EN
Ce c'était pas en vain que ^$ esprits clairvoyaotv^ «conservateurs^ et surtout de bon conseil, s'adres^ai^ilt à Tautorité dès les premiers jours d^ V^n de grâce 18^;; ce n'était pas sans motifs qu'ils i^yoqu^i^^t Çé^ çt sfs légipns^ c'est-à-dire Son ^^xjcell^nçi^ }fi ^înUtre ^e rinténenr et nosseigneurs les gentilp- ^çippies de la Chambre, Içs adjurant de sauver d^ fit rqiw le sanctuaire des Muses, et d^ repousser \%T^r s|p9 ç|es barbares.. Le péril n'était que trop réel ; ftt (^t^e fois, comme au tenips jadis. César n'en ayant tçnp çpmpte^ leur complainte pathétique, levir g^n^itus Bs^i- ((R^nofwnij s'4tapt e^^hçJé eq Tainç (nméç, i^çûci m^j^nt que Iç mal cist devenu sf^ns r^è4Q< Cî$8
t A propos d'Othello , traduit en yen par M. Alfred de Tif^y.
barbares qui frappaient aux portes^ enbardis par Fimpunité^ ils ont forcé la première enceinte^ ils ont fait brèche au corps de la place; bien plus^ ils ont contraint la citadelle elle-mêoie à capituler. Le Théâtre- Français s'est rendu, faute d'avoir été secouru à propos et ravitaillé en temps opportun. Dans la soirée du 25 octobre dernier^ Altila-Sbakspeare en a pris possession avec armes et bagages^ enseignes déployées^ au fracas de mille fanfares. Pauvre poètes de la vieille roche, qu'allez- vous devenir? Il ne reste plus aux âmes faibles qu'à se rendre, à sacrifier sur raiîtel des faux dieux, et aux vrais croyants qu'à s'envelopper la tête de leur manteau .
Plaisanterie à part^ la révolution qui s'opère depuis quelque temps dans le goût du public est un phénomène curieux et singulièrement digne d'attention. Jamais plus notable changement ne s'est prononcé avec plus d'éclat et de rapidité.
C'est à grand'peine si vingt années nous séparent du jour où H. Népomucène Lémercier lança , sur la scène de FOdéon, le navire qui portait d'Espagne en Amérique Christophe Colomb et son génie. On sait quel accueil reçut ce coup d'essai dans le genre romantique. Le nom de l'auteur commandait pourtant le respect, et son rare talent lui donnait au moins droit à la bienveillance. D'ailleurs^ hardi et prudent tout ensemble comme son héros, avant de risquer Tavanture, il n'avait rien négligé pour désarmer les préventions du parterre. Il ne donnait cet enfant perdu que comme un caprice d'imagmation, une lubie sans
conséquence ; il n^avait garde de profaner^ en Ten décorant^ les dénominations sacramen taies de tragédie^ de comédie^ voire même de drame. Ses amis protestaient de son profond respect pour latriple unités pour la très-sainte Trimourti aristotélique , pour les divins préceptes consacrés dans les codes poétiques d*Horace et de Boileau^ illustrés dans les doctes gloses de Le Batteux et de La Harpe^ et dans la Rhétorique des
Demmielles. Inutiles précautions : en dépit de ce qu'il renfermait de traits originaux et de beautés véritables^ le pauvre Christophe fut outrageusement sifflé et resiffié. Ceuxqui se hasardèrent à lui rendre justice payèrent cher une semblable audace; peu s'en fallut que le reste des spectateurs^ dans l'excès de son indignation^ ne les mît en pièces ; il y en eut même deux^ si nous avons bonne mémoire^ qui furent presque assommés sur place^ martyrs d'une cause à peine naissante^ Jean Hus et Jérôme de Prague d'une doctrine qui attendait encore ses Luther et ses Hélanchtbon.
Aujourd'hui; nous voyons^ avec la plus grande béni* gnité^ représenter sur nos théâtres des pièces dont la durée embrasse^ entre huit et neuf heures du soir^ vingt, trente^ quarante années^ plus ou moins; des pièces où; littéralement parlant, le principal personnage.
Enfant au premier acte , est barbon au dernier,
et qui n'ont même guère d'autre titre à la bienveillance qu'on leur témoigne. Tranquillement assis sur nos banquettes^ nous suivons sans le moindre
•n DE L'ÉTAT DE L'ART DRAMATIQUE
scrupulet le roi Louig XI da PleMis-lez-Tours à Péronne, regrettant seulement que ce petit voyage ne soit pas tout à fait pour nous un Toyage de plaisir.
Il y a sept ou huit ans que trois ou quatre comédiens anglais, se trouvant de loisir à Paris, imaginèrent de nous donner, sur le théâtre de la porte Saint-Martin, siHr le théâtre de la Femme à deux Maris et du Pted de Mûuion, un échantillon de leur savoir-faire. Aussitôt grande rumeur. La prise de possession de Calais et de Dunkerque par les troupes de Sa Majesté Britannique n'aurait certainement pas excité une plus patriotique colère. Gardien des pures doctrines, dépositaire des
saines traditions en matière de goût, le public des boulevards prit fait et cause dans cette affaire, avec une violence inimaginable, et sans rintervention de la police, Dieu sait si les pauvres histrions d'outre-mer n'auraient pas été lapidés.
Qui aurait pu prévoir alors que, trois ans plus tard, les coryphées de Govent-Garden et de Drury-Lane passeraient et repasseraient incessamment le détroit pour nos menus plaisirs? que la plus brillante compagnie de Paris assiégerait en foule le plus à la mode de noft théâtres pour les applaudir à tout rompre, et pour prodiguer à leur système de déclamation des éloges tant soit peu exagérés, s'il est permis de le dire ?
Chacun peut se rappeler les murmures qui interrompirent, lors de la première représentation du Cid d'Andalousie, cette scène charmante où le héros de la pièce, tranquillement assis aux pieds de sa bien-aimée, aans desseins, sans inquiétudes, uniquement possédé
BV rRANCI EN 18M. SU
dt nMfriMiatii^rdéhaiti bonktWt dans un profond OQliH et du inonde^ et des hoitmie», et de toutes choses^ Fetilrelebait doucement des progrès de leur amour owliiely et loi rappelait^ en vers pleins de délicatesse •I dcr gfêtte> les premiers traits furtifs de leur muette ittlriiigenoe»
m le talent de Talma, ni celui de mademoiselle HMne piil*ent obtenir grâce^ en cette occaslooi devant li rfgortmie dtt parterre. Le parterre trouva qu'une kaHe acàM était un hors^l^œuvrei qu'elle entravait k rapidité de Faction^ en un mot, qu'elle vidait ouverte^ MMÉtot la règle : Semper ad iventum fntina ; il fut isaxoirable.
' EBlrex demain au Théàtre^Français ; vous verrai là DasdéiAona vouée à la mort (tar le farouche Othello^ «leoFe à demi glacée de ses propos sinistres et de ses regards terribles» sur le point de franchir le seuil de cette chamlNre fatale qui va devenir son sépulcre ; tMs la verres, disons-nous^ s'arrêter pour détacher fiàce à|Hèce> en présence du public, les ornements é&êt tdle est parée, et pour converser négligemment avec sa compagne ; vous la verrez interrompre la con^ fldence des inquiétudes dont elle est dévorée, et s'infiNrnMmt des nouvelles apportées de Venise par son Jeune parent, renvoyé du sénat; puis tout à coup sa rappelant mélancoliquement les jours de son SAfaoce; vous Tentendrea murmurer à demi voix une viirille ballade^ sans autre rapport avec sa situati(m que rio^primable tristesse dont elle est empreinte. Vous la vwrrea enfin terminer cet entreti^a en discutant
gravement sur la rertu et la fragilité des femmes^ en réprimandant^ avec une dignité modeste et indulgente les propos légers d'Ëmilia, et en priant Dieu humblement de veiller sur elle-même, et de la conserver toujours pure et sage. Et vous verrez le public ravi^ justement ravi de cette scène, et bien plus chagrin qu'impatient de la voir finir.
11 est bon néanmoins de remarquer une chose. Cette révolution signalée s'est accomplie dans le goût même du public plutôt, ou du moins plus décidément que dans ses doctrines.
Qu*on lui montre un ouvrage dramatique oobçq selon les idées nouvelles; il Taccueille avec une sorte d'empressement; il y prend plaisir; cela seul suffit pour le mettre en favorable humeur. Les bilboquets et les sarbacanes des mignons de Henri IH ont tenu lieu de plus d'un genre de mérite à la pièce de M. Dumas. La joie de voir Richard d'Angleterre bossu, estropié et goguenard, a racheté ce qu'il y avait d'ingrat dans le sujet de Jeanne Shore. Olga doit son succès à la singularité d'avoir été jouée par des acteurs comiques; et Marina Faliero quelque peu du sien à l'idée d'une mésalliance entre la tragédie et le mélodrame.
Mais tolérer, conniver, voir même de bon œil, ce n'est pas tout à fait approuver. Si vous alliei bfttir trop tôt sur ce fondement, si vous vous hâtiez de supposer que ce même public a définitivement pris parti dans la grande controverse qui divise nos beaux esprits depuis quinze ou vingt ans, vous pourriez fort bien vous trouver loin de compte : entre les actions et lés principes^
ea effets grande est souvent la différence, et bien des gens se font volontiers libertins qui n'oseraient se proclamer libres penseurs. Notre public sourit aux tentatiTes des novateurs, mais ce n'est pas sans quelque scrupule de conscience; il s'y plaît, mais il n'est pas bien sûr encore d'avoir droit et raison de s'y plaire. Du succès, des applaudissements ,- vous en, obtiendrez de luî, et même à très-bon marché, pourvu que ce soit sans iroptirer à conséquence. Que les choses en re- Tanche prennent un tour plus sérieux, demandez-lui de se commettre par une profession de foi véritable, de 8%ngager, par quelque acte réfléchi et sans retour, aux dogmes de la réforme dramatique, et vous serez tout surpris de le trouver infiniment circonspect.
La preuve de ceci, il n'est pas nécessaire de Palier diercher bien loin; ce qui s'est passé précisément à la première représentation du More de Venise est de nature à ne laisser aucun doute.
Cette fois, en effet, l'entreprise allait à tout. En Tacctfeillalnt, nul moyen de prendre le change et de se rejeter sur de vains prétextes. Il n'était plus question d'encourager un auteur novice; il ne s'agissait pas de fermer complaisamment les yeux sur telle ou telle licence, en considération de l'adresse employée à l'encadrer et à la sauver; aucun motif d'indulgence qui pût être puisé soit dans le peu d'importance de l'ouvrage lui-même, soit dans la condition plus ou moins subalterne du théâtre. Non ; il s'agissait bien réellement de se prononcer; il s'agissait d'inaugurer, à la face du ciel et des hommes, un système dramatique tout opposé
au nôtre, ou d'en conjurer rétablissement; il s'agissait d'admettre ou de repousser William Shakspeare, à titre de rival des maîtres de notre scène.
Cet éyénement était préparé de longue main^ il était attendu non sans impatience. En Tannonçant avec des espérances très-diverses^ la plupart de nos feuilles publiques s'accordaient à déclarer que ce jour serait un grand jour, un jour où se viderait en champ clos la querelle du classique et du romantique, un jour qui devait éclairer le triomphe ou le désastre des nouvelles doctrines en littérature.
Eh bien ! ô vanité des prévisions humaines! il a lui, ce jour prétendu décisif, et, tout considéré, nous n'en sommes guère plus avancés. L'œuvre du grand tragique de la Grande-Bretagne a été saluée par un tonnerre d'applaudissements; ces mêmes journaux nous l'ont appris; mais ils nous ont appris aussi que ce tonnerre d'applaudissements partait, à peu près exclusivement, d'un petit groupe d'admirateurs passionnés, venus avec le ferme propos de s'extasier à chaque point, à chaque virgule, à chaque interjection, et distribuant libéralement les épithètes d'idiot, d'imbécile, d'ignare, à quiconque semblait hésiter. D'un autre côté, des sifiBets assez prononcés ont fait explosion de loin en loin; mais, à ce qu'il semble, ces sifûets provenaient, non moins exclusivement, d'un autre petit groupe^ tout aussi peu nombreux, de détracteurs acharnés; résolus à trouver tout détestable et à ne pas demeurer en reste de qualifications vitupératives vis-à-vis de leurs adver- £atre ces deux factions, le gros du parterre a
paro cons^r^er une oeutraliié raisonnée. Évidemment sar ses gardes^ craignant de voir sa religion suq)rise et de se laisser entraîner à quelque démonstration précipitée^ sensible cependant, profondément sensible aux grandes beautés de la pièce ^ il s'est montré constammeQi^ durant le cours de la représentation^ curieux , étonné, éi^u^ bienveillant; prenant les plus grandes tâaérités en bonne part ; il s'est prêté volontiers^ quoique sans humeur ni violence ^ à faire taire les improbateurs; il a laissé de bonne grâce le champ libre aux enthousiastes, mais en évitant, avec grand soin, de s'enrôler sous leur bannière et de s'associer à leurs U^nsports.
ijnsi, les cœurs sont gagnés, mais les esprits demeurent encore en suspens; le difficile, pour nos réformateurs, ce n'est plus de se faire écouter, c'est de se faire avouer par ceux-là mêmes qui leur veulent le plus de bien. Ils se trouvent dans la position où se sont trouvés, pendant vingt ans, les noirs de Saint-Domingue; on cofisent à commercer avec eux; on répugne, ou du moins on balance à les reconnaître. Patience, ils en viendront à leurs fins; en révolution, lorsqu'une fois le fait est décidément acquis, le droit n'est jamais bien loin; ils ont triomphé des habitudes, des préjugés irratipnnels, des résistances involontaires; c'était là le point délicat; les théories, surtout les théories un peu surannées, n'ont pas la vie si dure.
Or, maintejaant, tel étant l'état des choses, et les progrès de l'esprit novateur devenant, chaque jour, on ne saurait plus manifestes , reste à savoir quelle en fist |a^
cause; reste à savoir si c'est un mal ou un bien, si l'esprit novateur est, cette fois, un esprit de lumières ou de ténèbres.
Esprit de ténèbres, nous crie-t-on d'un certain côté; véritable esprit de perdition.
Consultez, par exemple, plusieurs de nos gens de goût; entrez, si Faccès vous en est ouvert, dans telle ou telle de leurs réunions; et là, d'abord, vous entendrez beau bruit sur la confusion des genres, sur le mépris des règles, sur Toubli des saines doctrines et le dédain des vrais modèles ; ensuite, pour peu que Ton soit à Taise et en petit comité , vous saurez bientôt à qui Ton doit s'en prendre de tout ce désordre. L'aur teur de l'Allemagne y celui du Génie du Christianisme y le traducteur de TFaIfeniletn,les deux Schlegel , bien d'autres encore, voilà les coupables; la tête leur a tourné, et ils ont tourné toutes les tètes. H. de Stendhal a sa part dans Tanathème; le Globe surtout a la sienne. Il n'y a pas jusqu'à M. Ladvocat, libraire-éditeur du Théâtre étranger, qui n'en soit atteint. Plus d^un poète émériie, soi-disant comique ou tragique» vous l'apprendra du plus grand sérieux du monde. Si4'oû ne s'était avisé de faire traduire, à la toise, les productions monstrueuses des pays situés au delà du Rhin, de la Manche ou des Pyrénées, si l'on ne s'était évertué, ensuite , à les publier sur beau papier et en beaux caractères, le tout avec un grand étalage d'affiche» et d'imnences, nous n'en serions pas où nous en sommes»
C'est très-bien dit, sans doute^ et c'est encore mieax raisonné.
On a abusé de l'innocence de ce bon public ! Le peuple parisien^ comme le peuple pnycéen, dans les Chevaliers d'Aristophane, est un pauvre sot qui s'est laissé fourvoyer et mettre à mal par de mécbants conseils«
En faisant; avec diligence , toutes les perquisitions convenables^ on trouverait aussi, sur la rive gauche de la Seine, un certain nombre de salons où se rassemblent chaque soir de très-bonnes âmes, lesquelles déplorent, de très-bonne foi, la corruption de nos mœurs. A les entendre, le feu du ciel ne peut manquer de descendre sur nous tôt ou tard; notre pauvre pays se trouve en pire état que Sodome et Gomorrhe ; la Révolution française a profondément gangrené tous les cœurs ; et cette révolution maudite, à qui la devons-nous? Aux encyclopédistes, à M. Turgot et à ses réformes, à la publication du compte rendu de M. Necker, et que sait-on? peut-être à la substitution des gilets aux vestes, et à rintroduction des cabriolets.
Les arguments sont de la même force. Jeter feu et flamme contre la corruption des mœurs, jeter les hauts cris sur la décadence du goût, s'en prendre à tel ou tel événement, en accuser tels ou tels écrivains, Tun vaut Tautre, en vérité ; il y a là parité de bon sens , de justice et de discernement.
Ne dirait-on pas, en effet, que les sentiments généraux des masses, que leurs dispositions habituelles, que les idées qui les dominent, sont choses qui iie tiennent à rien, et qu'on ébranle en y touchant du bout du doigt? Ne dirait-on pas que ce sont là choses
à la merci de quelques circonstances fortuites y choses dont une demi-douzaine de volumes disposent à plaisir?
L'influence des esprits supérieurs est très-grande ; on ne saurait le méconnaître ^ et Dieu merci que cela soit. Cette influence éclate surtout aux époques où quelque crise importante se déclare dans le gouvernement^ dans les lois^ les mœurs et le goût national; rien n*est plus naturel assurément; rien aussi n^est plus juste> ni plus salutaire. Mais d'où vient aux esprits supérieurs cet incontestable ascendant?
Ils sont de leur temps, voilà le mystère. Ils en ressentent les instincts; ils en pressentent les tendances; rappel qui s'adresse à tous indistinctement^ ils sont les premiers à Tentendre. Ce dont les autres n'ont encore que le besoin, ils en ont^ eux^ déjà le secret. Supérieurs qu'ils sont, ils marchent en tête^ déployant leurs ailes au vent qui s'élève^ ouvrant la route, abaissant les obstacles, et révélant au vulgaire émerveillé les vérités lumineuses et les lois éternelles dont relèvent ses désirs confus et ses penchants de fraîche date.
Là , et seulement là, est toute leur force. Telle est la condition de leur succès.
Ce ne sont point les philosophes du dernier siècle qui ont produit le grand et glorieux mouvement de 1789; tant d'honneur n'est pas leur partage. Ce sont les causes générales qui préparaient de loin et dès longtemps 1789, ce sont ces causes dont le premier enfantement a donné naissance aux philosophes du dernier siècle.
Ge ne sont pas non plus les grands écrivains de nos
jours qui ont transformé le goût du public; ce sont les causes générales , destinées à opérer cette métamorphose, qui ont suscité et inspiré, lorsque le moment en est venu, les grands écrivains de nos jours.
Quelles ont été les causes de la Réyolution française?
Ce n'esta à coup sûr, ici ni le lieu ni Tinstunt de s'en enquérir; mais tout homme de bon sens et de bonne foi conviendra sans peine que les causes d'un tel événement ont dû être et ont été en effet très-nombreuses, très-profondes, très-diverses; des causes actives et puissantes; de ces causes qui échappent^ en raison de leur nombre, de leur profondeur et de leur diversité même, à tout contrôle extérieur^ et contre lesquelles est bien enfant qui se dépite et bien absurde qui se mutine.
Que si c'étaient^ par hasard, ces mêmes causes qui changent aujourd'hni la face de la littérature, après avoir changé la face de la société; que si c'étaient ces mêmes causes qui renouvellent aujourd'hui le théâtre, après avoir renouvelé, et précisément parce qu'elles ont renouvelé les spectateurs, faudrait-il donc beaucoup s'en étonner? Serait-ce là quelque chose de si extraordinaire? N'y aurait-il pas autant de puérilité, autant de ridicule à en prendre de Thumeur et à leur jeter la pierre?
Tout se tient en effet; l'esprit huniain est d'une seule pièce. Les facultés diverses, dont il réunit en lui-même l'harmonieux ensemble, s'entr'aident et s'appellent sans cesse. Rarement marchent-elles de front , et du même pied; mais sitôt que Tune d'elles s'est décidément portée en avant, les auti^s suivent à la file.
Durant le cours des deux derniers siècles , le peuple français offrait au monde un singulier spectacle; il marchait dès lors à la tête de la civilisation; c'est dire assez qu'au fond il en était digne; mais pour qui se serait arrêté à l'extérieur^ il semblait avoir à peu près résolu le problème d'être à la fois le plus frivole et le plus sérieux de tous les peuples, le plus frivole dans les choses importantes^ le plus léger en ce qui touche aux grands intérêts de la société et de l'humanité^ et le plus grave^ le plus pédant dans les puérilités et les bagatelles. Divisé hiérarchiquement en classes , cette classification ne correspondait plus à rien tl'utile ni même de réel; elle n'avait plus d'autre but qu'elle-même, c'est-à-dire qu'elle n'existait plus que pour exister, pour exciter l'orgueil, la vanité dans les rangs élevés, et l'envie dans les rangs inférieurs. Du reste , toutes les conditions sociales avaient ceci de commun qu'elles étaient également dépouillées de tous droits politiques, également étrangères à toute existence publique, également dépourvues de toute participation aux affaires de l'Ëtat, de toute vocation active ou civique.
La noblesse de cour tenait le premier rang.
Cette noblesse, si vous en exceptez quelques mois de campagne en temps de guerre, était oisive par droit de naissance, et s'en faisait gloire.
La noblesse de province figurait au second.
Celle-ci imitait de son mieux, dans son petit cerclç, la noblesse de cour. Elle se calquait, en le détestant, sur ce brillant modèle, sans qu'il tombât dans la pensée d'aucun de ses membres de chercher, dans ses nipports
ayec le peuple un crédit^ une importance qu'il ne tînt pas de ses aïeux ou des bienfaits du prince.
La robe avait des fonctions; force était bien que la bourgeoisie embrassât des professions diverses ; mais les fonctions de la magistrature étaient souvent un objet de ridicule ou de dédain; dans les grandes familles parlementaires^ c'était à qui déposerait la robe pour revêtir Thabit brodé. Les professions de la vie civile imprimaient le sceau de la roture sur ceux qui s'y livraient; dans les bonnes familles de la bourgeoisie > c'était à qui s'en décrasserait en achetant une charge de secrétaire du roi.
Lfô artisans dans les villes^ les paysans dans les campagnes > dignes héritiers de Jacques Bonhomme y gent taillable et corvéable à merci et miséricorde^ ne comptaient pas et n'étaient rien.
Quelles pouvaient être les préoccupations d'une société ainsi faite?
Trois choses; trois sans plus^ en vérité. L'ambition^ la galanterie, la dissipation. L'ambition^ c'est-à-dire la volonté de se pousser auprès du maître , d'obtenir les grâces^ les dignités , les postes éminents^ les pen-^ sions^ de les obtenir par la faveur et le don de plaire , par les intrigues et les sollicitations. La galanterie > afTaire d'amour-propre ou de sensuaUté. La dissipation , enfin , la dissipation sous toutes les formes^ parties de chasse ou de jeu , de plaisir ou de débauche , Lais, soupers, spectacles ; la dissipation, objet définitif de l'existence, dernier but des autres buts, la vie n'ayant apparemment été donnée à l'homme que pour
m DE L'ÉTAT DE L'ART DRAMATIQUE
eii jouir, et le temps que pour le gaspiller et pour s'en défaire.
Nous parlotis de la société en général^ et i^ans méconnaître ce que les jugements absolus, par cela seul qu'ils sont absolus, ont toujours dliijilste et d'exagéré.
Màis^ chose digne de remarqué ^ dans cette existence si futile^ dans cette manière d'être et d'agir^ de sentir et dé penser^ où la vanité avait tant de part^ rien n'était livré au caprice ; nul n'affectait les allures de l'indépendance; la règle ^ au contraire; était de tout, et partout se rencontrait.
En transformant les grands seigneurs en coUHisans, en réduisant les parlements au rôle de jugeurs sur pièces, en dépouillant les bourgeois de leurs franchises^ en reléguant, pour tout dire d'un seul inot^ là nation entière de l'ordre politique dans Tordre civile Louis XIV avait néaiimoins fait en sorte d'imprimer, aux mœurs et aux habitudes qui en provinrent, quelque ichoëede digne et de compassé qui tenait^ non pSL$ à letir ûatUre, tant s'eh faut, mais à Bon propre caractère.
Sa cbur était grave sans que les mœurs cteis cdurtisam eii fussent meiileUres; ses magistrats graves sans indé» pendance; les estants dé éoh telnps graVt^ et hitmbles. U est à peine besoin d'ajouter que nous ftdiom aux exceptions leur part.
Après lui> cet impérieui beioin dent l'homme ert travaillé d'ériger en maximes tés motifs > quds qu^ib sbient, qui disposent de sacond^itis, de rapporter à certains principes ^s propres âctioM y m Ml*«8 qaé pour savoir ce quil fait et oùti va> ^ imites ém tatrei»
ne fât*ce que pour lés approuver ou les condamneri opéra , skioii dans le même sens , du moins dans iia sens analogue.
Savoir faire son chemin ^ par exemple , devint une science que le vieux courtisan enseignait ex cathedra à ses enfants, science qui avait ses dogmes, ses préceptes^ ses traditions.
Un ifagénieur habile ne pousse pas plus méthodiquement ses approches contre la place qu'il assiège, qu'un ambitieux de haut parage ne poussait les siennes dans les bui*eaux du ministère et dans les cabinets de Versailles. Le plus sévère, le plus sincère, le plus homme de bien qui ait jamais vécu à la cour, le duc de Saint- Simon a consacré les trois quarts de son honorable vie à Mre décider pour ou contre lui, ou les siens, des questions de préséance ou de révérefice, dont la plus importante nous fait aujourd'hui hausser les épaules et sourire de pitié. 11 y à déployé quelquefois plus de caractère qu'il n'en fallait, de l'autre côté du détroit, à un Marïborougb ou à un Bolingbroke, pour imposer la paix ou la guerre à son souverain , et plus d'érudition et de rechercifès qu'un bénédictin n'en mettait dans ses in-folio.
La galanterie était une guerre permanente entre les deux sexes, guerre qui avait sa tactique et sa stratégie, ses principes d'attaque et de défense, ses temps marqués pour résister et pour se rendre, son droit de conquête et son droit des gens.
La vie du grand monde , enfin , se trouvait soumise aux exigences d'une morale de convention ^ trèd-diffé-
rente de la morale véritable, souvent en opposition directe avec la morale véritable, mais tout aussi rigou reuse, et de plus inaccessible au repentir. Elle reconnaissait pour loi suprême, jusque dans ses plus menus détails, un certain code de bienséances dont il fallait porter le joug avec grâce, et ménager, en ayant Tair de s'en jouer, les susceptibilités.
Le savoir-vivre était le savoir par excellence, Tart de vivre Je premier des arts.
On dit que la littérature est Texpression de la société: on le dit surtout de la littérature dramatique. Si cela e^t vrai, et sans doute cela est vrai dans un certain sens, dans une certaine mesure, notre littérature en général, et en particulier notre tbéâtre, devaient réfléchir plus ou moins ce double caractère de frivolité quant au fond même des choses et de pédanterie dans les formes.
Aussi faisaient-ils Tun et Tautre.
Ici encore, sans doute, il faut faire la part des exceptions, et la faire très-large. Notre littérje^ture a r^né sur l'Europe pendant cen^ans, et jamais on ne s'imposa sans titre ni sans raison à Ta^mir^tion des hommes; mais enfin , on peut affirmer que, vue dans ses traits les plus généraux, cette littérature n'était ni savante, comme Test aujourd'hui la littérature aUemande, comme le fut la littérature italienne au tmnfs des Pétrarque et des Politien, ni populaire comme l'a été, dans sa grande époque, la littérature espagioole. C'était essentiellement , et avant tout, une littératiHre polie dont la conversation était le bujt.
Il en était de même de notre théâtre. Vu dans ses traits les plus généraux^ c'était moins un théâtre national qu^an passe-temps de bon ton^ un amusement de gens comme il faut^ auquel le public ayait permission d'assister pour son argent^ à peu près comme on lui permet parfois de regarder^ à travers les croisées^ un bal paré ou un dîner de cérémonie.
Admirer les» anciens^ telle était la prétention universelle; imiter les anciens, c'était notre cri de guerre, notre Monljoie Saint-Denis/ en littérature; et cepen- > dant, la véritable intelligence de l'antiquité demeurait étrangère, même aux vrais érudits, même à ceux qui possédaient à fond toutes les délicatesses des idiomes grec et latin. On le sait d'ailleurs, Tépoque de l'érudition passa vite. Personne n'ignore qu'à dater du mi-, lieu du xvue siècle, les saines études, les solides humanités allèient toujours déclinant, et qu'à la fin du xyu!"", elles étaient presque tombées à néant. Aussi nos compositions littéraires ne ressemblaientelles aux chefs-d'œuvre de la Grèce que de nom et par le choix des sujets, par certaines apparences purement extérieures, par l'observation aveugle de certains préceptes dont on n'avait garde de constater l'origine ou d'apprécier l'importance relative, par un asservissement pointilleux à la distinction des genres : quant au fond même des ouvrages, quant aux caractères, aux sentiments, aux idées, au coloris, tout y était non-seulement moderne, mais d'hier, non-seulement français, mais de Paris, ou même de Versailles.
y intelligence de l'histoire et des monuments natio*
a^ DE L'ÉTAT DE L'ART DRAMATIQUE
naux n'y était guère ea meilleure posture. Nul goût pour nos antiquités; nulle sympathie av^c les souvenirs 4es masses et les traditions du pays; de Tétude des lan» gués et des liltératures étrangères, point de nouvelle, ^t con^n^ent s'en étonner? Dans les choses de Tesprit, comme en tputes choses, c'était ^ belle coinpagnie qui tenait le dé. A peine de vivre et de mourir ignoré , il fallait è\x^ à la mode, d'abord dans les ruelles, plus tard d^ps les cercles et dans les soupers. Poètes, orateurs, historiens ou moralistes sous Tinflnence de la cour, pendant le règne de Louis XIV, qui de loin ep loin les honorait d'un regard, mais qui les tenait toujours à distance, tout-puissants sous son successeur, devenus en quelque sorte un quatrième ordre dans TÉtat, remuant alprs la France et TE^rope par la h^irdiesse de la pensée et r^ceodant d|i talent, saps dédaigner d'affecter les grands airs des grands seigneurs, et l|p petites grâces des petits-maîtres, les écrivains en France put toujours mené la vie d'hommes du monde, brigué les succès de société, rabaissé leur gépie à cet étroit hori»)nj et encensé les fravers mêmes dont ils faisaient profession de médire. Nul pays, plus que le n6tre, ne s'est noontré fécond en grands esprits; nul n'a forcé, ai| mé^e point que le nôtre, les grands esprits à s'affubler bon gré mal gré des Uvrées du bel esprit. Que de livres de la plus haute portée, qui semblent avoir, comme leurs aut^irs, adopté la frisure et chaussé le talon rouget Qui ne sourirait, par exemple, en voyant l'illustre Montesquieu découper parfois son grand ouvrage en paillette^ et plus souvent encore» ^'aiguiser en ^f^itwaftsfmi k^ t^wit
EN FEANCE EN 1830. 399
pour assurera cet ouvaage immortel le rare avantage d'être feuilleté par les esprits légers^ et lu tout haut aux toilettes des dames.
Et d'ailleurs, quelle importance sans mesure attachée à la littérature légère! Quelle affaire que l'apparition d^ane pièce badine ou d'un recueil de poésies fugitives! Quelle rumeur pour une élection de fauteuil ou pour quelques tracasseries de coulisses! Quelle nuée de rimailleurs en vers de toutes les dimensions? Quelle fourmilière de faiseurs de prose à prétentions sur tous les sujets du moment ! Quelle conviction enfin, chez les uns et chez les autres, que le genre humain devait, toute affaire cessante, n'avoir d'yeux que pour eux, et que le monde avait été créé^ cinq ou six mille ans en de^à^ uniquement pour joqir de leurs petites productions, assister à leurs petits triomphes, et prendre part à leurs petits différends I
La Révolution française a jeté bas tout cet édifice social; elle l'a, pour ainsi parler, rasé jusqu'au sol.
Si c'est là un mal ou un bien, chacun en peut juger selon qu'il l'en tend. Ce qui est certain, c'est que ce{tto révolution a remis les hommes à leur rang, et les choses à leur place; c'est qu'elle a rendu aux objets leur nom véritable. Désormais le sérieux est le sérieux, le frivole est le frivole. Les conventions ont fait retraite devant les réalités.
Les Français sont égaux entre eux; ils ont des droits à exercer en leur propre nom; ils ont des devoirs à remplir envers l'État. Toutes les professions honorables 60Dt honorées; toutes mènent à tout. Plus de distinc-
lions légales qui niaient leur source dans la diversité des droits et des fonctions; plus de distinctions sociales qui n'aient là leur supériorité et leur mérite^ d'éducation et de lumières. L'ambition est obligée d'exhiber ses titres^ et de se produire au grand jour^ la dépravation de mœurs de se cacher^ les fautes de chercher des excuses.
En présence d'un état si nouveau des choses et des esprits^ ce qu'on nommait jadis le grand monde a baissé pavillon.
Il a fini comme la monarchie du grand roi ; il a abdiqué comme Pempereur Napoléon^ lequel nommait le grand roi son prédécesseur^ et n'avait rien négligé pour le ressusciter. Nous l'avons vu disparaître, ce grand monde, avec ses prohibitions fantasques et ses licentes immorales, avec ses convenances futiles et ses scrupules de commande, avec ses conquérants à bonne fortune et ses juridictions de vieilles femmes. Notre cour n'est plus qu'une coterie, si tant est même que c'en soit une; mille autres coteries se partagent la ville; chaque cité un peu considérable a les siennes, tontes ces sociétés partielles s'ignorantl'nne l'autre, ei n'ayant guère la sotte prétention de se r^enter ni de s'en remontrer mutuellement; s'amuse qui peut et où il peut, sans que personne y trouve à redire, et ansrî sans tirer gloire de son plaisir, et se croire pour cela un grand personnage .
A d'autres mœurs des goûts difiérents.
La vie en général est devenue simple et active^ laborieuse et animée. Chacun est en train, chacun vise à
qadqàe chose^ et à quelque chose qui en yaut la peine. Les discussions publiques et la presse libre nous entretiennent -sans relâche des plus grands intérêts de Ilioninie et du pays. Les luttes non sanglantes^ mais ardentes et passionnées^ de tatribuno, divisent, échauffent, irritent^ aiguillonnent, et fontpasser chaque jour de la crainte à Tespérance, du triomphe à la défaite.
Pour détourner le public de ces préoccupations puissantes, il faut que la littérature lui présente aqtre chose que des distractions dont il n'a pas besoin^ et un moyen de passer le temps qui ne lui est point à charge. Il faut qu'elle Tentraîne ou Téclaire, qu'elle Tenlève à luîinéme et à tout le reste^ ou qu'elle le pousse impérieusement à réfléchir et à méditer. Les rivalités des poètes ne lui sont plus de rien ; les démêlés académiques ne lai font chose au monde. Il n'y a pas moyen de l'engager à disputer pour savoir
Des deux Poinsinet lequel fait mieux les vers,
ni de le faire vivre, quinze jours durant^ sur Téquivalent d'une épigramme de Cbamfort^ d'une chanson de Panard^ ou d'une héroïde de Dorât.
Aussi^ depuis douze ou quinze ans^ c'est-à-dire depuis répoque où la France a commencé à respirer des fureurs de l'anarchie ou du fracas des conquêtes, tandis que nous voyons graduellement tomber dans rinsigniflance et le décri toute celte petite littérature minaudière qui avait eu, sous Fempire, son été de la Saint-Martin, en même temps que les habits habillés, les mœurs de cour et les beaux principes monarchiques,
4IÛSt DE L'ÉTàT de L'ART DRAMATIQUE
nous Yoyons renaître; de toutes parts le goût du solide et du vrai. Les humanités se sont relevées; Tinteliigence des anciens est plus réelle aujourd'hui cliez nous qu^elIe ne le fut dans aucun tenips; la connaissance des langues étrangères s'étend chaque Jour; les voyages se multiplient; les communications scientifiques et littéraires se propagent de tous côté^; dans nos départements, s'établissent de petits centres intellectuels^ et 1^ commencent des triivaux sérieux sur nos antiquités nationales. L'École normale n'a brillé qu^un instant S mais elle a laissé des traces qui ne passent point; elle a fondé, par exemple, une école philosophique qui tient aujourd'hui le premier rang en Europe^ qui ne jure dans les paroles d'aucun maître, qui ne méprise les travaux d'aucun de ses devanciers^ qui ne recule devant aucun des grands problèmes du monde et de Thumanité; sans avoir Tarrogance de les trancher en deux mots ou la fatuité de les écarter avec dédain. A côté de cette école philosophique s'élève une école historique où se trouvent souvent réunies et cette vaste érudition qui ne laisse échapper aucun détail, et cette imagination puissante, nous dirions volontiers semi^réatrice, qui sait ressusciter les temps passés et les hommes qui ne-sont plus, et qui nous les fait apparaître tout brillants des couleurs de la vie et de la vérité. Il n'y a pas jus* qu'a ces admirables romans du génie le plus original et le plus fécond de notre époque % Jnsqu*à ces romans
1 L'École normale, fermée dans les premières années de la Restauration, n'a été rouverte qu'après la révolution de Juillet, t Walter Scott.
fil attaobaiits et si instructifs, si remplis toat ensemble et de réalité et d'invention poétique, de yerre et d'éru* éakm, d'habileté et d'abandon, qui ne déposent^ par kur immense popularité^ de la popularité non moins IfCfUDdci de cette disposition d'esprit qui les inspire; car, •n «ffet, c'est peu qu'ils enchantent les classes éleï,. e'est peu qu'ils excitent Tadmiration des connais- U îlfl descendent dans les comptoirs^ ils pénètrent dan$ les boutiques, répondant à un besoin impérieux, «ipverfiel, et lui fournissant un aliment qui Tentretient uns l'apaiser
En bonne foi, se pourrait-il que, dans ce mouvement gtaératy le théâtre seul demeurât stationnaire? Se paurrait-il que le public portât au spectacle d'autres iâées^ d'autres goûts, d'autres penchants que ceux qui 1^1 dominent et qu'il porte en tous lieux et en toutes choses ?
Aujourd'hui, c'est pour lui, public, que la pièce se jwe: c'est pour l'émouvoir et l'intéresser, et non plus pour désennuyer, pendant une couple d'heures, un ^rlain nombre de gens à la mode bien blasés, bien désœuvrés, ou pour fournir de conversations quatre ou cinq bureaux d'esprit, et à leur imitation quelquesdouzaines d'habitués de café. Combien cela seul ne doit-il pas influer tôt ou tard sur le ton général des ouvrages. Les beautés immortelles, les beautés de tous les temps et de tous les lieux» dont notre théâtre abonde, n'ont point perdu, grâce au ciel, leur empire sur nos esprits; mais à qui s'adresseraient désormais la métaphysique galante et précieuse, le marivaudage comique
OU tragique^ les déclamations philosophiques et sentimentales qui le déparent si souvent?
Croit-on sérieusement que, si le grand Corneille revenait au monde^les Romains qu^il nous montrerait ne sentiraient pas un peu moins Tamplification de collège?
Croit-on que^ si le très-grand Racine revenait au monde^ il ferait encore parler Achille comme un cbe* valier français^ et qu'il placerait des madrigaux dans la bouche de Pyrrhus^ de Mithridate ou de Néron?
Croit-on que^ si Voltaire^ le brillant et pathétique Voltaire^ revenait au monde^ il ferait professer § Zaïre rindifférence en matière de religion, dédamer les sauvages de TAmérique sur la tolérance, qu'il nous peindrait Mahomet sous les traits d'un Tartufe à sentences ampoulées, et Gengis-Khan sous ceux d'un amoureux transi et d'un philosophe détrompé des grandeurs bu* maines?
Non, certes, mille fois non, chaque chose en son temps; Voltaire lui-même s'est moqué tout le premier des héros de son devancier, tendres, doux et discrète ; tout le premier il a rebuté sur le ridicule usage de rendre
Caion galant et Brutus dameret.
Il a tenté des tragédies sans amour ; il s'est proposé
de nous retracer, une fois pour toutes, des Grecs de Grèce et des Romains de Rome, et pour y réussir plus complètement., il ne lui a manqué que de les connaître aussi plus complètement. Chénier, à son tour, a cru devoir refaire VOEdipe de Voltaire. C'est encore Voltaire qui, le premier, a essayé de faire appel au senti-
ment national et aux souvenirs populaires^ et bien d'autres depuis Font suivi dans cette route. On pourrait soivre à la trace^ bien plus haut que le commencement de ce siècle, te besoin confus d'une réforme tfaéfttrale, le pressentiment de ce qu'a notre théâtre de guindé, d'étroit et de mesquin. La correspondance de Grimm en dépose à chaque page. 11 y a plus de soixantedix ans que Collé a parodié la tragédie française dans mie parade pleine de sel, où le bon sens se produit avec une inépuisable verve de drôlerie. Que si ce besoin se faisait déjà sentir à pareille époque, qu'est-ce donc aujourd'hui? Qu'est - ce lorsque les auteurs, ainsi qne nous venons de le dire, ont affaire à un véritable public ? Qu'est-ce lorsque ce public assiste lui-même depuis quarante ans aux plus grandes réalités de la vie !
Tous tant que nous sommes, en effet, nous avons pris part à de terribles événements ; nous avons vu, de nos yeux vu, comment s'élèvent et tombent les empires : le moyen de nous persuader que de telles révolutions s'accomplissent entre six ou sept personnages, dont deux ou trois insipides confidenls, lesquels se démènent et pérorent dans un espace de cinquante pieds carrés? Nous avons connu, connu personnellement de grands hommes, des conquérants, des tribuns, des conspirateurs, hommes de chair et d'os, puissants par le génie, par les armes, par la parole : pour nous attacher, il faut nous montrer des personnages réels comme eux, et qui leur ressemblent.
Encore si nos poêles actuels étaient des Racine ou des Voltaire; s'ils savaient, à leur exemple, dans un
cadre déplorablement rétréci, répandre à pleines mains des trésors de sentiment et de poésie; s'ils pouvaient imiter^ comme eux^ le noble oiseau des temps de la cbeyalerie, et portés qu'ils sont sur le poing, se débarrasser de temps en temps de leur cbaperon, et s'élancer dans les nues d'un vol brillant et rapide; à la bonne heure.
Hais point du tout; ce sont précisément^ ce sont uniquement les inconvénients d'un genre qui florissait il y a cent ans, dont, nous, public d'aujourd'hui, nous devrions nous tenir pour joyeux et satisfaits!
Des tragédies taillées toutes, ou à peu près, sur le même patron, jetées toutes, ou peu s'en faut, dans le ipême moule, tellement qu'un esprit un peu au fait du procédé théâtral pronostiquerait hardiment^ de scène en scène, ce qui va arriver. Au premier acte, le récit du songe ou de la tempête; la déclaration au second, la reconnaissance au troisième, et ainsi de suite. Des alexandrins côte à côte marchanty et dont la plupart semblent appartenir au magasin du théâtre, comme les décorations et les costumes. Des personnages qui ont leur rôle fixe et leur allure déterminée, comme les pièces d'un jeu d'échecs ; à tel point qu'on pourrait tes désigner, en moyenne, sous quelque dénominatiou générique ; le roi, par exemple, le tyran, la princesse, le conjuré, le confident, à peu près comme Goethe a intitulé les interlocuteurs d'un de ses drames, le père, la mère, le frère, la sœur, etc., etc. Qu'importe en eflTet, que la reine qui a tué son mari s'appelle Sémiramis, Clytemnestre, Jeanne de Naples ou Marie Stuart^ que le roi législateur se nomme Minos, ou Pierre le Grand;
l^usurpateur Artaban, Polyphonie ou Cromwell, lorsque leurs paroles et leurs actions, leurs pensées et leuré sentiments sont toujours les mêmes ou approchant, lorsque ce ne sont que des variations sur un motif obligé ?
On raconte qu'un jeune poëte^ dont le nom nous échlBippe^ ayant emprunté à l'histoire d'Espagne le sujet de isi tragédie^ et se trouvant en démêlé avec la censure, imagina de transporter en deux traits de plume le lieu de la scène de Barcelone à Babjlonc^ et de faire rétrograder Tévénement du seizième siècle à une époque voisine du déluge universel; ce qui lui réussit à souhait, d'autant plus que Babylone rimant aux mêmes mots que Barcelone, et se composant précisément du même nombre de syllabes, il h'eut presque rien à chàn<> ger dans les plus belles tirades.
Nous ne garantissons pas l'anecdote ; mais elle n^a rien que de vraisemblable.
Il n'en faut point douter; c'est Tinsupportable monotonie, c'est le faux et le puéril de tout cet attirail de convention, c'est le dégoût, l'ennui, l'affadissement qui en résultent pour un public tel que le nôtre, c'est le désespoir de ne voir jour à rien de plus vrai, qui ouvre incessamment la voie à tous les genres d'innovation.
Notre public ne s'y porte ni par système, ni par caprice; il n'est point contempteur des belles choses; il n^est point blasphémateur ded demi -dieux du temps passé ; mais il dit comme la petite fille : a Ma bonne, « j'ai tant vu le soleil !» il dit comme le grand Condé : « Je pardonne bien à l'abbé d'Aubignac d'avoir observé
« les règles^ mais je ne pardonne pas aux règles de lui a avoir fait faire une pièce si maussade. »
Dans cette perplexité^ ne sachant à quel saint se vouer pour éviter celte
Race d'Agamemnon qui ne finit jamais,
ces éternels personnages qui^ siffles aujourd'hui sous la toge^ reparaissent demain coiffés d'un lurban^ surviennent d'habiles critiques, des écrivains du plus rare talent^delaplushautesagacité^qui lui disenten souriant : « Mais comment ne voyez-vous pas à quoi tient cet ennui qui vous accable^ d'où provient cette uniformité dont vous vous désolez? Dans un temps et dans un espace donnée il n'y a qu'un certain nombre de choses possibles; et plus circonscrit sera l'espace^ plus court sera le temps^ moindre sera aussi ce nombre de choses. On change les noms^ on change les costumes^ plus que cela ne se peut. A plus forte raison^ si vous redoublez de prescriptions et de prohibitions arbitraires; si tous exigez^ par exemple^ que celui qui pleure ne fasse que pleurer, que celui qui rit ne fasse que rire ; si vous défendez à celui qui a une fois parlé en vers de parler ensuite en prose^ ou réciproquement, à celui qui a une fois parlé en vers de douze syllabes^ de se servir jamais d'un vers un peu moins long; si vous vous indignez dans une tragédie, d'entendre prononcer un mot familier. Liez à un homme les pieds et les mains, vous le pouvez; mettez-lui un masque sur le visage, à la bonne heure; condamnez-le à réciter imperturbablement les litanies de la Vierge^ soit; mais alors, ne lui damandez
ni de la variété dans les mouvements, ni de la mobilité dans la physionomie^ ni de la cl i versi té dans le langage.»
Il faut en convenir^ le raisonnement semble assez plausible.
Aussi, lorsque les jeunes poètes, encouragés par les circonstances, s'avancent timidement vers le public, et lui demandent de les tenir quittes, pour un instant des r^les consacrées et des entraves de rigueur, promettant, pour prix de cette indulgence, de Fémouvoir, de rintéresser, de lui montrer des hommes vivants et des événements réels, que leur répond le public?
a Essayez, nous verrons bien. »
Voilà tout le secret de ce qui se passe aujourd'hui. Aussi bien ne sommes-nous pas, en France, à cela près de quelque témérité. On s'est attaqué, depuis quarante ans, à des établissements qui paraissaient plus solides que notre système théâtral ; on a porté la main sur des choses qui semblaient plus sacrées encore que les préceptes d'Âristote.
Si nous avions, en ce moment, un grand poète dramatique, si ce grand poêle dramatique avait pris parti dans les rangs des novateurs, le procès serait bientôt jugé. Mais notre malheur, c'est qu'il n'en est rien; c'est que les auteurs de la nouvelle école n'ont pas jusqu'ici, sous le rapport du talent, une supériorité bien décidée sur leurs confrères de l'ancienne école. Leurs ouvrages ont certainement plus d'intérêt, de mouvement, de variété; au genre en est le mérite; et voilà pourquoi leurs ouvrages attirent la foule, tandis que ceux de leurs confrères sont abandonnés. Mais leurs
outrages dénotent plus de réminisceDces que d'invention^ plus de bonne volonté de créer que de véritable génie créateur; l'exécution décèle plus de mollesse et de tâtonnements que de verve et de véritable originalité.; à eux en est le tort^ et voilà pourquoi le public ne sait encore trop à quelle idée s'arrêter; voilà pourquoi il se montre plus disposé à les remercier de leurs efforts qu'à leur décerner la palme de la victoire.
Jusqu'à quand durera ce peu d'essor de talent dramatique, cette stérilité de vrai génie^ dont^ à notre grand regret, la nouvelle école^ cette école à peine éclose depuis quatre ou cinq ans^ paraît encore frappée?
Dieu le sait; qu*il y pourvoie; et tant pour l'honneur de l'art que pour celui du pays, qu'il lui plaise de ne pas larder trop longtemps» Mais, en attendant^ les partisans de l'ancien régime en littérature ont • ils bonne grâce^ et surtout ont-ils raison d'en tricmipher^ comme ils ne le font que trop souvent? Sont^ils bien fondés à nous demander d'un ton railleur, de quels chef-d'œuvre le nouveau système théâtral peut se vanter? Ont-ils droit de dire aux critiques qui r<mt signalé et mis en lumière : « Vous ne saves ce que vous dites^ et la preuve^ c'est que rien de ce qui se fait soui vos auspices ne répond à vos magnifiques promesses? n
Nous ne pouvons en tomber d'accord^ car enfin si nous demandions, par représailles, à la Poétique d'Aria-
tote, de quelles admirables tragédies elle a fait présent
à la Grèce, à V Art poétique d'Horace quels monuments
EN FRANCE KN 1^0. 411
Ulustreot le théâtre des latins, Au Coun de littératurd deLa Harpe^ de quels chefs-d'œuvre noufe lui sommes redeTables, la réponse non plus ne serait pas trop à laur avantage.
Cesl la nature qui crée les grands poètes; c'est elle qnieDToie au monde, de loin en loin^ un Sophocle^ un Sbakspeare^ un Racine^ un Molière, et qui se repose longtemps après chaque enfantement. Nul effort humain ne ferait œuvre à la suppléer en cela^ et la m^alanthropogénésie est sottise et charlatanisme^ en littérature comme ailleurs. Allons même plus loin ; ce qui est vrai du génie est également vrai du talent ; 31 peu quMl existe, à quelque degré qu'il se rencontre» la nature seule en a tout Thonueur, la critique ne fait rien pour lui de ce qu'elle fait pour tout le monde; elle n'a point de formulaire à son usage ; elle n'a point de recettes pour enseigner à faire de belles tragédies ni des comédies divertissantes.
Rien n'est si commun^ au demeurant^ que de se méprendre ainsi sur le but et la nature de certaines choses.
Lorsque YOrganon du philosophe de Stagyre fut retrouvé^ au moyen âge, les premiers qui l'étudièrent en tombèrent dans une sorte d'enchantement^ et certes ils avaient bien raison; car cet Organon, ce traité de logique transcendante, est un des plus admirables monuments de la grandeur et de la puissance de l'esprit humain. Mais tout de suite on partit de là pour se figurer que le but de la logique étant d'apprendre à raisonner^ et que le raisonnement étant, sinon Tuniquci^ au moins le principal moyen d^atteindre la vérité, qui-
conque posséderait à fond le procédé syllogistique ne se tromperait plus sur rien, et saurait le bout des choses. C'était une grande erreur; Dieu sait que de sottises et de sopbismes^ que d'ergotages et d'arguties cette erreur nous a valus. La logique n'enseitçne rien à rhomnie qu'il ne fasse déjà tout seul et sans son secours ; le procédé syllogistique est naturel^ spontané; il n'a pas besoin d'être appris pour être employé; ia condition d'ailleurs pour bien raisonner, c'est de voir juste et de concevoir clairement ; c'est de tenir compte de toutes les données du problème à résoudre, et de n'en laisser échapper aucune dans le cours de la déduction; toutes choses qui sont des dons naturels, et pour l'acquisition desquelles la logique n'a point de secrets. Faut-il en conclure, en revanche, ainsi que Tont fait d'autres philosophes, que la logique n'est bonne a rien? A Dieu ne plaise ; ce serait donner tête baissée dans l'extrême opposé. Le but de la logique n'est point d^apprendre à raisonner, mais d'apprendre comment on raisonne. C'est une branche de la philosophie de l'esprit humain ; elle nous découvre la nature d'une de nos plus brillantes facultés ; elle nous en explique les lois, le jeu, le mécanisme; elle révèle l'esprit humain à lui-même. Qui l'étudiera comme il faut, l'étudiera toujours avec fruit; il sortira de cette étude plus éclairé et plus exercé, plus fort et plus habile, plus propre, en un mot, à toutes choses, sans en excepter de bien rai* sonner; car ce n'est jamais en vain que l'intelligence se développe, que le jugement s'étend et se rectifie. ]| en faut dire autant de la critique. Elle aussi est
une branche de la philosophie de l'esprit humain. Elle mm Féclaire sur lui-même, lui réfléchit sa propre actiTÎté^ sans le traiter en écolier, ni le mettre en apprœtissage.
Le beau existe; il existe dans le monde extérieur et dans rame de Tbomme, dans les phénomènes de la Dahsre et dans les événements où l'humanité se déploie. Quelquefois il s'y manifeste tout entier; plus souvent il ne se laisse qu'entrevoir et pressentir. Le génie s'en saisit et le fait sien; il reçoit l'impression et la rend plus vive^ plus pure qu'il ne l'a reçue; il en est frappé^ et il en frappe à son tour. Le génie agit sous l'inspiration; les procédés de Part lui sont familiers à son insu ; œ sont ses allures propres et natives; l'aigle vole parce qu'il est aigle; le cerf bondit parce qu'il est cerf.
Que fait la critique?
Elle sinterpose entre les chefs-d'œuvre de l'art et les esprits avides d'en jouir, entre l'homme de talent et les lecteurs auxquels il s'adresse, parfois entre le génie et lui-même. Elle nous initie, petits ou grands, profanes ou voyants, au secret de ces merveilleuses beautés; elle nous en dévoile les procédés délicats, les rapports cachés^ les lois mystérieuses. Voilà son œuvre, rien de moins, rien de plus.
Mais vient alors la médiocrité raisonneuse. Elle vient le verbe haut et la férule en main, s'emparant de ces procédés pour les ériger lourdement en formules bien tranchantes, travestissant ces explications fines et mesurées en préceptes pédantesques, faisant appel aux petits esprits pour leur ouvrir magasin de petites
instructions^ de petites pratiques, de petites routines. A sa voix, les manœuvres se mettent à Touvrage; armés de leur règle et de leur compas^ les voilà qui tirent des lignes et qui tracent des compartiments^ qui vont dépeçant méthodiquement les ehefs-d^œovre des ma!tres; butinant à droite et à gauche, dérobant à Fun une situation, à Tautre un trait de sentiment, à celui-ci une pensée, à celui-là un tour poétique, et rajustant le tout de leur mieux en pièces de marqueterie, en tristes mosaïques, en véritables habits d'Arlequin. De Ut, dans toutes les langues tant soit peu cultivées, ce déluge de productions bâtardes, qui ne sont ni bonnes ni méchantes, ni belles ni laides, ni intéressantes ni ridicttles, et qui n'ont de tort que le tort irrémissible de ne correspondre à quoi que ce soit ni dans l'homme ni dans la nature, ni dans l'esprit du prétendu poëte^ ni dans celui de son infortuné lecteur. De là^ par exemple, ce passe-temps que se sont donné tant de poètes du dernier siècle, de composer des millions de vers champêtres lesquels ne supposent pas que, de leup vivant, ils aient jeté les yeux sur un arbre aux Tuileries, ou regardé couler la rivière des Gobelins. De là, en un mot, tout ce qui rend la littérature monotene, et la poésie fastidieuse.
La critique digne de ce nom, la vraie critique encore un coup, n'a rien à démêler avec cette sotte prétenticm d'élever fabrique de Tagréable et du beau. Son but n^t point d'apprendre à faire de belles choses, mais de faire briller à tous les yeux, comprendre à toutes les intelligences, ce que sont les belles choses. Son bat,
c^fst de multiplier le nombre des esprits élevés et fins, Htoes etsages^ éclairés et délicats; c'est de préparer aux hommes de génie ou de talent, lorsqu'il plaît à la nature de les susciter^ un public digne de les entendre^ dont l'admiration les échauffe, et dont le goût sévère \m calaie et les contienne.
Or^ cela posé, peut-on dire que la critique nouvelle, tpie cette critique à laquelle on impute bien ou nrai à propos, ou plutôt bien et mal à propos tout ensemble, ia févolution qui S'annonce dans notre théâtre, que oetle critique^ disons-nous, ait totalement manqué son etijet? Si elle n'a point transformé d'un coup de hvuette les talents modestes en grands poêles, n'aufiit«elle pas frayé la route aux grands poëtes à naître? Si eUe n'a pas fait jaillir, du sein de la terre, de beaux anvrages, n'aurait-elle pas dessillé bien des yeux, ouvert bien des oreilles? N'aurait-elle pas, jusqu'à un esrtain point, fait en sorte que ces beaux ouvrages, si jamais le ciel nous les envoie, trouvent un auditoire en disposition de les sentir et en état de les juger?
Nous sommes loin de croire qu'à cet égard ses peines aient été tout à fait perdues. Bien au contraire, nous leriona plutôt porté à soupçonner que, sous plus d'un rapport, et tout au moins sous un rapport très-essentiel, la critique nouvelle a réussi par delà ses espérances, peut-être même par delà ses souhails; nous serions porté à soupçonner qu'elle a fait mieux qu'ellemême, qu'elle a débarrassé involontairement nos es- [urits de plus d'entraves qu'elle ne le sait et ne s'en rend compte. Quel est, en effet, le tort de la critique en géné^
ral^ de la grande critique s'entend (rautre ne vaut pas qa'on en parle)^ sorte de tort dont la critique nouvelle n'est pas exempte^ à beaucoup près ?
C^est^ ce nous semble, une certaine absence de liberté d'esprit \is-a-\is des choses qu'elle approuve ou qu'elle blâme; c'est une certaine disposition ardente, passionnée, exclusive, qui ne lui permet de rien reprendre avec une juste sévérité dans ce qu'elle admire, ni de rien admirer avec abandon dans ce qui lui déplaît.
Les anciens, par exemple, sont admirés de toutes parts, et Dieu sait que c'est bien à juste titre ; ils sont admirés en France^ en Allemagne, en Angleterre ; ils sont admirés par des motifs fort divers, quelquefois opposés entre eux, certainement du moins d'après des principes très-diiférents. Hais, à vrai dire, où ont-ils été jugés jusqu'ici? Où ont-ils été appréciés sans enthousiasme de convention, sans dévotion de commande! Le premier qui s'exprimera sur leurs défauts à cœur ouvert, quelque culte qu'il leur conserve, ne s'exposera-t-il pas à être traité de barbare et de Vislgoth? Nous- même, pour avoir hasardé cette insinuation, quel orage n*amassons-Dous pas, peut-être, sur notre tête !
Les grands maîtres de notre langue (mt été très-bien sentis, très-bien analysés, très-bien commentés par La Harpe, car La Harpe n'était point un critique vulgaire; mais d'une part il n'aurait pas cru rendre assez d'hommages à Racine et à Voltaire s'il n'eût attaché, par les talons^ Shakspcare à leur char de triomphe, et ne l'eût traîné dans la fange; et d'une autre part, ce n'est qu'en tremblant qu'il ose de loin en loin relever quel-
que légère imperfection dans les objets de son adoration; les énormes défauts de notre théâtre ne le choquent point, il ne semble pas même les apercevoir.
Prenons^ en revanche, pour représenter la critique nouvelle, celui qui en est sans contredit la gloire et Tornement, Tbomme qui, par retendue et la variété de ses connaissances, par la profondeur et l'originalité de ses vues, par ce vif sentiment du beau qui Tanime sans cesse, et par cette sagacité ingénieuse qui ne lui manque jamais, a le plus influé sur les idées et les opinions de ses contemporains, Wilhelm Schlegel. Ce sera précisément le revers de la médaille.
Il admire, lui, Shakspeare; il Ta traduit en maître; il admire passionnément Caldéron et le théâtre espagnol. Mais, par compensation, il juge habituellement le nôtre avec plus que de la rigueur : le naturel admirable et la verve comique de Molière le trouvent insensible ; il rabaisse la Phèdre de Racine fort au dessous de celle d'Euripide; nous avons des mérites qui n'obtiennent pas toujours de lui sympathie et justice; il porte, sur nos moindres défauts, d'impitoyables arrêts. Il admire Shakspeare, et, dans son enthousiasme, non-seulement Shakspeare est parfait de tous points, mais tout ce qui tient à Shakspeare, de près ou de loin, participe à cet idéal de perfection.
Selon lui, répoque où Shakspeare a fleuri était nonseulement une grande époque, mais une époque de politesse et de goût ; elle était non-seulement savante^ mais délicate ; Turbanité, la grâce, la fine plaisanterie en étaient les traits saillants et caractéristiques.
Sbakspeare lui-même est non-seulemçnt un grand poète, mais un profond philosophe, dont la pensée a sondé, dans ses derniers abîmes, les mystères du monde et les replis de l'àme humaine. Non-seulement SCS pièces sont du plus grand effet, mais elles sont composées avec un art merveilleux et irréprochable ; chaque chose, si grande ou si petite qu'elle soit, s'y trouve à sa place et dans sa juste mesure. Les obscénités grossières dont il fourmille sont des élans de verve; les jeux de mots, les pointes, les calembours qui s'y rencontrent à chaque pas, même dans les morceaux les plus pathétiques, sont des saillies du goût le plus pur; ses anachronismes ont leur mérite; ses erreurs en géographie, en histoire, en peinture de mœurs, ont leur raison.
Même idolâtrie, même ardeur superstitieuse envers le théâtre espagnol.
A la vérité, les premiers de nos critique^ fraiiçwQui aient adopté les doctrines de M. Schlegel n'ont eu garde d'aller jusque-là; ils ont senti l'exagération î ils ont maintenu leur vieille admiration pour Racine face à face de leur jeune admiration pour Sbakspeare^ et dans Sbakspeare lui-même ils ont persisté à faire la part du temps où il a vécu, et celle du rare génie dont le ciel l'avait doué.
Hais, il faut le dire, cette sagesse n'a été ni générale ni de longue durée.
A voir comment s'expriment les coryphées de notre école moderne, en parlant des Anglais et de^ Al)^ mands, en parlant de Schiller; de Sbakspeare , de
Gœtbe, on s'aperçoit aisément qu'ils sont^ vis«>à-yis d'eux^ dans la même situation d'esprit où se trouvait La Harpe yisà-vis de Racine ou de Voltaire; qu'ils con* sentent bien à censurer quelque bagatelle^ mais à lu condition que rien de grand ni de capital ne leur sera reproché.
Dans l'entreprise^ par exemple (entreprise à laquelle d'ailleurs nous applaudissons du fond du cœur)^ dans rentreprise> disons-nous, de donner sur le Théâtre- Français Othello complet^ Othello traduit vers pour vers, sans en retrancher rien, sinon ce que la police n'eût pas souiïert, le rôle d'une fille de mauvaise vie, rôle assez inutile d'ailleurs, et une foule de sales équi* voques ou d'obscénités dégoûtantes, qui ne serait tenté de voir le dessein d'offrir au public, non pas un spectacle intéressant par sa nouveauté, curieux par l'époque à laquelle il nous reporte, mais un modèle accompli de l'art, un ouvrage parfait de tous points)
£b bien ! nous osons le dire, le temps de ces exagérations est déjà passé pour les Français; nous osons le prédire, il y a dans le bon sens général, tel que les controverses qui s'agitent depuis quinze ou vingt ans l'ont développé et préparé, un obstacle invincible à ce que ces adorations individuelles gagnent jamais du terrain et deviennent des opinions communes et d69 doctrines reçues. On nous a tirés d'un extrême, non» ne nous laisserons point jeter dan$ l'extrême opposé. On nous a dégagés de mille et mille petites préventions, nous ne nous laisserons point enfunaillotter dam des préventions d'une autre nature.
Chaque fois que se renouvellera la tentative qui vient d'être faite au Théâtre -Français (et nous espérons qu'elle se renouvellera souvent^ cela vaut bien mieux que de nous donner des pièces nouvelles médiocres), il arrivera ce qui est arrivé cette fois, à savoir que le public ne consentira à aliéner la liberté de son jugement au profit de qui que ce soit ; que beaucoup de choses qu'on lui donnera à admirer, il se contentera de les tolérer; que d'autres^ il les condamnera; que d'autres, enfin^ il les admirera, mais par des motif nouveaux^ par des motifs qui lui seront propres et personnels; qu'il se montrera supérieur^ en impartialité du moins, à ceux qui se prétendent ses maîtres; qu'il envisagera ce qu'ils lui offrent d'un point de vue plus élevé et plus vrai que le leur.
Nous disons que cela est déjà arrivé cette fois; et nous le disons, non pas seulement parce que le gros du public a refusé de prendre un parti décidé entre les détracteurs de Shakspeare et ses enthousiastes^ cette neutralité tenait plutôt^ ainsi que nous l'avons expliqué, à l'incertitude de ses idées et de ses doctrines, à la crainte de se compromettre^ mais parce que l'impression qu'a faite la pièce^ dans son ensemble et dans ses détails^spous a paru contenir en soi un vrai jugement, un jugement naïf^ non prémédité^ qui se laissait lire sur tous les visages^ un jugement qui ne cadrait pas toujours^ tant s'en faut^ avec les idées que les critiques les plus accrédités s'efforcent de nous donner de l'ouvrage anglais, et qui n'en était que plus original, et, à notre avis, plus digne de considération.
La pièce anglaise^ en effet, se divise en deux portions presque égales : dans la première moitié, qui se compose des deux premiers actes et de quelques scènes du troisième^ le comique tient le premier rang; le tragique^ ou^ pour parler plus exactement, le digne, le grave, n*apparait qu'une fois en passant; dans la secoûde moitié, au contraire, le tragique prédomine, le comique ne reparaît plus que par éclairs.
Cette distinction est même si tranchée dans Toriginal qu'en général la partie comique est écrite en prose, tandis que la partie tragique est à peu près constamment écrite en vers; sorte de mélange dont Sbakspeare use d ordinaire avec une merveilleuse dextérité, mais que le traducteur français n'a pas encore osé hasarder sur notre scène.
La partie comique a paru longue et un peu chargée; l'effet qu^elle a produit, en général, était un effet d'humeur et d'impatience.
A quoi tenait-il ?
Était-ce uniquement au rapprochement du comique et du tragique? à l'incompatibilité des deux impressions simultanées? Point de doute que la plupart des auditeurs ne se soient interprété ainsi ce qu'ils éprouvaient. Mais supposez que le comique eût été d'une autre nature, qu'il eût été mieux ménagé, placé plus à propos, réparti dans une plus juste proportion; le même effet eût-ii été produit? Rien ne le prouve; et la faveur avec laquelle certains traits isolés ont été accueillis, les rires universels qu'ils ont excités, déposent même du contraire.
L^idée de faire^ aux deux éléments opposés^ une part égale, ou à peu près^ dans un ouTrage de l'art^ nous semble manquer de mesure et porter à faux. Nous ne sommes point idolâtre des unités en général^ mais nous croyons pourtant qu^une certaine unité fondamentale est^ en tout genre, la condition sous laquelle le beau se manifeste ici-bas. L'efiet, le propre effet du beau, quel qu'il soit, c'est d'enlever l'âme à elte-même; c'est de la ravir, en quelque sorte, dans une sphère où disparaissent ses intérêts du moment; c'est d'abolir en elle, pour un instant, le sentiment de son individualité. Or rame humaine, telle qu'elle est faite, ne saurait s'abandonner pleinement; elle ne saurait s'oublier, se perdre en même temps ni coup sur coup dans deux impressions précisément contraires et d'une égale intensité. C'est lui faire violence que d'y prétendre.
Si le sujet d'Othello eût été parfaitement inconnu au public, si le public se fût laissé aller volontiers et sans résistance à prendre les mystifications continuelles dirigées contre Roderigo, la surprise et la colère de Brabantio, l'ivresse de Cassio, et les turlupinades du bouffon, du côté purement plaisant, il se serait monté tout d'abord du ton de la Joie, de Thilarité; mais alors combien n'eût pas été désagréable pour lui la secousse, lorsqu'il lui eût fallu passer brusquement^ de cette disposition gaie et folâtre, au pathétique terrible de ces grandes scènes de jalousie qui terminent le troisième acte!
Entré dans la salle, au contraire, tout préoccupé de ces scènes de jalousie, et des scènes non mdns ter-
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ribles que cette jalousie enfante^ aspirant avidement au dénaûment^ deux actes et plus de sarcasmes^ de facéties^ de quolibets^ ont paru au public une rude épreuve, un fâcheux préliminaire; il a vu en ceci, non-seulemenl quelque chose de contrariant, mais quelque chose dé choquant, d'outré, et qui dépassait le but, quel que pflt être le but.
Êlait-ce là un tort? était-ce prévention? Quant à flous, nous n'avons garde de le penser.
L6 mélange du comique et du tragique, dailteurs, vfà. rien, ou du moins ne doit rien avoir d'arbitraire. Où De les rapproche pas uniquement pour les rapprocher; Topposition, Tantilbèse, dans les ouvrages de Fart, n'a point de mérite en soi ni de valeur intrinsèque. On les rapproche quand du rapprochement il ressort un certain genre de beauté; on les rapproche, parce qu*â côté de ces événements qui bouleversent toute une tie, le monde, la société, les indifférents, les égoïstes marchent à pas comptés, sans s'inquiéter ni se déranger, poursuivant leurs intérêts, dominés par leurs habitudes, ardents à leurs convoitises, et que le contraste entre des situations si opposées et des sentiments d divers, après nous avoir arraché un sourire, nous ouvre, sur la vie humaine, un point de vue rêveur et mélancolique. On les rapproche, parce qu'un éclair de gaieté imprévu traverse parfois les âmes dévorées par le remords ou navrées par le désespoir, et les replaçant, pendant un instant, dans un état perdu pour elles, perdu sans retour et sans espoir, les délaisse Tinâlant d'après, comme un rayon de lumière qui
n'aurait brillé que pour éclairer la profondeur même de l'abîme :
Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria.
On les rapproche, parce qu'il arrive souvent que le même fait a des faces contraires, et que le demi-jour jeté sur Tune, en passant, rehausse l'autre d'un plus vif éclat; on les rapproche enfin, parce qu'entre un malheur terrible et un incident biitrre, souvent il se rencontre quelque lien accidentel, quelque rapport singulier qui se saisit de nous involontairement, à l'improviste, et que notre âme alors ne refuse pas d'accueillir, comme pour se détendre en quelque sorte, comme pour rentrer dans son équilibre et reprendre haleine.
Jamais le contraste ne doit avoir lieu qu'à la condition d'une impression dominante qu'il a pour but, non de détruire, mais de développer; non de faire disparaître, mais de rendre plus durable et plus profonde. Nul ne le sait mieux que Shakspeare, nul n'en a donné de plus nombreux et de plus admirables exemples. Mais, avouons-le, ce n'est pas dans Othello qu'il les a donnés. Dans Othello, le comique est purement arbitraire; il se trouve, en quelque sorte, plaqué sur le tragique, sans aucun rapport intime entre l'un et l'autre, sans but commun, sans que l'alliance en «oit puisée dans les profondeurs de Tâme.
Retranchez de la pièce Roderigo, véritable niais de mélodrame, qui n'y comparaît que pour servir à lago
de plastron^ pour être dupé et bafoué par lui ; tous le pouvez; ce que Roderigofail là, le premier venu le ferait tout aussi bien ; personne^ lago excepté^ ne le connaît ni ne s'en soucie. Que Brabantio^ ce sénateur ferme et prudent^ habile et maître de lui-même, imposant et révéré, soit conséquent à son propre caractère ; quMl ne soit pas transformé pendant deux scènes, pour le bon plaisir de l'auteur, en Géronte ou en Sganarelle; que Cassio tombe dans la disgrâce de son général par un tout autre motiï qu'un verre de vin pris mal à propos, ce qui serait aussi bien plus en rapport soit avec les qualités, soit avec les défauts mêmes qu'on lui attribue; effacez enfin le rôle du bouffon, rôle tellement postiche que l'imitateur français, tout religieux qu'il est envers son original, n'a pas cru devoir le conserver; tout le comique de la pièce aura disparu; il aura disparu sans qu'aucun des personnages essentiels ait eu seulement l'occasion de s'en apercevoir, sans qu'aucune des situations principales ait pu s'en ressentir; on l'en aura détaché comme on détache deux objets qui n'ont de commun que d'être emboîtés l'un dans l'autre.
C'en est cerles là bien assez pour expliquer l'impression des spectateurs; ils auraient pu se montrer plus sévères sans devenir injustes, et sans doute ils l'eussent fait s'il se fût agi d'un ouvrage nouveau. Mais ils étaient placés, nous l'avons dit déjà, dans un point de vue plus rationnel que l'imitateur français, et bien en a pris à celui-ci : ils étaient venus, non pour contempler une merveille, mais pour étuflier, au vif et au
trai^ un ouvrage très-ancien et très-renommé; désagréablement étonnés d'abord, ils ont pris patience^ ils ont fait crédit; et ce qui prouve^ selon iioud, tout à fsiif en faveur de la liberté de leur esprit et de la souplesse de leur attention^ c'est que ce déluge de plaisanteries importuiles n'a nui en rien aux trois belles scènes du premier acte : celle où Othello repousse avec calme les emportements du père de Desdémdda> celle où il expose au sénat comment il a conquis le cœur de la jeune fiUe^ celle enfln où Desdémona parait elle-même^ et demande à suivre en Chypre le More son seigneur et maître.
L'eiTet de la narration d'Othello était infaillible.
Ce morceau est traduit daus toutes les langues; il est d'une beauté ravissante et d'une originalité sans égale. La Harpe lui-même n'a pu lui refuser le tribut de son admiration. Mais la scène qui précède et celle qui suit sont peut-être plus propres encore à mettre en évidence Shakspeare dans toute sa grandeur.
Que cet homme est un étonnant peintre de la nature humaine! combien il est vrai qu'il a reçu d'en haut quelque chose de cette puissance créatrice qui souffle sur un peu de poussière^ et qui l'anime pour la vie et l'éternité !
Dans l'entrevue avec Brabanlio, Othello ne prononce pas quinze vers; devant le sénat Desdémona n'en profère pas vingt; et pourtant déjà Othello existe tout entier^ Desdémona existe tout entière; ils sont là l'un et l'autre^ vivant sous nos yeux^ se déployant sans contrainte^ dans toute la grâce et la singularité de l6ur
é'ZS DE L'ÉTAT DE L'ART DRAMATIQUE
inconcevable aux âmes vulgaires^ car^ comme dit lago : « Quel plaisir peut avoir cette charmante fille à regara der le diable? » Mais ce coup de fortune lui parait tout simple à lui, être sans réflexion et sans souci ; il ne lui en a pas coûté une démarche^ pas un instant d'inquiétude^ nulle occasion de penser à son âge^ à sa figure^ à la rudesse de ses mœurs; il possède Desdémona comme son bien, comme sa bonne épée^ n'imaginant pas qu^on puisse la lui disputer autrement que de vive force, tranquille par conséquent; du reste s'il s'abandonne à Tamour, Famour n'est pourtant qu'un accident dans son existence; c'est la guerre qui est. sa vie, son élément, son théâtre ; l'amour pourra bien dis« poser de sa destinée : en attendant, il ne saurait la dominer ni la remplir,
Desdémona, en revanche, est l'idéal le plus parfait, le type le plus pur de la femme, de la femme prise en soi, de l'être inférieur et divin pourtant, subordonné par vocation, libre avant de choisir, mais esclave de son choix. Modestie, tendresse, soumission : la voilà. Sa modestie est sans tache, sa tendresse sans mesure, sa soumission sans borne et sans partage. Ce qui la distingue entre toutes les autres femmes, c'est qu'elle ne possède pas ces qualités: ces qualités la possèdent et l'absorbent. Nulle place dans son âme pour nulle autre chose, ^oit indifférente, soit mauvaise, ou même bonne, pour d'autres penchants, d'autres sentiments, même d'autres devoirs. Elle s*est donnée, n'importe à qui, n'importe pourquoi : il suffit ; elle s'est donnée tout entière, corps et âme, idées et volontés, espérance et
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souvenir. Il ne lui resle plus rien d'elle-même qu'elle puisse réserver à qui que ce soit. Elle quitte son père, elle le trompe^ elle le brave autant qu'elle peut braver, le cœur gros, la rougeur sur le front, mais sans témoigner hésitation ni repentir. Rien qu'à le voir, l'objet même de son choix dit assez combien chastes sont ses pensées. Pas la moindre illusion, ni sur le genre de vie qui Tattend, ni peut-être même sur le prix dont sera quelque jour payée tant d'affection; d'avance elle est résignée, résignée à tout, certaine que tel était son lot en ce monde; certaine, quoi qu'il arrivât, de ne jamais jeter en arrière un regard de regret, et de n'avoir jamais à hésiter entre deux partis.
Et pour nous en tant apprendre, que faut-il à Shakspeare?
Quatre coups de crayon, pas davantage. Voyez, par exemple, comment se termine la scène.
C'est du pied même de l'autel que le More a été traîné au sénat par Brabantio; depuis le moment de leur union, à peine s'il a pu échanger deux paroles avec sa bien-aimée. Le récit simple et pathétique de leur passion mutuelle a désarmé tous les cœurs et tiré des larmes de tous les yeux. Desdémona vient de résister à l'autorité paternelle avec douceur et mesure, mais avec une fermeté insurmontable; le doge confirme leur bonheur; le père les livre l'un à l'autre, tous les sénateurs les entourent et les félicitent; il est permis à Desdémona de rejoindre son époux en Chypre, lorsqu'il y sera établi.
a Mais il faut partir sur-la-cliamp » , dit le doge au vieux soldat.
a Sur-le-champ! » c'est le seul mot qui échappe à Desdémona.
a De tout mon cœur » , répond Othello.
n a entendu le son de la trompette; toute autre pensée est déjà bien loin .
Desdémona, cette amante si tendre, cette fille si résolue vis-à-vis de son père, cette épouse à peine épouse, baisse les yeux^ et se range timidement derrière son époux^ sans prononcer une parole^ sans même lui adresser un regard où se peigne le reproche.
La narration d'Othello a été applaudie avec transport; cela devait être : mais l'ensemble des trois scènes obtient, suivant nous, une approbation d'une bien aQtre nature. Figurez-vous un homme qui n^aurait vécu depuis longtemps qu'à la clarté des bougies^ des lafnpionsou des verres de couleur^ qui n'aurait respiré que l'air échauffé des salons, qui n'aurait vu qo» des cascades d'opéra^ des montagnes de toile peinte et âm guirlandes de fleurs artificielles^ et qui se trouverait transporté toutàcoup^ par une magnifique nouitinée du mois de juillet^ au souffle de l'air le plus pur, aoua les tranquilles et gracieux noyers d'Interlakeo, ea face des glaciers de l'Oberlaiu} ; et vous aures une asssi juste idée de la situation morale d'un habitué de nos premières représentations lorsqu'il vient à se trouver^ à l'improviste^ en présence de ces beautés si sîmplat» si grandes et si naturelles.
Un second point sur lequel le sentiment involontaire
du public français s'est trouvé tout à fait en désaccord avec les admirateurs de Sbakspeajre^ c'est le rôle d'Iago. Ce rôle, qui est la cheville ouvrière de la pièce^ est grandement célèbre en Angleterre et ailleurs; tous les cri^tjqiies sans exception^ an^laiS;, allemands ou français^ nç tarissent pas dans leurs éloges. A la scène, il nous a paru déplaire généralement; déplaire d'une nianière très-prononcée^ et qui allait croissant d'acte en ^cte^ telleoient que, s'il eût été joué avec moins d'aplomb et de décision, il lui serait certainement arrivé malheur.
Pourquoi a-t-il déplu?
U élait açse^ curieux^ à la fin de cbaque acte^ d'entendrç chaque spectateur donner la raison de sa répu|[nance, le motif de son aversion. Celui-ci trouvait lago immoral; celui-là^ au contraire^ ne le trouvait pas assez habile hypocrite : on ne se vante pas ainsi de sa scélératesse^ disait-il; un troisièn^e était révolté de voir commettre le crime en plaisantant; ainsi de suite.
Selon nous, le rôle a déplu parce qu'il n'est pas bon; parce qu'il est, non pas inconséquent (quoi de plus naturel à l'homme que T inconséquence?) mais incohérent ; parce que les parties dont il se compose ne tiennent pas ensemble, et qu'à son égard, on ne sait vraiment à quelle idée se prendre.
Telle est du moins notre manière de voir. Que les dévots à Shakspeare nous anathématisent, si c'est leur bon plaisir.
Qu'est-ce qu'Iago?
Est-ce le malin esprit^ ou du moins son représentant sur la terre? Othello -a-t-il raison quand il le regarde aux pieds pour voir s'il ne les aurait pas fourchus? Est-ce un être qui fait le mal pour Tamour du mal^ et qui vient souffler des poisons sur Tunion d'Othello et de Desdémona^ par ce seul motif que Desdémona est une créature angélique et qu'Othello est un homme loyal, brave et généreux?
Alors pourquoi donner à lago des motifs humains et intéressés? Pourquoi nous montrer en lui une basse cupidité, le ressentiment d'une injure faite à son honneur, l'envie d'un poste plus élevé que le sien? Pourquoi le voyons-nous dévaliser ce pauvre Roderigo, comme Scapin ou Sbrigani escamotent à un imbécile la bourse qu'il a dans son pourpoint? Ces passions de bas aloi détruisent tout le fantastique du rôle ; le démon n'a ni humeur ni honneur; il n'a ni rancune ni colère, ni convoitise; c'est un personnage désintéressé; il fait le mal parce que le mal est le mal, et qu'il est, lui, le malin.
lago est-il, au contraire, comme il s'en fait gloire, le parfait égoïste, Thomme qui sait, au suprême degré, s'aimer lui-même, l'être qui sait subordonner hiérarchiquement ses désirs, selon leur degré d'importance, et disposer ensuite ses actions de manière à tendre invariablement à sa plus haute satisfaction, coûte que coûte à autrui, sans scrupule, sans remords, et aussi sans se laisser détourner par des velléités d^un ordre inférieur.
Alors pourquoi poursuit-il en même temps trois ou
quatre buts distincts^ et d'une importance pour lui très-inégale? Pourquoi entreprend-il coup sur coup Tingt projets diflerents qu'il abandonne Tun après Tautre? Pourquoi surtout prodigue-t4I ^ dans chaque occasion^ cent fois plus de méchanceté que le besoin de la circonstance ne le comporte? Bien plus avisé était Jonathan Wild le Grand, lorsqu'il disait : « Ménagez le « mal^ c'est une trop bonne chose pour le gaspiller en « pure perte. »
Comment concilier^ ^d'ailleurs ^ les diverses idées qaton nous donne de ce personnage ?
n nous^est représenté comme un guerrier intrépide, intelligent^ digne de toute la confiance d'Othello et du sénats auquel on aurait fait justice en le portant au premier rang; et puis il nous est montré sous les traits d'un escroc de la dernière espèce et d'un misérable coupe-jarret.
n méprise profondément le genre humain^ et dans le genre humain il méprise profondément les femmes; il hausse les épaules à la seule idée de la possibilité de leur honneur; la sienne^ en particulier^ lui est à charge et insupportable ; son seul but en ce monde^ c'est la fortune ; ce sont les jouissances solides et matérielles; et puis il faut que nous voyions^ dans le simple soupçon d'une vieille intrigue entre sa femme et Othello, un mobile puissant sur son âme.
On nous le donne pour le plus rusé scélérat qui ait jamais existé, et tous ses projets sont si malhabiles, si gauches, si dépourvus de bon sens que pas un ne lui réussit, ni ne lui pourrait réussir.
On nouç le donne pour un fourbe d'une profondeur efifrayante, d'une dissimulation impénétrable, et les pièges qu'il tend sont si grossiers que bien lui prend d'ayoir affaire à un idiot auprès duquel M. de Pourceaugi^ac serait un aigle de perspicacité, et à un animal furieux ', tout honome en possession de tant soit peu de sens ne s'y laisserait pas attraper deux minutes,
QuQJ ! ' De^démon^ a épousé Othello ; elle Ta choisi, tel qu'il est, entre mille partis plus dignes 4'eUeî elle a tout quitté pour lui ; elle Taimait apparemment; lago lui-même n'en doute pas ; à peine ont^ils reçu Ic^ bénédiction nuptiale, qu'ils sont séparé»; Othello part avec Caçsio; avec Cassio, remarque?-le bien; Desdémona se met eu route de son côté ; un accident fait que les deux convois, partis l'un après Tautre, arrivent en Chypre le niêine jour à demi* heure de distance. Au su et vu de tout le monde, Othello y compris, Cassio, son compagnon de voyage, n'a pu parler à Desdémona que dix minutes, sur la voie publique. Elt c'est le lendern^in n)ême de ce jpuo dans les premiers transports d'une union si longtemps traversée, qulago e^tr^preqd de persuader à Tamoureux Othello que Desdémona; la tendre Desdémona Ta trahi, avant même ^e lui appartenir, qu'elle a livré son cœur et sa personne, à qui? à Cassio, qui n'a pu ni la voir ni l'entretenir! Et lago parle de cette passion comme d'une chose dqà ancienne, et cependant, notez bien encore^ comme d*uae chose postérieure au mariage d'Othello ,
Cursed fate, that gare thee to the MoorI
et il en p^rlc avec des détails sans nombre, et des expticaUoii8 4ui Qe finissent pas !
Quel est le plus insensé de celui qui conçoit un {wreil prqjet ou de celui qui s'y laisse prendre ?
Il réutsit, dira-t-on.
Q réussit, ainsi le veut Fauteur. Mais le bon sens, qtt'en dit-il ?
L'ealeur lui^-même réussit^ mais d'où vient? Cest putee que telle est la profondeur et la vivacité de sa Cûoception première que les invraisemblances les plus choquantes^ les absurdités les plus inconcevables piseeal inaperçues; c'est parce que personne n'a l'en* vie ni le loisir de regarder aux ressorts du drame. Antre chose est pourtant de nous donner ces absur-* dites pour des mérites.
Oui, cela est très-vrai; depuis le premier moment où la première insinuation s'échappe des lèvres diago pour atteindre l'oreille du More, depuis ces paroles fatales : a Ah! ceci me déplaît, » jusqu'au moment solennel où le rideau tombe sur les cadavres des deux amants, le spectateur n'a pas la possibilité de respirer. Vous entendriez voler une mouche dans la salle, et Uen maladroits sont les amis dont le zèle s'efforce d'interrompre par des applaudissements cette anxiété qui va croissant de minute en minute.
Dès le premier mot, tout est dit, tout ( st décidé.
Adieu pour jamais, Desdémona, adieu Othello. Desdémona n'apparaît plus que comme l'innocent oi^eau qui se débat faiblement sous la serre d'un vautour, mais d'un vautour qui se débat lui-même en furieux
SOUS la serre d'un autre vautour, et se yenge^ sur la pauvre victime^ des effroyables tortures auxquelles il est en proie.
Le spectateur contemple ce tableau^ non point avec cette curiosité inquiète qui passe tour à tour de la crainte à Fespoir^ mais^ s'il est |)ermis de le dire, et en tenant compte de toutes les différences, avec quelque chose de cette angoisse inexprimable qui s'empare de nous lorsque, dans une cour de justice, nous assistons aux vains efforts de malheureux entraînés vers une condamnation fatale et indubitable.
Othello n'a jamais pensée n'a jamais eu occasion de penser à ce qu'a d'étrange, d'incompréhensible le sentiment qu'il a inspiré à Desdémona; il y pense maintenant. « Je suis noir, dit-il^ je touche au déclin de la « vie ; je n'ai aucun de ces agréments de nos jeunes a citadins. » «
Happilj, for I am black, And haye noi those soft parts of conTersaiion That chamberers hâve ; or, for I am declin'd Into the vale of jears ;
Un goût déréglé, lago le lui a dit, dénote d'autres dérèglements. Plus de doute, elle est perdue : she 's ffone.
Ce premier soupçon, selon l'énergique expression de M. Schl^el, c'est une goutte de poison qui fait à Finstant fermenter à gros bouillons tout son sang. Le sau* vage relève la tête. L'être dvilisé qui ne l'a jamais rencontré sur ce terrain, qui ne l'a jamais dompté que sur les champs de bataille, se trouve impuissant à le tenir en bride. La lutte s'établit bien quelques instants;
quelques instants TOthello guerrier^ homme d'État^ maître des autres et de lui-même, essaye de traiter son amour comme un feu follet^ sa jalousie comme une sottise : cr Regarde-moi comme une chèvre si jamais I Rechange les occupations de mon âme contre ces f eiiimères en Tair, gonflées comme des bulles de t sa?on. Non,Iago, avant de douter, je veux voir; après t le doute, je veux la preuve ; après la preuve^ il ne f reste plus qu'un parti; au diable à jamais Tamour et «là jalousie! Regarde-moi, lago, j'exhale ainsi tout « mon fol amour; il est parti. »
Exchange me for a goat When I shall turn the business of my soûl To such exsuffolate and blown surmises.
No, lago;
ril see, before I doubt; when I doubt, prove; Ând, on the proof, there is no more but this; Away at once with love, or jealousy.
Look hère lago ;
, Ail my fond love thus do I blow to heaven ; 'Tis gone.
liais vains efforts, inutiles bravades; ce grand courage, il voit sa perte du premier coup ; il se sent vaincu (m premier choc; il tourne un dernier regard vers ce qui Ta si longtemps charmé; il prend congé du courrier et de la trompette, de l'assaut et de la victoire ; « la carrière d'Othello est terminée : »
O farewell !
Farewell the neighing steed, and the shrill trump , The spirit-stirring drum, the ear-piercing fife, The royal banner, and ail quality, Pride, pomp, and circumstance of glorious war ! Farewell! Othello's occupafion's gone.
A dater de eé cri de détresse, toute lutte cesse au dedans de lui.
Au fur et à mesure des ravages que la jalousie exerce dans cette hme déjà bouleversée, on voit reparaître sous toutes les formes les plus hideuses, on voit grandir, on entend rugir l'être demi-brute, ingouvernable à la raison, sourd à l'accent de la vérité, insensible à celui de la tendresse, inaccessible à l'évidence morale, qui passe en forcené d'un extrême à l'autre, tantôt se complaisant, avec une joie cruelle, à se faire raconter et détailler son outrage dans les termes les plus révolants, criant alors : « Du sang, du sang, du sang ! »
O blood, lago, bloodi
el finissant par tomber sans connaissance, de rage et de désespoir.
L'humanité ne se retrouve plus en lui, si ce n'est à de fréquents retours d'attendrissement, de pitié, de regret, mais toujours provoqués par le souvenir des charmes de Desdémona, par des idées qui tiennent aux plaisirs des sens; si ce n'est aussi à certaines lueurs d'équité grossière, telle qu'elle apparaît sous la tente du Bédouin, ou dans une caverne de bandits : « Elle avait des yeux; pourquoi m'a- t-elle choisi ?» Et lorsque lago lui propose de l'étrangler sur le lit même qu'elle a profané : « Bonne idée ! sa justice me plaît. »
Du reste, nulle trace des sentiments qu'il a dû puiser dans la fréquentation d'une société policée; nul respect de lui-même ni des autres; nul souvenir des bienséances ; il ordonne un lâche assassinat^ celui de Gtssio,
sans la moindre hésitation; il frappe brutalement Desdémona^ en présence des envoyés du sénat et de ses propres officiers; il la traite en public^ il la traite tête à tête comme la dernière des misérables, épuisant sur elle les sarcasmes les plus amers et les épitbètes les plus avilissantes.
Le spectacle d'une âme béroïque qui déchoit ainsi jusqu'au rang d'animal féroce courait risque de porter atteinte à la dignité de Tart^ si le poêle n'eût placé face à face la figure gracieuse, pure, vraiment céleste, de Desdémona.
jamais n'a été peint avec plus de délicatesse cet élonnement d'un cœur innocent, lorsque pour la première fois ses épancbements sont refoulés par un mot dur, par un regard sévère ; ces timides efforts pour tourner la chose en badinago, pour renouer un commercé tendre et folâtre, pour exercer encore quelques minutes cet ascendant riant et passager que donne à la jeune épouse le lendemain du bonheur.
A mesure que le nouveau caractère d'Othello se développe, on voit, pour ainsi dire, à travers cette poésie transparente dont Shakespeare seul a le secret, le doux visage de Desdémona perdre de plus en plus sa sérénité. La première idée qui se présente à son esprit, c'est que la rudesse d'Othello, cette rudesse à laquelle elle s'était préparée dans le lointain, a pris bientôt le dessus; mais à Tinstant son cœur est résigné; son excuse est prête :
a Ce sont de fâcheuses nouvelles qui auront troublé « son humeur; les hommes occupés de grandes choses
a souvent s'en prennent aux petites ; d'ailleurs ils ne « sont pas des dieux ; nous ne devons pas toujours « nous attendre de leur part à ces soins qui conviena nent au jour des fiançailles. »
Nay, we must think Men are nul gods ; Nor of them look for such observancy As fits the bridai.
Et lorsque Othello la frappe en public^ elle se contente de pleurer et de dire : « Je n'ai pas mérité ceci. »
I hâve not deserved this.
Mais lorsque enfin Othello éclate contre elle^ lorsqu'il Taccable d'outrages, lorsqu'il la traite d'infâme et de prostituée^ la voix lui manque ; le sang qui lui monte au visage la suffoque; elle succombe à la confusion d'entendre un semblable langage^ bien plutôt que de se l'entendre adresser; quelques faibles soupirs^ quelque inutile protestation sont toute sa défense ; elle a vu son sort écrit dans les regards effroyables d'Othello. Elle baisse la tête, ordonnant à Émilia de déposer sur son lit la robe de noce dans laquelle elle désire être ensevelie; elle tend la gorge au couteau comme un agneau sans tache (autre heureuse expression de M. Schlegel) ; comme un agneau qui n*a jamais fait que*bondir et jouer dans la prairie^ et qui marche à l'autel sans demander pourquoi^ et léchant la main qui l'y conduit.
Et c'est là précisément ce qui explique le charme indicible et l'intérêt pressant de cette scène dont nous avons déjà fait mention^ de cette scène qui, placée tout autre part^ ne itérait plus qu'un hors-d'œuvre.
Othello, en prenant congé des envoyés du sénat ^ a dit à Toix basse à Desdémona : « Allez à l'instant vous a mettre au lit; je reviens tout à Theure; renvoyez « votre suivante, entendez-vous, n'y manquez pas. — « Je le ferai, mon seigneur. »
Get you to bed on the instant; I will be retum'd forthwith; dismiss your attendant there; look it be done^ — 1 will, my lord.
C'est l'arrêt de sa mort, elle le sait; mais il ne lui vient pas seulement à la pensée de désobéir; pas même de se ménager le moindre secours; Othello a parlé.
La scène où elle se déshabille, avant de se mjettre au lit, est donc bien véritablement, pour elle, ce quart d'heure de grâce que l'on accorde aux condamnés avant de les conduire au supplice; en vain essaye-t-elle de donner le change à Émilia, de se faire illusion à elle-même, de détourner sa pensée sur quelque sujet frivole; le plus intime de son âme reparait et surgit à chaque mot. Et telle est aussi cette scène pour le spectateur éperdu ; il compte les minutes ; il s'attache au moindre incident; il se cramponne à la moindre chose ; il demande pourquoi pas encore ce nœud, pourquoi pas encore cette agrafe; il voudrait, en quelque sorte, saisir Desdémona par sa robe et la retenir.
Poètes tragiques, voilà voire maître; prenez leçon de lui, si vous savez en prendre.
La scène où le More tue Desdémona a surpris le public^ mais d'une surprise de peu de durée, et où l'approbation a bientôt repris le dessus. Accoutumé qu'il est à la longueur de cette scène dans l'opéra de
Rossini^ aux attitudes imposantes de madame Pasta^ aux efforls de madame Malibran pour disputer sa vie, la brièveté de ^original anglais Ta d'abord étonné. Mais, en même temps, ce dialogue net, rapide, allant droit au but; ces paroles sinistres et déchirantes tout ensemble qu'Othello profère à mi-voix; cette résolution invariablement prise qu'il exécute à la hâte, le cœur plein, les dents serrées, sans presque oser regarder sa victime, mais sans balancer un instant; les supplications de Desdémona, Courtes, tendres, timides, tant qu'il ne s'agit que de sa vie; ses réponses, où respire toute la fierté de rinnocence, lorsque Othello lui parle du mouchoir saisi sur Cassio : « Il l'avait donc trouvé ! »
Ite found it then.
Et lorsque Othello lui déclare que Cassio a confe96é son crime : a II ne la dira pas. »
He will not saj 8o;
mots simples et sublimes que mademoiselle Mars a rendus avec un accent simple et sublime; ces cris du dehors qui précipitent le coup falal et poussent en quelque sorte le bras d'Othello ; tout ceci a été profondément senti, applaudi autant que Témotion le permettait, et, soit dit sans comparaison offensante, la scène tragique a paru aussi supérieure à là scène lyrique que la tragédie même d'Othello Test au librello qu'on vend pour trente sous à la porte de l'Opéra-Bouffon. On le sait, immédiatement après cette scène survient
un incident fort admiré par tous les critiques, fort célébré dans toutes les poétiques modernes, fort vanté même par des philosophes comme un trait inimitable de nature.
Émilia entre dans la chambre, el Desdémona mourante trouve encore assez dé force pour s^accuser ellemême de sa propre mort, et pour disculper Othello.
No body : I myself : Farevell ;
Commend me to my kind lord; oh, farewell.
Nous devons le déclarer ; l'efTet de ce mot a été nul ; et franchement nous nous étions toujours douté quil en devait arriver ainsi.
Qu'on nous foudroie, qu'on nous lapide si on veut; mais il nous a toujours paru que cette petite combinai^ son sentait d'une lieue son artifice de théâtre, et que c'était le poëte qui pariait là par la bouche de son personnage. 11 nous a toujours paru que ce dernier mot de Desdémona expirante renfermait une idée beaucoup trop compliquée, beaucoup trop raffinée, une pré* voyance, une précaution qui Ue cadre ni avec sa situation ni même avec son caractère.
Depuis le jour de son mariage, Desdémona S'est considérée comme la propriété d'Othello, comme quelque chose dont Othello est le maître d'user et d'abuser, comme une esclave qu'il peut battre ou tuer s'il lui en prend fantaisie ; comment viendrait-elle à penser tout à coup qu'Othello coure aucun risque à propos d'elle, ni qu'il soit nécessaire de le mettre à l'abri d^une poursuite criminelle ? Qu'elle baise là main d'Othello
^n mourant, cela est bien d'elle; qu'elle dépose pour lui en justice, par avance, cela n'en est pas.
Au demeurant, nous avons tort ou raison, mais ceci ne fait rien à Taffaire. Historien, nous le répétons, Teffet de ce mot a été nul.
En revanche, on n'en saurait dire autant de la dernière scène, de cette scène dont les critiques ne parlent guère, de cette scène qui, dans notre humble opinion, est une des plus admirables de la pièce, et qui a produit une impression digne de sa beauté.
A peine, en effet, Desdémona a-t-elle rendu le dernier soupir, à peine la fureur aveugle d'Othello s'estelle assouvie, la scène change ; sa raison revient; la vérité l'inonde de lumière et l'assiège de toutes parts. Ce ne sont point les explications d'Émilia qui le détrompent, ce ne sont point même les aveux dlago. Une demi-heure auparavent, il n'aurait rien écouté ; en cet instant, il sait tout d'avance.
De même qu'il avait essayé, au premier moment^ d'appeler son bon sens et sa fermeté à son secours contre les premières atteintes de la jalousie, de même il essaye maintenant d'appeler sa frénésie et son aveuglement à son secours contre les reproches flamboyants de sa raison.
U s'écrie avec une brutalité affectée en parlant de Desdémona : « Eh bien, elle est allée comme une raen- « teuse aux flammes de l'enfer ; c'est moi qui Tai tuée. »
She's, like a liar, gone to burning hell. 'T was I fhat kiH'd her. .
11 invoque à grands cris lago, l'honnête lago,
Honest, honest lago !
pour lui servir de sauvegarda; il s'efforce de répéter encore une fois les turpitudes que tout à Theure il exprimait avec l'accent de la fureur ; mais sa langue s'y refuse:
'Tis pitiful ; but jet lago knows That she with Cassio has the act of shame A thousand times committed.
Efforts impuissants. Il en est réduit à se contempler tel qu'il est réellement. Privé d'une créature divine^ et qu'il Idolâtre, il se voit comme les autres le voient; objet non-seulement d'horreur^ mais de risée et de mépris; les noms de calomniateur^ de meurtrier^ d'assas- ^n^ sont trop beaux pour lui ; ce qu'il est^ c'est un forcené^ c'est un dogue enragé^ c'est un taureau que le taon a piqué^ ou qui s'est jeté du pied et de la corne, sur un lambeau d'écarlate qu'une main malicieuse a promené devant ses yeux.
U est précisément dans la position même de TAjax de Sophocle, au moment où celui-ci revient à lui après sa déplorable manie.
Les mots de More imbécile, d'animal abject^ d'être stupide comme la fange, fondent sur lui de toutes parts ; au premier moment, il baisse la tête, il s'abandonne lui-même, il se laisse désarmer comme un enfant.
a Je ne suis plus même brave, s'écrie-il avec amer-- « tume ; le premier apprenti soldat m'enlève mon'
iiÇ DK L'ÉTAT DE L'ART DHAMATIQUE
(( épée. » Puis il ajoute, et déjà ceci le relève ; a Mais « pourqnoirhonneur survivrait-il à la vertu? Que « tout périsse à la fois ! »
I am not raliant neither, But every puây whipster gett iiiy swerd; But why should honor outlive honesty?
Let it go ail.
Et tout de suite apràs :
c( J'ai vu le temps où, avec ce faible brsis et cette « bonne épée, je me serais fait jour à travers des ob- «( stacles vingt fois plus puissants. Hais, 6 vaine bra- « vade 1 qui peut surmonter sa destinée ? Ne t'effiraye « point de me voir armé ; je suis au lerma, voici la « Qn de mon voyage, l'écueil où finit ma dernière a course. Tu recules troublé ? va, c'est une crainte « vaine. Qu'mihrasseulementmeiiaoelesdin d'Othello, « et il va fuir. Où irait Othello maintenant? »
I haye seen the day IWt, with this littl«) arm and this good sword, l'haye made my way through more imp^i||!ieitl# Than twenty times your stop. But, o vain boaati Who can cootrol his fate? 'tis not se now. Be not afraid, though you dosée me weapon'd.; Hère is my joarney's end, hère is my butt, The yery sea-mark of my utmost saiL Do you go back dismay'd? 'tis a lost fear; Men but a rush against Othello's breast, And he retires. Where should Othello go ?
Il se roule alors sur le corps de Desdémona en prononçant des paroles entrecoupées, mais qu'il est impossible d'entendre sans frissonner de douleur.
Toutefois, ce paroxysme de désespoir etd'humilatioa
KN FRANCK Ki\ 1830. 447
n'a qu'un instant. Othello reprend possession de luiméine. A mesure que la raison regagne sur lui son empire^ il regagne à son tour son ascendant accoutumé sur tout ce qui Tentoure. Deux ou trois mots fermes et significatifs indiquent qu'il a pris parti au dedans de SQU âme. Il s'est saisi d'une autre épée, et nul des aS9i3laots n'oserait cette fois y porter la main. Il s'excuse, \is-a-vis de Cassio, avec noblesse et simplicité; ilcontemple^ d'un œil d'indifférence mêlé d'un peu de dédain, les préparatifs faits pour s'assurer de sa personne; et lorsque enfin Ludovico s'avance vers Im, et, d'qn ton déjà à demi intimidé, lui ordonne de se disposer i prendre la route de Venise, sous bonne escorte, pqùr comparaître devant le sénat :'
« Doucement, lui dit-il, en l'interrompant; un mot « ou deux avant que vous ne partiez. »
Soft you; a word or two, before you go.
Revoyez- VOUS là le grand poète, et tout ce qu'il sait indiquer d'un seul trait? Ludovico partira seul; ainsi le veut Otliello; Otbello ne partira point ; tel est son bon plaisir; personne ne disposera de lui que luimême; il n'entend pas qu'on lui fasse une observation sur ce point.
Il poursuit alors gravement :
(i J'ai rendu à l'État quelques services ; on le sait ; ■ n'en parlons plus. Je vous en prie; dans vos lettresi, « quand vous rendrez compte de ces faits déplorables, a parlez de moi tel que je suis, sans rien atténuer, « sans rien aggraver par malignité. Alors vous parle-
<K rez d'un homme qui n'a que trop aimé^ mais qui ne a sut pas aimer sagement ; d'un homme qui ne devint « pas aisément jaloux^ mais qui, une fois enveloppé • dans la trame, fut poussé aux derniers excès. Parlez ce de moi ainsi. »
Cela dit, et après avoir pourvu , autant qu'il est en lui^ au soin de sa renommée, il se retourne contre luimême ; il se retourne, de toute la hauteur de son âme indignée, contre ce misérable corps qu'il va châtier comme un esclave révolté, comme une bête féroce qui a osé terrasser son maître, et Fa livré par là au déshonneur ; et cherchant les expressions les plus injurieuses, à ses yeux, des expressions qui rappellent à la fois, et ce qu'il fut, et les* travaux de sa vie, et ce qu'il a toujours méprisé le plus :
a Dites encore, ajoute-t-il, qu'un jour, dans Alep^ « un Turc insolent et coiffé d'un turban battant un Yéa nitien et insultant l'État, je saisis à la gorge ce chien « de circoncis, et le frappai.... ainsi . »
And say besides, — that in Aleppo once, Where a malignant ^nd a turban'd Turk Beat a Venetian, and traduc'd the atate, I took hj the throat the circoncised dog, And smote him — thus.
Nous nous sommes étendu sur l'effet produit par cette traduction fidèle, et pour ainsi dire littérale, d'OtheUo, parce que cet effet nous a semblé d'un très - heureux augure pour le Théâtre-Français. La pièce a été mieux jouée qu'aucun des chefs-d'œuvre de nos maîtres ne Test maintenant ; elle a été mieux jugée qu'aucune
autre pièce, à notre connaissance; ne Ta jamais été, car elle a été jugée véritablement^ sans prévention, sans parti pris^ à chaque scène pour ce qu'elle pouvait valoir.
Si le public veut persister dans cette liberté d'esprit^ l51 continue dorénavant, à chaque nouvel essai, de n'applaudir que ce qui lui semble beau, de condanmer ce qui le frappe comme mauvais^ de rester indifférent aux choses naturellement indifférentes^ il fera beaucoup, par cela seul^ pour Tart^ et plus encore pour ses plaisirs. Il nous sauvera de Tinondation des Imitations romantiques^ qui menace déjà de remplacer les imitations classiques. Après avoir essayé , pendant cent ans, sous mille noms divers^ des Andromaque, des Mérope et des Zaïre, moins les vraies beautés à'Andramaquey de Mén^e et de Zaïrey nous serons préservés du malheur d^essuyer^ sous mille autre noms divers, et pendant cent autres années peut-être, des Macbethy des Othello, des Guillaume Tell, moins les vraies beautés de Macbeth, d'Othello et de Guillaume Tell.
Le beau ne sMmite pas.
Ce qui s'imite, ce sont les défauts, ce sont les formes extérieures, c'est la manière des grands poètes. Et quand le public, par un enthousiasme irréfléchi pour les grands poètes, se laisse aller à- applaudir leurs défauts, ou simplement leur manière, il est sûr d'en avoir l^ientôt plus que satiété.
Amis du genre romantique, sachez-le bien, ce genre ne s'établira point, parmi nous, à la faveur de contre-
épreuves mal déguisées, de contrefaçons dissimulées sous les noms d'emprunt. Traduisez mot pour mot les belles pièces étrangères; vous ferez œuvre excellente; mais^ au nom du ciel, ne les produisez pas à titre de prétendues nouveautés^ et en nous les donnant pour dés fruits de notre terroir. Vous n'auriez pas même Feioasa de vos confrères; il faut que roriginalité sait originflle. Et vous^ public, ne vous y laissez jamais prendre; n'applaudissez Jamais un auteur récent pour s'être paré dee plumes d'un grand maître.
Amis du genre classique^ racbez^le bien à votre tout^ la rivalité avec le genre romantique est son seul moyen de salut. Il est mort aujourd'hui; les imitateurs Tont tué; le» eopies de seconde et de trcâsième main ne«ls en ont inspiré un insurmontable dégoût. U renaîtra, sans doute , mais fl ne renat^ que transformé^ que dégagé des entraves dont on Ta oial à^propos entortillé> que libre dans son allure^ en se frayant une nouvelle carrière^
C'est au genre romantique i lui rendre ce service^ Heureux le temps où Ton verra ces deux genres se déployant^ Tun en face dQ l'autre, dans une certaine indépendance^ gouvernés, cbacuo pour son compte, p^ les Um de sa propre nature^ et prodiguant à Venvi les beautés àooi il est susceptible !
Mais quoi i va*t^n nous dire ; vous croyez deoe que la classique est un genre véritable» que ce n'est pai une erreur, une sottise, comme on le dit si souvent!-^ Assurément, nous le croyons. — Vous penses que le genre romantique a ses lois, et qu'il ne coosiite pas
EN FKANCE KN 1830. 451
cbins Tabsence de toutes lois? — Â Dieu ne plaise ! — Vous ne considérez pas comme les lois du genre classique ces règles dont on fait tant de bruit, les trois unités^ par exemple? — Point du tout.
Expliquez-vous donc. En quoi faites-yous donc consister la distinction des genres? Qu'est-ce que le classique, selon vous? Qu'est-ce que le romantique? Quelles sont ces lois dont vous parlez ?
Yoilà des questions auxquelles nous aurions bien envie de répondre; mais le temps nous presse, le nombre des pages dont un recueil comme celui-ci peut disposer en notre faveur est épuisé et au delà. Force nous est donc de remettre l'explication à une autre fois. Aussi bien, les romantiques ont maintenant le vent en poupe ; et n^étant point difflciles d'ailleurs, en fait de prétextes, Toccasion ne saurait longtemps nous manquer.
NOTXCB ftlOGRAPUIQUS'
M. LULUN DE CHATEAUVIEUX
NOTICE BIOaRAPBIQUl
i^ypipiiiii i)ii ) > ■ mil à,f ,
Frédéric LuUin de Ghâteauvieux est né a Genève, \û 10 mai 4772. Il était fils unique; son père^ le marquis de Ghâteauvieux, entré au service de France à Tâge de quinze ans^ dans un régiment suisse, dont il devint coloneltpropriétaire, avait fait avec distinction la guerre de Sept ans. Il ^tait parvenu au grade de lieutenant général, et avait reçu la grand'croix de Tordre du Hérite militaire. Le jeune Frédéric fut élevé avee soin dans la maison paternelle; c'était un enfant docile, aimable et sérieux, mais dont les études furent souvent interrompues. Obligé d'accompagner le marquis de Ghâteauvieux dans ses divers commandements, il ne put fréquenter régulièrement aucune école publique; en 4797, il entra, comme cadet, dans le régiment de son père, précisément à l'âge où son père y était lui-même entré.
Il n'était pas destiné^ néanmoins^ à suivre longtemps la carrière des armes. La Révolution française éclata; après les événements de Nancy, les régiments suisses ayant été licenciés, M. le marquis de Châteauvieux se retira dans sa terre de Chouilly, près de Genève; son fils Ty suivit, et ce fut vers cette époque qu'il entreprit, avec l'un de ses amis, son premier voyage en Italie, voyage qui semble avoir laissé dans son esprit d'ineffaçables souvenirs. Les lettres qu'il adressait à ses parents existent encore; il y fait souvent allusion dans ses Lettres sur Vltalie, publiées en 181^, après un second voyage, et le contraste entre les impressions de la jeunesse et les réflexions de l'âge mûr, en présence de la même nature, des mêmes lieux, des>mêmes monuments, n'est pas Tun des moindres charmes de ce livre , que tout le monde a lu, et qu'aucun autre n'a fait oublier. Il setrouvait à Naples au mois de mars 1791, lors de la terrible éruption du Yésuye qui menaça^ pour la première fois, d'engloutir la ville de Terre del Greeo. Le récit qu'il nous en a conservé, emprunté à son journal de voyage, est un morceau d'un efiTet siogulièremenl original et dramatique.
 son retour d'Italie, et durant les premières années qui suivirent la réunion de Genève à la France, Frédéric de Châteauvieux, étranger à toute carrière publique, put reprendre le cours de ses études, et se livrer sans contrainte à son goût naissant pour Fagriculture.
La bibliothèque du château de Chouilly avait été for? niée par la réunion successive de plusieurs bibliothèques de famille, entre autres, celle de M. le pasteur
NOTICE BIOGRAI'HIQIE. 457
Vernet, savant théologien, père de madanie ttf marquis de Château\ieux. Le jeune Frédéric établit la son domi^ ciie^ partageant son ttf^mps entre des kctures soliifeà et variées, les travaux de la campagne et la société déiQadame de Staël qui , retirée à Coppet, réunissait alô^ autour d'elle cette foule de personnages distingués que les troubles de la France, ou le cours des événements dans le reste de l'Europe, tenaient éloignés de leurs pays.
On a souvent tracé le tableau de ces réunions bril* lantes, berceau de tant de grandes renommées politiques çt littéraires, où dominait avec une sérénité.doiicie^ ^quelquefois pleine d'enjouement, la figure imposante de M. Necker, où le génie de sa fille, dans toute la splendeur de la jeunesse, répandait à flots pressés le mouvement, la lumière et la vie.
Frédéric de Châteauvieux en ressentit Theureuse influence; son esprit se forma rapidement; il fut compté de bonne heure au nombre des hommes qui maintenaient honorablement par leur caractère leur conduite et leurs écrits, l'indépendance morale et intellectuelle de Genève sous la domination française. Ces premières années décidèrent de toute sa vie. Dans un fragment composé en 1817, au moment même de la mort de madame de Staël, fragment qui n'a point été publié, il a donné, sur cette femme illustre, sur sa famille, sur les amis dont elle était entourée, et sur les aspects divers que prit successivement la société de Coppet, des détails intéressants et curieux. « Son amitié, dit-il, a, fait, pendant vingt-cincj ans, le chîirme de ma vie ; n)C5 opinions,
mes sentiments se sont formés sur les siens; il ne me reste plus que des regrets à lui donner. Je n'ai plus d^autres consolations que mes souvenirs. »
Les ouvrages de M. de Châteauvieux portent en effet l'empreinte de ce commerce intime avec T^spritle plus élevée le plus délicat, avec le caractère le plus fier et l'àme la plus généreuse dont aient pu s^onorer notre temps et notre pays. Les Lettres sur Vlîaliè, adressées à M. Charles Pictet, vers la fin de Tannée 1812 et le com* mencement de l'année 1813^ ont paru successivement dans la Bibliothèque britannique, recueil périodique très^stimé , et le seul , à cette époque^ qui ne craignit pas de protester contre les rigueurs du régime impérial, en parlant de TÂngleterre avec égards, en conservant entre xe pays et le continent de TEurope quelque peu de communications intellectuelles. Parler librement des rigueurs que le régime impérial faisait peser siir l'Italie était plus hasardeux encore : le livre de M. de Châteauvieux a ce mérite; c'est une œuvre de courage autant qu'une œuvre de raison et d'observation. Destiné à faire connaître l'économie rurale de ces belles contrées^ il tient bien plus qu'il ne promet; à chaque instant lé sujetdéborde le cadre; à chaque instant l'auteur échappe au sujet involontairement et presque à son insu. Il ne se borne pas à décrire l'agriculture de litalie en agronome, en homme à qui les procédés de la science sont familiers, en homme des champs qui connaît les joies et les soucis du laboureur, il Fétudie en historien, en philosophe, et ses tableaux, (lar la vérité des inpMtsions^ par la vivacité des images, touoheiil qiMh|0«lMe
à la poésie. Soit qu'il conduise son lecteur des riches fibiiiKBS da la LombardiC; vaste réseau d'irrigations savantes^ immense ferme modèle dont les exploitations se détftebent en compartiments symétriques, jusqu'aux sommets agrestesdesÂpennins Jusqu'au pied de ces châtaigniers séculaires, qui, renaissant l'un de l'autre, sans riap exiger, sans rien attendre de la main de l'homme, offrait d'eux-mêmes libéralement, aujourd'hui comme il y a trois ou quatre mille ans, l'ombrage aux troupeaux et la Qourriture aux pasteurs; soit qu'il descende avec lui, de gradins en gradins, cet amphithéâtre des coteaux delà Toscane, que la culture cananéenne revêt d'épis et de pampres; soit qu'il s'arrête au pied des ruines de Yolterra, et jette un regard désolé sur la maremme pestilentielle qui garde les approches de cette antique cité ; soit qu'il parcoure enfin cette campagne de Rome, plus désolée, plus pestilentielle encore, ces grandes fermes vides d'habitants, désertes les trois quarts de l'aiiPée^ où le labourage et les semailles s'opèrent en toute hâte, et, pour ainsi dire, par surprise, où l'on voit, la moment venu, des bandes de moissonneurs fondre, en quelque sorte, du haut des montagnes sur les récoltes , les enlever et s'enfuir, à peu près comme une troupe de Bédouins exécute une razzia; ses descriptions sont aussi variées que ses vues sont justes et ingénieuses; il s'élève des effets aux causes; il interroge sur ce qu'il voit, sur ce qu'il fait voir, la configuration des lieux, le caractère des races, la marche des événements, les vicissitudes du passé, et justifie les petits gouvernements emportés par la tourmente révolutionnaire, les petits
Ëiats engloutis dans le grand empire^ des reproches qu'un libéralisme bâtard et servile leur prodiguait alors au nom et dans Tintérêt du plus fort; jl demande compte enfin au plus fort lui-même^ à Tempirei à la civilisatioii administrative, du niveau de f^r qu'aile fait passer sur toutes les têtes ^ de la disparitiop .^e toute originalité daus les mœurs, daite les esprits, /.dans les costumes^ dans les l^abitudes sociales ; de toutes cesMlles*:, riches en souvenirs glorieux^ en traditions poétiques /devenues de misérables casernes oii de chétives sous*préfectures;
Il est impossible de jeter les yeux , sans un profond sentiment de mélancolie^ sur la peinture de Rome devenue Tune des succursales de Paris , veuve tout à la fois du peuple-roi et du successeur <le saint Pierre^ dépeuplée de tous les grands noms de l'antiquité et du moyen âge, ses palais ouverts à tous les vents, ses basiliques silencieuses, un pauvre vieux prêtre pleurant seul sous le dôme que la main de Michel- Ange, a suspendu dans les airs, sous ce dôme du haut duquel le pontife romain bénissait la ville et le monde, et tandis que les délégués de l'Institut de France. déblayent le Colisée et déchaussent la colonne Antonine, les troupeaux des campagnes voisines reprenant possession du mont Palatin, comme au temps d'Ëvandre, les pâtres couverts de sayons de poil de chèvre, cherchant un refuge contre la malaria sous les portiques dégradés de la villa Panflli. Il est impossible, en revanche, de ne pas sourire doucement en li^mt le récit de la rencontre que fait l'auteur au e^n-
tre des maraiadPoDtîns^ en présence des travaux gigantesiipies entrepris par Pie^VI^ et poursuivis sous la dinscfion lointaine de H. de Prony :
«^ Ncnm fûmes joints^ dit-il^ avant de quitter la ^gfiâida^roate^ par un petit homme en costume noir qnls&f&burait de chaud. Il était venu de Yèllètri avec le^'^genSarmes d'escorte qu'on avait envoyés pour tious-ittendre sur ce point de la route.
« tt vint à nous avec empressement. C'était un Fiançai^, véritable Parisien^ et presque aussi étonné de «atroover, dans Tardeur de Tété^ au miKeu des marais Ponlinsy que je Tétais de l'y voir. Je ne pus m'empâeber de lui témoigner ma surprise^ et voici comment il m'expliqua les motifs de sa présence au milieu de nous:
a Je sollicitais^ monsieur^ depuis longtemps une jdace, sentant que je n'étais pas fait pour rester dans robscurité. Enfin^ après beaucoup d'attente^ j'appris qu'on venait de me nommer commissaire de police à Yelletri. J'allai sur-le-champ chez un de mes amis, homnie fort instruit^ pour lui demander où était cette ville. Il m'assura qu'elle était dans le département de Rome, et que je devais prendre la diligence de Lyon pour m'y rendre. C'est ce que j'ai fait, et enfin, monneur, de diligence en diligence je suis arrivé jusqu'ici. L'endroit est agréable, et je m'y plairais assez, si ce n'était qu'on y parle une langue qui m'empêche de comprendre un mot de tout ce qu'on y dit. Je me disais d'abord , qu'à cela ne tienne, je m'y ferai : l'homme s'habitue à tout, mais plus j'avance et moins je m'y
t 4«i M. LULLIN DE CHATKàUVIEUX.
fais. Âussi^ monsieur^ vous devez sentir quel plaisir j'éprouve en ayant soin de capser aVec un Français qui peut m'entendre et me répondre.
« Malgré cela^ je ne puis que me louer des gens de Yelletri, ils m'ont reçu avec beaucoup de politesse ; mais la société y est nulle, et je n'ai pas la moindre distraction. Car, vous ne croiriez pas, monsieur, qu'ayant voulu me promener un peu dans les environs, qui sont très-pittoresques, les gendarmes m'ont conseillé de n'en rien faire, de peur des brigands; ils m'ont assuré qu'ils sont fort avides dé commissaires de police, et qu'ils les assassinent comme rien. Ne voulant pas me compromettre, je suis réduit à ne pas quitter mon gîte. Jugez combien j'ai été content d'apprendre l'arrivée de messieurs les inspecteurs du génie, et j'ai profité avec empressement de l'occasion de votre escorte pour prendre l'air et avoir l'honneur dé vous présenter mes devoirs. »
«I Le petit commissaire, tout joyeux de se trouver avec des Français de France, comme il nous appelait, s'en vint déjeuner avec nous dans la forât. Il mangeait, parlait et riait comme s'il avait été dans une guinguette des boulevards, ne songeant pas plus à Velletri ni àm brigands que s'il n'y en avait jamais eu au monde. »
Le succès de ce livre fut très-grand. Il devança les événements de i8i4tet 1815; mais ces événements suivirent de près. Genève reprit son indépendance : ce fut un beau jour pour tous ses enfants. Paris, en cessant d'être le quartier général du continent, redevint promptemenl le centre de tout mouvement intellectuel,
NOTICJS BIOGRAPHIQUE. 4i8
le foyer de toutes les idées de progrès, de raison, de liberté, le théâtre mobile où se décidaient, à la tribune et dans les salons, les destinées des autres pays.
M. de Cbâteauvieux, après s'être consacré pendant quelque temps aux nouveaux intérêts de sa patrie, fit HD voyage à Paris. 11 y fut accueilli avec empresse* ment. La sûreté de son commerce, l'agrément de sa conversation, la finesse, la grâce, Taménité de son esprit lui assurèrent des amis dans tous les partis. U y retrouva, d'ailleurs, la plupart de ces hommes remarquables avec lesquels il avait passé> à Coppet, sa pre^ xniàre jeunesse.
Tous les yeux étaient encore tournés à cette époque versle captifde Sainte-Hélène. Napoléon vivaitencbafné> mais il vivait; que deviendrait- il? L'Europe entière, qai Tavait deux fois vaincu, ne pouvait se défendre de tressaillir à cette pensée; on était encore comme étourdi de la gloire du nom, de Téclat de la chute, de la résurrection desCent-Jours, du désastre de Waterloo. Quelques-uns doutaient du droit de le retenir dans les fiers; d'autres le plaignaient; chaque jour voyait pandtre un nouveau récit de ses misères. On parlait d'évasion. Des bruits étranges circulaient sous le toit de diaume des paysans, dans les casernes des soldats. Non-seulement la postérité avait commencé pour Napoléon de son vivant, mais, chose inouïe I il était devenu, de son vivant, en France, au xix« siècle, un sujet de légendes populaires. C'est qu'il y avait vraiment quelque chose de merveilleux dans cette existence si grande et si courte, dans l'apparition soudaine, au sein d'une île
demi-sauvage, de ce météore qui semblait n'avoir envahi, illuminé, embrasé rhori7X)n tout entier que pour aller jeter, en s'éteignant, ses derniers feux dans une autre île demi-déserte, à Tautre bout de Fùnivers.
Tandis que tous les esprits étaient livrés à ces préoccupations, le bruit se répandit tout à coup, qu'un manuscrit était arrivé de Sainte-Hélène à Londres, par une voie inconnue ; q[ue ce manuscrit était l'ouvrage de Napoléon lui-même ; que c'était, en quelque sorte, ' son testament politique ; qu'il y faisait connaître, pour Finstruction de ses contemporains et de la postérité, soii propre caractère, ses vues, ses projets, les secrets de sa conduite, le sort qu'il se proposait de faire à la France et au monde s'il n'eût pas été trabi par les siens et par la fortune.
A cette nouvelle, le premier mouvement de tous les hommes de bon sens fut de sourire en haussant les épaules, et déconsidérer le prétendu manuscrit comme un piège offert à la crédulité du public. Hais sitôt qu'il eut paru, les plus experts y furent pris. Les généraux qui avaient quinze ans commandé nos armées sous l'œil même de Napoléon, les hommes admis dans son intimité, les magistrats qui l'avaient entendu, au conseil d'État, discuter nos Codes et régler jusque dans les moindres détails l'administration de la moitié de l'Europe, n'hésitèrent plus à reconnaître dans cet écrit l'homme lui-même, l'homme tout entier, les idées qui lui étaient familières, le tour impérieux de sa pensée, ce qu'il y avait d'original et d'un peu incohérent dans ses vues, sa parole brusque, saccadée, incorrecte.
mais incisÎTe et pénétrante. L'illusion fut universelle ; eUe fut complète^ à ce point même qu'un jour quelqu'un faisait remarquer à Tun des hommes les plus illustres, à Tun des esprits les plus sérieux et les plus sensés de notre temps^ les anachronismes singuliers
dont le récit fourmille : <x C'est une preuve de plus de Tauthenticitédu manuscrit, répondit le duc de Wellington ; un pseudonyme aurait évité de pareilles fautes. » L'iUusion, cependant, ne fût pas de longue durée. Napoléon désavoua hautement le récit supposé, et la curiosité publique n'en fut que plus éveillée. On s'évertua à trouver l'auteur de cette innocente et malicieuse supercherie; les écrivains les plus distingués de l'époque en furent tour à tour accusés. Dans les . cercles où l'on se perdait en conjectures à ce sujet, figurait très-souvent H . de Châteauvieux, réservé sans être silencieux, hasardant, selon l'occasion, son mot comme un autre, nlnsistant sur rien, et conservant son sang-froid inaltérable. 11 était l'auteur du manuscrit de Sainte-Hélène. Dans l'automne de 1816, se trouvant à la campagne seul et de loisir, il avait écrit ce pam- , phlet remarquable, tout d'un trait, sans livres, sans documents, ne consultant que sa mémoire, puis il était allé lui-même à Londres, et l'avait jeté, sans nom d'auteur, à la poste, en l'adressant au libraire Hurray. Quand le bruit se fut apaisé, il n'y pensa plus; il n'en parla jamais ni à sa famille ni à ses amis; et son secret serait mort avec lui, si vingtK|uatre ans plus tard, en 1841, un hasard n'avait mis ses enfants sur la trace. Il leur raconta alors l'anecdote avec sa bonhomie et sa
m M. LULLIN OK OHATEAtlVIEUX.
jmiut tmmeur oïdiBUPea^ et kMir monlra le brouillon du manuscrit qu^l aTai< conflorvé, ou piutftl oubUé dans tm ttreir.
G^ Uiait le peint à merveille : jamais homme o« s^est moina préeeoapé de aa propre réputation; jamais homme n'a porté, dans ie goût des choses de l'esprit pli» de désintéressement personnel. H vivait, au jour le jour, peur les sieqs et pour la société ; il pensait pour lienser, il éepivalt pour écrire, cberobant la vérité en vue d'elbrRiéme et d'elle seule ; aimant le bien et le beau, sans rien rapporter^ soi. Ami dea savants Hluatres que Genève comptait alors dans son sein, et de ceux qui ks remplacent aiqourd'bui ou qui lenr survivent, associé à leurs travaux, il ne prétendit jamais aui hon* nevm seienti&ques ^i littéraires. Dans le conseil repréaanlatif, concourant avec de Candolle, Pîctet de RocbefiMDt, Dmncmt, Sismondi, Pictet Diodati, Bellot^ et tant d^ubpes eaoere dont Genève garde le souvenir, à fermer pour les petits États un petit g^iY^mement modèle» il n'exerça jamais de cborget puUtqttcl.
Cette indifférence pour ce qui ne ooooeniait que loiaiteie a nui au plus sérieux, au plus étendu de ses ouvrages, les l^tUra d$ StttnlrJamei, publiées sucéessivèment eu ciqq parties distinctes» de i8i2à iSSe. S'il eut donné aui considératiana élevées qu'il présentait sur rétat de l'Europe, sur la marche et ka oondîtîew des sociétés naoderneaj aur la nature des go«iirenMments, sur l'avenir des grandes questions qui pirta geaient les esprits à cette épeque, ta forme d'un tfiité, l'autorité d'un livre didactique; s'il n^avait paa rédttU»
comme à plaisir, ses publications successives aux proportions étroites et éphémères de ces broctiures que révénement de ciiaque semaine emporte avec lui^ le ptttilic, qui en fut singulièrement frappé dans le temps, les relirait maintenant plus souvent et avec plus de fttiit. Près de vingt ans se sont écoulés depuis lors ; la face du monde a changé ; les questions que M. de Chfttsauvieux examinait ont trouvé leur dénoûment. Les hommes dIÈtat dont il discutait les principes ou la conduite ont disparu ou à peu près de la scène des affaires. Que Ton reprenne, l'histoire à la main^ ces feuilles qu'il (tvrait à l'impression sous le feu de la polémique du Jmir^ il sera impossible de ne pas admirer la sagacité de ses vues, la force, la pénétration de son diseemement; l'impartialité des jugements qu'il porte sur les iKmimes et sur les choses. Presque toujours le cours âes événements a justifié ses conjectures ; presque toujours les conseils qu'il donnait alors seraient bons à suivre aujourd'hui.
Sous le titre De Véiat de l'Europe en\%^, M. de Chftteauvieux avait préparé une suite aux Lettres ie Saint- James. On en a trouvé le manuscrit incomplet dans ses papiers. Il avait également entrepris un autre ouvrage politique, un ouvrage de longue haleine, intitulé De la force dans les Etats représentatifs; sa famille n'en possède que quelques fragments, mais jusqu*aux approches de sa dernière maladie, il a constamment travaillé à ses recherches sur l'agriculture de la France, recherches qu'il présentait, avec sa modestie naturelle, comme les simples observations d'un voyageur. Les données sta-
tistiques sur* lesquelles ce livre est fondé auraient besoin d'être revues : on voit sur plusieurs points que l'auteur n'a pas dit son dernier mol, ni mis à son travail la dernière main, mais, tel quMl est, Touvrage paraît digne de fixer l'attention des agronomes, en même temps qu'il offre à tous les esprits cultivés une lecture instructive, agréable et variée.
La santé de M. de Châteauvieux avait été longtemps aussi robuste que son caractère était aimable et heureux; mais à dater de J828, elle commença à s'altérer. Il avait été frappé, vers cette époque, d'un coup irréparable; il avait perdu prématurément et néanmoins le plus ancien de ses amis, le fils aîné de madame de Staël, qu'il aimait comme un fils et comme un frère. Cette perte, qui fut grande peut-être pour la France, et dont aucun de ceux qui ont intimement connu M. de Staël ne s'est jamais consolé, porta dans toute l'existence de M. de Châteauvieux une atteinte profonde. II éprouva successivement plusieurs maladies; sa santé semblait toutefois se rétablir, lorsque tout à coup, au printemps ded838, s'étant mis en route dans le désir de passer quelques jours auprès de la sœur de cet ami, objet de tant de regrets, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie. Il était seul, dans l'auberge d'une petite ville; on le crut mort pendant quelques heures ; les soins de sa famille, appelée en toute hâte près de lui, et des amis qui Tattendaient, le rappelèrent à la vie. Mais depuis ce moment il ne fit plus que languir, infirme avant l'âge, et s'éteignit en 18/^2, le 24 septembre, dans de cruelles souffrances. Dieu lui donna ce temps pour méditer sur
k fragilité des biens de cette vie, et se préparer à réternité. Durant tout le cours de ses belles années, H. de Châteauvieux n'avait cessé de témoigner une vénération profonde pour les vérités de la religion chrétienne; il n'avait jamais cessé de considérer avec une curiosité respectueuse ces problèmes redoutables qui pèsent sur la pensée de Tbomme, tant que Tbomme n'a pas cherché le repos où il se trouve, et demandé la paix à celui qui peut la donner. Mais les charmes d'une existence douce et facile, au sein d'une famille qu'il chérissait, d'une société qu'il aurait choisie si le sort n'y eût marqué sa place, d'habitudes conformes à ses goûts et à son humeur^ . détournaient souvent son esprit de ces grandes préoccupations. Il envisagea l'exemple et la mort de son ami Auguste de Staël comme un premier appel; il bénit la main qui lui en adressait un second, en le faisant tomber subitement de la vigueur de l'âge aux infirmités de la vieillesse. Le changement qui se fit en lui fut solide et décisif; il reposait sur une conviction profonde de la misère du cœur humain ; de son indignité devant Dieu, de la nécessité d'un pardon que l'homme obtient sans le mériter. L'Écriture sainte devint sa lecture assidue, les exercices de piété le soulagement de ses maux. Dans les angoisses les plus douloureuses, sa douceur, sa patience furent inexprimables; sa résignation, pleine d'humilité et de reconnaissance. Peu d'instants avant d'expirer, il disait à sa femme et à ses enfants : « J'ai si peu souffert en ma vie! »
A J/ACADÉMIB FRANÇAISE
HessieurSy
Celui qui vient siéger dans cette enceinte et recueillir, en un jour, le fruit des veilles^ des travaux de toute une vie^ honoré de votre cfaoix^ sait ce qu'il vous doit de reconnaissance; son premier soin d'ordinaire^ son vœu le plus cher et le plus pressant, c'est d'en rendre grâce à votre indulgence bien plus qu'à votre justice. Quel qu'il soit^ il a raison. Fût-il le premier de son temps^ dût la postérité le compter au rang de nos maîtres dans Fart d'écrire, et graver son nom près de leurs grands noms sur le marbre de ces voûtes^ il a raison. En l'associant à leur gloire^ en l'admettant à partager l'héritage qu'ils vous ont transmis, quel qu'il soit, vous l'élevez au-dessus de lui-même; en Ta-
doptant, vous lui conférez dans les lettres la plénitude du droit de cité.
Pour moi, messieurs, que vous dirai-je, et quels termes suffiraient à rendre ce que j'éprouve? Ou plutôt comment suis-je ici? Qu'ai-je fait? Où sont mes titres? Engagé de bonne heure et sans retour dans l'activité de la vie publique, tout entier aux devoirs qu'elle impose, aux préoccupations qu'elle entraine, je* n'ai rien écrit dont on se souvienne. En me présentant devant vous, je n'ai pas même le droit d'être modeste. Pourquoi m'avez-vous accueilli ? D'où me vient cette fortune, au déclin de l'âge et dans l'obscurité delà retraite?
A ces questions je ne sais qu'une réponse.
Il fut un temps où la France se félicitait, pourquoi ne dirai-je pas se glorifiait, d'avoir conquis à grand prix tout un ordre d'institutions dont la parole était en quelque sorte l'âme et la vie. Il fut un temps où le pays s'associait aux travaux^ s'animait aux débata de» assemblées délibérantes^ où tout autre intérêt s'effarait devant celui-là, où le public intervenait volontiers^ trop Biême> nous dit-on, dans les affaire» piiUicfues.
En ce temps-là, la littéraire et la politique mer* ebaient de pair; il existait entre elles uflcl étroite eK liance.
Appelés sur le terrain dei affairée par le -«om de l'opinion, par le choix àù pridce ou du peuf^ les hommes de lettres devenalaut des honames d'tiitaty el^ j'ai hâte de le dire> des honanae» d'Étal digMe de ee nom. * ^
Historiens ou philosophes, moralistes ou publieiMei,
critiques de Tordre le plus éléyé et du goût le plus délicat^ ils portaient à la tribune et cette éloquence vive, naturelle, l'éloquence qui naît de la lulte> du choc des partis, du jeu des intérêts et des passions, et ceUart de bien dire, de discipliner ses idées, de les disffomv dans un ordre lumineux, cet heureux choix des tour» et des termes qui ne s'acquièrent que dans le commerce assidu des grands écrivains. Ils imprimaient aux actes publics, aux papiers d'État, aux documents officiels ce caractère de gravité et d'autorité, de sobre bon sens, de simplicité sévère qui commande aux esprits en les éclairant, et s'élève au ton de Thistoire.
Leur exemple portait ses fruits.
Les rivaux qu'ils rencontraient dans oe champ dos ouvert au talent, au savoir, au patriotisme, en ressentaient à certain degré l'influence. On voyait sur touç les bancs des assemblées, dans les rangs de tous les partis, se former à Tenvi et comme à vue d'œil des orateurs, de vrais orateurs, des théoriciens hardis> ingénieux, des esprits prompts à la répartie, féconds et redoutés dans la polémique. L'instinct kur tenait lieu d'études suivies. L'inspiration du moment leur révélait les procédés de Fart, les secrets du langage; et dès lors il arrivait que par un juste retour l'ambition littéraire, si j'ose m'exprimer ainsi, s'éveillait avec le succès ) il arrivait que cette ambition, souvent légitime, trouvait grâce devant vous; que F Académie, choisissant entre les noms entourés de la faveur publique, se plaisait à récompenser les plus dignes^ et parfois même, sagesse
476 DISCOUKS DE RÉCEPTION
OU faiblesse^ ne craignait pas d'encourager les humbles efforts.
Je suis^ messieurs, le dernier produit de ce libre échange entre les lettres et la politique ; le dernier en ordre de date comme en ordre de mérite^ le dernier vestige de ce qui n'est plus. L'Académie, qui n'oublie rien^ en recueillant les moindres débris du passée s'élève au-dessus de l'instabilité des temps et de la versatilité des esprits. Mon titre, à ses yeux^ le voilà ; qu'il me suffise et la justifie.
Je me trompe néanmoins, et j'ai tort de me tromper.
Une autre considération sans doute aura plaidé ma cause auprès de vous, et celle-là me va droit au cœur. J'ai été pendant quarante ans Tami de l'homme excellent dont je viens devant vous, avec vous^ déplorer la perte; son ami politique, et. Dieu merci! bien plus encore, son ami intime et fidèle ; nous avons traversé ensemble les bons et les mauvais jours de la vie publique, les bons et les mauvais jours de la vie privée, sans qu'aucun dissentiment ait altéré notre confiance mutuelle. Huit ans se sont à peine écoulés depuis le moment où, pressé de venir goûter près de vous le repos qui sied à la vieillesse, il n'a désiré, pour prix de ses services en quittant un poste élevé, que d'en déposer sur moi le fardeau. Qu'il me soit permis de le croire: cette fois encore, c'est à son amitié que je dois l'honneur de le remplacer. Vous aurez pensé, qu'entre les concurrents qui s'offraient à vos suffrages, nul peut-être ne pouvait mieux que moi vous pailler de lui.
Je m'efforcerai de répondre à cet appel.
C'est de lui, de lui seul, que j'entretiendrai l'Académie.
Il nie conviendrait moins qu'à tout autre de traiter devant elle des questions d'art ou de goût^de prétendre enseigner ici ce que je m'estimerais heureux d'y apprendre. Je m'en tiendrai au sujet qui m'est naturellement indiqué. J'en écarterai même, à mon grand regret, tout ce qui ne paraîtra pas répondre entièrement à la dignité de ce lieu et à la solennité de ce jour. Mon prédécesseur a servi l'État; sa vie publique appartient à son pays; j'ai droit et j'aurais plaisir à la retracer. Sa vie privée appartient à sa famille; quelque intérêt qui s'attache pour elle et pour moi aux souvenirs d'une si longue intimité, je n'y puiserai qu'avec réserve; les affections sincères craignent le grand jour, et l'Académie ne doit rien entendre qui ne soit digne de l'occuper.
M. de Sainte-Aulaire est né en 1778.
Nous l'avons perdu en i854.
Durant ce laps de temps, qui comprend les trois quarts d'un siècle, il a vu tomber notre ancienne monarchie ; il a vu passer la première monarchie constitutionnelle, la première République, le premier Empire ; puis la seconde et la troisième monarchie constitutionnelle, puis la seconde République, puis enfin il a vu poindre et bientôt naître un second Empire.
Huit gouvernements, neuf révolutions, si l'on tient compte des événements de 1815.
Heureux qui, dans cette longue série de vicissitudes,
tour à tour victime, acteur et témoin, atteint le terme de sa course sans regretter ce qu'il a souffert, sans désavouer ce qu'il a fait, sans désespérer de Tavenir!
Né de nobles parents, issu de deux familles Justement considérées dans le Périgord et dans la Bretagne, M. de Sainte-Aulaire avait onze ans quand éclata notre première révolution. Il commença ses études au collège Mazarin, c'est-à-dire ici même, dans ce palais, devenu depuis récole centrale des Quatre-Nations avant d'être rinstitut , et où moi-même j'ai reçu quelques années plus tard les premières leçons de mes premiers maîtres.
Il avait seize ans lorsqu'en 1794 il fut admis àI*École polytechnique, presque au moment où se formait cette École devenue bientôt l'honneur de la France et de la science, qui devait garder, sous tant de régimes ditTérents, l'empreinte de sa généreuse origine, Finstinçtde sa haute vocation, le souvenir des grands maîtres qq'elle a reçus et qu'elle a donnés.
Il y trouva un refuge contre le malheur des temps.
Son père était émigré. Son aïeul n'avait échappé que par un miracle à la commune destinée des gens de bien sous la Terreur. Son patrimoine était confisqué ou séquestré. Sa digne mère, modèle également admirable de piété filiale et de tendresse maternelle, en disputait pour lui quelques débris au pillage, avec ce mélange d'activité intrépide et de prudence consommée qu'elle avait déployée peu de mois auparavant, en disputant à l'échafaud la tête de son propre père.
Il avait dix-huit ans, lorsqu'en 1796, réduit à ftire
vivre sa mère et vivre lui-même du produit de son travmI, il obtint au concours la place d'ingénieur géographe.
Ces places étaient les seules qui fussent alors réser* vées, dans Tordre civil, aux élèves de TÉcole.
Elles étaient au nombre de six.
Les juges du concours étaient Laplace^ Monge et Lagrange.
Ainsi s'écoulèrent laborieusement les premières années de sa jeunesse. C'est à ces conditions qu'existaient dans leur patrie les enfants de ceux que la persécution forçait à s'expatrier.
L^événement qui garde encore, dans la langue de nos troubles civils, le nom de 18 brumaire, perpétuant ainsi le souvenir du calendrier républicain, devait naturellement inspirer à M. de Sainte-Aulaire, à peine majeur, mais déjà bien exercé, bien meurtri par l'adversité, les mêmes sentiments qu'à la France entière.
Quelque jugement qu'on porte en effet sur la nature et le caractère politique de cet événement, il fut heureux pour la France. On peut tout exagérer, mais non pas le grand service qu'il lui a rendu.
On peut tout exagérer, mais non pas Tétat où cet événement a trouvé la France après huit ans de bouleversements.
La France était aux abois.
Épuisée de son meilleur sang par l'écbafaud et par la guerre, décimée par les coups d'État, par la déportation sur un rivage empesté, ses ennemis entamaient sa
frontière et se disputaient déjà ses dépouilles. Plus de sécurité sur son territoire, pour rien ni pour personne; Temprunt forcée la loi des otages; plus de culte; les temples fermés ou profanés; des nuées d'oiseaux de proie s'engraissaient, sous des noms diverSy du peu qui lui restait de substance. Ses lois s'acharnaient à détruire le peu qui lui restait de mœurs et d'esprit de famille. Ces grandes^ ces saintes idées de raison, de liberté^ de progrès, de justice civile et sociale, dont elle avait fait des idoles, étaient devenues comme le sont toutes les idoles, cruelles, impures, stupides. Le sage regrettait presque les erreurs du passé et l'homme de bien ses abus.
Tout périssait.
Ce fut le mérite du Consulat de rendre à la France, en moins d'un an, la victoire et la paix : la victoire pour plusieurs années, la paix pour un temps bien court; d'implanter très-avant dans notre sol, labouré, mais non fécondé par la Révolution, les racines d'un pouvoir vigoureux, vivace, dont les esprits fermes et pénétrants prévirent, sans doute, et prédirent dès Tabord la tendance, les entraînements, mais qui, pour le temps et pour un temps, n'avait peut-être rien d'excessif. Ce fut surtout son mérite de remettre en crédit dans le Gouvernement le bon sens et la prévoyance; dans Tadmînistration, le bon ordre, l'économie; dans la législation, le respect du droit et des saines traditions; de fermer la plaie des confiscations politiques; puis bientôt, relevant les autels, replaçant la France sous la protection du Dieu des chrétiens, de dégager dans les décombres
de râncien régime les éléments d'une société nouvelle, d'une société simple et sensée, fondée sur les principes éternels de la raison, sur les rapports naturels des individus et des familles.
Un Gouvernement dont Tunique mission semblait être de rétablir la paix au dehors et Tordre au dedans, de rendre en tout le haut du pavé aux hommes, aux choses honnêtes, avait droit au concours des honnêtes gens et le recherchait. La fidélité personnelle, la fidélité fondée sur des motifs de reconnaissance ou d^afTection, devait s'y refuser. L'idée que je n'ai garde de discuter, que je respecte sans la partager, Tidée qu'il existe en politique des dogmes, comme en religion, y pouvait faire obstacle; mais au lendemain de tant de malheurs, à la veille, si le nouveau Gouvernement succombait, de malheurs plus grands encore, de tels scrupules ne ne se rencontraient que de loin en loin ; c'étaient de rares exceptions.
M. de Sainte-Aulaire était libre de tout engagement. En politique, son esprit n'avait rien d'absolu. Préférant néanmoins dès sa jeunesse, comme dans son âge avancé, la vie privée à toute chose, il se tenait paisiblement à Técart, quand tout à coup, à sa très-grande surprise, une faveur, si c'était une faveur, lui fut signifiée d'en haut. L'Empire, au bout de quatre ans, avait remplacé le Consulat. A TEmpire il fallait une cour, à la cour des écuyers, des chambellans, tout le cortège d'un établissement monarchique. On les cherchait, sinon exclusivement, du moins de préférence, dans l'ancienne noblesse. On ne tolérait pas de refus.
m DISCOURS DK RÉCEPTION
Indiqué par sa naissance, M. de Sainte-Âulaire ne réiait assurément ni par ses habitudes^ ni par la position n)ode8te et retirée qu'il avait prise. Sans nourrir contre les fonctions qui lui étaient assignées d'autorité «qcun préjugé puéril, il n'y avait aucun goût. U hésita, eti tout compte fait^ ne s'y résigna que dans Tespérance d'échanger au plus tôt ces fonctions contre d'autres plus actives et plus sérieuses.
Peut-être, s'il eût été déjà ce qu'il fut depuis, et, je suis le premier à le reconnaître, ce qu'aucun de nous p'était alors, peut-être, dis-je, auraitnl décliné même €elles*là.
Tout, en effet, était hien changé.
A rétat de paix, qui n'avait guère duré plus d'une aiinée> avait succédé un état de guerre à peu près |iermanent, un état de guerre à peine interrompu par quelques trêves courtes et menaçantes; aux protestations de désintéressement, l'ambition des conquêtes, qui rend l'état de guerre perpétuel; à l'exercice tutélaire et mesuré d'une autorité sans limites, ce qu'entraîne nécessairement, dès qu'elle a cessé d'être nécessaire, un telle autorité.
Il y avait là de quoi réfléchir.
Mais comment résister dans la jeunesse, comment résister dnns un temps de gloire et d'espérance à l'entraînement de tout un peuple? Gomment ne pas admirer^ trop admirer sans doute le plus grand capitaine des temps modernes, et peut-être de tous les temps, formant lui-même ses armées» dressant de ses mains ses soldats^ dictant la nuit ses plans de campagne; le matio^
partant cooime la foudre pour les exécuter; supportant les prÎTations^ les frimas^ la fatigue comme le plus aguerri de ses vétérans?
Qui de Dous^ d'ailleurs^ pouvait regretter à cette époque, autrement qu'en théorie, la liberté dont nom n'avions connu que les excès^ des garanties qui^ jusque* là n'avaient profité qu'au plus fort?
L'empereur^ héritier de ce droit du plus fort que t<Hites les factions avaient successivement exercé, n'en abusait pas autant qu'elles. 11 était absolu ; il imposait la soumission et le silence, mais ce n'était ni pour son repos ni sans utilité pour le pays; il disait : l'État, c'est moi, et cela était vrai sous plus d'un rapport. Infatigable, inépuisable, ayant l'œil et l'oreille à tout, parcourant sans cesse, à pas de géant, ses vastes États, réprimant sévèrement tout excès du pouvoir qu'il n'eût pas autorisé lui-même ou prescrit, inexorable envers les traitants, les aventuriers, ce qu'il nommait les faiseurs d'affaires, consumant ses jours et ses nuits à supputer des chiffres, à dépouiller des budgets, à retrouver un centime égaré ou oublié, épargnant chaque année la moitié de sa liste civile pour récompenser ses soldats et ses serviteurs, mais prêtant plutôt qu'il ne donnait, exigeant en retour tout ce qui se peut exiger. A le servir, il ne fallait ni compter les efforts ni me* surer les sacrifices; le servir, c'était servir plus que lui.
Appelé à Tadministration du département de la Meuse, M. de Sainte-Aulaire s'en tint pour satisfait et ne profita point de sa position pour prendre sa part des
484 DISCOURS ])K KKrKPTION
prospérités de rEmj)ire. Aux approches de la catastrophe, en présence de Tinvasion élrangère, il remplit activement , fidèlement, tous les devoirs que de telles extrémités imposent aux bons citoyens. Ces devoirs étaient rigoureux. Ce qu'il y porta de justice et de ménagements, ce qu'il laissa dans tous les cœurs d'estime, d'affection et de respect, un seul mot le dira. En 1815, au plus fort des entraînements de cette époque, le département de la Meuse, oubliant les impôts de guerre, la conscription, les gardes d'honneur, choisit pour représentant son ancien préfet.
On ne peut complaire à tous les partis.
Celui qui triomphait alors ne pouvait avoir pour agréable la conduite et les sentiments qui valaient à M. de Sainte-Aulaire la confiance de ses commettants. Ce parti avait d'ailleurs contre lui un autre grief.
La première Restauration avait précédé 18i 5.
A la chute de l'Empire, la première Restauration ayant trouvé M. de Sainte-Aulaire préfet, préfet estimé, considéré, lui avait très-sagement confié Tadministration d'un déparlement important. Quand intervint ce qu'on est convenu d'appeler les Cent-Jours, il donna sur-le-champ sa démission. C'était son devoir; il ne faut point lui en faire un mérite. 11 s'abstint d'engager ceux de ses administrés qui pensaient comme lui dans une lutte, à ses yeux dépouvue de toute chance de succès; c'eût été folie de sa part. En les quittant, il s'efforça, dans une proclamation sincère et sensée, de calmer, chez ces hommes auxquels il demeurait fidèle^ l'emportement des passions violentes qui n'ont depuis
que trop éclaté. Ce fut un crime que ces passions eurent peine à lui pardonner.
Peu lui importail au surplus.
Il ne demandait rien ; il n'entendait plus rentrer dans la carrière des emplois. Une autre s'ouvrait devant lui, une carrière nouvelle, non moins honorable et plus conforme à son caractère.
La Restauration avait deux avantages : d'une part, elle renouait la chaîne des temps; elle ralliait à la société nouvelle ce qui restait de Tancienne, elle faisait revivre de beaux souvenirs et relevait dans les cœurs ce culte du passé qu'on peut nommer en quelque sorte la piété filiale des nations; d'une autre part, elle donnait à la France ce que TEmpire ne lui avait ni donné ni même promis, un go.uvernement fondé sur le partage, la pondération et le contrôle réciproque des pouvoirs publics.
Réconcilier tous les sentiments généreux, quelle qu'en fût la date ou la nature, tous les intérêts légitimes, quelle qu'en fût Torigine, les placer tous également sous la garantie d'institutions justes et sages, c'était là sa mission.
Ainsi la concevait l'auteur de la Charte, ainsi les ministres qu'il honorait de sa confiance, et dont les plus illustres ou siègent encore ou siégaient naguère au milieu de vous; ainsi le jeune ministre qui devint bientôt pour lui l'objet d'une prédilection presque paternelle.
Ce ministre était entré dans la famille de M. de Sainte- Aulaire. Durant les cinq années où son influence s'est oxercée sous des titres divers, il a trouvé dans son beau-
père un ami à toute épreuve, un conseiller désintéressé, un défenseur éloquent de cette politique juste précisément parce qu'elle gardait le milieu entre les extrêmes, de cette politique supérieure aux partis, supérieure aux prétentions du moment, aux passions de tous les temps; politique qu'en tombant il a transmise aux plus éclairés de ses successeurs, en quelques rangs que le cours des événements ait conduit le prince à les choisir, et que la Restauration, dans un jour néfaste, n^a répudiée qu'à sa ruine.
La Restauration a duré seize ans.
Je ne dirai rien des vicissitudes de ces seize années. Ce qu'y fut M. de Sainte-Aulaire, chacun le sait. Chacun sait qu'il unissait, dans les luttes de la tribune, à l'énergie du citoyen les lumières de Thomme d'État, l'élégance et l'urbanité de l'homme du monde; à la fierté du gentilhomme, la confraternité du député. En toute question, en toute occasion, la justice et le bon droit pouvaient compter sur lui. Royaliste de cœur, on Ta m se lever, lui troisième, pour maintenir aux juges de Louis XVI les garanties de la Charte. Catholique fervent, on l'a vu dénoncer avec indignation et persévérance les cruautés exercées sur les protestants du Gard. Modéré de sentiments et de langage, on l'a vu défendre dans une circonstance délicate le droit de tout dire, TinTiolabilité de la parole, l'inviolabilité quand même ! Étranger à toute ambition personnelle, étranger à toute animosité, à toute arrière-pensée, homme de parti exempt d'esprit de parti, on l'a vu tour à tour s'asseoir sur des bancs opposés, selon que la politique du moment
lui paraissait servir ou compromettre la cause quMl avait embrassée.
Cette cause, je la nommerai par son nom, c'était la cause de la liberté, de la liberté réelle, loyale, mais se* rieuse.
C'est encore à celte cause qu'il a consacré, dans leê loisirs que lui faisaient les alternatives de la politique, le livre qui lui a ouvert les portes de l'Académie.
Il n'est personne, personne ici, dans la réunion brillante et polie qui daigne m'entendre, il n'est, dis^Je, personne qui n'ai lu Y Histoire de la Fronde^ personne qui, l'ayant lue, n'en ai été tout ensemble éclairé ti charmé.
Les documents abondent sur cette époque ; les Mé* moires fourmillent, si l'on peut s'exprimer ainsi; nous possédons trente, quarante volumes et plus de confes* sions qui ne sont pas dictées, il est vrai, par un grand esprit de sincérité ni de pénitence, mais qui, respirant au contraire tout le feu, toute la vivacité des passions du moment, nous ouvrent à chaque instant d'inépui'* sables sources d'instruction et d'agrément.
Le dirai-je cependant? Vous ferais-je à mon tour, ma confession, et celle- ci sera sincère. Avant d'avoir lu VHisioirede la Fronde, je ne comprenais pasgrand'chode à ce singulier épisode de nos troubles domestiques. En prêtant à la série des faits et des .transactions, aux récite des acteurs et des témoins, l'attention la plus suivie> je m'égarais de l'un à l'autre; dans ce dédale d'intrigues qui se croisent et se brisent à tout propos, le fil que Je croyais un instant saisir se brisait lui-même entre mes
488 DISCOURS DE HÉCKPTIOX
doigts ; eu comparant^ à chaque levée de boucliers^ d'une part, la réalité des griefs, l'importance des motifs ; de Tautre, Tincohérence des actions, la misère des événements, je croyais parfois vivre dans un de ces rêves où les incidents se produisent de fantaisie et s^enchaînent à Taventure, où les effets n'ont point de cause et les causes point d'effets; en suivant à travers leurs transformations coup sur coup leurs tristes palinodies, leurs changements à vue de parti, de principes et de langage, tous les grands personnages fourvoyés dans ces tracasseries, j'arrivais à ne savoir plus qu'en penser ; il me semblait que ces divinités destinées à peupler bientôt TOlympe du grand roi, à faire cortège au char du soleil, préludaient un peu trop à Tapothéose par la succession des métamorphoses, et que le grand Condé lui-même ne gagnait rien à confondre ainsi dans sa personne le héros de la fable et celui de Vhistoire.
J'ai lu le livre de M. de' Sainte- Aulaire, et dès lors, pour la première fois, j'ai compris la Fronde ; dès lors, pour la première fois, j'ai pu relire les Mémoires du temps avec un plaisir exempt de mélange.
Non-seulement en effet l'exposé des événements est dans ce livre d'une lucidité parfaite et pour ainsi dire transparente ; non-seulement la narration vive, simple, naturelle, dégagée de digressions, marche droit au but, d'un pas égal et rapide; non-seulement l'élocution est élégante sans recherche, ingénieuse sans subtiUté, correcte sans effort, mais les faits y sont distribués et les acteurs groupés avec un art qui met tout en lumière sans altérer en rien la vérité.
A LACADÉMIK FKA^NÇAISE. 489
11 y a là trois époques distinctes, trois périodes successives.
La première, où prédomine l'intérêt général, où les hommes infectés de l'amour du bien public , ainsi s*exprime madame de Motteville, ont la haute main , où les ambitions de cour et les cupidités privées sont contraintes d'emprunter, vaille que vaille, le masque du patriotisme et d'en affecter le langage.
La seconde, où c'est le contraire; où. Tordre rétabli dans les rues, le désordre éclate dans les hauts heux ; où la cour étant divisée contre elle-même, c'est du partage des gouvernements, des charges, des emplois qu'il s'agit entre les princes et les grands d'une part, de l'autre la régente et son ministre, où l'intérêt public et ses défenseurs sont traînés à la remorque, trop heureux lorsqu'on leur permet d'élever la voix de temps à autre et de faire acte de présence.
La tioisième enfin où tout concours, toute alliance ayant pris fin entre ces intérêts divergents, les magistrats ayant, de guerre lasse, regagné leurs sièges, les bourgeois leurs boutiques, le pauvre peuple son pauvre gîte, ce qui reste sur le champ de bataille n'y reste que pour tirer à temps son épingle du jeu et pour se vendre un peu plus cher soit au vainqueur, soit à l'ennemi.
C'est à la clarté de ces distinctions que tout, dans l'histoire de la Fronde, se dessine et s'illumine.
11 faut voir, au début, l'auteur s'attacher à bien établir les griefs trop vrais, trop réels de la nation : le désespoir des paysans, la ruine des rentiers, les exactions
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du flsc^ tous les maux d'une guerre qui^ datant déjà de vingt ans et plus^ ne semblait se prolonger que dans rintérêtd'un ministre, étranger de naissance^ et indifférent aux souffrances du pays.
Il faut le voir rechercher avec soin et définir avec exactitude ce qu'offraient de protection, de garanties les institutions d'alors aux personnes^ aux propriétés, à la bourse de chacun^ au trésor public^ cette bourse de tous qu'en ce temps-là on nommait l'épargne^ apparemment par dérision.
Il faut le suivre et pénétrer avec lui dans l'enceinte de ces Parlements, seuls corps intermédiaires entre le prince et le peuple ; dans ces Chambres assemblées où le cours des événements, le poids des circonstances^ les devoirs même de leurs charges ayant introduit la politique à flots pressés et tumultueux, on voyait pour la première fois les principes de la monarchie française, les maximes de notre droit public invoqués avec sagesse et résolution dans la grande Chambre par les grandes barbes, par les vieux magistrats, avec emportement dans les enquêtes par les jeunes conseillers, les nouveaux venus ; où tout semblait marcher, au souffle de Topinion publique, sous le feu de la discus* sion^ vers un ordre de choses à la fois antique et nouveau, antique de droit, nouveau de fait, et qui, s'il eût duré plus d'un jour, aurait changé la face de notre pays et le courant de sa destinée.
C'est cet âge d'or de la Fronde que M. de Sainte-Aulaire s'est appliqué à retracer vivement, parce qu'il y voyait ce qu'en politique il avait le plus à cœur, le
progrès dans Tordre, la réforme sans révolution. Il n'était point en effet de ces historiens qui, les yeux exclusivement fixés sur 1789, regardent peut-être avec un peu trop d'indifférence ou de dédain les efforts que la France a faits' jusque-là pour se donner un gouvernement libre et régulier. 11 n'était pas de ceux qui traitent légèrement l'humble droit de remontrance, cet unique fondement à Tintervenlion des Parlements dans les afifeires- publiques, sachant bien qu'en Angleterre l'initiative et l'autorité des Communes ont pris naissance dans rhumble droit de pétition. Il n'était point enfin de ceux qui, trouvant en 1648 le Parlement de Paris un peu trop empêtré dans les formes juridiques, un peu trop novice dans le maniement des affaires, un peu trop dépourvu d'esprit politique, s'en étonnent et s'en irritent. Il savait qu'à toutes choses il faut le temps ; que l'esprit politique ne se forme qu'en s'exerçant ; que ni l'expérience ne s'acquiert ni les habitudes ne se perdent du premier coup. Heureux qui réussit en ce monde, heureux non-seulement parce qu'il réussit, mais parce que ses fautes s'oublient ou lui tournent à mérite ! Malheur au contraire à qui échoue ; il devient l'âne de la fable ; c'est à qui criera haro sur ses moindres torts !
Mais si M. de Sainte- Au lai re s'est arrêté de prédilection sur ce tableau des premiers temps de la Fronde, s'il n'a rien négligé pour faire partager sur ce point ses sentiments à ses lecteurs, il n'a pas dépeint sous des traits moins vifs l'époque suivante , cette époque des ambitions effrénées et des prétentions sans limites que
déchaîne la guerre civile, cette époque de rivalités acharnées, d'intrigues galantes ou futiles, qui, forcées pour réussir de prendre leur point d'appui dans les partis politiques, d'en suivre les évolutions, d'en arborer tour à tour et d'en déposer le drapeau, forcées de se produire au grand jour et de manœuvrer sur la place publique, d'habiter en quelque sorte la maison de verre du sage romain, offraient tout ensemble le spectacle le plus triste et le plus risible qu'o.n eût jamais vu; découvrant sans pudeur ce qui se cachait d'ordinaire dans les détours des palais et dans Tombre des ruelles; entraînant dans leur tourbillon la cour et la ville, la province et l'étranger ; compromettant , bon gré mal gré, les plus grands noms, les plus hautes renommées, les dignités les plus saintes ; couvrant d'un ridicule égal le bâton du maréchal, la pourpre du cardinal, la mitre de l'archevêque et l'hermine du magistrat.
Enfin, où l'auteur excelle surtout, c'est à bien expliquer, à nettement caractériser le dénoûment de cette tragi-comédie, à faire ressortir avec évidence tout ce qu'a de supériorité nécessaire et facile la position d'un homme en possession du pouvoir, poursuivant un intérêt unique, son propre et personnel intérêt, lorsqu'il n'a plus devant lui qu'une nation fatiguée, avide de repos, dégoûtée d'illusions, des gens de bien désarmés et découragés, des adversaires divisés, jaloux les uns des autres, aigris par des ressentiments, par des animosités réciproques, et lorsqu'il est lui-même bien résolu à ne reculer devant rien i)our en triompher.
A coup sur, bien qu'il ne manquât point de courage,
Mazarin n'avait ni la grande âme ni Tintrépidilé de Mathieu Mole ; bien qu'il eût servi dans sa jeunesse, il n'avait ni l'héroïsme impétueux de Condé nirhéroïsme réfléchi de Turenne; bien qu'il connût à fond le cœur humain et sût fort bien traiter avec les hommes, il n'avait au fort de Forage, lorsqu'il fallait payer d'audace et d'éloquence, ni le coup d'œil, ni Tinstinct rapide, ni la décision prompte et ferme du cardinal de Retz; bien qu'il fût homme d'expédients et fidèle à sa royale maîtresse, d'autres étaient fidèles autant que lui, quel que fût leur chef ou leur parli, et comme lui féconds en ressources; mais par cela seul qu'il n'avait qu'un but, garder le pouvoir, et qu'un conseiller, luimême; par cela seul qu'indifTérent aux moyens, étranger aux scrupules, rien ne lui coûtait pour y réussir : ni le temps, il savait attendre; ni l'argent, il puisait au trésor public; ni les protestations, ni les promesses, par cela seul qu'il savait plier, patienter, louvoyer jusqu'au bon moment; étranger, sans autre appui que le grand nom de son prédécesseur, sans avoir rien fait, du moins jusque-là, qui pût jeter un grand éclat sur le sien, il a définitivement eu raison de tous les hommes illustres de son temps. Laissant crier les misérables et cliansoniier les mauvais plaisants, il a fermé la bouche aux Parlements, détruit leur meilleur ouvrage, rallié Turenne et Mole, envoyé le cardinal de Retz à Vincennes, relégué Condé dans les Pays-Bas; et, resté maître du terrain, il a porté dans l'exercice du pouvoir les qualités qu'il avait déployées pour l'acquérir et le conserver. Il en a joui quelques années sans obstacles
et sans partage ; il a régné sur le roi> sur la régenta et sur le royaume, signé le traité des Pyrénées^ son véritable titre de gloire, et laissé sa propre fortune^ il faut bien le dire ^ en meilleur état que les fioances du pays.
Malgré le succès de l'Histoire de la Fronde, M. de Sainte-Aulaire était trop modeste pour se foire bomme de lettres à cinquante ans^ et se livrer exelusiveiaent aux Ira vaux historiques; son temps appartenait à la vie aciive^ et les événements lui préparaient de Douvoaux devoirs.
Il était absentet hors de France au moisde juiUeti830.
11 n'eut point à délibérer avec lui-même; il n'eut point à prendre parti dans cette crise soudaine et tc»*rible. Tout était décidé avant son retour.
Je le dis pour rendre témoignage à la vérité. Je n'entends, quant à moi^ d'ailleurs, ni regretter ni rétracter le parti que j'ai pris à cette époque. J'ai fait ce qui m'a paru juste et nécessaire. Si je me suis trompé, je me trompe encore; mais ce qu'il en eoâle en pareil cas de combats intérieurs et d'anxiété , Dieu seul le sait; je le remercie de les avoir épargnés à l'âme la mieux faite pour en être doulourensemeot éprouvée.
Le prince appelé au trône dans ces circonstances redoutables avait plus d'un devoir à remplir, plus d'us péril à conjurer.
Poursuivre l'œuvre du Consulat dans ce que eeite œuvre avait d'excellent^ dans la politique intérieure; faire respecter partout^ au dehors les sentiments et les
droits de la France^ sans exciter, sans soutenir nulle partTesprit de révolution; 'poursuivre l'œuvre de la Restauration dans ce que cette œuvre avait d'excellent, en affermissant, en étendant les libertés publiques; maintenir Tordre sans verser de sang, sans lois ni mesures d'exception , sans coup d'État; couvrir le sol de travaux utiles, sans accroître le fardeau des impôts ni celui de la dette publique, c'était là sa tâche. Je ne sache pas qu'une plus noble et plug difficile soit jamais échue au chef couronné d'un grand peuple.
Je me tairai sur ce prince. Il ne me siérait pas de lui rendre justice. Honoré pendant tant d'années, je n'oserais dire de son amitié, mais de ses bontés, appelé plusieurs fois dans ses conseils, conservant à sa mémoire une fidélité inutile et sans mérite à mon âge, j'attends avec confiance le jugement qu'en portera l'histoire; l'histoire dira si les dix-huit ans de paix qu'il nous a donnés ont été achetés aux dépens de l'honneur et des intérêts du pays ; si sa sagesse n'est pas entrée pour quelque chose dans la prospérité dont nous moissonnons les fruits à pleines mains ; si l'armée qu'il a formée s'est montrée digne de la France, si ses fils se sont montrés dignes de cette armée.
Devenu par la mort de son père membre de la Chambre héréditaire, M. de Sainte-Aulaire y fut ce qu'il avait été dans la Chambre élective, indépendant, éclairé, laborieux; c'était l'ordre qui se trouvait en péril, c'est à l'ordre qu'il porta l'appui de son vote et de sa parole, . Il espérait rester, sous le nouvel établissement comme sous la Restauration, étranger à toute fonction publique
et ce ne fut pas sans une vive résistance qii'en 1831, cédant aux* pressantes soUicitations de ses amis et aux instances du gouvernement , il consentit à représenter son pays , d'abord près de la cour de Rjome , plus tard et successivenient près des cours de Vienne et de Londres.
Ces trois missions ont occupé quinze ans de sa yie ; il s'est trouvé dans chaque pays aux prises avec des difficultés de nature très-différente.
En Italie, lorsqu'il y fut envoyé, tout était en feu. De Naples à Milan, le mouvement révolutionnaire gagnait et s'étendait de proche en proche ; l'existence du Saint- Siège était menacée ; une armée autrichienne occupait la Romagne; la guerre civile appelait à grands cris la guerre étrangère.
L'ambassadeur de France avait tout ensemble à décourager dans les États romains, et par contre-coup dans le reste de l'Italie, le parti révolutionnaire, en gardant néanmoins envers ce parti des ménagements qui lui permissent de s'en faire écouter; à désarmer le mécontentement des populations, en obtenant du Saint-Siège des réformes administratives telles qu'on y pût asseoir les fondements d'une pacification durable ; à rendre inutile ainsi, de Taveu même de l'Autriche, l'intervention autrichienne , et lorsque de nouvelles fautes en devinrent pour la deuxième fois Toccasion, à faire supporter sans trop de murmures par le SainirSiége notre expédition d'Ancône.
A Vienne, au centre de la politique continental^ depuis la chute de TEmpire, depuis les traités de 1815,
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l'ambassadeur de France avait à soutenir les droits et les intérêts de la France en face du ministre consommé qui tenait en main tous les fils de cette politique vaste et déliée ; il avait à soutenir Thonneur et la dignité de la France, la justice et le droit du gouvernement qu'elle s'était donné, en face d'une aristocratie hautaine et dédaigneuse qui se croyait alors à Tabri de tous les coups de la fortune et de tous les contre-coups des révolutions.
 Londres enfin, à Londres, où pendant dix ans nous avions rencontré Tappui d'une amitié constante, d'une bienveillance empressée et sincère, l'ambassadeur de France, en 1846, se trouvait tout à coup, par une étrange fatalité, avoir à tenir ferme contre le plus violent des orages, à contenir par son sang-froid et sa résoluti(m une nouvelle et furibonde explosion de cette rivalité . nationale qu'avait excitée jadis l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne et le Pacte de famille.
Comment H. de Sainte-Aulaire a rempli ces rôles divers, comment il a su concilier dans une juste mesure ses devoirs envers son pays et les égards que tout ambassadeur digne de ce nom doit conserver envers les souverains, les cours, les cabinets étrangers, il faut le demander aux ministres dont il a suivi les instructions avec prudence et discernement, et qui tous se sont successivement accordés pour l'élever de poste en poste au premier de tous. Il faut le demander aux adversaires qu'il a rencontrés sur le terrain de la politique, et qui tous ou sont demeurés ses amis, ou conservent pour lui la plus haute estime. En quelque pays qu'il ait résidé,
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE 4îW
public^ du député , du citoyen , qu'aurais-je à vous apprendre sur l'homme lui-même ? Qui de vous ne Ta pas connu^ et Payant connu ne Ta pas aimé? Tantd^élévation dans le cœur, tant de générosité , de fidélité dans le caractère, tant de bonté vraie^ d'affection réelle dans la bienveillance^ tant de solidité sous les dehors de Taménité et de Tenjouement; et, s'il était permis, malgré Textràne différence des temps et des personnes^ d'emprunter un langage qui ne s'imite point, une amitié si commode, un commerce si doux, un si cher entrelien, qui de vous n'en garde la mémoire ?
Je n'aurais que faire d'insister; cette partie de ma tâche était remplie avant que j'eusse ouvert la bouche.
Rentré dans la vie privée^ M. de Sainte- A ulaire espé* rait couler en paix ses derniers jours entre sa mère , presque centenaire^ mais dont le cœur était encore plein de jeunesse^ et réponse, objet de son affection pendant quarante ans; il espérait la terminer entouré d'une postérité nombreuse et charmante^ à l'ombre d'un gouvernement heureux, libre et florissant.
La Providence en avait autrement disposé.
Ce que Cicéron a dit de Crassus et Tacite d'Agricola, nous ne pouvons le dire de lui. Il ne lui a pas été donné de mourir à temps. Les malheurs prêts à fondre sur les siens et sur sa patrie ne lui ont point été épargnés. Avant d'être frappé coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher, il a vu tomber ce gouvernement qu'il avait honoré et servi dans la maturité de Fâge ; il a vu périr ces institutions généreuses, l'œuvre et Torgueil de nos belles années. Moins heureux que les deux illustres Romains,
il a TU le sanctuaire des lois assiégé, enyahi à main armée; il a vu la guerre civile dévaster nos cités; il a vu les premiers de l'État poursuivis, proscrits, fugitifs.
Je m'arrête, messieurs.
Je n'aurais ni le droit ni le dessein de poursuivre. Ce serait dépasser la mission qui m'est assignée.
Les événements de 1848 avant brisé le dernier lien entre mon prédécesseur et l'État, il n'a plus quitté sa retraite. De là, tout à ses regrets, tout à ce qui ne trompe ni ne passe , il avait vu tristement, mais sans s'émouvoir, ce ravage qu'exercent les commotions politiques dans les mœurs et dans les esprits , dans les cœurs et dans les idées, ou plutôt il a revu ce qu^il avait vu, ce qui toujours se voit en pareille occurrence, l'ingrat oubli du passé, l'indifférence aux principes, Fempressement à brûler ce qu'on adorait hier, T ardeur des conversions5 des convoitises nouvelles, la soif de l'or, du luxe et du repos.
Il a vu cela, et son âme n'en a point été ébranlée ; le découragement ne l'a point atteint.
S'il est vrai, comme Ta dit saint Augustin, comme l'ont répété Bacon , Pascal et tant d'autres, s'il est vrai que le genre humain s'élève d'épreuve en épreuve, que le genre humain ne soit en quelque sorte qu'un même homme qui passe, sous la main de Dieu, de l'enfance à la jeunesse et de la jeunesse à l'âge mûr; s'il est vrai, comme Ta dit après eux Tun des plus beaux génies du dernier siècle, que ce mouvement ascendant de l'humanité s'opère de telle sorte qu'avançant toujours, elle a parfois l'air de reculer, pourquoi l'homme de bien ne
regarderait-il pas d'un œil ferme les altematiTes d'action et de réaction dans la destinée des peuples?
M. de Sainte-Âiilaire avait d'ailleurs appris de plus haut que saint Augustin , de plus haut que Bacon et Pascal, il avait appris de Tesprit de Dieu lui-même que Tespérance est vertu divine, et qu'elle est imposée à rhomme en toutes choses, en toutes circonstances^ durant sa traversée de ce monde à Tautre et du temps à Téternité. Jl avait lu dans le livre des livres que Dieu châtie rincrédulité des peuples en leur suscitant des révolutions, et voyant dans les calamités dont il était témoin une juste rétribution et un avertissement salutaire, volontiers aurait-il répété ces belles paroles d'un historien célèbre^ qui fut son ami et le mien :
dt Ne désespérons jamais des principes et des vertus qui forment le noble patrimoine de l'espèce humaine, et lors même que nous les verrions mis en oubli.... attendons le lent ouvrage du temps... Les vérités éternelles survivront aux attaques de leurs ennemis, et renaîtraient du cœur même de Tbomme, s'il ne restait aucun monument sur la terre pour attester leur antique existence et le culte qu'on leur a rendu, o
Mais, messieurs, souffrez que je vous le dise en terminant, ce culte des vérités éternelles, c'est sur vous qu'il comptait pour le relever; c'est sur vous qu'il comptait pour en réveiller la foi dans les cœurs, pour en parler le langage à la génération qui nous sucxède, à cette génération étourdie de sa chute, engourdie dans le doute, enivrée des intérêts du jour et de l'heure.
L'honneur des lettres, c'est de ne subir ni d'endurer
rabaissement des esprits; de les rappeler sans cesse et de les maintenir dans ces régions sereines où germent les hautes pensées , les nobles vœux y les sentiments désintéressés.
Les lettres dignes de ce nom^ les lettres humaines, humaniores litterœ, nourrissent la jeunesse de sucs généreux, charment la vieillesse en lui retraçant les grands exemples et les beaux souvenirs^ apaisent l'âme dans le tumulte des affaires^ lui sourient dans la retraite des champs^ et, pareilles à la colonne de feu qui guidait Hoise^ accompagnent Thomme dans son voyage id-bas, en réchaufTant de leur flamme ^ en Téclairant de leurs rayons. On les dit humaines par excellence, précisément parce qu'elles assistent Thumanité dans le combat de la vie et la raniment dans ses défaillances. L'humanité est ambitieuse et débile. Elle aspire à tout et se dégoûte de tout; c'est sa misère et sa grandeur. C'est sa misère, car un rien l'abat et lui fait quitter la partie; c'est sa grandeur, car le repos la fatigue plus que le travail^ et le moindre espoir la remet à l'ouvrage. Sa nature, œuvre de Dieu , vaut mieux que sa condition sur cette terre d'exil. C'est le sceau d'immortalité qu'elle porte au coeur et sur le front.
L'empereur Sévère, soldat africain, porté au trône des Césars par la gloire et par la fortune, surpris par la mort à York, lorsqu'il accourait des extrémités de TAsie pour repousser une invasion des Calédoniens^ disait à l'ami qui, penché sur sa couche, soutenait sa tête accablée : Tai été toutes choses et rien ne vaut; omnia fui et nihil expedit; puis, voyant s'avancer le
centurion qui chaque matin Tenait lui demander le mot d'ordre^ il se leva sur son séant et lui dit d'une vdi ferme :
Travaillons^ labaremus.
Ce fut sa dernière parole.
Que ce soit la mienne en ce moment; que ce soit la nôtre aussi longtemps qu'il sera donné à chacun de nous de vivre et d'élever une voix entendue de notre pays.