JOURNAL POLITIQUE-NATIONAL
La Lettre sur la capture de M. l'abbé Maiiry, à Péronne, fut délivrée aux souscripteurs du Journal politique-national comme vingt-quatrième et dernier numéro du premier abonnement (i).
Cette feuille avait été fondée par l'abbé Sabatier de Castrés, mais Rivarol l'y éclipsa tout de suite. Il commença, dès le premier numéro (i2 juillet 1789), son fameux Résumé historique et raisonné des événemens, qui contient l'histoire des six premiers mois de la Révolution, où « tous les grands coups furent portés. » Entre temps, il se délassait et divertissait par des préludes aux violentes gaîtés des Actes des Apôtres.
(i) Ce Journal a eu trois abonnements successifs, mais avec suspensions; les deux premiers de chacun vingt-quatre, et le troisième de huit numéros.
Telle la Lettre sur la capture, où l'abbé Maury et l'abbé Sabatier, bons aristocrates, se voient raillés, sur un pied de parfaite égalité, avec les municipaux de la bonne ville de Péronne. L'esprit de Rivarol, c'est justice à lui rendre, ne connaissait amis ni ennerrtls ; il était imperturbable et incorruptible. Comme fond à ce tableau de genre delà rencontre des deux abbés, on a le soulèvement révolutionnaire de la province de Picardie, en caricature, il le fallait, mais qui put inspirer à l'écrivain royaliste des réflexions contraires à sa belle humeur.
Cet abbé Sabatier de Castres, lourd, prétentieux, sot en trois lettres, donnait étrangement sur les nerfs à son coopérateur ; sans doute était-il de ceux qui font vingt blessures à l'homme de goût, avant que celui-ci proteste (i). Rivarol, après leur séparation, s'abstint de jamais prononcer son nom. Pour l'abbé, comme il ne s'était pas montré le coryphée dans l'œuvre commune, il garda la prétention d'avoir au moins inventé Rivarol (2 , et il la justifiait très-bien, en réimprimant le Journal politique-national
(i) Cette pensée s'est rencontrée souvent sous la plume de Rivarol; il avait fini par la formuler : «Dans la guerre entre les gens d'esprit et les sots, ce sont toujours les sots qui ont commencé : l'homme de goût est blessé avant de piquer. »
(2) • J'abandonnai le Journal politique-national à la plume élégante et peu sévère de Rivarol que je m'étais associé, et que j'avais presque converti aux bons principes, comme malgré lui. Le silence absolu que cet auteur a gardé à mon égard, dans tous ses écrits, a confirmé ceux qui l'ont personnellement connu dans l'opinion qu'il avait moins d'âme que d'esprit et moins d'esprit que d'amour-propre. » Considérations politiques sur les gens d'esprit et de talent, tirées d'un ouvrage inédit de M. l'abbé Sabatier de Castres, et publiées par L. Bunomvelle. Paris, an XII-1804, in-8.
à son profit, comme fondateur émérite. Même il poussait le scrupule jusqu'à y comprendre la Lettre sur la capture (i), entre deux notes, toutefois, destinées à établir qu'il entendait fort bien la plaisanterie, et que M. l'abbé Maury ne l'avait pas reconnu, mais non pas méconnu ; détail important. Voici ces notes, dans leur candeur :
0 Je me suis rencontré à Cambrai, où des affaires m'avaient appelé, dans la même auberge avec l'auteur de cette lettre, et je l'ai supplié de m'en donner copie, parce qu'elle contient un récit fidèle de l'état où j'ai trouvé la France, depuis Saint-Denis jusqu'à Cambrai. Cet honnête voyageur résistait, à cause des légers sarcasmes qu'il a lancés contre moi vers la fin de sa lettre, mais il a cédé, quand il a vu que j'entendais la plaisanterie. Je l'entends si bien, que je rapporte sa lettre sans y rien retrancher, afin de prouver à mes lecteurs que lorsqu'il s'agira de les instruire ou de les égayer, je ne m'épargnerai point. »
« Il est certain que j'ai entrevu M. l'abbé Maury dans le corps-de-garde de la bourgeoisie ; il était entouré de beaucoup de peuple et de milice bourgeoise. Je ne crois pas qu'il m'ait aperçu; je le connais personnellement et j'ai peint son genre d'éloquence dans les Trois siècles. »
Le Journal politique-national a eu en 1 790, et encore l'année suivante, plusieurs réimpressions complètes de ses deux premiers abonnements, où se retrouve toujours
(i) Dans les réimpressions du Journal politique-national, de l'abbé Sabatier, elle forme le n° 8 du premier abonnement, et est intitulée : Lettre de M. le chevalier de Kermol,à madame la comtesse de Châteauregnault , à Flavigny.
la Lettre sur la capture {\)\ depuis 1797, il n'a plus reparu dans son ensemble. Cette année-là, le frère de Rivarol eut l'idée , sans doute heureuse , d'en extraire et de publier en volume la suite des Résumés historiques, qui en formait la partie supérieure et survivante ; mais placé à un point de vue politique exclusif, il tailla inconsidérément dans le texte, et, pour plus de brièveté, supprima les divisions d'articles, les transitions, les épigraphes, et jusqu'à djcs passages essentiels (2). Le livre perdit ainsi une grande part de sa décoration littéraire ; sacrifice inutile et cruel, car Rivarol penseur ne se saurait séparer de Rivarol esprit superlativement orné, sans un véritable déchirement. La restitution scrupuleuse de cette œuvre maîtresse, serait le premier devoir d'un nouvel éditeur.
Bien qu'il puisse être convenable d'entrer dans l'opinion d'un homme pour mieux jouir de son talent, nous nous sommes dispensé de devenir royaliste afin de goûter avec plus de vivacité la Lettre sur la capture. Le charme littéraire opérait assez. Rivarol n'avait pas tous les jours «des abbés Maury à conter,» lui-même en convient. Parmi les
(i) Nous connaissons une seule édition en brochure de cette Lettre, s. 1. 178g, in-8; le fleuron du titre représente des fruits sur une console.
(2) Tableau historique et politique des travaux de l'Assemblée constituante, depuis l'ouverture des Etats-généraux jusqu'après la journée du 6 octobre 178g (Paris, 1797, in-8), tel est le titre donné, par le général de Rivarol, aux Résumés ainsi tronqués et mutilés. Ils forment, sous celui d'Extraits du Journal politique et national, le tome IV de l'édition des Œuvres complètes de 1808, et figurent, comme Mémoires, dans la collection Berville des Mémoires relatifs à la Révolution française; 1824, in-8.
morceaux d'intermède du Journal politique-national, on n'en relèverait pas d'autre d'un aussi parfait agrément. Une Lettre apologétique pour le duc d'Aiguillon^ en tête du numéro 12 du second abonnement, est pourtant à signaler aussi, comme un modèle excellent, à ne considérer que la façon, de ce journalisme de personnalités cuisantes et de persifflage atroce, qui devait rester, vers les derniers mois de 1 789, la seule arme du parti royaliste désespéré ( i ). Il s'agit de ce duc d'Aiguillon, fils du ministre de LouisXV, qui se réunit à la Chambre du tiers, et vota, des premiers, au 4 août, la suppression des privilèges de son ordre. Les biographes doutent encore aujourd'hui s'il figurait, déguisé en dame de la halle, parmi les femmes qui envahirent Versailles dans la nuit du 6 octobre, et tant que ce seigneur restera biographie, son travestissement problématique sera la circonstance intéressante de sa carrière législative. C'était tout uniment une imagination satirique de Rivarol. La Lettre apologétique, répandue et commentée par la haine de parti, en fit en vingt-quatre heures une réalité incontestable. D'Aiguillon est ainsi parvenu à une renommée quelconque, et a atteintune postérité peu reculée. Le ridicule est une des formes les moins enviables de la gloire, mais avec laquelle il faut compter. Le succès du Journal politique-national fut des plus grands ; nous avons vu qu'un an après sa cessation, il se réimprimait encore comme d'actualité. Rivarol en retira des sommes considérables, et quelques ennuis, surtout celui de se voir d'autant moins compris qu'il était lu davantage. En augmentant en nombre, les souscripteurs se
(i) Lettre apologétique pour le duc d'Aiguillon; en tête du n° 12 du second abonnement.
— 3o — plaignirent de ce que le rédacteur des Résumés ne prenait pas en considération leur infériorité relative, et comme ils s'élevaient avec peine, ou pas du tout, jusqu'à lui, ils osèrent le prier de se baisser jusqu'à eux, de se mettre à leur niveau. De temps à autre, Rivarol dut répondre à ces sollicitations innocentes, de quel air, et de quel style ! on le peut supposer, mais mieux vaut le .voir. En tête du numéro 1 7 du second abonnement, l'impertinent donnait, en grosses lettres, cet :