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L'ART DANS LA DÉMOCRATIE

L'artiste peint et veut exprimer des êtres dont il ne connaît ni ne désire savoir la vie. Le savant vil loin des hommes, le médecin [dissèque] et soigne des êtres dont la destinée le laisse indilîérent.

Cette ignorance barbare crée une insensibilité réelle.

(1) Les notes rassemblées sous ce titre constituent la première ébauche d'une étude sur l'Arl dans la Démocratie, qui avait été demandée à Eugène Carrière, en 11)04, par l'École des hautes études sociales. — Il avait donné à sa pensée une forme plus poussée; mais le manuscrit qui contenait cette dernière version n'ayant pu être retrouvé, on a jugé utile, pour l'intérêt d'idée, de publier ces notes, si imparfaites soient-elles.

Les mots en italiques et entre crochets sont ceux dont la lecture a paru douteuse, ou ceux, omis dans l'original, qui ont été ajoutés pour la clarté indispensable.

A cette étude sur i Art dans la Déniocralie, Eugène Carrière avait rattaché un Projet d'Académie, antérieur dans son esprit, que l'on trouvera plus loin (p. 64J.

Jamais les hommes de classes différentes ne se sont ignorés à un degré aussi extraordinaire que de nos jours. Que dis-je, de classes différentes ? De simples groupes on ne se connaît pas, et Ton se traite avec mépris et indifférence. C'est parce que nous n'avons plus des lieux de réunion communs où une pensée commune relie les cœurs. Ce n'est pas parce qu'on s'assied au théâtre dans un fauteuil voisin qu'on s'est rapproché.

Toutes les vieilles civilisations sont basées sur ce sentiment du besoin qu'a l'homme de se réunir en son cœur à son semblable, de le sentir lui-même.

C'est le rôle de la démocratie de donner à ce besoin essentiel de l'homme de se sentir uni à son semblable.

Pourquoi l'artiste se sent-il gêné dans le peuple et en général en dehors des milieux qui lui sont habituels? Pense-t-il vaguement que ses préoccupations leur sont étrangères ou indifférentes et que son art ne répond à aucune de leurs nécessités?

Si cela est réellement juste, à quoi répond alors la forme d'art que l'artiste porte en lui?

Que devient l'idée, que nous avons, que l'art est évidemment une chose nécessaire à l'homme? C'est pour nous une vérité absolue, consacrée par les siècles; et cependant nous sentons que nous sommes démentis, inutiles à ces hommes !

Il faut répondre :

L'art est-il d'une nécessité absolue, est-il une culture ou une force naturelle chez Ihomme ? Si ce n'est qu'un résultat de culture, notre isolement chez les hommes sans culture se comprend et s'explique. Mais si, au contraire, c'est un besoin naturel aux hommes que de communiquer par des formes, comme l'histoire nous le prouve, alors d'où vient notre solitude ? L'art que nous aimons ou bien auquel nous nous sommes habitués n'est-il pas comme l'art du passé une langue universelle ? Le but auquel il tend n'est-il pas commun à tous les hommes ? C'est là qu'il s'agit de nous interroger. Travaillons-nous seulement pour certains yeux ou pour les âmes [ou] sentiments de tous les hommes?

Les hommes diffèrent de goût pour les étoffes, les ornements; ils sont d'accord sur le fond des sentiments. Les styles changent et disparaissent; la nature des hommes n'en est pas changée. C'est donc à ce qui est permanent chez l'homme que l'artiste doit s'adresser et manifester. Par la hauteur et la logique de son désir il donne le ton à tous les arts qui collaborent à la vie. Ils prennent ainsi conseil de s'adapter à des besoins réels, de s'harmoniser avec les formes naturelles... prennent l'horreur de l'inutile.

11 existe certainement une lointaine rupture de l'art avec le peuple. L'idée d'un art populaire indique combien cette erreur d'un art double est possible. — On dit aussi qu'il faut une religion pour le peuple, et nullement pour les riches : pourquoi ?

II y a donc des hommes qui s'habituent à cette pensée que les hommes de classes diflerentes ont des sentiments différents. Cette erreur extraordinaire, toute moderne dans cet ordre, aggrave la séparation des hommes.

L'art, étant une forme de réunion des hommes, n'a de force que lorsqu'il s'adresse à tous les hommes. Ce n'est donc pas à leurs habitudes (dues à la dépravation du bien-être ou à la violence de la revendication due à la misère), — qu'il doit s'adresser. Son but est plus général et ne connaît ni le mondain ni le populaire : il ne voit que l'homme dans l'humanité ; il ne voit qu'un seul intérêt qui les réunit tous.

L'art n'a-t-il pas été le véritable Espéranto ? Est-ce au moment où les hommes veulent créer une langue universelle qui réponde à l'universalité de leur pensée, qu'il est possible de penser à un art qui s'adresse plutôt à une espèce qu'à une autre ? L'art a toujours été le signe de communion universelle. Il est plus nécessaire de lui restituer son caractère, que de lui imposer, par un programme quelconque, une servitude nouvelle.

Quelles sont les causes qui égarent les artistes et les éloignent du véritable sens de l'art ? L'idée fausse première ({ue l'art s'enseigne, qu'il n'est pas naturel ; ce qui porte l'artiste à s'informer près d'autres hommes sur ce qui devrait être son but propre. Seul il pourrait répondre à sa demande, s'il s'interrogeait ; mais de cela il ne s'avise pas et s'éloigne de plus en

plus de celle idée au fur el à mesure qu'il devient habile dans la forme d'art qu'on lui enseigne et se pénètre de cette idée funeste que l'art est le produit artificiel d'une culture.

Aussi méprise-t-il le bourgeois pour lequel il travaille, le peuple pour sa grossièrelé el son ignorance, et finit-[//| par ne plus pouvoir vivre que dans un pelit cercle d'hommes où il s'affine et se dessèche finalement.

Ne s'interrogeant jamais, trouvant les actions des hommes présents médiocres et indifTérenles pour son esthétique, il se projette dans le temps passé ou dans les fantaisies de rêves, croit-il, supérieurs, où il ne trouve aucun appui en lui ni nulle part. Sans preuve il se complaît, tant que sa jeunesse le soutient, dans des efforts qui ne le relient qu'à ceux qui partagent ces mêmes chimères, et provoquent finalement le dégoût par le sentiment de l'inutilité et le pessimisme qui en est le résultat.

Ne reconnaissant pas à Fart sa mission de communion humaine, il s'est graduellement séparé par la culture d'une jouissance égoïste, et finalement se trouve exclu de l'ensemble des êtres.

11 ne faut pas confondre les moyens d'expression artistique avec le but de l'art. Science et technique sont en dehors.

Une éducation vraiment humaine est la plus belle éducation d'art (esthétique).

La raison de l'art est dans la nécessité d'établir la communion humaine par l'émotion que nous pro-

(luisent les actes et les sentiments des hommes, le spectacle <le la nature [émotion exprimée] (i) par des formes plastiques. L'esthétique : c'est-à-dire le moyen et la forme d'expression que choisit ou crée l'artiste pour donner de Téloquence [à son émotion] (2) et imposer son émotion au spectateur.

« Défie- toi des individus, dit Anacharsis Clootz, les lois seules sont souveraines. » [Cependant] (3) il faut soigner et chérir les hommes d'une responsabilité exceptionnelle, mais c'est des mots qu'il faut se garer. Pourquoi alîubler d'un qualificatif des choses qui ne changent que de local et pas de nature ? Pourquoi les Hautes Études? les 5e^/w.T-Arts, etc. ? En quoi l'étude de la plus petite semence est-elle inférieure à (juoi que ce soit? Pourquoi le dessin exécuté dans une école de dessin devant la nature devient-il subitement Beaux-Arts dans un monument luxueux et inutile, si ce n'est par le désir de se différencier, de se mettre au-dessus des autres?

On mot la pensée dans des bureaux et des administrations revêches ; des gens solennels dirigent des pensées qui leur sont inconnues. Ce qui ne peut naître et vivre que par la liberté de l'air pur, est mis

(1) Omis dans le texte.

(2) Omis dans le texte.

(^) Substitué à quelques mots illisibles du texte.

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en formules, en examen; les choses les plus simples prennent des apparences formidables. Tout est mis en jeu pour éloigner tout être sensible par un appareil d'une pareille difficulté.

On eiïraie l'esprit, on crée la superstition scientifique et artistique, comme la superstition religieuse, au bénéfice d'un clergé et d'une caste qui bénéficiera de ce mystère artificiel.

L'art d'une démocratie doit faire disparaître toutes ces différences, mettre les hommes d'études au milieu de leurs semblables : c'est là qu'ils doivent donner l'exemple du labeur et de la conscience. 11 est odieux que pour le peintre ou le sculpteur l'humanité ne soit qu'un sujet à tableau, et pour le savant un laboratoire pour sa seule curiosité. C'est le sentiment qui domine un art [comme une] science, parce que le sentiment est éternel et que nos découvertes sont momentanées, nos raisonnements empreints de la convention de l'instant.

Nous avons des formes d'idées, des formes de raisonnement différentes [ga] 'aux siècles \écoulés\. Nos sentiments sont identiques, et nous ne retrouvons de l'espoir qu'en remontant à nos origines ; c'est en réunissant les hommes dans le travail et non en les séparant par de grands murs décoratifs et tristes, où il ne se passe rien du tout, qu'une démocratie prendra conscience de l'expression de sa vie au moyen de l'art. Il faut détruire ces apparences mystérieuses, qui flattent la jeunesse et les parents, nous valent des costumes pittoresques, mais des désillusions si pro-

fondes, la vanité de toute la fausse science et la certitude d'être à jamais séparés de la grande masse [de ceux] (i) qui pensent et luttent en commun.

L ART DANS LA DEMOCRATIE. RESULTAT DES ELEMENTS DE RÉUxMON ENTRE LES HOMMES

Par quelles mystérieuses raisons nos monuments modernes, si coûteux, portent-ils Tennui dans nos rues? La Sorbonne, les lycées, mairies, hôpitaux, postes, bibliothèques, apparaissent au passantcomme des forteresses hostiles. Ces monuments manquentils de décors qui égaient leurs façades, et en suppo- .sant qu'ils soient plus largement décorés, en seraientils plus gais? On voit tout de suite qu'il n'en serait rien et que l'aspect serait identique à ce qu'il est.

La vraie raison est que nulle part l'architecture moderne ne tient compte des passants; ses façades n'oiïront aucun abri ni contre la fatigue, ni contre les éléments; rien de favorable à la méditation, à la causerie; ils n'ont aucun lien extérieur avec lepublic. L'élève sort du lycée et lui devient inconnu ; l'étudiant de la Faculté devient étranger, un intrus s'il lui plaît de vouloir rentrer en visiteur.

Les monuments des époques d'art, c'est-à-dire de

(1 Omis clans le Icxle.

communion entre les hommes oflraient la faculté d'abri et de méditation, ornaient les villes et les quartiers.

Les arcades, colonnades, où chacun se trouvait chez soi, disaient que c'étaient vraiment des édifices publics, et non de mystérieuses administrations.

L'hôtel de ville avait l'aspect extérieur de la méditation. Que l'on pense aux vieilles villes universitaires italiennes, à Padoue par exen\ple, aux villes où l'esprit de la collectivité dominait. Tout était un résultat de ce besoin de se réunir, et l'homme, le citoyen était recueilli etprotégé par Textérieurcomme à l'intérieur. Ainsi un homme qui se réunit à ses semblables est-il un bienfait harmonieux, et celui qui se sépare — dans son égoïsme — un ennuyeux qui ne tarde pas à devenir Tennemi.

Toute la renaissance artistique se trouve dans cette pensée, que celui qui travaille à l'intérieur du monument est le citoyen futur qui méditera sous les portiques extérieurs.

Que l'accueil de la science et del'art soit généreux et souriant comme [leur] but. Nos rues sont froides et glacées par nos monuments, produit du travail de tous. La science et l'art nous apparaissent orgueilleux et vains, faisant le désert autour de leurs demeures. Aucun être passant n'y trouveun encouragement à son espoir: les grilles et les gardiens conspirent contre lui, affirment, avec la froide ccupurc du mur, l'absence du lien moral.

En enseignement d'art il faut toujours aller de l'elTet n la cause, et je pense qu'il doit en être ainsi de tous les enseignements.

11 faut continuer la curiosité naturelle de Tenfant en lui faisant dessiner les objets qu'il a Thabitude de voir, mais qu'il n'a pas appris à comprendre, augmenter le nombre d'objets et de formes à connaître et se servir des formes géométriques pour rappeler les formes vivantes. Ainsi une sphère, un polygone seront des formes représentatives d'objets connus. Le schéma vit par les souvenirs qu'il évoque [et ne ferme pas la curiosité en le mettant avant la connaissance, ou il arrête et remplace par un mystère pédantesque la nature ignorée]. La géométrie morte est celle qui ne représente aucun souvenir vivant. La géométrie vivante est faite de signes représentatifs ?

Un cercle est une ligne autour d'un vide, comme il est représentatif du monde par ce qu'il contient de formes de comparaison accumulées. Ce système sera continué avec Tadolescence, et le musée interviendra fort peu dans l'éducation [seulement] (i) comme forme d'histoire et de comparaison, aussi de méthode techni(iue (architecture de valeurs, étapes de la compréhension humaine). Mais la part principale

(1) Dans l'original : que.

(\i ÉCRITS ET LETTIÎES CHOISIES

sera prise par Tétude dans la rue des centres d'activité, ateliers, chantiers, etc. Il faut que Tétude mette l'artiste en communion avec la foule, son modèle et son collaborateur à la vie présente. C'est là qu'il apprendra ce ([u'il doit exprimer, et se préparera à être une des parties de la conscience de son temps.

Les voyages seront conçus dans le même état d'esprit. Les villes antiques ne diront pas seulement la forme de [leurs] monuments, mais aussi la vie sociale dont ils sont le résultat. Les formes ditlérentes d'association entre les hommes, que les villes du passé représentent si bien, donneront aux jeunes artistes des lumières sur le présent. Ils apprendront que Tarta suivi les conquêtes sociales et les a exprimées; ils seront ainsi amenés à se x^endre compte des forces proportionnelles de l'humanité présente, de ses désirs et de la raison de toutes ses activités et agitations. C'est stérilement que nous nous renseignons sur le passé s'il n'éclaire pas le présent.

Il est important que dans toute école organisée il existe des cours libres. II faut de bonne heure que les élèves entendent et puissent comparer les diflerentes variétés de l'esprit pour \prendre possession] et expliquer les mêmes causes et effets (i). C'est

(1) Le passage suivant, relevé sur un cahier à dessins, peut servir ici de variante :

« II est aussi important pour les élèves que le besoin des moyens de comparaison entre les différentes formes de la nature soit accompagné de la comparaison entre les différentes façons de les concevoir, de leur préférence. Il est

ainsi qu'on prépare les hommes au libre examen et à l'habitude de considérer de différents côtés un« forme ou une idée. Les élèves se feront un dictionnaire de formes et d'effets de lumière, d'après la nature, dans leurs promenades. Ils se serviront des musées comme contrôle (méditation avec les grands esprits du passé), mais s'y trouveront entraînés par le besoin de la comj)araison avec les découvertes faites dans la vie présente.

L'artiste n'ignorera rien du moral de l'homme. C'est en prenant part à toutes ses inquiétudes, en faisant partie intégralement de cette humanité, qu'il pourra essayer de l'exprimer. C'est aux époques de décadence que les artistes comme les acteurs ont des succès exceptionnels. L'oisiveté des hommes riches les traite en courtisanes et en phénomènes qui servent à passer un temps trop lourd pour des hommes sans activité d'esprit. Les vraies époques voient les artistes à leur plan avec tous ceux qui travaillent à la gloire de l'instant. Le gothique, si admirable, n'a pas laissé de noms d'artistes. Cette pensée que l'artiste ne doit pas être exceptionnel en apparence, mais général, estune grande sécurité pour l'àme artiste, qui ne peut vivre que par le silence et le recueillement, et son rapprochement avec la plus

donc n«>cessaire que les professeurs soient renouvelés le plus souvent possible : leur enseignement i^ardcrait ainsi l'enthousiasme du premier contact et les garderait de la fatigue de l habitude et de la redite. L'élève y trouverait un stimulant par la nouveauté des aperçus.

grande partie des hommes [le\ met dans cet état de sympathie et de communion hors duquel il n'est pas de travail possible, ni but entrevu.

Voici la pratique d'une école moderne basée sur ces idées.

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