LA NOBLESSE FRANÇAISE
Au moment de sa rentrée en France SOUS LES ORDRES DE M. LE DUC DE BRUNSWICK
Vous allez donc, noblesse française , ordre contemporain du trône, vous allez donc verser encore votre sang pour relever la plus ancienne et la plus illustre des monarchies ! La première des gloires vous est préparée ; je n'en excepte pas celle attachée à la fondation des empires, et cette gloire vous ne la goûterez qu'après les horreurs d'une affreuse révolution, et toutes les amertumes d'un long exil. Tant il est du destin de la noblesse française d'acheter la gloire à haut prix , et de ne s'ouvrir vers l'honneur d'autre route que l'honneur même !
Si la France eût été ravagée par des barbares, vous n'auriez à relever que des remparts, des palais
et des statues ; mais la patrie épiorée vous montre son sein couvert de blessures et de plaies bien plus cruelles.
Vous la verrez se débattre dans les angoisses d\me révolution, commencée par les fausses manœuvres de Tavarice, et prolongée par tous les délires de l'orgueil.
Vous ne reconnaîtrez plus ce vaste édifice, fondé sur quatorze siècles de travaux, accru par tant de traités, de victoires et d'alliances, cimenté du sang de vos rois et de vos aïeux : le trône et Pautel , les propriétés et les rangs, les colonies et le commerce, et nos antiques vertus et nos beaux-arts et notre heureux génie, tout a croulé, tout a péri sous les sophismes de quelques légistes.
Des camps démocratiques disséminés sur la surface de Tempire ont entretenu leurs fureurs, et le gouvernement est resté sans nerf, TÉtat sans sujets, la monarchie sans roi, entre la plus fausse des constitutions et la révolution la plus insensée.
Mais je dois vous le révéler, vous trouv^erez un peuple encore plus gangrené de mauvaises maximes, que souillé de mauvaises actions : l'erreur a fait plus de progrès que le crime, et la corruption Ta emporté sur la barbarie. La France accablée, implore donc votre sagesse plus encore que votre force et votre valeur.
A quoi sert de dissimuler ? ceux qui ont nécessité votre exil, calomnient déjà votre retour. Ils publient que vous ne rentrez en France que pour égaler le châtiment aux crimes, et la vengeance aux outrages. Ils disent au peuple que c'est lui qui doit tout expier ; et c'est ainsi qu'après l'avoir plongé dans la révolte par tant de manœuvres, ils l'y endurcissent par des terreurs ; c'est ainsi qu'ils lui défendent le repentir, et l'associent deux fois à leur sort, d'abord par le crime, et ensuite par le désespoir.
C'est pour votre gloire outragée, c'est pour ce malheureux peuple égaré dans le dédale d'une révolution qu'il n'entend pas, que ma voix s'élève aujourd'hui. Interprète de vos généreux sentiments, elle retentira dans vos camps et dans nos murs : l'honneur n'y sera pas sourd et cruel, la victoire même s'en attendrira , et les factieux abandonnés par le peuple, le verront revenir à vous ; ce sera leur premier supplice.
Oui, ce peuple aveugle, cette multitude faible et furieuse, retrouvera dans vous ses défenseurs naturels. Les Français verront que l'art de la guerre, ce bouclier des empires , n'est qu'entre les mains de la noblesse •, que les rangs sont bien achetés par les services, et les dignités par le sang ; que cette égalité chimérique dont on les a flattés, leur ôtait toujours sans jamais leur rien donner ; qu'ils n'ont fait en
abolissant la noblesse que délustrer la monarchie, et que cette risible émission d'épaulettes a couvert Tempire de faux braves, comme celle des assignats Ta couvert d'une fausse richesse.
Et ce peuple n'a-t-il pas déjà vu fuir dans les premiers combats ceux qui le haranguaient si hardiment dans les clubs, ceux qui le poussaient si vaillamment contre un roi captif, ou contre des citoyens désarmés? Ils ont fui, ils se sont dispersés aux frontières devant une poignée d'Autrichiens ; et comme je n'avais pas craint de le dire : La gloire a fait l'ecider ceux que la vanité avait fait avancer.
C'est donc en vain que les monstres qui calomnient ceux qu'ils égorgent, répandent que vous n'aurez vécu comme des héros que pour montrer à la patrie des vainqueurs impitoyables, que vous n'aurez connu le malheur que pour ne jamais connaître l'humanité. Ils ignorent ou feignent d'ignorer que les vertus s'enchaînent, que ceux qui ont eu de la grandeur dans les revers, en auront encore plus dans les succès, et qu'ils sauront pardonner, puisqu'ils ont su souffrir.
Nos princes, qui ont emporté avec vous le feu sacré de l'honneur, qui vont le rapporter avec vous, donnent aux malheureux Français l'espoir des vertus dont ils ont donné le spectacle à l'Europe.
La justice et la vengeance céderont à la générosité, comme le malheur avait déjà cédé à la constance, comme la valeur et la force vont céder à la discipline.
Le roi surtout, le roi seul, sera le juge et le grand médiateur entre les auteurs et les instruments de la révolution, entre les scélérats éclairés et d'aveugles coupables, entre les victimes et les bourreaux.
Songez que son cœur a porté, pendant plus de trois années, le poids, les longs détails, et toute la réalité des maux dont le seul récit vous a fait tant de fois frémir.
Qui pourra pardonner si ce n'est lui ; et s'il pardonne, qui osera condamner ?
Songez à celle qui a compté avec lui les heures de la révolution, et voyez comment l'inexpérience d'une jeune princesse, arrêtée dans sa course par de si grands revers, s'est tout-à-coup trouvée plus avancée dans le malheur, que la philosophie après ses épreuves et ses méditations.
Songez encore à ce clergé, qui à force de constance, de résignation et de désintéressement, a fait perdre à nos philosophes leur long procès contre la religion.
Vous ne serez que trop vengés. A votre approche, les factieux , législateurs , philosophes, beaux-
esprits, et toutes ces pestes de la démocratie, se hâteront de purger la France de leur aspect.
Où iront-ils ces Érostrates politiques, ces foux sérieux, révoltés contre la nature éternelle des choses au nom de leur faible raison ? Quels climats inconnus, quelles mers lointaines, recevront ces sanguinaires apôtres de Tinsurrection ? Odieux dans les monarchies , suspects dans les républiques , chargés des anathèmes de Thumanité, iront-ils se perdre dans les déserts du Nouveau -Monde, ou sont-ils destinés par la Providence à châtier encore quelque peuple corrompu ?
Qu'ils partent donc ! que vos mains ne soient pas souillées de leur sang, et que des supplices, toujours trop doux , n'abrègent pas leur vie ! Des remords sans vertu les attendent.
Ils ne diront pas du moins que le temps, les moyens et les succès aient manqué à leurs oeuvres. Voilà trois ans révolus qu'ils font une expérience sur un des plus beaux roj^aumes de l'univers, comme on la ferait sur le plus vil des humains.
Tout les a favorisés, et les vertus du roi, et l'av^euglement du peuple, et les fureurs des méchants, et les immenses biens de l'Eglise, et les lâches projets du duc d'Orléans, de ce prince que tous ses vices n'ont pu conduire à son crime.
Que dis-je ? le Ciel même a paru complice de la
révolution, par trois belles années de paix et d'abondance. Mais enfin TELirope s'est réveillée, et la France va terminer son pénible rêve.
Je reviens à ce peuple infortuné, gâté comme un vrai tyran par ses flatteurs, qui lui redisent sans cesse qu'il est la source de tous les pouvoirs, et que dès qu'il a tous les pouvoirs, il possède aussi toutes les vertus et toutes les lumières ; car telle est la logique des factieux , lorsqu'ils ont le peuple , ils veulent que le peuple ait tout.
Vous verrez ce qu'est une nation perdue pendant trois ans dans les orgies de la licence, dans la cessation des impôts, dans une longue rupture avec la religion, dans l'oubli de toute humanité.
Comment cette nation, la plus vaine et la plus mobile de l'univers, aurait-elle pu résister au plus trompeur et au plus terrible de tous les charmes ? nos philosophes l'ont enivrée dans la coupe de la souveraineté. Quelle raison, quel temps ne faut-il pas pour la désenchanter !
Vous comptez sans doute sur les miracles de la peur; vous comptez, et l'Europe compte avec vous, sur le succès de la campagne qui va s'ouvrir. Bientôt vous pourrez dire aux Français, comme Thémistocle aux Eginètes : Nous venons à vous avec deux divinités bien anciennes et bien puissantes, la Persuasion et la Force. Mais la force qui n'amène
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que la crainte, ne rencontrerait partout que l'hypocrisie, si en effet la persuasion ne marchait à sa suite.
N'oubliez jamais, noblesse française, le double sophisme dont vous avez été victime. On disait d^ abord, afin de pousser le peuple à vous détruire, que vous étiez une classe si nombreuse que le corps politique en était dévoré -, on a dit ensuite, pour exténuer le crime, que vous étiez en si petit nombre, que votre destruction n'avait rien coûté au corps politique.
N'oubliez jamais qu'en effet vous n'êtes point en rapport avec l'énorme population de la France ; que si avant la révolution vous viviez en sûreté au sein de ce peuple immense, c'est qu'on ne l'avait pas accoutumé à vous regarder comme son ennemi ; qu'une fois rentrée et comme répandue dans ce vaste royaume, vous y péririez une seconde fois, par une conspiration universelle, si vous ne secondiez par la raison, si vous ne consolidiez par la sagesse le nouvel ordre que la force de la contre-révolution nous prépare. C'est à vous à cultiver les fruits de la paix, et à les faire goûter au peuple. Car, des deux puissantes divinités qui vous accompagnent, l'une, secourable étrangère, doit vous quitter ; la persuasion, sa compagne, vous restera.
Vous distinguerez la populace des paysans, et les paysans de la bourgeoisie, état où commence la vanité et par conséquent la jalousie. Vous détrom-
perez aisément les habitants des campagnes, et vous n'aurez plus à combattre que la vile populace et les bourgeois.
Comme vous sentirez qu'il faut repousser la violence par la force, et le raisonnement par la raison, vous ne direz point à cette populace : 0?t i^oiis trompe, car elle ne vous en croirait pas. Comment, en effet, pourrait-elle vous écouter, si vous descendiez jusqu'à raisonner avec elle ? Emplo5^ée, fêtée et toujours bien payée par les factieux, ce n'est que de vos malheurs que date l'illusion de sa prospérité. Les longues saturnales de la révolution n'auront paru que trop courtes à ces brigands : loin de se rendre à la voix de l'ordre, ils vous offriront plutôt leurs piques et leurs poignards, et voudront vous vendre leurs fureurs au prix où les ont payées vos ennemis • tant c'est un funeste instrument que cette populace propre à tous les partis, prête à tous les crimes !
Vous repousserez leurs horribles services, et autant la révolution en a vomi dans les villes et dans les campagnes, autant vous en ferez rentrer dans les dépôts, dans les ateliers publics, et dans les cachots qui les réclament.
Mais les bourgeois exigeront surtout les lumières de votre raison : c'est à eux que la plus séduisante des révolutions que puissent jamais offrir les anna-
les du monde a fait savourer son poison, ce sont eux qu'une fausse philosophie a tant irrités contre vous, c'est parmi eux que vous retrouverez longtemps encore les racines de Tarbre que vous allez extirper. Vous les surprendrez souvent dans le rêve de régalité. Il faudra une main légère et délicate pour toucher à des coeurs si ulcérés, et pour diriger des esprits si malades.
Les remèdes de la raison, du temps et du gouvernement seconderont vos efforts. Vous direz à cette classe jalouse, qu'en détruisant la noblesse, on anéantit le seul but du travail, le seul prix du mérite, le seul état qui relève la pauvreté et donne de l'éclat et de la grâce à la richesse. Vous prouverez aisément à ces esprits vains et soupçonneux, que leur amour-propre serait toujours plus choqué de la nombreuse classe que l'égalité ferait monter jusqu'à eux, que charmé du petit nombre qu'elle y ferait descendre. Vous leur rappellerez l'étrange aveu qu'ils ont fait eux-mêmes au sein de l'Assemblée, en convenant du supplice de V égalité. Quand les rois et la noblesse conquirent les Gaules, les vainqueurs se trouvèrent naturellement plus haut que les vaincus. Après treize siècles, les vaincus se relèvent et disent aux vainqueurs : Soyons égaux! et il se trouve que la vengeance est terrible. Qui donc a pu leur arracher un tel aveu ? est-ce instinct
OU conscience ? Quoiqu'il en soit, ils ont rendu un éclatant hommage à la hiérarchie des rangs, à la propriété des noms, à l'émulation, ce noble ressort des empires, qui pousse toujours Thomme vers les hauteurs de Tédifice social, par la double échelle des dignités et des richesses.
Vous leur observerez que si jadis la supériorité était quelquefois orgueilleuse, aujourd'hui c'est l'égalité ; ce qui a rendu en France l'insolence universelle.
Vous ne ferez point avec eux une guerre de vanité, car vous y seriez vaincus, si toutefois elle n'était pas interminable.
Nos philosophes tâchent d'avilir l'honneur des gentilshommes. Vous leur demanderez si un sentiment qui fait mépriser la vie et la fortune est un sentiment méprisable , vous leur demanderez si leur philosophie a fait de plus grands miracles. Qu'ils sachent que le peuple qui inventa l'honneur, enta toutes les vertus sur l'orgueil, et leur donna une base immortelle. Un peu de philosophie écarte de cette politique, beaucoup y ramène.
Vous les ferez rougir eux-mêmes d'avoir toujours accordé aux grandes fortunes une considération qu'ils refusaient aux plus grands noms, et pour les mieux toucher par un trait de franchise, vous en rougirez avec eux.
La plupart des gens de lettres seront pour vous des ennemis encore plus redoutables. Ils veulent détruire les aristocraties politiques, persuadés qu'il leur en reste toujours une indestructible, celle de l'esprit. Ils vous feront la guerre des sophismes, et multiplieront autour de vous les fléaux de l'imprimerie, seule plaie dont Moïse oublia de frapper l'Egypte.
Ne vous dissimulez pas qu'il existe en effet une lutte terrible entre l'imprimerie et l'artillerie. Quel en sera le fruit pour le triste genre humain? La Providence qui plaça ces deux inventions à la même époque, dans la marche éternelle des temps et des événements, a-t-elle voulu proportionner le remède au mal ? N 'a-t-elle donc pas prévu que ce qui devait éclairer l'homme, l'égarerait; que ce qui devait le protéger, l'opprimerait, et qu'elle ouvrait ainsi deux cataractes de plus au déluge de maux dont la terre est submergée.
Quoiqu'il en soit, le gouvernement qui est la vie même du corps politique, dirigera avec sagesse le redoutable instrument de la pensée. Il n'oubliera jamais cette importante vérité; Qu'un écrivain peut recruter parmi des soldats, et qu'un général ne recrutei^ajamais parmi des lecteurs.
Souffrez qu'en terminant j'ajoute encore une prière à ce que me dicte mon dévouement pour une si belle cause.
Quoique la monarchie déchirée réclame vos efforts, dites-vous bien que c'est plutôt au secours du monarque que vous courez. Souvenez- vous, noblesse française, que vous n'êtes ni souveraine comme en Allemagne, ni féodale comme en Pologne, ni législative comme en Angleterre, ni caste sacrée comme dans Tlnde, mais que née de Thonneur, vous devez vivre et mourir sur les marches du Trône.
Ne vous cachez point à vous-mêmes qu'avant la révolution, chacun en voulait une à son gré, et qu'il semble que pour opérer celle dont nous gémissons, la fortune n'ait fait que recueillir les voix. Cette observation vous rendra plus indulgents pour ceux qui se sont guéris plus tard de la lèpre démocratique, et vous ne priverez pas la France des secours du repentir.
Ne cherchez pas à rendre les rigueurs héréditaires, sous prétexte que les faveurs l'étaient aussi. Que la grâce soit plus exacte que la justice, et que l'enfant, toujours honoré des vertus de sou père, soit toujours absous de ses crimes.
Unis par le malheur, n'allez pas vous laisser diviser par le succès , de peur qu'on ne dise que l'adversité n'a pu vous mûrir, et de peur que l'Etat ne tombe de l'anarchie populaire dans les dissentions aristocratiques.
Vous savez combien il est impossible que les propriétés soient respectées, quand la souveraineté est attaquée.
Repoussez tout esprit de système, et tous ces plans que Tintrigue s'empresse d'offrir àPambition, et sauvez-nous de tous ceux qui veulent nous sauver.
Vos embarras commenceraient le lendemain de vos succès, et vous jetteriez, sans le savoir, les germes d'une nouvelle révolution, si vous ne vous reposiez pas aveuglément sur la sagesse d'un roi qui a vu le mal et le danger plus longtemps et de plus près que vous, et à qui le peuple français doit de plus hautes réparations. Il n'oubliera pas que tout peuple est enfant, que tout gouvernement est père, et il fondera la justice sur la raison, et la raison sur la clémence.
Mais je ne vous retiens plus : allez, volez sous les étendards de ce nouvel Agamemnon qui voit flotter autour de lui les drapeaux des Césars, des rois et des princes, et qui n'a que sa modestie à opposer à tant de gloire ! Vous entreprenez avec lui la guerre la plus juste pour les droits les plus sacrés, pour le roi le plus malheureux, pour le salut de la patrie, pour l'exerriple du monde !
Bruxelles, ce 8 août 1792.