MORT LE 18 FÉVRIER
Nul homme n'estoit né plus impétueux que ce Prince, plus porté à tous excès jusqu'à la cruauté et à toutte sorte de débauche, plus railleur, plus piquant, plus saisissant les ridicules, ny les mettant plus vivement au jour; et nul n'a paru plus modéré, plus doux, plus circonspect, plus mesuré, plus charitable.
Il aimoit le jeu avec passion, et le plus gros jeu estoit le plus agréable à son goust. II y estoit très adonné et en mesme temps très fascheux, mesme assez longtemps après s'estre changé sur tout le reste ; il ne pouvoit souffrir de perdre par l'amour du gain et encore par le dépit d'estre surmonté mesme par le pur hazard. Tout à coup, d'un jour à un autre, il quitta le lansquenet et tout autre gros jeu. On en fut surpris, on crut qu'il manquoit ce jour là d'argent, et quelques jours s'estant passés de mesme sans qu'on en pust deviner la cause, on la luy demanda librement et il répondit de mesme, avec une simplicité modeste, que, depuis qu'il avoit enfin compris que la passion
(lu jeu n'cstoit que pure avarice, il ne comprenoit plus comment on pouvoil jouer. Dans la suitte, il se remit à jouer par raison pour tenir une cour, mais peu et à certaines heures, à un jeu fort au dessous de ceux de la pluspart des familles particulières, et encore très rarement au brelan, mais au papillon, pour donner accès à luy à plus de gens à la fois pour composer son jeu, et avec des reigies de plaisanterie au dehors qu'on sentoit bien de scrupule pour éviter les méprises au jeu qui se glissent quelquefois volontairement pour gaigner de certains coups.
Son impétuosité ancienne portoit principalement sur ses gens et sur le service de sapersonne.il estoit tellement mort atout cela qu'encore qu'il luy fust resté la mesme vivacité et sensibilité de son tempérament, jamais il ne s'est fasché ny n'a repris le moindre valet de quoy que ce soit de ces choses, quelque de travers qu'ils le servissent. Je l'ay veu attendre en hyver sa chemise de nuit près d'un quart d'heure à son coucher, sa chemise de jour à demi ostéeel debout, contraint de s'envelopper de sa robe de chambre, et entretenant la compagnie en cet estât avec le mesme air qu'il auroitpu faire en tout autre temps, et sans tesmoigner quoy que ce fust ny en attendant, ny à l'arrivée de sa chemise, sinon qu'il demanda deux fois si elle venoit, comme il auroit demandé toutte autre chose. 11 n'y a pas longtemps qu'il se souvenoit avec M. de Louville qu'il luy avoit dit souvent dans sa jeunesse qu'il pourroit bien hasarder de consentir à estre son ministre, mais jamais son premier gentilhomme de la chambre ou son grand-maistre de la garderobe, et qu'il en rioit avec luy.
Les latents merveilleux de ce Prince, son goust pour l'estude et pour l'application, le sérieux, le solide, son aage desjà au delà de la première jeunesse, l'admission
dans les Conseils, rien n'avoit pu luy donner la moindre envie de se mesler ny d'entrer en rien, par respect pour le Roy, par l'organe duquel uniquement il attendoit les marques de sa vocation de Dieu à chaque chose. Sa répugnance pour la matière des finances, dont je parleray plus bas, l'avoit constamment destourné d'entrer au Conseil des finances, quoyqu'il le pust et que le Roy le luy eust dit plus d'une fois ; mais comme c'estoit sans commandement exprès, il s'estoit contenté des Conseils d'Estat et des dépesches et de parler rarement, sobrement, en particulier aux ministres et aux gens principaux lorsque les choses venoient naturellement à luy. Il avoit une telle retenue sur les affaires que lorsqu'on s'adressoit à luy pour quelqu'une, il n'y entroit jamais et éconduisoit avec douceur ; et lorsqu'il estoit pressé par des gens d'une confiance à s'ouvrir davantage et qui luy remonstroient sa naissance, sa part aux Conseils et son interest personnel au bien de l'Estat, il répondoit seulement qu'il n'en estoit pas chargé. Je l'ay veu une fois entr'autres à Marly dans une crise d'affaires en Flandres qui agitoit toutte la Cour, à l'arrivée d'un Courier longuement et impatiemment attendu et qui mit tout le salon en rumeur, attendre, assis dans le petit salon, que M. Chamillart sortist d'avec le Roy, pour sçavoir de ce ministre ce qu'il luy voudroit bien dire, sans vouloir entrer chez le Roy et assister à la lecture des lettres, comme il le pouvoit, parce que le Roy ne l'avoit pas mandé et ne luy avoit pas ordonné de s'y trouver toujours , quoy que, entrant en tous les Conseils, il ne pust doutter avoir droit d'entrer et d'entendre.
Après la mort de Monseigneur, le Roy luy ordonna positivement d'entrer au Conseil des finances et entièrement dans touttes les affaires. Il n'y a pas depuis manqué un
seul de ces Conseils non plus que des autres, et non content d'y ouïr les affaires, il travailloit assiduement avec les ministres en particulier et se fit une estude particulière des finances pour sçavoir les droits de chaque chose de cette matière, leur establissement, leurs progrès, leurs abus depuis François P" avec précision, et mesme au dessus. Il Youloit sçaYoir l'avis de diverses personnes sur touttes sortes de matières, avoit les mains ouvertes pour recevoir toutes sortes de mémoires, les examinoit attentivement, les conféroit et travailloit de sa main à des mémoires, des remarques, des analyses, des collections, et en si peu de temps en avoit tant fait que le Roy, à sa mort, en fut effrayé et non moins de l'amas de ses papiers receus de touttes parts et tous rangés en un ordre merveilleux. Presque tout a esté bruslé, et on auroit pu tirer des instructions merveilleuses des écrits de sa main qui peutestre auront esté conservés. Il sçavoit excellemment et précisément l'histoire générale et la particulière de son païs, les maisons, les hommes illustres et considérables, bons, médiocres et mauvais, de chaque règne ; les usurpations et les droits de chacun, des corps, des Rois , etc., et les abus et l'histoire des abus de chaque chose, lesquels abus il pesoit et détestoit mesme avec liberté dans les conseils et bien plus fortement en par luy, et avoit déjà des commencements de plans de réformations et plus de celles qui le regardoient pour l'avenir et qui sont du goust de peu de particuliers, beaucoup moins de celuy de souverains.
Luy parlant un jour d'affaires, sur la fin la conversation se tourna sur le Roy. Le respect et la tendresse avec laquelle il m'en parla sont inexprimables, sans néantmoins qu'elles l'empeschassent de tout voir. Il me dit que jus-
qu'alors, et Monseigneur estoit mort depuis peu, il ne s'estoit point mcslé d'affaires, qu'il n'en estoit point chargé, et qu'il n'avoit point eu d'impatience d'un si grand poids et d'un si grand compte ; que maintenant il se regardoit comme comptable de tout son temps depuis que le Roy luy avoit ordonné d'entrer dans tout et de le soulager ; que l'application et les affaires dévoient faire tout son plaisir, et surtout de s'y Lien instruire et former; qu'il le devoit à Dieu, à sa naissance, à l'amour de l'Estat, au Roy qui méritoit si fort d'estre soulagé en touttes choses ; que les amusements et les plaisirs ne pouvoient plus estrc faits pour luy que passagèrement et non comme occupation, mais comme délassement, et ce autant seulement qu'il en auroit effectivement besoin pour se débander la teste et pour se remettre en estât de travailler de nouveau plus utilement, avec plus de liberté et d'application d'esprit ; et entra là-dessus avec moy en des détails si justes, mais si touchants et si désirables que je les obmets avec larmes parce qu'ils ne sont pas de ce temps et que nous ne nous sommes pas trouvés dignes d'en jouir qu'en une si courte espérance. Il me tesmoigna trembler à la veue de tant de devoirs et de l'approche du diadesme, mais trembler de si bonne foy et en mcsme temps avec tant de foy, de confiance en Dieu, de force et de générosité, que cela estinexpliquable ; en un mot, ne trembler que pour mieux faire et que pour travailler plus fortement et pour l'Estat et contre tout amour-propre dans le sens le plus étroit et le plus estendu.
Depuis qu'il fut absolument appelle aux affaires il redoubla d'attention et d'assiduités auprès du Roy, et d'air de respect et de circonspection envers luy d'une façon très marquée et qu'il estendit au delà du Roy à certains égards
qui furent plus sensibles au Roy que ce qu'il en remarquoit pour sa propre personne. 11 en usa de mesme pour toutle la Cour à laquelle il fut plus parlant, plus accessible et plus gravement ûimilier avec des distinctions que rien n'interrompoit, mesurées avec justesse par les rangs, les conditions et le mérite, et tout cela diversement ; uniquement appliqué à s'instruire au dedans et à plaire au dehors, sans le plus pelit retour sur soy mesme et purement par devoir.
Jamais Prince n'aima l'Estat avec plus de passion et de reigle. Il respectoit l'ordre ecclésiastique et le caractère épiscopal et sacerdotal, mais surtout il considéroit et chérissoit la noblesse et aimoit tendrement le peuple. La pauvre noblesse et les officiers misérables estoient sur tous autres l'objet de ses aumosmes et de ses soins. Il apprit à les soulager et à protéger leurs fortunes durant ses campagnes, et il ne l'a jamais depuis oublié. Il y apprit la naissance illustre et la pauvreté de M. de Pionssac, lieutenant-colonel du régiment de Navarre; il luy donna une pension considérable, encore qu'il ne l'eut jamais vcu ny ouï parler de luy ; dans la suitte il luy procura le mesme régiment pour rien, et finalement le fit placer dans un gouvernement et vendre ce régiment plus de 120 000 livres. Il aimoit les Grands du Royaume et le disoit, et sçavoit et recherchoit tout ce qui appartenoit à chacun, haïssant la tyrannie que les petites gens exercent si cruellement et si continuellement sur les nobles, et tout ce qui à cet égard est le plus flatteur pour les maistres. Il a voit un soin continuel de rendre à chaque Dignité ce qui luy appartenoit, etaussy des distinctions aux gens de qualité avec lesquels il aimoit à manger et à vivre. Jamais il nes'cntretcnoit avec ses valets, et dès qu'il ne travailloit point il appelloit quelques-uns
de ses menins ou d'autres gens de qualité pour s'entretenir avec eux, et avec chacun selon sa portée. Cette affection pour la noblesse n'a jamais eu tant d'occasions deparoistre que dans le peu de jours de son affliction et de sa dernière maladie. 11 se monstra toujours par intervalle aux gens de la Cour qui alloient chez luy, et toujours à chaque seigneur de marque dés qu'ils s'y présentoient. Il désira que ses menins se tinssent toujours à portée d'estre appellés par luy lorsqu'il ne voudroit pas demeurer seul, et mesme que les uns après les autres, il en couchast un dans son cabinet pour l'entretenir jusqu'à ce qu'il fust endormi et le venir entretenir durant la nuit lorsqu'il se réveilloit. Ils venoient dans sa chambre en robe de chambre et en bonnet de nuit, s'asseyoient auprès de son lict jusqu'à ce qu'il se rendormist, puis s'alloient recoucher jusqu'à ce qu'il les rappellast. Il joignoit tant d'aisance, de politesse et d'excuses de la peine qu'il leur donnoit à la familiarité et à la douceur de sa conversation, que ces seigneurs en estoient charmés et n'auroient pu recevoir plus de civilités, d'attentions, de remerciements de leur ami de leur sorte à qui ils auroient rendu ces soins. Jamais domestique, non pas mesme le premier valet de chambre ne demeuroit à ces conversations, et cela a duré jusqu'à son extresmité et enfin jusqu'à sa mort. Il monstroit en tout un amour pour les formes anciennes et pour que chacun et que chaque chose fust en son ordre, qu'il ne pouvoit retenir; et iV regardoit la noblesse avec respect pour son extraction, les actions de ses ancestres, la force principale du Royaume, et celuy des trois corps de lEstat auquel un Roy avoit le plus de conformité et duquel il estoit singulièrement.
Pour le peuple, il l'ainioit tendrement et avoit les imposts
et les maltostiers en une horreur si grande, que sur cet article il sembloit estre un autre homme que ce Prince si timoré sur la charité du prochain et si mesuré en touttes choses. Estant à disner à la mesnagerie les premiers jours après l'establissement du dixième, et peu de dames avec luy et feu Monseigneur et madame la Dauphine, on vint à parler de ce nouvel impost au sortir de table. Ce Prince prit aussylosl feu et s'emporta contre cette inventfon nouvelle, et à cette occasion, contre touttes les autres avec tant de véhémence que le feu et les malédictions luy sortoient des yeux et de la bouche. 11 dit comme par manière d'excuse qu'il falloit bien qu'enfin il se laissast la liberté d'en parler là où il estoit en particulier, parce qu'il en crevoit depuis longtemps et qu'une plus longue retenue à la fin luy feroit mal à la santé, tant il estoit plein et outré de ces tyranies ; et puis tombant sur les partisans, sur leur luxe, sur leurs inventions, sur la manière inique dont les imposts se levoient pour multiplier les frais et les levées sans qu'il en revinst presque rien au Roy, sur la misère de tous les ordres de l'Estat, il conclut presque avec larmes qu'un Royaume ainsy en proye à toutte injustice ne pouvoit prospérer ny attirer la bénédiction de Dieu. Il ne put s'empescher aussy de dire quelque petite chose du luxe de la Cour, et enfin il parla si fortement et si longuement qu'il émut Monseigneur qui se fascha aussy de compagnie, et que touttes les dames furent si étonnées qu'elles ne sçavoient si elles ne resvoient point. Mme de Saint-Simon, qui en estoit une, luy a souvent parlé de divers abus de ces espèces qui le mettoient au désespoir; et qui rccueilleroit ce qu en une infinité d'occasions qui s'en sont présentées il luy a tesmoigné à cet égard de douleur et d'amour des peuples, d'équité et de
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soin de s'instruire pour réparer, feroit un volume. Il descendoit dans les moindres détails qu'on luy fournissoit là-dessus et les regardoit comme une portion prôtieuse de ses devoirs.
Dire, exprimer, représenter ses sentiments en général et en particulier sur les devoirs de son estât, il seroit plus court de lire Télémaque dont les admirables maximes estoient gravées au fond de son cœur. Il m'a souvent dit en particulier, comme les plus vives expressions de son âme, tout ce que nous voyons de si merveilleusement modelé dans ce livre dont je voyois incontinent l'application particulière des maximes générales en touttes choses. Il eust demeuré à Paris ; visité mais sans faste, les provinces en évesque temporel; le Parlement eust esté souvent honoré de sa présence ; et il m'a souvent parlé avec un air de satisfaction deslicts de justice des Rois et de ces sortes de tenues que les Rois très absolus aiment le moins. Il estoit ami des Estats-Généraux, des conseils, des remonstrances, des examens, et de tout ce qu'il y a de meilleur quoyque de moins savoureux; désireux surtout avec ce très petit nombre qu'il honoroit d'une confience générale, qu'on luy parlast durement de tout et surtout de luymesme sans préface et sans détour, et chose singulière, sans estre insensible à la louange et au plaisir d'avoir bien fait; avide de toulte vérité et facile au conseil pourveu qu'il le pesast très meurement avec soy-mesme et toujours librement, quelque déférence qu'il eust pour autruy.
Quinze jours peut-estre avant de quitter la terre, et la veille qu'il partit la dernière fois de sa vie de Marly, il s'arresta assés tard dans le salon après souper, et après y avoir causé avec différents groupes de gens et ri de la vivacité si pleine de charmes et des badinages si gracieux
de cette parfaitfe Dauphinc, dont la perte a achevé de le meurir pour le Ciel, il se trouva par hasard en un coin du salon où une quinzaine de gens de toutte espèce se rassemblèrent autour de luy, parmi lesquels j'estois, l'entretenant, et où le duc de Charost, le prince de Rohan et peu d'autres de nom se joignirent. On y parla et on y fit des contes de ces galopins de cuisine qui mangent, dorment et passent leur vie sur les degrés et à découvert très souvent et qui s'en portoient très bien, et on rit de leurs aventures. Le pauvre Prince en rit comme les autres et fit diverses questions, car on ne luy disoit rien de si futile qu'il ne cherchast à le bien entendre pour en tirer quelque profit. Tout à coup il dit que ces petits garçons estoient heureux en ce qu'ils n'avoient point de soins ny de comptes, qu'encore qu'il y eust effectivement des estais et des gens dans ces estais plus ou moins heureux les uns que les autres, qu'il sembloitque Dieu dispensast les peines et les satisfactions de manière à se balancer partout. « Par exemple, reprit-il avec plus de voix et de feu, un « Roy, avec tout son éclat extérieur, n'a-til pas ses peines? « Il est le plus à plaindre de ses sujets s'il fait ou s'il ne « fait pas son devoir. Croit-il que tout ce faste, cette auto- « rite, cette grandeur soit faille pour luy? c'est l'homme « de l'Estat, le serviteur de ses peuples, celuy qui n'est « préposé que pour les gouverner et les rendre heureux. « Ce n'est que pour cette fin et pour y administrer juste- « ment tout sans retour pour soy, que cette autorité et cet « éclat extérieur luy est donné, et le plaisir attaché à son « estât n'est qu'en dédommagement de son travail, de son « application, de ses veilles, car il doit tout son temps et « tout son repos. Il n'est fait que pour cela et en rendra « compte ; c'est son travail comme à ces galopins de cou-
« cher sur la dure et à découvert, ce qui n'est pas si pé- « nible à eux qui y sont nés et nourris et ne connoissent « autre chose, qu'à un Roy qui couche à son aise, les « fatigues de corps et d'esprit auxquelles il se doit livrer « sans cesse et sans relasche. » Je ferais tort aux sentiments et à l'éloquence naturelle de ce Prince si j'entreprenois de le rendre en cette occasion; mais chacun se regardoit avec stupeur et délectation de ce qu'il osoit en tant dire et qu'il en sçavoit tant sentir. On y estoit pénétré d'un air de vérité, et pour la dire entière il s'engoua, si j'ose ainsy parler, s'anima, ses yeux plus perçants que de couslume décochoient ses sentiments qu'il exprirnoit avec une énergie flamboyante, en un mot la surprise d'en tant entendre en public fut extrême, mais chacun en fut si vivement pénétré que les larmes estoient touttes prestes à couler. Cela dura longtemps et j'avoue qu'il en dit tant et avec une telle force, une telle justesse, une telle activité, que je ne cherchay pas à l'aiguiser sur une matière si peu à la mode, ravi pourtant d'aise que ce que je ne pouvois ignorer ne le pouvoit estre aussy de beaucoup de monde par la publicité de ce propos qui dura très longtemps comme en soliloque d'une pénétrante activité qui couloit avec effusion d'un excès de plénitude.
Son amour pour les peuples luy faisoit souhaiter la paix avec une ardeur incroyable, uniquement pour les soulager; et quelque goust qu'il eusl conservé pour ses aises, il n'est pas croyable combien il estoit attentif à se refuser tout ce qui alioit à la moindre dépense, toujours dans cette veue de père et d'administrateur des peuples pour les rendre heureux, dont il ne luy estoit pas permis d'appliquer la substance au moindre de ses gousls particuliers. Il résista au Roy qui voulut faire dorer sa chambre, il
coupa court aux desseins de bastiments à Fontainebleau dans le plus fort de sa passion pour ce lieu ; il y résista mesme à sa complaisance pour Mme la Daupliine sur le changement très médiocre de son appartement en cette maison royale, uniquement par raport à la dépense, et dit qu'on pouvoit bien s'accommoder de la demeure de tant de Rois qui s'y estoient trouvés bien logés. Cette mesme raison jointe à la dépesche plus lente des affaires, à la difficulté d'estre abordéet à l'éloignement de la commodité des églises luy rendoit Marly insupportable, sans mesme se beaucoup contraindre à le tesmoigner, mais avec une juste mesure de sagesse par raport au goust du Roy.
Après la mort de Monseigneur il voulut que ses debtes fussent payées de préférence à tout, et que pour cela il fust fait un inventaire et une vente, sans pouvoir estre tenté des joyaux rares et des meubles prétieux. 11 vendit ensuitte beaucoup de ce qui luy en revint pour sa part, afin de la faire aux pauvres, et pour ce mesme usage il s'estoit peu à peu deffait des bijoux et des pierreries qu'il avoit hérités de Mme la Dauphine sa mère, n'ayant presque rien eu pour ses menus plaisirs jusqu'à la mort de Monseigneur. Ce Prince avoit 50 000 livres par mois, et après sa mort le Roy les envoya offrir à nostre Prince ; mais les ayant refusées, le Roy luy laissa la liberté de se fixer une somme, et il prit 12 000 livres seulement, qu'il dépensoit touttes en pensions à de pauvres gentilshommes, officiers, etc., mais avec choix et discernement, sans préjudice de quelque chose qu'il se gardoit pour les aumosnes survenantes. On luy représenta qu'il ne prenoit pas assez et qu'avec l'usage qu'il faisoit de son argent, en prendre si peu estoit en dérober aux pauvres ; mais cela mesme quoyque si spécieux, ne l'ébranla point, et il répondit que
les sommes qu'il prenoit venant des tributs comme touttes celles qui formoient les revenus du Roy, il seroit injuste de prendre des pauvres pour donner aux pauvres, et que douze mille livres estoient au delà de ce qu'il luy falloit. Il s'épargnoit jusqu'à ses besoins pour ses aumosnes et il regrettoit jusqu'à dix pistoles au jeu comme un bien des pauvres qu'il détournoit à d'autres usages. Peu de jours avant sa mort, un pauvre officier luy ayant représenté son extresme nécessité, il luy voulut donner quelque chose; il ne se trouva rien, ny son premier valet de chambre non plus, qui souvent luy en prestoit pour ses charités. Il pensa un peu, puis, ravi d'avoir trouvé un expédient, il dit à son premier valet de chambre de mander à un ouvrier de Paris, à qui il avoit commandé un bureau fort simple pour travailler dessus, de s'en deffaire à d'autres, qu'il s'en passepoit encore bien, et fit donner sur le champ à l'officier indigent trois cents francs qu'il avoit réservés pour payer ce bureau. Que de sous-commis qui dédaigneroient d'avoir un bureau d'un si vil prix, et quel Prince que celuy qui s'en veut servir et qui s'en passe encore pour l'amour des pauvres ! Avec une conduitte si suivie et si uniforme, on ne s'estonnera pas qu'on ne luy ait trouvé que vingt pisloles en tout après sa mort.
Il avoit conservé du goust pour la table, et il se le reprochoit très souvent. Il avoit fait faire deux petits seaux d'argent pour rafraischir du vin sur sa table; il les aimoit, ils luy paroissoienl commodes et bien faits, et il se repentit de cette dépense et de cet attachement. Bientost après les deux seaux disparurent, et devinrent la nourriture des pauvres.
Un oflicier des gardes du corps revenant de Saint-Germain, où il venoit d'estre relevé, à Marly où la Cour
estoit, il y a deux ou trois mois, racontoil la frugalité de la table du Roy et de la Reyne d'Angleterre ; nostre Prince survint et dennanda à Mme de Saint-Simon de quoy elle parloit. Elle et rofficier luy en rendirent [compte] , et aussy tost le Prince levant les yeux au ciel s'escria, pénétré, que c'estoit là une grande leçon pour eux, voulant parler de luy et de sa cour, et que c'estoit ainsy qu'ils devroient vivre. Mme de Saint-Simon luy remoiistra la différence de celuy qui reçoit l'hospitalité d'avec ceux qui la donnent; mais bien loin de persuader le Prince, il se jetta dans des réflections si touchantes sur leur luxe et sur la matière de ce luxe, qui est le sang du pauvre, que ce peu de gens qui estoient là ne purent qu'admirer et s'attendrir. Telles estoient les réflections et les sentiments intérieurs et continuels sur touttes choses de ce Prince que sa raison et son impuissance retenoient et qui échappoient quelquefois devant un petit nombre de l'excès de sa plénitude.
J'ay déjà dit que personne n'avoit plus de penchant naturel à la raillerie et mesme piquante, etc., je devois ajouster ny plus de cette sorte d'esprit vif, enjoué et badin qui assaisonn * les plaisanteries et les ridicules et qui les saisit tout d'un coup. Cette pente et le succès qui y estoit joint le rendirent si austère sur la charité du prochain, que les plus réservés regardoient comme un scrupule outre la pratique constante qu'il n'interrompit jamais de l'observation étroit te de ce précepte, et qu'il exigeoit sans miséricorde des autres en sa présence, dont il se peut dire hardiment que cela ailoit à une pénible contrainte et à une contraction d'esprit continuelle. Maisilseconnoissoit et se craignoit là-dessus. Cela n'empeschoit pas qu'il ne lis d'ailleurs ce qu'il falloit pour connoistre les gens et n'en estre pas laduppe sous prétexte de charité du prochain, et
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il est surprenant qu'un Prince si fort en garde là-dessus ne laissast pas d'estre aussy bien informé des gens et des choses; ce qu'il regardoit comme un de ses principaux devoirs ; du reste si mort à tout sur son compte qu'il estoit peut-estre extérieurement trop insensible ; et si sévère sur ses propres mouvements qu'il traittoit en juge d'autruy ce qui regardoit les autres avec luy dans tout ce qui est le plus sensible aux hommes, et en juge très indulgent pour eux.
Il possédoit éminemment une qualité presque incompatible avec la grandeur de sa naissance : nul particulier n'estoit si capable que luy d'amitié et de reconnoissance, si attentif à démesler à qui il en devoit, ny si impénétrable au refroidissement que les absences, les éloignements d'aages, de gousts, d'occupations, de relations produisent si souvent entre pareils mesme. Rien de plus affable, de plus doux avec tout le monde et avec un air ouvert et sincère et un éloignement d'air de mystère; rien de plus profondément ny de plus impénétrablement secret mesme avec ceux qui possédoient le plus son esprit et son cœur, et sans leur causer d'embarras ny à soymesme, ny à leur laisser le moindre soubçon.
Tout ce qui a servi sous Iny a esté témoin de son application et de sa valeur simple, naturelle et modeste, de sa libéralité, de son affabilité avec les moindres officiers et soldats, et toujours avec une majesté attrayante. Nimégue, Brisac, ses empressements pour se trouver au siège de Landau dans la veue de ce qui y arriva, et sans se rebuter d'un premier refus du Roy, ny d'un second débattu et résolu en plein conseil, ny de l'opiniastreté de ceux du Mareschal de Tallard, sont tesmoins de cette vérité, et jusqu'aux plus noirs replis de la campagne de 1708 confirment avec horreur une notoriété si constante.
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11 estoit déjà en peine de l'éducation de ce jeune Prince que ses prières nous viennent peut-estre de ravir pour le Ciel; luy-rnesine prenoit un plaisir attentif à causer avec luy pour l'instruire en la manière dont son aage et son esprit déjà très avancé estoient capables. Il s'informoit exactement des premières teintures de ses petites esludes et il les disposoit. Attentif à découvrir ses mouvements, ses inclinations, son humeur, et desjà peiné de ce qu'il sentoit desjà tout ce qu'il devoit estre, il luy échappoit quelquefois de dire que l'orgueil luy sortoit par les yeux et qu'il le rabaisseroit bien. Il l'aimoit tendrement, mais il ne songeoit qu'à le former pour le bonheur du Royaume et pour un Royaume plus durable que celuy auquel leur naissance les destinoit l'un après l'autre.
Que dire de son attachement à l'Église et à la pureté de la foy, de son zèle pour la maintenir, mais sans amertume et aussy sans interruption ! Quels travaux au milieu des plus vives occupations de politique pour procurer la paix et l'édification de l'Eglise ! Quelle patience à écouter et à s'informer de tous costés, à travailler luy-mesme de sa main sur les livres et sur les mémoires, à se mettre au fait des plus épineuses questions ! Mais quelle droiture, quel respect en y travaillant, quel éloignement de domination en ces matières, quelle humilité et quelle science à les traitter, à les approcher, quelle onction pour adoucir les uns et les autres, pour les gagner, pour réussir sans aucune considération de soy-mesme, sans dégoust, sans relasche, avec une justesse, une équité, une douceur, une égalité, une uniformité parfaittes, et quelle dextérité à accorder le respect constant des matirres, des caractères, des personnes, avec la dignité de la sienne, dans la seule veue de ramener pour le bien et l'unité !
Ses exemples si continuels de piété luy ont attiré un des plus grands et des plus singuliers tesmoignages qu'il soit peut-estre possible de raporter. Feu M. Moreau, que le Roy luy avoit donné pour premier valet de chambre, et que toutte la Cour a connu, fréquenté et considéré comme un homme fort au-dessus de son estât par son esprit et son mérite, estoit luy mesme plus touché de la singularité de la piété et des exemples de ce Prince, qu'il a servi vingt ans sans le perdre un seul moment de veue, qu'il n'en estoit satisfait, en homme nourri dans le grand monde et dans des sentiments qui luy faisoient regarder la piété si marquée avec des yeux peu favorables. Son ancienneté, son attachement et une sorte d'autorité que l'estime générale luy avoit laissé usurper, l'avoient souvent licencié à reprendre son maistre et mesme à laisser échapper quelques blasmes de sa conduitte si pieuse. Estant enfin au lict de la mort, plein de sens, de raison et de toutte la liberté de son bon esprit ordinaire, il envoya son valet de chambre dire de sa part à son jeune maistre qu'il venoit de recevoir les derniers sacrements et qu'il n'attendoit plus que la mort; qu'il luy demandoit une grâce qu'il le conjuroit de ne luy pas refuser par le désintéressement et l'attachement qu'il luy avoit toujours connus ; que c'estoit de prier Dieu pour luy; qu'il s'adressoit à luy comme à l'homme de tous ceux qu'il connoissoit dont il croyoit l'àme la plus pure, la meilleure, la plus agréable à Dieu et la plus en estât de prier avec efficace; qu'il le conjuroit donc de prier Dieu pour luy en récompense de ses services, et dès qu'il apprendroit sa mort d'aller communier pour luy obtenir miséricorde. Rien n'est peut-estre si fort que ce tesmoignage d'un mondain plein de sens et d'esprit et qui avoit veu vingt ans durant ce Prince à
revers et dans tous les moments publics et les plus secrets de sa vie. Ce bon maistre, qui avoit souffert patiemment ses reproches durant sa vie et qui l'avoit toujours comblé de bontés jusqu'à la mort, luy accorda ponctuellement sa demande avec un sensible regret de sa perte, et on vit ce Prince aller à la sainte table pour l'àme de son valet de chambre aussy tost qu'il eut appris qu'il estoit mort. Encore une fois, je n'imagine rien de si frappant ny de si convaincant de la piété de ce Prince que cette histoire.
Quelque élevé que fust Monseigneur le Dauphin, il n'a pas laissé d'avoir à souffrir plus que les plus simples particuliers d'un exercice éclattant de piété qui, en le séparant des spectacles, des jeux et des pompes du siècle, des uns entièrement, des autres autant qu'il le pouvoit, excitoit la langue du courtisan par ses alarmes et l'enhardissoit par d'autres raisons qui, portant à plein et souvent sur le Prince d'une façon aussi embarrassante qu'immédiate, ne donnoit pas peu d'affaires à son esprit, à son cœur, à son respect, à sa tendresse, à son propre goust, pour se deffendre de tant d'armes et si redouttables en tant de manières différentes. Rien néantmoins n'a pu former la moindre ride sur l'uniformité de sa constante conduitte et ce qu'il y a d'admirable, sans blesser en rien aucun de ses devoirs mesme temporels, toujours le mesme dedans et dehors, toujours égal en son assiduité aux offices de l'Église les dimanches, les festes et mesme en d'autres jours, continuellement avide de s'unir aux prières des fidèles et à leur adoration du sacrement auguste par lequel l'ineffable amour de Dieu pour nous est déployé en nostre faveur par le plus inconcevable effort de sa Toutte-puissance ; fidèle jusqu'au scrupule à l'employ et au partage de son temps et à veiller en touttes façons
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et à chaque instant sur soy-rtiesme, sans rien oster à la gayeté et à la bienséance, assidu à la prière, ardent à la nourriture de son unie par de saintes lectures, et par ses communions plus fréquentes que tous les mois, et surtout à porter à son oratoire et à l'église une foy et une espérance si vives une charité si ardente, un recueillement si profond, une adoration si sensible, que le voir estoit un spectacle de l'autre vie et auquel les plus libertins ne pouvoient résister. Sa vie estoit un sermon doux et continuel qui faisoit rentrer en soy-mesme sa cour particulière et celle de Mme la Dauphine, dont les plus légères dames arrachées souvent à elles-mesmes ne pouvoient s'empesciier de se retirer en frappant leurs poitrines.
Rien de si sublime n'a peut-estre esté monstre au milieu d'une cour que ce qui a paru en ce Prince dans le terrible sacrifice qu'il a fait tout entier à Dieu de la vie d'une Princesse qu'il aimoit au delà de ce qu'il est possible de comprendre; et six jours après de la sienne propre à laquelle toulte sa sainteté ne l'avoit pu encore rendre indifférent. Dans le peu de jours de la maladie de Mme la Dauphine, il ne la quitta que lorsque le mauvais air obligea le Roy de l'en séparer, et alors il ne respiroit que par les nouvelles qui à tous instants luy en estoient portées. Le mal ayant paru n'estre pas contagieux, il luy fut permis de la revoir, et il luy tint les mains la journée entière, et ce fut la dernière qu'il eut la consolation de la voir. Elle receut le lendemain matin les ^sacrements, et le Prince tremblant pour une si prétieuse vie, tout occupé à la demander à Dieu et à s'en informer aux hommes, fut deux jours en cet estât affreux d'un continuel sacrifice, durant lequel il se laissoit voir par intervalles comme il a esté dit cy-dessus. Peu de jours auparavant, parlant des
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malheurs de cette vie et de 'la mort, dont il s'entretenoit quelquefois, il donna l'essor à son zèle sur sa conformité à la volonté de Dieu, parmi laquelle il ne put s'empescher de laisser échapper que si Dieu le privoit de la Princesse, il ne croyoit pas qu'il le pust supporter. En effet, ses efforts dans cette séparation affreuse luy ont peut-estre cousté la vie et peut-estre l'existence à ce déplorable Royaume.
Il demeura tantost seul et en abandon à Dieu, tantostavec son confesseur ou M. de Beauvillier, tantost avec tous les deux ensemble, et fit frémir leur courage etleurfoy de l'estendue de la sienne. Pénétré des plus vives douleurs, tout son soin fut de n'en dérober pas les plus imperceptibles élans au sacrifice entier qu'il avoit résolu d'en faire, et ses premiers mouvements d'estre en peine de la douleur et de la santé du Roy : ses larmes luy parurent criminelles, ses soupirs des révoltes; il contint tout, il étouffa tout en soymesme; les plaintes les plus tendres et les plus humbles, il les réprimoit par des actes de soumission et d'accompagnement de sa volonté en l'unissant à celle de Dieu ; il n'eust pas voulu retenir sa chère épouse puisqu'il plaisoit à Dieu de la luy enlever. Il passa la nuit de la sorte et parut le lendemain à Marly dans un estât qu'on avoit peine à comprendre; point de larmes, encore moins de cris, peu de soupirs, un air doux et modeste, mais en mesme temps quelque chose de si concentré, de si abysmé, dirois-je de si farouche malgré luy-mesme, de si hors de soy en effet avec touttes les attentions au contraire, qu'il faisoit à regarder une sorte d'horreur si effrayante et si attendrissante qu'on avoit peine à soustenir sa présence. Dans cet estât terrible on le voyoit occupé de chercher à ne s'écarter pas de la vie commune, et toujours plein de ses
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devoirs, à voir le Roy, à se laisser approcher à ses repas qu'il taschoit assés vainement à prendre, et mesme à parcourir quelques affaires des plus importantes et des plus pressées. Enfin, vaincu par l'énormité de sa douleur, par l'excès de ses efforts, par son mal qui alloit enfin éclatlcr, il se mit au lict sur les cinq heures du soir du lundy où celte hostie si pure, cetle âme revestue de l'innocence de son baptesme, ornée des dépouilles remportées à vive force sur soy-mesme sans interruption d'un combat continuel, couronnée par cette espèce si singulière et si cruelle de martyre, meure enfin pour l'éternité, acheva par le sacrifice de sa propre vie de consommer celuy de tout soymesme si violemment et si inébranlablement continué depuis trois jours. Il crut toujours mourir ; il s'y prépara de plus en plus, il s'unit d'une manière plus étroitte à la volonté de son créateur, il fut également doux et docile aux remèdes et incrédule à leur succès ; poli, dégagé avec ceux qui l'approchoient, attentif à s'occuper de Dieu par des lectures saintes qu'il se faisoit faire, et plus encore par les productions de son chaste cœur. Enfin le mercredy au soir il voulut recevoir les sacrements, et quoy que les médecins en pussent dire, il en eut les mesmes empressements, pour me servir de l'expression des courtisans tesmoins, qu'a d'accoucher une femme dans les dernières douleurs d'un long et cruel travail, et cet empressement agitoit mesme son corps d'une façon estrange. Enfin, ayant attendu que le Roy fust couché pour luy épargner cette nouvelle secousse, il oblinl à force de désirs, comme un cerf altéré court aux fontaines, qu'on dist la messe dans sa chambre, qui fut commencée un moment avant minuit. Il s'y unit au divin sacrifice par celuy de sa vie, il y pria pour le Roy et pour le Royaume, il rendit grâces
à Dieu avec transport d'estre appelle hors de ce monde avant que d'avoir porté le poids du diadesmc. d'avoir couru risque de s'en souiller et d'en avoir les terribles comptes à rendre. Parmi ces vifs élans d'abandon, de joye, d'actions de grâces, de mouvements de la foy la plus vive, de l'espérance la plus sage, de la plus ardente charité, il receut, dans un avant-goust sensible des biens éternels, le plus prétieux gage de son salut par la participation du Corps du Rédempteur du monde qui fut suivie d'une paix visible, douce, profonde, qui calma jusqu'à son corps. Il passa ainsy quelques heures, se renouvellant sans cesse par les actes les plus affectueux jusqu'à ce que, sa teste commençant à se brouiller, la mort commença un cruel triomphe qu'elle acheva longuement et qui enleva au Ciel un Prince dont la terre n'estoit plus digne, qu'on peut véritablement nommer le digne rejetton de saint Louis et de Louis le Juste , et qui après avoir esté monstre à la France pour son bonheur achevé sans luy avoir esté destiné, la laisse noyée dans les larmes les plus sanglantes qui puissent estre répandues sur une perte si immense en chastiment de ses péchés, et sans autre consolation que celle de ses prières et de ses exemples.