‹ Écrits inédits de Saint-SimonChapitre 47 sur 58 · PUIS NATURELLEMENT · texte numérisé non relu

PUIS NATURELLEMENT

On a veu cy devant, tiltre de Nemours page 60, la généalogie de la Maison de Savoye abrégée sous un coup d'œîl, et plus estendue dans les pages voisines de celles là. Il suffira donc de dire icy que la branche de Nemours estoit esteinte deux ans avant l'érection dont il s'agit, et que le prince de Carignan chef de cette branche dont on va parler icy et les trois frères successivement ducs de Nemours en qui la branche de Nemours s'esteignit, estoient petits enfans des issus de germains.

Le célèbre duc de Savoye Charles Emanuel I qui se saisit en pleine paix du Marquisat de Saluées pendant les derniers Estats de Blois, qui eut tant d'envie de partager la France dans les désordres de la Ligue, qui d'adresse et de force résista si longtemps à Henry lY affermi, et qui fut si rudement humilié au Pas de Suze par Louis XIH en personne, qu'il n'y put survivre, et mourut moins d'un an après sans se laisser voir qu'à ses ministres les plus nécessaires ; ce Prince, dis je, qui régna si longtemps et qui fit toujours tant de bruit dans le monde, eut de la fille de Philippe II Roy d'Espagne cinq fils et deux filles. L'aisnée fut duchesse de Mantoue, et à Lisbonne gouvernante de Portugal lorsque la révolution arriva qui chassa les Espagnols, et mit sur le trosne le duc de Bragance dont la postérité s'y est maintenue après luy. L'autre M duchesse de Modène, et son mary fut si touché de sa mort

GâRIGNAN. EUGÈNE MAURICE COMTE DE SOISSONS. 263

qu'il se fit capucin. Les fils furent cinq Princes. L'aisné mourut à dix neuf ans sans alliance. Le second fut Victor Amé qui succéda au duc de Savoye son père, et qui avoit dès auparavent eu l'honneur d'espouser une sœur de Louis XIII. Un grand prieur de Caslille qui vescut peu. Le cardinal de Savoye qui dans la suitte quitta le chapeau pour espouser la fille du duc son frère dont il n'eut point d'enfans, et mourut 1657. Enfin Thomas prince de Carignan chef de cette branche et père de nostre Impétrant. Ce prince fut homme de guerre et de cabinet, et sa vie fui extresmement meslée.Iljapprit Tune et l'autre sous son père si capable en tous les deux ; et il avoit trente quatre ans lorsqu'il le perdit en 1650. Six ans auparavent il avoit espousé à Saint-Germain en présence de toutte la Cour la fille et sœur des deux seuls comtes de Soissons Princes du Sang, de laquelle la mère estoit Piedmontoise de la Maison de Montafié. Mécontent de la France, il se retira aux Pais Bas où il servit les Espagnols avec divers succès. Il estoit à leur teste lorsqu'ils firent tant de ravpges en Picardie, et qu'ils prirent jusqu'à Corbie, dont la valeur personnelle et la fermeté d'àme de Louis XIII les sceut bientost repousser chez eux malgré l'estonnement général et les conseils alors timides du cardinal de Richelieu. Il y avoit trois ans que le prince de Carignan estoit aux Pais Bas lorsque la mort du duc de Savoye Victor Amé son frère, arrivée en 1637, et la minorité des enfans qu'il laissoit, le rappellèrent en Italie. Uni avec le cardinal son frère, et soustenu des armes du Milanez, il disputa la Régence à la duchesse sa belle sœur appuyée de celles du Roy son frère. Leur paix se fit tout à la fin de 1640, qui fut aussytost troublée et ne se fit solidement qu'en juillet 1642 conjointement avec la France, à la leste

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dBS années de laquelle il passa presque tout le reste àe sa vie jen Italie contre l'Espagne. Après la retraitte aux Pais Bas de M*, le Prince parmi les Espagnols, sa charge de grand maistre de France fut donnée au prince Thomas en 1654, et il mourut à Turin en janvier 1656 à soixante ans. La princesse sa femme, dont la vie avoit esté partagée entre sa suitte et Paris, y fixa son séjour après l'avoir perdu, et y mourut en juin 1692 à quatre vingt sept ans, ayant conservé jusqu'à sa fin une grande santé, un appétit qui tenoit du prodige, et toujours uniforme, toutte sa teste et beaucoup d'esprit, de grandeur, de considération et de haine très marquée pour la branche de Condé.

Leurs enfans ftirent Emanuel Philbert, Anne de Carignan, et Eugène Maurice comte de Soissons occasion dé ce tiltre. On parlera de luy et de sa postérité après son frère aisné et la sienne. On remarquera seulement en passant que ces deux frères estoient cousins germains de Charles Emanuel II duc de Savoye, fils de la sœur de Louis XIII, que ce duc n'eut point d'enfans de la fille aisnée de Gaston duc d'Orléans frère de Louis XIII avec laquelle il fut peu de temps ; et qu'il espousa ensuitte la fille aisnée du duc de Nemours tué par le duc de Beaufort frère de sa femme, et sœur de cette Reine de Portugal qui délrosna et répudia son mai7 qu'elle fit enfermer pour espouser son beau frère. De ce second mariage avec la fille de Nemours est venu le premier Roy de Sardaigne, dont le règne a fait tant de bruit dans le monde et la fin encore plus, qui estoit ainsy cousin issu de germain des enfans de ces deux frères le prince de Carignan et le comte de Soissons.

Le prince de Carignan a pu justement passer pour un prodige. Né sourd et muet, il se trouva un homme qui promit de le mettre en e$tat de comprendre et de s'expri-

mer pourveu qu'on le laissast absolument le maistre, et qu'on se fiast de tout à sa discrétion. Le Prince fut entièrement livré à ce maistre qui s'y prit avec luy comme Ton fait avec les animaux qu'on dresse, c'est à dire par la faim et par les coups. Cette terrible méthode trouva un sujet plein d'esprit, de lumière et de conception qui répondit à ses leçons au delà de ses espérances. En un mot le prince de Carignan fut en peu d'années en estât de connoistre et de demander touttes les choses d'usage, puis de conversation suivie et soustenue par signes, de lire des yeux et de comprendre assés pour répondre, après, d'escrire ce qu'il vouloit ; enfin de raisonner et avec tant de justesse et de facilité qu'il fut admis avec succès dans, les affaires d'Estat par le duc de Savoye, et qu'indépendament de sa naissance, il fut tant qu'il vescut un des personnages de la Cour de Turin des plus comptés. Il y Yoyoit le monde chés luy, et il avouoit qu'encore que ce qu'il avoit souffert des traittements de son maistre ne fust pas croyable tant ils a voient esté excessifs, il luy sçavoit gré de son industrie, de sa patience et de sa dureté, puisqu'il leur devoit d'estre rendu à l'intelligence et presque à touttes les fonctions des autres hommes. Il se maria tard à une Este-Scandian, et mourut très considéré et regreté en 1709 à soixante dix neuf ans, et ne laissa qu'un fils unique qui est le prince de Carignan d'aujourd'huy.

Élevé à la Cour de Turin et ayant perdu son père, il devint amoureux d'une fille que le^ Roy de Sardaigne avoit eue de la comtesse de Verùe fille du duc de Luynes. Ce Prince en avoit usé à cet égard comme Louis XIY avoit fait à l'égard de Madame de Montespan, et quoyque Madame de Verùe lasse enfin de luy, ^et dp ^^ contraintes et jalon-

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siesy se fust sauvée de ses Estais conduitte par le chevalier de Luynes son frère, et se fust retirée à Paris, ce Prince l'aimoit toujours, et avoit la plus grande tendresse pour cette fille qu'il en avoit eue, et qu'il faisoit élever par sa propre femme sous ses yeux. Il en usa encore pour son mariage comme avoit fait Louis XIY et il le faisoit avec joye. M. de Carignan comblé de faveurs et de bienfaits par son beau père, se lassa bientost des contraintes qu'éprouvoit sa jeunesse, et sans dire adieu se sauva en France, déjà très brouillé avec le Roy de Sardaigne. Tout fut inutile pour le faire retourner. Sa femme qui Taimoit fort n'en pouvant plus suporter l'absence, mit son père au désespoir en le venant trouver. Il n'oublia rien pour les rappeller auprès de luy l'un et l'autre, et ce fut toujours inutilement.

Je ne sçay si on s'est repenti en France d'une protection si déclarée ; mais la voix publique la regrelte beaucoup. L'obscurité du mary et l'intrigue prodigieuse de la femme, les trésors qu'elle en tire sans cesse à touttes mains, les dissipations qu'ils en font, les cris des créanciers pour le moins inutiles, un crédit que rien n'émousse, qui se mesle de tout, et dont tout montre le danger et l'abus sans mesure, les fait régner parmy les cris publics. Le rare est que par prétension ils se présentent incognito sous le nom de comte et de comtesse de Basque, malgré lequel le mary fait lieutenant général tout à coup en a servi ces deux campagnes sur le Rhin, et la femme va à la Cour et est assise, est de tous les Marlis, et va par tout en princesse de Carignan. Rien de si abandonné aux comédiennes que le mary, rien de si dévoué à la dévotion que la femme qui comunie sans cesse, et en courant la poste, et qui prend à touttes mains. Us se sont saisis de

Topéra qui tombe fous les jours sous leur entreprise, et tirent un revenu immense d'un jeu public qui est un coupe gorge, que les représentations de M. le duc d'Orléans, que les plaintes des marescliaux de France qui en voyant tous les jours des suiltes funestes et continuelles, que les cris d'une infinité de familles ruinées, n'ont pu jusqu'à présent entamer. Us ont un fils et une fille fort jeunes qui sont élevés à Turin. Us y firent un voyage entre l'abdication et la prison du feu Roy de Sardaigne, qui dans sa retraitte ne voulut voir qu'une seule fois sa fille, et son gendre point du tout, dans l'indignation de leur conduit te. L'aversion du Roy régnant pour cette sœur ne leur permit pas de rester longtemps à sa Cour, et beaucoup moins touttes les intrigues de cette femme à la nostre qu'elle ne vouloit point perdre de veûe trop longtemps.

Mais un fait de son voyage en allant en Piedmont mérite d'estre raporté. Elle arrive en poste vers midy à Lyon, Sortant de sa chaise elle demande s'il n'y auroit point encore une Messe. On luy en enseigne une; elle y va tout de suitte, et la trouve qui va commencer. Vers la Communion du prestre elle s'approche du balustre, et lorsqu'il en est temps elle communie. La Messe ditte elle s'en va, disne en compagnie avec Perichon, prévost des marchands, qui luy faisoit les honneurs de la ville, qui a veu tout ce court passage, de la bouche immédiate de qui on le tient, et qui ne sort point du premier estonnement. Après disner conversation et amusement. Sur les cinq heures elle demande d'aller aux Jésuittes. On l'y conduit. Elle entre dans l'église, demande un confesseur, se met dans un confessionnal. Tout cela dure demie heure. Au sortir de là, dit qu'elle voudroit se baigner; on la mène

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chés une baigneuse, au sortir d*où elle retourne avec la compagnie jusqu'à minuit. Elle avoit demandé une Messe à cette heure là et sa chaise au sortir de Téglise. Les grands vicaires crurent ne devoir pas refuser à son rang et moins à sa faveur la Messe à heure si indue. Elle Tentendy y comunie à la surprise extresme de tous les assistants, et la Messe finie leur dit adieu, monte en chaise et continue son voyage. Une autre fois relayant à Essone allant en poste à Fontainebleau où la Cour estoit, elle entendit sonner une Messe, y alla et y communia, remonta tout aussytost en chaise, fit ses affaires à Fontainebleau puis s'en alla coucher à Saint-Port où Madame de Yerûe se tenoit pendant le voyage de Fontainebleau, d'où la fine compagnie alloit à ses oracles. On ne finiroit point sur Madame de Carignan, l'amie de tout le monde, sautant au col de chacun, entrant dans tout, et ayant des relais fixes à Sève et dans divers quartiers de Paris qu'elle met très ordinairement à bout. De galanterie elle n'en est point accusée. C'en seroit aussy beaucoup à la fois. Ses liaisons et ses alleures sont si connues qu'il seroit superflu de s'y estendre. Pour M', son mary qui fait de l'hostel de Soissons une maison de bohèmes, on ne le voit jamais nulle part, et ne fréquente personne qui puisse estre nommé.

Venons maintenant à la branche de Soissons.

Eugène Maurice comte de Soissons, frère cadet du prince de Carignan muet et sourd, s'establit en France

Olympe Mancini sœur du duc de Nevers, des duchesses de Mercœur, de la Connestable Colonne et des

duchesses Mazzarini et de Bouillon, et niepce comme elles du cardinal Mazzarini.

Surintendante de la Maison de la Reine.

Mariée 1657.

Sortie du Royaume 1678.

Morte à Bruxelles 1708.

Ce qui la regarde se trouve cy à costé dans l'article de M^ son mary.

sous la protection de la princesse de Carignan leur mère qui estoit comme on Ta dit Princesse du Sang et la dernière de la branche de Bourbon-Soissons. Il se maria à vingt deux ans, un an après la mort de son père; combla de joye le cardinal Mazzarin par cette grande alliance ; en eut le gouvernement de Champagne et Brie, et la charge de colonel général des Suisses et Grisons, que la mort du mareschal duc de Schomberg fit alors vacquer fort à propos, et dont son fameux fils le Prince Eugène conserva toutte sa vie la plus vive rancune comme on verra au tiltre de Biron.

Avant d'aller plus loin, il faut dire que le prince de Carignan muet et sourd demeuré à Turin, et son frère le comte de Soissons dont il s'agit icy, avoient une sœur unique mariée en 1653 à Ferdinand Maximilien marquis de Bade Badé, frère aisné du prince Herman de Bade; mareschal général des armées de l'Empereur Léopold et de l'Empire, et l'émule perpétuel du fameux duc de Lorraine et qui mourut à Vienne sans s'estre marié en 1691. Son aisné qui s'estoit marié à Paris, y vescut cinq ans avec sa femme, puis la quitta, s'en retourna dans les Estais de son père, juge principal de la Chambre Impériale de Spire, qui ne mourut qu'en 1677 à quatre vingt quatre ans. Son fils aisné ne la fit pas si longue. Il se perça le bras de deux balles en s'appuyant sur son fusil à la chasse en octobre 1669 et en mourut, laissant un fils unique qui

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SOUS le nom de prince Louis de Bade s'est acquis dans le dernier siècle une grande réputation à la teste des armées de l'Empereur et de l'Empire en Hongrie et sur le Rhin. Il estoit né à Paris où il fut élevé, et avoit eu le Roy pour parrain. Il fit magnifiquement rebastir son chasteau de Rastadt, et mourut depuis longtemps mareschal général des armées de l'Empereur et de l'Empire en janvier 1707 dans ce chasteau, à cinquante deux ans. Il laissa de sa femme restée avec la Grande Duchesse de Toscane sa sœur les dernières de celle ancienne Maison de Saxe- Lav^enbourg, différente de celle de Saxe d'aujourd'huy, deux fils et une fille, de laquelle M', le duc d'Orléans est veuf, et en a eu M', le duc de Chartres. Les deux fils vivent dans leur Estât. L'aisné près, de faire un mariage très avancé de quelqu'une qui alors le regardoit comme une grande fortune, et qui ignoroit alors l'incroyable qui l'attendoit, la remercia pour espouser une Schwartzenberg, unique d'un père et d'une mère extrêmement brouillés, et qui par Testât de la famille, faute de masles, devoit hériter de grands biens, chose si rare en Allemagne. Le mariage accompli, Madame de Bade la mère entreprit par esprit de piété de racomoder ce mesnage, et en vint à bout par delà peut estre ses espérances, puisqu'il en est venu depuis filles et garçons. La princesse de Bade sœur du comte de Soissons, et grand'mère de feue Madame la duchesse d'Orléans, vescut à la Cour et dans le monde sans prétentions qui n'estoient pas encore si fort devenues à la mode, assise, mais parmy touttes celles qui Festoient sans affecter de distinctions et sans difficulté. Elle fut dame du palais de la Reine faisant son service avec les aub*es dames du palais sans le moindre embarras et tout à l'unisson des autres, jusqu'à ce qu'elle fut chassée comme

on le verra. Elle revint longtemps depuis, mais sans estre dame du palais, et mourut en 1689.

M', le comte de Soissons et madame sa femme vescurent plusieures années fort bien ensemble, et dans tout Téclat qu^ajoustoit à leurs grands biens, à leurs establissements et à leur naissance, l'honneur d'une mère Princesse du Sang, et la faveur d'un oncle plustost Roy que Premier Ministre, qui outré de la mort de sa niepce aisnée de Mercœur à vingt et un ans, avoit mis toutte sa consolation et sa grandeur en ce mariage de sa seconde niepce qu'il fit vingt jours après. Le Roy qui avoit alors dix huit ans et qui estoit le jeune homme de son Royaume le plus beau, le mieux fait et le plus aimable, estoit tenu de fort court par la Reine sa mère et par le cardinal Mazzarin. 11 ne voyoit presque de jeunes dames que les niepces du Cardinal qui estoient élevées à la Cour ; et les histoires et les mémoires de ces temps là sont pleins des frayeurs qu'eurent la Mère et le Premier Ministre qu'il n'espousast la troisîesme dont il estoit passionnément amoureux : tellement que cela fit esloigner les niepces et haster le mariage de cette troisiesme si tost qu'on le put, qui cspousa en 1661 le connestable Colonne, tant on la craignoit encore, mesme après le mariage du Roy. Pour la comtesse de Soissons qui se trouvoit mariée, elle demeura à la Cour, et bienlost après elle en devint le centre. Le Roy ne bougeoit de chez elle tous les jours avec l'élite des jeunes seigneurs de la Cour. Là fut l'école de la galanterie, de l'esprit, des modes, des festes et de l'intrigue ; et c'est là où le Roy commença à se former à cette galanterie et à cette politesse qu'il a conservée toutte sa vie au plus haut point le plus délicat, le plus distinctif, et qu'il a toujours sceu parfaitement joindre avec toutte la majesté

d'un grand Roy, et touttes les grâces d'un homme qui sçait plaire.

Au mariage du Roy le cardinal Hazzarin, maistre absolu de TEstat et de la Cour, ne songea qu'à se venger de touttes les traverses qu'il avoit essuyées et qui pensèrent bouleverser entièrement la Franee pour son seul intérest qui l'emporta enfin sur tout. C'est ce qui luy fit sacrifier les avantages solides et réels du royaume à sa satisfaction personelle d'humilier M', le Prince, et ce qui l'engagea à défigurer la Cour pour en abaisser les grands qu'il n'osa dégrader que par degrés. C'est ce qui mit la confusion dans les cérémonies et les festes du mariage du Roy, dont il exclut tout ordre, toutte distinction et tout rang, dans la supposition de la concurrence des ducs avec les véritable^ princes estrangers dont les singes n'avoient encore osé se mettre à ce niveau. Par ce moyen luy seul brilloit dans un rang unique, tandis que tout le reste meslé et en confusion n'estoit que peuple. De Fils de France il n'y avoit que Monsieur, et Mademoiselle de Petitte Fille de France. Et des trois seuls Princes du Sang, M', le Prince et M', le Duc n'estoient pas à portée de s'y trouver, et M', le prince de Conty estoit marié depuis six ans à la fille de la sœur aisnée du Cardinal,, laquelle estoit ainsy cousine germaine des cinq Mancini. Non content de la splendeur de ses niepces, il imagina un moyen de tii*er la comtesse de Soissons de pair d'avec les duchesses et les princesses estrangères qu'il avoit rëduîttes avec leurs maris à la simple foule au mariage. Ce fut de créer une charge inouïe de surintendante de la Maison de la Reine, à laquelle il attacha touttes les prérogatives qu'il luy plut, et que la faveur de la Comtesse si déclarée auprès du Roy mit au point qu'elle put désirer. Piar là au dessus de la dame

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d'honneur en tout et pour tout, la première chés la Reine, elle eut touttes les préférences qu'elle voulut sans disputte avec personne comme sans conséquence, parce que ce fut toujours à tiltre de charge et de fonctions ; et ajousta ainsy le comble au grand vol que luy çivoit fait prendre l'autorité du Cardinal et l'habitude du Roy chés elle, dont elle estoit en possession de reigler et de présider à tous ses amusements et à ses plaisirs, et de dominer sur toutte la Cour par y faire admettre ou exclurre à son gré. L'attachement du Cardinal pour la Reine mère, le besoin qu'il ne laissoit pas de s'en sentir encore quelquefois, et peut estre encore plus que tout cela, sa passion d'élever le comte et la comtesse de Soissons, l'obligea à ne pas distinguer la Reine d'avec la Reine mère par la création de cette nouvelle charge. Il en fit donc une pareille chés elle, et y mit sa niepce la princesse de Conty dont l'extresme piété, les devoirs auprès de M', son mary à qui elle estoit fort attachée, et la foible santé, s'accomoderoient plus aisément des fonctions auprès de la Reine mère qu'auprès d'une jeune Reine ; et comme le Roy voulut que son espouse cédast par tout à sa mère, à qui luy mesme céda toujours avec toutte sorte de respect, cela osta l'odieux d'une préférence sur une Princesse du Sang, et ne laissa entre les deux surintendantes qu'une égalité de charge qui rehaussoit infiniment la comtesse de Soissons. Telle fut l'origine de ces surintendantes, que l'intérest de M', le Duc maistre de l'Estat et de la Cour au mariage du Roy, a fait renouveller en 1725 pour Mademoiselle de Clermont sa sœur.

Le Cardinal si aisément venu à bout de faire tout disparoistre au mariage de Louis XIV, hors soy et les siens, car ses autres niepces n'estoient pas encore mariées excepté la duchesse de Modône sœur de la princesse de Conty,

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et qui estoit en Italie, crut après ce grand coup d'essay pouvoir tout oser. On vit donc tout à coup le comte de Soissons prétendre précéder tout à rentrée du Roy et de la Reine dans Paris le 26 aoust 1660, en arrivant du voyage des Pyrénées. Les ducs essayèrent de maintenir leur rang et leur préséance et ne furent pas écoutés. Leur ressource fut dans les protestations et dans l'absence. Pas un d'eux ne voulut se trouver à l'entrée, ny pas une duchesse. Plusieurs la virent des fenestres de l'hostel de Sully et de quelques autres, et le Cardinal outré de cette résistance, en exila trois ou quatre hommes et femmes. Pas un ne se plaignit. Ils tinrent tous ce chastiment à honneur, et ceux qui ne l'essuyèrent pas l'envièrent publiquement aux autres. Le Cardinal qui s'attendoit aux excuses et aux prières pour le retour, et qui ne pouvoit rien mesler d'Ëstat à cette affaire particulière et personnelle, se trouva fort peiné de cet éclat ; et en moins de deux mois non seulement il rappella ces exilés, mais il négotia pour qu'ils voulussent bien revenir. Il avoit eu ce qu'il vouloit pour le comte de Soissons, il chercha à en afToiblir la haine. Elle ne put durer longtemps contre luy, puisque six mois après cette pompeuse entrée. Dieu délivra la France d'un ministre si tout puissant, qui pour son seul intérest avoit mis le dedans et le dehors en feu par une guerre estrangère et civile presque continuelle; qui pour se maintenir ou se restablir, avoit risqué l'Estat bien des fois ; qui pour régner toujours avoit tenu le Roy dans la plus entière ignorance et la plus honteuse dépendance; qui avoit brisé les loix, les reigles, les droits, les usages les plus consacrés; qui avoit mis le feu dans la Maison royale, et entre touttes les parties de l'Estat; qui avoit persécuté toutte grandeur, toutte vertu, tout talent, tout mérite^ et ces

derniers dans tout ce qui n'estoit pas ses créatures; qui vendoit publiquement touttes les grâces, jusqu'aux éveschés ; qui non content de prendre à touttes mains, trompoit encore au plus gros jeu du monde, et trouvoit des financiers et d'autres gens mesmes qui en estoient sciemment et volontairement les duppes pour luy faire leur cour; qui haîssoit et méprisoit la nation, qui détestoit la noblesse, qui se jouoit du clergé, qui avoit comme le Roy ses gardes, ses gendarmes, ses chevaux légers et ses mousquetaires, et qui mesloit en nombre égal ses gardes avec ceux du Roy touttes les fois qu'il alloit chés luy, ou qu'il recevoit le Roy qui le visitoit bien plus souvent qu'il n'en estoit visité; qui possédoit sept ou huit archeveschés ou éveschés sans avoir jamais esté sous diacre, et douze ou quinze des plus grandes abbayes ; en un mot qui ne gouvernoit que pour soy, et qui ouvertement se mocquoit du Roy, de la Reine mère qu'il traittoit souvent fort mal, de l'Estat et de tout ce qui le composoit ; qui de compte fait et prouvé entre ses héritiers, laissa plus de cinquante millions, sans ce qui a esté ignoré, avec les plus grands gouvernements et les plus grandes charges entre leurs mains, et qui avec une grande connoissance des hommes, une grande profondeur de politique, une sagacité et une dextérité peu commune, une timidité qui a eu cela de bon qu'elle l'a esloigné de répandre du sang, a esté à tout prendre un grand ministre, mais le plus pernicieux que là France ait eu et aura jamais, et dont elle se sentira cruellement tant qu'elle durera, pour avoir renversé les fondements de ses loix, de ses maximes, de son gouvernement, et achevé de la mettre en proye aux financiers et à l'autorité unique, abaissé tout ce qui estoit grand, avili la majesté de la Couronne par l'égalité des Rois qu'il passa

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le premier, et qui jusqu'à luy avoit esté inconnue aux nostres, et n'avoit esté attentée par aucun, mais inutilement tentée par l'Espagne, c'est à dire par Philippe II lié alors avec le cardinal de Lorraine et les Guises.

Ces derniers rappellent à leur postérité, et à la conduitle qu'elle tint à l'occasion de Tcntrée. Us ne furent pas plus heureux que les ducs contre le comte de Soissons. Ils crièrent, ils contestèrent ; mais intérieurement très satisfaits d'un exemple si nouveau en faveur d'un prince estranger sur les ducs, quoyque blessés de n'y avoir aucune part, et de voir la Maison de Savoye l'emporter si fort sur la leur, ils n'osèrent s'exposer à pis; et l'absence opiniastre des ducs leur laissant le champ libre, ils laissèrent triompher le comte de Soissons, et marchèrent autour du char de la Reine sans ordre et en confusion.

Le bruit de toutte cette affaire, suivi si tost après de la mort du Cardinal, fit désirer au comte de Soissons la ressource en cas de hazards d'estre duc. Il imita les Longuevilles et la branche de Nemours de sa Maison. Il fut comme eux Duc héréditaire ou vérifié, et ne fut point Pair. De cette manière il tascha de confondre l'usurpation de la faveur avec le droit, et il évita de mettre l'un et l'autre au net dans les séances au Parlement et dans celles qui se pouvoient trouver aux grandes cérémonies de l'Eslat. C'est ainsy que les princes les plus accrédités et les plus estnblis en France quoyque de Maison souveraine, ont cru n'y avoir rien de solide s'ils n'obtenoient d'estre faits Ducs pour estât fixe et dignité permanente, ressource à tout, qu'ils ont après fait servir comme ils ont pu à touttes leurs usurpations.

Le comte et la comtesse de Soissons vcscurent ainsy dix ans en coulant des jours filés d'or et de soye. Le centre

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de la Cour estoît avec le Roy chés la Comtesse, et son mary jouissoit d'une splendeur que n'avoil pas le chef de sa Maison dans le sein de la souveraineté. Les premières amours du Roy contraintes sous le joug de la bienséance, n'ostèrent rien à la comtesse de Soissons. Madame de la Valière éprise du Roy et honteuse de Testre, ne se soucioit que de luy, et ne pensoit point à régner. Douce, respectueuse, timide, honneste autant que sa foiblesse le pouvoit estre, elle n'envioit rien à la Comtesse et Taimoit au lieu de la traverser, parce que le Roy l'aimoit et la considéroit. Madame de Montespan dans les commencements ne songeoit qu'à triompher de la Yalière, contraignoit avec tout le reste son naturel capricieux et encore plus impérieux. Madame dont l'esprit, la douceur et les grâces avoient capté toutte la Cour et enlevé le Roy, donnoit le ton à beaucoup de choses. Ses mesnagemenis forcés pour Monsieur rendoient le goust du Roy pour elle plus retenu, et touttes ces choses concouroient à conserver la comtesse de Soissons dans la possession d'esire le centre de la Cour auquel elle aboutissoit de touttes parts. Les préférences de Madame de Montespan aidèrent à la force de la grâce à arracher Madame de la Yalière à un amour trop fidèle, trop désintéressé, trop maltraitlé, et à la jetter dans les grandes Carmélites où son humilité et sa constante persévérance ont esté un spectacle plus édifiant que sa foiblesse ne Tavoit esté scandaleux. Madame admise aux principales affaires d'Estat entre les Rois son beau frère et son frère dont elle estoit le lien tout puissant, disparut tout à coup du monde de la manière dont chacun l'a sceu; celle cy en 1670, la tendre maistresse en 1674 pour la dernière fois. Madame de Montespan déjà funestement féconde, débarrassée d'une aimable rivale, et d'une princesse charmante

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qui estoit l'âme des plaisirs et devenoit celle des affaires, s'abandonna aux douceurs de la domination. La comtesse de Soissons avoit déjà perdu du terrain entre la mort de Madame et la retraitte de Madame de la Yalière. Son mary estoit devenu jaloux. La Comtesse n'avoit pas résolu de devenir complaisante, ny luy de continuer d'estre tesmoin de ce qu*il ne vouloit pas voir. Ils en estoient là l'un et l'autre lorsqu'il partit pour l'armée en 1673. Une mort prompte l'enleva pendant le cours de la campagne à la fleur de son aage, de sa force, de sa santé, et fut sinistrement interprétée. La Comtesse fière de sa faveur et de sa situation à la Cour, ne diminua pas les soupçons par sa contenance, et dès lors elle donna sur elle des prises d'autant plus dangereuses, qu'il ne fut pas difficile de faire naistre la peur. Elle fut d'autant plus imprudente qu'elle avoit déjà essuyé une disgrâce. Jalouse de l'ascendant que Madame deMontespan prenoit, elle complotta avec le comte de Guiche, Vardes, et quelque peu de leurs plus confidents, de forcer le Roy par un éclat à se défaire de Madame de Montespan. Ils composèrent donc une lettre comme écritte d'Espagne à la Reine, la plus envenimée qu'il fust possible contre la maistresse personnellement, contre le scandale estrange du fracas public de ce double adultère, et sur le mépris qui en résultoit sur la Reine et sur l'Espagne mesme, qui ne se pouvoit supporter. La pièce ajoustoit des conseils pour une conduitte suivie à profiter de l'indignation publique, qui conduisist le Roy dans peu à chasser nécessairement Madame de Montespan. Vardes qui avoit beaucoup d'esprit, du sçavoir, et qui, espèce de favory par l'appuy de la comtesse de Soissons, et admis dans touttes les privances de galanteries, connoissoit le Roy à fond, s'estoit chargé de faire }a lettre, le pprpte

de Guiche de la tourner en espagnol , et la Comtesse de la meitre sur la toilette de la Reine par la facilité que sa charge luy en donnoit. La Molina, sœur bastarde non reconnue de la Reine, venue d'Espagne avec elle et sa première femme de chambre, trouva la lettre sur la toilette. Elle avoit de l'esprit et du sens. Elle le dit à la Reine, et luy conseilla en mesme temps d'en faire au Roy la confidence toutte entière, et de luy donner la lettre sans l'ouvrir. L'avis estoit salutaire. Il fut incontinent suivi. Le Roy en sceut le meilleur gré du monde à la Reine, mais il entra en fureur contre les auteurs. Ils furent du temps à découvrir, mais à la fin le Roy le sceut. Le comte de Guiche fut chassé pour la dernière fois et hors du royaume sans retour. Vardes découvert plus tard, fut exilé en son gouvernement d'Aiguesmortes, et à la fin la comtesse de Soissons éloignée de la Cour. Son retour n'eut pas le premier brillant dont elle avoit joui. Ses envieux, tout ce qui craignoit ou espéroit en Madame de Montespan s'esloignoit delà surintendante. Les soupçons sur la mort de son mary portoient à plomb sur elle. Sa belle sœur, la princesse de Bade chassée de son costé, n'avoit pu se racrocher. M', de Louvois acharné à la charge de Vardes, estoit devenu sonennemy et des siens. L'orage bien loin de se dissiper se fortifloit peu à peu, lorsque la conduitte de la comtesse de Soissons donna lieu à son entière perle.

Une diseuse de bonne aventure nommée la Voysin fit du bruit dans Paris. Plusieures personnes du premier rang la consultèrent. Des indices de poison la firent arrester, et ses déclarations nuisirent à bien du monde. Dans les premières inquiétudes, et avant aucun éclat contre personne, la Comtesse voulant appaiser Madame de Montespan, se rendit enfin à ses désirs qu'elle élu4ojt depuis jplusieurçç

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années. Elle brusloit d*estre assise, et son mary qui a\oit fait les plus grands éclats ne vouloit point ouïr parler de recevoir aucune grâce du Roy, et bien moins de celle d'estre fait Duc, qui portoit sur sa femme que d'aucune autre. Le Roy ne sçavoit comment s'y prendre pour la faire asseoir. On imagina donc un droit de tabouret à la charge desurintendanfe de la Reine, créée et formée pour la première fois en faveur de la comtesse de Soissons, et par concomitance en faveur de la princesse de Conty pour la Reine mère, lesquelles par elles mesmes estoient assises, et cette dernière bien plus puisqu'elle estoit Princesse du Sang. Ce fut donc dans celte veùe de faire asseoir Madame de Montespan sous ce frivole prétexte indépendamment de son mary, que la comtesse de Soissons estoit pressée de donner la démission de sa charge. Cette occasion la détermina moyennant huit cent mil francs que le Roy luy en paya comptant, Rasseurée de la sorte, elle laissa démesler la fusée de la Voysin et de ses connoissanccs. M^ de Luxembourg qui a tant brillé depuis à la Cour et à la teste des armées, fut mis à la Rastille, interrogé sur la selelte, et vit l'échaffaut de fort près. Madame de Douillon, Madame d'Alluye, Madame dePolignac mère du Cardinal prirent la fuitte; quantité de gens furent arrestés. A la fin la comtesse de Soissons fut avertie qu'il ne faisoit plus bon à Paris pour elle, et les avis furent si forts et si redoublés qu'elle gaigna les Païs Bas déguisée, au moment qu'elle alloit estre arrestée. Si sa personne se sauva, sa dignité y demeura toutte entière. Elle fut trompettée publiquement par les carrefours de Paris par arrest du Parlement; et si sa vertu avoit jusqu'alors paru moins qu'équivoque, les soubçons de crime ne devinrent guèrcs moins forts, et ceux cy réveillèrent tous les anciens de la mort de son mary. Elle fut d'abord

bien receue aux Pays Bas espagnols et y passa quelques années. Elle voyagea ensuitte en divers lieux. Elle estoit sortie de France en 1678. La Cour de Turin et Taustérité d'humeur de M", de Savoye Tavoit esloignée de cette retraitte naturelle, dont le théâtre luy avoit paru trop petit et trop coniraint. Sa maison fort ouverte à Bruxelles luy avoit procuré quantité de différentes connoissances, et la liaison intime des deux branches de la Maison d'Austriche luy avoit donné occasion de cultiver les Allemands et les Espagnols autant que les Flamands. Elle le fit avec d'autant plus de succès, qu'on la sçavoit irréconciliable en France, et qu'un de ses fils qui a depuis esté le premier capitaine de son temps, s'estoit retiré à Vienne où il est parvenu par ses grandes actions à faire la première figure dans les armées et dans les conseils. Touttes ces choses ensemble portèrent son inquiétude naturelle à aller chercher en Espagne quelque ressource à son ennuy de ne plus faire (le figure dans une Cour brillante, dont l'habitude et la privation la tourmentoient toujours. Elle se llattoit que ses anciennes liaisons avec Monsieur, et surtout avec feue Madame, que leur fille avoit veùes de si près et qui n'avoit espousé le roy d'Espagne qu'un an après sa fuitte, feroient recevoir à bras ouverts une ancienne connoissance qui ne pouvoit estre suspecte aux Austrichiens, à une princesse qu'ils tenoient si resserrée surtout à l'égard de tout ce qui sentoit la France, et que l'ascendant qu'elle prenoit sur le cœur et sur l'esprit du Boy son mary luy applaniroit par elle touttes choses. La Comtesse alla donc en Espagne remplie de ces belles espérances, dont fort peu de jours dans Madrid commencèrent fort à la détromper. Presque personne ne se soucia de la voir, encore moins de luy rendre des devoirs, et qui que ce fust ne voulut ny luy

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céder, ny quant aux femmes et aux belles filles aisnées des grands admettre avec elle aucune compétence. Cet obstacle qui encore jusqu'à aujourd'huy n'a jamais pu estre entamé en rien par aucun prince ou princesse estrangère, les manières graves et peu sociables du pais la jettèrent dans une solitude et dans une contrainte qu'elle n'avoit rien moins qu'imaginées. Elle ne laissa pas de réussir dans son projet de capter la Reine, qui ravie de pouvoir parler à quelqu'un qui entendist son langage, et avec qui elle pust s'entretenir de ce qu'elle regretloit toujours, obtint du Roy d'Espagne la liberté de la voir en particulier, mais jamais en public où elle ne pouvoit jouir du rang des femmes et belles filles aisnées des grands, ny entrer chés la Reine qu'à certaines heures et comme à la dérobée. Elle vit mesme fort peu et fort rarement le Roy chés la Reine et toujours fort seichement. Elle fut donc réduitte à ce peu d'estrangers qui se trouvèrent à Madrid et aux ministres estrangers, excepté celuy de France qui ne la vit point et qui estoit Rebenac frère de Feuquières. Mansfeldt alors estoit ambassadeur de l'Empereur, et par la liaison des deux branches estoit lié avec les principaux du Gouvernement sur lequel il avoit une grande influence. Il eut un commerce fort grand, puis très étroit avec la Comtesse. Le Conseil de Vienne s'appercevoit avec autant d'einbarras que de despit du pouvoir que la Reine prenoit tous les jours sur le Roy son mai7, qui dérangeoit souvent les veues de ses ministres. La guerre déclarée à la fin de 1688 et dès lors vivement commencée par la France à l'occasion de l'élection du cardinal de Furstemberg et du prince Clément de Bavière à l'archevesché de Cologne, et de l'invasion de l'Angletterre par le prince d'Orange, rçndoit le roy d'Espagne fort p^cessaîre à TEm^

pereur, et le contrepoids du crédit de la Reine fort dangereux. On ne. le diroit pas icy si la chose n'àvoit esté publique par toutte l'Europe, et d'une notoriété reconnue. Faute d'autres moyens de pouvoir s'asseurer du roy d'Espagne, le Conseil de Vienne conclut à empoisonner la Reine pour se défaire d'un si fascheux obstacle, et pour remarier après le roy d'Espagne au- gré de l'Empereur; et Tordre pour l'exécution fut envoyé à Mansfeldt. Les grands crimes ont leurs difficultés. Celles qui se rencontrèrent à celuy cy donnèrent lieu à des soubçons, puis à des certitudes. La Reine estoit fort aimée en Espagne où sa mémoire est encore prétieuse. Elle fut avertie. Le Roy le fut de son costé. Monsieur envoya plusieures sortes de contrepoisons à la Reine sa fille, et les soubçons furent tellement avérés, que le Roy d'Espagne deffcndit à la Reine de boire ny de manger de rien qu'avec luy, et dont luy mesme n'eust bu et mangé le premier. On se contraint d'abord, mais enfin on se relasche dans une si grande gesne. La comtesse de Soissons eniroit avec attachement dans touttes les peines de la Reine qui se seroit défiée de tout autre plustost que d'elle; et ce fut d'elle qu'elle receut le poison une après disnée dans des eaux glacées qu'elle crut pouvoir prendre de sa main pour s'amuser et se raffraischir. L'effet en fut aussy prompt, aussy violent, aussy peu douteux que l'avoit esté celuy de Madame sa mère. Le Roy d'Espagne outré de douleur, de désespoir et de fureur, fit touttes les recherches qu'il put. La comtesse de Soissons fit l'outrée; mais effrayée des perquisitions, elle disparut peu de jours après, s'enfuit vers la mer, s'embarqua et gaigna comme elle put une terre moins ennemie. On n'osa pourtant la recevoir nulle part chez l'Empereur. Elle erra où ell^ put longtemps, évitait le^ terres dç \^ domination

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d'Espagne. A la fin elle fut si adroitfement servie par ceux qui Tavoient mise en œuvre, qu'elle osa revenir dans les Pais Bas et se fixer à Bruxelles. Elle y a moins vescu depuis que langui dans le mespris, dans Téloignement qui suit de si affreuses avantures, si on ne les veut pas dire forfaits parce qu'ils ne sont pas juridiquement prouvés, sans que l'éclat de son radieux fils, mesme victorieux en Flandres, ait pu diminuer en rien cet estât d'abaissement; ny que luy mesme content des devoirs de fils les plus seichement mesurés ait voulu jamais y contribuer la moindre chose. Elle essuya mesme souvent les angoisses de la pauvreté, et mourut de la sorle et fort vieille à Bruxelles en 1708.

Ses enfans furent : le comte de Soissons auquel on reviendra; le prince Philippe mort en France à trente quatre ans en 1693 comblé de bénéfices, de débauches et de debtes ; le chevalier de Soissons qui malgré ses abbayes alla mourir au siège de Vienne à vingt trois ans en 1683, et le fameux Prince Eugène mort subitement à Vienne 21 avril! 736, à soixante treize ans, qui a tellement rempli l'Europe de son nom qu'il est inutile icy de s'y eslendre. Leurs sœurs furent Mesdemoiselles de Carignan et de Soissons. Leur conduit te les fit mespriser et les rendit obscures. Elles n'cstoient point sorties de France lorsque la dernière Dauphine y arriva . Elles eurent deffense de la voir. Ily avoit longues années qu'elles n'avoient paru à la Cour ny dans un honneste monde. Peu après cet événement elles se retirèrent à Bruxelles auprès de leur mère. L'une y mourut bientosl ; l'autre s'en alla en Piedmont où elle demeura dans un couvent hors de Turin par ordre du Roy de Sardaigne, où elle est restée jusqu'à présent.

Uranie bastarde non légitimée du sieur de Beauvais la Cropte, escuyer de M. le Prince.

Mariée 1 7 décembre 1682, morte en Piedmont 14 novembre 1717 à soixante un ans.

Thomas Louis de Savoye comte deSoissons, né 16 octobre 1657, servit avec beaucoup de valeur dans les armées du Roy, colonel du régiment d'infanterie de Soissons, brigadier, enfin mareschal de camp. Devenu passionnément amoureux d'une bastarde d'un escuyer de M^ le Prince, et trouvant autant de résistance en sa vertu que d'attraits tout puissants en sa beauté, qui en eflet estoit parfaitte, il tit la folie de l'espouscr, et l'extravagance de déclarer son mariage. L'esprit répondoit peu à la naissance de l'un et aux charmes de l'autre. On peut juger du désespoir de la famille du Comte, des fureurs de la princesse de Carignan sa grand'mère qui le chassa de l'hoslel de Soissons, et de l'indignation de M. de Savoye. Le Roy par leurs prières à tous fut longtemps sans permettre à la Comtesse de se présenter à la Cour, mais à la fin cette faute d'amour qui ne luy parut jamais un crime, trouva grâce devant luy. La Comtesse surprit tous les yeux qui la virent, et sa conduitte qui cherchant à plaire fut constament soustenue d'une vertu sans soubçon fit le reste, et la mit dans le monde sur le pied de l'espouse du comte de Soissons, qui fut plus plaint que blasmé quand on l'eut veùe. Il faut pourtant dire que son père qui esloit un brave gentilhomme de tout temps à M', le Prince le Héros dont il esloit aimé, et estimé, et qui mourut quelques années avant luy, ne voulut jamais légitimer celte fille en espou-

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sant la mère, qui pour Tamour de sa fille l'en faisoit presser par tous ses amis. Au lit de la mort à Paris dans riîostel de Condé, M', le Prince vint luy mesme dans la chambre de son escuyer qu'il exhorta par tout ce qu'il put de plus touchant à espouser cette créature, mais Beauvais toujours ferme, maintint qu'il ne le luy avoit jamais ny promis ny laissé espérer en aucun temps, et ne put jamais estre esbranlé par aucune sorte de considération, et mourut en bon chrestien et en honneste homme.

M^ le comte de Soissons eut plusieurs hauts et bas en sa vie, comme tout homme qui compte sur des ressources ailleurs. Ses incerlitudes le mirent mal avec le Roy sans le racomoder avec le chef de sa Maison, qui à la fin ne voulut de luy pour rien. Il erra quelque temps avec Madame sa femme jusqu'à la rupture causée par l'avènement de Philippe V à la Monarchie d'Espagne. Très mal à la Cour de France, rejette à Turin, le Prince Eugène le fit admettre au service de l'Empereur. Il ne luy en rendit pas de longs. 11 fut tué au siège de Landaw formé par le frère aisné de l'Empereur d'aujourd'huy en personne, et y mourut le 25 aoust 1702 à quarante quatre ans, peu regretté mesme des siens. L'Annonciade qu'il avoit Tempescha comme son père et son grand père de prétendre à l'Ordre du Saint-Esprit et sa conduitte de s'avancer et de figurer nulle part. Le jeu et la débauche avoient mis beaucoup de debtes et de désordre dans ses affaires. Les joueurs se cachoient à luy d*avoir gaigné parce qu'il leur empruntoit et rendoit point, et cela s'appelloit entreux la forest de Soissons.

Par son attachement au service de l'Enlpel*eur ses biens de France furent confisqués et son Duché esteint par félonnie. Il laissa trois fils et deux filles. Tous en Piedmont

lors de sa mort. A mesure que les trois fils furent en aage ils allèrent à Vienne se mettre au service de FEmpereur, sous la protection du Prince Eugène leur oncle. L'aisné mourut sans enfans bientost après avoir eu un régiment, la Toison d*Or de FEmpereur, et avoir espousé une princesse de Lichtenstein. Le second qui succéda en tout à cet aisné fut accordé avec une niepce du cardinal Cibo seule héritière du petit Estât de Malle et de Carrare près la Toscane, et il est mort à Manbeim en i 734 sans avoir achevé ce mariage. Le troisiesme mourut à Londres en voyageant dès 1712 tout jeune. Une de leurs sœurs est morte, Fautre est à Turin dans un couvent, qui héritera seule des grands biens et des rares et nombreuses curiositez en tout genre qu*a laissés le Prince Eugène, trouvé mort dans son lit sans avoir fait de testament.

Ainsy outre la félonnie, le Duché vérifié de Carignan est mesme naturellement esteint par la mort du seul fils res* tant du comte de Soissons en 1 734 sans alliance, et cette branche masculine esteinte.

Le comte de 'Soissons, père de celuy cy qui en suivit Texemple, est le premier des princes de Maison Souve* raine qui ait négligé de ne pas porter le tiltre et le nom de Duc depuis qu*il Ta esté fait. On verra aux Ducs Paii*s esteints et existants le très peu d'imitateurs qu'ils ont eu en cela, et quels encore. Le troisiesme est de tout présentement^ mais il s'agit icy seulement du comte de Soissons. On a veu tiltre de Montmorency page 25, aux Duchés Pairies esteints, Torigine, le progrès et l'abus des noms singuliers de M^ le Prince, M'- le Duc et M', le Comte, et par quel bas hazard ce dernier nom avoit esté usurpé par ce comte de Soissons-Savoye au moyen de sa femme devenue l'idole de la Cour, parce qu'elle esloit le centre de la faveur et de

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la galanterie. Tout est mode en France, tout sans réflection, ne refusons pas d'avouer celte triste vérité, tout est bassesse. D'adresse à abuser naist l'entreprise, puis la sourde prétention, et dans cette splendeur de la comtesse de Soissons, qui auroil osé à la fin ajouster son nom au tiltre, et par concomitance à son mary ? La crainte donc de faire tomber cet usage que personne n'avoit contredit en l'absence de W. le Prince et de M^ le Duc, que M', le prince de Conty devenu plus que neveu du cardinal Mazzarîn favorisoit par son exemple qui se trouvoit le seul Prince du Sang à la Cour, et que le retour chancelant de M', le Prince et deW. le Duc par la paix des Pyrénées n'osa contredire, cette crainte dis je du comte et de la comtesse de Soissons de faire tomber cet usage, qui très honteusement les parangonnoit aux Princes du Sang dans le style public, les persuada de ne point prendre le tiltre de Duc lors de l'érection de Carignan, et la faveur éclatante où ils estoient fit passer cette estrange nouveauté aussy aisément que leur nom de Comte et de Comtesse tout court. La mesme idée dont son fils se reput luy fit imiter cette conduilte. Personne n'y prit garde. On avoit comme oublié qu'il fust Duc parce qu'il ne se trouvoit en aucune cérémonie, tantost à cause des Ducs, tantost à cause de la Maison de Lorraine, et d'ailleurs exclus de l'Ordre par celuy de l'Annonciàde. Mais il ne fut jamais M', le Comte que pour son domestique et pour le petit peuple du voisinage de l'hostel de Soissons tout au plus. Son père et sa mère avoient disparu, leur splendeur estoit esteinte sans qu'il en fust rien resté au fils, et s'il demeura Comte ce fut avec la queue de Soissons.

MOUCHY. LOlUS DE GREVANT DIT D'HUHIÈRES. 280

MODCHY PODR LOUIS DE CREVANT

dit homières esteikt dit lb xareschal

d'HUMIÈRES; et celot qui espodsera jolie

SA FILLE PCISNÉEy ETC.

Ce Duché non esteint esticv mis au nombre des esteints, parce qu'aux termes de son érection il n'y a d'appellés que celuy qui espousera Julie fille puisnée du mareschal d'Humiè7*es^ et les enfans masles de ce mariage et leurs descendants. Or, cette fille puisnée du mareschal d'IIumiëres ayant espousé le second fils du duc d'Aumont, n'ayant qu une fille unique de ce mariage et point de fils, et estant hors d'aage depuis longtemps d*avoir des enfans, ce Duché ne put subsister après le gendre et la fille du mareschal d'Humières, puisqu'encore que le gendre pust perdre sa femme, se remarier et avoir des enfans, ces enfans d'une autre que de celte fille puisnée du maréchal d'IIumières ne seroient pas appelles par l'érection. Il paroit mesme par la clause de ces lettres que quand bien mesme le cas opposé pourroit arriver, les enfans d'un second lit de cette fille puisnée du mareschal d'ilumières n'y sont point appelles, puisque la clause législative porte simple* ment et uniquement celuy qui espousera^ et non pas cetix^ ny dans la suitte quoy que ce soit qui puisse favoriser les enfans d'un second mariage, ny mesme un second mary. Et ce qui démonstre mesme cette exclusion d'un second mary, c'est que le premier est seul appelle. Celuy

vu 19

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qui espousera et non point du tout la fille puisnée du mareschal d'Humièrcs, quoyque ce soit la considération de cette fille qui en fasse appeller le mary, et appeller sans en nommer la personne, pour en laisser le plein choix au père et à la fille. Mais cette fille n'ayant point de fils et n'en pouvant plus avoir, il n'est plus question d'autres cas, ny de difficulté quelconque que le Duché ne s'en aille esteint. Mais le plus décisif est cette clause nette: Celutqui ESPOUSERÀ EN PREMIÈRES NOPCES loditle demoiselle Julie, etc. La Maison d'Humières estant totalement finie longtemps avant cette érection n'a pas lieu d'estre traittée icy, et la Maison d'Aumont qui en a profité, mais seulement dans un puisné d'un duc d'Aumont, sera traittée au tillre d'Aumont. C'est donc de la Maison de Crevant dont il est icy question. On en rapporte des connoissances dès avant 1200. Mais elles tiennent à rien de généalogique et de suivi jusqu'en 1306. Depuis lors, qui est la datte de la fondation de la chapelle de Bauché en Touraine par Archambault de Crevant seigneur de Bauché et Isabelle la Fauconnière sa femme, cette seigneurie paroist estre demeurée dans cette Maison ; et la filiation se voit par les mères quelques unes illustres et presque touttes bonnes. Le fils d'Archambault servit avec sept escuyers et il espousa Colette de Prie, leur fils avec dix escuyers» leur petit fils avec seize. Ccluy là eut Jean de Crevant et deux filles mariées, l'une à Renier seigneur de TAage qui fut la mère du duc de Puyiaurens, voir son tiltre page...» qui en eut plusieures excellentes. L'autre espousa René d'AUoigny.

Jean de Crevant leur frère fut chambellan de Louis XL 11 espousa Catherine fille de Jacques Brachet seigneur de Perruse et de Marie de Sully dont il n'eut que deux fils

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