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RÉPONSE A UNE ENQUÊTE

DE LA « PLUME » SUR l'ÉDUCATION ARTISTIQUE DU PUBLIC CONTEMPORAIiN (l)

Je ne puis critiquer ce qui existe aujourd'iiui : je pense en effet qu'il vaut mieux, plutôt que de critiquer les choses, dire la façon suivant laquelle on les conçoit : raffirmation d'une idée est suffisante.

L'art est, selon moi, une manifestation de la conscience que nous avons de nos rapports avec la nature.

L'éducation de l'art se confond alors avec l'éducation de la vie.

D'autre part, l'éducation en elle-même est une habitude de notre esprit et de notre activité : elle doit nous pénétrer presque à notre insu et non nous être brusquement imposée ; elle doit être basée sur le respect de la nature des êtres, elle doit suivre le développement de leur propre tempérament. Les découvertes sont toujours personnelles.

L'éducation doit aussi partir de ce principe que toutes les manifestations de l'homme ont pour but sa propre connaissance et que l'art est, au résumé,

(1) La Plume, l" mars 1903.

l'accord harmonieux avec la vie, dont il est l'expression.

Je ne sais si je vous ai dit assez clairement ce que je pense; mais ceux qui pensent comme nous me comprendront, et c'est toujours pour ceux-là qu'on pense et qu'on agit.

GAUGUIN (i)

Gauguin était une expression décorative. Son enthousiasme de la couleur exaltée aurait fait passer d'admirables flammes sur les vitraux, les murs auraient vécu d'harmonies puissantes et profondes. Son origine si primitive Tavait gardé près des grands spectacles dénature. Encore tout pénétré de la puissance des éléments, le ciel, Teau, le feu jouaient dans sa nature fine et fruste un drame constant, aussi fascinateur que celui subi par les faunes dans leurs ilamboyantes solitudes.

Son mysticisme était lointain, agité et troublé par un instinct qu'il ne pouvait vaincre et une éducation moderne à laquelle il croyait se dérober.

Cette organisation riche et subtile en nuances et si neuve d'esprit, souple et violente, mais impatiente dans sa philosophie, désespéra trop vite. Certes on ne sut pas profiter de son génie; les forces trouvent peu leur emploi. On doit le dire avec la douleur de sentir à combien de belles organisations on refuse un développement si productif pour la société, plus par indiflerence que par hostilité réelle. L'humanité vit par de fortes indications plutôt que par [des]

(1) Élude parue dans le Mercure de France de novembre 1903

réalisations complètes et impossibles : ce dut être la pensée de Gauguin ; il a trouvé en lui-même son approbation et sa joie. Son œuvre, telle que nous la connaissons, suffit à l'émotion admirative et reconnaissante de ses amis.

14 octobre 1903.

L'ART ANTIQUE (i)

Que la vie humaine est harmonieuse et belle clans son obéissance consciente à la force de la Nature !

Comme par le prolongement infini d'invisibles racines, Thomme est relié par les sens à tous les éléments de TUnivers.

Qu'il laisse parler son âme, que ses yeux s'accordent avec sa passion et l'Univers lui est révélé, et la Nature, dont son admiration filiale interroge le myslère, lui découvre sa propre conscience.

C'est la conscience humaine que l'Art antique nous manifeste. Dans cette splendide et complète expression l'homme s'instruit de sa puissance imaginative, de l'étendue, de la richesse de ses facultés de compréhension.

Les lions égyptiens, au British Muséum, en sont une magiiifi(juc démonstration, dans leur imposante allure pleine d'une vie mystérieuse et captivante.

La particularité de leur nature de fauves, la familiarité de leur attitude se relient aux formes générales. Leur échine nous rappelle la crête des montagnes ; leurs flancs, les versants souples et rapides.

(1) Article paru dans le Musée (revue d'art antique* de janvier février 1901.

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Ils sont à la fois les représentants de leur espèce et des éléments.

Quelle révélation de la beauté humaine que la figure égyptienne I La lumière joue sur la face volumineuse ; la vie intérieure lui répond et communie avec elle : ainsi deux foyers différents marient leurs flammes.

Gomme de beaux fruits, baignés de chaude atmos phère, les corps d'hommes et de femmes surgissent des marbres noirs et profonds. La matière les retient et ne laisse paraître que l'essentiel de leur humanité. C'est le symbole de la Terre, de laquelle vien nent, à laquelle retournent tous les êtres.

Telles des parois de falaise se dressent les murailles assyriennes. L'homme s'y représente fort et trapu, fait pour la lutte, que ces images nous retracent entre le Lion, suprême puissance instinctive, et l'Homme, incarnation de l'esprit. La grande intelligence de cet art nous dit la légitimité de la victoire. L'impassibilité de la figure humaine, au dessin ferme et plein, la tragique terreur de la bête, la souplesse de son corps dans la résistance, le bel abandon dans la mort : voilà l'héroïque poème.

Des figures d'un beau marbre bleuâtre, aux plans larges, fortement reliés, sur la face lisse de la poitrine joignent leurs mains nerveuses.

L'art grec ne se contente pas de l'immobilité des figures de l'Egypte, sereines et contemplatives, ni J du drame élémentaire de l'art assyrien. Il prête à '

riiommo uue plus grande indépendance, l'exige plus agissant dans l'espace. Le mouvement s'accentue et formule la volonté ; les passions humaines veulent être exprimées. La joie et la souffrance, toute la passagère histoire de l'homme est transmise aux générations futures.

La forme reste d'accord avec l'esprit. La fierté d'èlre un homme s'exalte ; l'Humanité reporte son admiration sur elle-mèms et prête sa forma aux dieux, expression de sa pensée libérée.

Les frises (i)du Parthénon se déploient dans la lumière. Le fond des bas-reliefs monte et descend comme une vague, accompagne les volumes, les relie et les soutient, les reprend dans sa demi-teinte et les avance selon leur proportion d'intérêt.

Hommes et bétes se groupent, s'expliquent les uns par les autres. Dans tous ces corps circule une sève unique ; une vie intérieure les gonfle, serpente en eux, anime les surfaces.

Les chevaux se massent dans de logiques accords de formes et de mouvements, reliés par une admirable intelligence des saillies essentielles et des nécessités expressives. Une ingénieuse combinaison des rencontres de formes crée de précieuses arabesques, de nerveuses ciselures où la lumière se fixe en de fières arêtes. De belles encolures, des croupes pleines, des flancs lisses les dominent.

(1) Frises et frontons du Parthénon au British Muséum.

La forme humaine, dans la possession hautaine d'une sécurité conquise, montre son harmonieuse structure. Le désir héroïque de laction décisive, de la domination, la plénitude passionnelle animent tous les personnages d'un commun élan.

Les gestes les plus directs, les mouvements les plus propres à la glorification de la beauté, de son harmonieuse proportion, de Tenthousiasmc de son âme, tout ce qui fait de l'homme la créature excellente de rUnivers est à jamais inscrit dans une émouvante simplicité.

Des vagues souples se poursuivent ; des arbres s'élancent hors de la terre, des troncs rugueux ou lisses, absorbant la lumière dans leurs plans logiques; une brise forte et saine enveloppe et réunit les gaines de sève d'où léternelle activité de la terre communie avec le soleil : ainsi nous apparaissent les figures des frontons, symboles de fimmortelle jeunesse, de l'inaltérable puissance des éléments créateurs.

La lumière s'étend sur la poitrine d'un torse héroïque, passe de l'aine à la cuisse mate et lisse, éclaire une peau épaisse et jeune, d'une fière volupté.

Comme une vague qui se brise, se relève la figure voisine, véhémente, passionnée. Son modelé puissant, mordu par le temps, rongé par les éléments, luisant par endroits comme par un reste d'émail, accentue sa vie intérieure qui nous paraît en lutte avec le Destin, affirmant l'humaine revendication.

Les femmes se groupent en soutien et caresses, faisant partie les unes <les autres. Leurs formes s'épousent par de délicates rencontres ; comme des ondes se rejoignent, elles se lient entre elles, douces et confiantes.

Vénus : Amour et Fécondité.

La femme est le mystère admirable qui recueille, forme et transmet la vie. L'Art Antique nous la donne née de la Mer, comme la Nature elle-même, c'est-à-dire expression de l'élément par excellence, de celui qui contient toutes les forces.

Elle nous apparaît simple et forte, voluptueuse el reposante. Le temps, qui est son auxiliaire, lui prête la patience et le charme, rien ne trouble sa tranquille attente. Elle sent qu'elle porte le monde, et que rien ne prévaut contre la Vie dont seule elle dispose.

La tète est rarement expressive, presque toujours passive et forte; mais une vie chaude parcourt son torse admirable, la poihine se gonfle en riche promesse, le ventre magnifique, surface mouvante et passionnée, les bras lisses et pleins, faits pour tenir avec tendresse ou recevoir avec douceur, les jambes belles et fortes pour porter l'avenir.

Si général, presque impersonnel nous apparaît au Louvre le fragment de cheval des fouilles de Dclplics : deux plans, l'un enveloppant l'autre, foinientle cou qui porte la tête; les yeux, les oreilles

oO ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

fleurisseut de fines sculptures les plans simples et expressifs : on pense aux détails qui agrémentent les fruits énormes dont l'écorce contraint une sève impérieuse.

Si intense esll'affirmation que la Nature seule est ici en cause, une foi si grande en Téternel Infini nous pénètre, qu'ensuite nous passons, pensifs, devant la Victoire de Samolhrace.

Dans une douce pénombre dorment les vases de marbre :

Leur forme les distingue des marbres et des statues, mais la môme tendresse d'épiderme les réunit. Ils sont des expressions de formes vivantes ; symétriques d'apparence, en réalité équilibrés comme un fruit. Repoussés au dehors par une force intérieure, ils se modèlent sur elle, absorbent la lueur qui s'étend sur la surface toute martelée de petits plans imperceptibles, mais qui se révèlent au toucher et nous disent la raison de cette douce lumière qui se module comme un pré dont l'herbe suit le dessin du sol. La caresse de notre main s'y fixe en une parenté que le contact nous révèle.

Le soleil des temps antiques semble avoir pénétré ces marbres. Il en rejaillit, se mêle à notre atmosphère.

Tout s'anime, tout revit. Les beaux souvenirs, paysages caressés de la lumière des fins de journée ou flambant dans la poussière des grands soleils,

ÉCRITS 5t

tout ce que nos sens anl pu concevoir et découvrir nous apparaît, prolongement de nos sensations.

Il n'est qu'une seule et même force, une seule matière. C'est la même qui se révèle à nous sous des aspects multiples.

Comme on reconnaît l'être aimé au moindre contact, nous te reconnaissons, Source de vie, ô Nature, force et ivresse de nos âmes I Les hommes, les bêtes^ tous les éléments en toi sont confondus. Toujours pareille à toi-même, nous te reconnaissons à la chaleur qui fait bondir le cœur. Notre sang, fruit de ta sève, s'élance avec impétuosité vers sa source; il nous emporte d'un élan héroïque et passionné vers toi, ûme antique, âme humaine !

FRAGMENT

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