‹ Écrits inédits; (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

J'avoue que j'ay beaucoup de peine à me délerminer ;i écrire sur l'avenir dans l'embarras où je me trouve d'y penser, et que je suis fortement persuade que s'il y a jamais eu des conjonctures où la paresse ait pu justement persuader d'attendre les événements, c'est celle où on se trouve maintenant en France, si ce n'est qu'en cela la raison prend la place de la paresse : rien n'est moins digne de gens capables de penser, que de bastir sur l'incertitude et de ne faire que des chasteaux en Espagne fondés sur des possibilités; et pour venir du général au particulier, je .ne puis disconvenir que je ne sois naturellement très éloigné de raisonner sur des choses qui n'ont aucune consistance. L'obéissance néantnioins forcera mon dégoust et je diray simplement ce que je pense sur Testât où le cours de la natu)-e fera enfin tomber la France, quand il plaira à Dieu d'ajouster ce dernier chastiment à tant d'autres qu(! nous éprouvons avec horreur, surtout depuis les trois der-

' Cette date ligure seule en tète du manuscrit de Saint-Simon; nous y ajoutons un titre pour la commodité du lecteur.

nicrcs années, cl qui donnent lieu à songer à un triste avenir.

On ne sçait que dire lorsque l'on considère les ténèbres qui nous cachent les événemenls futurs, sur Testât desquels il s'agit pourtant de raisonner. Chaque diversité de tout ce qui est possible présente des mesures différentes. La mort si cruelle pour la France de nos Princes nous apprend par nne funeste expérience qu'il ne faut compter sur la vie de personne. Ainsi que resteroit-il à raisonner si M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans nous ctoient encore ostés? Quel système différent, si c'étoit l'un des deux seulement. Quel autre tour de raisonnement suivant celuy qui seroit enlevé des deux. Autre embarras, si M. le duc de Berry n'a point d'enfans masles; nouvelle difficulté, si la foible santé de iM. le duc de Chartres et le long intervalle que Mme la duchesse d'Orléans n'est point devenue grosse monstroit l'extinction de cette branche. Un homme sage peut-il s'embarquer à des raisonnements différents suivant tous ces cas ; et comme ils peuvent arriver, n'est-ce pas perdre son temps que d'entreprendre un raisonnement sérieux sans les prévoir? Mais passons outre, et laissons à la Providence ce qui doit arriver à cet égard et ce qui en doit résulter; approchons nous plus près de la Couronne et nous n'y trouverons guéres moins d'obscurités. Qui peut dire ce qui arrivera du petit Prince dans la vie duquel consiste toutte nostre espérance, et peut-estre tout le sort de l'Europe, par les divers engagements que sa vie ou sa mort y formeront. S'il va retrouver son père, dont je ne puis me souvenir qu'avec des larmes amères sur le Royaume et sur moy en particulier, c'est un système tout changé, et le temps où cette affreuse perte arriveroit formeroit encore un autre nouveau système. J'en dis autant sur tout ce qui

compose la branche d'Espagne ; et c'est dans cette mer de possibilités qu'on ne peut éviter le naufrage quand on entreprend d'y naviguer.

Cela doit suffire pour justifier mon dégoust et faire peutestre trop valoir mon obéissance. Écartons maintenant ce qui n'est que possible et renfermons-nous dans ce qui est naturel, dans l'ordre commun de la vie des hommes par la mesure de l'aage, sans nous arreslcr plus à celle des accidents de la santé. Dans cet ordre, il faut compter que tout ce qui compose à présent la famille Royale vivra et vieillira ; mais une autre possibilité nous poursuit jusque dans ce retranchement, qui n'est pas moins embarrassante que les autres pour quiconque veut raisonner sur l'avenir : c'est le contraste qui se trouve dans la personne du Roy, formé d'une part, par sa vii^oureuse santé, et de l'autre, par son grand aagequi laisse dans l'incertitude s'il laissera le dauphin mineur, ou si Dieu aura assés pitié de nous pour le conserver jusqu'à la majorité du petit Prince. Sortons-en néantmoins en réfléchissant que si le dernier arrive, une grande partie de la scène présente sera changée dans cet espace de temps ; et que ne pouvant juger sur un enfant qui n'a pas encore quatre ans de ce qu'il sera, ni moins encore de ce qui l'environnera à dix-neuf ans, ou plus tard mesme, et avec le soulagement d'une majorité pour le dehors, si une majorité de cet aage n'en est guéres une pour le dedans, tout le raisonnement présent est d'autant plus triste qu'il ne peut rouler que sur le cas de la minorité, c'est-à-dire sur les suittes d'une grande perte dans tous les temps, mais que les malheurs des derniers rendroient encore plus sensible.

Puisqu'il s'agit de raisonner utilement autant que les ténèbres dont nous sommes enveloppés le peuvent per-

mettre, il i'aut raisonner avec une entière liberté. La base de M. le duc de Berry est de telle nature qu'elle a un besoin continuel d'application à la fortifier. Cette vérité ne peut cstre ignorée que des présomptueux dont le conseil ne conduit jamais qu'à ime perte certaine, ou d'ignorants sans attention à qui on ne le peut pas demander : les uns et les autres en petit nombre icy. La jalousie du Roy sur son autorité a empesché les formes les plus authentiques dont les meilleures ne sont pas trop fortes pour consolider la validité des renonciations, ce qui, joint à l'idée qu'il laut convenir que tout le monde en a prise, rendra toujours les plus honnestes gens susceptibles de croire que tout ce qu'elles ont opéré est de laisser à chacun la liberté d'estre du parti de M. le duc de Berry ou de celuy du Roy d'Espagne, s'il en forme un; et cela suivant son goust ou sa convenance, et sans blesser en ce choix ny sa conscience ny son honneur; et c'est ce qui jette ces deux Princes dans une dépendance du monde, que celuy qui voudra l'emporter ne peut trop attentivement considérer, pour se former une conduitte devant et après qu'il sera saison d'agir, par laquelle il puisse enlever les suffrages.

La première chose dont il sera question, c'est la Régence : et la seconde, la manière de gouverner. De ce qu'on apperccvera sur la dernière dépendra fort la première ; et de cette première dépendra tout, mesme la Couronne, si le neveu vivoit malheureusement peu d'années après sa majorité mesme et que son oncle luy survescut.

Que le Roy d'Espagne songe ou ne songe pas à la Régence, et le cas avenant, à la Couronne, la chose est indifférente, s'il y a une puissante cabale en France qui y pense et qui y travaille pour luy. Or cette cabale est connue par sa propre présomption qui ne luy permet pas de

se cacher; qui, pour toutte précaution, affecte de publier que c'est du costé de M. le duc de Berry et de M. le duc d'Orléans qu'on s'agittc sur (eut ce qui suivra la fin de ce règne, et qui ayant des ministres et des gens considérables pour principaux acteurs, fait ses affaires en seureté, donne à penser tout ce qui luy plaist sur le goust intérieur du Roy et intimide par là tout ce qui se porteroit du costé des renonciations. L'âme de la cabale réside en M. deNoirmoustier, M. d'Harcourt et M. Amelot ; les paquets ordinaires de la poste passent par M. d'Aubeterre; d'Aubigny a loué une maison attenant la porte Saint-Bernard qui est le chemin et la chutte des courriers d'Espagne et un quartier obscur et reculé ; sa disgrâce auprès de sa maistresse et la liberté de ses propos sur elle couvrent son long séjour et n'attrapent que les sots; il lit et escrit sans cesse sous M. de Noirmoustier. M. de Torcy, secrétaire d'Estat des affaires estrangères et maistre des postes, veut estre grand d'Espagne, et par ses deux charges a de quoy se faire considérer dans le parti; il a pleuré et obtenu grâce de Mme des Ursins ; on sçait ses vives et opiniastres oppositions aux formes des renonciations ; sa conduitte a depuis esté uniforme. Il est raccommodé il y a longtemps avec M. d'Harcourt, il est lié étroittement avec M. de Noirmoustier, et se dérobe des voyages pour luy tout seul. M. de Pontchartrain est depuis près de deux ans aussy uni à luy qu'ils avoientesté éloignés l'un de l'autre; il n'a pas moins agi contre les formes des renonciations ; il est de tout temps à Mme des Ursins et à l'Espagne , en commerce étroit avec M. de Noirmoustier et fort bien avec M. d'Harcourt. Cela rentre dans une autre partie de cabale plus estendue qui comprend Mme la Duchesse, M. d'Antin, ami intime de Torcy qu'il a débauché depuis long-

temps à M. de Beauvillier à l'aide du jansénisme par MMmes de Torcy et de Bensols et par Mlle de Tourbes, M. de Yaudemont et ses niepces , et le mareschal de Tessc, lequel y est souffert plus que désiré à l'aide de Pontcliartrain et de la duchesse douairière d'Estrées, intime de Noirmoustier, MM. de Rohan unis avec M. de Yaudemont et ses niepces y jettent le mareschal de Tallard qui renifle à cause d'HarcourI, dont l'apoplexie l'adoucit, et ils se servent du mareschal de Yilleroy à ce qu'ils veulent sans qu'il s'en aperçoive , non plus que Mme de Ventadour qui est quelquefois une ressource d'instruments au. près de luy. Tout cela se subdivise en d'autres branches et nul n'est rejette. M. de Lorraine et l'Empereur avec luy sont maistres de M. de Yaudemont et de ses niepces et considérés par leurs amis principaux. Les liaisons que le prince de Rohan a formées avec le prince Eugène ont esté veues avec l'estonnement de nos armées. Le costé de M. de Savoye ne se néglige pas et les mesures sont prises pour y avoir quelqu'un sur qui on puisse compter. M. d'Harlay, insigne par son mémoire, est moins cajolé pour luy que pour son gendre, homme de mérite, de grande naissance, de nom heureux, d'establissement important, de mine tournée à la fortune. Les Caumartins, gens nés dans l'intrigue, tout Noirmoustiers, tout Bouillons, tout Pontchartrains, enroUent les sçavants et les gens de robe. Jusqu'à l'abbé Servien est recherché et assidu chez M. de Noirmoustier. Il est utile parmi les débauchés. 11 a lié l'abbé de Trianon dans le mesme tribunal. Celuy-cy tient aux sçavants et aux magistrats ses confrères, qui sont flattés de se croire estre de quelque chose et d'espérer encore mieux pour l'avenir. Que ne sauroit-on pas si on prenoit la peine de chercher à s'instruire et à voir plus que ce qui crève

les yeux? Mais il m'a paru nécessaire de ramasser icy ce peu de chose, non pour l'apprendre à qui l'ignore mais pour le remémorer à qui le sçait et faire sentir par ce tout ensemble que les renonciations ny la volonté du Roy, que ni les trailtés fondés là-dessus ny la foy publique ne sont pas suffjsans pour les asseurer de la Régence, beaucoup moins de la Couronne, si le cas arrivoit, contre une cabale si hardie, si nombreuse, si organisée, revestue d'un manteau apparent, peut-estre non dépourveue de liaisons estrangères et s aistenue de tout le parti janséniste en haine des Jésuittes, dont la plus part de ces testes sont ennemies et qu'aucun d'eux ne doutte que M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans ont lieu et dessein de protéger.

La liaison intime de Mme la Duchesse avec Mme des Ursins et jusque de Mme la Princesse éclatte sans cesse ; les lettres sont continuelles, et Mlle de Barbesieux, refusée avec hauteur par Mme des Ursins pour le fils de sa défunte niepce, n'a esté receue et agréée qu'à la prière de d'Antin et dès sa première lettre, le duc de Chastillon mesme y ayant échoué. Une telle cabale mériteroit plus d'attention à sçavoir qui y entre et comment et jusqu'où, et à s'appliquer à estre instruit de ce qui s'y passe, et quelques tableaux ou quelques mains de lansquenet retranchées et employées à cela seroient d'un plus important usage. Qu'on se confie tant qu'on voudra à la foy du lioy d'Espagne, personne n'en a meilleure opinion que moy, mais la Reyne a sur luy un empire si absolu et son interest est si grand de se frayer un chemin à changer de Irosne, si le cas y échet, pour laisser le sien à son père et à sa maison, que c'est s'abuser d'une manière estrange de ne compter pas que ces interests et celuy de la puissante cabale dont on vient de parler ne remuent pas touttes

sortes (le machines pour disputter une régence qui fraye le chemin à la Couronne si le pupille ne vit pas assez longtemps pour laisser postérité.

Dans cet estât, c'est à M. le duc de Berry à monstrer par un retranchement de chasses et par quelques heures de cabinet qu'il a en soy la volonté et la capacité de s'instruire; et à M. le duc d'Orléans à quitter ses pinceaux, ses soupers, sa mauvaise compagnie, à se présenter à la conversa (ion, à se souvenir que le feu Prince de Conti faisoit les délices des lieux où il se trouvoit, à sentir qu'il a en luy tout ce qu'il luy faut pour succéder à cette sorte de personnage, et que plus il a esté malheureux par son obscurité si déplacée, plus il luy est capital de marcher par la routte contraire. L'union et le concert entre ces deux Princes et leurs espouses est ce qui leur est le plus capital et il suffit d'en faire la remarque. Mais la chose de louttes à laquelle ils doivent le plus s'attacher, c'est de plaire au Roy et de compter que leur sort est et sera entre ses mains jusqu'au dernier moment de sa vie. Leur bon naturel, le grand acte des renonciations qui, sans estre précisément fait pour l'amour d'eux, est néantmoins la base de toulte leur grandeur, les motil's entassés de toulte espèce de reconnoissance dans M. le duc d'Orléans pour le Roy, et ce que je sçay d'ailleurs que l'un et l'autre sentent pour Sa Majesté me dispenseront de m'estendre sur cet article. Mais ils n'en sçauroient trop faire par nature, par devoir et par besoin ; surtout ils doivent estre en garde contre le tesmoignage de leur cœur. Il ne s'agit point icy d'un attachement, d'une tendresse passive ; il faut que leur respect et leur amour animent touttes les actions de leur vie et de leurs journées et que loin de mépriser les bagatelles journalières par lesquelles cela se monstre, ils en soyent au con-

traire avides pour faire de leur conduitte un tissu continuel de cet amour et de cette dépendance qui leur attirera de plus en plus l'amour et la confiencc du Roy, sa complaisance en eux, et d'autre part l'estime, le respect et mesme la crainte de tout le monde. Par là ils déconcerteront plus les projets formés contre eux que par tout ce qu'ils pourroient faire et seront seurs, et par des voyes droites et saintes, ou que le Roy ne disposera de rien, ou que sa disposition ne leur sera pas contraire sur la Régence.

Le cas arrivé de s'en mettre en possession, il sera question d'un genre de Gouvernement. On ne sçauroit nier que celuy qui est en usage depuis longtemps en France ne soit unique en Europe et unique dans tout ce qu'on connoist des temps qui ont précédé le nostre. De grands hommes y ont donné lieu par leur capacité, et sous cette forme singulière la gloire du Roy et du Royaume a esté portée au plus haut point. C'est cet estât florissant qui a réuni toutte l'Europe contre la France et qui, à force de se soustenir, Fa réduitte à l'épuisement où elle est. De nouveaux ministres ont remplacé les anciens, et ont moins succédé à leur capacité qu'à leur puissance. L'expérience du Roy, aussy unique que son genre de gouvernement, a soustenu les ministres et l'Estat, ses coups d'autorité continuelle se sont fait sentir, mais sans ombre de résistance. Mais il ne faut pas compter sur les mesmes succès dans une minorité et que tous les ordres du Royaume n'ayent pas un désir ardent de ressentir un moindre poids que n'aura esté celuy de ce long régne. Ce n'est mesme que dans les espérances et dans quelques réalités qui flattent ce désir que M. le duc de Rerry trouvera son plus ferme appuy contre un parti qui n'aura à luy opposer qu'un Roy accoustumé au mesme despotisme que le monarque leur ayeul, et c'est

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alors qu'il faut que le nouveau Régent aye continuellement devant les yeux ce qui a esté louché plus haut de la liberlé dans le choix de parti, et que la plus puissante amorce du sien est la loy de douceur que cela mcsme luy impose. C'est donc dans celle veue qu'il faut monstrer d'abord une volonté effective de rendre à chacun ce qui ne sera point dangereux et ce qui pcul-estre le seroit à retenir, et en persuader le monde par le changement d'un Gouvernement qui est depuis longtemps en butte aux soupirs muets de tous les corps et de tous les particuliers.

Mais il ne faut pas oublier combien ces sortes de changements renferment de danger lorsque, séduit par de fausses veucs, on met les affaires en des mains touttes neuves qui n"ont pas la force de les porter. Ma pensée seroit d'accorder la solidité de la seurelé des affaires avec la complaisance deue à tout un Royaume qui ne se pourra plus gouverner qu'en le mesnageant, et de suppléer du mesme coup autant qu'il sera possible à cette vaste expérience du Roy dont le deffaut laissera un vuide qu'on aura bien de la peine à remplir. Pour arriver à ce but, l'unique chose à faire est de laisser en place tous les ministres et les secrétaires d' Estât qui s'y trouveront alors pour éviler le dérangement périlleux si les affaires dont ils ont la clef tomboient en d'autres mains, et de leur joindre en mesme temps quelques bonnes testes bien choisies pour leur capacité, leur aage, leur réputation, et que ces ministres, au lieu de travailler chacun séparément, raportassenl tout en ce Conseil dont ils seroient tous eux-mesmes, et dépeschassent ensuille à leur ordinaire mais suivant l'avis du conseil. M. le duc de Berry, Régent, en serait le chef, et M. le duc d'Orléans après luy. On n'en peut refuser l'entrée aux Princes du sang après vingt-cinq ans, et par la mesme rai-

son à M. le duc du Maine que sans cela on devroit choisir pour son grand génie en affaires et sa suitte d'application, et à M. le comte de Toulouse. Après ceux-cy, qui sont de nécessité, il en faut exclure certains et en discuter d'autres. L'exclusion doit nécessairement tomber sur les Cardinaux, les Princes estrangers, ceux qui en ont les honneurs et ceux qui, par des commencements de distinction, se frayent un chemin à parvenir au mesme rang des autres. L'énormité du rang des premiers, leur dépendance d'interest et de nécessité de la cour de Rome, les inconvénients terribles qui les ont continuellement accompagnés, je dis les meilleurs d'entr'eux dans le ministère, les doivent faire rejetter, et il n'est pas malheureux que M. de Noailles soit revestu de cette étrange dignité, puisque sans cela il seroit difficile d'oster à l'archevesque de Paris, de cette vaste famille et de cette pureté de vie, une grande part aux affaires que les siennes avec les Jésuitles, etc., rendroient embarassanle. A l'égard des autres, les histoires ne nous fournissent que de trop fortes raisons contre eux : les françois honteux de l'estre aspirent aux fôlonnies des véritables eslrangers dès qu'ils ont jour à leur rang. La preuve en meineroit trop loin en citations continuelles, et d'ailleurs la capacité d'aucun de ceux d'aujourd'huy ne fera regretter l'usage que ces injustes et dangereux honneurs empescheroient d'en faire. Par les raisons contraires on ne peut refuser aux Pairs du Royaume de faire leur propre fonction d'assister le Roy en ses hautes affaires dont ils font encore aujourd'huy serment, et il s'en trouvera parmi eux de personnellement dignes de servir l'Estat dans ce Conseil. Le bien du Royaume me fera parler icy sans passion. La meilleure teste de ceux-cy est asseurément M. d'Harcourt malgré ses infirmités. Ses liaisons

d'Espagne sont fascheuses, mais s'il troiivoit son but de ce costé-cy je ne le croirois pas incapable de s'y donner de bonne foy, Pontchartrain et Torcy engagés de mesme n'y doivent pas estre des obstacles. Le premier, tenu par son père, dont il aura alors besoin, qui est un vray citoyen et tout brillant de lumières, n'osera s'échapper ; l'autre court et timide, éclairé par tout le Conseil suivra le chemin par lequel on le meinera. Il seroit injuste d'exclure le mareschal de Villeroy, soit à cause de ses malheurs, soit à cause de ses lumières ; un grand usage d'affaires de toutte nature y supplée, et plus que tout, beaucoup de probité qui lève tout soubçon s'il s'engage, et il le fera s'il apperçoit le bien de l'Estat et un traittement honneste. Il est le reste de ceux qui ont esté élevés avec le Roy et qui ont eu part dans sa confidence et dans sa familiarité, et c'est un grand motif; d'ailleurs il est maistre en son gouvernement et encore qu'on ne doive pas se rendre esclave de ceux qui ont de grands establissements, on ne peut aussy s'empescher sagement d'avoir pour eux les égards dont ils seront susceptibles sans inconvénient. Le duc d'Aumont sera excellent si il en veut prendre la peine. Il est honneste homme, grand seigneur, infiniment capable par avoir infiniment d'esprit et par en estre tout à fait maistre. Il aime FEstat, il a passé par un grand employ, ses pères ont toujours principalement figuré dans tous les bons partis sous divers règnes. Le mareschal d'Estrées est plein d'honneur, de mérite, de connoissances, le seul seigneur qui connoisse la marine et qui sera d'un excellent usage dans ce Conseil.

Pour évesques, c'est dommage que le respect du Roy et peut-estre encore le goust d'une longue retraite empesche de penser à M. de Cambray qui sans cela seroit

merveilleux de tous points. L'aage et la retraitte me font encore regretter l'ancien évesque de Troyes. Je connois trop peu le clergé pour en discutter aucun ; il en faudroit un capable d'affaires, amoureux de l'Église gallicane et qui joignist la fermeté en ce point avec une doctrine non équivoque et qui le mist en situation d'aimer les Jésuittes qu'il sera également nécessaire à l'Église et à l'Estat de soustenir contre. toutte la haine qui se prépare à les attaquer dès que le Roy ne sera plus. L'éducation de M. le duc de Berry, l'estime, l'amitié, la reconnoissance de M. le duc d'Orléans, leur commun respect pour les sentiments du Roy me font passer légèrement sur cet article des Jésuittes que je traitterois à fond si je n'estois bien persuadé qu'il n'en est pas besoin. Ils seront toujours un lien seur avec Rome qu'il faut tenir également en bride et en amitié, et un bouclier contre les jansénistes aussy ennemis de la monarchie que de la hiérarchie, qu'avec cela on doit exactement discerner avant que d'accuser les gens de l'eslre. M. de Cheverny, par exemple, seroittrès convenable en ce Conseil. Sa naissance, son mérite, ses connoissances, son esprit, ses emplois au dehors, ses attachements près des Dauphins, le rendent digne de cette distinction, dont il ne faut pas priver la haute noblesse sans filtre. Je me contente de ceux-là sans en discuter d'autres. Tous sont sous les yeux, et le choix s'en peut faire aisément. J'ay regret au sens et à l'esprit de d'Antin, qui peut estre seroit d'un excellent usage, je n'ose ny le proposer ny le rejctter. Ce Conseil d'ailleurs ne doit pas estre trop nombreux ; et c'est l'inconvénient qui le rendroit dangereux par la lenteur des expéditions, par la diversité d'avis, par les cabales qui s'y pourroient mettre, par la difficulté d'y refuser des places et par touttes sortes de raisons. En dimi

nuant la puissance sans bornes des ministres par l'establissement de ce Conseil, et en partageant celle des intendants cntr'eux, les Parlements, les autres cours et les Gouverneurs ou Lieutenants Généraux des Provinces, tous les ordres de l'Estat respireroient à l'aspect de cette face nouvelle, chacun seroit content de voir des gens à peu près de sa sorte admis au gouvernement. Tout seroit balancé : l'honneur ou la haine de ce qui se feroit seroit partagé, la communication d'autorité feroit bénir le Régent, et les affaires cependant demeurées dans les mesmes mains ne courroient aucun risque avec tout ce supplément possible à Texpérience du Roy, à laquelle au fond rien ne pourra jamais parfaittement suppléer.

Après avoir traitté la matière de la Régence et du Gouvernement, il faut venir à une autre non moins importante mais qui demande moins de discours. C'est l'éducation du prétieux pupille. Celle de son père nous a fait sentir la grandeur de sa perle et doit faire sur touttes choses désirer son imitation. 11 est donc tout naturel d'en charger celuy qui l'avoit élevé et d'en attendre les mesmes succès. Ce sera honorer le choix du Roy et s'attirer l'applaudissement général sur un discernement si sage et persuader toutte la France en un moment de la droiture des intentions. Mais pour que rien ne puisse paroistre obscur de ce costé-là si important, j'estime qu'on se doit reposer sur M. le duc de Beauvillier de tout ce qui environnera le Prince en quelque qualité que ce puisse es're pour prendre part à son éducation et pour les services actuels et intimes de sa bouche et de sa chambre, et luy en laisser la totale disposition en l'avertissant d'avoir soin d'exclure tout homme trop attaché à l'un ou à l'autre parti ou trop ami de ceux qui y feront les principaux personnages. Avec des

précautions si dcsiritcressces en clles-mesmes et qui concourerout autant au bien, à la conservation et à l'avantage de ce trésor de l'Estat, on s'attirera la bénédiction de Dieu et la confiance des hommes.

Reste à parler de la conduitte à garder dans l'intérieur de la famille qui ne peut se diviser qu'en trois. La première partie comprend M. et Mme la duchesse de Berry avec les enfans que Dieu leur donnera ; M. et Mme la duchesse d'Orléans avec les leurs et Madame. La seconde, tous les Coudés et Contis. La troisième enfin, M. et Mme la duchesse du Maine, leurs enfans, et M. le comte de Toulouse avec sa famille, s'il se marie. Je laisse à part notre commune ressource après avoir traitté son éducation, puisque c'est à luy que tout doit estre raporté et pour qui tout doit travailler, et j'obniets la branche d'Espagne qui ne doit plus estre considérée que comme dangereusement estrangère depuis les renonciations.

J'ay dit un mot plus haut de l'union nécessaire dans la partie la plus éminente de cette auguste famille. Sans cela, ny repos, ny grandeur, ny seureté. La proximité y est telle que personne ou de sens ou de probité ne voudra ny n'osera s'y lier à un certain point, s'il y a des entraves parmi eux qui rendent aux autres des mesnagemenls nécessaires qui, ne pouvant se soustenir longtemps avec la dextérité que ces entraves requièrent, exposent la droiture et la fortune, à quoy les mieux faits de cœur et d'esprit craignent toujours de s'engager. C'est néantmoins d'engagements libres et sans réserve que ces Princes ont le plus de besoin, d'engagements où les épines n'émoussent ny ne rebultent l'esprit et ne le détournent point d'une application constante et d'une suilte attentive à la chose

publique dont le poids demandera l'esprit entier de chacun, sans partage entre l'affaire générale et la sienne particulière, laquelle conservant toujours des racines dans les plus honnestes gens, viendroit à les occuper tout entiers au détriment de la générale, s'il falloit par le peu d'union de cette première partie de la famille Royale se mesnager avec art entr'eux et dérober aux soins de la conduitte du total ceux de se soustenir parmi ces personnes sans se brouiller, ceux de les raccommoder, ceux enfin de prévenir et d'arrester les inconvénients domestiques de tous temps si funestes, en tous temps si dangereux, et qui, dans cette situation, deviendroient l'un et l'autre, et enfin la ruine de toutte cette première partie et celle de quiconque s'y tiendroit attaché. C'est donc une union intime qui y doit faire l'objet principal d'une application sans relasche qui vienne à bout de toutte humeur et de tout contretemps, et la veue continuellement réfléchie d'une si douce mais si fondamentale nécessité qui reigle et qui compassé toutte la conduitte domestique. Plus cette union est nécessaire et plus on doit s'attendre que cette raison fera faire les derniers efforts pour la troubler. C'est contre ces efforts diversifiés en cent mille manières et tentés sans cesse sous touttes sortes de formes, qu'il faut s'armer d'une manière impénétrable. Or cette armure est une confiance prompte, entière, réciproque, incapable de se rebutter par aucun dégoust ny par aucune attaque. M. le duc de Berry doit considérer sans cesse que Mme la duchesse de Berry ne peut tirer de grandeur que de luy; elle doit estre convaincue de la mesme vérité, et cela seul doit serrer entr'eux d'une manière indissoluble les liens qui les unissent. La mesme chose doit identifier M. et Mme la duchesse d'Orléans en un ; et tous quatre doivent penser sans la plus légère distraction qu'ils

sont la force réciproque l'un de l'autre. Ils sont du mesme sang, la branche d'Orléans n'a rien entr'elle et la branche de Berry ; la grandeur de celle-ci est donc la grandeur de l'autre, et quiconque cherchera à les séparer doit estre considéré comme le plus grand ennemi et le plus égal ennemi de touttes les deux. On ne peut songer à diviser le beau-père du gendre que pour devenir le tiran de celuycy après avoir abattu celuy-là: et l'un est une suitte nécessaire de l'autre pour s'empescher d'estrc écrasé par une réconciliation toujours à craindre entre des Princes si proches et d'un interest si fort le mesme. Mais en voilà trop pour prouver une chose si sensible par elle-mesme et que le bon cœur et le bon esprit de ces deux Princes et de ces deux Princesses leur persuade encore avec plus d'évidence.

La haisne mortelle que Mme la Duchesse porte à M. et à Mme la duchesse d'Orléans, puisée dans la différence du rang, nourrie par les cabales éclattées, par les apparences flatteuses qui ont longtemps séduit Mme la Duchesse du temps de Monseigneur, comblée par le mariage de Mme la duchesse de Berry, devenue de plus en plus irréconciliable par la conduitte et encore par les liaisons intimes de Mme desUrsins et du parti d'Espagne, ne laisse point doutter que la première partie de la famille Royale ne doive considérer la seconde comme ce qui luy est maintenant le plus opposé. Tout ce qui est éloigné de la première s'approche de la seconde, s'y attache autant qu'il est possible et entretiendra de touttes ses forces ime haisne qui est commune aux partisans et qui est leur ressource. On ne peut donc avoir les yeux trop ouverts poursapper tous les progrès de cette seconde partie; mais il seroit en mesme temps très imprudent de ne pas considérer que les enfans

de Mme la Duchesse, qui sont jeunes et qui n'ont pas les mesmes sujets de haisne, pourront fort bien n'en pas hériter quand Taage et le temps les auront meuris et rendus capables de raisonner par eux-mesmes. C'est un point de veue qu'il ne faut jamais perdre pour se laisser toujours une porte ouverte à la réconciliation infiniment utile avec des Princes du sang et qui, avec l'aisnesse si supérieure et l'autorité de la première partie par la Régence, aura toujours des voyes de faire désirer et peutestre réussir, la seconde ayant si peu d'establissements et encore une source de division en cUe-mesme par le procès de la succession (le M. le Prince qui, avec le véhicule de ce que monstre en entrant dans le monde M. le Prince de Conti, pourra très aisément désunir les beaux-frères. On ne peut donc employer trop de soins, d'attention et de sagesse à profiter de tout ce qui pourra contribuer à rendre et la haine impuissante, et à laisser tomber des semences de réconciliation avec les Princes du sang d'une manière négligée en apparence mais en effet utile, et à tirer parti de leurs divisions; et c'est ce qui se fera en écartant toute humeur, en tombant rudement et avec peu de mesnagement sur Mme la Duchesse sans blesser les bienséances, en n'épargnant point les principaux partisans de cette seconde partie avec choix et discernement et en mesnageant toujours les Princes du sang et mesme d'une manière marquée, mais en sorte que ce mesnagement, en ne passant point leurs personnes, ne leur donne que des espérances sans leur donner du crédit. Il n'est pas si aisé de raisonner sur la dernière partie de la famille Royale que sur les deux premières. Les marches, les veues, les enlacements divers de cellc-cy se peuvent développer, mais les conclusions à en tirer sont plus difficiles. Ce n'est pourtant pas la moins importante du rai-

sonnement de co Mémoire qui le doit finir. La partie dont il s'agit icy présente doux Princes différents en tout l'un de l'autre, différents encore d'eux-mesmes. Le premier, d'un esprit éminent dans touttes les sortes, conséquemment propre à tout, d'une suitte d'esprit et d'une application de travail continuelle, plein de veues, profond et vaste en capacité, en estude d'affaires, enconduitte de vie; étroittement lié avec une espouse qui ne luy doit rien du costé de l'esprit, et à qui l'amour des festes et de la magnificence ne dérobe rien sur l'ambition ny sur les veues ; dérano[é de ses anciennes liaisons avec Mme la Duchesse par la haine qui s'est mise, déclarée et rendue complette entre les deux belles-sœurs, dont luy-mesme a senti les traits. L'interest, et la manière de soustenir chacun le sien, y a mis le comble par le procès de la succession de M. le Prince. Ce sont les principes de réunion entre luy et Mme la duchesse d'Orléans qui peuvent estre d'un grand avantage et qu'on ne peut assés nourrir pour acquérir un Prince de cette considération présente par la confiance intime et totale du Roy en luy et future par son propre mérite et par la grandeur de ses establissements. Rien donc ne semble d'abord plus digne d'estre désiré que de se l'attacher par les plus forts liens qui sont ceux d'un mariage par lequel son fils deviendroit gendre et beau-frère de M. le duc de Rerry et de M. le duc d'Orléans. Mais il se trouve trois considérations à y faire qui ont, à mon avis, tant de poids que ma main insuffisante n'entreprendra pas de les peser ; et comme la seule veue du caractère, de la situation et dçs establissements de M. le duc du Maine que je viens de découvrir dispense d'appuyer sur l'utilité si sensible de ce mariage, jem'abstiendraydemesme de le combattre par le raisonnement, et en proposant mes trois considéra-

lions touttes nues, je laisseray le pour et le contre se combattre sans moy, et ceux qu'il regarde s'y déterminer d'eux-mesmes sans aucune impulsion de ma part.

La première considération doit rouler sur l'importance de ne fermer jamais la porte à la réconciliation avec les Princes du sang, dont l'inimitié avec M. et Mme du Maine montée au comble par celle de Mme la Duchesse, par la différence des establissements et par le procès, porteroit peut-estre le parti à un dangereux désespoir s'il se voyoit à la mercy d'une aussy grande puissance que celle du Régent allié de si près au duc du xMaine, et d'une puissance qui mettant ensemble les seules testes du sang royal, y joindroit encore toutte la haisne contr'eux à laquelle ils n'oseroient jamais se fier, et qui par conséquent précipiteroit les plus dangereux partis à prendre.

La deuxième doit examiner si M. le duc du Maine, trop habile homme pour n'avoir pas toujours un œil ouvert sur l'Espagne, ami intime de M. d'IIarcourt régent principal de ce parti en France, devenu certain pour soy-mesme et pour son fils du costé de M. le duc de Berry, ne seroit pas capable de le vouloir estre aussy de l'autre, auquel tout le rend si considérable, et spécialement la situation de la Guyenne et du Languedoc soustenue du grand corps de trouppes qu'il commande, ou au moins de devenir la balance entre les deux. Au premier cas, on voit combien l'alliance seroit infructueuse pour M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans qui n'y auroient gaigné que de s'estre rendus irréconciliables avec les Princes du sang ; au second cas, qu'eux et le Roy d'Espagne n'auroient plus que des représentations vaines, tandis que nécessairement un troisième auroit saisi par eux-mesmes toutte l'autorité dans l'Estat, que son génie et ses establissements soustien-

droient toujours entre ses mains également habiles et puissantes.

La troisième enfin ne regarde que M. le duc d'Orléans d'abord et M. le duc de Berry ensuitte ; c'est la crainte que M. le duc du Maine ne se mist entr'eux deux et n'exclust le beau-père du principal crédit, au dommage ensuitte du gendre, ainsy qu'il a esté traitté en général dans ce qui a esté dit de l'union de la première partie de la famille Royale. Je sçay que la bonne opinion de M. le duc du Maine doit rasseurer à son égard ; mais l'importance de ces réflections ne permet pas de les obmetlre, quand on parle en liberté, et les conjonctures qu'apportent les affaires d'une aussy grande importance et d'un aussy grand mouvement que sont celles qui sont icy traittées nécessitent quelquefois et précipitent les personnages principaux dans des partis qu'ils n'eussent jamais embrassés sans violence et qu'on n'est plus à temps alors de prévoir ny de parer.

Quoy qu'il en soit de ce mariage à faire ou à ne faire pas, deux choses demeurent constantes. La première, qu'il n'est rien que M. le duc de Berry et M, le duc d'Orléans ne doivent mettre en usage, comme un premier principe de conduitte, pour lier et continuer devant et après le temps de la Régence une union avec M. et Mme la duchesse du Maine la plus intime et la plus pleine de confiance qu'il leur sera possible. La seconde, que cela ne doit pas leur estre difficile dans la situation des deux costés. Les Condés leur sont également ennemis, tandis qu'il ne s'est jamais rien présenté qui les ait ny deu, ny pu éloigner l'un de l'autre. M. le duc du Maine n'a rien à désirer dans Testât où le Roy l'a mis et dont il seroit également injuste, odieux et dangereux de le vouloir dépouiller en tout ou en partie. Plus il appercevra de sens et de bonne conduitte en M. le

duc de Berry dont il est oncle, et dans M. le duc d'Orléans dont il est beau-frère, moins craindra-t-il rien de leur part; et si à cela se joint recherche, amitié, marques de considération, d'estime, de confiance, toutles si deues au mérite et à la proximité de M. du Maine, que peut-il «lésirer mieux que d'entretenir une liaison si utile à l'Estat, et un avantage si réciproque, si doux et si certain, si convenable encore au partage qu'ils font d'une haisne commune. De plus, rien ne manque à M. le duc du Maine de tout ce qu'il faut pour pouvoir devenir le médiateur confident entre les deux frères, si jamais les aflaires se portoient jusque-là; et n'est-ce pas une raison et pour luy et pour eux qu'il demeure libre d'une alliance qui en ce cas pourroit servir d'obstacle à un si grand bien ?

Il y a moins à dire sur M. le comte de Toulouse, dont l'esprit paroist moins porté aux affaires, qnoy qu'il en ait et surtout un grand sens marqué dans toutte sa conduitte domestique et du monde. Une seule chose en paroist estrange : c''est son changement de prédilection sans cause de Mme la duchesse d'Orléans à Mme la Duchesse dont les interesls et les enfans paroissent devenus les siens. Il est difficile de croire que cela le sépare de Monsieur son frère si les partis lèvent jamais l'estendart, mais il l'est beaucoup plus d'espérer qu'il préfère M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans aux Condés. C'est néantmoins ce qu'il ne faut jamais faire semblant de croire, et forcer de rames auprès de luy pour le tenir au moins neutre et en situation de devenir le conciliateur si l'occasion s'en offre. Tant qu'il sera uni à Monsieur son frère et qu'on se conduira avec celuy-cy comme il est proposé, rien n'est à craindre de l'autre; et si les Condés venoient à l'entraisner, on doit avoir un soin extresme de distinguer l'allié des ennemis

d'avec les ennemis mesmes, et tout ce que M. le comte de Toulouse a toujours monstre d'excellent et d'infiniment estimable mérite le soin de ce mesnagement autant que ses grands establissements. Il n'y a aucun raisonnement à faire sur son futur mariage. Il y a toutte apparence de juger qu'il n'y pensera point du vivant du Roy, et il y a tant d'apparence d'espérer que cela sera encore très long, qu'on ne peut rien dire sur des choses si éloignées et pendant quoy tant d'autres peuvent changer. En tous cas, M. le comte de Toulouse, fait comme il est, se mariera par soy-mesme et n'en laissera le crédit ny à personne, ny à guères de veues. Il voudra se satisfaire par un domestique à son gré, et tout en luy contribue à l'y confirmer.

Je ne puis finir sans dire un mot des fils de Mme la Duchesse, quoyquej'en aye parlé en général. Le second a toujours beaucoup promis et promet de plus en plus à mesure qu'il croist et qu'il se développe. L'aisné dont on attendoit moins, a surpris, cette campagne, après avoir touché par la manière dont il a supporté un malheur plus grand pour M. le duc de Berry que pour luy-mesme. Les espérances que donnent ces Princes et qui par leur sang et encore par le nom de Condé sont receues avec avidité du public, sont de nouvelles raisons de mesnager leurs personnes et de ne perdre jamais de veue le désir et les espérances de les gagner. Je n'ay pu refuser ce mot à son importance et je ne m'y estendray pas davantage après ce qui a esté dit sur la seconde partie de la famille Royale. Pour M, le prince de Conti, il fait peur et ne donne pas de regret à l'alliance qu'il a faitte; mais au fond il a beaucoup d'esprit, et c'est une grande ressource contre sa jeunesse et sa mauvaise éducation ; de plus il est fils d'un autre Germanicus : il no mérite donc pas

moins de mesnagement personnel que les deux autres, outre ce qui doit réfléchir sur luy du procédé de Madame sa mère sur son mariage que M. et Mme la duchesse de Berry, M. et Mme la duchesse d'Orléans ne sçauroient oublier.

De Madame et de Mme la Princesse je n'en fais point de mention. Il sera peu question d'elles dans tout cecy. La première mérite touttes sortes de respects, d'égards, de soins, et c'est s'honorer et se faire estimer soy-mesme que de les luy rendre. Peut-estre mesme plus de confiance en elle auroit-elle son utilité, et la réflection en doit convaincre. Pour Mme la Princesse, le plus court est d'oublier qu'elle soit au monde, à la bienséance de son rang près. Elle s'est signalée autant qu'elle l'a pu par tous les endroits les plus odieux à ceux pour qui j'écris, et s'est picquée de ne garder aucune mesure. Il la faut laisser se croire un personnage par son commerce étroit avec Mme des Ursins et par la cour qu'elle fait à Mme la Duchesse. Ses lumières ny son crédit n'empescheront personne de dormir, pas mesme chez ses propres enfans, devenue la proye des architectes avec toutte sa dévotion.

Rien n'est plus nécessaire qu'une attention continuelle à plaire et à traitter bien tout le monde, dans la très véritable opinion du besoin futur de tous et que tout se retrouve. Les distinctions des rangs, de la naissance, de la considération des gens bien ou mal fondée, mesme de l'aage, et surtout de la réputation, est principalement nécessaire, et encore de ceux qu'on sçait bien ou mal affectionnés lorsqu'ils le laissent appercevoir. Un traittement égal, quelque honneste qu'il soit, désespère chacun et n'oblige personne : c'est à quoy on ne peut trop réfléchir.

Il faut enfin finir ; mais je ne le puis sans recommander

de nouveau ce qui est de plus important en ce Mémoire, qui est la conduitte envers le Roy. Ce doit estre l'objet d'une méditation continuelle et d'une pratique infatigable. Tout y porte et tout s'y disputte la première place entre les motifs : nature, devoir, reconnoissance, interest, besoin, religion, politique ; surtout ne l'importuner point de curiosité sur les affaires ny de demandes fatiguantes de grâces : rien de plus propre à l'éloigner et à le froncer. Pas mesme la moindre inquiétude sur l'entrée de M. le duc de Berry au Conseil d'Estat. Le Roy sçait ce qu'il faut, ce qui convient, ce qu'il veut ; n'est-il pas trop juste de s'y remettre? L'unique manière de l'en presser, c'est de monstrer de l'application et du désir de s'instruire soit par plus de séjour dans son cabinet, soit par plus de dissertation avec luy sur les nouvelles qu'il dit et qui se peuvent pousser en questions et en raisonnements sans air de curiosité au delà de ce qu'il monstre vouloir dire, et avoir l'attention de pousser ou de laisser tomber suivant qu'on sent que cela l'amuse ou ne lui plaist plus. Comprendre encore qu'il veut estre respecté jusque dans ses ministres, les traitter donc d'une manière qui luy soit agréable, qui les oblige, qui en mesme temps conserve la dignité dont les enfans de la maison ne peuvent se départir sans une messéance qui tombe sur eux et qui choque infiniment tous ceux qui, le crédit à part, valent mieux que les ministres et sont au-dessus d'eux, mais surtout se contenir dans une grande réserve à leur rien demander. Le contraire les embarasse , déplaist au Roy et contraint toujours en bien ou en mal le Prince accordé ou refusé. Si à cette conduitte l'un et l'autre vouloient ajouster de la reigle dans leurs dépenses et dans leurs maisons, ils s'appercevroient bien tost par la commodité domestique et par l'effet que cela

produiroit au dehors en espérance sur leur future gestion, de l'utilité de ce conseil. Qu'il me soit permis d'y en ajouster un autre : c'est de cultiver et de réveiller leur religion. Ce n'est pas à moy à leur en relever les avantages dans tous les temps de leur vie en eux-mesmes, qu'ils auront pourtant des occasions continuelles de gouster ; mais, sans parler de l'autre monde, je puis au moins les asseurer pour celuy-cy que les plus libertins ne craignent rien tant que la dépendance de gens que la religion ne retiendroit pas. Je ne puis mieux finir que par cette réflection si importante qu'elle seroit susceptible des plus longs et des plus utiles mémoires et que je n'ay pu me résoudre à obmettre dans celuy-cy, qui estant contre mon goust par les raisons que j'ay dittes en le commençant, doit trouver dans mon obéissance l'excuse de tous les deffauts dont il est peutestre rempli.

Le Père Annat, jésuitte, estoit provincial de leur Pro- leu

viuce de France lorsqu'il fut choisy pour eslre confesseur du Roy. Il est comparable sinon supérieur au Père Tellier, puisqu'il a osé commencer et dans des temps entiers, ce que l'autre n'a fait que combler dans des temps qui s'en peuvent appeller la lie. C'est le Père Annat qui a porté les premiers coups à la Sorbonne et à messieurs de Port- Royal, qui les a dispersés, détruit leurs écoles, enlevé les Religieuses de Port-Royal, tenues prisonnières sans sacrements, mesme à la mort, proscrit M. Arnauld, exilé tous ceux qui soustenoient sa doctrine, attaqué à Rome celle de saint Augustin et de saint Thomas, mis en tolérance celle de Molina, inventé le nom de Jansénistes si utile à sa Compagnie et si funeste à l'Eglise et à la société civile, introduit le trop fameux formulaire avec toutes ses violences et ses suiltes, et le premier des confesseurs qui ait usurpé le principal crédit à la nomination des bénéfices et la domination conséquente sur le clergé. C'est de son temps que les amours du Roy commencèrent, et que les plus grands et les plus inouis scandales éclattèrent, qu'il passa doucement sans se commettre pour la plus grande

gloire de Dieu. C'estoit un souple, firiel artificieux jésuille, bien pétri et recuit dans tout leur système, doctrines et maximes, agneau, loup et lion selon le besoin, avec beaucoup d'esprit et de suitte, et surtout, comme leurs bons, un front d'airain. Quand, à quatre-vingts ans, il ne fut plus en estât de soustenir les intrigues, les manèges et les affaires, ses supérieurs luy firent demander à se retirer. Quatre mois après sa retrailte, il mourut à Paris en 1670.

1670 Le Père Ferrier, qui succéda au Père Annat, estoit de

Rhodez, il avoit esté recteur à Toulouse ; il n'eut qu'à suivre les traces de son prédécesseur, ce qu'il fit aussy, mais avec moins de profondeur et de furie, par comparaison s'entend. Il n'eut pas le temps d'en tant faire, il mourut en 1674. Il s'escrima de la plume contre les jansénistes, mais avec si peu de succès qu'ils [les jésuittes] se sont sagement retranchés depuis aux lettres de cachet et aux seules voyes de fait qui, sinon les plus justes et les plus religieuses, sont au moins les plus courtes et les plus décisives.

1675 Le Père de la Chaise s'appelloit d'Aix, estoit de Forez, et

bien gentilhomme. Il estoit petit-neveu maternel du fameux Père Cotton. Le frère de son père estoit aussy jésuittc. Son père avoit servy et avoit douze enfans dont l'aisné fut assés longtemps escuyer de l'archevesque de Lyon, Villeroy, frère du premier mareschal duc de Villeroy, et commandant son équipage do chasse, qu'il entendoit très bien, et fort bon homme de cheval, quoyque d'une longueur démesurée. Je dis longueur parce que, mince à l'excès, c'estoit cslre plustost long que grand. Son frère le fit capitaine des gardes de la porte du Roy en 1687. C'estoit un très honnesle homme, estimé à la Cour, et qui

ne se méconnoissoit point. Son fils eut sa charge et n'a point laissé de garçons.

Le Père de la Chaise avoit esté Recteur à Grenoble, puis à Lyon, et il estoit provincial de cette Province lorsque l'appuy de Monseigneur de Villeroy le fit succéder au Père Fcrrier. Il a esté trente trois ans confesseur du Roy, et toujours à son goust et dans son estime et sa confieiice \i\ plus intime. Dans cette place et dans son habit, ce fut un prodige, car il fut toujours droit, sincère, vray, bienfaisant; aima, chercha, protégea, plaça le mérite pour le mérite el la vertu; estima et se servit des talents, sans jalousie, sans fiel, doux, honneste, obligeant, foncièrement modeste et religieux ; n'eut de Jésuitte que ce que ses engagements et ses préjugés d'éducation ne purent se refuser; chérit sa Compagnie et en souslint et avança les interests, mais avec discernement: sans hauteur, ennemi de toulte violence et glissant sur des patins en beaucoup d'occasions où l'intcrest, l'artifice, la doctrine anti-royale et archi-papale, la domination, transportent les Jésuittes et les portent à tout entreprendre et à tout soustenir ; ennemi né et naturel du jansénisme et des jansénistes, sans estre persécuteur ny scrupuleux scrutateur, approfondissant les rapoils qu'il haïssoit en eux-mesmes, et le premier à réparer le mal qu'il avoit fait, quand il avoit reconnu qu'il avoit esté trompé, à l'avouer, et n'oublier rien pour le faire oublier à qui il avoit nuy avec innocence. Il y en a divers exemples, entr'autres celuy de l'abbé de Coisdelet {sic), nommé évesque de Poitiers et dénommé avant ses bulles sur un faux rapport très spécieux mais très faux. Le Père de la Chaise tourmenta dix ans durant le Roy pour le placer, et le placer mieux, comme un devoir de justice et de réparation où leur conscience à l'un et à l'autre estoit interes-

sce, sans en avoir pu venir à bout. Le Roy se dé(îoit de la bonlé du Père de la Chaise ; il la luy reprociioit, et le confesseur luy répondoit franchement que c'estoit luy mesme qui estoit trop méchant. On l'a sceu du Roy mesme. Le Père de la Chaise parvint enfin à cstre seul admis pour la distribution des bénéfices. Jamais elle ne se fit mieux que tandis qu'il s'en mesla seul. Pour ne point répéter, on renvoyé cy-devanl aux Pairs ecclésiastiques de Louis XIV, article d'Aubigné, évesque comte de Noyon; on y verra l'esprit droit et juste de ce confesseur pour les choix, et ce qui les perdit dans les suittes, lorsqu'il n'en fut plus ciu seul. Il avoit adroitement écarté de ce genre de crédit M, d'IIarlay, archevesque de Paris, qui l'avoiteu longtemps et qui d'ordinaire ne choisissoit pas mal, comme on l'a remarqué cy-devantdans son article. LeCardinaldeNoailles, dans les grâces de la nouveauté à son avènement au siège de Paris, eut quelque peu de temps et assés légèrement part à cette distribution, et n'y gasta rien ; tout n'y a esté perdu que par M. de Chartres et depuis, comme on l'a expliqué cy-devant. Pour ce qui est de ce qui s'appelle jansénisme et jansénistes, le Père de la Chaise fut Jésuitte, mais Jésuitte le plus modéré. Il estoit en garde contre les délations, il ne cherchoit point à scruter, il contenoit la fougue des Jésuittes, et quoyqu'il vescust avec eux non en ministre mais en confrère, il écarloit les emportés, mesme les indiscrets, et ils sçavoicnt tous que les fougues, les entreprises, les artifices lui estoient en la dernière aversion. Aussy le noir complot du Cas de conscience, si fameux pour avoir esté le père de tant d'autres, luy fut-il caché soigneusement, et les Jésuittes qui l'enfantèrent et le tramèrent se gardèrent bien qu'il en pust soubçonner aucun de la Compagnie, et ne se sont laissés appercevoir que

depuis sa mort. Les dernières persécutions qu'essuya M. Arnauld de la part de la Cour et ceux qui furent soubçonnés de l'avoir receu à Paris et qui en furent exilés, quoyque cet homme si célèbre n'cust pensé à rien moins qu'à rentrer en France, fut l'ouvrage de Sainl-Sulpieebicn plus que du Père de la Chaise, qui jamais ne voulut consentir à augmenter le poids qu'il avoit trouvé sur Port-Royal, et beaucoup moins à travailler à le détruire. Il rejette toujours avec indignation touttes les propositions qui luy furent souvent faittes là-dessus par les plus ardents des siens ; il résista mesme à ses supérieurs en beaucoup d'occasions, et s'opposa toujours aux violences. Il eust esté bien estonné s'il eust sceu de quel horrible usage fut à son terrible successeur le livre du Père Quesnel. Le Père de la Chaise ne l'estimoitpas moins que M. de Thoul, depuis Cardinal de Bissy, faisoit alors ; quoyque Jésuitte et confesseur du Roy, droit et de bonne foy, il aimoit le bien partout où il le Irouvoil : il tenoit toujours ce livre sur sa table, pour l'avoir entre les mains dans ses intervalles de loisir sans perdre le temps à l'aller chercher, et le loua souvent à des personnes qui s'estonnoient de le voir à son usage.

11 ne fut pas moins franc sur la grande affaire de Fénelon, archevesque de Cambray, qui partagea les Jèsuittes, qui furent à Paris et à Rome ses deffenseurs. Un petit nombre de ceux qui n'entroient point dans les cabales et dans les vastes vues de la Compagnie, comme le fameux Père Bourdaloue, ou qui estoient au-dessus de s'en laisser dominer, comme le Père de la Chaise, ne furent point pour le Prélat ; ils s'en laissèrent mesme fort entendre ; mais le gros et les conducteurs de la Compagnie en embrassèrent le parti avec chaleur. Cela retint ceux-cy dans une neutra-

lilé d'action, pour ne s'opposer pas au torrent des leurs, et n'aller pas aussy contre leur conscience.

il faut encore louer le Père de la Chaise de n'avoir point esté jésuitte sur la doctrine ultramontaine. Bien est vray qu'il a toujours adoucy tant qu'il a pu auprès du Roy ce qui n'auroit pas deu l'estre, et paré tant qu'il a pu les coups du Parlement et de la Sorbonne aux occasions qui s'en sont présentées. On n'est pas Jésuitte pour rien; mais au fonds il haïssoit touttes ces entreprises, il les étouffoit avant que de naistre ou en naissant tant qu'il pouvoit ; et dans tous les démeslés que Louis XIV eut avec Innocent XI il ne s'en voulut jamais mesler et refusa constamment aux siens de faire d'une affaire d'Estat une affaire de conscience. Pour ce qui regarde les plus que barbares traittements qui furent faits aux Huguenots avant et après la révocation de l'édit de Nantes, où les Jésuittes se signalèrent si cruellement, il est difficile de croire qu'il en ait représenté l'énormité autant qu'il le devoit, et difticile aussy de le sauver par l'ignorance. Toulesfois il est vray que rien n'estoit plus opposé à son caractère et à tout ce qu'on a veu de luy dans les choses qui en ont dépendu. Mais à l'égard des interests particuliers de sa Société, luy procurer entrée et des chaires dans des universités, en estendre les collèges, leur procurer la facilité des sujets à choisir par celle de les renvoyer après plusieurs années sans estre privés de leurs partages de familles , lesquelles en estoient mises en désordre et en pouvoient estre ruinées, faire bouclier là-dessus de toutte l'autorité du Roy contre celle des loix, des Parlements, de l'ordre et du repos public, il est encore vray qu'il fut tout-à-fait Jésuitte ; et vray encore qu'il ne le fut pas moins pour pallier et leur parer des aventures d'éclat très bien méritées. II est certain

aiissy qu'il le fut de mesme lorsqu'il se persuadoit que quelqu'un cstoit janséniste , quoyqu'il ne se le persuadast pas aisément, et qu'il n'estoit pas facile de le retirer de cette prévention quand une fois il l'avoit prise; mais si on parvenoit à le convaincre qu'il s'estoit trompé, ce qui est arrivé bien des fois, il couroit avec le dernier empressement à la réparation. En tout c'estoit un bon, droit, loyal et vertueux gentilhomme qui aimoit le méritte, la naissance, l'ordre, le sçavoir, la piété, la douceur et la sagesse du gouvernement, et qui s'y entendoit très bien, et qui bien que courtisan, estoit ferme avec le Roy en beaucoup d'occasions et sur des personnes qui sans luy estoient perdues, sans qu'il eust aucune liaison avec elles ny par soy ny par sa Compagnie. 11 estoit envié comme sont tous les gens en place, mais sans haisne, parce qu'il estoit naturellement doux, de facile accès et juste, et il estoit outre sa place et son crédit, personnellement estimé et considéré. Luy et son frère n'eussent pas esté bien aises qu'on leur eust parlé de leur domesticité de l'archevesque deLyon, ettoutesfois le comte de la Chaise, car on le nommoit ainsy à la Cour, ne se faisoit pas une peine de parler quelquefois des chevaux et des chiens de l'archevesque de Lyon, de ce prélat et de ses chasses, comme les ayant commandées et y ayant demeuré du temps. Luy et son frère et toutte leur famille ont toujours rendu toutte sorte desoins, de devoirs et de respects à tout ce qui a été des Villeroy ; et le Père de la Chaise n'a cessé, en grand et en petit, de leur rendre à tous touttes sortes d'offices et de services. 11 souhaita plusieurs années de se retirer, sans que le Roy d'une part, ny ses supérieurs de l'autre, y voulussent consentir; et ce qu'il y avoit de meilleur, de plus instruit et de plus distingué à la Cour et dans le clergé l'ont

toujours rogrelté d'avance et maintenu que ce seroit une des plus grandes pertes qu'on y pust faire. Ils ne se doutloient pourtant pas du successeur qui n'a ([ue trop funestement vérifié cette opinion. 11 faut ajouster que le Père de la Chaise estoitun très bon parent et un excellent ami, sans en avoir la contre partie. Il sçavoit l'histoire, curieux et fort docte en médailles, en relation avec beaucoup de sçavants.

Enfin la mort le surprit malgré luy en place, ou plustost l'y trouva, puisqu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu et à bien des reprises pour la quitter. Il ne put venir à Versailles pour Noël 1708; il renvoya au Roy plusieurs papiers cachettes, enbrusla une infinité, et mourut très chrétiennement et avec beaucoup d'édification, sa teste toutte entière, à quatre-vingt cinq ans, 20 janvier 1709.

1709. Le Père Tellier, bas-Normand, de la plus basse nais-

sance. Il estoit entièrement inconnu au Roy, à la Cour et au monde , mais tellement au gré des supérieurs qu'ils obligèrent le Père de la Chaise mourant de le comprendre dans les trois sujets de la Société dont il envoya les noms au Roy comme ceux qu'il croyoit les plus propres pour en estre choisi un pour le remplacer. Le Roy, qui ne les connoissoit point, chargea les ducs de Chevreuse et de Beauvillier d'aller à Paris, de prendre toutes les informations qui leur seroient possibles sur tous les trois et de le déterminer. Le Roy vouloit un Jésuitte. Louant un jour le Père de la Chaise mort, avec effusion de cœur à Maréchal, son premier chirurgien et qu'il aimoit avec confiance, et s'étendant sur la vérité de ce confesseur et sur son attachement à sa personne, luy raconta que dans les dernières années de sa vie le pressant souvent de le laisser retirer, luy avoit dit que la plus grande, la plus sincère et la dernière mar-

que de son attachement pour luy, il alloit la luy donner : c'estoit de le conjurer de n'oster point aux Jcsuittes, après luy, l'honneur de le confesser; qu'il estoit bien éloigné d'ajouster foy aux imputations de leurs ennemis sur la vie des Rois, mais qu'enfin il aimoit trop Sa Majesté et connoissoit trop les Jésuittes pour ne le pas conjurer d'aller au plus seur et de ne s'exposer pas par cette sorte d'affront à mettre au désespoir une si nombreuse Compagnie qui pourroit très bien avoir des sujets dont il ne répondroit pas. Maréchal fut épouvanté et eut peine à cacher son désordre dont le Roy, engoué de l'affection et de la franchise de son confesseur, ne s'apperçut pas. Ti'ès peu après la mort du Roy, Maréchal, extresmement et de très longue main mon ami, me le conta parlant à ràoy et à un autre moy-mesme en tiers avec nous deux. Ce fait est trop considérable et trop certain pour le supprimer; il est trop fort encore pour yajouster aucune refleclion.

Quelqu'ennemis effectifs que fussent les Jésuittes et les sulpiciens, ils connivoient dans la haisne commune des jansénistes et dans la commune adoration de Rome De lutter avec les Jésuittes pour le confessionnal, les Sulpiciens n'estoient pas bastants. Madame de Maintenon qui l'auroit bien désiré, ne se sentoit pas assez forte pour balancer une si grande habitude, beaucoup moins le dernier avis du Père de la Chaise, que le Roy seurement ne luy avoit pas laissé^ ignorer puisqu'il l'avoit conté à Maréchal. Ce fut à Saint-Sulpice dont les deux ducs estoient infatués, qu'ils s'adressèrent pour les informations dont ils s'estoient chargés. Le Père Tellier, destiné aux belles-lettres par les Jésuittes, se trouva d'un autre goust. 11 crioit contre les jansénistes et ensuite contre les Missionnaires de la Chine, du Japon et des Indes, pour la deffense des Je-

siiittes et do leurs disciples de ces païs-là. M. Arnauld et d'autres avoient attaqué cette deffense, et ce combat de plume dura plusieurs aimées de part et d'autre. C'en fut assés pour emporter les suffrages de Saint-Sulpice, qui excelle en ignorance et en grossièreté et qui ne sçavoit pas sans doutte tout le péril que le Père Teilier et ses ouvrages sur les Missionnaires avoient couru à Rome de la part du saint-office, ny à quel prix il en avoit esté sauvé. Mais les Jésuiltes qui en sçavoient là-dessus plus que personne, et qui par principe inviolable soustiennent comme que ce soit leurs auteurs approuvés, surtout en matière si jalouse, avoient élevé par degrés le Teilier jusqu'à celuy de Provincial de Paris et mirent tout en œuvre pour le faire préférer aux deux autres proposés. Il y réussirent : Saint- Sulpice fut leur duppe, comme plus habiles qu'eux l'ont si souvent esté, et par Saint-Sulpice les deux ducs, sur le raport desquels Teilier fut choisy et tout aussytost mandé. Un court récit en va donner l'esquisse la plus juste. Un matin qu'il n'y avoit point de conseil, ce Jésuitte que ses supérieurs avoient déjà présenté au Roy à son prie- Dieu, fut appelle seul dans le cabinet où le Roy estoit seul. Seul, il ne l'estoit jamais, mais cela s'appelloit ainsy lorsqu'il n'y avoit que des valets intérieurs. Teilier estoit de taille médiocre, maigre avec de gros os, l'air et le maintien d'un franc paisan, avec des yeux d'un travers farouche qui eussent fait peur au coin d'un bois et qui lui donnoient une physionomie affreuse, fausse, profonde, toutte telle enfin qu'il estoit au dedans. Il entra avec embarras, n'approcha, appelle, qu'avec peine et pauses, et dit fort bas très peu de chose au Roy. A son nom, le Roy luy demanda s'il estoit parent de M. Le Teilier. Tout aussytost le voilà plongé par terre et à répondre avec un air confus, qu'il est bien éloi-

gné d'un tel honneur et qu'il n'est que le fils d'un pauvre païsan, fermier d'auprès de Vire, en Basse-Normandie ; et cela dit, autre plongeon. Fagon, premier médecin tout courbé sur son baston à costé de Blouin, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, tous deux seuls dans le coin du cabinet, voyoient et entendoient tout. Il avoit fixé ses yeux sur le Jésuitte. A cette première réponse, il se tourne par vis à Blouin : « Monsieur, luy dit-il enluy monstrant le confesseur, quel sacre^ !... » et se replie tout de suitte sur son bâton à examiner la suitte de cette première veue qui ne dura que fort peu. Fagon, qui avoit infiniment d'esprit pour ne parler icy que de celte partie, pénétra le bon Père dès ce premier coup-d'œil, qui tint plus encore s'il se peut que l'expression du premier médecin n'avoit promis.

Ce prestre, confesseur et Provincial Jésuitte, estoit en effet un sacre consommé dans toute l'estendue de cet eslrange terme, avec tout l'esprit, le manège, l'artifice, la profondeur, la suitte, l'audace qui peuvent rendre un tel caractère plus dangereux et plus terrible; et il y mit le comble par la férocité intérieure de son naturel et par son incroyable entestement pour la doctrine la plus outrée de sa Compagnie, et pour l'ultramonlaine la plus estendue pour l'Europe seulement, et par tout ce que la fureur et l'artifice peuvent employer, sans restriction quelconque, pour faire triompher sa Société, emporter tout ce qu'il enlreprenoit et pour estendre sa domination sans réserve.

Nourry toutte sa vie dans l'obscurité de l'estude, dans l'âcreté des disputtes et dans la science de n'estre arresté

1. Le Sacre est un grand oiseau de proie de l'espèce des faucons. — Pris au flguré, ce mot signifie un homme capable de toutes sortes de rapacités et de méfaits. Saint-Simon l'a employé en ce sens dans ses Mémoires. (YoirLittré, Dictionnaire de la langue française.)

pour rien, il ajousta à la haisne innée à son habit eonire tout ce qui s'appelle Jansénistes et Jansénisme la haisne personnelle d'un écrivain tant de fois vaincu par eux et, ce qui n'estoit arrivé à nul autre Jésuitte, vaincu jusque dans Rome où il n'avoit échappé à la censure que par les soumissions, les prétendues corrections stipulées et promises, et tous les artifices imaginables. Ce dernier point, qui regardoit sa deffense des Missionnaires Jésuittes, l'avoit doublement aigri contre ceux qui les attaquoient, et en particulier contre M. Arnauld et les siens, quil'avoient mis en poudre au jugement de Rome mesme, et en particulier du saint-office de la Propagande, de l'Index où ses ouvrages avoient esté proscrits, et contre Rome mesme. Cette dernière estoit trop forte pour luy, et les autres l'avoient détruit, lls'estoit, à faute de mieux, réduit à un silence d'impuissante rage. La place à laquelle il fut appelle luy donna tout moyen de l'exercer; cette seule espérance la luy rendit douce ; sa grossièreté fut incapable d'y sentir d'autres agréments. D'élévation, aucune dans le cœur ny dans l'esprit ; d'affection, nulle que pour son objet et pour qui ce suit relativement à cela ; dur sur luy-mesme, comme un robuste païsan ; élevé et nourry dans l'ignorance de ce qui passe le plus étroit nécessaire d'un Jésuitte, et par santé, et par habitude et par rusticité naturelle, incapable d'en vouloir davantage ; tel estoit le Père Tellier lorsqu'il devint le canal unique des grâces ecclésiastiques et le supresme arbitre de la Religion en France.

La place ne le surprit ny ne l'embarassa. Elle ne le surprit point parce qu'il n'ignoroit pas les raisons si pressantes de SCS supérieurs de l'y porter; qu'il en connoissoit les ressorts, et qu'il y avoit longtemps que l'aage du Père de la Chaise les avoit avertis de les mettre en mouvement.

Embarassé, il ne le fut point non plus ; il estoit au-dessous de l'estre par une sorte de stupidité pour tout ce qui estoit monde, et au-dessus par une audace supérieure à tout, sous les voiles des convenances. Aussy y aporta-t-il son projet tout formé, qu'il ne quitta jamais de veue, qu'il entreprit incontinent, et qu'en six ans et demi de la vie du Roy sous sa direction il conduisit au point qu'il surpassa ses espérances, espouvanta jusqu'aux Jésuittes, alla toujours depuis envahissant, sévissant, ravageant l'Église et l'Estat ; et au bout de vingl-cinq ans, se pousse de plus en plus, avec plus de fureur et de destruction que jamais.

Personne n'ignore la trop longue et fameuse disputte des Missionnaires tant séculiers que de tous les autres ordres d'une part, et des Missionnaires Jésuittes de l'autre, nonseulement à la Chine, pour les cérémonies que ceux-cy permettoient comme purement civiles et que les autres deffendoientetproscrivoient comme entièrement idolàtriques, mais encore dans touttes les parties des Indes sur des points de Religion aussy importants. Après plus d'un siècle de débats et d'instructions, de questions à Rome et sur les lieux, les Jésuittes demeurèrent les maislres de l'esprit des cours de la Chine et des Indes, et ils perdirent à Rome leur procès. Leur extrême crédit suspendit l'exécution du jugement prononcé ; ils obtinrent un nouvel examen, puis ce qui fut monstrueux, un autre par deux Légats à latere, envoyés sur les lieux. Le cardinal de Tournon y fut couronné du martyre d'un genre plus que nouveau, et dans le mesme genre M. Mezzabarba acquit la gloire des confesseurs et se tint heureux d'avoir pu revenir, et sans avoir pu ny osé rien faire, d'estrc revenu échappé de tant de périls. Rome enfin indignée, estoit sur le point d'éclatter, lorsque le Père Tellier fut nommé confesseur, luy partie si

intégrante et si flétrie à Rome de cette cause. Dans une telle position son projet fut de faire coup double en faveur de sa Compagnie et de sa propre passion, et la suitte de sa conduitte l'a démonstré, en sorte que ce projet n'a pu estre ignoré après son exécution. Ce coup double fut donc d'allumer en France un incendie sur le Jansénisme qui mist tout dans des convulsions si violentes que Rome s'en meslast, et que ces confusions réduisissent Rome par des interests plus proches et plus chers à se taire sur la Chine et les Indes et les y laisser les maistres, par le besoin continuel qu'elle auroit de luy, et par les moyens qu'il en feroit naistre sans cesse de la servir plus ou moins selon ses veues et les besoins de sa Compagnie, pour l'extension de son autorité dans des points capitaux où elle n'avoit jamais pu atteindre en France.

Suivant ce projet, il se mit bien dans la teste la carte du clergé ; il mesura toutes ses distributions d'espérances et de grâces ; il choisit avec discernement parmi les Jésuittes mesmes des ouvriers dignes de luy sans jamais rien dire à pas un qu'à mesure du besoin; il fureta les écoles de toutes les sortes, et ne négligea rien pour les brouiller et s'en asseurer peu à peu, ou du moins en connoistre les moyens, et promptement mit la main à Tœuvre de la dernière destruction de Port-Royal des Champs. Outre les délices de ce triomphe pour un Jésuitte, et un Jésuitte battu mesme à Rome par M. Arnauld et les siens, celui-cy y trouvoit un autre grand avantage: c'estoitceluy de commettre le cardinal de Noailles avec le Roy s'il vouloit s'opposer à cette dernière ruine, ou avec tout ce qui tenoit comme que ce fust à Port-Royal s'il y donnoit les mains. Ce cardinal, qui ne s'estoil jamais élevé par eux, et par cela mesme leur étoil odieux, et un archevesque de Paris sur lequel ils

n'avoient pas toutte puissance comme Péréfixe et Harlay, ses prédécesseurs, leur estoit insupportable. Le dernier arriva. Le cardinal de Noailles eut la foiblesse de céder sans en appercevoir les suittes : elles furent dabord telles que le Père Tellier avoit préveues ; il ne songea qu'à en profiter chaudement. Ilaposta les plats évesques de la Rochelle et de Luçon pour attaquer personnellement le cardinal de Noailles sur le livre du Père Quesnel, dont on n'auroit jamais parlé si ce cardinal ne l'avoit approuvé avec quantité d'autres prélats, morts la plus part, et dont depuis plus de trente ans on ne parloit qu'avec éloge. Ce seroit entreprendre la vaste histoire de la constitution Unigenitus que de vouloir raconter les artifices et les crimes de son enfantement. Tout est encore si récent qu'on ne peut avoir oublié les estranges démarches de ces deux évesques, celles de leurs neveux, le vacarme qui en résulta, les ressorts employés auprès de tant d'autres évesques pour soustenir ces deux enfans perdus, la singulière découverte de ces horribles manèges par c^dle de la lettre du trésorier de la Sainte-Chapelle à l'évesque de Clermont son oncle, qui pensa perdre le Père Tellier et qui l'auroit perdu si le cardinal de Noailles eust sceu tant soit peu se conduire, le fracas que cette avanture fit dans le monde, et combien impudamment le confesseur s'en releva ; enfin, comme il força le cardinal de Rohan de se mettre à la teste du parti ; comme il sceut le grossir et par degrés conduire à Rome où le Pape fut aussy forcé par le Roy de donner sa constitution malgré luy et de manquer de parole au Sacré Collège qu'il avoit promis de consulter ; comment enfin la bulle faitte par le Père d'Aubanton, lors assistant du Général des Jésuittes, et le cardinal Fabroni seuls, à peine lue par le Pape et tout à coup publiée aux clameurs de tous les cai'-

dinaux, et nommément du cardinal de la Trémoïlle, chargé des affaires de France, qui avoit parole do la voir avant personne, à qui elle fut soufflée comme aux autres. Mais ce qui est tout à fait singulier, ce sont des traits d'ingénuité d'un homme si profondément faux. Ce Père Tellier, qui en arrivant ne connoissoit personne à la Cour, se fit tout en y arrivant présenter au duc de Saint-Simon qui n'y faisoit pourtant aucime figure publique, et se fit mener chez luy à Paris par le Père Sanadon, qui donnoit les retraites au noviciat, auquel il se confessoit. Il avoit sceu aparamment la liaison intime qui estoit entre ce duc et les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, et par eux avec Monseigneur le duc de Bourgogne, de manière qu'il courtisa soigneusement Saint- Simon, qui s'en seroitplus que très volontiers passé, mais qui ne pouvoit fermer sa porte à ce Père, ny l'empescher de luy dire ce qu'il luy plaisoit, quoyque souvent le duc lui parla st fort franchement et de façon à ne luy pas plaire. Sur les fins de Fontainebleau la constitution arrivée, il en parla à Saint-Simon et luy demanda son avis sur la manière de la faire recevoir. Saint-Simon luy dit qu'il n'y en avoit pas deux et qu'il n'y avoit qu'à faire comme on avoit fait sur M. de Cambray, par conciles provinciaux. « Oh! que je m'en garderay bien! lui répondit « le Tellier. Hé! que sçais-je ce qui en arriveroit? Il « ne seroit pas sage de s'exposer de la sorte. Il faut choi- « sir ses gens parmi les évesques, s'en asseurer, ne faire « venir que ceux-là, empescher aucun autre d'estre de « cette assemblée ; que le Roy leur parle à chacun avec « bonté, mais en maistre, et là sans hazard faire recevoir « la constitution. » Cette franchise est incomparable. Saint- Simon eut beau luy représenter qu'une assemblée de cette sorte, prise en jardinant comme on parle des coupes d'ar-

hres, n'auroit ny pouvoir de leurs Églises ny de leurs autres confrères, ny autorité, ny canonicité, ny régularité; Tellier demeura ferme et en effet il l'exécuta ainsy. Les suittes, on les a veues, on les voit encore, on les verra longtemps. Encore une fois on ne prétend pas icy s'engager dans cette affreuse mer. Depuis les premiers postes jusqu'à un canonicat, à une chapelle, à une pension de cinquante écus, tout fut vendu par le Confesseur à la constitution à visage découvert, et qui ne se livroitpas à ses volontés et à ses conditions au premier mot, et par les promesses les plus expresses, n'avoit rien et de plus estoit perdu. Le Père Tellier fut l'àme et le maistre de tout en matière ecclésiastique tant que le Roy vescut, et c'est à luy et à ceux qu'il a placés qu'on doit le renversement que l'on éprouve en ce genre. A la mort du Roy, il y avoit un très grand nombre de vacances accumulées, et parmi ces vacances des plus grands postes, comme Cambray et bien d'autres. Il n'est rien que le Tellier ne mist en usage pour y faire nommer, c'est-à-dire poui- les donner luymesme ; mais la résistance du Roy fut à l'épreuve de tout. Il répondit toujours qu'il n'avoit que trop donné d'éveschés et d'autres bénéfices, et qu'à la veille de paroistre devant Dieu c'estoit un compte qu'il ne vouloit point grossir. Il n'est rien encore qu'il ne fist pour empescher que l'ancien évesque de Fréjus ne fust nommé précepteur, jusqu'à s'y opposer formellement en présence du Roy chez Mme de Maintenon qui le voulut et l'emporta. Le Roy, très mal et ne se voulant plus mesler de rien, le Tellier le voyoit à peine des instants. Souvent le Roy le demandoit; il falloit l'aller chercher. Il poussa cette négligence au scandale de touttc la Cour et à la dernière indécence. 11 n'y avoit plus rien à faire là pour ses desseins ; il pensoit à d'autres

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et s'cniiuyoit d'assister un mourant : c'estoit perdre un temps utile à d'autres choses.

Le Roy mort, son testament ouvert au Parlement, M. le duc d'Orléans le maistre, et le testament demeuré sans exécution sur bien des choses et en particulier sur le Père Tellier, qui y estoit nommé sous-précepteur et confesseur, le cardinal de Noailles incontinent restably en splendeur, consulté, et tous les siens en liberté entière, ses neveux en premières places, on crut le Père Tellier perdu, luy et quelques autres boutte-feu Jésuittes. Mais, en homme d'esprit, il avoit mesnagé le duc d'Orléans par des services utiles, qui s'en souvint et qui luy donna une pension et la liberté, pourveu qu'il ne demeurast pas à Paris. Il n'avoit garde ; il y avoit régné et il n'y faisoit plus bon pour luy. Il se retira à Amiens, dont l'évesque luy estoit entièrement dévoué. Là il estoit entre Paris et les Païs-Bas, pour intriguer tout à son aise; aussy ne s'y épargna-t-il pas. Il fit mesme un voyage en Flandres, d'où il passa plus loin, et revenu à Amiens, il continua avec si peu de mesnagement que, quel que fust celuy du Régent pour luy, il ne put se dcffendre de l'envoyer achever sa vie dans leur belle maison de La Flèche. Il y fut peu. C'estoit desjà une furieuse chutte que celle qu'il avoit éprouvée; le séjour de La Flèche l'aggrava par l'ennuy de ne pouvoir plus se mesler de tant de choses de si loin. Il y tomba en langueur, et y acheva sa terrible et funeste vie, 2 septembre 1719, à soixante seize ans, quatre après la mort de Louis XIV.

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