‹ Écrits et lettres choisiesChapitre 18 sur 22 · A SA FILLE LUCIE · texte numérisé non relu

A SA FILLE LUCIE

Ma chère pelile Lucie,

Nous t'avons envoyé nos souhaits et ta mère voulait les accompagner par un joli souvenir à sa petite Lucie-tili, mais on ne trouve rien à Bagnoles et encore moins à Tessée que des restes de magasins de Paris. Il faut donc attendre, ma chérie, que nous soyons de retour et ainsi tu pourras choisir toi-même ce qui te rappellera plus agréablement ton anniversaire. Ta lettre si gentille nous a fait bien plaisir et tu nous parles avec un joli cœur aimant et aimé. Ta maman a été heureuse de te lire comme aussi pour René, qui lui aussi parle bien de lui et de sa chère Titi qui est avec lui. Encore quelques jours et nous serons de nouveau avec vous. Nous nous portons tous bien et Toutiti a de belles couleurs. Je te

i9C» ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

souhaite, ma chère Lucie, beaucoup de choses, beaucoup de celles que lu sais et aussi beaucoup d'autres que lu ne soupçonnes pas encore et qui le seront nécessaires et précieuses. Vous avez raison d'être gentils tous deux, vous avez vu combien il est déplorable de voir des enfants ne pas respecter le travail d'aulrui, combien c'est aussi regrettable pour leurs parents qui n'ont pas su leur donner ce respect ; donc, mes petils enfants, tout ce que vous ferez de bien sera la louange de vos parents et tout ce que vous ferez de mal sera aussi contre eux. Vous les ferez grandir ou diminuer dans l'estime de ceux quiAOus connaissent par votre conduite. A bientôt, ma chère et grande Lucie, que tes douze ans soient suivis par de nouvelles années qui apporteront à ma chère fille toutes les qualités qu'elle désire et le bonheur qui en est la récompense.

Je t'embrasse de tout mon cœur bien fort et bien tendrement.

Ton papa qui t'aime bien.

2 juillet 1901.

A ^Lme Lisbeth Delvolvé-Carrière

Ma chère Élise,

Ta leltre à Margot et celle pour nous ont été un grand plaisir. Tes souvenirs, ma chère Lisette, sont

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aussi les noires et souvent nous parlons de toi dans tous ces chemins où nous avons passé ensemble. Nous avons bien travaillé devant cette nature riche et touffue. Je voudrais que nous soyons tous ensemble, mais cela n'est plus, et maintenant tu as un autre compagnon de route, de plus longue haleine, et qui ne te quittera plus. Te savoir appuyée sur sa main ferme et loyale m'est, ma chère enfant, une consolation bien grande, une joie plutôt. Te voir en si parfaite harmonie de cœur et d'esprit, et que ce qui était logiquement juste, soit, m'est le bonheur même.

Ta mère va bien, et Arsène et Margot aussi. Nous avons fait de longues marches avec Marguerite et nous sommes même fatigués par la hâte de voir tout de suite beaucoup de choses. Je vais maintenant travailler.

J'ai reçu une longue lettre de Choublier que j'envoie à Jean. Elle est de bon augure, quoique triste. Ce pauvre ami est bien isolé.

... Les formes de nationalité disparaissent, et cependant les individus qui en ont été l'expression restent dans la mémoire de tous, parce qu'ils ont servi l'action humaine universelle, tout en ne pensant (ju'au groupe auquel ils appartenaient. Agissons d'abord et ne pensons pas trop à celui qui fera la moisson ; nous ne le connaissons pas toujours et l'important est que la semence l.ve : voilà la joie du semeur.

J'ai vu votre promenade avec les chevaux de F Apocalypse : c'est d'un symbolisme très aigu. Vous avez pris du plaisir à votre promenade et tout est bien. Je vous souhaite à tous les deux bonne santé. Faites nos amitiés à Neuilly et à Flnstitut Pasleur. Nous vous embrassons tous les deux, ta mère et moi, de tout notre cœur. Ton père, ma chérie, qui t'aime.

21 juillet 1901.

Cher monsieur, et aussi en bonne communion d'esprit cher frère,

J'ai lu et relirai souvent ces pages (i) pleines d'amour et d'espoir. Elles se lèvent comme une belle fleur sur le fond triste et tourmenté des controverses.

AccueilHes par ceux qui les attendaient, elles féconderont et soutiendront les âmes préparées. Mais où seront les frères qui vous aiment ? Si dispersés, les connaîtrez-vous jamais? Le héraut de l'évangile moderne sera différent de celui du passé.

(1) Souvenir d'Assise {Revue B/a/2c/ie du 15 septembre 1902). L'auteur, prêtre catholique, fut mis en demeure de rétracter ces pages ou de donner sa démission. Il préféra quitter l'Église.

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Le martyr moderne aussi sera dissemblable. Plus de cirque. Plus de galerie. Il sera seul à regarder se consumer son cœur. Spectateur et acteur, il n'aura comme paiement que le désir satisfait de mourir sans masque.

Vous laissez aux pauvres de la multitude la triste humiliation de terminer une existence résignée au mensonge d'eux-mêmes. Ils ont enfoui le talent confié, ce sera leur misérable souffrance. Pour vous, cher frère et ami, vous retrouverez la jeunesse nouvelle, celle qui ne se lasse point, toujours visionnaire du réel, qui s'alimente à sa seule flamme, ignorant où portera le son de son appel, mais sûre qu'il ne se perdra pas.

Je serai heureux de vous voir, de vous dire ma pleine gratitude avec tout mon dévouement.

Été 1901.

Cher monsieur,

Je regrette de vous avoir fait faire des courses inutiles et vous remercie encore du petit livre et du dialogue qui le continue si bien, ainsi que de l'étude sur Wagner.

J'espère vous revoir à la rentrée et apprendre que tout est bien arrangé pour votre avenir.

Je ne puis penser à vous sans une émotion admirative. Je prends part à tout ce qui vous arrivera de pénible. Vous avez déjà passé les heures les plus douloureuses. La période d'aft'ranchissement fut votre vrai martyrologe. Vous allez voir plus complètement, par votre contact avec la société,' combien il est nécessaire que Thomme cesse d'être Tautomate de toutes les révélations imposées. Il garde, sous un masque soumis, toutes les cruautés du sauvage. Vous serez parmi ceux qui lui donneront la vraie fraternité sans laquelle tout n'est qu'apparence. Le besoin de dominer seul se développe naturellement.

De tout cœur à vous en toute émotion fraternelle.

Parc Saint-Maur, 22 septembre 1901.

A M. Jean Delvolvé

Mon cher ami Jean,

Merci de votre bonne lettre. Je suis heureux de vous voir libres d'esprit et de corps tous les deux. La pleine campagne vous fera du bien à tous deux, et je prends part au plaisir que vous y trouvez. Ce sont les belles heures de votre vie et les plus douces dont vous ornez votre avenir. La pluie nous arrose ici bien

LETTRES 'iOl

souvent, Tautomne s'attriste. J'ai passé une journée et une nuit fatigantes à Dunkerque. Mais je ne regrette pas le spectacle de la mer. Tout ce qu'on y met n'est qu'un agrément et c'est elle seule qui parle. Les grands vaisseaux pleins de fumée, les canots comme des phoques rebondissants sur la lame, tout cela est amusant, mais aussi dévoré parle grand élément. C'est le symbole de nous-mêmes. C'est ce qui nous vient de 1^- nature que nous estimons le moins, et ce que nous ajoutons nous paraît l'essentiel : c'est cependant le fond qui emporte tout; et si nous n'avons pas le sentiment de choisir harmonieusement notre apport, tous nos efforts sont vains.

J'ai travaillé à ma mairie, et j'ai mis mes deux

toiles sur pied. Mes figures de fiancés par lesquelles je veux remplacer mes chanteuses m'ont donné beaucoup de mal; mais enfin j'ai trouvé, et maintenant c est une affaire d'exécution. Les paysages aussi m'occupent; je vais tâcher de rentrera Paris avec toutes' mes études bien arrètéesi et n'aroir qu'à marcher, sûrement. Il me plaît fort de faire ces travaux laborieux auais passionnants. C'est dommage tout de même que la rétribution en soit si- (mince surtout en ce moment où j'ai eu tant de frais.

René revient de Magny avec une série de bœufs très, beaux-; vous les verrez; il a fait des progrès très grands. Si vous pouvez encore être près de noiis cet hiver, j'en serai fort heureux. Espérons qu'on ne

VOUS enverra pas trop loin. Faites mes bonnes amitiés à vos parents et à Mademoiselle et à votre jeune frère; mes compliments aussi à votre bonne grand' mère : sa bonté pour Élise me ravit, c'est à moi qu'elle fait du bien.

Embrassez Élise pour moi, c'est mon meilleur moyen, elle sera doublement satisfaite, et vous, cher ami, en vous disantà bientôt, je vous serre les mains affectueusement avec une chère émotion.

Pau, 23 novembre 1901.

^ Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière

Chère Éhse,

Merci de tes lettres. J'ai. joie à te lire; il me semble que tu es près de nous. Nous parlons toujours de toi, et, quoique absente, tu rayonnes doucement dans nos cœurs. Tout ici te rappelle à nous; les chemins que nous aimons nous les avons parcourus avec toi; nous avons pensé et travaillé ensemble; loin ou près, tu es avec nous.

Il fait un froid abominable depuis deux jours. Je viens du haras avec ta mère et René. Nous avons vu des chevaux magnifiques, d'une impression admirable de vie et de beauté de formes. Ta mère a été contente

du spectacle et le jeune René aussi. La santé estbonne parmi nous. Je travaille, je me mets en route...

Ta mère est heureuse que tu penses à elle, et [de] tout ce que tu dis aux enfants; elle te lit avec attendrissement et regrette sa grande fille, si gentille et si bonne : elle t'embrasse bien et t'écrira prochainement. A bientôt, ma chère fille, tous les baisers de tous pour toi, tu sais comme tu es aimée, c'est comme cela qu'on te prodigue la bonne étreinte et c'est aussi comme cela que je t'embrasse de tout mon cœur de père aimant.

A toi, ma chérie.

Pau, 2 décembre 1901.

A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

Je lis avec émotion votre lettre, elle me met dans une atmosphère bienfaisante. Très isolé, je ne vois personne et c'est en me reprenant à des âmes comme la vôtre que j'ai un sursaut heureux. J'ai bien compris combien était triste pour vous de voir partir encore un être qui vous aimait avec intelligence. Ce sont des lumières qui s'éteignent autour de nous (elles ne sont pourtant pas nombreuses), aussi celles

qui s'éloignent nous laissent grand vide. La gravité au moins, sice n'est la tristesse, accompagne la vie des êtres sensibles; plus on vit plus on sentie peu de place qu'on tient dans la nature et aussi le peu d'êtres auxquels on se relie immédiatement. Nous avons couru un peu les montagnes et les coteaux. Le sens éternel de ces choses, devant lesquelles nous passons si vite, m'est profondément sensible. Il m'est consolant de pejoser que tout cela -est ancien et que nous sommes éphémères passants, et que cela durera encore toujours et que d'autres diront les mêmes choses après nous. J'y trouve aussi grande joie, je ne puis me lasser de regarder,de jouir de mes yeux. Il me passe des fougues de vitalité. Je me sens vivre abondamment, et de cœur je m'unis à cette atmosphère d'ivresse faite de logique sereine : ces belles ondulations de terrain, ces beaux arbres qui brodent de vivantes arabesques sur des ciels mouvants, les jolis tapis souples de verdure profonde et sourde, le bruit des eaux, leur transparence, la rapidité avec laquelle elles s'échappent, se sauvent de nous avec de longues traînées pareilles dans leur dessin, comme nous-mêmes nous venons et disparaissons laissant les mêmes sillages des disparus aux nouveaux venus. Je me laisse aller à une grande admiration voluptueuse, et vraiment je me sens en grande vie et force. C'est ce qui m'est apparu, cher anai, que la beauté c'est la vie. Seul ce qui dégage de la vie est beau et bienfaisant pour tous; le conscient comme.,l'inçonscieiit en profitent également.

Je me suis mis à travailler; j'espère que cela ira. J'ai fait des paysages et je me suis mis à faire des lêtes. Je vais en faire tant que je pourrai, travailler pour mieux voir, plus complètement sentir et vivre.

C'est au printemps que je me promets de travailler dehors. Maintenant je vais me caserner et faire des choses plus proches de moi. Faites mes amitiés à votre bonne mère et à vos bonnes sœurs. Je vous serre les deux mains. Je vous vois à Magny dans votre maison; vous êtes seul avec les vôtres, et vous pensez un peu à nous, comme presque toujours je vous revois aussi. A bientôt, cher ami, et de tout cœur à vous en tendre et fidèle affection.

23 décembre lîKH.

A M* Arthur Fontaine

Cher Ami,

Je vous soiihaite bon Noël pour Vous et iés vôtres. Je crois (jue le meilleur souhait que nous puissions faire pour nous, c'est de garder la confiance dans nos efTorts, savoir que nous devons notre bonne volonté aux etTorts de ceux qui nous ont précédés et qui eux: aussi ont souvent dû désespérer, croire en la vanité de leurs énergies. Ce qui peut nous troubler le plus,

c'est Tapprobation feinte des incompréhensifs. Mais vous savez, cher ami, qu'on ne sème pas toujours à ses pieds, et que nous sommes étonnés de trouver des plantes d'espèces bien lointaines que rien n'explique si ce n'est le hasard du vent, un oiseau de passage. Pour la pensée humaine il en est de même, rien ne se perd, mais nous ne savons pas toujours où cela se retrouve.

Les hommes sont plus ou moins intéressants individuellement, mais par leurs défauts et qualités réunis ils forment tout de même l'humanité. La nature aussi est faite de mille choses qui nous paraissent bienfaisantes ou hostiles, mais tout cela est tout de même la nature. C'est dans cette idée d'ensemble qu'il faut nous retremper; l'incertitude des éléments, qui font l'équilibre de ce qui est, nous épargne la critique absolue. Notre être, qui seul nous appartient en partie, réclame notre attention. A rester inébranlables dans notre désir, c'est nous conquérir tous les jours à nouveau. On néghge les autres en se détournant de soi-même. Gardez donc, cher ami, la foi en vous. Qu'elle se fortifie tous les jours plus et ainsi vous la répandrez sur les autres par le seul contact et le pressentiment bienfaisant d'une force généreuse. J'ai pensé beaucoup à vous et je n'y ai cessé de penser; que je comprends, cher ami, vos tristesses et aussi vos angoisses ! C'est à l'horizon qu'il faut regarder, cher ami, pas trop près de soi ; c'est de loin que viennent les bonnes brises, c'est près de nous qu'est le poison.

J'ai pour vous, cher ami, une tendre alïection. Je ne vous compare à aucun, parce que personne ne me semble si généreusement inspiré, d'une foi qui ne cesse d'agir. Vous êtes pour moi un bel exemple avec très peu d'autres personnes. Il n'y en eut jamais beaucoup, et peut-être n'est-ce pas nécessaire. Amoindrir le mal, empêcher l'homme d'être aussi malfaisant qu'il pourrait l'être, me paraît le seul résultat à espérer ; détruire le mal lui-même, ce serait peutêtre détruire, si cela se pouvait, un des éléments de la vie universelle, qui n'est qu'un implacable sacrifice.

Voilà, cher ami, je m'oublie avec vous, mais cela mest agréable aussi de penser que je vous reverrai peut-être bientôt. Jammes me le fait espérer, je mets cela aussi comme vœu de fin d'année pour moi.

Dites à Mme Fontaine, avec notre bon souvenir, notre affection, et des enfants recevez les sincères baisers. Embrassez les vôtres pour nous, mon cher Fontaine.

Et en vous serrant dans une affectueuse étreinte, je vous répète les bons souhaits de prospérité de votre fidèle ami.

Pau, 28 décembre 11>01.

A M. Albert Besnard

Mon cher Besnard,

Je vous envoie les bons souhaits de tous les miens pour les vôtres.

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Bien seul dans cette petite ville je me rappelle avec émotion les figures de ceux que je préfère. Vous êtes avec votre chère femme parmi celles que j'aime à évoquer, celles qui m'ont donné de la douceur, le réconfort de l'intelligence active et généreuse.

Tout ce qui nous apporte de la vie nous porte à la gratitude. Je vous prie, cher ami, d'en agréer l'expression sincère avec toute mon affection.

Votre dévoué.

Décembre 1901,

A Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière

Ma chère Élise et mon cher Jean,

Je t'embrasse bien, ma chère fille, et vous aussi, mon cher Jean, en vous souhaitant àtous deux bonne et heureuse année. Je vous souhaite que vous gardiez tous les deux cette bonne volonté de cœur et d'esprit, qui vous a réunis, et jusqu'ici vous'a rendus heureux. C'est en elle que vous trouverez le développement harmonieux de vous-mêmes et la belle sérénité qui vous donnera à tous les deux la force d'accomplir votre destinée. Je vous embrasse, mes chers enfants, dans une seule étreinte; à toi, chère Élise, bonne et douce année; à vous, mon cher Jean, tous mes vœux pour la pleine réussite de vos désirs.

Pau, 31 décembre 1901,

A M. Maurice Hamel

Cher Maurice,

Tous nos bons souhaits pour loi, ta chère femprie et ton fils. De cœur, cher ami, je souhaite le bouheur à ce petit enfant qui est destiné à te remplacer un jour. Qu'il soit digne de ton esprit, que la force de beauté vitale qui est en toi soit transmise à ce cher héritier. Ce bonheur, je te le souhaite, car tu en es digne par la sincérité et la fraîcheur de ton cœur. Bien des années, cher ami, ont passé sur notre amitié ; que bien d'autres encore la complètent ! Que nos efforts communs ne se lassent jamais ; que notre foi de vivre pour une vie supérieure garde son activité, et que le déclin nous trouve fatigués de corps, mais inassouvis d'esprit et de cœur !

Bonne et douce année pour toi et ton foyer, cher ami ; que je vous retrouve tous en bonne santé de corps et d'esprit, comme je me le souhaite à moimême ! Ma femme vous envoie ses vœux à tous deux.

Je t'embrasse, cher ami, en fraternelle amitié.

Pau, 10 janvier 1902.

A Madame Arthur Fontaine

Chère Madame,

Je vous remercie de votre bonne lettre. Je suis heureux d'avoir pu contribuer à un bon souvenir de cette belle nature que nous avons admirée ensemble. Pour moi aussi il m'a été bien agréable de vous voir quelques jours seuls avec nous. C'est difficile à Paris, où l'on se voit en passant. Seuls en face de la nature on se connaît mieux ; rien ne donne plus de sûreté à nos entretiens que lorsque nous sentons la vie nous parler et que nous nous reprenons en elle. Cette persistance de la sensibilité est la preuve de notre vitalité, un esprit est sûr de sa vigueur lorsqu'il peut toujours ajouter ce que la nature lui offre. J'ai beaucoup profité des belles promenades avec vous et votre cher mari : découvrir ces beaux aspects avec émotion et sans étonnement, y constater l'enseignement à être aussi persévérant et patient que tout ce qui vit dans cette apparente immobilité, être aussi humain pour nous que la nature est logique et soigneuse pour elle, ne pas être plus pressés qu'elle ne l'est, confiants dans la persistance de l'effort, il me semble que la nature me dit tout cela. Et la nervosité s'en va, nos instants de défaillance sont

acceptés comme des faits naturels, des arrêts nécessaires pour nous reprendre, reconnaître nos forces réelles et ne pas en préjuger, ne pas exagérer nos devoirs pour ne pas désespérer de nos facultés. Je me dis souvent, il faut être comme la nature, ajouter doucement sans hâte, ne pas s'effrayer des interruptions; et si nous devons être un jour à jamais arrêtés, que ce ne soit pas dans un esprit surexcité, mais dans Faction simple d'un être prêt au consentement.

Je vous remercie, chère Madame, de ce que vous avez envoyé à ma filleule, elle en est heureuse et vient de me l'écrire. Je vous enverrai le paysage cette semaine, heureux s'il vous rappelle un peu ce bel endroit.

Dites à M. Fontaine mon attachement à votre gentil Arthur, les amitiés des grands et des petits. Ma femme aussi ne veut pas qu'on l'oublie et vous envoie son souvenir affectueux.

A bientôt, chère Madame, croyez-moi respectueusement votre fidèle et dévoué.

Pau, 17 jniivicr 1902.

A Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière

Merci, ma chère Elise, de tes bons souhaits d'anniversaire et de l'offre de ton tableau le Jet d'eau ; je l'accepte avec joie et le verrai à mon retour. Dis

à Jean que je le remercie de tout cœur. Je joins mes désirs à vos vœux pour rester encore assez longtemps près de vous tous pour vous servir comme je vous aime.....

Je te dirai aussi, ma chère Élise, maintenant que tu es tout à fait en communication avec le public, qu'on te louera et qu'on te critiquera, d'éviter la nervosité en ajoutant une importance exagérée à ce qui est extérieur à ton travail.Tu exerces une forme d'art dans un joli domaine, où tu dois trouver la joie du travail et la sérénité de l'esprit, c'est là-dessus qu'il faut t'arrêter, plus qu'à tout ce qui peut se faire en dehors en s'y rattachant. Que la critique ou la louange ne rentre jamais dans votre maison. Autant que possible, ne lui donne aucune place dans ton intérieur, que Jean soit ton seul public avec toi. Fais tes affaires, expose, profite de la vente autant que tu pourras : tout cela est légitime. Jouis dans la mesure du succès que tu mérites et que tu auras, mais ne donne à tout cela qu'une importance relative et toute secondaire ; ne te laisse pas prendre à ce miroir aux alouettes. Regarde ta vraie vie, ton vrai repos et ta vraie joie de travail, et n'accepte le reste simplement que comme un résultat naturel etsecondaire. Tu éviteras ainsi tout énervement, toute désillusion, découragement, etc. ; faisant ton bonheur par ton mari et ton travail, tu regarderas le reste de loin et tu n'en seras pas atteinte. Je te dis cela parce qu'il faut l'attendre à la jalousie, à l'attaque, — tout ce qui

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arrive à quelqu'un qui se met «n vue : tout de suite il faut parer ce piège par l'indifférence, c'est-à-dire en se concentrant plus fortement sur l'amour du foyer et la joie de son travail. J'espère que ta santé est bonne, ma chérie, comme la nôtre. Embrasse Jean pour nous et tous les nôtres.

Je voudrais déjà être de retour. Encore deux mois et nous vous embrasserons tous les deux à toi ma chérie, à Jean aussi de tout cœur. Je t'embrasse du fond du cœur.

Ton père.

Pau, 19 janvier 1902.

A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

Voici bien longtemps que je ne vous ai écrit et aussi que je n'ai eu de vos nouvelles

...Nous avons vu Jammes^.. C'est un délicieux esprit, simple, affectueux; nous avons n<*1 né ensemble, je le reverrai, je crois, assez souvent: il me montre de lamitié et j'en suis ravi, car il m'est tout à fait sympathique. Je cause avec lui de Magny et de tout ce que nous aimons...

J'ai musardé par les coteaux, humant l'atmosphère des Pyrénées. J'aime les harmonies terrestres

OÙ tout csl si d'accord. Je tâche de mettre cette imité dans mon esprit, et sans hâte faire ce que je crois devoir. J'ai beaucoup réfléchi à toutes sortes de choses, surtout à mon travail. Je crois que j'y ai trouvé des affirmations nouvelles à un développement complet. Je travaille en ce moment à ma Fanline pour le centenaire de Victor Hugo. J'espère en retirer un résultat favorable. Je l'ai conçue en fillemère, son enfant tout petit dans les bras, l'instant où elle fait réellement partie des misérables pourchassés. J'ai pensé que son rôle commençait avec sa maternité: son existence antérieure était neutre et passive. La maternité est pour elle l'avènement à la vie de souffrance. J'espère ne pas m'être trompé au point de vue de Meurice et d'Arsène Alexandre. 11 me suffit ■de ne pas me tromper au mien, c'est l'essentiel. Nous avons eu de belles journées, mais la neige nous menace et nous ne l'éviterons pas, le ciel est bien gris et le froid morne. Je vais continuer à travailler, je voudrais faire une série de têtes pour le Salon ; j'ai beaucoup à faire, à quoi aboutirai je ? Le temps passe S! vite, les jours filent ; je ferai ce que je pourrai. Nos distractions sont rares. Nous hivernons à la manière polaire, repliés sur nous.

... A bientôt, cher ami, de tout cœur à vous. Ma femme et les enfants vous envoient à tous leurs ii.mitiés. Dites à votre bonne mère et à vos gentilles sœurs mon fidèle souvenir.

A vous, cher ami, bien affectueusement votre fidèle.

Pau, H février 1902.

A M. Max Choublier

Mon cher ami,

J'ai lu votre lettre avec l'attention que rafTectioii ([ue j'ai pour vous demandait. Croyez que vous êtes loin d(Hre oublié chez nous; vous le savez par Nelly (jui est notre interprète à tous. Par elle nous causons avec vous et nous avons de vos nouvelles. Vous êtes comme nous certainement et beaucoup plus, en pleine neige. Malgré le soleil promis à Pau, il nous fait défaut et la neige le remplace. Je travaille assidûment et cherche à me rendre de plus en plus conscient de ce qui se passe autour de moi. Je sens aussi plus fortement, que nos œuvres n'ont d'intérêt que par le témoignage direct de notre sensibilité. Cette conquête de soi-même n'est pas sans douleur, comme vous le savez. C'est un effort incessant où se mêle la fatigue et aussi le désespoir ; il faut toujours recommencer et sans cesse renouveler son espoir et fortifier son désir. Je comprends que seul et loin de tout ce qui a formé votre vie, vous ayez des lassitudes. Il est dur de tout prendre en soi et d'être privé de la collaboration qu'on avait choisie. Et cependant, cher ami, vous vous trouvez à un âge où vous êtes plein de forces et avec la conscience de votre être, en

pleine vie naturelle au milieu dhommes qui sont plus simples que nous, plus près de la nature primitive, qui ne vous cachent rien de leurs instincts. Le torrent de vie qui passe près de vous, puisez-y ; cette humanité fruste vous toa mieux comprendre celle qui se cache chez les civilisés. Vous ne resterez pas toujours dans cet exil, et vous savez que nos efïorts ne sont jamais perdus. Vous rapporterez en vous des éléments d'énergie, et une connaissance plus complète de la bête humaine. Que nous ayons n'importe q.iiielle idée sur les religions, nous sentons que la vie continuera, que nous en sommes des précurseurs pour ceux qui viendront après nous, que ce seul fait de continuité est captivant en soi, qu'il nous impose l'effort de vivre, de regarder et de sentir. Vous n'êtes pas seul en vous : vous portez la pensée de ceux qui souffrirent avant nous, et ceux à venir ont le droit de nous en demander compte, si déjà nous n'avions en nous le paiement de notre attention à la nature. Vous n'agirez pas en vain, cher ami, et sans nous donner tant de raisons, prenons intérêt à être l'être que nous sommes et à son développement. Je voudrais, pour moi, pouvoir me dire que je ne me suis fermé à aucune communion avec la vie, que partout où je passe rien ne me fut indifférent. Je souhaite, cher<amj,que cette sensibihté si consolante que vous avez, qui est la cause de votre souffrance, soit aussi celle de votre joie, puisque rien- ne peut se séparer, et que la souffrance sera toujours plus longue que la joie. Donnez de vos nouvelles, cher ami, et parlez-

moi de vous. C'est mon grand désir de vous savoir bien portant de corps et d'esprit.

Je vous serre les deux mains en vous envoyant les amitiés de tous les miens.

Votre ami fidèle.

Pau, 26 février 1902.

A Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière

Ma chère Élise,

Merci de ta bonne lettre, tu me fais plaisir chaque fois que tu m'écris. Je suis content que mon tableau t'ait plu; tu m'écriras l'effet qu'il a produit sur ceux qui l'ont vu. Je te remercie du soin que tu as pris à ce sujet et aussi pour la conférence de Jean qui est tout à fait belle. Je vous enverrai la mienne bientôt.

Mais voici une autre affaire : le jardinier Bouvet m'écrit qu'on nous a à nouveau dévalisés au Parc Saint-Maur. Il me demande de donner la liste des objets volés. Naturellement cela m'est difficile. Veuxtu aller au Parc Saint-Maur et inspecter la maison? Tu iras prendre la clef chez Bouvet. D'après sa lettre, cela paraît sérieux, et je crois cju'on s'est livré à un véritable pillage. C'est dégoûtant de payer ses contributions à une municipalité qui finira par rendre le pays inhabitable par le manque de surveillance

absolu. Tu vois, ma chère Élise, qu'il faul mettre son bonheur autre part que dans ses meubles et son argent. Quand je pense à tous les tapages, à toutes les exploitations dont j'ai été la victime, il m'est difficile de ne pas être convaincu que la grande majorité humaine ne vaut pas cher. Il faut élever sa pensée au-dessus d'elle, et se faire un bonheur inaccessible aux autres, à l'abri de toute profanation. Je suis heureux, ma chère Élise, de vous avoir élevés dans l'idéeque rien ne peut contribuer au bonheur que l'on se fait à soi-même, et qu'il vaut [mieux] meubler son cœur que sa maison. L'idée de Dieu me paraît toujours belle, et je regrette de moins en moins de vous l'avoir donnée. Je serais désolé si je vous avais donné comme seul refuge l'amour des hommes; tous les êtres sensibles seront toujours leurs victimes, et en admettant le développement le plus favorable de l'humanité, elle sera toujours une espèce limitée par la souffrance et la mort. Puisque rien n'est démontré •dans l'absolu, donnons-nous l'espoir le plus grand au-dessus de tout ce qui passe etest destiné à passer. Tu sais que j'ai toujours pensé ainsi, et le spectacle de la vie n'a fait qu'affermir mes idées. Je n'ai vu que ruines et désastres chez les hommes que j'ai connus et qui mettaient leur vie dans les choses immédiates : il ne faut pas être misérable le jour où l'on vous vole votre malle.

Je suis tout à fait de l'idée de Tolstoï : la foi en Dieu nous enrichit seule, parce qu'elle augmente nos forces de vie; la possession des choses inutiles les

amoindrit et nous devenons les gardiens de choses que nous ne sommes pas sûrs d'avoir encore le lendemain.

Je t'embrasse bien, ma chérie, de tout mon cœur, ta mère t'embrasse et tous les enfants. Fais nos amitiés à Jean que je remercie de sa belle conférence et du soin qu'il prend à la qualité de sa belle nature.

A toi, ma chère Élise, ton père qui t'aime bien.

Pau, 15 mars 1902.

A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

Merci de votre lettre qui m'a fait du bien. J'ai besoin de sentir une affection comme la vôtre, si pleinement généreuse. Éloigné de tous, il faut avoir en soi des souvenirs bien purs pour se retremper. Je passe des heures lourdes et tristes bien souvent. Combien peu d'êtres, cher ami, m'ont donné l'idée de la vie naturelle ! Tous sont la proie de la complication, dispersés par mille préoccupations d'apparence sérieuse, futiles en réalité; la vie véritable est sacrifiée à toutes les poussières. Que je vous félicite d'avoir les pieds solides sur le sol de votre jardin, d'aimer les arbres, le ciel et les bêtes et d'excuser les hommes; ainsi cerl(^sil fautle*^ plaindre.

Comme un chasseur à la poursuite du g-ibier, qui ne sait ce qu'il foule à ses pieds, ainsi ils trépignent sur la vraie vie. Le besoin les y avait entraînés, l'habitude les y maintient; c'est en pensant à des hommes comme vous que je prends de la sérénité: vous ressemblez à la simplicité que j'aime, à l'homme qui a la conscience de la proportion des choses dans la nature. J'ai vu Jammes souvent. Quelle nature aimable, aimante, avec un fond triste... Il me parle de vous avec la tendresse qu'il a pour ce qu'il aime, et ainsi me fait plaisir ; je puis lui répondre avec un ton pareil.

Je suis content que ma Fantine vous ait plu, cela m'encourage. J'ai beaucoup travaillé ici. J'espère avoir retrouvé des forces dans la nature, et m'etre enrichi de vie. Je pense m'etre mieux rendu compte des choses. Je suis à un tournant de la vie où il faut que la sève se renouvelle, éprouver la persistance de la sensibilité et ne se refuser à aucune rencontre. J'espère être encore dans cet état de grâce où la nature nous pénètre sans trouver d'obstacles, que mon esprit a gardé sa bonne volonté et son enthousiasme pour les choses à venir. J'espère vous revoir bientôt, cher ami, les enfants vous désirent aussi. , Maintenant que le départ est proche, les désirs s'aigui- ' sent et déjà on tourne la tête vers le retour. Les derniers ^ jours paraissent longs, l'intérêt se déplace. A bientôt, ' cher ami, je ne sais au juste quand je rentrerai. Je discute cela avec moi et je n'ai pas encore pris de parti, cela ne tardera pas. Faites nos bonnes amitiés

à tous les vôtres, cher ami, à votre bonne mère, à Mlles Juliette, Hélèneet àla familleLaunay. A bientôt, mon cher ami; de tout cœur je vous donne la fraternelle étreinte.

23 mars 1902.

A Mlle Raymonde Cabrol

Chère Mademoiselle,

Il me faut me faire pardonner par vous le temps que j'ai mis à vous remercier de votre charmante lettre et du plaisir que je vous dois.

Les jeunes mains prolongent l'étreinte des parents et nous rassurent sur l'avenir. Il m'est bien agréable, chère Mademoiselle, de recevoir par vous la confirmation de la sympathie de votre cher père; vous êtes pour les miens des parents lointains, comme les familles qui ont aux Iles des membres qu'ils ont entrevus dans leur enfance, et qui leur paraissaient bons, et qu'on désire revoir.

Merci, chère Mademoiselle, de vos bons souhaits, du joli souvenir (jue vous apportez à ma maison.

Pour vous aussi je fais des vœux qui me paraissent déjà réalisés en partie. Que votre père revive en vous son rêve de poète et qu'il jouisse de son désir d'harmonie de la vie réelle d'accord avec la pensée !

Recevez mes meilleurs vœux pour vous et vos chers parents, avec mon affectueux souvenir et les respectueux hommages que doit à une jeune demoiselle votre dévoué.

Pau, 23 mars 1902.

Cher Monsieur H...,

Que de fois j'ai pensé à vous pendant ce long séjour à Pau, cette ville comme terrée sous le résidu de toutes les superstitions religieuses et sociales. Il faut vivre en province pour se rendre compte de l'inertie entêtée qui se refuse à toute communion avec la vie. A Paris, l'activité nous masque ce fond de dureté humaine, comme Teau des torrents rebondit sur les pierres immobiles; mais ici c'est le dur refus, et rien ne peut nous illusionner.

Comme il est précieux pour nous de nous rappeler les beaux exemples d'enthousiaste foi en l'avenir de ceux que leur amour de la vérité entraîne à agir pour leurs semblables I C'est une dette que nous avons à votre égard, cher Monsieur H. J'espère que vous n'en êtes pas la victime complète et que je vous retrouverai un peu réconforté. Nous allons bientôt rentrer à Paris; d'ici quelques jours nous serons installés chez nous, il me tarde de reprendre posses-

sion de mon atelier. J'ai passé ici mes journées au travail ou à courir la campagne, cela fut pour moi comme une retraite, un examen de conscience sous toutes les formes. J'espère que cela n'aura pas été en vain et que j'en aurai un profit moral pour moi et les miens.

Les journées dernières furent lourdes et j'ai hâte de quitter cette bourgeoisie qui se hérisse pour défendre son sépulcre. J'ai besoin de sentir à nouveau le souffle de la vie et me rapprocher des âmes ardentes. Je me fais une joie de vous revoir; vous m'avez écrit et les enfants m'ont égaré beaucoup de lettres, cela a troublé toute ma correspondance et aussi m'a mis en défaut près de beaucoup de personnes. Excusez-moi, je vous prie, et recevez de la part des miens leurs respectueux souvenirs et croyez-moi de tout cœur dévoué en fraternité d'esprit et de cœur.

Paris. 7 avril 1902.

A Mme Louis Havet

Chère Madame,

Laissez-moi vous dire toute ma gratitude pour une sympathie si précieuse.

Il m'est bien sensible de pouvoir me rapprocher d'un foyer où habite une foi aussi inébranlable dans

les destinées humaines. Le nom de M. Havet a souligné les plus fermes déclarations dans le triomphe de l'intelligence et le mépris des obstacles réels, mais éphémères, de l'ignorance et de la fourberie.

Il nous a plus complètement démontré par son action que là seul était le combat de tous les temps, malgré la différence des apparences pour les mots et les choses. J'ai eu le plaisir de voir notre ami commun M. Picquart, il m'a prévenu de votre bonne intention. Je lui en exprime tout mon plaisir, et je vous prie, chère Madame, d'en recevoir l'expression de ma reconnaissance avec les remerciements de ma femme unie dans les mêmes sentiments.

Veuillez agréer, je vous prie, pour vous et M. Havet le témoignage de mes sincères sentiments avec mes respectueux hommages et profonde sympathie.

8 mai 1902.

A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

Comme vous le pensiez j'allais tomber chez vous demain jeudi et ramener mon petit René. Je remets cela à votre arrivée de samedi et nous nous arrangerons pour cela. J'aurais aimé vous voir et passer quelques heures de sérénité près de vous ; j'en ai

besoin vraiment. Je vous remercie, cher ami si fraternel, pour votre tendresse pour mon cher enfant ; je sais que près de vous il bénéficie de belles heures fécondes pour lui. Entouré de simples choses et d'une nature éloquente, vous lui créez un élat d'âme précieux, et, selon voire idée si juste qui m'est restée, vous lui donnerez des images naturelles qui lui seront de belles évocations productives dans sa vie d'artisle. Je prends ainsi le courage de me priver de sa présence ; il vous aime profondément et vous l'aimez bien aussi ; cela est selon mon cœur. Je remets sans impatience le bonheur de l'embrasser et de vous serrer la main, quoiqu'il m'en coûte.

Merci, cher ami, pour ce que vous me dites du succès pour la vente Strauss. C'est important et inespéré ; j'en comprends toute la signification dans sa réelle proportion, elle soutiendra ma production libre el mon évolution vers plus de compréhension. Je travaille aussi bien que je peux, pas aussi bien que je voudrais. Dites à Mme votre mère et à vos chères sœurs notre affection pleine de profonde gratitude, embrassez René pour nous tous, je lui écrirai demain et répondrai à ses deux lettres. Je vous embrasse, cher ami, de tout cœur en bonne fraternité bien sincère.

24 juin 1902.

A M. Henri Degron

Merci, mon cher ami Degron, de votre livre. Vous vous servez aussi de la fleur et de l'oiseau ; la simple nature suffit à votre émotion. Ce sont de vieux sujets, et l'humanité n'en saurait trouver d'autres. Les vrais poètes les trouvent vastes et riches, leur existence trop courte pour les connaître, et ainsi nous donnent avec leurs joies des découvertes la tristesse de ce qui se dérobe. Les beaux poètes nous font leurs confidences, nous rendent heureux du partage et excitent en nous cette reconnaissance heureuse que je vous exprime de tout cœur bien sincèrement, cher ami et Poète.

Votre bien dévoué.

24 juin 1902.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

J'ai appris bien tardivement que vous aviez passé par des heures douloureuses. La vie écarte le sommet

des branches, mais les garde proches à la racine, et là tout nous est sensible : c'est dans cette pensée que je me suis joint ù vous. Que j'aurais aimé vous dire mon fidèle attachement ! Tous les miens vous expriment leur affection. Je crains qu'il ne soit maintenant difficile de vous rencontrer. J'attendrai que vous ayez choisi le moment. René me charge de vous faire remettre son vase aux éléphants, il est heureux de vous offrir sa première œuvre. Je vous l'envoie donc, accompagnée de son souvenir d'enfant qui se rappelle les joies qu'il vous doit.

A bientôt, chère Madame et amie, croyez-moi bien sincèrement votre respectueux et fidèle.

A M. Ménard-Dorian et à tous vos enfants, nos affectueux souvenirs.

30 juin 1902.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Je remets à votre concierge le vase aux éléphants de René.

Nous avons bien regretté de ne pas vous voir, et la raison de votre santé en a augmenté l'ennui. Je vous sens bien triste, et je sais que rien ne peut agir contre le chagrin qui s'empare de nous pour des rai-

sons que nous sommes jaloux de garder. Vous avez un si grand sens d'humanité générale que seule la certitude d'avoir été bienfaisante, c'est-à-dire rayonnante par l'expansion d'une nature haute et riche, avoir donné du bonheur à celui qui passe près de nous, soit une justification de notre existence. C'est en sortant de nous-mêmes que nous retrouvons des forces. On ne sent la vie en soi qu'en y ajoutant la vie qui s'affirme autour de nous. Vous savez que l'on ne sème pas à ses pieds, c'est pourquoi souvent près de nous tant de mécomptes. Les flèches qui nous atteignent ne viennent pas de très loin, mais aussi notre action est plus étendue, et de loin nous en vient la certitude. Bien des sourires vous sont dus, bien des réconforts sont votre œuvre, je puis vous en apporter le témoignage.

C'est là, chère Madame, que votre confiance doit renaître. Semblables à tous par nos incertitudes, donnant la même prise à toutes les douleurs, notre seule possibilité d'avoir une part heureuse dans la vie des autres nous donne la résignation à ce qu'il faut subir. Vous pouvez, chère Madame et si bonne amie, avoir cette certitude, et ayant fait le bien autour de vous, être généreuse vis-à-vis de vous-même.

Bien respectueusement, chère Madame, je me dis à vous de cœur tout dévoué, bien affectueusement.

(Les bœufs sont à la fonte.)

15 juillet 1902.

A M. Léon Grunbaum

Cher Ami,

Marguerite va beaucoup mieux : notre Providence Metchnikoir nous a encore tirés d'affaire.

J'espère que bientôt nous serons tout à fait tranquilles et que nous pourrons prendre quelque repos.

J'espère que la Suisse vous fait plaisir, ainsi qu'à Madame.

La Nature vous dit toujours de jolies choses, et vous êtes préparée les entendre ; elle nous donne le sens de notre proportion avec elle, et avec plus de sérénité nous consentons à notre taille et à la mesure de Tulilité de notre agitation.

Je pense souvent à vous, cher ami, qui êtes si clairvoyant, et qui savez mettre au point ce qui se passe en vous et autour de vous. Nous sommes tous un monde résumé, avec toutes les saisons et toutes les intempéries ; en acceptant tout comme des éléments et soi-même, on oublie ce que l'amour-propre a pu nous rendre sensible, et il ne reste plus que des êtres agissant dans le giron de la nature pendant le temps qui nous est attribué.

Agissons avec la douceur pour nous-mêmes, nous serons très bons pour les autres. Dites à Madame nos

2o0 ÉCRITS ET LEITRES CHOISIES

bonnes aiTeclions et la tendresse des enfants. Toute la maisonnée s'unit en votre souvenir.

De cœur h vous, cher ami, en toute affection compréhensive de votre belle nature.

Mes respectueux hommages à. votre chère dame.

18 juillet 1902.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame.

Marguerite va mieux et j'espère que la convalescence est proche, elle se lève un peu aujourd'hui et s'étend sur la chaise longue. Vous pensez si nous sommes heureux de la voir revivre. Notre ami Metchnikoff nous a tirés d'une bien mauvaise situation. Cet homme nous donne un spectacle de l'intelligence vraiment inoubliable. Ce que la sensibilité d'accord avec la clairvoyance donne de sérénité et de pureté d'esprit, est visible et encourageant dans cet être si particulièrement humain.

Les chaleurs se sont un peu apaisées.

Je vous remercie de votre bonne sollicitude et de penser si affectueusement à nous. Cela m'est particulièrement sensible et réconfortant II y a des moments où il semble qu'on s'enlize dans une vase épaisse» où la méconnaissance devient si agressive, qu'il est bon qu'une main douce intervienne.

Tout s'explique et s'accepte lorsqu'on monte sur les sommets et que Ton juge d'ensemble, toutse classe et tout se justifie ; mais Ion n'est pas toujours disposé à l'ascension; l'on voudrait avoir un peu de joie dans les vallées, se sentir au moins d'accord sur des choses moyennes, — si simples, croyons-nous : mais cette simplicité même n'est pas acceptée et tout nous rejette dans la solitude des isolés. De temps en temps une voix s'élève que nous reconnaissons pour fraternelle,, qui nous donne à nouveau l'émotion de la vie en éveil. Vous vous rappelez le cri pendant la guerre : sentinelles, prenez garde à vous ! C'est symbolique : tout ce qui s'avance pour garder les autres est menacé. Gardons-nous les uns les autres, chère Madame et si excellente amie. Serrons nous en défense les uns près des autres, et que rien ne nous éloigne devant la menace constante.

Votre lettre m'a été douce et vivitiante, je vous suis reconnaissant de la part que vous nous donnez dans votre vie, vous en avez une grande dans la nôtre. Mes enfants vous doivent de beaux exemples. René travaille à Magny et fait des progrès surprenants ; comme père je n'ose en dire le bien que j'en pense. On m'apporte un groupe des bœufs en bronze, vous les verrez à votre retour ; je pense que vous serez contente.

Je vous souhaite bonne santé pour vous et vos enfants. Je pense avec ennui à vos yeux, si afl'cctés; votre cœur en est la cause. II faut le ratîermir, soyez égoïste humainement. Gardez-vous pour ces-

petits qui ont tant besoin de vous, et, par surcroît, pour tous ceux qui vous aiment, nous parmi, puisque vous nous acceptez. Laissez-moi vous dire ma reconnaissance et mon affection respectueuse.

Ma femme et mes enfants vous font amitiés et tendresses.

Votre fidèle ami.

26 juillet 1902.

AU D*^ Elie Faure

Mon cher ami.

Ce que vous me dites de vos correspondances ne m'étonne pas. Si vous ne mettiez aucun sens dans vos écrits, vous n'exciteriez aucune contradiction. L'homme aime par habitude à vivre dans la confusion et passe sa vie à ruser avec la réalité. Dès qu'on lui parle d'une chose essentielle, il prend peur et s'effarouche. 11 se sent menacé dans son erreur, qui est devenue sa seconde vie. Il lui faudrait tout recommencer, la force lui fait défaut, il ne peut secouer sa torpeur.

Il me paraît indispensable que vous gardiez votre tribune à l Aurore, que librement vous affirmiez votre forme de pensée. Vous parlez à un milieu composé; des gens simples s'y trouvent que vous ne retrouveriez pas ailleurs. Quoi que fasse VAurore

en politique, elle obéira à des exigences; seule une tribune intellectuelle libre lui donnera Tapparence d'une complète indépendance. N'est-ce pas d'ailleurs conforme à la vie, où matériellement nous sommes soumis aux exigences que nous acceptons pour nous réfugier plus librement dans notre pensée ?

Les revues sont des chapelles; on y moisit. La foule est le véritable élément où les différences s'affirment. C'est là qu'il faut vivre et agir. Il me semble qu'il faut s'attendre à la contradiction; elle est naturelle dès que l'affirmation apparaît; ne vous y montrez sensible que dans la mesure d'une indication d'action. Ceux qui ne disent rien, on les laisse tranquilles; félicitez-vous donc d'agiter les esprits et continuez en face de vous-même comme si vous étiez votre seul lecteur.

A bientôt, cher ami. Bonnes amitiés de ma femme pour Mme Faure, avec mes respectueux hommages, et de tout cœur à vous bien affectueusement. Votre bien dévoué.

19 septembre 1902.

A M. Maurice Hamel

Mon cher Maurice,

Je te remercie, ainsi que ta chère femme, du copieux envoi de lard et de saucisses. La gentille

amitié qui accompagne ce paque! , lui donne la poésie désirée. Merci donc, cher ami, j'espère vous revoir bientôt tous en bonne santé, et le petit rejeton Claude partir fièrement pour affronter les frimas. 11 faut aussi, cher ami, que je te mette au courant d'un passage ennuyeux qui m'est réservé pour la semaine prochaine. Maintenant que les opérations sont conjurées parmi les enfants, il faut que la chirurgie ait sa victime, et c'est moi heureusement qui suis désigné à cet effet. Nous nous connaissons bien, mon cher Maurice; avec calme je puis te dire la vérilé, et tu la recevras en ami et en homme. J'ai un commencement d'ulcère à la gorge. Si l'opération n'est pas faite, ma vie se terminera dans deux ans dans des souffrances horribles. L'opération est dure et importante, mais il faut s y résigner. Malgré toutes les certitudes chirurgicales, il y a toujours un risque dans ces opérations. Je l'admets et tu l'admets avec moi. Je ne te fais aucune recommandation, s'il y a naufrage : je te connais, c'est donc inutile. Je te préviens simplement. Je pense que ce sera pour jeudi ou vendredi prochain à Saint- Jean-de-Dieu ; cela m'immobilisera un mois peut-être. C'est ennuyeux, et c'était inutile (peut-être). Marguerite va bien. Toutiti est délicieuse, la maison est en bon état ; sans cet accroc tout serait pour le mieux. Tu seras bientôt à Paris. Je te verrai probablement ; je l'espère. J'ai toutes les chances visibles pour moi; mais il y a des menaces obscures. Fais nos amitiés à tes beaux-parents, à ta chère femme et embrasse

ton petit Claude chéri pour moi, et de tous les miens bonnes amitiés. A bientôt, cher ami, ne m'en veux pas si je t'attriste, mais il ne m'est pas permis de me taire avec toi.

Je t'embrasse, bon et cher ami, fidèle dans la joie et dans la peine, de tout mon cœur, tendrement.

26 septembre 1902 (1).

A Mme MÉNARD-DomAN

Chère Madame et amie,

Ma fille Marguerite va bien et tous les enfants vont aussi excellemment. Je pense que vous les verrez tous en bonne santé. Je vous remercie, chère Madame, pour votre bonne amitié, et je vous demande pardon de vous attrister en vous apprenant que les menaces d'opération, qui ont flotté sur la maison, se sont enfin fixées sur moi. 11 me faut subir une opération dans la gorge pour me sauver d'un mal pire. L'opération est délicate et profonde, mais sans dan-

(1) A cette riiôinc date du 2G septembre 1902, Eugène Carrière, à la veille de subir une opération grave, écrivit à ses amis les plus proches des paroles d affection qui pouvaient être des adieux. Pour choisir parmi ces lettres, toutes significatives et émouvantes, on s'est laissé guider uniquement par l'intérêt de la plus grande variété.

ger. Tout de même il faut prévoir la inauvaise veine, dans toute opération il faut compter avec elle. Je ne voudrais pas être sa victime sans avoir dit ma gratitude aux cœurs généreux que j'ai trouvés sur mon chemin, et le vôtre, chère Madame, de bonté si rare m est doublement précieux. Vous m'avez si souvent réconforté, vous nous êtes si souvent apparue sous la figure de l'amitié elle-même, que je veux vous en dire encore tout le bien que j'en ai reçu.

Je ne veux pas, chère Madame et si précieuse amie, vous affliger, et ce n'est que par une malechance presque impossible que le malheur pourra frapper les miens Mais vous savez, chère Madame, voir avec calme les choses inévitables, vous avez trop souffert pour ne pas comprendre que tout ce qui fait partie de la vie, son commencement et sa fin doivent ne faire qu'une seule et même chose dans notre esprit. . Je vais entrer demain à Saint-Jean de-Dieu, et je pense que tout sera fini pour samedi. Ma femme vous tiendra au courant des événements.

Recevez, chère Madame, de votre fidèle et reconnaissant ami, l'affectueux souvenir avec tous les souhaits pour vous et ceux que vous aimez.

26 septembre 1902.

A M. Francis Jammes

Bien cher ami Jammes,

Ma fille Marguerite a été fort malade et va bien maintenant et toute la maisonnée est en bon état. Ma femme aussi se porte assez bien. Mais dans les grandes familles, il faut toujours un malade et c'est moi qui prends ce rôle.

Il me faut subir une opération grave dans la gorge, demain ou après-demain. Il n'y a pas de danger sauf celui qui accompagne tous ces exercices. Aussi, cher ami, je vous parle comme si, prenant le bateau pour Now-York, je prévoyais les possibilités de naufrage ; cela n'engage pas au désastre. Vous m'avez été, cher ami, de douce et bonne rencontre, et votre âme si exquise de tendresse, dont la pudeur est la sauvegarde, m'a été pleinement révélée. Je veux, cher ami, vous en dire ma gratitude et aussi à votre bonne mère, qui fut si excellente pour moi et tous les miens.

Ne vous attristez pas, cher ami, à mon sujet, et rien ne doit vous alarmer, car les chances sont toutes en ma faveur. J'ai le meilleur chirurgien et les médecins les plus affectueux. J'obéis avec vous au besoin de silence en soi à Tinstanl d'un passage grave, et les cœurs qui me furent bienfaisants m'apparaissent, et je reconnais le vôtre.

A bientôt, cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur en toute affection. A madame votre mère nos meilleurs souvenirs.

Votre ami.

20 octobre 1902 (1).

AU D'^ Jean-Louis Faure

Cher Monsieur,

Que je vous remercie ! Que d'êtres autour de moi, femme et enfants, vous ont de gratitude de leur avoir épargné la suprême angoisse !

Vous m'avez épargné la souffrance d'une vie misérable, et transformé une épreuve pénible en admirable communion de fraternité humaine. Votre si belle lettre ne peut augmenter ma reconnaissance : j'y retrouve l'âme haute et d'intelligente énergie que j'avais pressentie. J'aime mieux me dire heureux de votre estime que d'en paraître confus.

Je vous dois, à vous et à votre cher frère, des soins qui auraient suffi à la récompense des meilleurs. J'accepte, sans me demander si je le méritais. Je veux en jouir simplement comme d'une belle leçon qui m'était imposée et dont j'avais certainement besoin.

(1) C'est au, docteur Jean-Louis Faure qu'avait été confiée ropération subie par Carrière le 28 septembre 1902.

J'aime vous la devoir, à votre cher frère, qui vous aime et vous comprend si bien, et qui me traita comme un fils, et à tous ceux qui, dans un généreux élan, sont venus témoigner en faveur de la force impérieuse qui réunit les êtres de désir pareil. C'est sur ce beau souvenir que je veux baser ma vie nouvelle, votre ouvrage.

Je vous demande, cher Monsieur, d'accepter un souvenir que je me permettrai de vous offrir. Ce sera l'ex-voto du naufragé. Il vousdira quedesenfants qui avaient grand besoin de leur père, une pauvre femme de son mari, sont par vous rassurés et vous en gardent une pieuse gratitude.

Je me dis avec bonheur votre reconnaissant ami dans une fraternelle émotion.

21 octobre 1902.

A M. Louis Devillkz

Bien cher Louis,

Me voilà rentré au Parc Saint-Maur dans un étal bien faible, la figure tailladée comme un étudiant allemand ; avec cela forcé à une surveillance continue du médecin : brûlures, piqûres, etc. J'ai une gentille vie en perspective 1 L'habitude étant une seconde nature, j'entrerai dans cette voie et m'y ferai comme tout le monde.

2i0 ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

Que je le remercie, mon cher Louis, de la tendresse, el combien elle m'est chère ! Cert linement, près de qui aurais-je pu trouver l'oubli et la défense, si ce n'est près de toi, ami si vigilant ? Quel autre aurais-je pu choisir I Mon état ne me permet guère de voyager; je suis si faible. Je n'ai presque pris aucune nourriture ; me voilà tout anémié et me forçant à un appétit que je n'ai pas. Tu connais par expérience tout cela, pauvre ami, la maladie t'est familière; pour moi, c'est la surprise: elle me paraît d'autant plus dure qu'elle fut foudroyante. Je n'éprouvais aucune douleur avant l'opération. Je me portais comme d'habitude. Je me suis rendu à mes médecins sur la nature d'un mal mystérieux qui commençait; si j'avais attendu la souffrance, il aurait été trop tard. Mais dans l'apparence, j'ai été fauché d'une minute à l'autre, et me voilà tout meurtri et tristard éclopé.

Enfin ! revenons à toi, cher Louis; que fais-tu? Astu des idées de travail ? Tu me diras cela. Je serai si heureux de te voir employer tes belles facultés. Tu as la chance de pouvoir travailler en attendant l'incitation directe, ce qui me paraît normal. Je suis de plus en plus contraire au travail quand même, cela remplit le monde d'objets inutiles et, sous prétexte de courage, fait marcher les mains sans que la pensée s'en doute. La culture de l'idée laborieuse extérieure est une stupide mystification. Comme les plantes, rhomme devrait d'abord soigner sa sève; les fleurs viendront toutes seules. Cet artiste en sueur qui essuie d une main fatiguée une tête vide ne m'inté

ressc en aucune façon, et je prélérerais le voir pro mener et tâchant d'abord de comprendre ce qu'il veut faire. Les rues de Paris sont l'exemple le plus fâcheux de ces travailleurs de jour et de nuit. Les statues se multiplient comme des verrues sur une peau. On ne voit que bronze et marbre; — tout cela livré sur l'heure : la date de l'inauguration est fixée avec la commande. L'inaugurateur travaille son discours pendant que le sculpteur fait son bonhomme.

Revenons à la nature, cher ami. Que je t'embrasse bien de tout mon cœur ! Je suis heureux de le revoir, dis à tes cousins et cousines mon bon souvenir, à la gentille Marguerite aussi mes bonnes amitiés, et chez toi, à Mons, tu me rappelleras près de la chère maman, des Montagne, du gentil Frasneau et de tous ceuxquenous aimons ensemble. Je t'embrasse, Louis, bien fort.

Octobre 1902.

A M. Roger Marx

Cher ami Roger,

'Votre pensée fraternelle et vos belles fleurs me sont parvenues, cher ami, comme vous le désiriez, comme les couleurs d'un arc-en-ciel prometteur de fin d'orage.

J'avais passé la semaine dernière d'une façon lamentable. Je m'étais cru trop vaillant, et dans une visite médicale que j'ai dû faire à Paris, je me suis exténué et resté par suite inerte plusieurs jours sans force et sans pensée, triste loque humaine.

Vos fleurs sont venues juste vers la fin de cette prostration, et mon cœur s'est ému à votre pensée, cher et bon ami. Vous avez le sens du geste qui se prolonge, l'instinct qui sait se servir de la nature.

Je vous remercie de votre douceur de cœur à mon égard, le mien s'en trouve enrichi.

11 me semble que j'ai passé dans un tourbillon de générosité humaine, comme dans un mouvement de forces naturelles où tout ce qui s'affirme vivant se rejoint dans un élan d'harmonie. J'ai passé par de vilaines heures desquelles, grâce à vous et à tous ceux qui m'entouraient, je garde le plus beau souvenir de ma vie. Je vous embrasse, cher ami, bien fraternellement.

26 octobre 1902.

A M. Louis Devillez

Mon cher Louis,

Que tu es bon pour moi et que tout doit me paraître bienfaisant! Tu veux généreusement renverser les rôles et me refuser le droit de garder ma

gratitude. Tu sais pourtant que c'est une grande part de notre force, que de sentir ce que Ton doit à la collaboration humaine. Je cherchais à me développer avec un vague pressentiment des choses qui m'apparaissaient mystérieuses et belles dans l'unité générale de la nature : n'était-il pas indispensable que la prouve do moi-même me fût faite par ceux que je cherchais à intéresser? et ton intérêt qui no s'est jamais lassé n'a-t-il pas été pour moi un bienfait do chaque instant? A chaque toile que tu vois chez toi, tu peux dire que c'est un pavé que tu as enlevé de dessus moi. Laisso-moi, cher ami, ce beau souvenir d'un intérêt si beau pour nous deux.

Dans ces jours qui auraient dû être si pénibles pour moi, j'ai senti une telle chaleur de cœur chez tous nos amis, que j'ai trouvé là ma récompense complète (si j'en méritais une). Que tout ce qui est d'accord avec la loi naturelle est admirable ! Notre bonheur est dans quelques sentiments naturels, le reste n'est que misère et duperie.

Je vais me mettre à travailler ; il me semble que je ressuscite d'entre les morts; j'avais si bien arrangé ma disparition et je l'avais réussie tout à fait à l'antique I Je crains d'avoir raté par ma rentrée ma sortie ; je ne pourrai plus me mottn; dans un si bel état d'esprit. Je me résigne facilement. Je ne veux plus avoir de haine que pour les idées. Il y a trop de gens admirables sur terre, j'en connais au moins dix, cinq do plus qu'on n'en réclamait à Sodome.

Je ne sais comment sont mes finances, mais je vais

à ma rentrée voir mon atelier, et aussi tâcher de produire. Je ne sais comment, mais je veux ôtre libre d'esprit ; que je sois bien d'accord avec moi : je suis sûr de l'être avec toi. Je pense que je me tirerai d'affaire; ne t'inquiète pas pour moi, et laisse-moi me dire heureux, cher Louis, de ton cœur fidèle : comment pourrais-tu changer?

Aujourd'hui le froid apparaît un peu, il a fait beau jusqu'à présent. Il faudra donc revenir à Paris ; là aussi il faudra que je prenne des précautions contre l'inutile et l'encombrant. J'irai avec toi à Bouillon, et nous y passerons de fraternelles journées. Mais quand cela sera-t-il possible avec mon traitement et ma surveillance médicale? Je commence à enrager à être ainsi esclave de mon corps. Je m'excite à le mépriser, selon Socrate. Je te ferai part de mes progrès.

A bientôt, mon cher Louis. Fais mes amitiés à la jolie famille de Bouillon, dis-leur combien je suis touché de l'intérêt qu'ils prennent à ma santé ; à ta bonne mère aussi, et à toute la maisonnée de Mons ; à Mlle Marguerite aussi. Ma femme a été bien touchée de ta bonne lettre, elle te. remercie bien. Grands et petits t'envoient leurs baisers, et moi, cher et bon ami au cœur si vaillant, reçois l'étreinte fraternelle de celui qui tient à honneur et à bonheur de se dire ton reconnaissant ami.

29 octobre 1902.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Je viens vous donner de mes nouvelles, qui sont aussi bonnes que possible. Je me suis trouvé fort secoué par cette opération, très grave d'ailleurs, et qui me forcera à une surveillance médicale longue et assujettissante. Me voilà parmi les éclopés au moins pour un bon instant. Je craignais fort pour les miens d'être parmi les disparus, et la petite famille a passé de pénibles moments, heureusement lointains. L'affection si tendre que j'ai trouvée parmi nos amis communs, la vôtre, chère Madame, ont transformé cette crise en jours d'heureux souvenirs. Sentir que nous avons pu mettre un peu de nous-mêmes dans le cœur des autres, et les avoir dans le nôtre répondant à notre exigence d'affection, me paraît être de plus en plus la seule raison d'avoir vécu, la seule preuve que nous avons eu le sens de la vie naturelle, au moins par instants. Je me suis réveillé dans un sentiment de gratitude infinie, heureux de devoir tant à mes semblables.

Je vous remercie, chère Madame, de l'amitié que je vous doi^; cette chère sympathie si douce m'a été si souvent précieuse. J'aime à la sentir comme une

réchaulï'anLe atmosphère autour de nous. Le grand effort, c'est d'aimer les autres ; si nous y arrivions complètemenl, nous toucherions au bonheur.

Dans ma solitude de maison de santé, j'ai beaucoup fréquenté les pensées de Marc-Aurèle. Vous les connaissez peut-être ; c'est admirable de vérité humaine. La qualité de cette âme vous apparaît comme une essence précieuse, on a la sensation que les hommes se différencient comme les matières ; qu'elles soient plus ou moins polies et travaillées, c'est la qualité de fond qui importe, c'est du vrai ou du toc, peu importe la façon.

René vous attend avec ses boeufs en bronze. Vous verrez ses progrès, j'espère qu'il témoignera en faveur de l'instinct.

Tous les enfants, grands et petits, et ma femme vous envoient leurs affections. Je vous remercie de les avoir si bien réconfortés de votre tendresse. J'espère vous revoir avec tous les vôtres en bonne et heureuse santé, passer encore de bons instants près de vous à votre retour.

Rappelez-moi, chère Madame, à tous ceux que vous aimez, et recevez de votre fidèle et respectueux ami l'expression de son affectueux dévouement.

LETTRES 'i-47

A M. Frantz-Jourdain

Mon cher Frantz-Jourdain,

Merci de votre bonne lettre et de la bonne amitié qui s'y montre si bien. Ma santé tend à s'améliorer, je suis encore bien affaibli et j'ai encore un moment pour me remettre. J'espère reprendre bientôt mon travail. Je pense bien que vous êtes occupé, vous êtes d'une activité admirable. Je comprends aussi que l'emploi d'une certaine partie de cette activité ne vous réjouisse pas. Mais, cher ami, qui est maître de sa destinée ? Si nous sommes une préparation à l'avenir, ne sommes-nous pas aussi les continuateurs du passé avec toutes ses tares et ses espoirs? Personne de nous n'a été maître de son départ et de la façon d'accrocher sa vie. Heureux, cher ami, ceux qu'une révolte clairvoyante a dirigés vers une vie naturelle. Notre bonne volonté est chose suffisante, et les rares instants où nous nous retrouvons des parties sensibles de l'univers, dans l'oubli du caquetage social, sont les seuls qui comptent ; le reste est la chasse ou la pèche du sauvage, nous faisons des trappes et préparons des fdets. Prenez donc tout cela dans sa réalité, cher ami, et félicitez-vous d'avoir une vie intérieure et de porter en vous de quoi oublier pro-

priétaires et locataires, mots comiques si on s'y arrête.

Comme tout est limité, que notre joie soit d'une heure ou d'un jour, il faut que cela finisse dans l'éphémère passage de notre être. Vous avez fait du bien autour de vous, courageusement combattu pour ce qui vous paraissait juste. Tout cela, cher ami, constitue une belle existence, à côté [de] quoi, il faut rendre à César ce qui est à César, à la brute ce qui est à la brute. Payons, cher ami, et revenons à nous. Ma femme et mes enfants vous font toutes leurs amitiés pour Madame et vos chers enfants. Dites aussi mes meilleurs hommages et bons souvenirs à ces demoiselles et [à] ce gentil Francis. Je pense bientôt rentrer à Paris, je vous le dirai, et ainsi vous revoir. De cœur à vous, cher ami, en profonde affection.

28 décembre 1902.

A M. LE DOCTEUR FuRET

Mon cher ami.

Je souhaite que ma lettre vous trouve en bonne disposition d'esprit et de corps et que Tannée nouvelle nous vous rendra tel que je vous ai trouvé à notre première et inoubliable rencontre pour moi, de

bonne et vaillante humeur, plus préoccupé du mal des autres que des menaces personnelles.

Certainement, cher ami, de tout mon cœur, je souhaite vous revoir bien portant pour vous et les vôtres, vous revoir la lumière au front dans votre cabinet, avec la bonne flamme de la pensée active dune douce charité humaine.

Qu'il m'est vraiment cruel de vous écrire vous sachant momentanément malade ! J'accourais vers vous comme vers quelque chose de puissant secours. Je n'ai jamais pu vous dire combien une émotion fraternelle s'était emparée de mon âme. Vous avez certainement senti ce que je n'ai pas pu vous dire. Je n'avaisjamais si fortement senti combien les hommes pouvaient se pénétrer les uns les autres, que la vraie vie m'était révélée à l'instant où la mort passait. Vous m'avez, cher ami, éloigné cette échéance certaine et je vous en suis reconnaissant : j'ai encore des êtres à défendre. Mais vous avez été aussi de ces quelques hommes que j'ai trouvés réunis pour me révéler, par leur association dans une pensée commune, ce que devrait être cette existence que leur mission et leur cœur défendaient.

L'homme est peut-être trop faible pour garder la sensation prolongée et active des enseignements que nous prodigue la nature.

Le spectacle des grands espaces où l'unité dans l'ordre nous est révélée nous présente notre miroir : celte chose, qui s'appelle l'univers, est forme

de matières qu'isolées nous pouvonsdominer ; réunies elles nous disent la puissance d'un organisme dont Tious sommes une infime partie. N'est-ce pas, cher ami, nous-mêmes, etlhomme isolé, peu de chose en lui-même, réuni à ses semblables ne forme-t-il pas l'humanité, cette force intelligente qui comprend le monde ?

Laissez-moi, cher ami, me réunir ainsi à vous, comme vous m'aviez appelé par votre cœur. Je veux répondre à cet appel, vous dire que je vous sens en moi dans une précieuse reconnaissance, avec mes vœux pour vous revoir en bonne santé avec ceux que vous aimez. Ma femme et mes enfants vous envoien leurs souhaits et bons souvenirs de gratitude.

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher ami, avec tendresse et grande émotion.

Votre fidèlement dévoué.

31 décembre 1902.

AU D'" Élie Faure

Mon cher Ami,

Je ne puis finir ni commencer ces deux années sans penser à vous avec une émotion bien sincère. Nos actes sont le véritable enseignement dont nos paroles ne sont quelquefois que la broderie. Si les

hommes plus avancés dans la vie que leurs semblables sont portés à la présomption de l'expérience, combien sont-ils surpris et charmés, s'ils sont de bonne volonté, que la sagesse en activité leur est présentée par des êtres nouveaux, plus jeunes et à la fois plus vieux, comme les saisons sont plus nouvelles et aussi plus Agées que les précédentes : mais seules les floraisons sont aimables et fécondes. Puisje être pessimiste ? N'ai-je pas raison de croire à la puissance de la vie ?

Lorsque la bonté est fécondée par l'amour, nous sentons autour de nous et en nous-mêmes ce mouvement sourd que nous paraît avoir la terre à l'approche des instants où sa vitalité veut reparaître.

C'est par vous aussi, cher ami, que s'est accrue ma confiance. Votre bonté affectueuse pour moi m'a été si douce. Je n'oublierai pas les jours et les nuits de la rue Méchain (i) Je ne sépare pas de ma gratitude votre chère femme que vous aimez tant. L'homme ne peut s'abandonner à sa bonté si la femme n'y consent de cœur. C'est pour cela que je vous remercie tous deux en égale gratitude.

Je vous souhaHe bonne et heureuse année, cher ami, la confiance et la foi dans les belles qualités que la nature a mises en vous. Il faut s'accepter avec reconnaissance. Je souhaite aussi que vous

(1) Allusion à la maison de santé où Carrière avait été opéré.

VOUS retrouviez dans les chers petits êtres qui vous continuent en force et en beauté : qu'ils soient la fleur plus forte comme vous Têtes vous-même sur ceux qui vous ont précédé.

Je vous embrasse de tout mon cœur avec la gratitude que je suis heureux et fier de vous devoir. Ma femme et mes enfants se joignent à moi dans cette pensée pour vous et tous les vôtres en douce affection. A vous, cher ami, et merci pour ce que vous avez été et ce que vous êtes pour moi. De cœur votre ami.

2 janvier 190.3.

A M. Francis Jammes

Mon cher Jammes,

Voici bien longtemps que je veux vous écrire. J'ai tant pensé à la belle lettre que vous m'avez écrite et à tout ce qu'elle contenait en elle et en vous. J'ai été durement labouré et c'était peut-être bon. Je pourrais dire sûrement : il y a toujours nécessité pour l'homme à ce qu'il soit replacé tragiquement dans son siWon. l'avais accepté l'épreuve en toute sérénité : nous portons notre action avec sa'limite en nous, et ce qui est terminé s'arrête tout naturellement. Je m'étais

LETTRES 'io;>

résigné à cette échéance possible. Je crois donc que j'ai encore des choses à faire et à dire, puisque je puis vous écrire, avec l'espoir que mon mal est enrayé à jamais. Je verrai si cet espoir se changera en certitude. Que faites-vous, cher ami ? Et Madame votre mère, si bonne, qui nous fut si hospitalière ? A tous deux, nous vous adressons bons souhaits pour Tannée qui s'ouvre, peut-être récolterons-nous ce que nous avons semé, conscients ou inconscients de notre

labeur et de sa nature

Je suis assez variable de santé, tout en me sentant reprendre mes forces et j'espère que cette année me trouvera au bout des premiers mois tout à fait bien.

Je dois vous dire, cher ami, ce que tous ceux que nous estimons ont été pour nous dans cette épreuve. J'ai ressenti profondément le sentiment qui nous relie les uns aux autres, combien l'humanité ne formait vraiment qu'un seul être dont nous étions une partie. C.ette force d'humanité m'a pénétré pendant ces heures avec une délicieuse intensité, il me semblait que tous mes amis vivaient en moi, et je me sentais en eux. Que de choses qui se dévoilent lorsque nous acceptons d'être une partie des autres, comme une pierre fait partie des rochers ! Comme elle, nous nous croyons seuls parce que nous nous sommes détachés, mais il suffit de nous rapprocher pour que les formes se rejoignent.

Je vous embrasse, cher et tendre ami, avec l'émotion d'un cher souvenir. Dites de tous les miens à

Madame votre mère la bonne afTection, et sachez moi de tout cœur votre fidèle ami.

A Bauby et au châtelain d'Abos (i), amitiés. Bon heur va bien et tous les siens.

26 janvier 1908.

A M. Agaçhe

Mon cher Agache,

Je n'ai cessé de penser à vous, à Tintime angoiss dans laquelle vous vivez depuis quelque temps. J'^ compatis, cher ami, de tout cœur. Plus on avance dans la vie, plus la nature est victorieuse en nous elle n'accepte plus dans l'essentiel de notre vie le; formes extérieures que la société nous a imposées nous y sacrifions encore par une contribution volon taire, mais en dehors de ce que nous savons êtr la vraie vie, l'homme avec sa destinée, en accon intime avec elle.

Je suis près de vous, cher ami, dans votre douleu solitaire en complète affection fraternelle.

Votre fidèle ami.

(1) Lécrivain de Bordeu.

25 mai 1903.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame et amie,

Je suis heureux d'avoir pu vous être agréable et d'avoir réussi à me mettre d'accord sur votre conception de la physionomie de cet aimable M. Gazais. Tl est extrêmement sympathique, d'une jeunesse qu'il voudrait, je crois, faire ignorer, h cause des affiches peut-être, mais qui en fait à son insu un charmant personnage assez à retrouver dans la diligence d'Henri Heine, âme fine et candide avec le mirage d'une grande expérience ; tout cela est charmant chez la jeunesse, parce que c'est la jeunesse môme. Tout est pour le mieux dans les choses que nous ignorons, et fort mal dans celles que nous croyons connaître.

J'espère, chère Madame, que votre santé sera bientôt tout à fait remise, et qu'ainsi je vous reverrai un peu plus souvent. Nous nous sommes installés au Parc Saint-Manr, où grands et petits sont dans l'herbe et dans la joie d'être libres. Ma femme vous envoie ses affectueux compliments et les enfants leurs souvenirs bien aimants et fidèles. Mes respectueux hommages à Madame Pauline, je vous prie, et ù tous les vôtres et à vous, chère Madame, si bonne 5t bienfaisante amie, votre respectueusement attaché.

7 août 1903.

A M. Roger Marx

Mon cher ami Roger,

C'est avec émotion que j'ai lu votre bonne lettre. Vous savez bien combien est vif le sentiment qui me lie à vous. Je ne pourrai oublier l'apport que je vous dois; c'est oublier son propre être que de perdre la conscience des forces par lesquelles nous sommes. La surface de la mer peut changer, le fond en est immuable; c'est ainsi que je me représente la vie humaine. Nos mouvements extérieurs dus au choc des rencontres ne modifient pas une âme qui sent sa présence; c'est en elle seule qu'est notre vraie vie; c'est en elle que nous discernons ce que nous devons à la nature et aux hommes qui ont collaboré à notre vie par leur présence et leur sympathie.

Certainement, cher ami, vous avez comme moi le sentiment qu'en avançant dans la vie on se sent rapproché des êtres qui ont les mêmes raisons de vivre que nous d'une façon plus impérieuse, de même que la nature fait fusionner les éléments en mouvement, dont la raison est de se rejoindre.

.Je plains l'homme qui se refuse à cette réunion nécessaire, seule condition de la possibilité de coninuer son activité. C'est dans ce sentiment de

reconnaissance que je désirai que vous soyez présent au mariage de ma fille Marguerite, comme témoin essentiel d'un acte si grave. Mes enfants savent que vous êtes le premier qui ait manifesté publiquement pour leur père d'une âme chaleureuse qui ne s'est pas lassée au cours des années; vous faites partie de leur existence. Je vous remercie encore, cher ami, avec tous les miens... Votre vieil ami qui vous serre alTectueusement et tendrement dans ses bras.

10 août 1903.

Cher Monsieur H.,

Je suis à la fois ravi et aussi désolé : ravi de vous savoir à l'abri, et surtout de vous savoir relié par une action visible à une société. Je suis désolé que le pays qui devait se servir de vous ne soit pas le nôtre, que le groupe d'hommes qui vous savait apprécier ait une action si misérable, impuissante pour une chose si légitime, si naturelle, d'utiliser l'expérience d'un éducateur et de profiter d'une âme forte. Je regrette profondément (pie mon cher fils n'ait pu s'enrichir de vous, mais je ne désespère pas de la prochaine rencontre. Je pensais, à propos d'une causerie sur l'art antique, que tout résultat qui ne

portait pas en lui sensible sa cause était mort rainai inutile tout acte dont la cause nous est absente. Toute parole qui ne nous semble pas un effet d'une pensée longuement veillée retombe inerte; c'est pour cela, cher ami, que vos paroles rares accompagnant un grand acte, la modeste résignation dans l'attente nous ont été un enseignement profond et durable. Tout le fracas des discours s'est éteint et seul un signe silencieux a marqué en nous une direction à laquelle nous ne saurons plus nous dérober. C'est dans cette pensée que votre figure se dresse en moi et qu'elle m'est un bel exemple. Je vous en suis reconnaissant pour tous les miens.

Je vous serre avec émotion les deux mains et vous dis le souvenir affectueux de tous les miens avec mon respectueux et profond attachement.

Bagnoles-de-l'Orne, 14 septembre 1903.

A M. Jean Delvolvé

Mon cher Jean,

Il me vient cette pensée à propos de rÉcole de la Rue (i) qu'il serait bon peut-être de ne pas la conser-

(1) Sous ce nom un groui)e d'amis, dont Eugène Carrière était le lien, se réunissaient parfois pour visiter des mu-

ver exclusivement d'art, mais de faire intervenir les professions industrielles et môme commerciales. Ce sont les éléments essentiels d'activité d'une collectivité. On pourrait donc faire des conférences aux membres ouvriers des universités populaires sur leurs propres métiers par des hommes compétents : les ressources de l'échange commercial ; les besoins de la société moderne; les modifications que nos habitudes ont apportées et exigées dans l'habitation, le mobilier, le vêtement; enfin donner à ce qui est la grande et l'essentielle occupation des hommes plus de force et de conscience. L'art n'est que l'expression de ces manifestations et l'indication de la forme morale d'une époque. Il ne faut donc pas le mettre dans tout.

Les Grecs n'avaient pas une grande estime pour les artistes. En y pensant, on voit très vite qu'en effet une nation qui aurait trop d'artistes disperserait ses forces actives réelles et serait très vite en décadence.

11 faut que l'art soit le résultat très mesuré d'une immense activité dans les besoins réels des hommes. Autrement ce n'est plus qu'une pétaudière.

Voulez-vous penser à cela ?

L'art partout, c'est l'art nulle part. C/est aussi absurde que la philosophie partout, comme tout ce qui a sa raison par rexceptionnel. 11 y a heureuse-

sées, des ateliers diiuliistrie, de« quartiers de Paris, etc., tous lieux où se manifesteritTortement les différentes formes de l'activité humaine.

ment très peu d'iiommes destinés à ces emplois. C'est dangereux d'en augmenter artificiellement le nombre.

J'espère que vos vacances belliqueuses seront bien terminées et que nous nous reverrons tous pour une longue période de paix.

Je vous embrasse avec notre chère Élise et de tout cœur vôtre.

14 septembre 1903.

A Mlle Cécile Hertz {Mme Eyrolles.)

Chère Mademoiselle,

Votre si bonne lettre me parvient ici à Bagnoles, où je tiens compagnie à ma femme pour son traitement à la suite de sa phlébite, il m'est donc im possible de penser à user de votre si gentille invita tion, et je ne puis que remercier Madame votre mère d'avoir bien voulu m'en honorer. Vous me dites, chère xMademoiselle, que j'ai pu avoir une heureuse influence sur votre esprit; je suis fort touché de h sympathie que vous m'en témoignez, c'est ma meilleure récompense, et aussi un précieux réconfort de penser que les idées qui m'ont paru si belles soienl sensibles aux autres. La preuve que les choses qui

nous sont bienfaisantes le sont aussi à ceux qui nous sont pareils n'est pas inutile, elle relie les hommes entre eux par la certitude de leur ressemblance. C/est ainsi que tout homme qui se développe en compréhension fait naturellement du bien aux autres, sans même le prévoir. Que tous nos efforts se portent sur nous, c'est la seule façon d'atteindre les autres. Nous voici loin de Tréguieret cependant près de Renan; c'est [à] une persistante interrogation, à une toujours présente^ inquiétude que nous devons la qualité de ce rare esprit. Je penserai à lui avec vous loin du fracas des fêtes. Renan ne sera ni plus ni moins connu après; son œuvre de méditation continuera son chemin dans les esprits pensifs, pendant que les partis se jetteront la reliure de ses livres à la tête. La violence des hommes est comme les grands vents dans la nature, elle s'enfle et grossit comme eux, s'apaise et disparaît, laissant les germes dans leur activité. Prenons notre part, chère Mademoiselle, des distractions passagères; elles sont un repos nécessaire; et gardons notre foi à la puissance de la pensée qui se cherche dans le silence. Demain ma fille Marguerite quittera la France pour de longs mois, cela nous est fort sensible et il nous faut faire appel à la raison; j'espère qu'elle sera heureuse, puisqu'elle en a les promesses et ainsi nous le serons tous dans la petite famille. Nous avons vécu si près les uns des autres que les séparations nous sont pénibles. Nous allons bientôt nous revoir à Paris, n'est-ce pas ? dites à Madame votre mère nos

regrets et remerciez-la encore de son invitation qui nous aurait tant plu, si l'incertitude n'était la règle de la vie. Nos compliments à votre bonne mère et à Mademoiselle votre sœur, je vous prie, et croyez-moi bien respectueusement.

Votre dévoué.

Bagnoles-sur-l'Orne, 1;") septembre 1903.

A Mme Lisbeth Delvolvè-Garrière

Ma chère Élise^

Encore quelques jours et nous serons à nouveau tous réunis. Pourrez-vous venir jusqu'ici et cela vous sera-t-il possible ? Tu me le diras, ma chère Elise. Lucie se plaît ici et se promène avec nous, Nelly doit aussi se plaire avec toi, ainsi tout le monde est content. Marguerite nous a écrit et nous dit sa tristesse du départ.

Tiivois, ma chère Elise, comme une famille s'égrène : successivement la maison se dépeuple.

Il faut rester unis en pensée les uns aux autres et ne jamais se séparer de cœur. Nous sommes différents les uns des autres par beaucoup de points, mais nous nous retrouvons dans le point de départ. C'est dans le fond que nous nous sentons fortement

Boudés; et si l'un des membres est blessé, toutes les branches en ressentent le choc.

11 ne faut jamais chercher à atténuer ce sentiment, il porte en soi les plus fortes assises de notre conscience; c'est toujours là que nous nous retrouvons pleinement.

Le temps, mes chers enfants, vous dira tout cela ; puisque vous avez cette forme de raison, elle ne peut que prendre plus complètement conscience d'une direction qui vous est si propre.

Le soleil nous revient par instants, mais beaucoup de fraîcheur et souvent des ondées; cela n'est pas agréable, .le vais travailler un peu, car le temps commence à me peser, et cette vie de malade amateur me lasse. Jean a bientôt terminé ses occupations guerrières et va nous revenir. Dis-lui combien je l'aime bien et que j'ai du plaisir par lui. Embrasse Nelly, et toi, ma chère Élise chérie, je t'embrasse aussi de tout mon cœur bien fortement comme je t'aime.

26 septembre 1903.

AU D"^ Jean-Louis Faure

Cher Monsieur et ami,

C'est loin de Paris que je vous dis la mémoire si profonde que j'ai gardée de votre intervention si effi-

"i^y^i ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

cace et surtout de votre humanité si touchante à mon égard.

Celui qui sait arracher avec sa main le mal qui nous étreint, et de son cœur nous donner la belle leçon de fraternité, fait double besogne.

Que je vous sais gré d'avoir fait pour moi d'ur jour qui aurait pu être si cruel un si doux et beai souvenir 1 Ooyez, cher Monsieur et ami, que j'er garde avec une profonde émotion une trace plus durable que celle que mon visage montre.

C'est aussi pour tous les miens que je vous en dii la gratitude. Je n'ai pas seul profité de vous. Le hier comme le mal suit son chemin et nous n'avons aucui pouvoir pour l'interrompre. Je vous verrai bientôt î Paris et vous dirai de vive voix combien je suis votn reconnaissant et dévoué

Eugène Carrière.

Veuillez, je vous prie, présenter à Mme Faure me: respectueux hommages.

Vesoul, 28 septembre 1903.

A Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière (i)

Que tu es bonne, ma chère Elise, de te rappeler ce jours cruels pour vous avec tant de résignation ! J

(1 Cette lettre et les deux suivantes répondent à des soi venirs et vœux à l'occasion de l'anniversaire du 28 septembr

VOUS ai fait bien souflVir, ma chère fille, et cependant jamais nous n'avons vécu si fortement ensemble. Je le sentais bien, comme tu étais forte etémue. J'aurais voulu vous aimer plus encore, mais cela m'est impossible, ma chère Lisette. Je t'embrasse bien et te remercie de me dire ton cœur si aimant pour ton père.

A toi. Lise.

Vesoul, 28 septembre 1903.

A Nelly

Oui, ma chère Nelly, tu as raison, la mort n'interrompt rien. Tu en as eu le sentiment dans une heure cruelle, et tu en gardes l'expérience. Nous avons pu échapper, mon enfant, à cette brutale échéance et nous penserons et agirons encore ensemble. J'espère, ma chère Nelly, ne vous quitter que le jour où plus rien en moi ne sera utile pour vous. Sois confiante, ma fille, et aime bien ceux qui t'aiment, comme tu sais le faire !

Ton père, ma chère Nelly, t'embrasse bien.

Vesoul, 28 septembre 1903.

A M. Jean Delvolvé

Merci, cher ami, il y a longtemps que je me sen proche de vous. Vous êtes Taîné de mes fils, puisqu< vous Pavez désiré. Tous les jours je le sens mieux et ma gratitude augmente du bonheur que vous doi notre chère Élise.

Je vous embrasse bien, mon cher Jean, avei émotion bien profonde.

6 octobre 1903.

A M. Camille Mauclair

Mon cher Mauclair,

Moi aussi j'ai regretté de n'avoir pu vous voii avant votre départ, et causer avec vous : il est vra que j'étais en communion avec vous par votre livn si juste (i). Vous me dites que la figure de Delcombt nous réunit. J'en suis heureux, et fier aussi d'avoii

(1) La Ville-Lumière, Paris, 1903.

occupé votre pensée sous cette forme. Les critiques igourmandont les artistes sur l'insuffisance de leur métier^ jamais sur celle de leur désir, et les artistes laussi regardent leurs mains et s'occupent moins de leur pensée. Voilà, cher ami, qui fait la misère de [tant de gens doués; ils ne savent pas pourquoi ni dans quel but ils travaillent, et lorsque l'âge arrive, ique l'exécution s'alourdit, le vide moral d'un cerveau jamais exercé se fait cruellement sentir. Le rôle ,d amuseur les dégoûte et leur profession si admirable, ce beau moyen de comprendre et de communier [avec l'Univers, leur paraît méprisable. Comme vous, je pense que tout repousse de la racine. Les plus belles fleurs en deviennent l'engrais, et ainsi ce sont les âmes ignorantes du langage et instinctivement désireuses de la vie morale, qui diront plus tard la fierté de l'homme dans sa conscience de la force de l'esprit dans la nature.

Je suis convaincu que votre livre sera utile. Il chagrinera des êtres qui sont déjà usés par l'ennui. II mettra en garde contre la fausse Fortune les jeunes générations. L'artificiel sera méprisé, et j'espère que beaucoup sentiront que l'homme n'est heureux que par l'augmentation de lui-même et dans l'exemple (ju'il donne à ceux près de lui, du devoir essentiel de porter à leur maximum les facultés humaines dans la mesure de ses forces. Nous avons lu votre livre entre nous : mes enfants le reliront plus tard encore. Ils ont eu cette chance de voir la misère des glorieux et Sentent ainsi combien ce que vous dites est juste.

Tout ce qui est sincère nous réconforte et je voi en remercie aussi pour moi comme pour eux.

Je verrai Bénédite et je parlerai comme vous désirez. Il y a certainement un amour pur d'ui belle lumière et de l'enthousiasme d'une âme timic et émue chez Besset.

De cœur à vous, cher ami, et bon hiver. AfTe tueusement votre dévoué.

6 novembre 1903.

A M. Camille Mauclair

Mon cher ami,

Vous savez bien qu'on n'enseigne à personne, qi d'éveiller la pensée a pour but de se rendre comp de sa destinée et de s'y conformer. Nous découvroi cela trop tard, car de là viennent toutes nos misère Nos véritables besoins sont limités, et ceux que noi nous créons artificiellement, innombrables, — vous dites admirablement, — et ainsi tous les enviés so misérables.

J'ai lu votre beau livre avec émotion. Je voudra espérer que pour la génération qui vient il soit i enseignement, qu'ils y compi'ennentque l'admiratic de la nature nous amène à l'admiration de la natu

LETfRES 269

humaine, son expression consciente, et ainsi que

tout nous défend de l'avilir.

Les enfants sont presque toujours beaux et les hommes déchus. Pourquoi ?

Je pense qu'on ne leur a pas permis de regarder en eux. Vous connaissez Tabominable excitation à tirer de ses dons tous les profits extérieurs en sacrifiant tout ce qu'il y a de beau en nous et autour de nous. Nous arrivons ainsi à la fin de notre vie découragés de tout, ayant automatiquement transmis la vie à d'autres avec l'exemple de la déformation. Ne ponsez-vous pas que la roue de la Fortune serait remplacée avantageusement par une meule ? Je parle de la Fortune dont vos personnages se font l'idée.

Merci, cher ami, de votre livre si réconfortant. Vous me dites que vous avez pensé à moi. J'en suis heureux et vous dis toute ma gratitude affectueuse.

6 novembre 1903.

A M. d'Estournelles de Constant (i)

Cher Monsieur,

Le parti des fournitures militaires h outrance a trop besoin des casernes et de la violence de l'ignorance pour qu'on puisse discuter les raisons que sa rapacité lui inspire. Il est trop clair qu'une France

(1) Copie ronimnni(|iu''e pnr M. d'Estournelles de Constant.

pacifique est une France consciente, ainsi fort( Affirmer sa foi est le meilleur moyen de réduire 1 mensonge. Lorsque de partout sYdèvent des voi contre le meurtre collectif, on peut avoir de l'espoii Un arbre qui fleurit n'est pas le printemps, mais annonce que la saison est proche.

Je vous dirai de passer à Tatelier ces jours-ci. .1 pense que j'aurai fait un projet et j'aurai plaisir vous le soumettre (i).

Je vous remercie de m'avoir associé à cette adm rable manifestation, et vous prie de croire à m profonde sympathie bien dévouée.

8 novembre 1903.

A M. Raymond Bonheur

Merci, cher ami, pour les belles fleurs. Nou sommes bien sensibles à votre si gentille attentior et ma femme à qui vous les avez adressées est tout reconnaissante et ravie ; elle aime les fleurs ton particulièrement, aussi sa joie a été grande devar ces admirables chrysanthèmes. J'espère aller vou voir un de ces jours, ou au moins vous envoyé

(1) Il s'agit du tableau Le Baiser de la Paix, spéciah ment composé par Carrière à l'occasion de la visite qu firent en France des membres du Parlement britannique, 1 25 novembre 1903. Des reproductions de cette œuvre sei virent à commémorer cette visite.

René. .l'ai besoin de terminer mon tableau que je veux envoyer à Saint-Louis, et je n'ai que juste le temps. Je suis horriblement dérangé avec cela, et toutes espèces de corvées sociales me réclament. Je ne sais souvent à quel saint me vouer, et tout de suite mon instinct de nomade se montre et me jette stn* les indicateurs ; il faut me retenir, j'ai trop à faire et la vie est trop courte. Je le sens de plus en plus : à mon Age on est dans l'express, il faut en prendre son parti. Je sors du rapide, je peux donc me résigner.

La nature est superbe en ce moment, vous devez (^irc heureux à Magny. Je vous envie, cher ami, avec le regret de ne pouvoir vous imiter. J'espère de toute fa(^on vous voir à Paris un de ces jours. Dites à Madame votre mère et à Mlles Bonheur toutes nos amitiés et nos remerciements. A bientôt donc, cher ami : de tout cœur et très tendrement, votre ami bien fraternel.

19 décembre 1903.

A M. G. Jean Aubry (i)

Cher Monsieur,

, Quoi de plus admirable pour l'homme que la vie présente, de plus proche que les êtres qui vivent de

(1) Cette lettre était destinée à fii^'urer dans une plaquette que M. G. Jean Aubry se préparait à consacrer à l'écrivain Camille Mauclair.

son temps, prennent part à son activité et sont preuve vivante de sa conscience ?

Il n'est donc pas de plus beau sujet de pens pour l'homme que son semblable de son propre in tant. Toute force active qui nous est révélée est ui raison d'une plus grande estime de nous-mêm€ Que l'homme soit fier d'être un homme, que la co science des beaux efforts en soit une preuve no velle.

La foi de Camille Mauclair a droit à cet hor mage. Son œuvre si considérable n'a pas lassé s( espoir, sa force s'en est accrue. Sa clairvoyance e plus haute, plus générale. Que tous les efforts < l'homme tendent à trouver la sécurité dans la déco verte de sa complète identité avec la nature est s( enthousiaste certitude. Le principe de l'unité < l'âme humaine, qui distingue la pensée de toutes 1 fortes consciences, nous apparaît toujours plus ^ dans son œuvre : c'est ce qui la rend précieuse po nous, qui la rendra chère à ceux qui viendront ai récoltes futures.

24 décembre 1903.

A M. E. Metchnikoff

Cher grand ami,

Je vous souhaite, à vous et à Madame, bon Noël ( la part de tous les miens, également reconnaissant

\ ous avez été le bon génie de la maison, comme vous (Mes pour tout ce qui soulï're et espère, .le vous prie de présenter mes respectueux hommages à Madame et vous embrasse de tout mon cœur iMi vive affection.

Mons, 1«' janvier 1904.

A Mlle Jeanne Dolent

Ma chère et bien-aimé€ fdleule,

Merci, ma chère Jeanne de ta bonne affection et de tes vœux. Tu es une autre de mes grandes filles : je t'ai vue si petite, tu as pris part à ce que ma vie a connu de plus actif et de plus décisif. Avec ton père nous avons traversé déjà beaucoup d'années ; tu ne le sais pas si bien que nous, car ta petite main grandit encore et la vie vient vers toi ; tu ne connais pas de regrets sur toi-même et ton cœur paisible est plein d'espoir. Ma chère Jeanne, je te souhaite que ce charmant état de toute grâce ne soit jamais troublé et (pie le bonheur réponde à ton aimable cœur. Faire des vœux pour ton bonheur, ma chère et gentille Jeanne, c'est en faire poiu' ton cher papa, et les seuls qui puissent lui plaire.

Je t*embrasse, ma chère Jeanne; dis à ton père chéri notre allection à tous. A bientôt, ma chère filleule, et bonne année.

Ton parrain qui t'aime de tout son cœur.

4 janvier 1904, A Auguste Rodin

Cher ami.

Je me suis trouvé si dérangé dans la journée d'hier que je n'ai pu retrouver le fil de nos idées. Je donne donc les lignes ci-dessous. Comme je sais que vous n'aimez pas les longs discours, je suis resté bref. Je vous souhaite encore bonne année et bon voyage, et vous remercie pour Témotion grande qui m'est restée de la visite de dimanche à votre beau musée. Je vous dois une si belle joie d'art ! Je ne saurais trop vous en dire ma gratitude.

De cœur à vous, mon cher grand ami.

[Les lignes suivantes, jointes à la lettre, fixent les idées essentielles d'une conversation entre Eugène Carrière et Auguste Bodin.]

C'est par Tart que l'homme prend connaissance de son identité avec la nature, toutes les analogies de ses formes lui sont ainsi révélées, le principe d'une forme unique affirmé.

La conception dos détails dans un immense ensemble, leur complète subordination à l'unité nous est rendue sensible par Texpression d'art.

Nous percevons la nature dans des volumes proportionnels, se présentant à la vue dans des plans variés, enrichis par le détail qui en exprime Tintimité de la vie profonde.

C'est par une lente préparation à travers les âges que l'antiquité s'était élevée à l'unité de son art.

C'est aux mêmes sources qu'il faut revenir, et par Tétude des diverses formes de la nature en découvrir à nouveau Tunité permanente.

Ce fut l'erreur des Écoles de croire qu'on pourrait continuer un art exprimé ; de là cette erreur de faire copier l'antique, les œuvres des maîtres à des enfants, à des jeunes gens incapables de les comprendre, et leur laisser pour la vie l'opinion faussée du silence pour eux de ces œuvres qui n'ont d'éloquence que pour les hommes qui ont longuement conversé avec la nature.

Ne voyons-nous pas toutes les époques d'art s'élever graduellement, par l'étude de la nature et son admiration, jusqu'à l'instant de la complète expression ? La nature seule peut nous faire comprendre l'art, comme l'art nous ramène plus conscients à la nature. Elle est la source de toute beauté, étant la source de toute vie : vie et beauté ne sont qu'une seule et même chose inséparable.

Je sens bien que c'est parce que mon cœur est plein d'admiration et d'humilité devant la nature et tout entier dans les pensées que je vous exprime, que vous m'avez appelé parmi vous.

Je suis à la fois heureux et reconnaissant de cet accord. Je vous remercie de l'honneur que vous me faites et d(;s forces nouvelles que je trouve dans votre sympathie.

5 janvier 1904.

A M. Francis Jammes

Mon cher Jammes,

Comment se fait-il que je sois si rare à vous écrire : la seule et vraie raison est que je pense presque tous les jours à vous depuis que je vous ai quitté. Ainsi les jours se passent en remettant toujours : vous connaissez ce phénomène de faire juste autre chose que ce que l'on désire.

J'ai mis de côté pour vous une belle photographie de la Fantine que vous aimiez. Je crois qu'à force de remettre cet envoi je finirai un jour par vous l'apporter à Orthez.

Nous avons passé une année remplie par tant de choses diverses que je ne m'y reconnais plus moimême.

J'ai mis par-dessus tout cela beaucoup de travail, et je crois que ma pensée en a profité. Comme vous le disiez si bien, il faut que le soc déchire la terre pour que les germes atteignent les profondeurs favorables. J'ai l'ait l'effort pour me sentir plus relié à tout ce qui m'est sensible, et aussi mieux me préparer à tout ce que la nature réserve aux hommes.

Dans quelle mesure me suis-je fortifié ? Je le saurai

à la prochaine menace. Pour Tinstant la maison est en paix, la santé est bonne, les enfants deviennent pensifs, désireux d'activité; leur personnalité se dessine, il faut compter avec la force que je pressens en eux, être le bon exemple !

Il me semble que l'amour de la vraie vie et le désir de plus en plus vif que j'ai de me conformer aux lois naturelles, seront mes seules possibilités pour obéir au désir de la connaissance aussi complète que possible de mon propre être, remplir ainsi le rôle de tout homme à la préparation de l'avenir. Vous savez, cher ami, combien je vous dois des heures belles et douces et combien votre forme d'esprit et de cœur est pour moi précieuse et, je le dis du fond de mon cœur, favorable par sa vérité, belle, pleine d'amour. Vérité est fécondité : tout homme vrai multiplie la vie autour de lui; il marche dans une atmosphère de rayons qui portent cet enthousiasme heureux qui rassure les hommes.

S'il m'est possible, je tâcherai d'aller passer quelques jours près de vous à Orthez. Je vous en parlerai si la chose est faisable.

Je vous écrirai bientôt à ce sujet et vous souhaite en attendant bonne santé et à Madame votre mère tous les biens qu'elle désire pour vous. Tous les miens, femme et enfants, envoient leurs cœurs à la jolie maison d'Orthez ; la glycine de la porte a ses rameaux prolongés. Elle est votre image, cher ami : comme elle vous prolongez de belles pensées dont on garde l'empreinte.

Les poètes sont aimés, ils sont rares comme les pierres précieuses.

Nous vous aimons, mon cher Jammes, de tout cœur, et je vous embrasse bien tendrement.

Votre ami.

14 janvier 1904.

A M. Henri Marcel (i)

Mon cher Directeur,

Je suis profondément touché de la sympathie que je trouve en vous. Je veux vous dire aussi combien l'initiative que vous aviez prise au sujet de mon tableau me fut sensible, et surtout combien je suis reconnaissant de la bonne nouvelle que vous m'annoncez pour ma lille, Mme Lisbeth Delvolvé ; elle m'est d'autant plus agréable, qu'elle m'arrive en même temps que la nouvelle de la naissance de ma première petite-fille. La mère est l'artiste en question, elle sera doublement satisfaite, comme je le suis moi-même.

Veuillez, mon cher Directeur, avec toute ma gratitude, agréer, je vous prie, l'expression de mon sincère dévouement.

(1) Copie communiquée par M. Henri Marcel.

17 février lî)04.

A SON FILS Jean-René Carrière

Mon cher René,

Nous allons bientôt revenir et vous raconter le voyage. Je suis content que tu sois resté à Magny et aussi content d'avoir vu Rome : pour toi c'est une ville à voir tard ; pour un artiste trop d'éléments baroques jouent le rôle le plus visible.

Ecris-nous à Florence. Je t'embrasse bien, et ta mère et Nelly aussi. Fais nos bonnes amitiés à tous nos amis.

Ton père qui t'aime.

22 février 1904.

A M. Maurice Hamel

Cher Maurice,

Je t'écris du café Florian, à Venise. Je pense bien souvent à toi, aux bonnes causeries que nous ferions ensemble devant dos choses également chères. Tu les fais avec ta chère femme et tes enfants : ils te

disent les mômes choses que j'entends par Giotto et Raphaël. Nous continuerons ensemble prochainement. Amitiés à ta chère femme et baisers aux jolis petits. Tout à toi de cœur, mon cher Maurice.

Milan, 24 février 1904.

A M. Jean Delvolvé

Cher ami,

Dans deux jours, je pense, nous serons de retour, heureux du voyage et de revenir. J'espère vous retrouver tous en bonne santé. Je vous remercie de tout mon cœur d'avoir été si bon à notre égard. J'avais tant besoin de me ressaisir et je crois y avoir réussi. J'ai pu constater révolution de mon esprit, quitter certaines choses que je croyais durables, mieux comprendre d'autres. Ainsi je rentre plus confirmé dans mes propres désirs. Embrassez Élise et Toutiti pour nous et laissez-moi aussi vous serrer dans une affectueuse étreinte avec tous les miens dont vous êtes si complètement. De cœur à vous.

LETIRES 281

3 mars 1904.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Nous voici de retour du voyage en Italie; j'y ai trouvé bien des choses, comme vous le pensez, mais surtout que tout ce qui n'avait pas pour but la connaissance de la vie humaine était peu appréciable ; c'est ainsi que mes plus profonds souvenirs sont pour les beaux gestes d'humanité que j'ai pu apercevoir. Je savais déjà en partie que la vie est la cause el le but, que nos efforts conscients ou inconscients n'avaient d'autres raisons. J'ai pu m'en convaincre davantage en constatant le vide de tout ce qui était en dehors de nous, de l'artificiel dans la pompe décorative de la Renaissance et de sa suite ; le grossissement de l'orgueil des apparences, tout ce qui s'éloigne des hommes et se dessèche loin d'eux.

Je vous raconterai ce voyage et ce qui m'en est resté dans l'esprit. Élise m'a remis votre lettre. J'ai regretté d'être absent, mais elle a^ dû vous renseigner. La santé est bonne parmi nous, j'espère que de même elle ne laisse rien à désirer chez vous.

Mes affectueux souvenirs, chère Madame, à tous les vôtres. René voudrait savoir quand il pourra sans vous gêner exécuter le buste de la belle enfant... A

M. Ménard-Dorian et à Madame voire chère fille nos affectueux compliments.

Recevez, chère Madame, de votre ami heureux de votre si douce et fidèle sympathie, l'assurance de son attachement profond.

20 mars 1904.

A Mlle Cécile Hertz {Mme Eijrolles.)

Chère Mademoiselle,

L'artiste envoie au jury ses tableaux, mais ne lui soumet pas son être à un examen dont les personnes sont incapables. Vous avez parlé dans votre langue, elle n'a pas été comprise par des gens desquels vous n'aimez pas la pensée, tout cela est fort naturel.

On dit très souvent : votre tableau manque de parti pris ot ainsi il est inexpressif; d'autres prétendent que la présence de cette même volonté constitue une tare. A qui croire? c'est à vous, chère Mademoiselle, qu'il faut croire ! Vous êtes attristée de ne pas être approuvée pour une chose qui vous est sensible; seriez-vous contente de l'être pour une chose qui vous soit désagréable ? encore bien moins. On est bien plus déconcerté de se trouver d'accord avec ce

qu'on désapprouve en soi, que d'(^tre combattu pour des idées qui nous sont chères. Gardez donc votre sérénité, ne permettez pas qu'on marche grossièrement dans un jardin dont vous avez généreusement entr'ouvert la porte; rentrez en vous-même, vous y trouverez une pensée qui vaut la peine d'être aimée. Respectueusement votre bien dévoué ami.

31 mars 1904.

Cher Monsieur H.,

Je vous remercie bien de votre mot si afïectueux et de tout ce que vous dites dans le Peuple au sujet de ma conférence. J y retiens avec grande gratitude le sentiment de sympathie qui me touche si profondément. Je vois avec plaisir que vous avez trouvé remploi de votre esprit dans un milieu qui vous apprécie, j'aurais aimé que ce fût dans le nôtre, pour notre joie et notre honneur.

Combien il est difficile d'encourager l'homme à vivre par de hautes raisons, et combien le désir d'exercer sa conscience est rare! Je pense souvent à vous et je prends part au chagrin que vous ressentez de trouver partout des Églises. L architecture seule diiï'ère, les matériaux en sont les mêmes : désir

inconscient d'une vérité qui console et fortifie, mystifié par l'élernelle passion de la domination. Ce n'est donc que sur nous-mêmes qu'il faut agir, faire son salut en soi, le seul exemple aux autres. Je sens combien vous faites courageusement honneur à cet apostolat. Votre souvenir réconforte aux heures tristes ceux qui vous ont approché. Je ne pense pas à cette fausse sérénité qu'affectent les insensibles, mais bien à ce combat parfois si éploré qui se livre en nous : l'angoisse du Jardin des Oliviers, voilà ce qui nous rassemble et nous donne le désir de vaincre en nous une égale douleur, un égal amour des destinées de l'âme humaine, résignée aux sacrifices, mais fidèle à elle-même. C'est votre vie même que je vous dis cer tainement et c'est le bel exemple que j'y trouve.

Je vous souhaite bonne santé, cher ami, et tout ce que je désire pour votre tranquillité de toutes sortes.

Tous les miens vous envoient d'affectueux souvenirs. Avec toute mon affection je vous dis mon fidèle attachement.

14 juin 1904.

A Mlle Cécile Hertz

(Mme Eyrolles.)

Chère Mademoiselle,

Je vous remercie pour tout ce que vous pensez. Vous savez qu'il faut faire autant d'efforts pour

retenir ol conserver le peu que nous avons acquis que pour le conquérir. Cette idée de Spinosa m'apparaît, avec cette nuance qu'il faut encore plus d'elTorts pour maintenir la direction de sa vie en soi et autour de soi.

Je vous enverrai Marguerite mercredi et vous dis toute notre affection.

Tous les miens vous envoient pour vous et les vôtres leur meilleur souvenir.

Avec mes respectueux hommages, chère Mademoiselle, croyez-moi votre tout dévoué.

Paris, 26 avril 1904.

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