne à l'enfant ; moins encore le savant qui en instruit le vulgaire; ce sont autant d'opérations forcées de la pensée humaine, mise en présence des réalités. L'enfant fait déjà toutes ces distinctions bien longtemps avant d'être en état de les exprimer; et l'on peut affirmer, sans crainte d'aller trop loin, que s'il plaisait à la Providence d'anéantir demain toute la race humaine, et de recréer ensuite après-demain un homme, un seul homme, cet homme-là n'aurait pas vécu dix minutes que déjà il distinguerait lui-même de ce qui n'est pas lui, et ce qui n'est ni lui, ni à lui, de ce qui est à lui sans être lut.
Cest contre cet ordre d'idées, nous le répétons, à la fois simple et nécessaire, naturel et inévitable, que le matérialisme s'inscrit en faux.
Le matérialisme dit aux hommes, en général : a Jusqu'ici, mes chers amis, vous avez cru que vous existiez,
et que vous aviez chacun un corps; détrompez-voos; vous n'existez pas ; ce sont vos corps qui vous ont. Vous n'existez qu'en apparence; ce que chacun de vous appelle moi n'est qu'un nom en l'air, un fantôme creux, un je ne sais quoi sans réalité ni consistance ; et ce qui existe réellement là-dessous, c'est quelque chose dont vous n'avez pas conscience^ et qui n'a pas non plus conscience de vous. »
M. Broussais réussira-t-il mieux que ses nombreux^ et, il faut le dire, que ses habiles prédécesseurs, car presque tous ceux qui ont entrepris, à différentes époques, de restaurer le matérialisme en décri, ont été comme lui, des esprits d'un ordre supérieur; réussirat-il mieux, disons-nous, à fonder cette doctrine sur les débris de l'opinion reçue? qui peut le savoir? -
Le sort des arguments est journalier comme celui des armes. Mais telle est la tâche que H. Broussais s'impose.
La querelle n'est pas, comme il le croit peut-être, entre lui et telle ou telle école philosophique. La querelle est entre lui et le bon sens vulgaire du genre humain, plus, les raisonnements que certains philosophes produisent à son appui. Les philosophes sont là cooime une troupe d'élite armée de toutes pièces, qui se range en bataille derrière une immense landwehr.
Nous insistons sur ce mode de poser la question^ non que nous prétendions pour le genre humain au privilège de l'infaillibiUté; le genre humain peut se tromper tout aussi bien que chacun des hommes dont il se compose et s'est composé; il peut prendre l'apparence pour
la réalité: il a cru pendant cinq mille ans que le soleil tournait autour de la terre. Mais nous y insistons^ parce qu'autre chose est d'avoir affaire à un simple système philosophique, autre, d'avoir affaire à une croyance spontanée et universelle.
Un système philosophique a la prétention d'expliquer ce dont il traite ; il n'a même pas d'autre but, et ne peut avoir d'autre mérite. Aussi pour le ruiner et en venir à bout, il n'est pas nécessaire de rien mettre à la place ; il suffit de montrer qu'il est en contradiction soit avec les faits, soit avec lui-même, qu'il renferme des inconséquences irrémédiables, des absurdités plus ou moins choquantes. Cela prouvé, l'affaire en est faite.
Une croyance universelle n'a la prétention de rien expliquer; elle est parce qu'elle est, parce que, sur tel sujet donné, force est que l'homme croie quelque chose, et qu'il croit ce qui lui semble clair, évident, manifeste. Si vous vous conteniez de proposer, contre une telle croyance, des difficultés, des objections, d'indiquer des embarras, voire même des contradictions, vous n'avancerez à rien; ces difficultés, ces objections, en les supposant plausibles, demeureront pour les savants un objet de curiosité; pour le public elles seront comme non avenues. C'est ainsi, par exemple, que l'optique nous démontre très-clairement que les objets se peignent sur notre rétine, en sens inverse de celui où nous les voyons, et qu'en toute rigueur, nous devrions les voir à l'envers. Cette difficulté, dont on n'a jamais jusqu'ici offert d'explication raisonnable, n'inquiète
personne^ et n'empêche pas que nous n'ayons pleine confiance dans le témoignage de nos yeux loirsqu'ils nous attestent que les hommes ont la tête en haut et kl pieds en bas.
Pour ruiner une croyance universelle, pour en Ymiir à bout, il faut de toute nécessité proposer quelque chose en place.
il faut avoir sous la main un système à la fois clair et complet, satisfaisant sur tous les points , conséquent dans toutes ses parties, levant tous les doutes, dissipant tous les nuages, ne laissant, en un mot, rien à expliquer ni à répliquer. C'est à ce prix que Copernic a réussi à persuader aux hommes que c'est la terre qui tourne autour du soleil. S'il se fût borné à disserter sur la pro* digieuse vitesse que supposait dans les astres ropinion opposée, ou sur telle autre difficulté de cette opinion» et lui et ses dissertations seraient oubliés depuis hm* gués années.
Rendons justice à M. Broussais ; il l'a senti, ocmfusé* ment sans doute, mais enfin il l'a senti.
11 ne s'est pas contenté de produire, contre la doctrine de l'existence de l'âme, ses arguments qu'il re* garde comme victorieux et décisifs; il a cru dcToir présenter en même temps un système lié et suiTi,dails lequel il entreprend de résoudre tous les problèmes de la philosophie dé l'esprit humain, en les rapportant à la matière, à l'organisme.
Ce système, s'il faut en croire son épigraphe, pentêtre un peu hautaine, lisez, et surtout le ton général de sonlivre, il en est pleinement satisfait; il le regarde
comme de nature à satisfaire tous les lecteurs de bonne foi.
Nous ne lui ferons donc point injure, nous ne le prendrons point en traître, en commençant par examiner ce qu^il nous offre à la place de ce qu'il veut nous ôter. Et ainsi faisant, nous procéderons comme la raison même conseille de procéder sur un pareil sujet. S'il se trouvait;, en effet, qu'après examen, le système en question fût inadmissible, si des faits importants le contredisaient, s'il était d'autres faits non moins importants dont il ne tînt point compte, d'autres dont il ne rendît point compte, s'il renfermait enfin force choses difficilement explicables, et plusieurs tout à fait impossibles à expliquer, par cela seul, l'entreprise de M. Broussais se trouverait condamnée.
Alors aussi nous nous sentirions plus de courage pour discuter avec lui les objections qu'il élève contre une doctrine, ou plutôt contre une croyance qui nous est chère, nous l'avouerons sans détour, et pour vérifier si ces objections sont aussi solides qu'il le pense, aussi concluantes, au tribunal de la saine philosophie, qu'elles semblent l'être à ses propres yeux.
Mais procédons sans plus de retard à une exposition, sll se peut, brève et fidèle de son système.
Que ce qu'on nomme matière, en thèse générale, et en particulier que la matière dont nos corps se composent existe réellement, que la matière soit itre et non pas simple phénomène, non-seulement M. Broussais le tient pour certain, mais il ne semble pas même se souvenir que des philosophes justement eélèbres l'ont
contesté. Nous ne Ten bramons pas; nous pensons compe lui. Toutefois nous aurons occasion d'examiner tout à rheure si les motifs sur lesquels son opinion, qui est la nôtre, se fonde, et dont il ne parait pas non plus s'être exactement rendu compte, ne seraient pas de nature à le conduire plus loin qu'il ne se le figure.
Entre la matière en général, et la matière animale, vivante, organique, n'importe le terme, il n'existe, selon lui, qu'une différence, une seule : la matière animale est contractile ; en d'autres termes, elle est susceptible de se condenser; les fibres de cette matière sont susceptibles de se raccourcir à Toccasion du contact de quelque corps étranger *.
La contractilité étant mise en jeu , le fait qui en résulte se nomme en général excilement, et, dans chacune de ses applications, excitation*. Lorsque l'excitation s'élève au-dessus de l'état normal, elle prend le nom d'irritation^.
Tout animal est excitable *.
Dans les animaux pourvus d'un appareil nerveux, lequel aboutit à un centre, c'est-à-dire à un cerveau, à la suite du fait d'excitation, si Tappareil nerveux est dans un état sain, il se manifeste un second fait, la sensation. L'animal a conscience du contact de l'objet étranger, il le sent*.
L'excitabilité appartient à toute fibre animale, la sen^ sibilité n'appartient qu'au moi^.
Mais le moi n'est pas un être; ce n'est qu'un fait de
i De VIrritaHon, p. 2, 65, 79.— « P. 4.—» P. 5.- * P. 1 » P. 2.
— • Jhid.
DE L'EXISTENCE DE L'AME. il
perception tenant à certaines conditions de l'appareil nervetAX^. En d'autres termes, ce qui sent le moi, c'est Tappareil nerveux lui-même, en tant qu'il est dans son état sain et complet, ou plutôt c'est le centre cérébral, la substance nerveuse centrale *, en un mot le cerveau.
Chez les animaux pourvus d'un appareil nerveux et d'un centre cérébral, le cerveau prend un développement qui diffère en degré selon les espèces. Chez l'homme, ce développement est porté au plus haut degré ; telle est la cause de sa supériorité sur les animaux *.
Le cerveau de l'homme prend différents degrés de développement en raison de l'âge; c'est là la cause de la supériorité de l'enfant sur le fœtus, de l'adolescent sur l'enfant, de l'adulte sur l'adolescent *.
En raison de celte même différence dans le degré de développement cérébral, tel animal se trouve, pendant un temps donné, supérieur à tel enfant, sauf à rester plus tard en arrière *.
Le cerveau n'est point, comme l'a pensé le docteur Gall, un ensemble, un assortiment d'organes divers, correspondant à des facultés différentes®; c'est une masse de matière animale, à peu près homogène, qui a besoin sans doute d'atteindre, dans chaque espèce, un volume déterminé, pour se trouver apte à remplir les fonctions qui lui sont dévolues', dont la portion
* Réponse aux critiques, p. 17. — ' I6t(i.,p. 49; de T Irritation, p. SA.-^De VIrritation, p. 106-109.— ♦ 16., p. 88-118.—» P. 132. — • P. 469.— 'ï P. 476.
4St M. BROUSSAIS.
antérieure semble correspondre plus spécialement à l^exercîce de certaines facultés*; mais, ce certain yolume une fois atteint^ un peu plus ou un peu moins de matière cérébrale n^est pas une diflférence à laquelle on puisse attribuer aucun effet assignable*.
Le cerveau, une fois plus ou moins développé, est placé entre deux courants d'excitations, celles qui lui viennent des nerfs externes, celles qui lui viennent des nerfs internes ^
One fois excité, il réagit sur les viscères ou les tissus qui lui ont transmis Texcitation par le moyen des nerfs. Cette réaction, Tauteur la nomme innervation''.
La matière cérébrale, étant excitée à divers degrés, réagit aussi à des degrés divers. Les degrés les plus élevés d'excitation et de réaction ou innervation, donnent les phénomènes instinctifs et intellectuels*, qui émanant de la même source, ne diffèrent entre eux que du plus au moins •.
Voici comment les choses se passent.
Nous laisserons parler Fauteur, autant qu'il nous sera possible.
a Dans le premier moment de son existence, Tbomme n'est qu'une petite masse de matière animale; il ne possède aucun organe; mais les molécules de cette matière s'arrangent d'après les lois d'une affinité que nous n'observons que de loin, de manière à constmire successivement les différents tissus. Pendant tout ce travail de la chimie vivante, les nerfs de l'encéphale
« De V Irritation, p. 473.—* P. 4T7.-S P. 84.—* P. 68.—» P. 11«. —6 p. 471-474.
ne fMBUvent avoir aucun rôle^ ils se forment et c'est tout Kp
Les nerfs et le cerveau une fois formés^ ils président aux mouvements du cœur et du système vasculaire *.
C'est le dernier degré de l'action nerveuse.
Les membres commencent à pousser et à germer comme de petits appendices ; le rôle de l'encéphale augmente; à mesure qu'il acquiert plus de volume, plus d'énergie, il détermine les mouvements musculaires des membres, selon les besoins du fœtus ; Toilà l'instinct '.
C'est le second degré de l'action nerveuse.
L'enfant qui naît pousse des cris; preuve 'qu'il est sensible; la présomption, c'est qu'il Tétait avant que de naître *.
Troisième degré de l'action nerveuse.
L'enfant grandit; ses membres se développent; l'encéphale s'agrandit et commence à se dessiner dans des régions où il n'était encore qu'ébauché, à savoir, les différents points de la partie antérieure qui correspond à l'os frontal. Les premiers linéaments de l'intelligence apparaissent K
Quatrième degré de l'action nerveuse.
L'intelligence, c'est un instinct agrandi; c'est un instinct plus développé *.
Les premiers linéaments de Fintelligence se prononcent de plus en plus avec les progrès de l'âge ; l'auteur
* De Vlrritation, p. 88.— « P. 89.— » Ibid. — ♦ P.90. — »P. 95. —«P. 96 — TV. 96-110.
en indique la progression graduelle^ en indiquant les degrés correspondants de progression dans Tappar^ nerveux , et il termine par ces mots:
a On Yoit que les facultés intellectuelles se dévelop* pent, comme les instinctives, avec le système nervenx; qu'elles résultent de TampUation qui se fait insensiblement, depuis rétat d'embryon jusqu'à celui d'adulte, dans les fonctions de Tencépbale, et des nerfs répandus dans les différentes parties du corps ; enfin qu'elles ne sont autre chose, pour le sens de l'observateur ptiysiologiste, que le phénomène de la transmission de la stimulation dans l'appareil nervoso-encéphalique, consio déré dans certaines circonstances déterminées *. »
Ainsi deux modes d'excitation, et par suite deux modes de réaction ou innervation ' :
l^Sans conscience;
2' Avec conscience.
Mais le mode d'excitation ou d'innervation avec conscience se subdivise lui-même en deux modes inférieurs :
1° Perception simple, c'est-à-dire perception de la cause du phénomène ;
2** Perception accompagnée de plaisir ou de peine *è
Lesquels se subdivisent eux-mêmes en
1° Perception transmise par les sens externes ;
2° Perception transmise par les sens internes';
La perception transmise par les sens externes, c'est ridée même de l'objet qui la cause •.
La perception transmise par les sens internes^ c'est-àdire provenant des viscères intérieurs, est quelque chose de confus, qui ne donne pas d'idées propres, mais qui ne tarde pas à se lier aux idées purement sensitives *.
Les perceptions accompagnées de plaisir ou de peine, et notamment les perceptions provenant des viscères, que Ton peut nommer, à volonté, besoins instinctifs ou appétits*, déterminent les mouvements instinctifs du fœtus et de Fenfant. Le cerveau est d'abord excité par le besoin (perception venant de Fintérieur), puis par la présence de Tobjet propre à satisfaire le besoin (perception venant du dehors) ; le cerveau réagit, et l'acte s'exécute '.
Avec le temps s'établit une association entre le besoin (perception interne), et Tidée de l'objet (perception externe). Que l'idée de l'objet se présente, le cerveau réagit sur les viscères et les provoque, à charge de revanche, jusqu'au moment où l'acte est accompli et le besoin satisfait ^.
Placez-vous maintenant à une époque postérieure, à une époque où l'encéphale a pris plus de développement; supposez les besoins calmés, les perceptions internes nulles; les objets extérieurs demeurent présents, ils continuent d'exciter la matière cérébrale par l'intermédiaire des sens extérieurs. Alors, outre l'excitation qui est l'idée même de chaque objet, il s'en développe une autre :
» p. 208-235. —« Ihid.^ » P. 220. — * P. 237-238.
Le besoin d'observer *.
< L'homme alors^ nous dit Fauteur^ observe en vertu du besoin qu'il en a, ou de la curiosité. C'est alors qu'il analyse ses facultés^ qu'il les compare^ et quil se perçoit lui-même percevant, acte essentiellement inexplicable, et qui seul constitue toutes ses facultés intellectuelles *. »
En effet, quelles sont ces facultés?
L'attention.
a L'attention est le premier degré de la mémoire •. •
Or, la mémoire <k c'est la perception actuelle de la perception antérieure; elle se fonde sur ce qu'on nomme la liaison des idées. Car la perception actuelle ne pourrait rappeler la perception dont la cause n'existe plus, ni celle-ci une troisième, si quelque chose ne rattachait ces perceptions les unes aux autres *. »
L'imagination.
« C'est une mémoire qui reproduit vivement et abondamment les perceptions de manière à ce qu'elles forment des combinaisons nouvelles '. »
Le jugement.
L'homme juge en observant ses propres perceptions : quand il juge du premier coup, ses jugements sont intuitifs ; quand il a besoin du secours de la mémoire et des signes représentatifs d'autres jugements, ses jugements sont déductifs ou par voie de raisonnement «.
Mais on ne peut voir dans tout ceci que la perception
J p. 211-312.- t p. 211.-. • p,213.- * îbid.-^^ Ii.-.*P.212.
DE L'EXISTEy^CE DE L'AME. 47
de soi percevant \ en d'autres termes que la perception de la perception ^.
a La perception est donc le phénomène unique de rintelligence. Ce que nous en savons positivement, c'est : 1" qu'elle se fait dans le cerveau; 2° qu'elle est une excitation de sa substance. Je ne veux pas dire qu'elle est un effet, un résultat de Texcitation de cette substance ; je dis qu'elle est cette excitation même, dans un de ses modes. J'ajoute que Tidée ne peut être autre chose. Les maladies de l'encéphale prouvent tout cela d'une manière invincible ; elles fournissent l'expérience directe qui démontre que les mots sensations^ perceptionSf idées, ne peuvent représenter au physiologiste autre chose que de la matière nerveuse, dans certains modes d'excitation ^. »
C'est ainsi que M. Broussais expédie en quatre pages toute la théorie des facultés intellectuelles.
La théorie des facultés morales ou actives n'est pas plus compliquée, et ne lui donne pas plus d'embarras.
Nous avons vu que les besoins instinctifs ou* appétits ne sont autre chose que des excitations de la matière cérébrale, accompagnées de plaisir ou de peine, et provenant de l'excitation primitive de quelque viscère, transmise par les nerfs internes.
Mais le besoin d'observation, qui est lui-même une ei^citation, et les autres excitations qui viennent à sa suite, sont elles-mêmes accompagnées de plaisir et de peine *.
1 p. 111.— « p. ai2.— » p. 214.—* p. 240.*
Considérées sous ce point de vue et comme des appétences de jouissances intellectuelles^ ces excitations se nomment désirs *.
Ces deux ordres,d'excitation exercent Tun sur l'autre une influence réciproque : « Les viscères^ stimulés par des causes étrangères au cerveau, excitent le cerveau dans les modes instinctifs et intellectuels et il réagit aussitôt sur eux. Le cerveau, stimulé dans le mode intellectuel, excite les autres viscères dans le mode instinctif, et ils réagissent aussitôt sur lui, le tout avec différentes nuances de plaisir ou de douleur *. »
De là double énergie dans Texcitation ; c'est ce qui constitue la passion '.
Ces excitations sont nos mobiles S et nos seuls mo^ biles.
Entre elles, il y a souvent lutte, conflit.
a C'est toujours dans Tencéphale que se passe Pexcltation qui constitue le calcul ou le débat intérieur; chaque idée est successivement reproduite, et celle qui excite la plus profonde émotion dans l'ensemble viscéral est celle qui détermine les actes ^ »
Et plus haut :
« De quelque manière que Ton retourne la question* si on l'approfondit, on arrive toujours à cette alterna-^ tive : ou nous cédons à un besoin instinctif, ou nous obéissons à un besoin intellectuel; et toutes les fois que ce dernier est assez puissant pour nous empêcher de ce*
^ p. 240-241. ~« P. 243.-5 P. 220-224-243.-* P. 2Q6.— « P. 240. .-•I6id.-.7 Ibid,-^* P, 176-215.
der à l'autre, il doit cet avantage à ce qu'il produit, dans les mêmes viscères qu'agite le besoin instinctif, une excitation d'un autre mode que la sienne *. »
Voilà qui est net.
Mais, dans un tel système, qu*est-ce donc que la volonté? qu'est-ce que la liberté ?
Quant à la volonté, l'auteur ne la nie pas précisément * : « La volonté, dit-il, est un mode de l'excitation de l'encéphale, en conséquence des modes dits perceptions et des modes dits émotions; il se caractérise, pour celui qui réprouve, par une perception de conscience, et pour l'observateur étranger, par l'action musculaire '. »
Ce qui veut dire apparemment que la volonté, c'est la conscience de l'acte déterminé par l'excitation prédominante.
A l'égard de la liberté, l'auteur est disposé à la nier : a Ce n'est qu'une formule, nous dit-il *. » Il convient bien à la vérité que nous en avons conscience •; mais il se hâte d'ajouter que ce n'est là qu'une illusion; que les fous complets ont conscience, comme nous, d^une liberté qui n'est qu'une chimère * ; et que, tout bien considéré, nos actes sont prédéterminés par des causes prises soit dans notre propre organisation, soit dans les circonstances au milieu desquelles nous sommes placés \
Doctrine inévitable, le système étant donné.
Il est à peine besoin d'ajouter que M. Broussais ne reconnaît que deux sortes d'idées :
1 p. 246. — « P. 176-215. - » P. 253. -~ * P. 219. — » P. 217. — « ihid. — ' P. 218-219.
iO M. BKOUSSâIS.
Les idées sensibles, c'est-à-dire celles qui nous viennent des objets extérieurs;
Les idées générales ou abstraites^ c'est-à-dire celles que rhomme obtient en désignant sous une appellation commune les attributs de plusieurs objets, ou les circonstances dans lesquelles il a observé ces objets *.
Quant aux idées nécessaires, celles de temps, d'espace^ d'unité, de pluralité^ par exemple, quant aux notions empreintes du sceau de l'uni ver sali té ^ celles du bien^du mal^ du beau^ etc.^ Tauteur les dépouille impitoyablement de ce caractère^ et les classe parmi les idées obtenues par simple voie de généralisation *.
Il est également à peine besoin d'ajouter que tous les phénomènes intellectuels dont il vient d'être question sont rapportés par lui à tétât normal de la matière nerveuse, excitée au degré normal^ et que les désordres dans ces phénomènes dénotent ou l'altération de tout ou partie de l'appareil nerveux, ou la déviation de Tétat d'excitation normal.
« Toutes les facultés intellectuelles^ dit-il, ne peuvent se manifester que dans certaines mesures de Texcitation cérébrale. Au-dessus, cette excitation ne produit que le délire et des actes que nous avons coutume de rapporter aux mouvements instinctifs les plus brutaux* Audessous, les phénomènes intellectuels de Tobservé diminuent d'intensité, cessent de correspondre avec ceux de l'observateur, se perdent dans la démence, ou
se fondent dans les actes les plus simples de rinstinct, ou disparaissent pour ne laisser subsister que ces derniers* C'est ce que les progrès de Tâge amènent insensiblement^ lorsque les maladies ne se produisent pas d'une manière prématurée *. »
Tel est donc, sauf erreur, le système de philosophie que M. Broussais nous propose, et nous propose^ il faut le dire, avec pleine confiance; tel est^ à ses yeux, le bout des choses, le dernier terme de la science^ le mot de la grande énigme.
Or, il faut le dire aussi, lorsqu'il s'agit de soumettre un semblable système à Texamen , notre esprit se trouve, dès l'abord, assailli de tant de difficultés^ et en quelque sorte à tel point écrasé sous Ténormité des cd^ections que l'embarras, pour énoncer ces objections, jc'est de savoir par où commencer ; c'est de conserver surtout le degré de gravité qu'exige l'importance du sujet.
Le moi, c'est le cerveau.
Le cerveau, c'est une masse de matière animale à peu près homogène, ou du moins dont les différences sont sans valeur, quant à l'explication des phénomènes intellectuels.
De même que toute autre matière vivante, la matière cérébrale n'a qu'une propriété; elle est excitable : en d'autres termes elle est contractile : en d'autres termes encore, elle est susceptible de se condenser.
Voilà tout.
Tous les phénomènes de la sensibilité^ de Tinstinct^ de rintelligence ; sont des excitations de la matière cérébrale ; c'est-à-dire des condensations de la même matière ; non point le résultat de l'excitation^ mais Tezcitation même K
En Tain distingue-t-on dès lors entre les excitations venues du dehors ou celles venues du dedans ; entre celles qui sont accompagnées ou celles qui sont dépourvues de la sensation de plaisir ou de peine : o'importe; ce ne sont toujours que des condensations de matière cérébrale^ et rien autre chose.
Cela posé^ comme entre une condensation de matière et une autre condensation^ entre un raccourcissemrat des fibres dont cette matière se compose et un autre raccourcissement^ il ne peut y avoir de diflërence que dans le plus ou le moins^ il s'ensuit, par voie de conséquence rigoureuse, que tous les phénomènes de la sensibilité^ de l'instinct^ de l'intelligence^ identiques en nature^ ne diffèrent qu'en degré.
La douleur que nous cause une piqûre d'épingle;
L'appétit que nous ressentons après être demeurés vingt-quatre heures sans manger;
L'amour de la gloire ;
L'enthousiasme de la vérité;
Le souvenir de la bataille de Pharsale ;
L'idée que nous nous formons du caractère de Tamerlan ;
« p. 214, lig.2,3et4.
La conception fantastique du palais d'Armide;
L'opération par laquelle nous démontrons que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits;
Ainsi de suite ^ jusqu'à l'infini; ce sont là choses entre lesquelles il n'existe aucune différence intrinsèque, choses qui se trouTent être> tout bien examiné, l'augmentatif ou le diminutif Tune de l'autre !
Bien plus^ les contraires sont précisément dans le même cas.
La douleur est une nuance du plaisir^ en plus ou en moins, on ne nous dit pas lequel. L'amour est une va'riété de la haine. Que la faim s'accroisse; qui sait? ce sera peut-être le dégoût qui provient de la satiété^ ou vke versa. L'exaltation de la pitié, c'est la cruauté; ou réciproquement l'exaltation de la cruauté, c'est la pitié; car, du reste, l'auteur n^a pas pris la peine d'exposer la hiérarchie des excitations, et de rapporter les divers phénomènes de la sensibilité, de Tintelligence ou de l'instinct, à une échelle graduée de condensations.
\oilà certainement des propositions bien extraordinaires. Nous doutons qu'il se rencontre un homme non prévenu qui n'en demeure de prime abord quelque peu stupéfait. Comment H. Broussais les établit-il? t
D'une manière fort simple.
Tout phénomène, soit de la sensibilité, soit de l'instinct, soit de rinteUigence, dit-il, se réduit, en dernière analyse, à une simple perception; seulement, lors du plus grand développement de Tencéphale, il y a per-
64 M. BKOUSSAIS.
ceptioo de soi percevant, c'est-à-dire perc^tion de perception.
' Que si nous traduisons ceci du langage de la philoso* phie dans celui de la physiologie^ cela veut dire quil y a condensation de condensation !
Mais quoi, si Tobjet de la perception n'est pas pté^ sent, 8^1 s^agit d'un événement passé depuis deux mille ans^ comment peut- il agir sur la matière cérébrale?
Dans ce cas^ il y a perception actuelle d'une perception antérieure.
C'est-à->dire qu'il y a condensation actuelle de condensation antérieure I
Mais il s'agit d'un être fantastique^ d'un griffon^ d'un centaure, de quelque chose que nous n'avcms jamais vu? ;
Alors c'est la mémoire qui reproduit vivement et abondamment les perceptions de manière qu'elles forment des combinaisons nouvelles. En d'autres termes, c'est la condensation actuelle de plusieurs condensations antérieures qui reproduit ces condensations antérieures de manière qu'elles forment des condensations nouvelles.
Mais s'il s'agit de porter un jugement^ de raisonn^^ de procéder par voie déductive ?
Rien de plus facile.
Voilà d'abord un premier objet qui produit par sa présence une certaine condensation dans la matière cérébrale; en voici un second qui en produit une autre : ces deux objets ont quelque chose de commun. Ce quelque chose de commun produit une troisième ooih
densation ; puis en yient une quatrième qui affirme le point de convenance des deux objets. Celle-là^ d'où provient-elle? nous ne le voyons pas trop. Voulez-vous maintenant raisonner? La condensation actuelle de condensations antérieures, c'est-à-dire la mémoire, est à vos ordres; toutes ces condensations antérieures étant évoquées par elle, vient une nouvelle condensation (celle-ci encore on ne sait trop d'où) qui affirme ou qui nie, ou, pour parler plus exactement, qui est une affirmation ou une négation déduite de toutes les autres !
Si Texplication ne parait pas assez claire, ce n'est pas notre faute. Nous traduisons, du mieux qu'il nous est possible, la philosophie de M. Broussais dans la langue de sa physiologie.
Voulez-vous savoir enfin pourquoi et comment vous agissez ?
Figurez-vous que vous avez un besoin, un appétit, première condensation de Ja matière cérébrale, venant de rintérieur; puis un désir, une appétence de jouissances intellectuelles ; seconde condensation de la matière cérébrale, provenant de cette même matière; puis une crainte, troisième condensation provenant de la mémoire d'un mal antérieurement souffert, c'est-à-dire une condensation produite par une condensation actuelle de condensations antérieures; puis d'autres désirs, d'autres craintes en perspective.
Alors il y a débat dans l'encéphale; il y a calcul dans l'encéphale.
Chose admirable! Le débat lui-même est une excitation, c'est-à-dire une condensation de matière; le Calcul
lui-même est une excitation^ c'est-à-dire une condensation * !
Enfin de toutes ces condensations, c'est la plus forte^ comme de raison, qui a le dernier mot, qui en yient à ses fins.
Mais voici une difficulté qui n'est pas petite.
Pour qu'il y ait mémoire, jugement, raisonnement, ou mieux encore, pour qu'il y ait débat dans Tencépbale, il faut que plusieurs excitations, c'est-à-dire plusieurs condensations de matière cérébrale, y coexistent en présence l'une de l'autre. Or, comment la même matière peut-elle se condenser, dans le même instant, à des degrés divers?
Je mets entre les mains d'un musicien une corde tendue sur un violon, et je lui dis : <c Pincez cette corde à deux pouces du manche, elle vibrera dix fois par minute; à quatre pouces, elle vibrera vingt fois; à six pouces, elle vibrera trente fois. » Voilà qui va le mieux du monde; puis j'ajoute : a Pincez cette corde, en même temps, à deux, à quatre et à six pouces du manche, elle vibrera dix, vingt, et trente fois par minute.» Le musicien, s'il est poli, gardera son sérieux; mais il sourira intérieurement de ma méprise.
Que la matière cérébrale soit susceptible de se condenser successivement à des degrés différents, cela se peut; mais que la même et identique matière, dans la même et identique minute, se condense tout à la fois à dix, à vingt, et à trente degrés; que les fibres dont celte
' p. 246, lig. 21, 22;
matière se compose puissent occuper simultanément plusei moins d'espace^ c'est une contradiction évidente et une claire impossibilité.
Cette difficulté n'est pas la seule, tant s'en faut.
La perception est une excitation de la substance céré^ brale^ c'est-à-dire une condensation de la matière renfermée dans l'encéphale : ce n'en est pas l'effet, le résultat, la conséquence; non^ c^est cette excitation même ^
Se peut-il bien ?
Mais pourtant un certain arrangement des molécules de la matière cérébrale est un fait; l'idée d'un arbre, la douleur d'un coup de lancette est un autre fait; supposez qu'ils ne viennent pas l'un sans l'autre, toujours sont-ils deux et distincts.«ûuoi ? Yoilà un fait qui est luimême, et qui est en même temps un autre fait? quoi ! une chose peut être tout ensemble, et elle-même, et une autre cbose?
Nous ne croyons pas qu'il existe, dans aucune religion positive, aucun dogme devant lequel il soit de moitié si difficile d'humilier sa raison.
Le mot, c'est ce qui sent. Ce qui sent, c'est le cerveau ; donc le cerveau, c'est le moi.
Doucement.
Qu'est-ce que le cerveau?
Une masse de matière composée de molécules à peu près homogènes, rangées côte à côte l'une de l'autre et renfermées dans la même boite osseuse.
Or^ qu'est-ce qui sent là dedans ?
Serait-ce par hasard chaque molécule cérébrale?
Dès lors il doit y avoir^ à chaque occasion de sensih lion, autant de sensations distinctes^ et par conséquent autant de mm (nous sommes forcés de mettre ce mot au pluriel^ c*est la première fois que cela lui arriTe)qae de molécules cérébrales.
Hais que disons-nous? La matière cérébrale n'est point une substance simple ; chaque molécule de cette matière est elle-même un agrégat d'autres molécules non plus identiques, mais diverses. Chacune de ces dernières molécules enfin est à son tour un agrégat, cir elle est divisible, divisible à Tinflûi; donc elle est on composé de parties.
Encore un coup, qu'est-ce qui sent ?
Est-ce chaque partie de molécule?
Alors, à chaque occasion de sensation, il doit y avoir dans chaque crâne un nombre infini de mots.
Voulez-vous maintenant (c'est au lecteur que nous nous adressons) sortir de là, et soutenir que c'est reo** semble des parties qui constituent chaque molécule indécomposable, ou bien l'ensemble de ces molécules indécomposables qui constituent chaque molécule cérébrale, ou bien enfin l'ensemble de ces dernîkres molécules, c'est-à-dire, en un mot, le cerveau qui Mil, et qui est le mot f
Alors prenez garde à vous.
Nous allons invoquer contre vous un auteur dont M. Broussais ne déclinera point l'autorité, à savoir, M. Broussais lui-même. Nous allons réunir, dans tous les écrits que M. Broussais a publiés depuis quinze ans,
DE L'EXIîiTKNCfi DE L'AME. 59
tootofi tas 4fiittiètes de toutes les sortes dont il accable tes philosophes qu'il désigne sous le nom d'ontologislés> a'est-à'dire qui oomiriettent la faute d'ériger en iifês, en €fUités distinctes^ des ternies abstraits, des formules, des expressions génériques. Sachez4e bien, en effet; il n'y a pas plus, in rerum naluru^ de çeryeau, de oiaiière cérébrale, de matière nerveuse, d'appareil nerveux, à titre d'entité, que de fièvre putride, de règm animal ou de peuple français. Le peuple français, ce spat les hommes, les individus nés en France, en Mutf que considérés et classés sous une appellation collée* tive, par la qualité qui leur est commune; la matière cérébrale, le cerveau, ce sont des molécules juxtaposées dans un certain ordre, et qu'on réunit, pour la facilité du langage, sous une dénomination générique, en les envisageant d'après leurs rapports de nature et de po^ sition*
Il n'y a» dans l'encéphale, d'entiti réelle que la molécule, ou plutôt que les éléments intégrants de la molécole.
Cette contradiction entre Yunité nécessaire de la sensation ou de tout autre fait de conscience quelconr 4|ue, et la complexité nécessaire de tout élément matériel quelconque, cette impossibilité d'attribuer ce qui est rimple par essence à ce qui est multiple par essence, a déjà été pressée avec beaucoup de vigueur, contre M. Broussais, dans le journal intitulé le Globe ^
Oomment M. Broussais y a-t-il répondu? En disant avec un peu d'indignation : a mais le moi est un fait
i Tomo VI, numérofi 74 et 83.
inexplicable; mais je ne prétends pas expliquer le moi^j ÀYec sa permission^ expliquer le moi, c'est précisément ce qu'il prétend. Il prétend nous apprendre quelle est cette chose qui sent^ qui pense, qui Tout, elc Aussi ajoute-t-il deux lignes plus bas ique le moi eU m phénomène d'innervation *, ce qui Teut dire^ aeiqo toutes les règles du langage^ et en donnant aux mois le sens que M. Broussais leur attribue à chaque pagOi que le mot c'est le centre cérébral pris en tani quimmvanty c'est-à-dire réagissant après y avoir été prÔToqné. Et^ quelques pages plus loin^ il tonne contre ceux qui peuvent douter que ce soit la substance nerreuse ceiH traie qui pense '.
Puis donc que^ dans l'opinion de H. Broussais^ c'est bien le cerveau, le cerveau excité dans un certain mode, qui sent et qui est le moiy nous sommes en droit de persister dans notre question : qu'entendes-vons par le cerveau, le centre cérébral^ la substance nerveuse centrale, n'importe le nom? Qu'est-ce qui sent!
Qu'est-ce qui est le moi? Est-ce chaque molécule cérébrale ou une seule, et alors laquelle, ou enfin toutes ensemble?
Qu'il veuille bien remarquer que nous ne demandons pas comment sent ce qui sent, comment pense ce qui pense; mais de ces diverses choses, laquelle sent^ faquelle pense.
Et il ne servirait de rien d'invoquer des analogues sans analogie réelle, de dire^ par exemple : pourqilbi le
1 Réponse aux critiques, p. 17. — sjfrtd., p. 18. — ^ Ibid,, p. 49.
DE L'EXISTENCE DE L'AME. til
cerveau, qui est un ensemble de molécules, ne sentiraitil pas> puisque Festomac, qui est un ensemble de midécules^ digère ; puisque le poumon, qui est un ensemble de molécules^ respire? d'insinuer^ comme le fait Fau* teur, répondant à une observation de M. Massias^ que la matière, en changeant de formes^ par de nouvelles eamlmiaisons^ acquiert de nouvelles propriétés^ exécute des phénomènes nouveaux ^ La respiration, la digestioti sont des phénomènes qui se décomposent^ tout bien examiné^ dans une série de déplacements successifs ou dans une multitude de mouvements simultanés d'éléments matériels ^ dans une foule d'actes isolés^ chacun desquels chaque atome exécute pour son compte. Point de difficulté de rapporter ce phénomène complexe à quelque chose de complexe.
La respiration^ la digestion sont des dénominations collectives de faits^ comme le poumon et Testomac sont des dénominations collectives d'atomes.
Mais la sensation^ mais le sentir, c'est un fait simple, indivisible, indécomposable, unique, sans parties. On ne peut pas en attribuer un dixième à telle molécule, ni un vingtième à telle autre.
Ou tout élément matériel sent toute la sensation, ou il n'en sent absolument rien.
Ou chaque élément dont l'ensemble se compose est le si^e de toute la sensation, ou l'ensemble ne l'est pas non plus, et alors le ientir serait le fait de quelque autre chose.
* Réponse aux critiques , p. 46.
Que M. Broussais choisisse donc.
Qu'il dédâre solennellement qu'à chaque occasion de sensation^ il y a dans chaque crâne un nomte^^e infini de mois; ou bien, que ce qui ne se rencontre dans au« cune des parties peut néanmoins se rencontrer dans le tout; c'est-à-dire que le tout se compose d'autre chose que de ses parties; ou bien enûn ^ju'il est légitime «t philosophique d'ériger en entitéSy en étre$ rieli, des notions coUectiTes^ de pures abstracticms.
Nous concevons que Talternative soit embarrassante, mais ce n'est pas notre faute^ si nous ne voyons pas un quatrième parti à prendre*
Poursuivons.
L'homme observe ^
L'homme prête attention *.
L'homme compare *,
L'homme juge, il raisonne^.
L'homme invente des dénominations générales^ des signes qui lui représentait les attributs des objets % etc.
L'homme enûn agit; il dirige ses membres ; il exerce ses muscles; il atteint les objets; il les pose; il les déplace; il les combine *, etc.
Toutes ces expressions impliquent de la part de l'homme spontanéité, activité propre^ faculté de pren«dre l'initiative en quelque chose^ de susciter à l'adstence soit des faits, soit des idées^ dont Tunique point de départ est dans la volonté^ et qui n'ont point d'antécédent nécessaire.
1 p. 211.— «p. 213.— «p. 158.--*P.212.— «P.Wl.— SP.M-
100 eipassim.
Or^ rbomme, en tant qu'obseryant^ en tant qu'attentif, eolant que jugeant^ raisonnant^ agissant^ c'est un cer- Teau» BOUS dit-on; c'est un peu de matière médullaire.
Mais la matière est inerte.
La matière est chose qui ne se meut que quand on kt meut, qui; mise en mouvement, ne s'arrête que quand on l'arrête; chose dépourvue de toute spontaiiéité« de toute activité propre^ chose passive par essence^ irrévocablement^ incommutablement passive*
Cela étant, condensée ou non, la matière ne peut que subir l'impulsion, puis ensuite la transmettre, c'est-à-dire la laisser passer, ou la réfléchir, c'est-à-dire ne pas la laisser passer. D'elle-même elle n'engendrera rien à nouveau. Cérébrale ou non, la matière ne peut assumer le rôle ni d'auteur, ni de moteur. Ne lui imputez quoi que ce puisse être. C'est un milieu qu'autre chose traverse; c'est un agrégat qu'autre chose dérange. Que ce qui est inerte en soi passe à l'action, cela est non-sealement incompréhensible, mais contradictoire.
Cette observation qui se tire de l'inertie de la matière ne sera point nouvelle pour M. Broussais. Elle lui a été faite par M. Massias ^ et par M. Virey *.
Au premier, M. Broussais a répondu, avec quelque réserve, que toutes les propriétés d^Ia matière ne nous sont pas connues'; au second, il a répliqué plus rudement : « Vous n'en savez rien \ »
Cela est bientôt dit; mais il faut pourtant que, sur ce point capital, H. Broussais prenne imparti. S'il admet
• Observaiiont, p. 21.— « Examen, p. 6.— • Réponse aux critiques, p. 66 — * Iftid., p. 112.
rinertie de la matière, son système tombe : s*îl admet que la matière soit active par elle-même, il va avoir sur les bras non-seulement ses adversaires naturels, mais toutes les classes de savants. Ce ne sont pas seulement, en effet, les métaphysiciens qui argumentent de rinertie de la matière; ce sont les physiciens, ce sont les descripteurs de faits sensibles, ce sont les observateurs au doigt et à Toeil. La proposition se trouve en tête de tous les éléments de physique. Toutes les démonstrations de la mécanique reposent sur cette donnée.
Mais quoi, dit M. Broussais, les corps gravitent, les molécules s'attirent et se repoussent; le calorique, rélectricité sont-ils jamais en repos*! Pourquoi la matière vivante ne se condenserait-elle pas d'elle-même, et par sa propre vertu?
M. Broussais n'ignore pas la réponse que lui ferait un physicien intelligent, et maitre de sa pensée.
Pures métaphores , en effet, que tout cela; idiome de convention. Obligez ceux qui s'en servent à poser clairement leurs idées, à donner à leur langage la rigueur scientifique; serrez-les de près; inlerrogez-tes comme il faut. Tout de suite, ils vont vous parler de forces, de forces étrangères à la matière, de forces extérieures aux molécules, et qui les poussent ou les éloignent.
Les molécules sont inertes, les forces seules sont actives.
Mais c'est là que M. Broussais les attend, et nous at-
» ibid., p. m.
tend, sans doute, nous-même. Des forces : qu'est-ce que cela? Des forces, ce sont des abstractions, ce sont des formules. Qui dit force, dit signe dune perception reçue. Dire qu'un corps est poussé par une force, c'est dire, en d'autres termes, que ce corps a exécuté tel mouvement, et rien de plus*. D'où il suivrait, puisque ce n'est point quelque chose placé en dehors de la matière qui la meut, que non-seulement le mouvement en général peut être regardé comme essentiel à la matière en général, mais que chaque mouvement précis et déterminé peut être regardé comme essentiel à chaque partie de la matière qui l'exécute.
Point de milieu, en effet : ou le mouvement est communiqué au corps par quelque chose qui n'est pas lui, et qui lui est extérieur, ou le mouvement a son principe dans le corps lui-même, et lui est essentiel, comme la solidité, l'étendue ou la figure.
Or, à cette dernière proposition nous entrevoyons des objections sans nombre : mais Id plus saillante, car il faut se borner, c'est que bien comprise, et poussée à ses conséquences légitimes, elle ferait disparaître complètement le rapport de cause et d'effet.
Le démontrer n'est pas difficile.
Sur quoi se fonde le rapport de cause et d'effet?
Sur la nécessité où nous sommes, sur la nécessité, du moins, où nous croyons être, chaque fois que quelque chose arrive, d'en demander compte à quelque aulre chose.
1 Préface, p. xxt.
Un événement survient devant moi, là, sous mes yeux.
A rinslant, j'attribue, je ne puis pas ne pas attribuer cet événement à quelque chose qui n'est pas l'événement lui-même, et qui a eu puissance de le produire. Si cet événement a lieu dans l'ordre matériel, c'est-àdire s'il se résout, en dernière analyse, dans le déplacement de quelque corps, je demande, je ne puis pas ne pas demander : qu'est-ce qui a déplacé ce corps? et si Ton me répond : c'est tel autre corps, je renouvelle, je ne puis pas ne pas renouveler ma question par rapport à celui-là, et ainsi à l'infini, tant qu'on ne m'indiquera pour caust que Pintervention de quelque chose de matériel**
On le voit donc; l'invincible, l'indestructible idée de l'inertie de la matière se trouve invinciblement, indestructiblement impliquée dans la recherche même d'une cause à tout déplacement matériel, d'une cause étrangère, extérieure au corps qui a été déplacé.
Que j'admette, en revanche, le mouvement qui a eu heu comme essentiel à ce corps; que je l'admette une seule fois, et pour un seul corps; alors ce mouvement n'étant plus Yeffet de rien, il n'y a plus de cause à lui
> Il est à peine besoin de faire obseryer que, dans le langage ordinaire, on ne s'exprime pas avec une précision aussi rigoureuse ; on dit quelquefois qu'un éyénemeût est la cawte d'un autre, bien que l'éTénement soit la mamfeitation de la caMSf , et non pas la cause même ; on dit également qu'un être matériel est la cause de tel événement, bien que ce ne soit pas l'être matériel lui-même qui soit la cause, bien qu'il ne soit que Vinstrument de la cause; et ainsi de suite.
eiiêreAier. Or, si cela peut être vrai de tel corps, pourquoi pas de tel autre; pourquoi pas de tous?
C'est la grande maxime du grand Newton que, quand on a trouvé pour un certain ordre de phénomènes une exi^ication bonne et valable, il serait absurde et antiphilosophique d^en admettre une seconde dont on n'a pas besoin. Si la matière cérébrale, si la matière vivante doit être réputée se condenser d'elle-même et par $a propre f>ertu, toute autre portion quelconque de matière, qui se meut dans une sens quelconque, peut et par conséquent doit être réputée se mouvoir en ce sens, d'elle-même et par sa propre vertu.
Joignez à cette théorie celle qui réduit tous les êtres possibles à des corps^ et partant tous les événements possibles à des mouvements, et rien ne devient plus simple que Texplication de toutes choses.
Plus de cause, plus d^effet.
De même que chaque être est ce qu'il est, par cette seule et unique raison qu^il est tel, chaque être fait ce qu'il fait par cette seule et unique raison qu'il le fait. Tel corps se meut, c'est que le mouvement lui est essentiel; tel autre demeure en repos, c'est que le repos est selon sa nature; un troisième passe du repos au mouvement, il est ainsi fait; un quatrième du mouvement au repos, c'est sa propriété. La même réponse suffit à tout ; il ne reste plus rien à scruter, ni à éclaircir.
Alors adieu toutes les sciences, y compris la physiologie et la médecine ; car les sciences ne sont autre chose que la tentative de remonter d'un fait à un autre.
de lesenchaîDer^ de les expliquer les uns par les autres. Plus de science si tout enchaînement n'est qu'un mensonge, et s'il n'y a lieu à aucune explication^ sauf l'unique explication^ cela est parce que cela est.
Nous concevons bien que le bon sens de H. Broussais se refuse à cette conséquence; mais nous ne voyons pas comment sa logique y peut échapper.
Que siy pour sauver le principe de causalité, et avec lui tout ce qui se fonde sur un tel principe^ M. Broussais consent à ne pas attribuer le mouvement à la matière^ s'il consent à regarder^ avec tous les ignorants et tous les savants, la matière comme inerte, c'est-à-dire comme ne pouvant être mue que par quelque chose d'étranger à elle^ alors renaît notre objection.
Si la matière est inerte, si elle est purement pa^sive^ l'homme, qui n'est que matière, doit être, à son tour, purement passif.
Alors comment peut-il passer à l'activité? Qui perçoit est actif, dit notre auteur ^ Sans doute ; et c'est là précisément ce qui nous semble impossible si l'homme est tout matière, et si toute matière est inerte.
M. Broussais veut que l'homme soit en quelque sorte une harpe éolienne que le vent qui souffle fait résonner en passant; il veut que toute détermination humaine soit un ressort dont l'excitation extérieure presse la détente;il veutque toutes nos actions soient nécessaires, c'est-à-dire que nous ne soyons pas libres; il veut que nous n'ayons d'idées que celles qui poussent dans notre
' Répons*» aux critiques, p. 84.
tête comme des champignons dans un champ; et puis^ il veut en même temps que nous soyons actifs; il veut que nous soyons auteurs d^me foule de faits et de combinaisons diverses.
Réellement cela ne se peut. Il y a là contradiction dans les idées et dans les termes. Qui dit actif dii libre, et réciproquement. Celui qui fait une chose parce qu'il est forcé de la faire n'est pas actif, mais passif. Pourquoi? Parce qu'il n'est pas libre. Celui qui fait une chose de son propre mouvement, celui-là seul est actif; pourquoi? Parce qu'il est libre.
Mais pourquoi M. Broussais ne yeut-il pas que f homme soit libre?
Vous croiriez peut-être que c'est parce que, à ses yeux, rhomme n'est que matière, et que Pidée d'inertie, de passivité, est incompatible avec celle de liberté; qu'inconséquent sur d'autres points, il est conséquent sur celui-là?
Vous n'y êtes pas. L'homme n'est point libre parce que, s'il a une attaque d'asthme, il ne peut pas parler^ parce que s'il a grande envie de dormir, il ne peut pas se tenir éveillé * ; c'est-à-dire qu'il n'est pas libre parce que sa puissance d'agir a des limites, parce qu'il ne pourrait pas, à volonté, avoir cent pieds de haut, ou prendre la lune entre ses dents.
Qui ne voit que M. Broussais confond ici, et certes, de la part d'un philosophe , la confusion a de quoi surprendre , qu'il confond , disons-nous , la puis-
70 M. BKUUSSAIS.
sance de rboiume avec le libre arbitre de l'hommet
Pour que le libre arbitre s'exerce^ un degré quelconque de puissance est nécessaire^ sans doute. Qui ne pourrait ni agir, ni parler^ ni penser^ ni vouloir^ ne serait point libre. Hais sitôt que l'homme peut quelque chose, si peu que ce soit, ne fût-ce que remuer le bout du doigty ou penser seulement et se décider à le remuer, disposant de ce chétif pouvoir proprio motu, par cboix^ de propos délibéré, il est aussi libre que le Tout- Puissant lui-même.
Le libre arbitre, sitôt qu'il existe^ existe plein et entier^ et ne comporte pas de degrés.
Hais quoi, reprend H. Broussais^ l'homme n'est pas libre^ bien qu'il ait très-nettement conscience de sa liberté S attendu qu'un fou en a aussi conscience et que pourtant il n'est pas libre.
Ainsi un arbre est devant mes yeux ; je le vois et le reconnais pour tel : un fou est à côté de moi; il voit l'arbre et le reconnaît pour tel; donc il n'y a. pas d'arbre.
Nous en demandons pardon à notre auteur^ mais il y a cent occasions où un fou est tout aussi libre qu'un homme sensé; nous ne voulons pas dire par là que, s'il est enchaîné, il soit maître de faire tout ce qu'est maître de faire un homme qui n'est pas enchaîné; nous voulons dire qu'il y a cent octasions où, dans les limites de la puissance qui lui estlaissée^ il a le choix, et l'exerce effectivement entre plusieurs partis; où ce dont il a conscience correspond à la réaUté« Que s'il est d'autres
occasions où le fou se figure être libre, et où^ dominé par quelque idée fixe, il a cessé de Têtre^ n'y a-t-il pas des occasions aussi où, dominé par une autre idée fixe, il sMmagine être au bord d'un précipice, où il croit voir un fantôme, lequel cependant n'est pas devant lui?
Pourquoi son illusion tirerait-elle plutôt à conséquence, contre la perception de Thomme en son bon sens, jdans le premier cas que dans le second?
D'ailleurs, si rhqmnie n'est pas libre, si toutes nos idées, toutes nos résolutions, tous nos actes sont nécessaires, si Taveugle fatalité nous pousse devant elle , aveugles que nous sommes nous-mêmes, si nous traçons les yeux bandés ou fascinés, un sillon dont il est impossible de s'écarter, en bonne foi, de quoi parlonsnous? Pourquoi parlons-nous? Qu'y a-t-il de vrai ou de faux? Qu'importe Fillusion ou la réalité? Quelle diflérence entre le sage et l'insensé?
Un savant publie un gros volume.
C'est, direz-vous, pour éclairer les hommes; c'est afin d'attaquer des erreurs funestes; c'est afin de confondre ses adversaires. Gens à vue courte, si vous regardiez dans son cerveau, vous ne parleriez pas comme vous faites. Vous reconnaîtriez bien là comme quoi il ne lui a pas été possible de faire autrement que de mettre au jour, en mai 4828, un in-8o de 591 pages, plus un erratum de douze lignes, le tout broché en vert et contenant maintes choses sujettes à plus d'une objection.
Un élève de H. Broussais entre dans l'hôpital confié
à ses soins. Il y trouve un homme atteint de gastroentérite ; il ordonne l'application de cinquante sangsues à l'épigastre.
Vous allez vous figurer que c'est en raison de l'état même du malade.
Point du tout. C'est parce que lui, médecin, à ce spectacle, s'est trouvé la matière cérébrale excitée à dix degrés; qu'elle l'eût été à quinze, il aurait ordonné rémétique.
Du reste, arrive ce qui peut.
A la vérité, dans sa réponse à M. Virey *, M. Broussais revient plus ou moins sur ce qu'il a énoncé dans son livre, en termes très-positifs et très-catégoriques «. Il soutient que M. Virey lui fait tenir contre la liberté un langage plus explicite que celui qu'il a tenu réellement. Cela est pourtant difficile. Quoi de plus clair, par exemple, que ces plirases :
« La liberté n'est qu'une formule \ »
« Nos habitudes de penser, qui dépendent elles-mêmes ou de l'organisation de notre cerveau, ou de la prédominance d'action que le hasard nous a forcés de donner à telle ou telle région de cet organe, ou si Ton veut, à tel ou tel mode d'excitation de ses fibres, sont les causes qui déterminent nos actions, et par conséquent, nos pensées''.»
« La faiblesse du cerveau, son développement imparfait dans la partie qui exécute les opérations intellectuelles, l'habitude contractée de bonne heure d'obéir
1 Réponse aux critiques, p. ,261, 127- « P. -217, 218. — « P. 219. — *P. 218.
aux impulsions viscérales ou de leur résister, pour agir d'après notre intelligence, décident à notre insu, de toutes nos actions, lors même que nous croyons Jouir de la plus complète liberté *. »
Quoi qu'il en soit, M. Broussais déclare, dans la réponse qui vient d'êlre indiquée, que sa pensée n'est pas si arrêtée qu'elle en a l'air; qu'il veut simplement constater des faits^; qu'il a voulu déterminer à quelles conditions l'homme est libre ', qu'il a seulement demandé que les médecins fussent entendus comme les lénu)ins les plus compétents dans la cause de la liberté *.
A la bonne heure; mais reste alors, pour lui, à se tirer, s'il peut, de cet inexorable dilemme :
Ou l'homme est libre, ou il ne l'est pas.
Ou l'homme est le maître, dartë la mesure des forces dont il dispose, de vouloir ou de ne pas vouloir, de faire ou de ne faire pas ; le principe de sa détermination est en lui-même, et, dans ce cas, il est nécessairement autre chose qu'un peu de matière excitée par des circonstances indépendantes et extérieures.
Ou l'homme, libre en apparence, estpas5t/en réalité; pensées, volontés, actions, tout est chez lui nécessaire, inévitable, prédéterminé par quelque chose qui n'est pas lui; et, dans ce cas, reviennent toutes les bizarreries que nous venons de signaler : sans compter que cette opinion sape toute moralité dans sa base. Un système, en effet (un système, disons-nous, nous ne parlons pas des hommes qui peuvent être inconséquents
' Réponse aux critiques, p. 218.— 'P. I"i6. -- s P. 1-27. — ♦ Ihid.
74 M. BUOUSSAIS.
tant que bon leur semble)^ un système qui dénie à rhomme toute liberté, ne pouvant être admis ensuite à nous parler ni de vice ni de vertu, ni de bien ni de mal, ni de juste ni d'injuste; des actions qu'on n'a pas pu né pas faire étant, par leur propre nature, affranchies de toute responsabilité, et ne pouvant être raisonnablement imputées ni à tort ni à mérite.
Bornokis là nos réflexions sur le système de M. Broussais.
Si nous voulions épuiser toutes celles qu'un tel système nous suggérerait, il faudrait, de notre côté, composer un gros volume, et en vérité, ce serait œuvre superflue.
Il est bien présumable, en effet, quel que soit, sous d'autres rapports, le rare mérite de l'auteur, qu'il n*est point destiné à devenir le Copernic du monde moral. Son système ne court pas la chance de détrôner, moins encore de supplanter la bonne, vieille et universelle croyance dans l'existence de Tâme. Pour persuader à l'homme que ce qu'il appelle moi n'est qu'une formule, une manière de parler, que son propre corps ne lui appartient pas, à lui, et qu'il appartient, lut, à soi) propre corps, il faudrait, selon toute apparence, s'y prendre d'autre sorte.
Hais, réduit à succomber dans la lutte avec cette portion de ses adversaires qui se compose du gros du public, du vulgaire, du genre humain, H. Broussais aura-t-il, du moins, meilleur marché des philosophes qui soutiennent l'existence de l'âme par des arguments? Ne pouvant se flatter d'en triompher en défi-
iiiiiv«) ai deids faire passer sous le joug de ses théories, aura-t-ii^ du moins^ sur eux l'avantage de les réduire au sUenee? Sa polémique est-elle plus solide que sa dogmatique?
Le lecteur en va juger; c'est la dernière portion de notre tftche«
En adoptant la distinction entre Tâme et le corps^eki professant Texistence réelle, substantielle^ du mot bumain> les philosophes spiritualistes se fondent^ après tout^ sur les mêmes motifs que le vulgaire; savoir^ le témoignage de la conscience qui dépose impérieusement de cette distinction. L'impossibilité de récuser un ki témoignage sans s'exposer à tomber^ du même coup^ dans un scepticisme absolu^ puisque le témoignage de la conscience est pour nous le principe de toute connaissanc^yet le fondement de toute certitude ; l'impossibîiité non moins manifeste d'imputer au même être des attributs opposés et qui s'excluent mutuellement; l'unité, d'une part; de l'autre, la divisibilité; la simpli« cité et la multi[Jicité, l'activité et Tinertie, l'identité constante et le renouvellement perpétuel; ainsi de suite. La seule différence, c'est que les philosophes se piquent de croire à bon escient, tandis que le vulgaire se contente de la foi du charbonnier; c'est qu'ils déclarent, après mûr examen, légitimes et inattaquables ces mêmes motifs de croire auxquels le vulgaire, dans son incurie, s'abandonne et se laisse aller. Ainsi faisant, le possessoite est de leur côté, sans doute; mais en revanche, puisqu'ils se font fort d'en appeler à la raison, ils sont tenu8> le cas échéant, de résoudre les difficultés
qu'on leur allègue, de repousser les objections qu'on leur impose.
Celles dont se prévaut contre eux M. Broussais sont de deux sortes :
Les unes, il les emprunte aux matérialistes de tous les temps; celles-là sont bien vieilles, bien usées. Il n'est si mince écolier^ ayant fait son année de philosophie à rissue de ses humanités^ qui n'en ait eu cent et cent fois les oreilles rebattues. Nous en dirons aussi fort peu de chose.
Les autres lui appartiennent en propre.
Celles-ci^ quelque jugement que Ton en porte, ont certainement plus de valeur; ce sont elles surtout que nous nous attacherons à mettre en lumière.
Toutes reposent également, en dernière analyse^ sur les rapports intimes qui unissent dans l'homme le physique au moral; toutes ont également pour base Tinfluence qu'exerce l'appareil nerveux sur les diverses manifestations de l'intelligence. C'est la donnée fondamentale, c'est le thème obligé de toute doctrine matérialiste ; mais s'il est vrai de dire qu'en ceci, non plus, M. Broussais n'a pas le mérite de l'invention, si l'on n'avait pas attendu jusqu'à lui pour s'aviser qu'un enfant montre moins d'intelligence qu'un homme fait, qu'un apoplectique perd en toutou en partie la sensibilité, et qu'en s'enivrant on s'expose à perdre momentanément la raison^ on va voir^ d'un autre côté^ qu'il a su présenter ce genre d'observations sous une face nouvelle, en les rattachant^ avec plus ou moins de bonheur, à de grands principes, à d'importantes vérités.
Au premier rang parmi les objections d'emprunt figure celle-ci :
Si Ton admet Texistence simultanée de l'âme et du corps, il faut admettre l'action de l'âme sur le corps; or cette aeUon est incompréhensible ; on ne peut concevoir comment un être spirituel agirait sur un être matériel.
Cette ob}ection^ nous le répétons^ est de celles qui se trourent partout; mais quelque part que nous Tayons lue, elle nous a toujours paru, nous devons l'avouer^ d'une grande frivolité.
Je veux lever mon bras, mon bras se lève. Voilà un exemple de cette action de l'âme (admettant que Vtme existe) sur le corps. Vous me demandez comment nKm âme a pu agir sur les muscles de mon épaule ; je tf en sais rien ; j'éprouve seulement que cela est arrivé; et la chose me parait parfaitement simple. Voilà toute ma réponse.
Hais souffrez à votre tour une petite question.
Vœlà une bille qui choque une autre bille ; la seconde passe du repos au mouvement. Comment cela s'est-il opéré 1 Comment le mouvement de la première bille s'est-il communiqué à la seconde?
Je n'en sais rien, me répondrez-vous. Je vois simplement que cela arrive, et la chose me paraît toute simple.
L'action de l'être spirituel sur l'être matériel est inex-
' De l'Irritation et de la Folie, p. 178; Réponse aux critiques, p. 12, 30,34,39,4e.
plicablé; nous en convenons volontiers; Taetion de Fétre matériel sur Têtre matériel Test tout autant, ni plus ni moins. A nier pour cela l'existence de la matière^ serions-nous les bienvenus ?
Quand on voudrait à toute force réduire la première de ces deux actions à la seconde» oti plutôt quand on travestirait, bon gré mal gré^ la première de ces deux actions dans la seconde^ quand on nous redirait cent et cent fois que la volonté, c'est de la matière cérébrale en mouvement» laquelle communique ce mouvement à certains nerfs, en quoi serions-nous plus avancés 1
Ce serait obscurum per obscurius,
La vérité peut-être en ceci» c'est que» ni dans Vnn ni dans Vautre cas, il n'y a d'explication à fournir» précisément parce que, ni dans l'un ni dans l'autre cas» il n'y a d'explication à demander. Expliquer un fait n'étant autre chose» en dernière analyse» que dériver ce fait d'un autre fait» à moins que la diaine des explications ne s'arrête nulle part» elle doit aboutir... à quoi? à des faits simples» primitifs, irréductibles, à des faits qui ne comportent ni ne requièrent d'explicationi De cette nature sont, selon toute apparence» les deux ordres de faits dont il est ici question» à savoir:
L'action de l'âme sur le corps ;
L'action du corps sur le corps» c'est-à-dire la commu^ nicaUon du mouvement» l'impulsion.
Ce n'est point à l'étourdia ni par pure habitude que le genre humain trouve ces faits tout simples, et ne s'inquiète ni du comment ni du pourquoi; c^est parce
que simples ils sont en effets et partant qu'à leur égards il n'y a lieu ni à pourquoi ni à comment.
Une autre objection, d'emprunt également, est celle-ci :
Parce que Tbomme est doué d'intelligence, vous lui attribuez une âmç; mais tous les animaux sont plus ou moins intelligents ; quelques-uns même le sont à un haut degré; faut-il aussi leur attribuer une âme*?
Et vraiment oui^ il le faut. Le mot même animal* dit, de reste, que c'est là l'opinion commune. Descartes, à la Térité, l'a contesté, et a prétendu réduire les animaux à la condition de pures macbines; mais ce n'est pas sur ce point que Descartes fait école de nos jours. Oui, cbez l'animal comme chez l'bomme, ce qui sent, ce qui comprend, ce qui choisit, ce qui aime, etc., est autre cbose que le corps, autre chose que le cerveau ou l'appareil nerveux; oui, chez l'animal comme chez l'homme, les faits intellectuels, les faits sensibles , les mouvements spontanés se refusent à procéder de la matière.
Maintenant qu'est-ce que l'âme des bêtes?.
DifTère-t-elle de Tâme humaine en nature ou simplement en degré ? A-t-elle la même vocation ? Estelle immortelle comme la nôtre, ou périssable et passagère ?
Ce sont là des points très-obscurs, et sur lesquels il convient de ne s'aventurer qu'avec une extrên»e réserve.
» De l'Irritation et de la Folie , p. 128, 175, 176. — * Anima, âme.
Autant qu'il est permis d'en juger, la ligne, la grande ligne de démarcation entre Tâme des bêtes et celle de l'homme, c'est la puissance dont est douée celleci de sortir en quelque sorte de soi, d'échapper^, par un acte de volonté, aux mobiles qui Tassiégent de toutes parts, de se constituer spectatrice désintéressée des autres êtres, des événements, et d'elle-même ; de demander à chaque chose compte de ce qu'elle est. En fait d'idées, l'homme se pose la question du vrai et du faux; en fait d'actions, l'homme se pose la question du bien et du mal. Rien ne semble indiquer, dans aucun animal, cette double, cette haute^ cette incomparable faculté.
Viser à un certain but, discerner les moyens de l'atteindre, c'est ce que font tous les animaux, quelquesuns même avec une sagacité remarquable. Où est celui qui médite? où est celui qui se soucie de connaître pour connaître?
Ce sont des créatures intelligentes; ce ne sont i)oint des créatures raisonnables.
Plusieurs animaux, ainsi que le remarqué M. Broussais, sont susceptibles d'afreclion\ d'une affection même qui peut aller jusqu'au dévouement. Mais de se demander si cette afTeclion est bien ou mal placée, de la considérer comme un devoir au lieu de s'y laisser entraîner, d'examiner si les actes dans lesquels celte affection se manifeste sont bons ou mauvais, justes ou injustes, légitimes ou illégitimes, cela les dépasse.
^ Réponse aux oritiques. p. 6i*.
Ce sont des créatures sensibles ; ce ne sont point des créatures morales.
Voilà le -vrai^ ce nous semble ; mais raisonnable ou non^ moral ou non^ pour être sensible, pour être intelligent^ il faut être autre chose qu'un peu de matière; homme ou bête, il faut une âme.
Une troisième objection se puise dans Tinstinct. ;
Selon H. Broussais> F instinct est une intelligenee au berceau; Tintelligence est un instinct perfectionné. Or^ ajoute-t-ii; Tiustinct provient de Torganisme; donc rintelligence en provient aussi ^
Ceci est un pur paralogisme.
S'il est vrai, ce que nous ne croyons pas, que Tinstinct soit simplement un diminutif de rinteiligence, si Tun ne diflëre de Tautre qu'en degré, évidemment ceux qui pensent que tout phénomène intellectuel im« plique Texistence de Tâme soutiendront, par le même motif, que tout phénomène instinctif l'implique également; ils nieront, par les mêmes raisons, que tout le secret de l'instinct soit dans Torganisme.
Si au contraire, et tel est notre sentiment, l'instinct diffère essentiellement de l'intelligence, s'il en diffère, non point en degré, mais en nature, l'argument n'a plus de valeur.
Fût-il prouvé, et cela ne l'est point, que Pinstinet tient uniquement à l'organisme, resterait à rendre compte de l'intelligence, ce qui ne se peut, disent les spiritualistes, que par l'intervention de l'âme.
' Réponse aux critiques, p. 166, 167 et pasaim.
Enfin le quatrième et dernier argument que noire auteur ait jugé à propos d'extraire dans le grand magasin du matérialisme ancien et moderne s'énonce à peu prèe ain^i :
L'âme est nécessairement une chimère : la preuve^ c'est qu'on ne peut s'en faire aucune idée quelconque; et la pjreuye qu'on ne peut s^en faire aucune idée quelconque» e'est qu'on ne la désigne que par des expressions négatives: en disant, par exemple, qu'elte est immaUriellêf ou qu'elle est indimsible. Aux yeux donc de ses plus fervents adeptes, l'âme est un être purement négatif, c'est-à-dire la négation de Pêtre^ c'est-à-dire encore rien du tout K
Cette argumentation ne semble guère digne de M. BfoiMais; en sommes-nous donc revenue aux argntiei de la scolastique ?
L'âme» être actif par essence, se manifeste à nous dans ses actes; ses attributs, ce sont ses modes d'iigir; or rien n'est plus clair pour nous que les actes^ et par<« tant que les attributs de l'âme; rien n'est plus clair pour nous que la sensation, la perception^ la pensée, la volonté^ etc.; rien n'est plus clair pour nous que l'être dont les attributs sont de sentir^ de percevcrir, de penser» de vouloir, et ainsi de suite.
Qiati s'il s'agit de se faire une idée de Tâme, séparé* ment de ses attributs, sans doute rien âe plus difficttoi de plus impossible même; mais qui ne voit qu'on en doit dire autant de la matière?
1 Réponne aux critiques, p. 30^34, 40, 58, 7i, 83, 96, 180.
La matière se manifeste à nous dans les phénomènes qui lui sont propres.
Être passif par essence^ ses attributs^ ce ne sont point ses nâbdes d'agir^ mais ses modes d'exister; l'étendue^ la dÎTÎsibilité, la solidité, la figure^ étc; Nous nous formons une idée très-ciairé de la matière lorsque nous dkIdiM qym e'est l'être étenduy solide^ divisible^ et ainsi de Ébite. Mais s'il s'agissait de nous en former une idée^ séparément de ses attributs^ à coup sûr nous serions fort en peine^
Et quant à dire que Tâme n'existe point parce qu'on la désigne quelquefois sous des termes négatifs^ en yérite d'est Bt moqtler; Autaùt vaudrait dire que la ntarti^re n'existe pas parée qu'on la dit impénétrable^ et qa^mpénélfàble est un terme négatif.
Lorsque Ton compare Târae au corps, on dit que celttFci est matériel^ et que celle-là est immatérielle ; lorsque Ton compare l'âme à la matière, on dit que Vuû est divisible et que l'autre ne Test pasy on parïe au négatif) pourquoi? pour faire ressortir leâ différences. Mtts ces8e-tK)n de comparer? on dit que Tâme est spirituelle^ on dit qiie rame est simple jpii parle aupoSilif.
Mais passons à quelque chose de plus sérieux et de plus digne d'atteAion^
Les arguments qui appartiennent en t)ropre à M. BroussaiS; ceux sur lesquels repose tout le mérite de sa polémique^ peuvent se ranger^ à leur tour, sous quatre chefs très-distincts, se résumer en quatre grandes propositions :
1» Lorsque les faits sont constants, lorsque les faits
sont rigoureusement établis^ les nier, sous ce prétexte qu'on ne saurait les comprendre, qu'on n'en peut concevoir le comment, n'est pas philosophique. Or, dit M. Broussais, voilà ce que font les spiritualistes. Il est établi, en point de fait, que c'est le cerveau qui pense, que c'est le cerveau qui sent. Les spiritualistes ne peuvent concevoir comment le cerveau pense, comment le cerveau sent; ils nient les faits; ils ne sont pas philosophes K
2° Toute science repose, en dernière analyse, sur deux grandes bases; Vobservalion et Yinduction: l'observation, qui constate les faits; l'induction, qui les enchaîne, les groupe et les féconde. Hais autant Tin^ duction est précieuse et digne de foi, autant Vhypothêse est stérile et funeste. Or, l'existence de l'âme n'est qu'une hypothèse; à ce titre, il faut la rejeter *.
30 La recherche des causes premières a été, de tout temps, une des occasions les plus fréquentes d'erreur et de folie. Elle dépasse la portée de nos moyens de connaître; il faut se contenter de connaître les causes appréciables des phénomènes. Or, la cause appréciable des phénomènes de l'intelligence et de la sensibilité est dans l'organisme. Les spiritualistes veulent remonter plus haut. Vaine tentative. Vorganisâlion ne nous perm£t pas de connaître les causes de l'organisation '.
^ De V Irritation et de la Folie^ p. 158, 178, 179 ; Réponse aux critiques, p. 26, 28, 29,42, 118, 123, 133, 182.
2 Préface, vi, p. 157, 163, 536, 537, eipassim; Réponse aux critiques, p. 27, 28, 32, 33, 71, 73, 123, eipassim.
' Préface, xxvi, p. 119, 142, 145, 190, eipassim ; Réponse aux critiques, p. 14, 26, 30, 32, 48, et passim.
40 Vient enfin le grand reproche, le reproche de tous les instants, le reproche à'ontologie. Celui-là, c'est ridée favorite de M. Broussais; c'est son hobby horse, comme dirait TrJstram Shandy; il serait plus aisé et plus court de noter, dans le livre que nous examinons, les pages où il n'en est pas question, que celles qui en font mention.
Parmi toutes les sottises auxquelles les philosophes sont enclins ou exposés, dit notre auteur, la plus fâcheuse, la plus fréquente, bien que la plus absurde, e^est celle qui consiste à ériger en êtres , en entités, des idées eollectives, dépures abstractions. L'âme en est un
exemple. L'âme, c'est un certain ensemble de phénomènes, qui n'a pas plus de réalité propre et objective que Varchée de Paracelse, ou les idées types de Platon.
Placer une âme au dedans du corps, un machiniste derrière l'organisme, un virtuose, un musicien dans le cerveau, c'est placer un homme dans un autre homme. Folie^ extravagance, absurdité.
Examinons rapidement, et dans Tordre indiqué, ces quatre propositions.
1^ Les faits étant constants, dit M. Broussais, les faits étant régulièrement établis, les nier, sur ce fondement qu'on ne réussit pas à les expliquer, n'est ni raisonnable ni philosopjiique.
Bien jusque-là : nous admettons volontiers la majeure; elle nous semble incontestable.
Il est établi, en point de fait, reprend-il, que c'est le cerveau qui sent et qui pense. Faute de pouvoir comprendre le comment, les spiritualistes nient le fait.
In)partiaux que nous spmjfnes^ ou du moiiis que sous nous forçons d'être^ dans le débat^ force nous est de déclarer qqe 1^ mineure en revanpjie noqsi saniblQ téméir^ire et ms^l fondée. A notre gvis^ elle repose sur le genris ^e sopl^jsn^e copnu en logique sous l^ ^orn (fe pétition de principe^ lequel consiste à poser en fai| pi?écisément la chose même qui se trouve ep question,
L'JioiTinie est pourvu d'un cerveau; rhornme est 4ppé d'intelligence ^t de sensibilité. Aux dîYeps développements du cerveau de rhpp^nîe correspondant^ plus pu n)pins exacterpent^ les divers développements ^e ^'intelligence et de la spp^ibilité de r)u)a)me. hn divgrs^s lésippf du çeryeau de l'homme correspppcieint» plus ou moins exaptemiBnt, diyprses altératieois de Yintelligence et dp la spn$|))iljjlé 4^ Tbompie. Voilà les faits; voilà ce qui est ptahU PU POii|t d0 fait. I^g §plqtualjstep îqt\\'ih professioq de pipr ees faits? nuUerpent; fis les ajdm^ttent s^ps dilflcutté.
Mais de cette coïncidenpp qui se rej^eontre pn(F^ l68 divers ptats de rintelligence et )es divers états ^n cerveau^ M. Broussais et les matérialistes, ses ponfrèrei^ se croient en droit d'inférer, de conçl^re que Les phénoniqu^^ ^^ riptelligence e^ de I4 sensibilité, d-UPe partj^ de l'autre les phénornènes que présente la f|i|tière cérébrale^ l'excitation^ l'inflammatiop, ete.> fORt imputables à un seul et piêuie être, savoir^ I4 metière cérébrale elle-même.
C'est cptte it\férencey c'est cette conclusion que nient les spiritualisteS; et non pas les faits qui lui servent de base.
Ils peuvent avoir tort; mais^ du moins^ iU u'ont pas le tort, que leur reproche M. Broussais; ils ne nient pas les fait»; faute de les pouvoir expliquer; ils eontestent^ quoi? la légitimité du procédé logique à Paide duquel M. Broussais et les matérialistes prétendent remonter dés faits, une fois constatés et convepus, à l'être auquel ces faits sont imputables.
Et qu'on 7 prenne garde } M. Bvoussais en use, à leur égard, pi^cisément de la sorte.
Non-rseulement, en effet, les spiritualistes nient que, d'ane certaine coïncidence entre des faits profondé* mçnt divers, quant à leur nature, on soit en droit de conclure à Tidentité de l^étre auquel ces faits se rap^ portent ; mais ils soutiennent que, nonobstant une telle coïiioidence, on est en droit de conclure de la profonde diversité des faits à la nécessité de deux étrea dis^ tincta.
Cette conclusion, M. Broussais la leur conteste à son tour.
}1 peut avoir raison; ne préjugeons rien ; nous allons voir tout à l'heure : mais toujours est-il vrai qu'ils se trouvent, lui et eux, précisément à deux de jeu, s'il est permis de s'exprimer ainsi ; qu'admeltant d'un conamun aveu les mémos faits, ils fondent sur ces faits, ofaacup de son côtc^ des condumm différentes, et que c'est exclusivement sur le mérite de chaque conclusion que roule tout le débat.
Encore un coup, car nous Tavons déjà dit, il n* est ici question d'expliquer ni comment pensq ce qui pen^, ni comment sent ce qui sent; mais bien de reconnaître
quel est V être qui panse; qi^el est Vitre qui sent^ si c^est le cerveau ou si c'est autre chose«
La question n'est pas sur le quo modo; elle est sur le quid^ pour parler la langue de Técole.
V Pa8fM)ns à la seconde proposition.
C'est la plus importante de toutes; c'est elle qui doit vraiment juger le fond du différend, ainsi qu'on va voir.
2"* De même que Bacon dont il invoque l'autorité % M. Broussais reconnaît que toute science repose nonseulement sur Yohsefvationy mais aussi sur Vinduetion'^. L'observation constate les faits, les discerne, les décrit; l'induction tire de ces faits ce qu'ils contiennent^ et nous conduit de l'un a l'autre. Mais autant il fait cas de l'induction, sans laquelle la connaissance des faits demeurerait une lettre morte, autant il redoute les hypothèses qui ne sont propres qu'à égarer l'observateur, et à lancer celui qui s'y livre inconsidérément dans le champ des rêveries et des illusions.
Ces idées encore sont d'une justesse parfaite.
Or^ puisque Tinduction est chose si utile^ tandis que l'hypothèse est chose si nuisible, rien n'est plus nécessairC; à coup sûr, rien n'est plus important que de bien distinguer l'une de l'autre, et d'assigner tant à celle-ci qu'à celle-là son vrai caractère^ de telle sorte qu'on ne soit jamais exposé à les confondre.
Prenons pour cela des exemples déjà cités et mis en avant, parce que ce sont les plus simples.
* Préface, p. xi. — 2 Ibid, , p. vii; Réponse aux critiques, p. 24, 51.
Un événement se passe sous mes yeux ; un changement quelconque survient, soit dans le monde extérieur^ soit en moi-même. A Tinstant je reconnais et je déclare que cet événement provient d'une cause. Comment le sais-je? Il n'importe^ je le sais. Je puis me tromper sur la nature de cette cause^ mais non pas sur son existence. Je puis ignorer ce qu'elle est; je suis certain qu'elle existe, ou du moins qu'elle a existé puisque l'événement est advenu. Un corps se trouve placé dans un certain lieu. Sur-le-champ je reconnais et j'affirme qu'étant en ce lieu^ il n'est pas dans un autre lieu. Encore un coup, comment le sais-je? Âi-je parcouru l'univers pour m'en assurer? Encore un coup^ n'importe^ je le sais» Je vais plus loin^ j'affirme qu'aussi longtemps que ce corps est là^ aussi longtemps qu'il occupe cette portion de l'espace, nul autre corps ne Poccupe en même temps. Pour en être sûr, je n'ai pas même besoin d'y regarder. Dernier exemple enfin, car il faut s'arrêter. Deux quantités étant égales, vous en retranchez deux autres quantités égales. Je prononce d'autorité que les restes sont égaux. Gela dit, ni vous ni moi ne prenons la peine de vérifier le fait, tant nous en sommes certains.
Ce sont là autant d'échantillons du procédé de Tinduction.
11 existe dans Tesprit humain un certain nombre d'axiomes, empreints du sceau de la nécessité, d'axio-* mes dont le contraire implique contradiction.
A mesure que l'observation nous livre les faits, nous les soumettons involontairement à Tempire de ces
go M. BRQUBSAIS.
Hl^iorp^si; npui leur m hi^m l^^pplioation^ et nous m- 4umm df \h o^ qm fiont le^ faite, at cq qu'il» ne iH)nt p%8, 4'ou ilg ppuyent et ne peuvent pa» provenir, quais F^RPOPti ila soutieunest vi^-^àtvi&i 4'Atitres faits, et ainsi d^ «uitf^. La logique, en particulier, n'est guère autre (}))PPQ que Tapplioatian oôn^tanle, et sous toutes les fprmep, àfi c#t axionie :
Çp qui 0^ le mém m êaurait tf|r« antre, ee qui Hi m\r^ m tmirmi êfr^ k même*
Et le^ mathématiques ne sent guère autre ehose que )si logiquQ elle-même appliquée aui nombres et aqx $lirf^Qep< iM fci^nces naturelles, sans se rendre ainsi m pvipe^ logique, ont besoin i^ la logique à e^iaque jni^t§|i|, et m peuvent Mre un pas sans son assistanoo.
Çpuiinept ç^g pipmep ^e reneontrent^iU dans l'esprit
humMn î
¥ nxistent-ili à priori? Est^e au eantrsipe Fexpéri^ncfi qui lea y introduit? Et supposé que ce soit i'^xpérience qui les y introduise, est-ee elle qui en fonde la çQFlitiide? En d'autres ternies, ne sontroe là que des propositions générales, rendues de plus en plus prob^t4#9i, p^r une eiipérimentation constante dp i^tour dep lïiênies faits, dans les mêmes circonstances, à peu près comme cette proposition^ h $ol$il $e n'aéra demMin matin; ou bien les axiomes ont-ils, au contraire, une (évidence qiii leprest propre, une^videnee instantanée, abfiQlue, irrépiipable^ 4e telle sorte que r^tpémeiioe serait poqr upus Voecasioti de les concevoir, sans qu'il nousp fût besoin QPSUite d'y regarder à ^enx fois pour n'en plus douter?
DE L'EXI^STÇNÇB DÇ L'AME. fil
Inutile de s'embarquer ici dans ces p^ah^rjcti^p.
Il giifpt que I^ légUiiflUé dli prPPé# ^e l'in^iK^on
jil fmif(i que §^ n^mv^ ^i^rtout poit elaÎTameiit cûfiçue. L'induction consiste à reconnaîtra^ fldPSiill fA}() V^^ftenc0 nicmam 4? q^^lfllJQ aulrg fait, ^£^fi4 Té? ép^m^nt, I4 Dp|g4clepçe d'»np cftupe; (}^qs Iç r§tr«cbepieiit # d^W qi^^qtité» ég^J^p, régajjté ^eç r^st^, elp-, eiÇr; sans qu'il sQjt tieifQin ^'îiwtrç prp^vg qi^ pslle ^^cmr site )|iêm^.
Maintenant qu'est-ce qii@ rbypotbèseî
Les çorp? g^i^iti^nt 4«ns rejsipacfîl^^iiiî yers lesap^; ils gravitent en raison directe de leur masse, et ip rai^QH iRversç (]i| parré de^ (Jis^i^Pf^ VPV tel lép^^rent.
Voilà un fait que Tobservation Bôupi livre.
Ppurquoi grayitent-ilg?
Afin de nouç ^expUqqpF, ^p BtiilûgQplieayapqe qu'il existe 43ns y^^^m un iayid§ |ul)tîl, lequel pf|U|«e|^§ cpfp^ 1^9 uns vers les autr^.
Sur qHpi foriA?^t-il cette assertion?
A-t-il vu ce fluide? non. L'a-t-il touché? noR. fin jjr t-îl ponspiepce? pop. Elxis|e-t-i| d|ip$ Tpsprit bpp^^tin
quplqpe a^ipme qpi pou? foreg jpipéripHPSpieBt I ï (Droire? non.
L'existence de cp flujde ne repose que sur renyi^ pm le |)esipin d'expliquer le phénqippne de Ifi grpjt^tîdlb phénomène qui peut s^expliquer de cent ipifrps nii^ih res; dont cent autres suppositjops, phi^ plapsiblea ou moips pl^p^iWps qpepelle-U, peuvent égîileipentrw^re compte.
Voilà lliypotbèse.
Lliypothèse^ c'est un fait supposé et mis en avant dans Tunique but d'expliquer un ou plusieurs autres &its.
Cela posé^ faisons de ces principes Tapplication à la question qui nous occupe.
Étant donnés tels ou tels phénomènes d'un certain ordre^ le cours de la rivière^ par exemple^ le soufOe du vent à travers le feuillage^ la circulation du sang dans les veines^ tous les hommes sans exception, H. Broussais en tête, reconnaissent à l'instant que ces phénomènes, dont nos sens portent témoignage, sont imputables à une substance, qu'ils sont le fuit d'un certain être.
Gomment les hommes en général, et M. Broussais en particulier, le savent-ils ?
On convient en philosophie que c'est par une application du procédé de l'induction. Tout phénomène révèle un être ; tout phénomène manifeste une substance. C'est là une vérité nécessaire, c'est un axiome.
Et de quelle nature, cet être ? de quelle nature, cette sut>8tance?
Ici encore la réponse est uniforme et unanime. De la même nature que le phénomène. Ainsi le phénomène occupe une certaine portion de l'espace, donc la substance occupe une certaine portion de Fespace; le phénomène est divisible, donc la substance est divisible; ainsi de suite.
C'est le complément du même axiome : tout phénomène révèle un être, un être semblable au phénomène qui le révèle.
DE L'EXISTENCE DE L'AME. m
C'est donc (d'un commun aveu en philosopbié)^ au moyen du procédé de Tinduction^ procédé légitime^ sain^ digne de toute créance^ que M* Broussais, et avec lui tous les philosophes fidèles au sens commun^ obtiennent la certitude de l'existence d'un certain être, d'une certaine substance^ laquelle ils nomment matière. Il s'est rencontré; à la vérité, d'autres philosophes qui ont prétendu contester en ceci la légitimité du procédé de l'induction ; qui^ sans nier que tout phénomène révèle un être^ ont nié que tout phénomène révélât nécessairement un èire semblable au phénomène qui le révèle, et qui sont partis de là pour traiter l'existence de la matière comme une pure chimère^ et les phénomènes matériels comme des illusions^ comme des modifications de notre propre esprit^ comme des faits imputables à l'âme, à l'intelligence.
M. Broussais n'écoute pas ces philosophes ; il les tient pour des rêveurs, et il a bien raison.
Étant donnés maintenant certains phénomènes d\ui ordre tout différent, une idée, par exemple, une sensation, un souvenir, la conception de l'espace ou du temps, à l'instant tous les hommes, M. Broussais y compris, reconnaissent que ces phénomènes sont imputables à une substance, qu'ils sont le fait d'un certain être.
Comment pourraient-ils s'en défendre ? C'est la marne application du même procédé. Ici comme là, à présent comme tout à l'heure, tout phénomène révèle un être, une substance.
Et quelle substance? Un être de quelle nature?
Un être de la même nature que le phénomène, répon-
n M. BROXJSgAIS.
dent de premi^l* moutement tou» les hommes j dm être de tnèttie naittfe que te t)béiiomèiie^ répouàetiï, après réftoxtoDi le» pbllosd^ssplritdaUsteè ; tiile toteltafièe siiitplei pat cette faison qaë iolit fait de eette nature ëét aiiii|)le i nû être itidiTîaibie^ iniiêniti^ îien leéaiiââ Mf us iwifit iprtoia de Teailaoey parce que le |>hâkmidfié qui le létèle s'est ni dtrtoibM^ ni éteddoy ta kieeliaéètii' Uà poist ÛkéfAàêk^miiiéi um flitie enAni > tetift eM nèfin j Mteitt ee nem-Ui qu'un autre.
Peifit du ioati l'écrié M. Brousaaisi Gt n'tiH là qb'tfiie b^fpothède.
Qd(ri| bi ïûémeêi identique prë^é/eelii)4àf diWffil>^ MiM/ et MA pÉi M «ûtre/ le mêifie (rr^cftâé i Viidë dttqual II. BftwsaJa ebtieÉrt M eta^titcide de retMMM dé M metièrei pur oèl* seul qu'il nota livre, irf eë tÊÈë égale certitude^ ToidrteiK^ dé l'âmey èliaugi pm# M» BfouÉiâiSi â* neriiéi de caractère!
Induction dans le jp^eitiief éas, ël parbifit dtgbê êë Umiê erafiaueey te ireilà qui devieiii hupùtiêHé dMè le sedMd oes^ et pi» orniséquent digue de teUte eapëce fte luépriêf
Maie pourtant que peuion dire eu «a favebi'^ dMe le premier eaef qui ae mibte égalemeDi^i sa faveufi-diiie IcseccMid? que peuNln àlf liguer contre lui^ deirf to ae^ coud eai^ qui ne reteurue à Fn^toot cootre le prelUier t ail n'eiipaa certain, évident^ néoessadre^ que Umi pMuomène rérèle nen-seolament ud être^ maàrim être semblable à lui-même, sur quoi M. BrattMM ae fonde-t-il pour cfoire àreristende de la matièrè.l
Qu'a-t-tl k répondre à Berkeley, lorsque celui-ci àN
firme cftie les phénomènes matériels sont desfftilsde Tintelligence^ des apparences^ des iUusiotis ?
Les phénomènes matériels sont constatés ptr leê fcefiç.
AppHipié à eôs phénomènes^ le prodédé d'indnetldli en fint ressortir Véêre m^iêr$i
L6B phéomnènes intisitoctuels sont eonstiàléi par M ceniNâMcdê
Ap^qné à ces (diénémène^ le procédé d'indiKStiolf en fait ressortir Vélre inUlUgeme^ autrement dit VImb.
La parité est exacte^ rigoureuse^ et à rahri de Mnt rej»rocbe«
YoBlesi-vous^ en reTancbOi contempler ieW à pMn une hTpotiiàse^ une pure hypothèse^ une b^pdthàse véritable ? Il ne sera pas nécessaire di) Taller db^^ber bien loin*
a Je pince un enfant au petit doigt^ dit M. Bi'éliS'sais*^ l'enfant souffre^ Je cesse dé pincer^ Fenfasrtœéie de souffrir, j»
Voilà quatre faits^ deux faits sensibiéSy mfitérieiS y deux faits de conscience. Le premier correspond au (Second, le troisième correspond au quatiMème/ ayed ntié invariable régularités
Gomment expliquer cette eoïncidenea?
On le peut de bien des nsanières/ Lès pbildio^es api*' ritualistes ont leur explication ; elle seiïiblë assez plausible; nous en dirons un met tout à l'teùre^ Leibbitz en a proposé une autre beaucoup plus hagénieuse^ mets absolument fantastique. Ni Tun^ ni l'autre nevrieni
* Réponse aux critiques, p. 83.
qu'à titre d'hypothèses, c'est-à-dire de suppositions. Libre à qui veut de les rejeter.
M. Broussais aussi a la sienne.
Elle œnsistejà dire: «La pression exercée sur les nerfs du petit doigt de Tentant produit une certaine condensation dans la matière qui remplit son cerveau. » Fort bien ; mais cela ne fait que reculer la difficulté. Reste à expliquer pourquoi à cette condensation de matière correspond une sensation douloureuse.
Ah! reprend notre auteur, vous vous figurez donc qu'il y a là deux faits ; d'une part une condensation de matière^ d'une autre part une sensation ; mais point du tout; il n'y a là qu'un seul et unique fait. La condensation dematière^ c'est la sensation ; la sensation^ c'est la condensation de matière. Qui dit Tun dit l'autre^ et partant il n'y a là rien à expliquer.
Certes^ la dénomination la plus favorable qu'im puisse donner à une semblable proposition^ c'est la dénomination d'hypothèse.
Quel en est le but?
D'éclaircir une difficulté^unechose obscure, singulière.
N'y à-t-il que ce moyen de lever la difficulté?
Tout au contraire, il y en a vingt autres^ plus pu mdns plausibles, plus ou moins vraisemblables.
Ck)mment M. Broussais y est-il àrHvé ?
Est-ce par l'entremise de ses sens ?
Mais son œil muni de la plus forte loupe^ sa main armée du scalpel le plus délicat n'ont rien pu lui apprendre, si ce n'est que^ dans tel cas donné, la matière cérébrale se condensait.
Est-ce par la conscience ?
Mais sa conscience, avec quelque soin quMl Tait interrogée, ne lui a répondu autre chose sinon que, dans le même cas, il intervenait une souffrance.
L'observation ne pouvant le mener plus loin^r^^iservalion ne pouvant lui livrer que les données du problème^ et non pas sa solutiofu, est-ce par voie dinductio» qu'il conclut de la coïncidence des faits à leur identilé? A Dieu ne plaise ! cette conclusion va, au contraire, contre le procédé d'induction le plus incontèstaUe et le (dus incontesté, contre cet axiome qui, nous Tavons dit, est le fondement de la logique : Ce qui eiî le même ne saurait être autre ; ce qui est autre ne saurailtêtre le même.
Qu^si<re donc, encore un coup, que cette conclusion?
Une supposition mise en avant pour expliquer une difficulté.
Que si H. Broussais, au lieu de dire : « La condensation de matière cérébrale et la souffrance sont une seule et même chose, » s^était borné a dhre : a La souffrance est IsL suite ou le résultat de la condensation de matière cérébrale,» il n'aurait rien dit que de très-vraisemblable et de très-raisonnable; mais alors le problènie restait tout entier. Comment? pourquoi telle condensation de matière produit-elle telle sensation? D'où vient la coïncidence ? Alors aussi, remarquez-le bien^ il n'aurait plus eu de base pour fonder cette autre conclusion, à laquelle il en voulait venir à toute force, cette autre conclusion qui est le matérialisme même, savoir que
l'être qui se condense est le tnêttie que l'être qui souflhre.
Pour Menlifler les deux êtres Pnn à Faulré^ il lui fallait d'abord identifier les deux faits.
Quoi qull en sott^ nous le voyons, le spiiiUiàlisme ett leflte légitime d'une légitime itiduotiôtt. L'etistence de i^ftme repose sur la mêrfie dontiée que Pelâstëiiee dé la matière^ et c'est à tort que M. Jouflhf^ consent i laisser donner ad spiritualisme lefiom d'hfpdtlièSe; teUe est^ à notre avis, la seule faute à relevei* datis Téioelknte dissertation quil a placée en tête des SsjuUm MOf^ofes de Dugald Stewart ^
Le matérialisme^ au o<mtrah«, est le trfMe t^fiM d'une triste hypothèse, d'une hypothèse qui. Se produisant uniquement dans le but d'etpliquef pmf^tcMé&àx ordres de faits différents correspondent l'un à l'auths, n'en vieiit à ses fins qu'en élndant la âtffi<mllttpar une sorte de tour de passe-passe, en supposant arMlAtiiS' mant identité entre les faits, en supprimant, iitl mêkie ooof^ at leur diversité et leur correspondance, ifest^ dire cela même quil s'agissait d'expliquer.
Les matérialistes auront beause d^ttre* AnMitrê; leur système n'est qu'une hypothèse, et si toute ftypotbèse doit être bannie ^ la sdence, &eH lettr ftysiènfie qui en pfttira tout le premier.
Hais les philosophes sfrfritualistes, comment èxpHqueront-ils, eux, cette coïncidence entre tes divers états de l'appareil nerveux et les diverses manifestations de
* p. cxxtii. — « Réponse aux critiques, p. 73.
rinlelligence^ de la sensibilité, de layolonté; cette correspondance singulière^ continuelle^ de fous lefi instants?
D'abord^ quand ils ne réussiraient pas à Texpliquer, cela prouterait simplement leur ignorance; cela tie prouverait rien contre Texlslence de l'âme.
L^existence do Tâme est un fait, de même que Texistence de la matière dont se compose Tappareil nerveux est un fait ; Tun et Tautre nous sont acquis par le même procédé d'induction^ lequel est légitime et valable. Ce n'est pas M. Broussais apparemment qui nous conseillera de nier les faits, faute de pouvoir les expliquer^
En second lieu^ Texplication que présentent les dpi^ rilualistes nous a toujours paru très-raisonnable et très^plausible.
L'œil, l'appareil de la vision est nécessaire pour voir. Toutefois, ce n'est pas mon œil qui voit ; c'est moimême. L'oreille, l'appareil de raudiiiott est nécessaire pour entendre ; toutefois ce n'est pas mon oreille qui entend ; c'est moi.
Sur ce premier point, spiritualistesou matérialistes, nous sommes tous d'accord : que le moi soit esprit ou matière, qu'il soit le cerveau ou autre chose, c'est lui qui voit, lui qui entend; et lui, il n'est ni œil, ni oreille; et pourtant il ne peut voir sans œil ni entendre sans oreille.
Quand l'appareil de la vision n'est pas formé, le mot ne voit pas; s'il n'est qu'à demi formé, le mot ne voit qu'à demi ; s'il est mauvais, le moi voit mal; s'il est malade, le mot souffre; s'il s'abolit le moi cesse de voir.
Jusqu'ici encore les matérialistes et les spiritual istes marchent du même pied.
On peut donc, sans difficulté, et de l'aveu des matérialistes eux-mêmes, concevoir le mot.
i» Clomme quelque chose qui demeure distinct des organes à l'aide desquels il opère;
2o Comme quelque chose qui n'opère qu'à la condition du bon état de ces organes ;
3o Comme quelque chose qui se trouve incessamment averti^ par le plaisir ou par la souffrance^ du bon ou mauvais état de ses organes.
Eh bien ! ce que les matérialistes admettent volontiers, eu égard à Tœil ou à l'oreille, eu égard à tous nos organes, hormis le cerveau qu'ils regardent non comme un organe, mais comme le mot lui-même, les spiritualistes, faisant un pas de plps, l'admettent eu égard au cerveau, au centre cérébral, qu'ils regardent nonpointcomme le mot, mais comme un simple organe.
Le mm, disent-ils, n*est pas le cerveau; mais il ne peut, ici-bas du moins ni sentir, ni penser, ni vouloir qu'à la condition de l'existence et du bon état du cerveau. Quand le cerveau n'est pas encore formé, le moi n'entre pas en action, et partant n'a point conscience des actes qu'il ne fait pas; quand le cerveau n'est qu'à demi formelle mot ne sent, ne pense, ne veut qu'à demi et confusément; quand le cerveau s'altère, le mot en est averti par la souffrance ; quand le cerveau se désorganise, le mot cesse graduellement de sentir, de penser et de vouloir.
Nous cherchons vainement, il faut l'avouer, en quoi cette explication, telle quelle, des rapports entre le moi-
âme et le cerveau-organe pourrait être plus répréhensiUe^ plus sujette à objection que Texplication^ telle quelle, des rapports entre le moi-cerveau et Toeil-organe, et comment ceux qui ne font pas difficulté d'admettre la dernière auraient droit de rejeter l'autre comme absurde.
Cette explication n'explique pas tout, cela est vrai. C'est un malheur dans un cas comme dans l'autre. Dans un cas comme dans l'autre, le quo modo du rapport luimême demeure un mystère. Dire qu'une altération dans le cerveau produit dans l'âme une sensation douloureuse, c'est énoncer un fait plutôt que l'expliquer. Mais dire qu'une piqûre au bout du doigt produit dans le cerveau une condensatioq de matière, c'est aussi énoncer un fait plutôt que l'expliquer. L'obscurité est la même des deux parts. Une objection qui vaut également contre toutes les opinions ne peut être alléguée privativement contre aucune.
3o /{ faut s'en tenir aux causes appréciables des phénomènes; il ne faut pas se piquer de remonter aux causes premières.
Les causes appréciables des phénomènes intellectuels sont dans l'organisme; leurs cau>ses premières sont irMccessibles ; c'est la folie des spiritualistes d^y vouloir atteindre.
Nous ne concevons nettement, cette fois, ni la proposition en elle-même, ni surtout l'application queM.Broussais prétend en faire à la controverse qui divise les spiritualistes et les matérialistes.
Cette controverse ne roule en aucune façon bur le
lÛ^ M, BROUSSAIS.
pointde savoir quelle est la 6*auj6^ première oi> dernière, appréciable ou non, des phénomènes intellectuels, mais sur le point de savoir de quelle nature est la êubêU^nce que ces phénomènes révèlent.
Il serait démontrera Tégard de tous les phénomènes de rintelligence, ce qui est certain à Tégard dequelquesvins(dQ la sensation, par exemple(, savoir que leur cause se manifeste dans Torganisme, aucun doute posiiblo ne s'élèverait à cet égard, que la controverse subsisterait toutenlière. Il ne s'ensuivrait nullementque Torganisme fût le iujet de ces phénomènes ; en d'autres termes, qUQ ca fût l'organisme qui sentit, pensât ou voulût. L'ouragan est la cause du naufrage; mais apparemment ce n'est pas l'ouragan qui fait naufrage, c'est le navire ; ce n'est pas l'ouragan qui se noio, c'est Téqui* pag«.
D'un autre côté, sur quel fondement repose cette dis» tinction entre les causes premières et les causes Ofpr^ eiiibhê?
Est-ce que toute cause^ par cela seul qu'elle estpre* miére, cesse d'être appréciable, et devient inacceMUe à nos moyens de connaître? Est-ce que toute causa» par cela seul que nous pouvons Tapprécier, dépouille ncoessairement le caractère de cause première ? Allons phis loin; est-ce que toute cause véritable n'est pas une cause première, c'est-à-dire une cause qui n'a point elle-même de cause? Est-ce que toute cause qui serait le résultat d^une cause est autre chose qu'un effet? Est-ce qu'elle ne porte pas le nom de cau^e abusivement et mal à propos?
DE L'EXISTENCE DE L'ÂME. lÔâ
Vne ÏÀÏÏG traverse le billard dans un sens queicoiique^ èù droite à gauche^ par exempte.
je deœande la cause du mouvement dé celte bilie.
Vous me dites : « La eause^ o'est Timpulflloti que fat biUe a reçue. » Cela vous plaît à dire. Ltmpulsion est un faft. L'impulsion, c'est Vopératiùn de kl cause sur la bille. Ce n'est point la cause.
Vous me montrez alors une autre bille, la bHlejautie, par supposition, laquelle, selon vous, a poussi là bitte rouge. Cela vous plat t à dire encore. La bille Jaune m s'e^ pas mise en mouvement de son chef; eHe nll point poussé la bille rouge; elle a été poussée cmtre la bille rouge; elle a servi de moyen à la cause, pour agir sur la biUe rouge.
Vous me montrez la qUeue ftvec laquelle la bille Jaune a été poussée.
Marne observation. La queue a été Vinstrumeni de la cause, et non pas la cause.
Vous me montrez le bras qui s'est saisi de la queue. Même observation. Vous m'indiquez successlvemefit, et par gradation, d'abord les muscles de Thumérus, puis l'appareil nerveux en général, puis le centre cérébral en particulier, lesquels^ mis en mouvement euxmêmes, ont déterminé le mouvement l'un de Taiitre.
Je n'en suis pas plus avancé.
Naturellement je devrais poursuivre mes recherches, et demander au monde extérieur ce qui a mis en mouvement le centre cérébral. Mais tout à coupje découvre dans l'arrière-scène, et sans sortir du cerveau, quoi donc? quelque chose qui a réellement pris Tinitiative,
104 M. BKOUSSAIS.
qui a donner impulsion sans l'avoir reçue; bien plus^ sans avoir été de nature à la recevoir; qui l'a donnée, libre qu'il était de n'en rien faire; qui l'adonnée par un certain motifs et dans une certaine fin.
Voilà la cause trouvée; je m'arrête. Mon esprit entre en repos; il n'éprouve aucun besoin de ifimonter au delà.
Voilà \à cause, et pourquoi? Précisément parce que ce quelque chose-là est premier en ordre^ parce quil tient riuitiative dans la série des faits que je viens d'étudier^ parce que le principe de la détermination est en lui-même^ et ne reconnaît point d'antécédent nécessaire.
Ce quelque chose ensuite, lorsque je Tenvisage sous le rapport de la puismnce qu'il a exercée au dehors de lui-même Je le nomme une force; lorsque je l'envisage sous le rapport de la it6ertédont il a joui enTexerçant, je l'appelle une volonté; lorsque jeTenvisage sous le rapport de la prévoyance dont il a fait preuve en appropriant les moyens dont il s'est servi au but qu'il s'eit proposé^ je l'appelleune intelligence. Mais force> volonté, intelligence, je le sais fort bien, ne sont point trois êtres distincts ; ce sont trois points de vue du même être» ce sont trois attributs du même être, et de quel être ? D'un être actif, cela est clair puisqu'il a agi, partant d'un être non matériel, car s'il était matériel, il serait passif.
Changeons maintenant la thèse.
Après avoir traversé rapidement le billard, la bille frappe contre la bande, saute, et alors tombe parterre.
Je demande pourquoi elle tombe, quelle est la cause de ce mouYemeut non plus horizontal^ mais de haut ' en bas.
Elle tombe parce que rien ne la soutient plus^ me répond up ignorant, Cest me dire qu'elle tombe parce qu'elle tombe. Ce n'est pas répondre.
Elle tombe parce que le mouvement de haut en bas lui est essentiel, essentiel comme la figure, retendue ou rimpénétrabilifcé^ me répond un philosophe. C'est me dire^ en tout autant de termes, que le mouvement de haut en bas n'a point de cause. Mais s'il ne faut pas chercher de cause au mouvement de haut en bas, pourquoi m foutr-il chercher une au mouvement de bas en haut? pourquoi au mouvement horizontal? pourquoi à aucun mouvement quelconque ?
Ces deux réponses font sourire de pitié le physicien qui les attend.
La cause du mouvement de haut en bas, me dit gravement celui-ci, c'est une certaine force extérieure à la bille sur laquelle elle agit ; force que nous nommons pesanteur lorsque nous la considérons dans ses rapports avec le corps qui subit le mouvement, et attraction, lorsque nous la considérons dans ses rapports avec le corps vers lequel le mouvement s'opère.
J'entends à merveille. Mais une force, qu'est-ce que ceia? Une force, ce n'est qu'une abstraction, ainsi que l'observe judicieusement M. Broussais; ce n'est qu'une vue de notre esprit; c'est l'attribut d'un être; ce n'est pas un être. Que la force donc, nommée attraction ou pesanteur, soit la cause du mouvement de haut en bas.
106 M. imoussAis.
Je le veux bien ; main c'est à la conditioii que voos^phy- * sicien^ et moi, philosophe nous entendrons par fbrce ce qu'il faut entendre pour que le mot ait un sens^ à savoir^ un êtreprii en tant qu'agissant; un être oclt/par oonséquent^ c'e8t4<^ire llbre> intelligent, volontaire^ non matériel^ et doué de puistatice. Qui dit actif, dit tout cela.
Nous voici revenus au même point.
Toutes les causes se ressemblent; toutes lea causes sont pareilles en nature^ bien qu'elles diffèrent en puissance.
Mais quoi, va-t-on m'objecter, toutes ee^ eatises que Ton dérigne en physique, en histoit^ naturdle, en chimie, en physiologie^ sous le{nom général de fareêi ie la nature^ l'attraction, les affinités, les sécrétions, etc., sont dono^ à votre avis, des âtres distincts^ des êtres animés, des êtres semblables à Tâme humaine^ et qui seulement la surpassent soit en puissance, soit en intelligence, soit en dextérité !
Pas tout à fait. Remarquez toutefois qu'en le Asant, je ne serais pas le premier. A Torlgine de la dvllisa-* tiouy tous les hommes s'y laissent prendre.
Partout où, ne démêlant pas^ soit rinterveitlion de l'homme, soit celle des animaux, ils aperçoivent cependant et le mouvement et la directi<m vers mi but, ils placent involontairement là un être bien ou malfaisant, dont ils s'eflbrcent ensuite de captiver les bontés ou de coi^urer le courroux; ils imputent à de tels êtres ce que leur bon sens naturel leur défend d^imputer à la matière elle-même. Cest sur ce fondement niœtié
vr^i« moitié faux, que ^'élève Tédificè do tmilea los mythologies.
Ibis )>ieotôt, en ^'éolairant, les hommes deTiennént plus avisés.
N'apercevant, entre ces multtUides d^êtro^ fot-di** $ant# d^autre différence que la diversité même ^s mouvements par lesquels leur intervention se mani* feste; instruits, par une expérience toute persoiineUe, que la môme forée peut imprimer, soit iùur à tour^ soH même simultanément, les impulsions les plds opposées; remarquant, dans le plan du monde, harmonie, aooord, unité de vues et de dessein, ils renoncent peu à peu à multiplier ainsi les moteurs> et s'étèvent enfin Jusqil^À ridée d'un moteur unique et suprême^ d^ln moteor partout présent, et dont la toute^puissadce exéeute^nir tous les pointa de Tunivers, ce que sa tbute*s«v;«B8é a jugé bon et convenable.
Les forces de la nature ne sont autre efaose qm la puissance même de Dieu, opérant partout où n'opère pas la force des autres êtres animés.
G^est ainsi que Tidée de cause sévèrement interrogée, soumise à une analyse pressante et rigoureuse^ nous livra à la fois deux sortes de causes identiques en nature, inégales en puissance, l'une supérieure^ l'antre inférieure, Tune créatrice, l'autre créée; mais toutes deux cau$eê premières, c'est-à-dire causes véritables, c'est-à-dire encore ayant en elles-mêmes, et ayant seules en elles-mêmes le princi pe de leur détermination j la cause-Dieu et la cause-âfne.
L'âme est le sujet de tous les phénomènes iilMlec**
tuels. La matière est le sujet de tous les phénomènes matériels.
L'âme est la came tant des phénomènes intellectuels que des phénomènes matériels qui ont leur point de départ dans notre volonté.
Ken, régulateur et des âmes et des corpS; est la cause soit directement, soit par l'entremise de l'organisme, des phénomènes intellectuels où nous sommes inyolontaires, et des phénomènes matériels qui s'accomplissent sans notre intervention.
La matière n'est ni ne peut être cause de rien.
Retranchez maintenant par la pensée, vous le pouvez, retranchez de ce monde ces deux principes d'action, les seuls qu'A soit possible d'y concevoir; retranchez-en Dieu €it l'âme. Que reste-t-il?
D'une part des atonies de matière, inertes par nature. D'une autre part, des forces posant en l'air, s'il est permis d'ainsi parler, des forces, pures abstractions, qui ne relèvent d'aucun être quelconque; des mouvements sans moteur réel; des effets sans cause efficiente; enfin l'enchaînement des phénomènes roulant à perpétuité et sans repos dans un cercle vicieux.
Libre à qui voudra de traiter de rêveurs orgueilleux ceux qui s'éièvent contre de tels résultats; libre à qui voudra de taxer de témérité» de folle ambition, de curiosité superbe et futile, l'entreprise d'arriver à quelque chose de plus raisonnable. Ambition bien folle, en effet, que celle de vouloir absolument mettre ses doctrines d'accord avec le bon sens! Curiosité bien orgueilleuse que celle de s'obstinér à sonder la valeur des termes
dont on se sert^ et à en démêler toute; la portée!
4"" Nous ne dirons qu'un mot du dernier reprœbe que M. Broussais adresse aux spiritûaIi8tes>reproche<p]i reyient à chaque page, reproche que Fauteur repi^uit avec une complaisance infatigable^ qu'il Gomn^ate et qu'il caresse en quelque sorte^ avec une in^puîM^e affection, le reproche d'ontologie.
Nous n'en dirons qu'un mot, parce qu'il mm leadlie plus bizarre que solide ou mén^e spécieux; pacce qu'il repose manifestement sur une double mépiâse ; mé-. prise quant au fond même des choses ; méprise qtiailt à la dénomination dont l'auteur s'efforce d'aitobier deB> adversaires, à titre de sobriquet. . ;
Selon H. Broussais, admettre simultaoéB^nt Ï€w^ tence de l'âme et du corps, c'est enchâsser un^^bomiae' dans un autre homme; c'est loger un homme dans le cerveau; c'est nicher un homme sur la gtandepinét^ ou sur le pont de Varole.
Singulière assertion I
Il plaît à notre auteur de nommer hommes-
io Le mot des spiritualistes, l'âme; ce quelque chose qui voit, entend, sent, pense, résout, etc.;
2o Le corps, dont les spiritualistes ne contestent pas Texistence;
* Et moyennant alors que Vâme se trouve un homme à elle toute seule, et le corps un homme à lui tout seul, placer l'âme dans le corps^ c'est placer un homme dans . un autre homme.
Mais comment ne pas voir qu'il dépend des spiritualistes de rétorquer à Tinstant Targument?
110 M. BROUliiSACS.
J'appelle homme^ lo mot de M. Broussais, le cerveau, ce quelque chose qui^ Belon lui, voit, entend^ seul, peose, résout^ etc. Telle est ma ftintaisie. rappelle bcminie, en même teinps^ l'ensemble de nos autres organ9f| tes yei^; les mains> les pieds, Tesloniftc^ etc. fit pttis> Je soutiens bardîment que M. BrooUsals i^ce un homme dans un autre homme.
Que s'il s'édrie : « Vous joues ttir les tnols^ s Je répooés t A qui la faute? Et qui m'a donné Pexemplètott plutôt je lui dirai s Rentrons ensemble dans le lai^ge ordinaire) appelons homme d'un commun aveu^ ce qu*honttM on appelle, en ver$ ainsi qu*enpra$e, comme s'exprime Sosie; savoir : non pas le mot sans les organes dont il Si sert; non pas les organes sans le mm, mais le mai uni enï organes» mats Pêtre qui volt avec yen^ qui louche avec ses mains, qui marche avec pMS) et j'ajouterai en qualité de spiritualiete, qui pense avec son cerveau; convenons^ en un mot, de ce dont tout le monde convient^ c'est que Phomme est un être complexe à la formation duquel concourent plusieurs choses diverses; et disputons ensuite^ tant qu1l vous plaira, sur la question de savoir si la substance du mai est de même nature que la substance des ergunés, ou de nature différente.
Il» Broussais a victorieusement combattu eeui de 9es confrères qui raisonnent sur les maladies comme ai les maladies étaient des êtres réels, comme si c'étaient autant d'animaux malfaisants introduits dans le corps humain, ou de démons qu'il s'agit d'exorciser.
M. Broussais a victorieusement réfuté ceux des phy-
DE L'EXISTENCE DE L'AME. lli
siâtogiitei âiiciais eu modernes qui tmi intarrenir, pour eipKqiier les phénomènes de la yie^ soit utie ftme seaiittT0 % sott un priacipe Tital ^ soit un esprit nei^ yWM, % soit ttoe forée Tîtale^ etc.
Sq tSM) tous les phraomàiies cte la tie^ ioit à l^tftt saîtt «t QoriM)^ soit à Tétat anormal ou de tnitedie, se réduteaot^ ra dernière Malyse^ dans tm osrlain érran^ gement oïl dans un o»rtai» dérangement de fli&iéories mMTUa^ le |eu 4es affinités qu'on |>onrnrif noiiiiter Tmmiés, ^ott^^cHm tes fentes data natare en général^ e'csl^àtidifv ^M^oie lès toloiités conrtantas et conttam^ wmtA fôèo^téas de la Providmice^ soNtoenl fmt m rendre compte^ toutanasiUen qne dei atftnîMa )Hire<' nissit ctdmhpies «ci de l'attractlM. hiTOquer le seeodrs d'èlMi inlèniédtaitw^ o'ert retomber dans la mytho^ kii^; c'est rétnbrOduire la m^ttologie àém le cOfps b«i«am apiis l^iFoir eapnbéii dw monde exté^
Mais antfe ettoia est d'tntarposm* aiirffaraiiiimettt^ entre Dfen et las divers mouvements qm Die» fSoree la matière d'exécuter^ une série d'êtres tmagimires, d'étrés fue nos sens n'atteignent points doirt nous n'atails poibt eonseiettce> qi;faMnfie Induction fégtti«ie né noos réi^la> d'êtres hiutites d'atllaâtsy payftiite^ ment inutiles pônr nods i»{^6}nof las pbénomJHies vitaix} antre^^cdieaof^ d^btir ima Hgfie de dâmar^ catioff profonde et tràochéa entre te mof et tes oryon^s dont te met se s^t, entre les phénomèAee doAl le irtêi estonTairteoroate Ibé&tre^ et te» phdnomènes^ dont
1 De rTmtation «?t dr* U Ff»1te, p. U. ^ < P. «W, 7^. i-« P, ^.
nos organes sont le théfttreet ne sont jamais les auteurs. Avraidire^ celte ligne de démarcation, ce n'est pas nous qui rétablissons^ nous nous bornons à la reconnaître ; nous nous bornons à reconnaître qu- il n'existe aucune ressemblance quelconque^ aucun rapport prochain ni éloigné; aucune analogie grande ou petite entre le mot et un cerveau^ entre un fait de conseience quelconque et le raccourcissement d'une fibre.
Reprocher aux spiritualistes de personnifier le mot, c'est-à-dire de pers(»mifier la perscœne même, de^rsonnifier ce sans quoi ce qui reste de rbomme n'est plus qu^une chose, c'est assurément la plus étrange idée qu'il soit possible de conceTdr. <
Admettons toutefois la légitimité du reproché ; «tmettons-la par plaisir et sans aucune nécesaité ; le tort que l'on impute aux spiritualistes est-U du mdns bien qualifié sous le nom d'ontologie? Tontologie* eetelle par elle-même une sottise? les ontologistes sont^ls nécessairement des fous, des idiots^ des FÔveorst
Il ne semble guère.
L'ontologie n'est point chose qui se prenne ni deîTe se prendre en mauvaise piurt. L'ontologie est l'one des branches de la philosophie générale, c'est la ecienee de l'être, par opposition à }a science du phénomine oo de Tapparence. L'honune, disent les phikMophes^ aborde directement les phénomènes ; il les appréhende wât parles sens, soit par la conscience; il les étudie, le» décrit, les compare. Mais, sous le phénomène, il y a rétre qui persiste tandis que le phénomène change ou passe. Indépendamment des attributs, des modifications,
il y a la substanee qui supporte les attributs, et subit les modifications. Aux qualités^ aux apparences^ il faut un sujet d'inbérencé^ un support^ un suppôt^ n'importe le nom. .Tandis que les sciences naturelles décriTent le» phénomènes sensibles^ tandis que la psychologie déoiit les phénomènes de conscience^ Fontologie sonde la légitimité du procédé par lequel nous passons du phénomène à Tétre ; elle examine ensuite ce qu'il faut penser de Tétre en soi^ s'il y a réellement plusieurs substances, ou s'il n'y en a qu'une seule, et supposé ce dernier cas, quelle serait la nature de cette substance unique^ etc., etc.
L'ontologie, dernier terme des recherches phiioso- . phiques^ n'a donc rien de commun avec Terreur qui consisterait à ériger mal à propos en êtres des abstractions^ à personnifier inconsidérément des yues de notre esprit. C'est un tort très-commun en philosophie, sans doute ; très-commun dans toutes les sciences, et qui mérite d'être signalé et poursuivi sans pitié partout où il se rencontre; mais d'une part, ce n'est pas plus là le tort des spirltualistes, lorsque de la diversité, de l'incompatibilité entre les phénomènes intellectuels et les phénomènes matériels, ils induismU la distinction entre l'âme et la matière, que ce n'est le tort des physiologistes, lorsque delà diversité entre les attributs de l'albumine et ceux de la fibrine, ils induisent la diversité de ces deux substances ; et d'une autre part, ce tort, là où il existe, doit être stigmatisé et livré au ridicule sous un nom qui le désigne effectivement, et non pas sous un nom qui désigne tout autre chose.
De dire ensuUe si la science cpieyonnodame» dans-le vrai sens^du mot^ ontologie, a toujours été cultivée, et notamment depuis douse ou. quinze ans^, avee toute la prudence et toute la sobriété-désiiraible; n lerphilosoplies:q{tt sàsontenfoncéadans se6*|irofondearS'n'*oiit pas qiidquiefloië enosum légitimement le re|^ix>clie'doat^il» s'agit^vSi»n^Kne la. distinction lbiil606e«de Uèbwet^du^ phéaomàne, delàaubstaneeet des^attnbUto^dlNN^iirt^et' dôs4}|iaiilést,} estaussi fondée qu'oncle pieoM gAdéMiementHsi>.elIe me. serait ^as plus logiqtêe qjie-réaUt'/vOieBt* une. tout, autre- question^ quis noua.* niavons» ici^di^ Itf temps ni la volonté d'aborder.
Nousrayoïia prêté au livr&4ia^MtBiioiiiBaia4(Mite iU-
iention queréclamaientetrim(H)rtaiiceaiêm6da4n^|/ el<. là^jiistg^oélébnté d6J'aiiteur;>ei^le- smxàiB 'd6<if^^ qi^ le livre a^ obtenu lorade sonapparitieiis
Y. a-^tTÎlieiL^ nuîté^i^aète^ exa^e- profMifU^ii^csitie le mérite et Je succès?
Bien-^qpe le mérita sdU réet^ UeB^qU'UneittariiMpra viilgair&.s'7idéGàte4^haqiio. iDStaBt> nouff n^MMitomprafOrmer. I1.8e.jp^tbie&d'«îtleiirs'^tie l'«0|iriide pai^ y sort entré pio^r qiiekfiie. di»se>JlAya*sî>lfW|gtBiing qijteiiécoleLmi^naliête^tdemier débritde la iftilsii' ptiîeulu^deroierrsiè€ie,iD'a TU se^raBger soui^cM dm» peaux. unaliaul&iUiistralioay'; une grande et iMivelle . renaosmée^ qu'oaoïeKsaurait s^éttiictveîflerfii «et adé|e tes- ont ^ baUfi bruf funatent des-nHiiiA ^ en ^ pouMMrti d^grandBcrisde j^e.' •
Les médecinsdont délivre favorise etjmtîfiev dit-on, Topinion secrète (nous ne parlons que^du plus grand
nomlMPQ), 468 médecins auxgu6ls œlÎKViF&défère; <d'autenié, le sceptre des sciences méts^pbysiques^ et la dictature j5ur la pensée humaine, 4i'ont pas dû se montrer noQiplus insensibles à mi si beau^prése^nt.
Nous préserve toutefois le ciel (je ipenser ou^d'insiiHieir jjueiMv'Bfoussais ait écrit une seule ifgne dans- le de|Mftiu4e complairÊ a qjui que 4e ^it«;Mnoins'4[]ue tout aul^e, un pareil soupçon peut r^tteindre; ileat de C6Ui| aVti seut jacGoutumésà cQuquénr plutôt qu'à-^pti¥er l<es si^p^ges^Jl dit quelque part^ avec une inoble etJuBte fierté, qu'un honune tel^queJui méntevd'/^U' êtFe^^ru.«ur fparolq, dorëqu'il déclara «dans quel ^but il. «'«diBei$e au ipubljç V ; >6t * dans m ipréface il uaus ftveftitqqe>ison butv&éié de:.garantir l^c^sdeneesfp^y-^ sk4<lg¥|uas et médicales des atteintes de la psychcdogie, des euvahias&mfints^ de l'ontologie '.
fNoii8jtte.savjoos>pas que lesjscienees physiologiques ou médicales courussent aucundangepde»>e&eôté. Nous BQifiOiiiiaî^sess au<juu;0uvr^ey)publié)par la nouvelle éeoletpbilosophique^ qui ait contesté soit à la physiolog^9>soilà}la'médecineyune seule^de ieursrdéeouverteïs, w-tefit^ue^ces 4écouveFtes ont porté sur de&faits.^n- «îbtosiâurdesr faits observables à la loqpe ou au scalpel.
sS^il est fVFai toutefois qu'il se soit renooairé desoidisaot philosophes, assez malavisés. pour révoquer en doute de semblables. découvertes, au nom delà psycho^ logie, ou'même de Tonlologie, que M. Broussais en fasse sévère justice -, nous les lui abaâdonndosde^rtnd
* Képonse aux critiques, p. 9. —* Préface, p. xxxi, et jsomm.
cœur. Ils sont d'autant plus inexcusables^ que non-seulement ils s'efforcent d'entraver les progrès de k science^ mais que la cause même qu'ils prétendent soutenir par de si misérables moyens est là complètement désintéressée.
Que la physiologie pousse aussi loin qu'elle le pourra ses recherches sur le rapport du physique et du moral de l'homme; l'influence réciproque de l'un sur Tautre étant admise comme un fait général incontesté et incontestable (et qui pourrait songer à la nieir?), les faits particuliers qui se résument dans ce fait général^ dignes sans doute, en eux-mêmes^ de la plus sérieuse attention^ sont absolument sans valeur^ quant à la solution du problème de l'existence de l'âme; si toutefois, ce que nous n'avons admis que pour la forme> l'existence de l'âme est un problème. Lorsqu'on a reconnu^ par exemple^ que l'entremise des nerfs est nécessaire pour que la sensibilité entre en jeu, et pour que la Yolonté opère sur les muscles locomoteurs, si l'on vient ensuite à constater que les nerfs qui provoquent la sensation ne sont pas les mêmes que ceux qui président au mouvement, cela sans doute est fort curieux, mais en est-on plus avancé sur la question de savoir eommeht quelque chose d'immatériel, comme la sensation^ est provoqué par quelque chose de matériel? ou comment quelque chose d'immatériel, comme la volonté, peut se transmettre par un canal matériel ?
Toutes les découvertes de la physiologie, toutes les découvertes de la médecine, non-seulement faites, mais à faire, non-seulement accomplies, mais possibles, mais
concevables^ sont de cette nature. Elles ne peuvent^ que rendre compte en détail et expliquer par le menu, s'il est permis de parler ainsi, ce qui est déjà reconnu^ pleinement reconnu en principe général; à savoir, quMl existe une correspondance intime et constante entre Tétat ou la complexion des organes et Texercice des facultés deTàme. On le prouverait un million de fo^s^.d^un million de manières différentes, on réussirait (et,, nous l'espérons, on y réussira) à assigner, à chaque nuance de la pensée ou de la sensibilité, un organe ma.tériel correspondant, à chaque irrégularité dans les idées ou dans les sensations, une irrégularité matérielle correspondante, que la difficulté, si difficulté y a, n'aurait pas fait un pas.
Les vrais amis de la philosophie, de celte science qui n'est elle-même que Tamour de la science et la recherche désintéressée de la vérité, voient donc nonseulement sans mauvais vouloir, non-seulement sans r^ugnance^ mais sans inquiétude, mais avec cette ^tisfaçtion pure et sincère qu'inspire le progrès des connaissances humaines, les découvertes de la physiologie et de la médecine.
Ce n'est pas contre eux que M. Broussais aurait dû écrire, et, pour le dire en passant, c'est de leur part'que les théories médicales de M. Broussais ont rencontré, il y a quelques années, le plus d'accueil et de faveur.
Bien qu'attaqués et placés par lui sur la défensive assez à l'improviste, ils ne se laisseront jamais décourager, nous en sommes sûr, de lui témoigner tout ce qui lui est dû d'égards et d'estime; ils auraient pu peut-être
aussi se réjouir à Fapparitton de son livre, car ce Hyre pteinde vires d'kîHeurs, étrncelant de Yerve et d'originafité, est certainement, pour te fond mênfie (tes idées, un des moins concluants qui aient jamais été publiés en feveur du matérialisme; précisément parce qne ï'autenr est fort supérieur aux matérialistes ordinaires, précisément parce qu'il entrevoit avec promptitude, parce qu^I avoue avec candeur, des faits qu'un mohis clairvoyant aurait méconnus, qu\m namns sincère aurait passés sous silence, et qui riiment le Bfiatérialisme dans sa base. Ils auraient pu, disons-nous, se réjouir en voyant qu'entre de teltes mains, ce système, malencontreux de sa nature, apparaissait plus malencontreux encore. Mais au-dessus de ce puéril triomphe, tranquilles sur te sort d'une cause qui R'èst ta leur que parce qu'ils honorent et chérissent en elle le glorieux patrimoine de la race humaine, d^uue cause éternelle comme Dieu, immortelle comme l'âme rilemême, d'une cause qui n'a point commencé et qui ne prendra point de fin, ils se sont affligés au contraire en voyant un homme tel que M. Broussais, consun>erau service d'une doctrine déplorable et désespérée^ un temps que réclament à bon droit la jscience et l'humanité. Ils s'en sont alarmés surtout pour l'avenir de la réforme médicale; car toutes les connaissances humaines se tiennent parla main ; toutes les vérités sont sœurs, et quelque route que l'on se fraye, les vérités premières sont de celles qu'on peut négliger quelquefois impunément, mais qu'on ne saurait méconnaître longtemps sans courir risque de s'égarer.
Le très-jeune auteur de cet écrit n'a point à se plaindre. Couronné à Genève, couronné à Paris/ annoncé dans la plupart de nos feuilles quotidiennes avec dé justes éloges, objet d'une critique éclairée et bienveillante dans le meilleur de nos recueils périodiques, ri a reçu les encouragements auxquels il avait droite et ce qu'il met sans doute à plus haut prix, les avertisse* mënts dont il est digne. Son ouvrage ne survivra pas peut-être aux circonstances qui Tout suscité; l'élévation de son esprit, sa noble confiance dans le triomphe de la vérité, sa persévérance assidue à la poursuivre tour à tour dans les profondeurs de la pensée et dans le dédale des faits positifs, la rare sagacité dont il fait preuve à chaque instant dans ses recherches, lui demeureront. 11 est entré de bonne heure au service
1 Â propos du livre intitulé : Du système pénal et dit système répressif en général et de la peine de mort en pa/rHculieTj par M. Charles Lucas.
de la bonne cause; il en sera toujours Tun des plus zélés, et quelque jour, nous n'en doutons pas, Tun des plus habiles et des plus hçujreux défenseurs.
Le livre dont il s'agit ayant déjà plus d'un an de date, toute critique semble désormais épuisée ou tardive. Qu^14> Lucas ait fi\é p{u^ ^*m^^ '^^^ 49^ ^^ ^^^' deau qu'il s'était imposé; qu'errant çà et là dans la carrière ouverte devant lui, il soit loin de l'avoir fournie tout entière d'unp^s pgal et ferme, luî-nniême, selon toute apparence, en conviendrait Yolontiers. Au lieu donc de repfoduire ici des observations qui ne seraient plus de saison, nous nous proposons^ dans ^t aiHietef de reprendre quelques ioitasts en mmisouv^ te sujet qu'il a traité. Nous wuâriaiui^ i^ le peut, aplanir la vote aux écrivains qui acraisot taotés de le suivre, leur indiquer d^avanofs le§ éoueils, Haiitsr le ebamp dfins lequel, pour réussir^ Tesprit dadisqoi^ gitioodoits^exercer; opérer, en un mât, letri^edes questions, et, après les avoir signalées, les peaer av^e soin et précision. Un tel travail, ^ûtAl deoMurer fias ou moins imparfait, ne saurait être absoiiioiênt Imtik. On a dit, avec raison, que les qiiestimis bien posées sont à moitié résolues.
La peine de mort a été infligée de tout temps; oo la trouve inscrite, à toutes les époques, dans Isi lois de tous les pays. A mesure des pFeigiès de la dvilisalion, l'application sans doute en devient de moios or moins fréquente^ n^ais partout le prinçipg sub^ste. S'il s'est rencontré dans le dernier siècle quelqiios ttceplions, si l'abolition de toute espèce de supplice a été
ÎET Jk>Z LA P^IN»- DE MORT. m,
uM eiféffieiM^e dos^ à tort ou à rasûa, <>ii t'eol hmàtoi déoMrugé; ou plwlâ^ c'a étà, «^1 eal j^esHVλ ^ j^^ leraînsi^ un pieHx csq^ice, use hoBoraU» faotaisie ^^géfée p^( b pbilose^ie à la idode à ^an o|i irais soii^raiBs alssoluf. 0» ne saurait no» plnaprenépe afu sMecnt le fameux dé^[^ dé h Com^utro» natioiialB^ qui avait promis cette grande réforme pour le momfHl é» la pah générale. Le temps seul noua apprendm ni la législature de la LouTsiane sera pk» ftdèle am doa* trines (pi^elle vient d'adoptet sup h foi dé M. Ltyingston, que Be t^ont été tes sueeeseurs de Joiseph H^ de Lét^eM ou de Catheri Be aux ck)olrk}68 adoptées par ees* prineei sur fet fb) de Beocaria. Ce qu-on peat attirmer, en atteiK dant^ c'est que nulle partjusqu^i, lelégtelatear, Mtent quil s^eat renf^nné dans sosi rèle naturel, eehii d'^inlerprète éctaiFé mais patient des tcbux nationaux et du lion sens des masses, n^ mis en doute le maintia de la peine capitale.
On demande si c^t à bon droit; pu demande sHl convient dé conserver la peine de mort ou de l^beliv.
Celte queption, aiudi que le fait observer If. Lueas, peut être envisagée sou^ deux points de vue Ifèandi»tineta : la peine de nA€a*t est-elle utile ? la peine da ncHrl est^^Ue légitimer
Si la peine de mort n'est pas utile, si même elle a certains effets pernicieux qui ne soient peint rachetés par des avantages d'une plus haute importance^ il faut l'abolir; rien n'est plus évident* Mais une semblable proposition est-elle susceptible d'une démonstra^
m DU DROIT DE PUNIR
lion rigoureuse? est-il possible surtout de rétablir dans un sens absolu, universel^ également applicable à tous les temps^ à tous les lieux, à toutes les hypothèses imaginables? Selon nous^ la nature même des idées 7 répugne. L'utile et le nuisible sont>.par es8ence> choses purement relatives^ choses qui dépendent des époques^, qui varient avec les circonstances et Tétàt des esprits.
Qu^un homme se présente et nous dise : a Abolissez demain la peine de mort en France^ les crimes pour lesquels \os codes réservent cette peine n'eu deviendront pas plus fréquents; la morale du peuple y gar gnera, » nous lui donnerons très-volontiers audience^ « Cela se peut, lui répondrons-nous ; expliquez votre pensée ; constatons ensemble les faits sur lesquels vous vous fondez; examinons les inductions que vous tirez de ces faits. » Hais que cet homme, s'arrogeant un langage plus hautain et moins circonspect^ déclare^ en thèse générale^ la peine de mort inutile et foneste^i ce qui signifie apparemment^ pour quiconque se rend un compte exact de la valeur des termes^ qu'elle a été telle de tout temps et dans tous les pays^ que telle elle sera désormais partout^ et quoiquil arrive; ànotreavis^ c'est une assertion que la saine philosophie ne saurait avouer^ et qui porte en elle-même sa propre réfutation.
Quelque justes reproches que Ton élève^ en effet, contre la peine de mort^ et nous préserve le ciel de vouloir l'en absoudre ou les atténuer, elle a certaine* ment, sous le point de vue de l'utilité, deux effets très^ réels.
D'abord elle prévient toufe réctdiye de la part de celui qui la subit. Ce premier point n'est pas contestable.
En second lieu^ elle frappe de terreur au plus haut degré. Sous ce rapport^ nulle autre peine ne lui peut être comparée.
Nous n'ignorons pas, il est vrai, qu'on lui dispute cette qualité; nous n'ignorons pas qu'aux yeux des zélateurs de l'abolition, les criminels ne redoutent point l'échafaud; que l'infamie, l'emprisonnement à long terme, les travaux forcés, leur sont infLuim^nt plus terribles. Mais, ou nous nous abusons toutà fait> ouç'est abonder là dans son propre sens, au mépris des faits l^s plus évidents; et ce n'est pas sans quelque surprise que nous voyons prêt à tomber dans cette infatuation^ de ses idées ou de ses désirs un esprit aussi sévère, aussi exempt d'entraînement que celui de H. Benlbam. Nous sommes peut-être un peu moins étonné de surprendre en semblable faute M. Lucas, voire même le grave Sallusie, qui lui a fourni l'épigraphe de json livr^; mais, quoi qu'il en soit, notre réponse est simple. Entrez hardiment dans la première prison qui se rencontrera sur votre chemin; proposez aux condainnés à mort d'échanger le supplice qui les attend contre to^te autre peine quelconque; proposez aux condamnés, à toute autre peine quelconque d'échanger cette peine, tant rude soit-elle, contre l'échafaud; vous verrez de part et d'autre, comment vous serez accueilli.
Essayez, sous couleur d'humanité et de compaasioii, d'envoyer au supplice un homme condamné aux Ira-
î«8 DU ïftioii: Bte pVnîu
vthik^{6reés i pefpétsrtté^l'teâigiitfliQiiiîpitbUqae se seu-
lëVèrtmà^Ads^ris eonti'«<iëtte affreuse Ironie^
L'ardeur même avec laquelle les adversaires àe la (MMe ^è imri 'ëft i|)otlrsti#eiit l^rt)Olitiofi ^dépose «de I%Ori*etir'^*^le4n8|ifi*e. 43t si cette 'àcrrrairiert5gratidè dans ceux qui n'en sont point menacés, réélliiiMit dist se ^ilidqu^ de 'prétendre -qii^elle soit 'petite^nB eéox qtii te^kîbi
'«da^{»dSé>Hn l^%(>utimt,ti)^ecJii.iOaiâEot/qQe'<Miis PéM âctiiël«d64ii'société, en France^ tibDeseMfltooiiIre ^08 iMcun «pérliohmige dont une bomie prison ne puidse ^ét>dhAFe, ilucuti domine assez puiftaiit sorte adfi^illonililJ0B^iM)ur'd«nieuFa*«âiiiig^ lonqiatooe Mb liftAJ«MîdemcNhi>l|t tmdmHr luiyetqu^a^ccMiÉé^IiMiiae l%ffe(AfH^èN»bllf dë4a p^m de'mcM^t dépteBe>iBaiotein»t fe 'iHit> idfmMili «qOéique ebose 'de *4rè8<-raîsMtthbl&; ntàts ^i>r^(ihratice>qu^il'en<a toujouis'été «ilis^ Vlmr tôiredépose/à chaque -page, du'ocHitvim.
jDis rnéme aussi^ si Ton soutient, «avec dlaotÉsa éccîr VairtSy que 'telle est aujourd'hui ha idétteeur sde mos TMbW%, ' tëlle^l- aisanee répandue* dans toutes*l0»cIaâBes deta^OGîétéy qU^ Suffit* désormais de la.pns«i>y^*das riguéUi^Hlotit/au besoin^ larprîson'4>eutté(re««ce(Hii'pàgnée^^poursei^^ir de frein aux caractères ^ddeiili, cupid<é^>*pas9iounés> et «pour maintenir^la fmaL^nta^ que Hfl\ilirr déboute atteinte trop graye, ondiraqii6li|tte efadse die itHûns évident^ sans doute, mais qudqva chose pourtant que nous ioeUnoQS à croire'as6ttiBi<Tdîmi de ia tériié; *4aBdl8 qu'yen ^étendant cette assertiaii à d'autres époques'et à d'autres ipays, en retendant aar-
Et DB LA PEINE DE MORT. IW
icHAà itmteti k» épouses et^ à tocm tes paf s/ 6ti §i (ittfeé véritaMemeni sur ito tei^rain cfai n^esl gaèP6 teDafloloi
,Lofe dofio qme Fon prétend discuter la (fiîesdion dé la peine 4e moi^ sous le poini de vi:^ de ViMité/Ie baÀi9eàé kidiq^e de eireonscrire la^ discimsKKfàiiMtfk i^fiffV^fk M ou^ tel^élalr social-; et novHS&ùMneki H hi^^MWâ rifldiqjuey Èm»' la iiateré mèasè de 1iiè& d'utite, qi»/ nous le^ répétons^ ^ rektttM/fm ^^ûsé^f eirfmr^3mk iiU3M^at%le awc toUté^ ihropositi^cni é^m$(l&, l'exige impérieusement.
Bar lef' mêmer motifs/ s'iif s'agH: é?iitï igtB^é fèiêf
vUiiM^&m. à*tticpieUé cé^ pa^s eM pai^tenU} et ^friMn^ œ sQ-préAtoèe p«(B eti^ tt^ajfanT em iùé q^à'éil^ céPMMb loi^Utév'ffî^ toute' Ifi^Ffmii^l^pap 0!xiéml^le> Féssenrt)!^ tel de ses départemeiits^>»là^ peine de itiDff^ sél^ik BfelV pl4is?tdi^ ifiuiilei' SI UMb^Iê Vàinw résëéiiiiHë# à iel autre de ses départements^ nous serions séparéil'AS^ëét' lieureux^îtistairt paÉ^ ua^Uèn' pltfô IcHigatttëf "^IM/ Qbi enqpêdb^rait même que la peine de^ âiôri^«d^l^t^étï*e aboUe dan» une province' avant' de l'êti^ dlifl^ ùtië. auif^? qiÉ^elle l&fûl^stii? le^colftihêlit' d^ lA* Praiteë;^étt ne-l^lût pàreô Gerse^J
Ërifiil,iiiis^raît^lèïneât sétmi, dgàIelilëhiftiâi«|Hiii^ salite dei^sduier laqiiefttlmi^dé^iéiréilMiilrA^i^^^ meiit^dafis siG»^rappdHs^8fVBe'efbt»iW0Mdi*^ drttM^ auipd'U?{imie de ifi^nrl^ tns^uv%r c^Acot^' \Ûûi^êé;^éti^ pesàat^^baqse nature déid»ig€»^qti^ cbtfl^t»#^tfië fiM^ courir à la société; en comparaittfidi^iè^bt^!ÉÉtërft}^;dë' part et d'autre, riitjmtrrènce et le nô'lMfr^ dés^ tèrftà-
tioDS, les diverses mesures préventives qif il serait possible d'employer; en calculant l'influence de Tédocatio|i^ ainsi de suite. Il ne se peut guère^ en effets que la peine de. mort devienne inutile pour tous ces crimes simultanément et du premier coup ; il ne se peut guère que. la balance des inconvénients et des avantages penche, dans tous les cas, et en même temps, du même côté. Vraisemblablement le moment sera venu d'^abolir cette peine à l'égard de tel crime, avant qu'il soit venu à regard de tel autre crime.
Ainsi réduite, la question de la peine de mort rentre manifestement dans la législation pratique; elle, sort, sans retour, du domaine de la philosophie. Cett à l'homme d'État, c'est au jurisconsulte d'en dédder, en point de fait, dans chaque occurrence/La science, en en tant que science, n'a rien à y voir.
Voilà donc une première branche de notre sujet mise à l'écart.
Voilà la moitié de notre tâche élaguée. Non, saos doute, que nous affections de considérer avec un dédain superbe ceux qui rechercheraient si, de nos jour», la peine de mort est ou n'est pas nécessaire pour le crime de fausse monnaie, par exemple, ou pour le crime d'incendie; tant s'en faut, et à Dieu ne plaise!. Nous constatons seulement que ce sont là autant dequestîons isolées, autant de questions partielles, quMl n'est.^ 4a puissance de qui que ce soit d'élever au-dessus du positif des affaires, de résoudre dans une questicm plus compréhensive et plus générale.
La peine de mort est-elle légitime?
Ea d'autres termes^ le législateur a-i-il droit de la décerner?
. Ceci est un problème tout autre; ceci est un problème bien plus imposant. Â la différence de celui que nous Tenons d'éliminer> un tel problème^ s'il est luimême légitime^ c'est-à-dire s'il peut être posé de Taveu de la raison^ ne dépend, pour sa solution^ ni des hommes^nî des climats^ ni des éyénements; il fait appel aux principe^ ; aux principes qui sont étemels^ absolus, immuables. Relevant exclusivement de la plus pure philosophie, le philosophe lui seul est compétent pour en connaître.
Nous disons si ce problème est effectivement un problème, car il n'échappera point aux esprits clair^ voyants, qu'en l'énonçant, on en préjuge plusieurs autres.
Y a-t-il telle chose qui puisse être, tout ensemble, avantageuse^ profitable, et pourtant illégitime? Y a-t-il pour l'homme, en dernière analyse, d'autre règle de conduite que Futilité? Existe-t-il, peut-il même exister des obligations, des droits indépendants des lois positives, antérieurs aux lois positives, et qui pèsent sur la société au même titre que sur l'individu, sur le législateur au même titre que sur le citoyen ?
Ceux qui ne voient dans les préceptes de la morale que de simples maximes de prudence ; ceux qui ne fondent la croyance en ces préceptes que sur l'expérience de leurs bons résultats; ceux qui pensent que l'homme n'a d'autre motif, pour y conformer ses actions, que l'espérance des avantages qu'il s'en promet.
OU la crainte des incotiTénients auxquels il s'expose en agissant différemment; ceux qui ne reconnaissent par conséquent d'autres obligations que celles qui se trouvent inscrites dans les lois positives; et exigibles par autorité de justice^ ni d'autres droits que éeux dont le législateur les gratifie en leur prêtant main«-forte pour les exercer ; ceux-là^ disons-nous, doivent, pour se montrer conséquents à leurs principes, non-seulement récuser toute solution du problème dont il s'agit, qui tendrait à faire envisager la peine de mort comme illégitime, mais ils doivent récuser le problème luimême.
Si rhomme^ en effet, lorsqu'il agit, ne consulte, tout bien considéré, que son propre avantage, la sociélé, par rintermédiaire du législateur, son ministre et son organe» en faisant des lois, n'a de conseil à prendre non plus que de Tutilité commune. Si Thomme ne s'arrête dans la poursuite du bien qu^il convoite que devant les inconvénients et les dangers, le législateur non plus ne peut raisonnablement reconnaître d'autre frein; il va tant que Putile le conduit; là où leûuisiMe commence, il s'abstient; voilà tout le mystère. Si tout homme a droit qui a la loi écrite pour soi, le législateur, qui écrit dans la loi ce que bon lui semble, a tout droit sur le citoyen. S'il n'existe d'obligations que celles qui sont imposées dans les lois, et placées par elles sous la sauvegarde des tribunaux, le gouvernement peut bien avoir des obligations envers les sqjets; on les trouve énumérées dans les constitutions politiques. Le législateur, le souverain, la société en corps.
rétre^ en un mot^ qui fait les lois et qui les défait^ n'en saurat atoir vis-à-vis les individus.
Demander^ dans un pareil ordre d'idées^ si le législateur a droit do décerner la peine de mort, supposé qu'il la regarde comme utile, c^est donc articuler des paroles dépourvues de sens.
Ma» par malheur^ ou plutôt par bonheur^ il s'en faut que cet ordre d'idées soit généralement reçu. QQCHqo'il date de loin, quoiqu'il ait fait secte à toutes les époques de l'histoire, quoiqu'il soit d'assez bonne ooHiposition vis-à-vis les faiblesses de notre pauvre nature, il n'a jamais fait grande fortune.
Il 7 a dans le bon cœur et dans le bon sens du genre humain quelque chose qui le repousse, et n'y veut entendre à aucun prix.
Le genre humain envisage les préceptes de la morale comme des vérités évidentes par elles-mêmes. Entre ces propositions : il est bien d'honorer Dieu ; il est bien d'aimer son père et sa Aère; il est mal de mentir, et les axiomes sur lesquels se fondent la logique ou les sciences exactes, il ne met, quant à Timpossibilité de les révoquer en doute, aucune différence. Ce n'est pas parce que l'expérience lui en découvre la sagesse, mate parce que, de prime abord, il les juge vraies, qu'il y croit. Et non-seulement il les juge vraies, mais il y reconnaît un caractère obligatoire; il estime, et ne peut se défendre d'estimer qu'indépendamment des avantages probables ou des inconvénients éventuels qu'entraînent nos actions selon qu'elles sont ou conformes ou contraires aux règles morales, il y a pour
rhomme obligation de faire ce qui est bien et d'éviter ce qui est mal^ obligation qu'il ne confond ni avec Tattrait du plaisir, ni avec Taversion de la douleur, ni avec la contrainte physique et matérielle. Ayant ^ard aux relations des hommes, le genre humain conçoit que ce qui est obligation dans celui-ci peat devenir droit dans celui-là^ et de même qu'il ne canfmd pas l'obligation avec la contrainte, il ne confond^pas non plus le droit avec la puissance d'exiger ; ces droits^ ces obligations, il les envisage par conséquent noa point du tout comme Tœuvre^ mais au contraire comme le fondement des lois positives, lesquelles ne sont à ses yeux légitimes, valables qu'autant qu'elles déclarent de vrais droits, et consacrent des obligations préexistantes; et de même, alors qu'il conçoit des obligations du citoyen envers la société^ et des droits de la société sur le citoyen^ il peut fort bien concevoir, et il conçoit en effet des obligations de la société envers le citoyen» et des droits du citoyen sur la s^iété«
Dans cet ordre d'idées, il n'y a rien d'étrange^ rien de contradictoire à demander si le législateur» c'est-àdire la société que le législateur représente» a droit d'infliger la mort au citoyen qui s'est rendu coupalile d'un crime; si le criminel est obligé moralement (qu'il y ait ou non besoin d'user de contrainte à son égard) de donner sa vie en punition de son offense; ou bien au contraire, si le criminel a droit de conserver sa vie tant qu'il ne plaît point à Dieu de lui en retirer le bienfait» et si le législateur est obligé de la respecter.
En ce qui touche la question des droits et des oUiga-
tions, nous sommes du genre humain et nous en partageons les sentiments. Mais ne pouvant^ sans nous livrer ki à une digression déplacée et interminable^ donner nos motifs pour penser comme tout le monde^ nous nous contentons de renvoyer le petit nombre dé mortds privilégiés qui se figurent en savoir davantage^ et avoir découvert dans Tinlérêt personnel le mot de réni^sie de la vie humaine, à Touvrage du docteur Price^ à la critique de la Raison pratique de Kant^ aux Esquisses morales de feu Dugald-Stewart, et à tant d'autres Uvres anciens ou modernes sur la matière; ou plutôt nous les invitons à rentrer en eux-mêmes^ dans lasâence des préventions^ et à bien observer les divers états de leur âme^ soit en présence des idées de bien et de mal^ soit à Taspect des actions bonnes ou mau-
vsôses.
Le problème de la légitimité de la peine de mort étant donc un véritabla problème^ un problème qui peut être posé sans faire violence au vrai sens des mots^ sans que la raison en murmure^ telle est du moins notre conviction, comment le résoudre?
Pour y parvenir , il est nécessaire , ce semble , d'explorer avec soin, et d'envisager scwis toutes leurs diverses faces les questions suivantes :
Qu'est-ce que punir?
En qui réside le droit de punir ?
A quelles conditions ce droit est-il exercé?
Confrontant ensuite la peine de mort, d'une part, avec la nature même du droit de punir; de l'autre, avec les conditions qui en règlent l'exercice, on
pourra s'assurer &i cette peine reste en deçà des limites du droit, ou bien , au contraire, si elle les dépasse.
De telles recherches sont tout à la fois ardues et immenses.
Ainsi que nous Tavons exprimé toul à Theure, nous n'aspirons qu'à poser quelques jalons^ qu'à «gnaler quelques points de repère ^ qu'à pré$er?er > en un mot, de tomber^ dès le débuts dans une sorte de vertige^ les esprits audacieux qui voudront tenter Taventure.
I. Il est pour l'homme , c'est le catéchisme qui nous l'enseigne^ trois ordres de devoirs: deroirs envers Dieu^' devoirs envers ses semUables^ devoirs envers lui'-même. Or^ le devoir^ c'est ce qui est bien ; c'est ce qui oblige. Tout devoir^ quel qu'en soit l'objet ou l'importance^ oblige^ coûte que coûte^ à tout prix^ à tout risque. L'être libre et intelligent, placé Isoe à face de la chose qu'il est bien de faire ^ se reconnaît ^ ne peut pas ne pas se reconnaître tenu de faire celte chose^ tout en demeurant maître^ pleinement m^âtre de ne la faire pas.
S'il la fait; s'il remplit son devoir ^ il vit en paix avec lui-même; nous l'honorons ^ nous les témoins de sa conduite, nous ses frères, ses semblables^ et notre approbation le remplit de joie. Qu'en agissant atnû , aucun sacrifice ne lui soit imposé ; qu'il trouve lelM>nheur dans le devoir, à nos yeux l'ordre est accompli; notre esprit entre en parfait repos ^ il ne souhaite rien de mieux^ il ne réclame rien de plus.
Qu'au contraire , l'homme , en remplissant son de^ voir, souffre à le remplir/que la tâche lui soit rude^
pénible^ douloureuse, Vobllgaliou n'y perd rien dQ sa force ni de son exigence; mais ce spectacle nous trouble; il y a désordre. Concevoir réunis , réunis à perpétuité dans le même individu, le bien moral, la vertu et le malheur, c'est pour nous chose impossible. Une conviction s'élève en notre âme, une conviction protonde, intime, irrésistible, que cet état de choses n'est qu'un accident, que le bcmheur attend la vertu, que la récompense est réservée au sacrifice^ si ce n'est ici-bas, du moins dans un autre monde où les événements n'auront point de secrets. Cette idée est inexpugnable à tout argument ; c'est l'idée du rétablissement de l'ordre.
L'inverse arrive dans Thypothèse opposée.
Chaque fois que Thomme se ;dérobe au devoir, chaque fois qu'il se laisse entraîner à d'autres mobiles, chaque fois qu'il viole l'obligation après en avoir entendu l'appel , le contentement fuit de son âme; un sentiment amer et poignant, le remords, en prend la place. Nous réprouvons sa conduite , nous spectateurs, et notre blâme, éclatant de toutes parts ^ vient frapper sur lui à coups redoublés. Enfin il surgit ep lui, il surgit en nous, au même instant, une conviction pareille à la fois et contraire à celle dont il vient d'être parlé, une conviction non moins profonde, non moins intime, non moins irrésistible, à savoir qu'il souffrira tôt ou tard en proportion de sa faute ; nous répétons , avec une inébranlable assurance : il ^ fait le mal, malheur à lui ! Et pour peu que le tort soit grave , et que le malheur tarde à fondre sur cette tête
dévouée^ nous levons, non sans quelque indignation ^ les yeux vers le ciel pour lui en demander raison.
Ce sont là choses triviales ; les nourrices les expliquent aux petits enfants; les bonnes gens en radotent^ c'est le trésor commun^de tous les apologues ^ de tous les romans bons ou méchants, de tous les mélodrames à grand spectacle .
Une philosophie sceptique et railleuse peut nier, sans doute , faute de la comprendre , Taffinité mystérieuse du bien avec le bonheur, de la souffrance avec le mal: elle a nié, sur ce même fondement, le rapport de cause et d'effet entre les événements; elle a nié le libre arbitre ; elle a nié la réalité des objets extérieurs, le tout sans autre inconvénient que de prêter quelque peu à rire à ses dépens. Une autre philosophie plus superficielle encore peut oublier ou méconnaître le grand fait de Tobligation morale, afin de rapporter tout à son aise nos actions au seul mobile deTintérêt; elle en a négligé tant d'autres, afin de ramener toutes nos idées à la simple sensation. Son règne passe. Dieu merci! s'il n'est déjà passé. Une philosophie digne de ce nom enfin peut essayer de porter dans le monde moral, comme dans le monde intellectuel , comme dans le monde physique , le flambeau de l'analyse, dMnterroger l'homme sur sa nature et sur sa destinée , le devoir sur son autorité et sur sa fin, la Providence sur le cours des événements. Mais quel que soit le succès de ses efforts, les données que nous invoquons n'en redoutent rien^ et ne sont pn£ à leur merci; elles ne sont pas d'hier, elles ne
passeront pas demain^ elles sont de tous les temps et de tous les pays ; elles sont de tous les hommes et de tous les instants.
Le bien donc avant toute chose ^ le bien^ c'est-àdire la conformité de nos sentiments^ de nos désirs , de nos actions aux préceptes de la morale; le bien quoi qif il en puisse coûter; puis ^ après lebien, le bonheur^ le bonheur acquis, mérité^ obtenu par le bien : tel est Tordre^ en ce qui touche les êtres libres^ intelligents et sensibles.
Tel notre raison nous le révèle.
Cet ordre - éternel peut être troublé malgré les
effbrts de Thomme^ ou de son fait.
n est troublé, malgré les efforts de Thomme, lorsque celui-ci , faisant le bien, souffre pour le bien. La récompense en est le rétablissement; elle est nécessaire et finale.
Il est troublé , du fait même de Thomme, lorsque celui-ci, entraîné ou séduit, obtient momentanément, non pas le vrai bonheur, mais le plaisir en faisant le mal. L'expiation en est le rétablissement ; elle est, au même titre, nécessaire et finale.
Pourquoi cela?
Parce que ce qui est, est. Pourquoi Dieu ? pourquoi Fhomme? pourquoi le monde? pourquoi la vérité? pourquoi quelque chose ?
C'est la question qu'un roi de Congo fit, dit-on, au révérend père de la Société de Jésus qui prenait la peine de rinstruire, et devant laquelle au surplus celui-ci, ne s'en étant point encore avisé, demeura bouche béante.
Il ne faut donc pas chercher à la rétribation du bien et du mal^ aux récompenses^ aux expiations, soit dans celte vie^ soit dans la vie à venir, un autre but que le rétablissement même de Tordre^ c'est-à-dire un autre but qu'elles-mêmes. Toutefoi8> par cela seul que les récompenses et les souffrances expiatoires s'adressent à la partie sensible de notre nature^ elles ontdèfl ici-bas^ elles ont accessoirement , et par contrenroup, un effet d'encouragementaubien^uneffetpréventifeontrelemal.
Le pressentiment des joies de la bonne conscience^ le pressentiment de Tapprobation si douce de nossemblablesy le pressentiment du bonheur des justes, disposent notre âme à se montrer docile aux injoncUona de la loi morale. L'appréhension des remords^ celle de la désapprobation publique, celle de la honte, celle des tourments réservés aux méchants^ nous arrêtent souvent sur le bord même du précipice.
Le remords, en particulier, lorsqu'une fois il s'est emparé de Vàme coupable, a souvent la glorieuse propriété de la régénérer, de la retremper, en quelque sorte, et de lui inspirer l'horreur des faux plaisirs qui Font égarée.
Cette crainte desdouleurs que le vice traîne à sa suîte^ cet espoir des jouissances de la vertu, en influant pins ou moins sur les actions de Thomme, sont-elles sutQsantes pour l'élever, à elles seules» au rang d'être vertueux? Non, sans doute; ce rang est à plus haut prix. Nul n'est vertueux qu'autant qu'il aime le bien et qu'il le fait en vue du bien lui-même; maîa elles Tentretiennent dans la pensée de sa noble nature et de
sa uoblô vocation ; elles le contienDent dans la boon^ voie. C'est déjà beaucoup *pour rbooime lui^mêmc^ i dans une âme ainsi préparée, et que le souffle des pea« chants impurs n'a point flétrie^ Famour de la vertu peut croître sans obstacle^ et s'épanouir comme uoe fleur du ciel. C'est tout d'ailleurs pour la société; c'est tout pour les autres hommes; car, pourvu que nous remplissioos nos devoirs envers nos semblables^ u'importe par quel motif; la société prospère^ nos semblables sont en sûreté.
Il s'en faut cependant que de telles espéranoes^ou de telles craintes^ soient assez puissantes pour opérer de tels résultats^ au degré qu'exigent impérieusement la tranquillité publique et la pai^ des Ëtats.
L'appréhension du renaords n'existe qu'autant que le remords lui-même a d^à été éprouvé^ ç'est-à^re autant que des fautes^ et des fautes graves ont été déjà conunises. Il ne se développe pas chez tous les hommes avec la même énergie ; il suppose dans l'âme une cer* taixie délicatesse ; plus l'âme est pure, plus l'esprit est cultivé; plus il a de prise ; c'est-à^ir^ qu'il devient à$ jjixxseQ plus actifs àmesure que le danger social devient moindre. Rien ne prouve mieux qu'ici l'effet préventif n'est que l'accessoire^ et qu'en lui-mênie le remoirdsest but et non pas moyen. Chez l'homme grossier, brutali dénué d'éducation^ il ne faut rien moins que le crime pour le faire naître; chez l'homme vicieux, chez le cri* minel, il s'oblitère peu à peu^ et quelquefois finit par disparaître tout à fait.
La crainte du blâme public est de même nature.
Par la même raison» elle manque plus ou nftoius son
effet. De plus^ la désapprobation des hommes n'éclate et ne peut éclater qu'à regard des mauvaises actions qui leur sont connues; et Tbomme qui fait le mal à toujours Tespoir^ et souvent Tespoir bien fondée d'écbapper aux regards^ et de demeurer maître de son secret.
Ënfln^ quelque assuré que soit Pavenir^ le redoutable avenir du méchant, un nuage épais l'enveloppe ; l'époque ouille subira est incertaine, reculée^ indéfinie. Les événements de cette vie étant à la fois sous l'influence de la prudence humaine^ et de ces lois inconnues que nous nommons le hasard^ dans les malheurs qui assaillent parfois le méchant (mais qui parfois aussi l'épargnent), on ne saurait assigner un rapport nécessaire avec ses fautes. La part de Timpéritie ou de la mauvaise fortune est insaisissable. Tout autre méchant peut se flatter^ avec raison^ d'être ou plus habile ou plus heureux. C'est donc dans la vie à venir que force nous est de reporter l'expiation proprement dite ; or^ la vie à venir ne nous apparaissant que dans un lointain profondément obscur^ ce qu'elle sera, ce qu'elle pourra être ne nous étant guère révélé que par la nécessité même de la rétribution du bien et du mal^ il n'y a rien là d'assez vif ^ d'assez saisissant, d'assez accablant^ pour lutter en toute occasion et avec un égal avantage contre la fougue des passions^ pour imposer silence an tumulte des sens.
Les mêmes réflexions s'appliquent, et s'appliquent à fortiori, aux espérances de la vertu.
Il faut donc^ pour maintenir la paix^ l'union au sein des sociétés, c'est-à-dire le respect réciproque des de-
voirs des hommes les uns envers les autres, il faut d'autres garanties.
Au premier rang, parmi celles-ci, figure le droit de défense, auquel on ajbute d'ordinaire les épithètes de naturel ou de légitime.
Qu'est-ce que ce droit? qu'est-ce que le droit en général?
. n en est du droit comme de Tobligation qui lui sert de fondement ; c'est un fait de conscience ; c'est an fait siniple, immédiat; il se constate, il se reconnaît; iotite tentative pour en donner une définition n'aboutirait qu'à l'emploi de termes équivalents.
Parmi nos devoirs envers nos semblables, et mce versâ^ il en est qui sont réels, très-réels, mais dont celui qui en est l'objet n'a point qualité pour exiger l'accomplissement. Le riche est tenu d'assister le pauvre, le puissant est tenu de protéger le faible ; ni lé pauvre n'a droit à Fassistance du riche^ ni le faible à la protection du puissant. Le pauvre supplie ; le faible conjure : ni l'un ni l'autre ne s'estime en position d'exiger. Il est d'autres devoirs, au contraire, les devoirs de la probité, par exemple, le respect de notre vie, le respect de ce qui nous appartient, que nous exigeons hautement et sans hésiter : nous exigeons, parce que nous avons droit. Or, le propre du droit, c'est que la force soit à son service. Un homme attaque mon existence, je me défends ; il est dans son tort, je suis dans mon droit; je le tuerai, si je ne puis autrement m'en défaire; je ferai bien ; mais si je puis le terrasser, le désarmer, et qu'alors je le tue, alors je
ferai mal, je serai coupable à mon tour. Pourquoi cela? parce que mon droit ne s'étendait qu'à la protection de ma vie, que mon adversaire avait le devoir de respecter. Une fois d^rmé, ir avait, lui, droit à sa vie; une fois en sûreté, j'avais, moi, le devoir de la respecter.
Le droit de défense, c'est-à-dire le droit en action, c'est^-dire encore remploi de la force pour assurer l'accomplissement ^de certains devoirs, commence là oif commence une inquiétude sérieuse et bien fondée sur l'accomplissement de ces devoirs ; il s'étend à tout ce qui est nécessaire pour l'obtenir; rien de moins, mais rien de plus: il expire à l'instant où le but est atteint.
Cet emploi de la force, emploi légitime, emploi avoué par la morale, et la crainte qu'il inspire, concourent avec l'attrait des jouissances de la vertu, avec l'appréhension des tourments qu'entraîne le vice, à maintenir la bonne harmonie dans les sociétés humaines. Garantie impuissante encore, ressource précaire, imparfaite, et qui trop souvent même a ses dangers.
Le droit de défense ne protège que le fort; il livre le faible en proie à la violence.
Le droit de défense met en jeu la force; or, la force se soumet mal volontiers à la règle; il est bien difficile que le débat se renferme de part et d'auti*e dans les limites que la raison lui assignerait; il est bien difQcile que les passions ne soient point de la partie; que l'agresseur irrité de la résistance ne se porte pas à des extrémités dont il aurait frémi du premier abord, fout agresseur qu'il soit; que l'injurié poussé à bout ne se
laisse pfis eDtratner à satisfaire m TéiBgeafice en devenant agresseur à son tour.
Maintenant^ qu'entre l'offenseur et Tollènsé Burvienile un médiateur, un* médiateur plus puissant que Tun et que Fautre, et qui s'emploie à mettre la force du côté du bon droit; de quelque source que ce médiateur tire lui-même son droit d'intervention, que ce soit de Tobli* gation générale qui pèse sur tous les hommes de s'assister mutuellement dans la mesure du bi^ et de la Jiistice, que ce soit de quelque obligation spéciale contractée par lui envers l'offensé, que ce soit enfin d'un certeln caractère public, officiel, dont nous examinerons bientôt la nature et Torigine, il n'impc^te; son droit existe. Il est bien d'assurer force à just^; l'offenseur n'a pointa se plaindre si Ton exige de lui Faecomplissement de son devoir; l'offensé n'a pirint à se plaindre lorsqu'on le dispense d'entrer dans une lutte ou peut-être il ne demeurerait pas maître de lui-»même.
Ce droit d'intervention pour la défense d'autrui concourt plus efficacenient au maintien de l'ordre et de la paix que le droit de défense lui-même ; dav il protège le faible aussi bien que le fort. Il vaut mieux aussi sous cet autre rapport qu'exercé par un être qui n'y porte, du moins dans le début, aucune passion perîon»nelle, il est plus probable que l'emploi de la force sera réhfermé dans ses véritables limites.Toutefois ce droit lui-même, considéré dans son exercice, c'est toujours la guerre, et la guerre apparemment n'est pas la paix.
Entre l'expiation d'un côté, de l'autre le droit de défense, d'un troisième enfin le droit d'intervention dont
il vient d'être parlé, se place la punition, la pénalité qui tient à la fois de ces trois éléments, qui ne se résout absolument néanmoins ni dans Tun ni dans Tautre, et qui complète le système des garanties sociales*
Qu'est-ce qui manque à la désapprobation publique, considérée isolément et à part de toute institution positive, pour agir à titre de moyen préventif contre la fraude et la violence ?
La certitude et retendue.
Tout offenseur^ tant qu'il n'en est qu'à redouter les recherches de Toffensé, peut raisonnablement se flatter de leur échapper, et de demeurer ignoré. SUl est connu d'ailleurs, la désapprobation publique ne se déploie sur lui que dans un cercle assez restreint^ qu'il s'ébigne de quelques pas, le voilà hors de ses atteintes. Que fait maintenant le système pénall Il organise la recherche d'après des procédés si actifs, si puissants, si ingénieux que tout coupable mystère devient, sinon impossible, du moins très-difficile et très-improbable. Une fois le méct^t saisi, psur la solennité des formes judiciaires, le système pénal le signale au loin et provoque sur sa tête une masse de réprobation accablante, et à laquelle, où qu'il aille désormais, il ne saurait plus guère échapper.
Qu'est-ce qui manque aux rétributions de Fautre vie pour nous glacer d'effroi, lorsque la pensée du crime s'empare de nous, lorsqu'un penchant funeste nous pousse vers l'abîme?
La proximité, Tévidence, l'intelligibilité, s'il est permis de s'exprimer ainsi.
Personne, quel que soit son âge, ne pense à la mort que comme à un événement éloigné; Tincertitude de l'époque se répand, en quelque sorte, sur l'événement lui-même, et, quant à la nature des chosesque la tombe recèle, le vulgaire n'en conçoit que des idées obscures, confuses, contradictoires. L'homme éclairé sait qu'il n'en sait rien.
Que fait encore le système pénal?
De révénement éloigné, il fait un événement prochain; à la chose dont l'époque est incertaine, il donne une dat«, À des souffrances inévitables, mais dont la nature ne peut être ni conçue, ni comprise, ni même entrevue par notre esprit, emprisonné qu'il est dans le monde sensible, il substitue des souffrances sensibles que chacun de nous peut, en quelque sorte, toucher du doigt et de l'œil.
Que manque-t-il enfin au remords pour s'emparer de l'ame coupable, pour la régénérer, pour la purifier, pour y faire naître une aversion profonde des plaisirs pervers, et la tenir en garde contre toute rechute?
Il lui manque d'avoir prise sur cette âme que les voluptés enivrent, que le tumulte des événements étourdit, qui n'a pas un instant pour se replier en soimême, dépourvue qu'elle est peut-être d'ailleurs de ce degré de culture intellectuelle et morale, sans lequel les sentiments délicats ont tant de peine à se faire jour.
Le système pénal isole le coupable du monde extérieur-, il le place face à face de sa propre faute; il le sèvre de tous les plaisirs séducteurs; il le remet entre les mains de la religion, qui a des paroles d'une inex-
primabk puissance pour remuer les entrailles^ pour susciter en nous le germe engourdi de ces sentiments qui font que Thomme est homme, pour suppléer à Tinégalité du déYelopperoent de l'intelligence.
On le voit donc : la pénalité n'est autre chqse que Fexpiation même, Texpiation exercée dans ses trois grandes branches, à savoir :
Le remords;
[^a désapprpbiation publique ;
Ï4 rétribution définitive;
IL'expiatiQn, d'éloignée qu'elle était, rendue proqhf^ipo; d'incertaine qu'elle était peut-êtrp aux feux du coupablie^ rendue évidente; d'ob$€U|re qp'eUe était cermnemept^ rendue çeni^ible^ et transportée^ pro parte quâ, du monde à venir dans celui-ci.
Mais est-ce bien l'expiation tout entière, Texpiation envisagée dans son but propre et véritable, le rétablissement fie l'ordre?
Non sans doute. Le rétablissement de roi:dre est nécessaire; Dieu en est chargé : à quoi bon l'homme lui prêterait-il sa faible intelligence et son plus faible bras? Le rétablissement de l'ordre laurait lieu malgré iious^ si nous venions essayer d'y mettre obstacle; il ^ora lieu sans notre intervention au temps marqué par la Providenpp, là pu la punition n'en aura pas bâté l'instant.
C'est l'expiation enyi^agée dans son effet latéral et incident, la prévention des fautes, des torts, des délits.
Ainsi ce qui est le principal dans l'expiation n'est que l'accessoire dans la pupition.
La Rwnilioû P'csl point chargée de régler le compte
de l^homme avee la loi morale^ ni d-égaler les souffrances à la perversité des actes. Qu'elle prévienne les plus importants de ces actes pervers, quelle le^ pré- Tienne au degré suffisant pour le maintien de la paix, pour Fessor du perfectionnement individuel et social ;
Toilà son œuvre.
Au grand jour où nos actions seront pesées dans la
balance 4p juge suprême, il nous sera tenu compte ^e
ce qu'aura déj^ exigé de nqu^ le juge d'ÎPi-l^a^.
Ce qpi est au CQptraire le prinpipal daps }a punition n'^t qu'scpessoire dana l'expialipn.
l^ l^éo^unération s'opère à pa^ cp;npté$ selon les voies iftyçt^ripu^es de }a djyinfî sagesse; ejle atteint tQut : désirs, lutentiops^ s^n^uie^ts, pen^é^s, actions, tCHit dans une proportion exacte et irréprpphahle ; mais leUe n'est point réglée de telle sorte que la prévention des actes répréhensibles en résulte ni dans tqus les cas^ ni même dans le pins grand nombre. #
C'est ^ Vbomine de s^aider; c'est à 1^ société ^e ponrvpir à eUprmême.
Le t)nt d6 la punition, en revanche, e^t le même ou pr^ftqne le même que celui dn droit de défense.
{jO but dn drqit de défense, c'est l'acçompUssement ^ devoirs exigibles, sans distinction. Nous Ye^rons piqs taçd gn^ la pnnition ne les prptége pas tons; nous v^rron^ av^ii qu'elle veille sur d'autres devoirs encore. Quoi qU'U en soit, c'est le senl point de contact entre Vnn et Vantre.
L,e dvQJi^ de défense çpn^ppençe 915 çorampnce l'acte régrébensil)}e; il s'exerce pgm* Tempêcher fl'§fqver 4
ses fins; il finit sitôt que l'agresseur est désarmé.
La punition commence quand Tacte répréhensible est déjà consommé; elle s'exerce pour prévenir, non pas celui-là, mais d'autres semblables; elle suppose le droit de disposer de la personne du coupable^ alors qu'il est sans défense.
Ce droit enfin, le droit de punir, si c'est un droit, et quel qu'il soit (ce sont des questions que nous ne youlcms pas préjuger), n'est pas un droit personnel à Tétre qui Texerce. Institué dans une vue générale, dirigé, non point contre l'acte même qui en est l'occasion, non point même précisément contre l'ofTenseur, mais contre tout autre acte semblable, contre tout autre méchant comme lui, lors même que ce serait l'offensé qui punirait, il ne punirait point en son propre nom; il ne punirait point pour son propre compte; il agirait dans un intérêt autre que le sien.
Voilà par où le droit de punir tient au droit d'intervention. Du reste, ce dernier n'étant que l'auxiliaire et le substitut du droit de défense, les différences sautent aux yeux, et sont inutiles à énumérer de nouveau.
C'est faute d'avoir fait, ce semble , ces distinctions qu'il s'est glissé tant de confusion dans les idées, sur le sujet qui nous occupe. Ainsi, parce que Texpiation et la punition sont identiques en substitnce^ bien que différentes dans le but, il est souvent arrivé que l'indignation publique, bien ou mal fondée, a réclamé mai à propos l'intervention de la pénalité, dans le dessein, naa point de prévenir le crime, mais d'égaler les souffrances du criminel à la perversité réelle ou prétendue de son
actioD . Toutes les anciennes législations sont remplies d'atrocités dont cette erreur est la cause. 11 est arrivé non moins souvent, en revanche, que de graves philosophes, méconnaissant la nature du remords, qui n'est autre chose que Tétat nécessaire de Tâme coupable, méconnaissant la nature de la désapprobation morale, qui n'est autre chose que le jugementporté nécessairement par notre raison sur la nature même du mal; méconnaissant enfin la nature de la rétribution finale, qui n'est autre chose que le rétablissement nécessaire de Tordre, se sont représenté tout ceci, en quelque sorte, comme le code pénal de la Providence, comme une institution pleine de sagesse, sans doute» maisarbitraire, contingente, qui aurait pu être ou n'être pas, et quin'existe quepournous servir de lisièresoudegardefous. Ainsi, parce que la punition a le même but, ou à peu près, que le droit de défense, on a dit mille fois que le droit de punir n'était autre que le droit de défense, plus étendu et rendu plus efficace. Ainsi parce que le droit d'intervention pour la défense d'autrui et le droit de punir se ressemblent en ce point qu'ils sont placés nécessairement dans les mains d'un être qui n'agit point pour lui-même, dans les mains d'un être impartial, on a confondu les trois principes, et répété sous mille formes que le droit de punir, c'était le droit de défense, résigné par chaque membre de la société entre les mains d'un être fictif, qu'on nomme alors indifféremment le législateur, le juge, le magistrat; Ainsi enfin, parce que l'entraînement à la vengeance est le danger même qui s'attache à l'exercice du droit
1B6 DU CROIT t^Ë PUNIR
de défense^ parce que la tëdgeance apparaît là tfaild tout ce qu'elle a d'odieux et de re(iréhëtt^ible> affilés avoir transporté^ au moyen d'une flcUon^ le droit éë défense dans une être impatiial^ on s'est imaginé^ par la plus inconcetable bizarrerie, que le goût de la fQih geance pourrait se retrobver dans un pareil èlr6 (lequë pourtant n'est guette réputé impartial qu'à laoonditioa de n'en être pas susceptible)^ et l'on s'est imaginé^ proh pudort «^u'il pourrait s'y retrouver légitimement. On a parlé^ par une flbUeusé métaphore qui n'était paê tout à fait métaphore dad^i Tesprlt de ceux qui l'employaient, delà tengeance ded lois; rènioi^tant même plus bàut^ confondant à la fois f'abus du droit de défense^ le droit de défenâe^ l'intetventiony la pénalité et l'expiation; on a noitiUilé^ par ufl véritable blasphème, la rémunération à venir la vengeance de Dieu.
Tout liDtrë travail s'est réduit jusqu'ici à démêler, avec une [iatience qui met sans doute eellei de nos lecteurs à l'éprèuvey leâ fils de cet écheveaù si bien embrouillé. Poiirsuivons : maintenant (|ue noitôsavdn^^ ou à peu près^ ce que c'est que punir, cherchons ttt peu comment punir est un droit et à qui ce droit appartient
IL Notre auteur étabUt une distinction très-judicieuse entre l'état de société, pris en thèse générale^ et l'existence de telle ou telle association déterminée.
Nous naissons Français, Anglais, Italiens; c'est le hasard qui en décide. Toutefois libres, non-seulenieât de fait, mais de droite de nous expatrier^ si nous demeurons tels, c'est, jusqu'à un certain point, de notre aveu. Nous clioisissons lacohipagne de notre vie; uoiis
fixons nôiie dertieUre au gré de nôtre inclination et àe nos intérêts dans telle ou telle comnnune, à charge pë.t nous de remplir les conditions qu'exige cette résidence.
il y a donc quelque chose de fondé à dire que toute association petite ou grande subsiste en yertu du consentement impUcite des individus dont elle se compose.
L'état de société même, en revanche, est pour rhomme Tétat de nature. Il ne Ta pas choisi; il ne dépend point de lui de s'y dérober.
Êtreè doués de raison, nés par conséquent pour com-< prendre la loi morale, par conséquent encore nés pour lui obéir, l'homme et lafemme qui veulent s'appaÉ'tenir Tunà l'autre, ne le peuvent légitimement qu'autant que le nœud qu'ils forment devient à l'instant perpétuel et indissoluble.
Toute union furlive et fortuite leur est interdite et les dégrade.
Le mariage donc, ayant la perpétuité pour i1rof)re caractère, le mariage est société, vraie société. Il faut, ou que l'homme s'abjure lui-même et se fasse brute, ou qu'il vive en l'état social, ou que le genre humain s'éteigne et disparaisse de la terre.
Dans cette société primitive, qu'on pourrait nommer, en parlant à la rigueur, l'unité sociale, l'élément intégral de l'ordre civil, se rencontre déjà, à côté de ces droits tout personnels que l'être humain, quel qu'il soit, a sur tout autre être de son espèce, et qui se fondent sur des devoirs réciproques; à côté de ces droits tout personnels encorcy mais spéciaux, mais résultant exclusivement de la situation respective des époux, et
qui se fondent sur des devoirs mutuels de fidélité et d^affection^ se rencontre^ dis-je^ un droit sui generis, un droit impersonnel, c'est-à-dire n'ayant pas pour objet, ou du moins pour objet unique, Têtre qui l'exerce ; un droit qui n'existe que dans le but de maintenir et de faire prospérer l'association, le droit de commander dans le mari, lequel implique dans la femme le devoir d'obéir.
Le propre caractère de tout droit impersonnel, car •celui-ci n'est pas le seul de sa nature, c'est qu'il présuppose un devoir, non-seulement dans l'être sur lequel il est exercé, mais encore dans l'être qui l'exerce.
En d'autres termes, c'est qu'il se résout en mission à remplir.
Nous en avons vu un premier exemple tout à l'heure dans le droit d'intervention pour la défense d'autrui. Quand le plus fort vient au secours du plus faible, c'est un droit qu'il exerce contre l'agresseur, c'est un devoir qu'il remplit envers l'offensé.
Le droit de commander est encore autre chose. Il est impersonnel, il est mission; mais il suppose, avant tout, l'association de deux êtres ou d'un plus grand nombre ; il suppose, dans l'être inférieur en raison et en force, le devoir de résigner sa volonté entre les mains de l'être supérieur, afin que celui-ci dirige l'intelligence commune et la force commune vers le but commun.
Ce devoir existe dans la femme; ce droit existe dans le mari.
Ofi ce droit, qu'on y prenne garde, c'est, à proprement parler, le droit social; non sans doute que ce soit la société qui Tinvente et le crée; c'est lui au contraire qui fonde et maintient la société.
Comme tout droit en général, il autorise la contrainte; la force est à ses ordres ; mais dans la société conjugale, TafTection le plus souvent en dispense.
De cette société première il ne tarde pas à en provenir une autre plus étendue, plus diverse, et dans laquelle elle s'absorbe, la famille; il naît des enfants.
Chez les animaux, l'entretien des petits est exclusivement confié à rinstinct maternel; le père n'y est de rien ; dès longtemps il s'est éloigné. La mère pourvoit à leur nourriture tant qu'ils ont besoin de ses soins; au bout d'un temps assez court, leur propre instinct se développe avec leurs forces ; ils prennent leur essor ; à l'instant même aucune trace ne subsiste plus de ces rapports de protection et de dépendance.
La famille humaina ne finit pas si .vite ; elle n'existe pas à si bon marché. Il y faut à la fois, du moins dans la plupart des cas, le concours du père et de la mère. II ne faut pas seulement nourrir les enfants, il faut les instuire et les élever. La nature, livrée à elle-même, ne leur enseigne rien ou presque jrien. Les facultés prodigieuses à Taide desquelles Tentant, devenu homme, dominera les animaux, sera le roi de la création, il faut qu'il les conquière par le travail, l'effort, la persévérance.
Pour le mettre sur la voie, pour hii aplanir les diffi-
cultes, il faut le travail^ Teffort, la persévérance de Ses parents. .
De là le droit pour les parents de eeraft^ândér ; de là pour l'enfant Je devoir d'obéir.
Cela posé> exanlinôns la conduite du pète vis-à-vis de l'enfadt.
Dans les premiers tempsy lorsque Fitttelligënce de celui-ci est encore engourdie, lorsque l'idée du devtfir et lès sentiinents qui Tacëompagnetit reposefnt encore en germe dans cette âme à peine éveillée^ le père use à son égard de pure contrainte ; Fenfant s'approche du feu, il l'en éloigne j Tenfant saisit tin ooutec^u, il lé lui 6te.
Sitôt que l'intelligence de l'enfant a fait iln paâ, sitôt qu'il devient capable de prévoyance^ son pèrô coDfimence à le traiter enêtre raisonnable. Il l'avertit^ pitié, après l'avoir averti, il lui laisse supporter, dalis fine certaine mesure^ la conséquence de son étourderte; ' il l'initie ainsi au labeur delà vie humaine.
C'est une leçon de prudence.
C'est un premier moyen, en même temps, d'obtedir dé Wi obéissaiice à l'avenir.
Vienne maintenant à se développer en loi la notion du bien et du mal, le père le traite en être responlable. A-t-il fait quelque chose de bon, ou bien a-t-il siiftplement obéi, car obéir est pour lui remplir nn âeTair> le père l'approuve; il lui donne même, s'il le jnge convenable, une légère récompense. A-t-il fait quelque chose de mal, a-t-il simplement désobéi, car désobétr est un tort de sa part , le père le gourmande^ il lui témoigne son méceùtentement, quelquefois en seorèt.
ET tÈ LÀ tèlNÉ ÉIÈ ifÔRT. iSé
quelquefois tbiit HM! ; Il S'efforce dé ttfdtd^iièi- en tiA le repentir; s'il n'y réussit pas au degré suffisâfit/tflcff infligé quelque SdUffi'atIfeè légère, (JHèliiiié pJi'fvâUon moitientanée, lui faisant ë^rdUtef \i Êônsêqu^êè nécessaire du iorty cbthmè il lui était Wiès6 sulllf là cohséquence éténtuelk de Timprudèncë.
C'est une le^on de hidràle.
C'est en même tèttijfiJ tift sécbtid ttifcltefl \iô\ïT 1& pë?ë d'obtenir obéissance à i'avefiir.
Voilà la punition.
Là Tdilà mise èii oeuvtè datJs l'uii de sW dëtii éîm, à *itoir la réfôrrtiatldUy oU, pbût pûm¥ plUS eiàëté^ meut, le perfectiotihëmetil de l'être pUiii ; son fyërféfetionnement direct, car ff Hctiuiefl par là l'irttëllifeé&iie de sa position d'être librfe tis-à-vls là Ibl itibrîilë ; ^ki pèrlectîonnemerilinaiféct, caf, dètèniwt plus flodiei il devient pltià susceptible dé ptogtèâ.
L'autre effet de la punitioti, à éarOfir Id fÛàitifiëiA Ûë la pai^ dans la Société domestique, f&ïra Mèïtië »u besoin dans la société civile, y troute eï ^utiêti -f ^fmvera son compte: Mais ce secdnd effbi eât id quêlqtfë dfose àé collatéral et d'incident. Le përef pU«R pOtfi' l'amélioration de l'enfatnt; c'est pour cela qu'il û l§ droit de punir.
Le droit de ptinir> expliquons-nous bieh sur te
point.
Lorsque l'oti dit : l'homme a le droit de ééfenfe,
veut-on dire par là que l'homme a ce droit en toute
occasion, et de quoi qu'il s'agisse ? que le velenr à le
droit de défense^ par exemple^ à l'égai-d de l'objet volé?
Non : Ton présuppose d'abord le droit au but même de la défense.
Veut-on dire ensuite que Thomme a le droit de défense par tous les moyens^ sans distinction; par la fraude^ par exemple, par la perfidie?
Non encore; on veut dire simplement que l'emploi de la force vis-à-vis de nos semblables^ chose qui n'est pas mal en soi^ mais qui serait illégitime en certains cas^ est légitime en celui-là.
De même^ lorsque Ton dit : le père a le droit de punir^ veut-on dire qu'il a le droit de punir l'enfant pour toutes ses fautes^ sans distinction^ ou bien arbitrairement pour celles qu'il lui plaira de choisir^ sans autre règle que sa fantaisie ? Non ; on veut dire : le père a le droit d'instruire l'enfant, le père aie droit de commander à l'enfant, dans l'intérêt de l'enfant; la punition, c'est-à-dire l'infliciion d'une légère souflhrance, en raison des fautes que l'enfant peut commettre, la punition placée à propos, moyen précieux de provoquer la responsabilité, moyen précieux d'obtenir Tobéissance, sans laquelle toute éducation serait impossible, la puni* tion, chose bonne en soi, mais qui serait, dans les mains du père, illégitime sans cela, est légitime en cela.
Que ce droit existe, personne, à notre connaissance, n'en a jamais douté.
De même, en effet, que l'emploi de la force est la sanction naturelle du droit en général, du droit en tant qu'il n'aspire qu'à se maintenir^ qu'à se faire respecter, de même la punition est la sanction propre au droit de
commander, lequel est un droit, non pas purement négatif, mais actif. Le droit de commander a besoin, pour son plein et entier exercice, du concours de la volonté de ceux sur qui il s'exerce. Or, la contrainte » n'a point de prise sur la volonté ; Taffection peut la gagner; il n'y a que le sentiment du devoir ou la crainte qui la subjugue.
La punition met en jeu ces deux éléments ; c'est par l'élément moral surtout qu'elle appartient à l'éducation.
L'éducation n^a qu'un temps. A mesure que Tenfant grandit, à mesure que son intelligence se développe, que ses facultés s'accroissent, il prend de plus en plus la responsabilité de lui-même; le droit du père diminue. Vient le moment où il cesse ; la famille se dissout ; la société conjugale qui en était le noyau persiste; autour d'elle naissent et se groupent de nouvelles familles qui lui restent unies par les liens de la reconnaissance et de l'affection, par le devoir, le devoir étroit de ne pas l'abandonner au moment où l'âge s'avance, et avec lui la faiblesse, le besoin d^appui, de consolation; qui tiennent enfin Tune à Fautre par les rapports du sang et de la tendresse réciproque.
Ici se dévoile à nous la société des familles, comme non moins naturelle, comme non moins moralement nécessaire que celle des individus.
Ce devoir n'est pas le seul qui fonde la société civile; d'autres encore y interviennent, d'autres non moins impérieux et d'une plus haute portée. A la différence des autres êtres animés, l'homme est un être perfec-
158 au DROIT DE PUNIR
l|(}lp; il p8t pcrfeçtjMe^ npq-seulemept depuis le jour de sa naissance jusqu'à l'âge adulte, mais, à moins d'accid^nf, depqi^ Tâge adulte jusqu'au jour de sa mort. Celles âfi $es fapulté^ q^i sont le plqs en rapport aTec son corps fragi}e et p^f jssable déclinent comme le corps. lui-mê|i)$ ; celles à ji'aide desquelles il aborde, dès ce mondc^ les choses éternelles, le beau, le vrai, le bieq, Yont croissî^nt, t\ s'épurent ayec les années. I^'il fallait i{ne preuve dP plu^ que cette vie n'est pour nous qu'une traversée vers une autre vie, où en trouver i|pe plqs éclatante et plus décisive? £t non-seulement riiomme est perfectible en lui-même, mais, à la dilKrgQpe encore des autres êtres animés, Fespèce bunaainp ai}ssi est perfectible/Nous voulons dire que chaque génération, héritant des trésors de ciYilisatioo amassés pni: celle qui Vs^ précédée, part de plus haut, pour s'élever plus h^ut encore.
Tirer de soi, dans la mesure de ses forces, ce que la ProYid^nce y a placé, s'élever au degré de perfection dont on est capable, c'est un devoir pour Thomme. L'(Buvre du père, le fils, devenu homme, la ooaUaue sur lui-même. La mission du père, il la recueille et la conserve à toujours.
Concourir, dans la mesure de ses forces, au per(éctionneinent des autres hommes, c'est un autre devoir.
Travailler d'avance au progrès des générations i venir, c'est entrer dans les voies de Dieu marne.
Pour accomplir ces devoirs divers, Tétat de société est imposé à l'homme. La condition du perfectionnement pour lui, c'^st la division du travail, et la tutelle réci-
proque; la diYision du travail ^aas laquelle les premiers besoins de la vie absorberaient toute l~existence; la tutelle réciproque^ qui seule permet à la diversité des facultés de prendre^ chacune dans sa sphère^ son plein ejt entier essor.
Les institutions de la société civile sont les cadres au sein desquels chaque individu se développe, dans la proportion de ses facultés, sous Tinfluence des circonstances^ avec Taide de ^e» semblables; le pauvre/mis à l'œuvre par le riche; le faible s^appuyant sur le fort; Pignorânt sous ^inspiration de l'homme éclairé.
Maintenant, pour que la société civile prospère^ ou même sans prospérer^ simplement pour qu'elle subsiste, que faut-il?
Plusieurs conditions sont indispensables.
Il faut d'abord que les membres de l^association observent, les uns vis-à-vis des autres, sinon tous les devoirs que 1^ morale leur impose, au moins les plus importants de ces devoirs.
Il faut, en second lieu, que, dans les transactions multipliées et complexes queTétat de société fait naître à chaque pas, les règles de conduite que la raison suggère soient posées assez clairement pour que chacun sache, en chaque occasion, quelle ligne il est tenu de suivre, quel acte il est tenu d'accomplir.
U faut enfin que partout où se rencontrent des intérêts ^identiques, quels qu'en soient le nombre et la nature, il se forme des associations partielles, dans lesquelles les volontés se subordonnent hiérarchiquement Tune à l'autre, dans la proportion du mérite des
individus, dans la proportion de leur capacité à diriger les facultés communes vers le but commun; capacité qui, ainsi que nous Tayons yu, constitue un droit, est elle-même la base du droit social.
Qui fera le choix entre ceux des deyoirs réciproques dont Tobservation doit être abandonnée au cours naturel des choses, et ceux qu'il conyient de faire obseryer plus spécialement? qui yeillera à Fobseryation de ces derniers? qui, à la promulgation des règles destinées à faciliter et à terminer les transactions sodales? qui prendra soin que, dans la hiérarchie des associations partielles, le commandement d*une part, la subordination de l'autre, soient répartis et accomplis dans une exacte mesure?
Qui? le plus digne.
Ici encore reparaît le même principe, le principe fondamental des sociétés.
Toutes les institutions politiques ont pour but, ncm pas d'inventer, non pas de créer le droit de commander, car ce droit préexiste dans la supériorité relatiye; non point de fonder le devoir d'obéir, car ce deyoir préexiste dans Tinfériorité relative ; mais de déccNiyrir le droit là où il est, et de le portera son rang.
C'est à l'esprit le plus élevé, c'est à la plus haute raison qu'il appartient de reconnaître quels sont les deyoirs essentiels au maintien de l'ordre social, de cpmbiner les dispositions nécessaires à l'accomplissement facile et rapide des transactions' ciyiles, de mettre un terme à toute résistance inopportune, d'imposer des règles à tout pouvoir exorbitant.
Cet être, unique ou multiple, n'importe, on le nomme le législateur. Le droit de commander, il Ta, il en a la mission; qu'il commande donc. Mais pour être obéi, quels sont ses moyens;
D'abord de commander.
L'homme est ainsi fait qu'en général il prête obéissance, si obéissance est due.
En second lieu, la force est à ses ordres. f Chaque bon citoyen, chaque homme probe, éclairé, ou simplement ami du repos, s'empressera d'en mettre à sa disposition les éléments.
Mais ce n'est pas tout.
De même que le père de famille, c'est le droit de commander qu'il exerce; seulement il l'exerce dans un autre but. 11 a besoin, comme lui, non-seulement de vaincre la résistance matérielle, mais de gagner, et, s'il ne peut les gagner, de subjuguer les volontés.
Il l'imite-
Quelquefois il laisse l'imprudent supporter, dans une certaine mesure, la conséquence éventuelle de son imprudence. C'est ce qu'il fait, lorsqu'il retire sa protection à ceux qui ont négUgé les précautions qu'il leur indiquait.
Plus souvent il fait subir au coupable la conséquence nécessaire de sa faute.
Voilà de nouveau la punition ; mais cette fois, ce n'est plus la punition exercée pour la réformation du coupable, c'est la punition exercée dans le but du bon ordre, du maintien de la paix, de l'observance des
règles qui président aux relations sociales.
Le père de famille punit pour réformer : c'est là sa mission.
Incidemment et sans y viser, d'une pari il opère, en toutou en partie, l'expiation de la faute; de l'autre, il veille au maintien de la paix domestique et publique.
Le législateur punit pour prévenir tout acte pareil à celui qui vient d'être commis; c'est là sa mission.
Incidemment et sans y viser, d'une part il opère, en tout ou en partie, l'expiation de la faute; d^ine autre part il travaille dans l'intérêt du coupable.
Et comme l'intérêt social est le seul qu'il ait en vae, des deux éléments que la punition met enjeu, à savoir le sentiment du devoir et la crainte, c'est ce dernier surtout qui est de son domaine.
Le législateur a-t-il le droit de punir?
Il a le droit de commander, et d'exiger obéissance. La punition, chose bonne en soi, mais qui serait sans cela illégitime dans sa main, est légitime en cela.
En thèse générale, qui a droit à la fin a droit aox moyens, pourvu que les moyens ne soient pas des {lotions condamnables en elles-mêmes. Notre vie se l'Oinposc, pour les quatre cinquièmes peut-être, «fae- IK>ns qu'on peut nommer neutres entre le bien et le \m\i et qui ne prennent caractère que parle bot méiiie wr^ lequel on les dirige. Ici nous avons mieux; en !jii^ \^ moyen est bon.
Aind en résumé, faire expier à l'homme ses fautes cV^I i'hi^se Juste^ c'est chose nécessaire. Quand le m^b^ir tond sur le criminel, il baisse la t^ et ne
réclame point. Autant quMl nous est permis d*en juger, Texpiatiou s'opère par degrés, et souvent, sinon toujours dès ce monde, sous l'deilde la Providence, et par rintermédiaire des événements qu'elle dirige ou qu'elle abandonne à leur cours, selon les vues de sa haute sagesse. L'homme reprochable lui-même, quel qu'il soit, est à coup sûr sans qualité pour exiger d'un antre coupable l'expiation; mais ayant qualité, s'il est père de famille, pour travailler à la réformation, au perfectionnement de son enfant, il emploie légitimement l'expiation dans la mesure de ce but; ayant qualité, s'il est législateur, pour travailler au maintien de rordre et de la paix, il emploie légitimement Texpiation dans la mesure de ce but. Instrument trop souvent aveugle et violent de cette même expiation entre les mains de Dieu, qui tire le bien du mal, qui mène de front mille intérêts divers, qui pousse sans cesse le même événement à des résultats différents, l'homme en est ici l'instrument intelligent et raisonnable; remplissant la mission qui lui est confiée, il tire le bien du bien, l'ordre terrestre et passager de l'ordre éternel; il n^osurpe point sur les droits du Très-Haut, il le sert au poste oit il est placé, il avance son règne sur la terre et dans le ciel. L'enfant coupable pourrait se plaindre, non point de subir l'expiation de sa faute, mais de la subir de la main du père, si le père Fexigeart dans un autre but que l'intérêt de l'enfant ; le citoyeu coupable pourrait se plaindre, non point de subir l'expiation de sa peine, mais de la subir de la main du législateur, si le législateur l'exigeait dans une autre vue qtie le main-
tien de la paix publique. Mais quand tous deux se renferment j celui-ci dans son mandat^ celui-là dans le sien, toute plainte serait mal fondée : aussi la pensée même n'en \ient pas.
IIL Voici peut-être quelques pas de faits^ Dieu aidant^ vers la solution de ces deux questions ;
Qu'est-ce que punir?
En qui réside le droit de punir^ si droit de punir
Comparons maintenant ex abrupto, sans préambule,
la nature même de la peine de mort avec la nature de la punition en général; et voyons un peu s'il y aurait entre Tune et Tautre quelque contradiction manifeste^ quelque incompatibilité flagrante qui pussent nous dispenser de pousser plus loin nos recherches.
La punition, avons-nous dit^ s'exerce dans deux buts distincts.
En premier lieu, comme moyen d'éducation^ et pour opérer la réformation du coupable.
D'autre part, comme moyen de répression pour maintenir la paix et le bon ordre*
Sous le premier de ces deux points de vue« la peine de mort est évidemment inadmissible ; elle dépasse le but^ ou^ pour mieux dire, elle y met un obstacle insurmontable* Aussi, lorsqu'à Rome le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants, à prendre les choses dans le sens le plus favorable, c'était plutôt comme magistrat que comme père ; si toutefois ce a'était pas purement et simplement un corollaire de cet abominable autant qu'extravagante doctrine^qui faisait considérer rbomme
Comme pouvant être la propriété de Thomme^ comme une chose dont le maître avait droit d'user et d'abuser.
Sous le second point de vue^ la peine de mort étant suppressive en ce qui touche la récidive, étant préventive par la terreur qu'elle inspire, est appropriée au but même de toute peine.
Elle peut le dépasser sans doute dans certains cas; mais rien ne prouve, à, priori^ qu'elle le dépasse dans tous.
Nous n'apercevons donc point de fin de non-recevoir absolue contre la peine de mort, dans la sphère de la répression. On en a cependant proposé plusieurs, et c'estici le momentdelesapprécieràleurvéritable valeur.
Voici la première :
L^homme n'a point droit sur sa propre vie : le suicide est un crime. Ce qu'on n'a pas, on ne saurait l'aliéner; en s'engageant à la société, Thomme n'a pu légitimement concéder un tel droit au législateur : donc celui-ci ne Ta pas.
Notre réponse est fort simple ; elle résulte de ce qui précède. L'idée que la société se fonde sur un contrat est une idée chimérique; l'état de la société est pour l'homme l'état dénature. Le droit du législateur ne résulte d'aucune concession qui lui ait été faite par les citoyens; c'est un droit naturel, indépendant du consentement de ceux sur qui il s'exerce, qui a ses limites sans doute, mais non pas là où Ton voudrait mal à propos les placer.
Que riiomme ait ou n'ait pas le droit de disposer de
sa vie (et nous croyons qu'il ne l'a pas), cela n'affecte en rien le droit du législateur.
Une seconde fin de non-receyoir est encore plug courte; la peine de mort, dit-on, est illégitime^ attendu que la vie de Tbomme est inviolable et sacrée.
La vie de l'homme est inviolable et sacrée ! Veut-oa dire par là qu'elle le soit dans tous les cas indistinctement? Dès lors plus de droit de défense^ plus de droit de guerre : aucun philosophe n'a été jusque-là.
Veut-on dire que la vie de l'homme est inviolable et sacrée, mais pour le législateur seulement ? pour lors, cela se résume à énoncer que la peine de mort est iUé< gitime, attendu qu'elle n'est pas légitime.
C'est manifestement trancher la question par la question.
Dans la première moitié de son livre^ H. Lucas lutte péniblement contre cette pétition de principe. Hais il a beau faire, il ne peut que la déplacer et la reculer.
L'homme, selon lui, apporte en naissant des biens qui sont les dons de son créateur, à savoir la vie, la liberté, l'activité, l'intelligence ; il y a droit : ce sont là les droits naturels ; il acquiert d'autres biens sous la tutelle et avec l'assistance de la société ; il y a droit aussi : ce sont là les droits acquis.
Les droits naturels sont inviolables; la société ne peut intervenir légitimement que pour les garantir et les conserver : les droits acquis sont à sa disposition; là elle peut trancher et tailler dans le vif; voilà le domaine de la pénalité.
Sans examiner si M. Lucas, dans la dernière partie
de son livre, est bien d'accord avec lui-même, si son système répressif, fondé tout entier sur Temprisonnement, est légitime aux yeux de ses propres principes (qu'on nous passe Texpression), car enfin k liberté est aussi, selon lui, un don de Dieu, et à ce titre, selon lui, inviolable; en nous prêtant pleinement aux subtilités à Taide desquelles il élude Tobjection, nous demandons pourquoi les dons de Dieu à Thomme, et entre autres la vie, sont inviolables dans l'homme?
Qu'ils soient tels, est-ce là une vérité d'intuition immédiate? est-ce un axiome?
Alors pourquoi y a-t-il doute? pourquoi y a-t-il contradiction entre M. Lucas et les législateurs de tous les pays? Y a-t-il doute sur la question de savoir si la ligne droite est la plus courte entre deux points, ou si tout événement provient d'une cause ?
Si ce n'est pas un axiome, si ce n'est pas une vérité évidente par elle-même, d'où la dérive-t-on î où sont les preuves?
L'existence, reprend M. Lucas, l'existence répandue dans toute la nature, l'existence qui circule dans la pierre, dans la plante, dans l'animal et ne fait qu'y circuler, revêt dans l'homme le caractère éminent de la personnalité; par l'intelligence, l'homme se comprend lui-même en tant qu'être; par la liberté, il prend possession de soi. Devenue personnelle, l'existence est sacrée. Vous pouvez détruire la pierre, la plante^ la brute; en brisant le vase vous restituez l'eau à la mer; mais dans l'homme l'existence, attendu la personnalité, a un sanctuaire inviolable.
Nous ignorons si M. Lucas^ en argumentant ainsi, se rend exactement compte de ses propres idées ; à dire vrai^ nous en doutons; mais loin d'en penser plus mal de lui pour cela^ nous lui en savons plutôt gré; car ou nous nous abusons beaucoup^ ou ce qui git confusément au fond de ces idées^ c'est un système fameux de toute antiquité, qui a compté de tout temps d'illustres partisans, que de beaux génies s'efTorcent de ressusciter de nos jours^ mais qui n'en est pourtant malgré cela^ à tout le moins dans notre humble opinion, qu'un pur enivrement de logique : à savoir le système de l'unité de substance ; système dans lequel on conçoit l'univers^ Dieu y compris^ comme un être unique et immense, mais qui s'ignorerait à jamais lui-même^ s'il ne se manifestait à lui-même sous l'infinie diversité des phénomènes sensibles et intellectuels; système qu'on nomme matérialisme^ lorsque ceux qui le professent font de la matière la substance unique ; panthéisme, lorsque ceux qui le professent font de l'esprit Tunique substance ; ce qui revient au même après tout, car donner à la matière les attributs de l'esprit^ ou à Tesprit les attributs de la matière, faire de Dieu le monde ou du monde Dieu^ ce n'est qu'une querelle de mots; système enfin qui transforme l'univers en un vaste rendez-vous d'ombres chinoises, en une immense lanterne magique^ où le même être, à la fois théâtre, auteur^ acteur et spectateur de vaines apparences^ d'illusions infiniment diverses, se donne le change à lui-même comme un ventriloque qui serait dupe de sa propre voix.
Entreprendre la réfutation d'un tel système dépasserait la mesure de cet article, et serait d'ailleurs audessus de nos forces. Nous n'examinerons même pas si M. Lucas y est entré pleinement, si ses idées seraient avouées de Parménide, de Spinosa ou de Schelling. Nous nous bornerons à faire observer que même, en les admettant, nous retrouvons encore à plein, en ce qui touche la question qui nous occupe, la même difficulté.
Pourquoi Texistence, devenue personnelle dans le phénomène qu'on appelle voleur, assassin, incendiaire, serait- elle inviolable pour Texistence devenue personnelle dans le phénomène que l'on appelle législateur, quelque intérêt apparent que puisse avoir à ce qu'il en soit autrement, l'existence devenue personnelle dans les phénomènes qu'on appelle les autres hommes?
II est enfin un dernier argument, de tous le plus élevé, le plus imposant, et dont nous souhaitons vivement ne pas atténuer la force.
Celte vie, cette courte vie, dit-on, est donnée à l'homme pour qu'il s'y prépare à une autre vie, dont la durée n'aura pas de fin. A l'instant où il expire, il comparaît devant Dieu; il y est jugé selon ses œuvres, et traité selon l'état de son âme. L'homme n'a point le droit de retrancher à l'homme un seul des moments qui lui sont accordés pour tenir son âme prête à cette terrible épreuve, pour l'épurer et la réconcilier à son Créateur. Trancher la vie du criminel, c'est disposer de plus que sa vie, c'est disposer de son salut éternel.
Nous le répétons; cet argument est d'une immense portée ; il a grande puissance. Nous craignons toutefois qu'il n'en ait |)as assez. Nous le craignons; tel est le sentiment qui nous domine ; pendant longtemps nous l'avons regardé comme décisif; mais voici les raisons qui ne semblent que trop propres à Fébranler.
Premièrement, admettant que le résultat de Tapplication de la peine de mort puisse être préjudiciable au criminel en ce qui touche son sort à Tenir, admettant que son âme se présente moins préparée à la grande épreuve devant le tribunal suprême. Dieu est juste ; il ne demandera point compte à cette âme de ce qui n'a point dépendu d'elle ; il ne lui imputera pas un tort qui n'est pas le sien ; de même qu'il lui tiendra compte de la peine qu'elle a subie, et des angoisses qui l'ont précédée.
En second lieu, est-il bien exact de soutenir que la peine de mort place nécessairement le criminel, relativement au salut de son âme, dans une position plus rigoureuse que tout autre parti qu'on pourrait prendre à son égard? Faites grâce au condamné a mort; le changement qui va s'opérer en lui sera-t-il bien i l'avantage de son âme? N'esl-il pas, au contraire, mieux disposé à la mort par la condamnation que par le cours des événements? Averti, plusieurs mois d'avance, de l'instant fatal, isolé du monde, isolé de ses funestes amis, face à face avec l'autre vie^ entre les mains de la religion, en pleine possession de toutes ses facultés intellectuelles, s'il ne fait pas une fin digne d'envie^ que lui manque-t-il, sinon la volonté que tout autre
ET DE LA PEINE DE MORT. lU
sort ne lui aurait probablement pas donnée, et dont le législateur n'est pas responsable?
Mais c'est intervenir^ c'est bâter les voies de Dieu sur cet homme ! Hélas ! oui ; mais que fait la guerre autre cbose> lorsqu'elle moissonne les hommes par milliers t
Mais c'est prévenir peut-être Tinstant où sa ^râce le touchera! Peut-être; peut-être aussi est-ce l'avancer*
Qui nous dit que l'ébranlement terrible, opéré par la condamnation, ne soit pas dans les voies de Dieu 7 Qui nous dit, qu'à Tégard de tel ou tel cœur endurci^ ce ne fut pas le seul moyen de le rappeler à Tidée da son sort à venir?
Enfin^ s'il est interdit à l'homme d'abréger la vie de son sçmblable^ dans la crainte de prévenir pour lui l'instant du repentir, de deux choses l'une; ou c'est une proposition générale, absolue^ et dès lors il n'est plus permis de tirer sur l'ennemi^ ni de tuer le brigand qui nous attaque; car^ entre Tacte de l'homme attaqué qui envoie l'âme criminelle devant Dieu^ au moment même du forfait^ et l'acte du législateur qui frappe le coupable après l'avoir préparé à ce grand événement, tout l'avantage est de ce dernier côté : ou c'est une proposition particulière, qui ne s'applique qu'au droit de punir.
On admet alors que le droit de défense autorise à ne
point tenir compte du sort éternel de rassaillanl. On déclare en revanche que le droit de punir ne s'étend pas jusqu'à livrer sur ce point quelque chose au hasard. On le déclare^ fondé sur quoi? sur ce qu'on le déclare.
Vn DU DROIT DE PUNIR
Voilà encore la question jugée par la question.
Si ces considérations sont ou ne sont pas suffisantes pour saper dans ses bases Targument auquel elles s'appliquent^ c'est un point que nous laisserons en suspens. D'une part, en effet, nous n'y trouvons point de réplique. De l'autre cette idée du législateur qui s'interpose entre Tbomme et Dieu, dans la grande affaire de réternité, qui cite de son chef, dans un simple but de bon ordre, dans un but où rien de pressant après tout ne se remarque, celui-ci devant celui-là; cette idée de Thomme subissant coup sur coup deux jugements redoutables, sortant du tribunal des hommes, sous le poids d'une condamnation terrible, pour comparaître devant le tribunal de Dieu, et y recevoir peut-être un arrêt plus terrible encore, cette idée nous trouble profondément sans que notre raison réussisse à s'en ren-^ dre bien raison.
Nous abandonnons donc le soin de prononcer à des esprits ou plus fermes, ou plus éclairés que le nôtre. Mais puisque la question porte après tout sur les bornes mêmes du droit de punir, puisqu'il s'agit de décider jusqu'où ce droit s'étend ou ne s'étend pas, il ne peut qu'être utile d'examiner à quelles conditions il est soumis dans les mains du législateur ; et c'est à quoi nous allons maintenant procéder, avec les mêmes précautions que nous nous sommes imposées jusqu'ici.