‹ Écrits et pamphlets de RivarolChapitre 14 sur 17 · LA NOBLESSE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE FRANÇAISE

Au moment de sa rentrée en France

sous LES ORDRES DE M. LE DUC DE BRUNSWICK

Généralissime des armées de l'Empereur et du Roi de Prusse

Rivarol quitta la France tard, et à temps, dans les premiers jours de juin 1792, et se réfugia à Bruxelles. Le roi croyait qu'il pourrait être « utile à ses frères » ; mais d'ailleurs, il avoue qu'en partant, il échappait à quelques Jacobins de son Petit ahnanach de nos grands hommes; raison assez déterminante.

Dans leurs alternatives, nos révolutions, depuis quatrevingts ans, n'ont jamais ramené, de l'émigration ou de l'exil, que des Epiménides. Le conseiller peu écouté de Louis XVI devait aussi gratifier les premiers en date de ces éveillés-dormants d'avis excellents, qui eussent été bien inutiles, si l'événement ne les avait pas rendus superflus.

Le moment solennel approchait où le duc de Brunswick allait envahir la France, à la tète de 95,000 hommes, dont 20,000 émigrés, après avoir lancé son déplorable manifeste. Rivarol, même avant le 10 Août, ne pouvait assister aux préparatifs de l'expédition, ni constater les dispositions des

envahisseurs, sans une profonde anxiété. Tout en feignant de partager les illusions générales, plein de doutes sur le succès, il était encore moins rassuré sur les conséquences de cette « rentrée, » comme on disait par euphémisme, qu'elle fût sanglante, ou triomphale, ainsi qu'on avait la folie de le supposer.

Ses appréhensions se trahissent dans cette Lettre, morceau d'un beau tour oratoire, qui a de la pompe, de l'éclat, et une certaine élévation que comportaient les circonstances. Mais elle est à lire entre les lignes. Réserve faite de l'enguirlandement nécessaire, les veilles de batailles, aux héros du lendemain , Rivarol se montre ici tel que dans ses Mémoires à Louis XVI, rien que monarchique, exclusivement monarchique : « Qui pourra pardonner, si ce n'est le roi; et s'il pardonne, qui osera condamner? » et déterminément hostile aux prétentions d'une noblesse qui avait fait son temps comme caste, et à laquelle, on peut se le rappeler, il ne trouvait à laisser « que ses titres. » Il y a de la franchise, du courage même, dans une certaine considération qu'il offre à méditer aux « rentrants » ; elle est d'un ordre direct, pressant, menaçant: «N'oubliez Jamais, noblesse française, que vous n'êtes point en rapport avec l'énorme population de la France. Une fois rentrés et comme répandus dans ce vaste royaume, vous y péririez une seconde fois, par une conspiration universelle^ si vous ne consolidiez par la sagesse le nouvel ordre que la force de la contre-révolution nous prépare. »

Parmi les écrivains philosophes qui ont traité des causes de la Révolution, Rivarol est celui qui a le plus insisté sur l'observation que les jaloux de la noblesse, bourgeois, gens de lettres et gens de finances, avaient surtout soulevé contre elle les villes et les campagnes. Homme de haute vanité personnelle, et par là plus abondant que personne dans ces sortes de point de vue, il a donné à celui-ci, dans le Journal politique • national ^ un développement

saisissant, justement célèbre et souvent cité (i). Il y revient et, dans une phrase executive, juge et condamne à bref délai la classe bénéficiaire directe du mouvement révolutionnaire, qui devait s'user si vite et se montrer, par son égoïsme, indigne de la direction sociale. Il semble proposer à la noblesse une sorte d'alliance avec la bourgeoisie, cimentée par un mépris commun des gens de labeur et de métier : « Vous (les nobles) prouverez aisément à ces esprits vains et soupçonneux (les bourgeois) que leur amour-propre serait toujours plus choqué de la nombreuse classe que l'égalité ferait monter jusqu'à eux, que charmé du petit nombre qu'elle y ferait descendre. » En cinq lignes d'une sagacité cruelle, c'est l'histoire de cinquante années de bourgeoisie.

A peine Rivarol venait-il de répandre sa Lettre à ïa noblesse française^ appel généreux à la mansuétude et à la clémence, qu'il eut l'occasion d'en donner la contre-partie dans un écrit sur la vie politique, la fuite et la capture de La Fayette (2) arrêté à la frontière belge, et la saisit avidement. Ce triste pamphlet conclut par une excitation au meurtre du fugitif, en latin, il est vrai (3), mais qui n'amena pas moins une tentative d'assassinat sur sa personne, dans la ville de Nivelle. Après avoir irrité ses compagnons d'infortune par l'expression de ses sentiments de royaliste plein d'humanité, Rivarol ne pouvait pas s'empêcher de donner des gages de dévouement à leurs animosités et à leur destinée. Ces alternatives de sagesse audacieuse et d'emportement fébrile , déroutaient même ses amis les « monarchiens, » et Peltier, insérant, en appendice à son

(i) Ce développement n'a pas moins de cinq pages. Voir le Tableau historique et politique des travaux de l'Assemblée constituante, éd. de 1797, p. 104.

(2) Voir la note 1>, p. 49, du présent volume.

(3) Et dubitamus adliuc mcrccdem e.xtcndere factis!

Nouveau tableau de Paris[i)^ la Vie politique de La Fayette, à la suite de la Lettre à la noblesse française^ se croit obligé d'avertir qu'on pourrait être surpris, en lisant le second morceau, de sa discordance complète avec le précédent.

C'est sur la reproduction de Peltier que nous réimprimons; la première édition de la Lettre à la noblesse française ne se retrouve pas (2).

(i) Dernier Tableau de Paris, ou Récit historique de la révolution du 10 août i'jg2..., par J. Peltier... 3" édition-; Londres, 1794, 2 vol. in-8.

(2) Quérard l'indique comme de Bruxelles, 1792, in-8. Voir la France littéraire, t. VIII, p. 60.

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