A M. A. PONTREMOLI
Cher Monsieur Pontremoli,
Rien ne pouvait me toucher plus profondément que votre si fidèle sympathie, par cette raison que peu de personnes ont assisté d'une manière plus complète à la continuité de mes efforts; il m'est précieux d'avoir la preuve qu'ils n'ont pas été inutiles pour un témoin aussi proche que vous, cher ami. Vous savez combien nous sommes désireux de justifier la confiance qu'on nous témoigne : c'est dans ce sentiment de m'efforcer à ne pas y faillir que je vous dis ma profonde gratitude et mon affection énme.
De cœur à vous.
28 juin 1904.
A Mme Ménard-Doiuan
Chère Madame,
Je vois avec chagrin combien voua êtes troublée, et personne mieux que moi ne peut vous comprendre. Vous désirez le bonheur des autres avec plus d'ardeur encore ; c'est ainsi que les âmes fortes acceptent les épreuves de la vie; les faibles se retirent en elles et leurs racines se dessèchent; les généreuses se sentent plus proches encore et comme une sève plus impérieuse elles s'élancent dans la source commune.
Lorsque tout se déforme autour de nous, que la raison faiblit, c'est là, chère Madame^ que l'être qui garde sa possession peut agir.
La fatalité que nous nous passons de main en main peut trouver une âme consciente qui l'arrête au passage, et lui refuse sa complicité. Vous êtes, je le pressens, à ce tournant où la sérénité d'un seul devient le refuge de tous les tourments. C'est vers vous qu'ils se tourneront pour la solution décisive. Sachez attendre cet instant avec la patience que la maternité, savante par Tamovu', rend si féconde.
Je pense bientôt quitter Paris. Nous sommes tout à fait rassurés sur Élise et son enfant. Si vous pouviez venir avant samedi, vous trouveriez encore tous les
miens réunis. J'ai l'intention de les envoyer à Saint Valéry (Somme). Ma femme et moi avons besoin de grand air, et de calme surtout. J'aimerais aussi vous l'aire voir un portrait d'Arthur Fontaine que je vais finir. Si cela vous est possible de venir, vous me feriez grand plaisir et à tous les miens.
Ayez confiance, chère Madame, dans la vie. Nous savons qu'il ne nous arrive rien de surnaturel. Préparons-nous à tout ce que la nature humaine nous tient en réserve, nous secourrons ainsi dans le danger les êtres aimés.
A tous les vôtres, chère Madame, mes meilleures affections, et de tout cœur je vous prie d'agréer les respectueux hommages de votre fidèle et dévoué.
3 juillet 1904.
A M. LÉON Grunhaum
Cher Ami,
Je vous avais écrit avant mon départ de Paris, je vous savais absent et j'étais inquiet au sujet des rai.sons qui vous avaient fait partir. Je suis heureux que vous me disiez que vous êtes rassuré au sujet de votre père. Nous savons tous quelle est la forme de l'échéance de notre existence; mais la voir éloignée pour ceux que nous aimons est une des demandes
les plus chères au cœur des hommes. Marguerite va aussi bien que possible. J'espère que pour sa santé le principal est fait; au reste maintenante pourvoir. Nous nous habituons maintenant à penser que Tinquiétude est l'état normal des hommes. Plus on est sensible à la vie, plus les raisons de souffrir augmentent.
Jeune, on a cette illusion que la menace est un accident. On s'aperçoit plus tard que c'est le fond de la vie même. Je ne sais si on gagne plus à vouloir s'y dérober qu'à accepter simplement un état que tout nous impose. Celui qui renonce à souffrir, qu'il se retire du banquet de la vie. Les quelques joies sont des éclaircies sur un grand fond noir: elles sont d'autant plus vives qu'elles sont chèrement acquises. Je ne veux pas, cher ami, vous dire plus sur des pensées qui vous sont habituelles et que vous connaissez aussi bien que moi. Nous nous reposons à Saint-Valéry-sur-Somme, qui se trouve près d'une jolie baie claire et douce avec une belle campagne autour, solitaire. Les baigneurs y sont rares. Aussi peut-on s'y recueillir à loisir. J'espère que Madame est en bonne santé, cher ami, et que vous êtes dans Tétat d'esprit que nous désirons tous : une incertitude attentive sans trop de trouble. Ma femme et les enfants vous envoient leurs affectueux souvenirs, j'y joins aussi mes respectueux hommages.
De cœur à vous, cher ami, en bonne fidélité affectueuse.
4 juillet 1904.
A Mme g. Rodenbâch Chère Madame,
Je regrette infinimentde vous avoir ainsi dérangée. Excusez-moi, je vous prie. Vous ne sauriez croire combien j'en suis confus. Vous avez été si charmante pour nous. Votre nature généreuse, expansive, a laissé en moi tant de souvenirs liés aussi à ce poète si pur, qui fut le compagnon de votre existence heureuse. Je vous dis toute ma gratitude pour votre fidèle sympathie.
Je quitte Paris demain, mais je vous enverrai d'ici peu tout ce que je puis vous dire au sujet des miens (i).
Le résultat de nos efforts est incertain; mais la vivacité de nos désirs, notre conscience plus sûre des éléments qui ont contribué à [nous] donner de la confiance dans l'accomplissement de notre destinée, — ceci est une base sur laquelle nous pouvons appeler l'attention des êtres que nous sentons formés des mêmes collaborations.
Nous agissons sur nos ressemblances et jamais
(1) Lettre écrite en réponse à des questions relatives à l'éducation familiale.
fiOO ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES
sur nos diirérences. Ainsi seuls sont productifs les uns pour les autres les êtres destinés aux mêmes fonctions. Il est donc indispensable qu'ils se rejoignent, prennent conscience de leur qualité, et fassent ainsi ime force commune contre la résistance de leur différence.
L'affirmation admirative est le seul moyen de communication. Je me suis senti maître de mon âme, et ainsi imposé comme élément de persuasion sur les êtres près de moi. Le moyen d'expression ne m'a jamais inquiété pour mes entants. Je ne pouvais prévoir le don prédominant de leur individualité. Mais comme dans une foule il [est] important de créer des courants d'idées, ainsi , pour l'enfant, il faut le mettre en relation avec l'atmosphère humaine de son temps, le rendre conscient de son état de résultat et de préparation, étendre Tâme simpliste, qui ne perçoit que les faits qui Tintéressent seuls, à la répercussion de nos actes, à Tidée que tout homme est une image de l'humanité. Pour délier les langues il faut libérer les âmes. Avant tout choix de moyens d'expression, il faut que Tesprit se connaisse. En laissant à la portée de ceux qui nous entourent les moyens nécessaires à toute expression de l'homme, chacun, comme Achille révéla son sexe par le choix des armes, révélera sa dominante par la carrière qui s'imposera à lui.
Voici, chère Madame, quelle a toujours été ma pensée. Il est vrai que j'agissais dans un petit groupe d'êtres. Mais je suis convaincu que tout homme
porte en lui la part qui lui est attribuée. La mauvaise organisation, le trop grand nombre présent sur une place trop étroite empêche le choix et produit la confusion. Vous avez, chère Madame, le sens de la proportion dans l'ensemble ; vous avez résisté à la fatalité, vous êtes un noble et généreux exemple, touchante par une résignation à Timmuable. La vie ne vous trouve pas désarmée, vous êtes prête à la défense de la jeunesse qui continue la vie près de vous. Je suis heureux, chère Madame, de me trouver en communion d'esprit et de cœur avec vous.
Ma femme vous envoie toutes ses amitiés et mes enfants aussi me demandent de ne pas les oublier près de vous.
Veuillez agréer, chère Madame, mes respectueux hommages avec mes sentiments de fidèle dévouement.
Saint-Valéry-sur-Somme, 15 juillet 1904.
A M. Arthur Fontaine
J'espère, cher ami, que vous êtes rassuré sur votre cher fils et que Madame avec vous a repris confiance. Je comprends si bien toutes vos angoisses, puisque je vais à mon tour subir la même épreuve pour ma fille Marguerite, qui sera opérée dans (juelques jours. Seuls, les pères et mères peuvent avoir un sens précis,
autant qu'il est possible, des choses humaines; à tout instant tout est remis en question. Un être sensible n'est jamais en sécurité.
Il faut se résigner et même espérer que notre activité de l'âme ne se lassera jamais, que nous serons toujours capables de soufl'rir et d'être un refuge pour ceux que nous aimons.. Je rentre dans quelques jours à Paris et j'irai vous serrer la main.
A votre chère dame mes meilleurs hommages, et de cœur à vous, cher ami, et à vos enfants, à Mlle Jacqueline.
Votre fidèle .
Saint-Valéry-sur-Somme, 8 août 190A.
A Mme Ménard-Dorian
Chère Madame,
On nous taxerait avec raison d'outrecuidance, si nous nous déclarions la seule cause de nos instants heureux. Il serait donc aussi injuste de rendre quelqu'un absolument responsable de son malheur. C'est de bien plus loin que se décident les éléments qui pèsent sur nous, et qui nous apparaissent subitement, nous apportant le secours désiré ou détruisant nos espoirs.
Mais notre âme seule peut se tenir prête à suppor-
1er rinatlendu. Que je vous dise toute ma compassion, chère Madame et amie, et combien je comprends ce qui occupe votre esprit et votre cœur. Je sais de plus en plus combien la souffrance nous renseigne sur nous-mêmes et les autres.
Je comprends que la part donnée à un être de notre cœur ne peut se reprendre. Tout ce qui a pris part à notre vie, ne peut se retrancher. C'est une grande erreur que de se croire une action sur le passé. Notre vie de tous les jours est faite de cette trame, que le temps nous révèle, comme une étofTe montre son fil par l'usure de l'âge. Hélas! chère Madame, notre action se produit rarement près de nous. L'exemple du passé en est la preuve. Si tous les êtres de conscience avaient pu transmettre immédiatement leur pensée, le monde serait autre. Personne n'a connu son véritable héritier; il faut donc se résigner aux causes générales. Je souhaite qu'elles finiront par nous être favorables à tous, en commençant par vous et les vôtres.
Les enfants ici vont bien et ma femme aussi. Le pays est doux et calme, peu de bruit. Une baie silencieuse qui conseille la méditation.
Nous sommes heureusement rassurés sur Marguerite. Élise et son enfant vont bien ainsi que Delvolvé; ils partiront pour le Midi d'ici quelques jours.
Je me reprends au travail, après m'être refait les forces. Je suis toujours occupé avec les alTaires des artistes, au sujet des expositions. La pensée de
dominer les autres est une rage, on ne veut consentir à la libre collaboration des esprits. La réglementation étouffe rinitiative : que l'obéissance paraisse le consentement, et tout paraît parfait.
Je vous raconterai toutes ces chinoiseries cet hiver, vous avez d'autres choses plus fortes à résoudre. Je vous souhaite, chère Madame, un voyage réconfortant et de bonnes rencontres. Dites à M. Ménard- Dorian mon affectueux souvenir, et recevez de votre ami fidèle l'assurance de son respectueux et profond attachement.
24 août 1904.
A M. Max Ghoublier
Cher ami,
Voici bien longtemps que je veux vous écrire, et que je suis à remettre par suite de tous les ennuis et tracas par lesquels nous avons passé. Vous savez que ma fille Élise est mère. La fragilité de son enfant nous a beaucoup inquiétés ; ma fille Marguerite a subi l'opération de Tappendicite, et se trouve encore affectée des suites. Tout cela nous a fait passer par bien des angoisses. J'ai pu apprendre, et je crois que tout ni'affermira dans cette conviction, que
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le repos n'est que dans la tombe. Plus nousavançons clans la vie, plus notre aclivilé nous est imposée; les menaces ambiantes se multiplient, nous oflrons plus de prises en raison même de noire expansion. Il faut donc accepter la lutte perpétuelle, la considérer comme une [suite . logique de la préparation consciente ou inconsciente de notre activité antérieure. Que failes-vous, cher ami ? avez-[vous] trouvé à vous donner à vous-même la preuve de l'action intérieure ? C'est la seule que 1 homme puisse réellement accom[)lir, et aussi la seule qui se répande sur les autres. Je vous sais une âme si désireuse et aussi le besoin d'un milieu sympathique, harmonieux, que je compatis à votre ennui douloureux, et au désir de vous retrouver dans une humanité moins primitive.
Nous sommes encore pour peu de jours à Saint- Valéry (Somme) et nous rentrons à Paris. Peut-être nous vous reverrons cet hiver? Je le souhaite bien, vous savez combien nous avons d'affection pour vous, les parents comme les enfants. Vous êtes leur grand ami depuis leur adolescence, ils vous envoient leurs fidèles affections. Ma femme joint ses amitiés aux miennes, mon cher ami, en vous serrant affectueusement les deux mains.
Votre fidèle ami.
3 septembre 1904.
A M. Louis Devillez
Mon cher Louis,
Me voici bientôt sur le chemin de Mons reprenant avec toi nos anciennes causeries. J'entrevois ta ville natale comme l'oasis où je pourrai de nouveau me recueillir loin d'un fracas inutile dont je me suis toujours trouvé meurtri. Je te remercie, cher ami, et je suis heureux de te devoir cet asile. Nous avons passé deux mois à Saint-Valéry, mais bien interrompus par nos visites à Paris pour l'opération de Marguerite ; cette jeune fille me paraît sur une bonne voie de convalescence, mais que de terreurs et de soucis. Je te raconterai tout cela. J'ai passé deux années bien dures. J'espère, si Mlle Putsage me dit que c'est possible, que d'ici une quinzaine de jours nous serons à Mons.
Il me faudra venir un instant pour le Salon d'Automne, mais c'est rapide, nous avons déjà 270 signatures, toutes très bonnes; j'espère que nos Maîtres réfléchiront et reviendront sur la grosse erreur commise. J'espère, mon cher Louis, que tu as moins d'ennuis que moi ; je sais que chacun de nous a sa part, mais je veux croire que tu es à couvert pour l'instant. La santé est suffisante et le désir est
bon. Ma femme me charge de ses amitiés et joint ses remerciements aux miens. Les enfants se font une joie de Mons inconnu. A tous ceux que tu aimes et qui s'intéressent à nous, rappelle-nous à leur bon souvenir. Mes hommages à ta mère et à ta charmante sœur et à tous, petits et grands.
Fraternellement, mon cher Louis, je t'embrasse de tout mon cœur.
Ton fidèle ami.
9 septembre 1904.
A Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière
Ma bien-aimée Élise,
La santé est bonne parmi nous tous, et je suis heureux, chère enfant, que ta petite Nelly soit tout à fait dans la voie de croissance et de beauté. Tu es contente, ma chère Élise, te voilà mère et à ton tour dans une vie naturelle.
C'est le malheur des artistes, et je crois de notre époque, de chercher le bonheur en dehors de la vie naturelle. Il vaudrait mieux brûler tous les musées et bibliothèques du monde, s'ils devaient nous faire croire que c'est le moyen d'exprimer les sentiments
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qui est le but de la vie et non les sentiments nlômes.
Il y a des moments où j'ai horreur de tout ce que l'on appelle art ; le mensonge s'en fait une arme et une parure. Nous vivons dans une abominable mystification.
Je viens de lire à nouveau le livre de Tolstoï sur Fart, c'est la vérité même.
L'isolement des artistes entre eux prouve bien qu'ils ne s'appliquent pas à une pensée de réunion et que chacun ne voit que son propre succès. Il faut se défier, ma chère Élise, des faux prêtres, et Dieu sait s'il y en a î
Nous allons passer la journée d'aujourd'hui dimanche au Parc, et nous prendrons ta caisse de raisins. Nous te remercions tous de ta bonne attention. Embrasse ta chère petite pour nous et Jean, et fais nos amitiés à tes parents, en les assurant de notre meilleur souvenir.
Je t'embrasse bien, ma chère Elise, et bien tendrement comme je t'aime.
Ton père.
A M. Gabriel Séailles
Mon cher ami Séailles,
Nous avons reçu votre lettre avec grand plaisir, il y a si longtemps que le silence s^est l'ait entre nous. I
Je conçois que la Ville Éternelle vous garde sous le charme, elle est certainement la pltis belle ville du monde, la pltis complète des images encore vivantes sous leurs formes de pierres de toutes les périodes de civilisation. Mme Séailles aussi se trouve sous le charme de la belle lumière italienne. Vous voilà tous lauréats et prix de Rome avec une meilleure préparation que vos confrères de Tltistitut, déportés à la Villa. J'espère vous revoir et causer avec vous de toutes les belles échappées sur l'esprit humain qiie tious offre la Rome de tous les temps.
Nous sommes sous une lumière moins gaie avec une humanité plus rude, ntie campagne douce, très noyée de brume fine, extrêmement harmonieuse dans les caresses dont elle parcourt la plaine au gazon court et très vert. Les passages si subtils de lumière et d'ombres légères disent bien Fart que devaient découvrir les artistes flamands. C'est à toute heure une belle leçon de peinture que donne la nature. \'ous êtes au centre fleuri du tapis terrestre, nous habitons la bordure, mais comme dans les beaux tapis, elle est faite de toutes les nuances de l'éclat du bouquet central ; c'est ainsi, cher ami, (pie nous communions par les mêmes désirs avec vous, et aussi par les mêmes indignations. Vous avez vu notre manifestation au Trocadéro (i). Il se passe
(1) Il saiîil de la séance au profit des blessés de la guerre russo-jai)Oiiiiiso, où Carrière prononcja un discours. (V. p. 73.)
tout de même quelque chose de nouveau dans le monde. L'homme ne s'ignore plus, il entend les cris de souffrance lointaine, ou dort mal quand les gémissements du voisin percent la muraille. Le télégraphe, la presse ont aminci la paroi qui séparait les voisins; on est forcé d'entendre, et pour le repos il faut que le voisin souffre moins. Aussi Tâme humaine moderne n'a plus de repos depuis qu'elle se sait illimitée dans le monde, et c'est elle-même qui partout se lamente sous la torture de la violence.
Nous travaillons tous ensemble, les enfants ont fait de grands progrès. J'ai aussi mieux compris bien des choses, entre autres qu'il ne faut jamais espérer aucune trêve, que, si la jeunesse est vive et impulsive, l'âge mûr exige une vigilance active. Notre bateau se remplit de monde, il faut songer à plus de choses, à celles qu'on savait, à celles qui se découvrent sur notre route. Tout est donc bien, cher ami, tel que tout est, et si nous désirons comprendre avec sincérité, nous y trouvons à la fois la résignation à la logique de toutes les acceptations comme de toutes les résistances.
A bientôt, cher ami, mes hommages à votre chère et charmante femme, si parfaitement bonne d'espoir, à tous vos enfants et à vous, cher ami, en bonne fraternité d'esprit et de cœur.
Votre fidèle ami.
30 octobre 1904.
A M. Frantz Jourdain
Cher ami Frantz Jourdain,
J'ai dû répondre à un vieux camarade, qui me demandait de le recommander au litre de sociétaire du Salon d'Automne, que, d'un accord commun avec le Comité, j'avais pris l'engagement de m'abstenir de toute recommandalionau titre de sociétaire. Celengagement. jelai pris, en effet, vis-à-vis de moi-même, de ne jamais intervenir en quoi que ce soit dans nos décisions. J'ai trop assisté aux abus qu'amenaient les interventions présidentielles dans les autres Sociétés. C'est à toutes les insistances des recommandations que les Sociétés s'encombrent de non-valeurs et que la Société Nationale est submergée par les neutres.
Le moment pour le Salon d'Automne est important, et les nominations prochaines auront beaucoup d'action sur son avenir. C'est pourquoi, mon cher ami, vous qui êtes si d'accord avec moi, je vous prie de n'admettre aucune prétention qui s'autorise de mon nom. Il est bien certain que tous vous serez sollicités et mis à une épreuve pénible par les amitiés et relations, et cependant nous savons tous que si nous ne résistons pas, toute la signification de l'importante manifestion que nous avons tentée avortera à bref délai.
Absent de Paris, je vous prie, cher ami, de recevoir pour vous et tous les vôtres le témoig-nage de mon fidèle attachement et aussi de vouloir bien dire à tous nos amis et confrères mon souvenir affectueux.
De cœur à vous, mon cher ami, en tout dévouement votre
Eugène Carrière.
Mons, 30 novembre 1904.
AU D*" Elie Faure Mon cher ami,
Je vous donne un mal que je crois devoir augmenter, et je sais par expérience que celui qui, comme vous, se dévoue à une manifestation, se prépare à d'inattendues et douloureuses expériences; je sais que vous êtes un hotnme de science, mais aussi plein de sensibilité et je compatis pour tous les étinuis éprouvés et prévus qui vous attendent. Peu de gens aiment les mains qui préparent des lauriers: celles qui manient la charpie Sont plus recherchées, et les ambulances regorgent de volontaires. Mais le chemin de la gloire est solitaire et les vœux qui accompagnent celui qui s'y aventut*e sont souvent des adieux déguisés. Il l'aiit que cfeux qui forment les mêmes projets dans Tardeur de la jeune fcspe^rarlcc
tendent les mains à celui qui revient des Enfers. Nous parlons avec des Illusions qui sont des vérités non expérimentées. Notre première expérience nous les contredit, mais notre seconde ignorance nous les fait découvrir comme des vérités définitives : ce sont les forces vitales, celles qui forment le véritable héritage, et l'accumulation des énergies vers l'harmonie des êtres enfin retrouvés dans la conscience humaine. Vous êtes comme ceux que j'aime dans cet espoir ; j'espère ne jamais le perdre et c'est dans ce sentiment que je vous embrasse bien tendrement. Votre ami.
2 défembrc 190i.
A Madame Arthur Fontaine
Chère Madame,
Ekcusez-moi d'être en retard à vous répondre sur Vôtre aimable lettre. Je suis rentré très vite ù Mons. Paris me fatigue bien vite et j'ai besoin de me sentir seul en face de mon travail. L'impatience de nos enfants, qui se trouvent très seuls dans nos absences, nous fait aussi presser notre retour, mais j'espère bien à mon prochain voyage aller vous présenter mes affectueux hommages et avoir aussi le plaisir, si cher pour moi, de vous revoir.
Tous les miens vous envoient leurs compliments et leur fidèle souvenir. Je ne pense pas qu'il me soit
o04 ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES
possible de faire un portrait quelconque d'ici longtemps et j'ai remis et refusé tous ceux que Ton m'a proposés.
Je voudrais avant d'entreprendre quoi que ce soit finir mes panneaux de la mairie et aussi faire beaucoup de recherches pour des tableaux que j'ai depuis longtemps en tête. Je veux mettre tous ces projets à exécution. Comme je me sens bien vaillant, malgré les précautions que je dois prendre pour obéir à la science, je tiens à profiter de cette heureuse chance et ne pas trop escompter l'avenir par une remise trop prolongée de mes désirs.
Voulez vous, chère Madame, remercier M. J... de la sympathie dont il m'honore et lui dire mon embarras de l'instant. Si à mon retour définitif à Paris je puis le satisfaire, je m'en ferai certainement un plaisir et un devoir.
Ma femme vous envoie aussi ses compliments pour vous et tous les vôtres.
A M. Fontaine, chère Madame et si bonne amie, mes affections, et en vous priant d'agréer mes respectueux hommages, je me dis votre fidèlement dévoué.
8 décembre 1904.
A M. Maurice Hamkl
Mon cher Maurice,
Il n'est pas d'homme qui ne se trouve misérable devant son désir, et plus ce désir est grand, plus nous nous faisons pitié. Mais c'est par ce sentiment même, et bien plus par lui que par les réalisations que nous approuvons en nous, que nous sommes des valeurs pour nos semblables. Pense au dégoût que nous donnent les satisfaits d'eux-mêmes, et à toutes les espérances qu'évoquent les incertitudes des grands hommes. C'est par cette insistance en face de l'obscur, ou plutôt du prolongement de tout, qu'ils sont pour nous des soutiens d'héroïque constance. Regarde ceux auxquels tu as donné un bel exemple de conquête sur soi-même, et vois en moi ton principal obhgé. J'en représente un certain nombre, car il est impossible qu'une forte gratitude ne soit pas l'écho d'infiniment dispersée en multiples fractions.
Reprends, cher ami, en face de toi-même le courage que tu te dois, et rends toi aussi la justice de ne t'être ni abusé, ni menti aux autres. C'est une grande chose que de pouvoir se certifier qu'on a toujours été d'accord avec soi.
Embrasse ta femme et tes enfants, ils sont pour
toi la vraie vie; lu es en possession de La pensée et tu as de quoi placer et ton amour et toutes les inquiétudes. Je connais le vrai chagrin, cher ami, 4 qu'il te soit à jamais écarté ! Profite de la jeunesse de tes enfants et jouis en être intelligent du présent; éloigne et méprise les troubles que la préoccupation de notre qualité (dont nous ne devons jamais être juges) nous fait trop souvent soufTrir.
Je t'embrasse bien avec nos amitiés à tous les tiens.
Ton ami fidèle.
Mons, 18 décembre 1904.
A Mme et M. Delvolvé-Carrièke
Ma chère Élise, mon cher Jean,
Tous nousvous envoyons nos baisers et nos vœux. Dans quelques jours nous vous embrasserons avec la chère petite Nelly-Louise, qui connaît ses premières étrennes. C'est ainsi que la vie recommence pour nous, et si nous n'étions si aveuglés par nos vaines préoccupations, combien nous trouverions de sujets à nous rassurer par ce que la vie nous offre de preuves du recommencement de toutes choses.
Nos gestes ne sont pas encore lassés que notre rôle est déjà repris, et le nouvel acteur n'attend pas que nous quittions la scène; nous voudrions qu'il entende du moins les derniers échos de notre voix,
pour (juc la continuité de notre être nous fût rendue sensible.
J'espc^'re avoir encore quelque chose à dire ou peut-être affirmer plus fortement la foi qui a dominé ma vie, et, sans trop attendre, continuer Tœuvre en route.
Je vous verrai encore près de nous, chère Élise et mon cher Jean, affirmer aussi votre être et guidant à votre tour la petite âme qui vous interroge de ses yeux clairs.
Ma femme et les enfants vous envoient tous leurs baisers et tous les vœux pour le bonheur de Nelly- Louise, qui est le vôtre. A bientôt, chers enfants, nous vous embrassons tous de tout notre cœur.
Votre père et votre mère qui vous aiment.
21 décembre 1904.
A M. MjiNARD-DORIAN
Mon cher ami,
Je vous ai bien regretté. Je m'étais fait une fêle de vous revoir avec Madame; et, après, sachant qu'elle ne pouvait venir, j'espérais pouvoir vous oui retenir de tout ce qui nous est si précieux à tous. Mais il me faut remettre ce plaisir; je ferai mon pos- >il)le pour vous voir bientôt.
Nous avons besoin, moi comme vous, comme tous, de nous répéter que notre pouvoir se limite à nous-
mêmes, que la seule force que nous puissions opposer au mauvais destin, c'est Tempire que nous savons garder sur nous. Là est l'obstacle contre la menace maligne. Je sens si bien, par ma propre souffrance et toutes mes inquiétudes, ce que vous devez ressentir. Le calme me revient lorsque je considère avec modestie la proportion de ma personne, et aussi que ce qui se fait et se prépare est en dehors de mon pouvoir. Je vois combien nous augmentons en nous l'appréhension de l'avenir, le peu de cas et la tranquillité avec laquelle on s'aventure dans les chemins qui nous épouvantent, et aussi l'inconscience du mal qu'on nous fait. C'est celui que nous redoutons pour ceux qui nous aiment, qui nous alarme. La seule puissance à lui opposer, c'est de garder notre confiance en notre vigilance.
Dites, mon cher Monsieur Ménard-Dorian et si bon ami, ma tendre et respectueuse affection à Madame et à vos enfants. Je vous envoie de tous les miens les souvenirs fidèles.
Je suis de cœur à vous, cher ami, en fidèle et profond attachement.
27 décembre 1904.
A M. Roger Marx
Mon très cher ami.
Que je vous remercie et que ma joie fut grande
d'entendre la même voix, qui jadis fut la première à encourager mon espoir, m'apporter avec la même aflcction l'affirmation que je n'avais pas vainement traversé de si longues années.
Vous avez raison, cher ami, ce fut une fête de l'art et de l'amitié (i); je veux en concevoir toute l'étendue, et si elle dépasse ma personne, je veux en comprendre toute labeauté ettoutl'hommage qui s'adresse à celle forme si belle de l'expression de l'émotion humaine par laquelle les hommes, à l'aide des formes extérieures de la nature, nous renseignent sur la multiplicité des nuances de l'âme humaine.
C'est à l'art, cher ami, que nous avons si passionnément accepté par la volonté de notre nature, que revient cet empressement heureux, et par-dessus tout à la compassion, cette vertu si moderne qui marque de son empreinte toutes nos volontés , que vont ces acclamations d'espoir pour chacun d'entre nous.
Je vous embrasse tendrement, mon cher Roger, avec l'émotion du souvenir et le désir de la réalisation de tous nos espoirs pour ceux que nous aimons. De cœur votre fidèle ami.
Je vous envoie mon petit discours, je me le rappelle bien, je l'avais pensé et écrit.
(1) Il s'agit (lu banciuet offert à Eugène Carrière, le 23 décembre 11)04.
Décembre 190i.
A Mme Séverine (i)
Chère Madame,
Il m'a toujours paru,el jele pense toujours davantage, que seule la femme était restée près des sources de la vraie vie, par toutes ses douleurs, sa maternité, la violence masculine. Elle s'est refusée à la déformation d'esprit dont souffrent les hommes... Toujours blessée de près et en contact avec toutes les misères, elle a gardé Tâme de la nature dans toute son intégrale vertu.
Aussi, chère Madame, mon émotion m'est chère de vous avoir entendu parler au nom des femmes ; seule une d'entre elles peut les exprimer. Elles sont si différentes de nous, si grande est leur collaboration à la vie complète, et leur héroïsme de tous les instants ne peut se comparer qu'à la force même de la nature. Il a fallu créer tout un monde de dieux et de demi-dieux pour les symboles des facultés humaines. Vénus réunit en elle les éléments du monde, et sa naissance de la mer, cet élément créateur par excellence, en est l'image éloquente.
Le temps ne change pas la nature des êtres, et la
(1) Mme Séverine avait pris la parole au nom des femmes au banquet du 23 décembre. — Ce texte est relevé sur une copie de la main de Mlle Nelly Carrière.
Femme moderne nous apparaît toujours comme le symbole de la création, si meurtrie dans une période de troubles, où la revendication de sa personnalité la crée dans l'esprit de l'homme la rivale possible.
Elle ne cesse d'enfanter comme la Terre toujours foulée etdéchirée, grande dans ce silencieux sacrifice, gardant la semence humaine contre la criminelle méconnaissance des hommes. Les hommes s'agitent en de grands gestes, la femme ferme ses bras et tout est sauvegardé dans les berceaux.
Je vous remercie, chère Madame, de m'a voir dit que j'étais près de votre pensée de compassion et d'admiration pour cette belle humanité. Si la vie me le permet, je ferai des elTorts pour me rapprocher davantage du sens de la vie, qui ne sépare rien et ne connaît qu'une seule expression par l'unité de l'esprit et de la matière.
29 décembre 1904.
A Mme Ménard-Dorian
Chère Madame,
Je vous dis tous les souhaits de bonne année de la part de toute la maisonnée. Grands et petits vous envoient leurs baisers et vous disent l'alï'ection qu'ils vous gardent. Vous avez passé dans leur jeunesse d enfant comme une figure de bonté idéale. Ce qu'une
bonne fée garde de mystérieux prestige dans l'ignorance de sa réalité, de promesses de protection audessus de nos moyens ordinaires, toute cette jolie féerie vous l'avez réalisée pour eux. Je crois, fermement que tout cela est un élément de confiance et de force pour l'avenir. Au milieu de la brutalité de l'intérêt stupide des ignorants, il existe des êtres qui gardent le privilège du contact qui dispense la foi dans nos années futures. C'est ainsi, chère Madame, que vous avez semé dans le cœur de mes enfants la certitude que la bonté existe par des êtres bons.
Il n'est pas en dehors des choses que ces êtres privilégiés soient exempts des douleurs communes; faire le bien ne nous exempte pas des atteintes du mal.
Je voudrais espérer que Tannée qui s'ouvre vous soit favorable, que le bonheur de vos enfants vous rassure, et si toujours vous êtes menacée, que du moins la parfaite connaissance de l'étendue du mal, la profondeur de vos sentiments triomphe du mal de l'opinion. Les opinions sont en nous et autour de nous, mais nos sentiments seuls sont réels. Les opinions sont passagères, elles vont et viennent, sont plus des autres que de nous; le mal qu'elles nous font, nous pouvons le mépriser; le sentiment nous cause une douleur plus profonde, mais plus saine par sa vérité naturelle. Je me demande, chère Madame, si cet amour pour nos enfants, qui nous porte à leur garder la main dans la nôtre et nous rendre ainsi à perpétuité responsables, n'est pas une source de
LETTRES 'à\'6
chagrins pour tous; je crois, sans pouvoir le faire, qu'il faudrait devenir plus spectateurs d'une existence dont nous sommes certainement exclus à un moment donné, où nous gardons le rôle de fâcheux. Certaine- . ment il arrive un instant où nous ne valons plus en augmentation de puissance pour les nôtres, les éléments des générations se sont rejoints et nous sommes loin des vagues qui se pressent au loin. Là, chère Madame, je crois, est notre ressource, lorsque le contact immédiat faiblit, c'est de nous retrouver dans la généralité; tel qui quitte l'enfant au berceau, le retrouve dans la mêlée, et c'est sous d'autres traits que nous apparaissons à ceux que nous aimons. Ils nous retrouvent sans nous reconnaître en ceux qui ont trouvé en nous des forces que nos enfants n'ont pu saisir, présentées par nos mains ; mais leur revenant par d'autres, ils en sont réconfortés et ainsi nous sommes toujours leur appui et leur refuge. C'est aussi dans le cœur des miens que vous avez déposé la rencontre heureuse possible, dans le mien aussi, chère Madame, votre exemple n'a pas été vain. Au banquet, où j'ai regretté votre présence, mais où vous étiez présente pour moi, j'ai senti cette vérité de la vertu du retour du bien, et combien celui que notre amour vise directement n'en est atteint qu'à travers beaucoup d'autres qui nous étaient inconnus. Ma femme et mes enfants, chère Madame et si précieuse amie, vous disent avec moi leurs souvenirs fidèles et alfeclueux, leurs vœux sont les miens. Dites, je vous prie, à M. Ménard-Dorian mes
meilleures amitiés, et k vos enfants mon attachement. A bientôt, j'espère, chère Madame, et de tout mon cœur je me dis votre respectueux et fidèle
Eugène Carrière.
30 décembre 1004.
A M. Auguste Rodin
Mon cher grand ami,
Je vous adresse tous les vœux que font tous les miens pour votre bonheur et celui de votre chère femme.
Nous avons rapporté une belle émotion de la soirée où votre nom et votr epersonne étaient la plus belle parure.
Le souffle d'un enthousiasme viril se dégageait de la sympathie qui se manifestait à votre parole de vérité. Vous savez, cher ami, toujours davantage combien la semence que vous avez jetée dans l'espace a germé, et ce qu'une œuvre de si fière affirmation porte dans tous les cœurs un désir d'imiter un si bel exemple.
Je pense que toujours l'homme aura besoin de celte belle avant-garde des hommes de haute conscience. L'enfant a besoin d'être rassuré sur sa des-
linée, comme la plante veut être soutenue jusqu'à sa floraison; ainsi l'homme, à toutes ses périodes de développement, veut que l'esprit d affirmation le soutienne, et sa gratitude est heureuse à lame héroïque.
Vous savez, cher ami, que je vous dois de si belles émotions, à vous qui êtes si près des sources éternelles de vérité. Je veux encore vous redire mon bonheur d'avoir vécu de votre temps et ma reconnaissance de votre œuvre admirable.
Je vous embrasse, mon cher grand ami, en toute émotion et bien afTectueusement.
Votre fidèle ami et en toute admiration.
.30 décembre 1904.
A M. E. Metchnikoff
Mon cher ami,
Je vous di.s combien je pense à tout le bien que je vous dois, et toute la gratitude que ma femme et mes enfants vous gardent du fond du cqcur. Je voudrais, cher ami, pouvoir vivre assez encore pour jouir plus que je n"ai pu le faire de la noblesse de votre esprjt et de la bonté de votre cœur : c'est avec émotion que je vous ai vu le soir du banquet; j'ai regretté votre charmante otbonne compagpc ; dites-lui, je vous prie, que nous ne la séparons pas de vous dans nos gratjtq(}es et notre affection.
J'espère vous revoir à mon prochain voyage à Paris.
Recevez, cher ami, pour vous et Madame, nos meilleurs vœux pour Tannée nouvelle. Ma femme vous dit toutes ses amitiés à tous les deux, j'y joins mes respectueux hommages. Je vous embrasse, cher ami, de tout mon cœur bien tendrement. Votre fidèlement dévoué.
Mons, 31 décembre 1904,
A M. Henry Marcel
Mon cher Directeur et Ami,
Je vous adresse avec mes meilleurs vœux pour l'année à venir mes remerciements que m'inspire une émotion bien reconnaissante.
Votre beau témoignage de sympathie, de si haute signification par votre personnalité et ce que vous représentez au nom de notre pays et de notre race française, m'est certainement une récompense qui dépasse mon espoir et un mérite dont je ne suis pas
juge.
Il est nécessaire que les hommes se réunissent et partagent le pain et la pensée commune dans un moment de haute fraternité. Le banquet est le symbole de toute notre existence, du désir de commu
nier avec les êtres qui nous sont semblables, sous les formes de l'esprit et du corps. Vous nous avez dit de douces et belles paroles. Je suis sûr que les acclamalions qui ont répondu à celte généreuse éloquence étaient une forme de réconfort pour les uns et d'espoir pour la belle jeunesse qui vous entourait.
Je vous remercie de tout cœur, mon cher Directeur et ami, de ce que les miens et moi-même ont trouvé de forces nouvelles dans une sympathie si noblement exprimée.
Nous sommes dans un passage fort grave de la vie, résignés à la destinée bonne ou mauvaise.
Dans les deux alternatives, nous garderons tous une gratitude, dont je vous prie d'accepter la complète expression.
Croyez-moi, mon cher Directeur et ami, en toute émotion, votre reconnaissant et fidèlement dévoué.
A M. Karl Boës
Cher Monsieur Boës,
Ma santé me force à quitter Paris pendant quelque temps, et me remettre de la fatigue, résultat d'un travail assidu. Je vous remercie, croyez-le bien, de votre si chaleureuse sympathie. Certainement rien n'est plus agréable que de penser qu'on peut servir
ses semblables. Je fais une profession qui demande toute mon attention et beaucoup de recueillement ; vous savez combien très vite nous sortons de notre atmosphère. C'est par la peinture que je dois me développer, c'est au sentiment de la logique des lois naturelles, qui se révèlent à moi par les formes, que je dois le peu de lueurs que je possède. Il faut donc que je reste fidèle à ce qui est toute ma préparation et le résultat relatif de mon effort.
Je vous remercie donc de l'honneur que vous voulez me faire. Notre grand ami Rodin est tout désigné, c'est l'artiste le plus admirable qui ait vécu depuis des siècles, on ne le gloritiera jamais assez. 11 est certainementle plus beau spectacle que Ton puisse offrir à notre belle jeunesse.
Je quitte Paris ces jours prochains, je ne sais à quelle époque je serai de retour; mais certainement je ne pense pas être rentré pour la date (jue vous indiquez.
Je pense aussi être quelquefois parmi vos convives ; j'y serai toujours en pensée, si je ne puis [y] être complètement.
Mes respectueux hommages à Mme Boës, je vous prie, et bien affectueusement en sincère sympathie, votre dévoué.
LETTRES «^i*J
2 janvier 11)05.
A M. Francis Jammes
Mon cher poète, mon cher ami Jammes,
Je vous souhaite une heureuse année, et vous dis, cher ami, toute ma gratitude du hiurier que vous m'avez offert dans une aiï'ection qui m'est chère et à laquelle je réponds de tout mon cœur.
11 y a longtemps, cher ami, que je pense à la jolie ville d'Orlhez, aux belles journées que nous devons à votre beau pays. Cette année ce sont les contrées froides que nous habitons. Mon état de santé me met sous la sur\ eiUance des médecins et je vais toutes les quinzaines m'offrir à la pénétration des rayons X.
Nous nous sommes habitués à la gravité des choses et la vie m'apparaît dans son unité réelle. La fin inévitable pour tous, mais volontairement écartée de notre pensée, m'est formellement présentée, et sans croire à la menace immédiate, je dois la mettre comme une chose qui a toujours sa place réservée. Je suis ainsi simplement dans la condition de tous les hommes avec la conscience en plus de Tinstant qui appartient à l'inconnu. La manifestation si affectueuse des amis fui douce à mon cœur ; le désir de me rapproch<'r par ma pensée et mon travail de mes semblables m'a paru ainsi recevoir une approbation
dont je sais tout le prix. Votre nom, cher ami, vos belles paroles m'ont apporté un rayon de beauté. Je VOUS en dis ma reconnaissance comme de tout ce que je vous dois de retour aux choses dont mon enfance s'est réjouie. Ce passé, si vivace en nous, nous est le refuge et comme le contact de la Terre pour Antée : nous y retrouvons la Force et la preuve de notre destinée. Ma femme et mes enfants vous envoient, et à votre chère mère si bonne pour nous, les vœux que forme une gratitude que de beaux jours passés rendent plus chère au souvenir. Dites aussi à Madame votre bonne mère mon fidèle et respectueux souvenir.
Je vous embrasse, mon beau et cher poète, dans une émotion de Tamour qui nous réunit pour ce qui vivra toujours dans l'âme simple des hommes de vérité.
Votre fidèle ami.
A M. Bauby et à notre poète laboureur (i) amitiés fidèles.
21 janvier 1905.
A M. Ugo Bernasconi
Cher Monsieur Bernasconi,
J'ai lu avec un extrême plaisir votre bonne lettre. Je me rappelle que, me trouvant seul au matin dans
(1) De Bordeu.
la rue à Rome, je me disais que certainementla seule personne que je désirerais rencontrer, c'était Ugo Bernasconi, — et que précisément une seule personne passait à ce moment et que c'était vous-même.
J'aime à croire que le hasard ne fut que le serviteur d'une rencontre qui m'était nécessaire. Je lui ai dû de belles découvertes, qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire. Je vous en remercie encore, peutêtre retournerai-je un jour à Rome avec mon jeune fils et je vous reverrai encore, je l'espère.
Je veux vous dire tout de suite que j'ai en ce moment à Rome un ami, M. Gabriel Séailles, maître de conférences à la Sorbonne, s'occupant beaucoup de Beaux-Arts, auteur d'un important ouvrage sur Léonard de Vinci, etc. Si vous pouviez avoir son adresse par les moyens de renseignements ordinaires, diteslui que je suis votre ami. C'est un homme de cœur et d'esprit, avec une femme charmante à ses côtés et de beaux enfants. Vous auriez plaisir et intérêt à le connaître; je n'ai pas son adresse à Rome, mais je là demanderai et vous l'enverrai.
J'ai trouvé vos photographies tout à fait intéressantes, et vos études dans une voie grave que j'aime, loin de toute affectation. Ayez donc confiance et travaillez avec l'amour que vous avez si profondément pour l'art vrai.
Certes, il est regrettable que les moyens de procéder soient si négligés cl que les artistes aient à se débattre dans des difficultés qui devraient être résolues avant toute autre question. Pour ma part, je n'ai
réussi qu'après m'elre fait une méthode de peinture.
Celle méthode, je mp la suis faite pour rendre la forme d'émotion que la nature me donnait. L'étude des anciens maîtres aussi m'a beaucoup servi. Ainsi je me suis servi peu d'huile en dehors de celle qui se trouve dans les couleurs déjà préparées par les marchands. Je me sais surtout servi des terres qui sont les plus simples et les plus solides, et mes dessous, c'est-à-dire mes premières couches de travail, si je veux mener une œuvre longuement, sont toujours avec de la couleur mêlée de blanc, c'est-àdire un gris qui me permet toujours de reprendre et d'élever le ton à la lumière, et ensuite le rehausser de couleur plus foncée et des noirs ou bruns foncés, que je ne peins jamais du premier coup. Les couleurs transparentes ne doivent jamais être peintes ep épaisseur ni en dessous. Elles sèchent mal et s'alourdissent en séchant. C'est donc toujours en glacis que je fais les noirs après les avoir préparés dans un gris plus fort que le reste, et ainsi de toutes les autres colorations qui agrémentent l'atmosphère générale du tableau. Cette atmosphère générale est le ton qu'il faut créer avant toute chose comme base du m.ode dans lequel est peint le tableau.
Je ne me sers que d'essence de térébenthine comme conduite pour la coulée de la pâte ; si les embus sont trop forts, je passe de l'huile de lin claire et je rpqlève très proprement, pour qu'il en reste à peine le gras su" la loile, et je repejns tranquillemen|,.
Je n'ai guère eu dVnnuis avec celte façon de peindre, je dirai môme jamais.
Il est évident que d'autres façons sont aussi très bonnes, mais je vous donne la mienne comme ma propre expérience.
Je suis en ce moment en Belgique, à Mons, où je passe Thiver. J'ai eu quelques soins à prendre de ma personne et la tranquillité m'a paru bonne dans cette petite ville. Je pense et je travaille, en préparant des études pour un grand travail que je vais exécuter au printemps (i). Je vous dis, mon cher ami, tout le bon souvenir de ma femme et de ma fille, et vous exprime ma vive atYection avec les souhaits pour rheureuse continuité et réussite de vos efforts vers votre idéal.
Votre ami.
Mons, 22 janvier 1905. • A Mme Marguerite Carrière
Ma chère Marguerite,
Je veux te dire combien j'ai eu de vrai bonheur à te voir joyeuse et de bonne mine. Ne te surmène pas,
(1) Il s'ai^Ml de La Nal'wilé , l'un des panneaux destinés à la décoration de la mairie de Reuilly, et maintenant placés au Musée du Petit-Palais.
ma chère fille, et sache que la patience et la bonne distribution de son temps est la garantie même de ce que nous avons à apprendre. Si nous ne faisons pas entrer en compte le temps nécessaire à la méditation, à la reprise de notre jugement sur ce que nous venons de faire, il se produit une confusion qui nous mène à la satiété, à la dépression et au dégoût de choses dont le but n'est plus sensible. Il faut te dire, ma chère Marguerite, que le gagne-pain ne peut se séparer, dans ton cas surtout, du développement de rintelligence, du sens de la vie; et cela ne nous parvient pas sans le temps nécessaire. Tu sais que les arbres et les plantes ne fleurissent jamais avant le printemps, et que l'automne sera toujours la saison des vendanges.
Sois donc calme, ma chère fille, aie la foi qui nous soutient et nous guide par les longs chemins clairs et sûrs
... Travaille en silence et donne-toi le temps pour maître. Tu sais que jamais tu ne manqueras de ce qui t'est nécessaire : profites-en, et ne compromets pas ce qui marche si bien.
Défie-toi des éloges, qui nous font précipiter nos résultats. Ce fut, ma chère enfant, la règle de ma vie: rester seul juge de son travail, et n'accepter les approbations que simplement comme des sympathies etun crédit pour l'avenir.
Ainsi, chère Marguerite, pas de littérature dans la vie, notre métier est trop matériel. Ce sont des preuves sans phrases qu'il faut faire. Que les écrivains
nous soutiennent, c'est parfait ; mais qu'ils ne viennent qu'à l'heure où notre conscience les admet. C'est ce choix de l'heure qu'ils exigent eux-mêmes que nous fassions pour eux...
Je t'embrasse pour tous les tiens, ma chère Marguerite.
Ton père qui pense à toi.
Mons, 7 février 1905.
A M. Jean Delvolvé
Mon cher Jean,
Je pensais que nous serions déjà parmi vous, mais la rougeole de Toutiti (passée maintenant) nous a retenus; aussi le portrait (i) que je finis en ce moment ne m'aurait pas laissé quitter Mons.
Il faut donc remettre à quelques jours le plaisir de vous embrasser tous. C'est avec quelque impatience ([ue tous consultent Talmanach et aussi davantage leurs désirs.
Le carnaval est bruyant à Mons et fait rage. Nos trois danseurs se promettent de la joie pour aujourd'hui mardi-gras.
(1) Il s'agit (lu Portrait de M. L. Devillez et de sa mère (exposé à la Société nationale des Beaux-Arts).
Il faut mettre partout clans tous nos actes la même logique généreuse. La vie connaît encore plus de rapports que Tart puisque c'est elle qui nous les enseigne. Il faut donc aussi là calculer les valeurs et les caractères personnels dans leurs proportions communes. Il n'est pas possible de vivre dans un rêve de beauté abstraite : il faut donc ne pas se refuser à la raison et à la science de la vie. C'est notre compréhension qui peut nous garder intacte et plus forte toute notre foi dans Tavenir, dans notre propre vie.
La santé est bonne parmi tous el voici Toutiti dans quelques jours à nouveau sur pieds. Le séjour fut favorable à tous. Je crois y avoir pensé et travaillé d'une bonne manière, et ainsi j'ai fait des acquisitions de meilleure compréhension de lois que je connaissais en partie. Ce travail d'examen et de pénétration a aussi servi les enfants. Nous causerons longuement de tout cela en paix — relative nécessairement.
Nous suivons la guerre avec angoisse. Comment ne pas se rendre à cette évidence que ces grandes catastrophes sont des résultats des erreurs individuelles de chacun ? Et cependant il faut pardonner tout cela et n'en garder que l'expérience de la révélation de la barbarie humaine. Il faut reporter à l'individu cette compassion universelle qui n'aurait autrement aucune signification.
Embrassez Élise et sa charmante petite Nelly-
Louise, et dites-leur notre impatience de les revoir. Ma femme vous envoie ses meilleures affections et embrasse sa grande et sa petite-fille.
17 février 1905.
A Mlle Cécile Hertz (Mme Eyrolles.)
Chère Mademoiselle,
Je suis bien touché de votre si fidèle et douce sympathie et je voudrais pouvoir dire ce qu'il faudrait savoir pour guider ceux que nous aimons. Certainement, il y aura toujours des choses au-dessus de nos forces, mais s'élever par un désir constant, c'est échapper à des causes inférieures. Nous ne sommes plus autant blessés lorsque notre examen libre a mis à leur plan les raisons communes de souffrir. Il semblerait que la même logique que nous recherchons dans nos travaux devrait dominer également tous nos actes, mais il est impossible de mettre l'ordre partout à la fois, et il faut beaucoup de temps pour s'apercevoir que c'est aussi le même sens ordonné qui doit présider à tous nos actes habituels. Il ne faudrait pas tant de pensées si nous devions être amenés à nous séparer des autres par un désir de mieux se connaître ; il vaudrait mieux pour un tel résultat ne jamais s'interroger. Mais vous
savez bien, chère Mademoiselle, que tous nos efforts tendent précisément à vivre en meilleure communion avec nos semblables. Il importe donc que nous soyons bien plus portés à rechercher nos ressemblances qu'à affirmer nos différences. La vraie force est celle qui réunit et concentre et non celle qui sépare et disperse les éléments. Ainsi la vie me paraît très simple en donnant à toutes nos recherches le but de nous renseigner davantage sur nous et ceux qui sont près de nous, d'exprimer des choses tout à fait communes à tous : nous découvrons cet ordre simple et naturel qui est la base et la sécurité de la vie humaine et le charme des relations.
Quel est le moyen d'appeler à nous ceux que nous désirons près de nous ? Je pense qu'il en est un seul, c'est de développer en nous le sens de l'humanité simple et fraternelle, en faire la pratique de sa vie, dans son travail d'artiste comme dans sa conduite habituelle ; tout cela se confond et le malheur consiste à le séparer. L'homme a un si grand besoin de l'accord moral, qu'il est impossible qu'il puisse s'empêcher de sentir la présence de celte force qui l'augmente, lorsqu'elle lui apparaît dans un être qui n'exclue aucun intérêt de sa préoccupation personnelle,
Ayez confiance en vous, chère Mademoiselle, et la confiance répondra à la vôtre. Gardez cette foi que vous avez le bonheur de posséder, qu'elle vous soit présente comme la cause et le but de toute votre vie.
A bientôt, chère Mademoiselle, nous serons bientôt de retour à l^aris et nous aurons le plaisir de vous revoir tous, votre chère mère, votre charmante sœur Mlle Dora, Mme Gorodichze et son mari. Soyez l'interprète de nous tous près d'eux et dites-leur notre fidèle souvenir.
Agréez mes respectueux hommages, je vous prie, avec tout mon dévouement.
1" mars 1905.
A M. Roger Marx
Mon cher ami Roger,
Je vous envoie mon petit discours de la réunion du Trocadéro au bénéfice des victimes de la guerre. Il a paru dans le nouveau journal la Bue, mais avec quelques oublis de mots, je vous l'envoie donc en entier. Je vais rentrer ces jours prochains...; je serai heureux de vous revoir. Il y a déjà si longtemps que je suis parti ; le besoin des compagno-ns de notre existence se fait sentir et j'ai aussi le sentiment que le contact habituel nous est nécessaire et qu'il ne faut s'en éloigner que pendant un certain temps, pour mieux l'apprécier peut-être.
Ma santé, je pense, est bonne ; elle appartient au mystère scientifique ; mais je crois que je n'ai jamais
été en plus pleine possession de moi-môme, puisque le sentiment que les mêmes raisons dominent toutes choses et que rien ne peut se séparer, me devient de plus en plus évident et s'impose à toutes les formes de mon activité. C'est ainsi que je sens bien qu'il n'y a aucun repos pour moi ; la vie me devient trop sensible et l'âme humaine une seule force dont chacun de nous porte une partie. Il faut se résoudre à vivre et à sentir pour tous et avec joie déclarer la vraie vie celle qui sans cesse nous rappelle à l'activité commune.
A bientôt, mon cher ami, avec l'étreinte fraternelle, je suis votre fidèle.
Mons, 5 mars 1905.
A M. Gabriel Domergue
Cher Monsieur,
Je vous remercie, cher Monsieur Domergue, de votre si bonne et atfectueuse sympathie. Je voudrais vous en dire toute mon émotion. Ce sont ces communions d'esprit, que les hommes se souhaitent dans leur jeunesse de pouvoir susciter, et ce sont elles aussi, qui forment le vrai sens de notre possibilité d'agir dans l'âge mûr. J'aime à dire et à redire ces choses qui me paraissent des vérités toujours plus puis-
LETTRES 33i
santés. Elles refleurissent avec toute nouvelle jeunesse, etmeurentde l'ingratitude oude Tinconscience, que l'oubli de leur réelle destinée apporte parmi les hommes. Je vous dis aussi combien je suis sensible à vos efforts de faire acquérir mon tableau par le musée de Bordeaux et je vous prie aussi d'être mon interprète près de la Commission pour lui dire ma gratitude pour sa sympathie si honorable pour moi.
Je ne tiens pas à me séparer de ce tableau au profit d'un particulier, mais, comme vous le dites, un musée c'est encore notre demeure.
Voulez-vous donc je vous prie indiquer le prix de
à la Commission et aussi ne pas vous gêner à
mon égard si l'accord ne se fait pas. Je n'en garderai que le souvenir de votre si parfaite sympathie et du désir honorable de la Commission.
Croyez-moi, je vous prie, votre bien dévoué avec mes meilleurs sentiments.
Mons, 17 mars 1905.
A M. Emile Bourde lle
Mon cher Bourdelle,
Dans quelques jours je serai de retour à Paris et j'aurai le plaisir de vous revoir, mais je ne veux pas (juitler Mons sans vous dire combien j'ai de fois
pensé à vous et à votre chaleureuse et vaillante nature. Je dois à cette ferveur poétique qui vous anime et dont vos œuvres sont un si éloquent témoignage, un souvenir durable d'une émotion féconde de forte humanité.
Que des mains amies, vers le soir de la vie, se tendent vers nous et se disent appelées par notre plus secret désir, que nos âmes se soient entendues dans la grande foule des exaspérés et des indifférents^ voilà certainement la plus belle récompense et aussi la preuve la plus formelle de la vérité de la Foi, et du mensonge, du calcul misérable du négateur. Après les belles émotions que j'ai ressenties dans le désir héroïque de vos figures, comme une suite naturelle la voix qui vous approuvait dans votre labeur s'est élevée pour me dire votre confraternité d'homme compatissant à ses semblables, plein d'amour pour ceux qui répondaient au désir pareil au vôtre (i). Cela me fut, cher ami, une grande joie que vous ayez pu autour de vous réunir autant d'amis qui nous affirmaient à tous les deux que notre vie commune nous avait rapprochés d'eux, que nous avions réussi à dire à d'autres combien nous étions heureux de leur ressembler dans ce qu'ils avaient de grands et fiers désirs d'une vérité plus claire pour tous, l'espoir que les cruautés actuelles soient les dernières convulsions de la bête mauvaise qui a comblé les charniers de l'histoire.
(1) Allusion au banquet du 20 décembre, dont M. Emile Bourdelle fut l'un des initiateurs.
LFTTRES 333
C'est dans une profonde émotion, mon cher ami et grand poète Boiirdelle, que j'embrasse le grand sculpteur que vous êtes en une inoubliable gratitude.
Votre ami.
Paris, 19 mars 1905.
A M. Henri Degron
Cher Poète et ami,
Je suis rentré à Paris depuis hier soir et me voici avec votre livre des Pèlerinages dans la maison de Jean Dolent, où si souvent nous nous sommes rencontrés tous deux. Aussi votre titre Pèlerinages est tout à fait de circonstance, et c'est avec l'émotion du souvenir que je revois en pensée les heures si lointaines qui nous furent toujours précieuses, — que les événements fussent plus ou moins favorables. C'est en vous remerciant, mon cher Degron, de votre œuvre de vrai poète, comme vous le dit Dolent, de douceur et de violence passionnée, que je vous souhaite ce que je désire de tout cœur pour les hommes qu'une véritable sensibilité désigne à toutes les menaces ; la sécurité d'esprit et de corps à laquelle le vrai talent a tous les droits.
Merci encore, mon cher Degron, et bien à vous tout affectueusement.
Paris, 4 avril 1905.
A Mme Constantin Meunier
Chère Madame,
Constantin Meunier nous quitte. Le chagrin est cruel dans votre maison, et tous ceux qui ont connu l'admirable artiste vous diront combien ils prennent part à votre douleur et à celle de vos enfants.
Je pense surtout au compagnon de votre vie, chère Madame, au père si bon et si ami de ses enfants. Que la gloire acquise par tant de labeurs soit pout* d'autres une consolation : rien ne saurait pour vous amortir le sort cruel qui vous atteint en plein espoir d'une force reconquise.
Ma femme et mes enfants se joignent à moi pour vous dire leur profond chagrin et la part qu'ils prennent au deuil que porte l'humanité de la perte de cet homme admirable, et surtout au sentiment intime qui nous relie de cœur à vous et à vos enfants dans votre profonde affliction.
Je suis, chère Madame et amie, votre profondément dévoué, en toute émotion du grand souvenir que je garde de Constantin Meunier.
26 juin 1905.
A M. Emile Verhaeren
Mon cher grand poète et ami,
Je vous remercie de toute l'émotion que je trouve dans votre Rembrandt. Il est heureux de rapprocher les grands hommes ; nous les connaissons mieux ainsi en frères plus doués, mais aussi hommes de douleur et de joie que leurs semblables. Ils sont nos âmes plus vastes, nous consolent et nous éclairent sur l'unité de Tâme humaine.
Je vous dis, cher ami, toute ma gratitude du souvenir que vous m'avez gardé et de l'affectueux témoignage. Vous avez bien voulu inscrire mon nom dans ces belles pages. Je l'accepte comme un gage de la sympathie que je vous rends si heureusement, sachant que c'est mon seul titre qui m'en donne le droit.
J'espère, cher ami, vous revoir et vous serrer la main. Voulez-vous dire mes respectueux hommages à Madame ainsi qu'agréer pour elle et pour vous les affections de tous les miens.
De tout cœur à vous, cher ami, en toute émotion de fraternité, de pensée et de cœur.
Votre fidèle.
29 juillet 1905,
A M. Emile Bourdelle
Mon cher ami Bourdelle,
Je crois que le Salon d'Automne se trouvera honoré de A^otre collaboration au but qu'il poursuit. Il ne faut pas seulement de la jeunesse désireuse mais inconsciente. Il faut aussi et surtout de la jeunesse reconquise et défendue au cours de la vie.
C'est de cette résistance à la négation et de cette conquête sur l'avenir, que sont faites les œuvres qui réconfortent les hommes.
C'est pour tout ce que votre art contient de sève, du sentiment d'une âme heureuse de la présence de l'instant et aussi du pressentiment de la durée, que je vous remercie du désir que vous m'exprimez d'être parmi nous.
J'en informe Frantz Jourdain qui sera naturellement enchanté ainsi que tous nos amis.
De cœur à vous, mon cher Bourdelle.
A Nelly
Paris, 17 août 1905.
Ma chère Nelly,
Je vous remercie tous de vos lettres et de la façon dont vous vous comportez entre vous et les autres (i).
So faire une discipline de travail et de pensée, voilà le bonheur, mais combien en sont capables ? Tout le monde se fie au hasard et tous en sont victimes, ce qui est la logique même.
Je ne vois que ruine autour de moi, et l'espoir que je garde me vient de ce que je sais par raison et par sentiment profond de mon être, que la vérité triomphe de tout; mais combien d'éphémères phalènes tombent autour de la lumière ! Il ne faut pas être parmi ceux qui cherchent la clarté en dehors d'eux-mêmes.
Je t'embrasse, ma chère Nelly, et vous tous avec toi je vous rassemble dans mon étreinte, comme vous êtes liés dans mon cœur.
A bientôt, mes enfants, près de vous.
Votre père.
(1) Eugène Carrière, retenu à Paris par des travaux en train, écrit A sa famille installée à Mons.
A Mme Ménard-Dorion
Chère Madame,
Vous avez porté avec trop de courage et de fierté d'âme la fortune et la beauté contre l'envie et la bassesse de sentiment des hommes, pour ne pas trouver en vous avec justice les mêmes éléments de résistance contre les mêmes attaques qui nous visent dans les heures de détresse.
Il n'est pas possible que ceux dont la critique est refusée à nos heures de plénitude puissent avoir Un droit contre nous dans la fortune contraire. Ce n'est certes, chère Madame, aucune incitation au mépris, mais à une bienveillante et juste appréciation des caractères que je vous convie
J'ai dû faire appel pour mon propre salut à ces pensées, et je me suis rendu compte que tout ce qui nous arrive nous fait mieux comprendre notre espèce. Il n'est pas possible que l'inintelligence de la vérité ne soit pas présente près de nous, lorsque nous la voyons encore dominer le monde, et que les actes de grande collectivité sont encore le meurtre et la violence. C'est pourquoi, chère Madame, souffrons de nos sentiments d'amour pour ceux qui sont blessés parmi les nôtres; mais mettons les opinions des autres à leur proportion d'intérêt.
Portez votre tristesse avec une fierté humaine. C'est un continuel effort que vous avez tenté vers les choses vraies. Qtie l'instant vous trouve prête, non à la résignation du vaincu, mais à l'acceptation de rintelligonce qui ne veut rien retrancher de ce que la vie lui apporte. Notre consolation n'est pas possible sentimentalement ; mais seulement une haute raison, — qui nous apparaît aux moments d'impérieuse exigence de la vie, qui veut que nous la sauvegardions en nous et dans les autres exige que respèce soit garantie de pensée et de corps, — nous force d'agir.
De tout mon cœur votre fidèle et respectueusement dévoué ami, chère Madame.
Mons, 5 octobre 1905.
A Mme Metchnikoff
Chère Madame,
Le désir de vous (^tre agréable est trop vif chez Tioi, pour que [je] ne sois fort satisfait si jamais je :)uis y réussir ; mais dans la circonstance je crois |ue votre mérite a suffi par lui-même et que mon ntefvt^ntion n'a simplement agi que dans le sens de •etenir une attention qui aurait pu se négliger, et
ceci encore n'est pas sûr. Quoi qu'il en soit, chère Madame, je suis très heureux que vous soyez con tente, mais je dois aussi vous dire que vos travaux dégagent, à mon sens, un goût très artiste et aussi ui ensemble d'observations de nature et d'art qui justi fient pleinement une réussite en dehors de tout( recommandation.
Nous serons à Paris dans quelques jours et j'es père que nous aurons le plaisir de vous revoir ains que notre admirable et cher ami, M. MetchnikofT dites-lui notre fidèle affection, chère Madame, et rece vez avec mes respectueux hommages l'assurance de mon reconnaissant dévouement.
22 octobre 1905.
A M. Devillez
Mon cher Louis,
Me voici bien retenu à Paris et de façon fûcheuse Les Rayons X sont impuissants à combattre moi mal et la chirurgie doit à nouveau intervenir et celé assez rapidement ; je pense que c'est pour aprèsdemain mercredi. Nous sommes tous ainsi retenus à Paris plus longtemps que je n'aurais pensé. J'espère que tout ira pour le mieux ; mais tu sais, chei ami, qu'il y a toujours dans une opération de bonnes
et de mauvaises chances. Il me serait cruel d'être victime des dernières avec tant de responsabilité que j'ai endossée ! Espérons pour la meilleure solution. Tu serais gentil, mon cher Louis, de veiller un peu sur le père de ma femme et de t'enquérir près de lui et de la bonne de leur situation. Avance-leur l'argent dont ils pourraient avoir besoin; je te rendrai tout ensemble à mon retour ou à ton arrivée à Paris. Je te remercie, mon cher Louis, pour ta bonne et douce amitié et Tappui que les miens y trouveront toujours; dis aussi à ta bonne mère et à cette délicieuse Mme Montagne combien sa bonté m'est sensible et à tous les miens. Nos amitiés à Mlle Putsage et aux Frasneau, Ouzeaux, à tous ceux qui nous ont témoigné, grâce à toi, de l'estime et de la cordialité.
Il me faut huit jours de maison de santé, je ne sais combien de jours de surveillance pour les suites, ce qui fait que notre retour est en ce moment incertain comme date. Je te ferai mettre au courant, comme tu le penses ; peut-être viendras-tu bientôt à Paris; si Berton est près de toi, dis-lui ma bonne amitié et mon regret de l'absence forcée de Mons. A bientôt, cher Louis, je t'envoie mon meilleur souvenir dans l'espoir de te revoir.
Je t'embrasse fraternellement, cher ami, et me dis de cœur ton ami fidèle.
29 octobre 1905.
A M. Auguste Rodin
Mon cher grand ami,
Je vous dois tant d'émotions encourageantes et je me trouve encore sous le charme de la puissance de vos plâtres exposés au Salon d'Automne. J'ai ressenti en face de ces œuvres ce que la seconde ignorance dont parle Pascal a de bienfaisant. Combien lorsque nous sommes libérés de la superstition, de la vanité du faux savoir et ainsi prêts à la rencontre de l'œuvre saine qui traverse de sa puissance tout notre être, nous retrouvons une virginité d'émotions, qui nous paraissait disparue ! C'est le sentiment heureux que je vous dois. Je vous remercie aussi, mon cher ami, de vos encouragements que votre cœur paternel vous dicte à mon égard. Je ne puis, hélas, me soustraire aux médecins et aux chirurgiens. Ce n'est plus en mon pouvoir. Mais ce qui me reste possible, c'est de me défendre moralement, d'accepter ce que je ne puis éviter et de me garder confiant dans le devoir que j'aime à remplir et duquel je n'ai encore fait qu'une si faible partie.
Tous les miens vous disent leur affection reconnaissante; je vous dis ma profonde gratitude et combien je suis heureux que la nature mait doué d'une
sensibilité qui m'a permis de jouir aussi pleinement de votre génie.
Je vous serre les deux mains, cher ami, en vous disant à bientôt. De tout cœur votre ami fidèle en heureuse admiration.
31 octobre 190;'
A M. Jean Dolent
Cher ami Dolent,
Merci de tout cœur pour votre bonne lettre et pour tout le soin et le temps que vous a coûté l'afTaire avec X..., cela me paraît bien; que pensez-vous? Faites, cher ami, et concluez comme vous le croirez bon, tout est bien fait par vous. Je vous dis toute ma gratitude affectueuse.
Je pensais vous voir avant l'opération, mais j'ai dû garder le logis, j'avais pris froid et mon médecin m'a défendu de sortir. Je regrette de n'avoir pu vous serrer la main et embrasser la gentille Jeanne; embrassez-la pour moi. C'est demain que je vais subir l'opération aux frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot. J'espère que tout se passera bien et que j'aurai encore des jours à passer près de ceux que j'aime. Si le compte en est révolu, il faudra se soumettre et remercier de la faveur d'avoir connu l'amitié douce
et fidèle. C'est ainsi que je penserai à vous, mon cher Dolent ; je vous remercie, en attendant des heures supplémentaires à celles que j'ai passées prèsde vous. Je vous serre les deux mains, mon cher Dolent, en fraternel ami. Vôtre de cœur.
Mes amitiés à M. Caplain, je vous prie.
Janvier 1906.
Mon cher ami Willette,
Rien ne donne plus d'esprit que le cœur. Aussi ton œuvre est spirituelle et touchante, d'une intimité qui ravit Fingénuité que tu fais renaître. Chacun te doit de belles minutes de jeunesse retrouvée, la jouissance d'une expression d'art que nous aimons à déclarer bien française, malgré sa rareté, et dont personne ne se douterait, si tu ne l'avais à nouveau découverte.
Merci, Willette, bel artiste et noble cœur ! L'État te décore et les artistes t'embrassent, comme je le fais, en toute gratitude.
Ton vieil ami.
Paris [6 ou 7] janvier 1906.
A M. Jean Delvolvé
Mon cher et bon fils Jean,
Vous êtes allé remplir un grand et douloureux devoir près de vos parents, et je vois, d'après votre lettre^ que, suivant votre habitude, vous l'avez rempli dans toute sa plénitude. Ils ont trouvé en vous non seulement le fils chéri, mais Tappui d'une âme qui se possède dans toutes les occasions que la vie lui apporte. Accepter le destin, c'est en atténuer la rigueur; vos bons et malheureux parents trouvent dans leur foi l'appui nécessaire, et ainsi vous vous réconfortez les uns les autres. J'ai bien pensé à vous, mon cher fils, dans mes longues insomnies, et je redoutais pour vous le retard arrivé. Je vous remercie d'avoir été si parfaitement l'interprète de notre chagrin près de vos parents. La compassion d'un si grand désastre que la mort d'un jeune homme est sans limites. La contradiction de la nature dans cet événement nous laisse sans secours. Élise vient tous les jours, elle a appris la triste nouvelle avec une grande douleur, en pensant à celle que vous et vos parents éprouviez. La petite va bien; les enfants vont voir tous les jours Élise et le bébé. Mon état persiste toujours aussi fâcheux : mais il faut espérer quand
même; c'est un devoir pour moi de donner l'exempl de la confiance. Croyez, mon cher et bon fils, qu< nous vous accompagnons en pensée sur le calvair* douloureux, et que nous sommes tous près de vou; de cœur et d'esprit. A vos chers parents encore toute.' nos affections, et vous, cher Jean, je vous embrasse pour tous les miens du fond du cœur, comme je voue aime.
Votre père.
9 février J906.
A M. Dujardin-Beaumetz
Mon cher Ministre et ami,
Ta carte, qu'on vient de me remettre, me dit que tu n'as pas cessé de t'intéresser à mon malheureux sort. Je t'en suis profondément reconnaissant et t'en remercie de tout cœur. Je t'ai écrit la veille de l'opération que j'ai subie, tu as dû me trouver bien inquiété à ce sujet. Hélas ! j'étais loin de la réalité. Je suis sorti vivant de la salle d'opération, mais la gorge percée par la trachéotomie et paralysé de tout le côté gauche. Depuis, l'électricité m'a rendu en partie mes membres, mais ma vie n'est qu'une douleur et je ne puis quitter mon lit. Comme espoir de guérison il n'y en a aucun. Je suis condamné par tous les
médecins depuis trois ans, et la nature ne renouvelle pas ses miracles deux fois. Il faut donc queje pense à linévilable échéance qui nous attend tous. Je te fais mes adieux, mon bien cher ami, si je ne dois plus te revoir, et te remercie pour les marques d'estime officielles que tu m'as données ; mes enfants y trouveront un appui. L'estime et l'affection dont quelques personnes m'ont honoré resteront probablement le seul héritage de mes enfants. Je ne regrette pas d'avoir exercé mon art sur le seul intérêt qu'il porte en lui-même, cela me fait envisager ma situation avec moins d'amertume. Il est important que nous ayons vécu selon notre nature, et cela je l'ai fait aussi coraplèlement que j'ai pu.
Je te souhaite la santé, cher ami, et le succès que mérite ton souci de l'intérêt de tes semblables; tu as donné un bel exemple qu'on ne pourra pas oublier. Si ma bonne étoile me permet de te revoir, je serai heureux ; j'aurai aussi la chance de continuer les progrès queje sens que je puis faire encore. Si cela n'est pas possible, je t'embrasse de tout mon cœur, plein du souvenir de notre jeunesse de condisciples; fraternellement, mon cher ami, je suis avec gratitude ton vieux camarade et ami.
A M. Charles Morice
Mon cher ami Charles Morice,
Les catastrophes et les menaces continuelles de la violence nous disent combien il faut cultiver la sensibilité et la fraternité humaine. Il est trop tard de réfléchir à l'attitude que l'on prendra, si la brute se jette sur nous le couteau à la main : il ne reste plus qu'à se défendre. Mais quelle faute, si nous laissons échapper la possibilité d'avoir une part à Téducation de la masse ignorante ! Montrer aux hommes le souvenir de ceux qui leur apprennent à vivre, en opposition à ceux qui ne leur ont enseigné pendant tant de siècles que les multiples façons de recevoir et donner la mort, me paraît un devoir essentiel. L'auteur du beau Discours sur l'inégalité entre les hommes, est tout désigné pour être le prétexte à la glorification des plus beaux sentiments qui font agir les hommes.
L'heure aussi est favorable. Devant les incertitudes et les angoisses, l'homme ne peut se reprendre que dans son propre cœur. Je suis donc tout à fait avec vous pour Rousseau, cher ami, et vous félicite delà bonne idée.
Les grands hommes sont les vrais prétextes des fêtes humaines.
Mes amitiés à nos amis communs, cherMorice, avec mes regrets de mon absence.
Février 1906.
A M.Albert Pontremoli
Mon bien cher ami,
Certainement je vois avec plaisir, qu'un écrivain aussi distingué que celui que vous avez bien voulu traduire pour moi, estime mon œuvre. Mais laissezmoi vous dire que ce qui me fait le plus de joie, c'est d'avoir pu conquérir et retenir votre affection, comme je vous ai de tout mon cœur gardé la mienne. Les gens qui souffrent aiment à se rappeler ceux qui les aiment, et c'est mon cas dans ma situation qui est toujours stationnaire, ce qui me désespère.
De cœur à vous, cher ami, et merci.
Mars 1906.
A Mlle Cécile Hertz {Mme Ey roi les.)
Chère Mademoiselle,
Mon affection pour vous m'interdit de me dérober à la grande responsabilité que vous m'imposez en me faisant intervenir dans vos décisions si graves de votre vie à venir.
C'est à d'autres questions que je vous demanderai de répondre à vous-même, et de ne vous en remettre à moi que d'après votre jugement personnel qui est seul en jeu.
Pensez-vous que les hommes soient destinés à vivre en solitaires, que le soin de sa propre existence, le souci de sa commodité suffisent à remplir notre vie ? Il faut élever la question pour bien la résoudre. Il est impossible de partir de sa tranquillité de l'instant comme point de comparaison pour toute sa vie.
La solitude aussi est mauvaise conseillère et nous dispose à l'ennui, qui nous défend mal contre les surprises qui nous menacentpartout. Une profession, aussi aimée qu'elle soit, n'est qu'un moyen de vivre ; il faut plus que cela pour supporter longtemps tout ce que la vie nous réserve d'angoisses et d'activité.
Le célibat n'est pas une chose naturelle, et se refu-
LETTRES 3r)i
Sur à transmettre la vie nous expose à d'amers BCgrets. Vous n'êtes pas pressée, ma chère enfant, et vous pouvez réfléchir. Vous avez en Mme Goroàich/.e un conseil précieux, elle ne vous exposera pats témérairement à prendre un parti trop hasardé. Chère Mademoiselle, ce sont les raisons qui dominent la vie universelle, qui dirigent aussi celle des indcyJÉkis. Soyons d'accord avec la loi naturelle a\ ant tout, et le reste se mettra d'accord avec nos 'iésirs.
V bientôt, chère amie, et que toute résolution que ^ [tendrez vous amène au bonheur que je vous le.
' >us serre les deux mains tendrement. Votre yieilaft^j rv:
•''T*. — Nous avons reçu de belles fleurs de Nice
^^ W^boffhe mère ; je lui envoie ma gratitude
^^'^Fm^^^d bon souvenir et sa gracieuse façon de me e dire.» '
Mars 1906.
\ Mi. LE Cécile Hertï {Mme Eyrolles.)
^M'^ ... i^^mo.^elle,
e '^'^^ ' 0èt liW^e cliosc douce, mais passive, aimer ât plus l^^^p^iijgqtie nous agissons par nos plus
elles faculté».,j)yg
Je vous félicite, chère Mademoiselle, de vous laisses aller à la vie qui s'offre à vous, vous en ressentez d(yè la récompense. Vous allez maintenant mettre à \quv place les sophistes et les faiseurs de programihés pour les autres, et vous écouterez Têtre intérieiu? q»^ est en vous, qui vous guidera simplement pârfOsa présence. I ^ç^, ,
De cœur à vous, chère Mademoiseelle, «Kpèctueusement à vous. 3KJn
26 jany^fc l^QiP'
e A M. Louis Devillez et a Mme Montaq^*^
Mon bien cher Louis, chère Madana^^I^ij^^^^'
Que je suis donc navré d'être si loin qe"^^:"? '^ l'instant de votre plus cruelle épreuve. T'^^f miens partagent avec moi votre chagrin au :»"J "^ la perte de la plus tendre des mères, d'une ^^^^^ ^i clairvoyante et qui ne pouvait se contenter ^^ ^^ ^^ répandant sur tous ceux qui l'approchai^^ * ^^^^^ avons tous participé à cette belle âqr^ g^^ reuse et avons ressenti les effets de cette -dg^G '!J^^ bonté d'âme. Qui oserait tenter de voh^M''^^^'' ^^ ^^ perte d'un si bon compagnon n^Hnii" \^ ^^ ^!^ Trop de souvenirs vous y rapp,^JAîigit-J V^que instant. Seules les joies que nousufi^^ ^""^^^ ^
ceux que nous aimons peuvent être un adoucissement à notre chagrin. La piété filiale dont vous avez entouré votre chère mère, et le souvenir de la lierlé qu'elle ressentait de vous avoir pour ses enfants, vous seront d'un secours bien précieux ; au '■^ilieu de toutes les amitiés qui vous entourent,
est] l'affection unanime qui a pour objet votre mère.
Je suis heureux, mon cher Louis, d'avoir pu te lais- '1 souvenir visible de ta mère chérie (i); c'était ibition depuis longtemps et je te remercie de i)ermis de la réaliser. Je t'écris de mon lit, . it...i, que je garde toujours ; j'ai bien pensé à toi Li iii.' mes longues insomnies et à la menace dont tu nouî» fait part; la voilà malheureusement réa-
lisa n état est faible et douloureux. Je voudrais
me retrouver à Mons, près de toi, dans l'air libre; dès qu'il r a possible, je prends le train; mais je suis
encor . .. misérable et je ne prévois pas le moment. Pourvu que j'en sorte... il y a des moments où je n'espère plus; mais cela revient de nouveau...
Fais nos bonnes affections à Mme Montagne pour laquelle j'içris aussi et à tous nos amis, qui ont été si gentils four nous.
Je t'embiisse fraternellement, mon cher Louis, en partageant ta douleur.
Ton ami.
(1) Allusion auPorirail de L. Devillez et de sa mère, peint par Carrière en loô.
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