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Écrits philosophiques et morceaux propres a donner une idée générale de son système

De la nécessité de faire connaître les derniers systèmes de la pbllosopblc allemande.

Le moment est-il bien choisi pour traduire en français les ouvrages de la philosophie allemande? Le mouvement religieux et politique, qui emporte l’Allemagne vers de nouvelles destinées, a suspendu pour long-temps, dans ce pays, le cours des spéculations métaphysiques. L’intérêtqueprovoquaient autrefois les hautes conceptions de la pensée parmi les compatriotes de Schelling et de Hégel est aujourd’hui singulièrement affaibli , sinon totalement éteint. Sans parler de l’épuisement qui a dû suivre une époque signalée par de grands efforts pour résoudre des problèmes qui semblent dépasser la portée de l’intelligence humaine , les divisions qui ont éclaté au sein des écoles , les excès où se sont jetées les sectes nées de ces dissidences , les conséquences hardies et menaçantes pour l’ordre social, tirées par les disci-

PRÉFACE

pies des principes posés par les maîtres, ont fait prendre en aversion et en dédain les théories et leurs auteurs. On s’est dégoûté de ces systèmes dont les esprits avaient pu se repaître sans danger tant qu’on n’avait pas songé à les appliquer. Les gouvernements se sont mis à les redouter et à les proscrire. La nation elle-même s’est inquiétée pour ses croyances. Les événements de l’ordre politique , le besoin des réformes , la nécessité sentie par les peuples et par les princes eux-mêmes de mettre les institutions plus en harmonie avec les principes du droit public qui doivent régir la société européenne , suffiraient d’ailleurs pour expliquer cette réaction contre les idées spéculatives. L’Allemagne est entrée dans une nouvelle phase de son histoire. Elle a quitté enfin cette existence contemplative si conforme à son génie et où elle s’est complue pendant tant d’années; elle s’indigne aujourd’hui de s’être laissée devancer par d’autres nations dans la carrière des améliorations sociales , de s’être laissée distraire d’elle même et de ses véritables intérêts, en prêtant l’oreille aux ingénieuses combinaisons de ses philosophes ou aux chants harmonieux de ses poèLcs. Peu s’en faut qu’elle n’en soit venue jusqu’à renier ses plus grands écrivains , ses penseurs les plus célèbres , et à oublier que le rang qu’elle occupe en Europe depuis un demi-siècle, elle le doit à sa littérature et à ses idées.

Quoi qu’il en soit des causes qui ont amené ce changement, est-ce bien à nous de nous emparer

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de ce que nos voisins délaissent , d’appeler l’attention sur des systèmes dont ils proclament eux-mêmes l'insuffisance et le danger , ou dont ils se détournent avec indifférence?

Si , d’ailleurs , nous reportons nos regards sur la France, les esprits ne paraissent guère mieux disposés à faire un accueil favorable aux théories , surtout à celles qui viennent du dehors. Au milieu de la lutte des partis et des inquiétudes de la politique , de la préoccupation générale qu’excitent les intérêts matériels, du déplacement des capitaux, des agitations de la bourse , du mouvement de la hausse et de la baisse, et du bruit des locomotives, quelle place peut être réservée aux méditations abstraites sur des problèmes qui ne louchent qu’aux choses de l’esprit ?

On eût pu croire, il y a quelques années, que la déplorable lutte qui venait de s’engager entre les défenseurs de la religion et les représentants de la philosophie, aurait au moins cet avantage de forcer les esprits à reporter leur attention sur des questions qui dépassent l’horizon du monde présent, et qui sortent de la sphère des intérêts positifs. Par malheur , cette controverse , éclose elle-même au sein des passions et des intérêts, a porté la peine de son origine. Elle n’a pu s’élever au-dessus de la région inférieure où elle avait pris naissance, se dégager de cette atmosphère épaisse et insalubre, qui obscurcit et aveugle les intelligences , étoullè les idées ou les empêche de prendre leur essor. Les questions

religieuses et philosophiques ont été débattues dans l’arène des partis et avec leurs armes favorites. On n’a songé qu’à attaquer et à se défendre, à porter des coups à l’ennemi ou à cacher ses blessures et à voiler ses propres faiblesses, à décrier et supplanter ses adversaires, au lieu de redresser de véritableserreurs, de chercher à s’éclairer et à préparer, par de louables efforts, le triomphe de la vérité et de la religion. Polémique sans grandeur, souvent même sans sincérité , bien différente des hautes controverses auxquelles prirent part les théologiens et les philosophes d’un autre siècle , les Bossuet , les Arnaud , les Leibnitz. Aussi, quelle lumière a jailli de ce choc de passions haineuses et intéressées, de ces accusations sans bonne foi et de ces aigres récriminations? Quel problème philosophique ou religieux a marché? Quel progrès ont fait la raison et la foi ? De quelle vérité découverte ou remise en honneur peuvent se vanter ceux qui n’ont combattu que pour assurer la victoire d’un parti et le succès de leurs vues ambitieuses? Quel doute a été levé dans les consciences? Quel nuage dissipé dans les esprits? Heureux si nous n’avons rétrogradé , si les questions ne sont pas obscurcies et embrouillées pour long-temps; si, maintenant que l’aigreur, la défiance , les préventions de toute sorte ont été semées, et ont profondément germé dans les âmes, celles-ci ne sont plus mal disposées qu’auparavant à vouloir le bien et à accueillir la vérité! Aujourd’hui, il semble que les passions

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soient un peu calmées , mais ce n’est là qu’une trêve momentanée. Rien n'annonce que l’on soit prêt à mettre de côté les animosités et les intérêts qui ont trop visiblement percé dans ces tristes débats, pour engager sur un terrain plus élevé ces discussions lumineuses, où président la franchise, l’amour de la vérité, le désir de s’éclairer, comme le zèle pour la cause de Dieu et la charité qui rapproche les âmes au lieu de les éloigner. On s’observe avec défiance, en attendant que le moment soit venu de recommencer le combat avec des chances plus favorables ; ou l’on travaille à avancer ses affaires par des moyens qui , certes, n’ont jamais contribué à accroître ou à maintenir la puissance des idées , ni servi au triomphe de la foi et des véritables intérêts de la religion.

Au milieu de ces circonstances, la publication de quelques écrits philosophiques , dont la date remonte aux premières années de ce siècle, est, ce semble, pour le moins inopportune , et ne peut exciter un bien vif intérêt. Sans nous faire illusion à ce sujet, ni vouloir exagérer la portée de notre travail , nous envisagerons la question sous son point de vue général.

Pourquoi se donner tant de peine pour importer en France des théories et des doctrines sur lesquelles l’Allemagne, elle-même, porte un jugement sévère, et qu’elle paraît avoir abandonnées pour jamais? Celte objection , en effet , est assez grave pour (pic nous lui devions une réponse. Elle sera nette et franche.

PRÉFACE

Nous pourrions nous contenter de dire: Ces systèmes sont des productions et des monuments de la pensée humaine. Ils ont joué un rôle important dans l’histoire des idées au siècle où nous vivons; ils ont exercé une grande influence , non-seulement chez la nation qui les a vus naître, mais aussi chez nous. Plusieurs des théories philosophiques qui se sont élevées en France, depuis le commencement de ce siècle, portent évidemment l’empreinte de la pensée germanique , et témoignent de cette influence ; il est au moins curieux d’en connaître la source. D’ailleurs, comme toutes les créations de l’esprit humain, ces systèmes ont droit à être étudiés et appréciés. — Mais cette réponse ne nous suffit pas. Ce n’est pas seulement en historien ou en artiste que nous nous intéressons à eux, et que nous croyons devoir appeler sur ces doctrines l’attention de nos compatriotes; nous avons un motif beaucoup plus sérieux.

Ces systèmes ne sont pas du passé, mais du présent. Quoiqu’en apparence vieillis et discrédités, ils sont encore, qu’on le sache bien , pleins de force et de vie. Quand on les croit morts, ils régnent toujours sur la nation qui paraît s’être insurgée contre eux ; ils n’ont pas même cessé d’étendre sur nous leur influence. Nous nous moquons d’eux, et nous subissons en partie leur domination. Nous avons ici à combattre quelques préjugés qui , pour la plupart, viennent des idées vagues ou fausses que l’on se fait généralement des systèmes philosophiques. On nous

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VU

pardonnera d’insister sur ce point, vu son importance et la gravité des conséquences.

Qu’est-ce qu’un système philosophique? Un ensemble de solutions aux grands problèmes que la raison humaine s’est de tout temps posés sur les objets qui l’intéressent le plus, sur Dieu, la nature et l’homme; solutions qui toutes doivent découler d’un principe unique, naître d’une même idée, base du système entier. Il n’y a de système qu’à cette condition d’une idée fondamentale qui contienne en germe toutes les réponses aux questions partielles. Cette idée est une manière nouvelle et générale d’envisager les choses dans leur principe et leur essence. Sans elle , il n’y a pas plus de système , que de sphère ou de circonférence sans un centre d’où partent les rayons. Elle absente, il peut y avoir dans la science des vues particulières, des recherches de détail, des travaux d’histoire et d’érudition , mais point d’unité , d’esprit commun qui les inspire et les dirige. Sans elle aussi, il n’y a point de haute et durable influence sur les esprits , et l’on ne peut aspirer , je ne dis pas à gouverner son siècle, mais à fonder même une école qui mérite ce nom.

Si telle est la nature et la portée d’un système philosophique, et si tels ont été en effet tous les véritables systèmes, ceux dePylhagore, de Platon , d’Aristole, dans l’antiquité, chez les modernes, ceux de Descartes, de Leibnitz , de Kant, voyons comment un

VSII

PREFACE

système succède à un autre, et, d’abord, si l'esprit humain peut se passer de système?

Nous ferons remarquer d’abord que cet état ne serait pas moins que l’anarchie dans le monde de la pensée. Or, l’anarchie est mortelle à la science comme à la société. Mais cet étal n’est pas possible ; du moins , il ne peut exister d’une manière complète et absolue.

On s’imagine que quand un système a régné quelque temps et que ses défauts ont été mis à nu , que ses tendances dangereuses ont été dévoilées, son empire cesse, qu’il perd toute influence, qu’il abdique et se retire en attendant qu’un autre apparaisse à son tour et vienne paisiblement s’asseoir à sa place. Erreur grossière; il n’y a point d’interrègne entre les systèmes. L’esprit humain-est toujours gouverné par quelqu’idée générale, à laquelle il s’attache comme à son étoile polaire; il la suit encore lorsque l’astre a commencé à pâlir ou ne lui offre plus qu’une lueur incertaine.

Sans doute , chaque système a son époque de jeunesse et de grandeur, puis son âge de vieillesse et de déclin. Mais qu’on ne le croie pas déjà vaincu et couché dans dans la tombe, parce qu’on a surpris en lui des symptômes de faiblesse ou de décrépitude, parce que , sur une foule de points, la critique a démontré ses erreurs et signalé les funestes suites qu’il entraîne après lui. Il y a deux manières de réfu-

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ter un système. La première est de faire voir la fausseté du principe et le danger des conséquences; c’est la plus facile, mais aussi la plus inefficace. La seconde est de trouver un principe nouveau et plus vrai , qui donne aux questions une explication plus haute et plus satisfaisante. Celle-là est la plus diflicile, maisc’est iaseule vraiment efficace etqui puisse assurer la victoire. La premièreestbonnepour le sens commun, mais tout à-fait insuffisante pour les savants et les philosophes. Jamais elle n’a forcé un système à se retirer de la scène philosophique, ni paralysé son action dans le monde des idées. Consultez l’histoire. Est-ce que les vices et les erreurs de la philosophie d’Aristote étaient totalement ignorés au moyen âge? Ceserait faire tortà la clairvoyance des scholastiques, qui souvent ne manquaient pas plus de bon sens et de sagacité que beaucoup des modernes. Us suivaient cette philosophie malgré ses défauts, parcequ’ils n’en connaissaient pas d’autre et n’avaient pas l’originalité nécessaire pour en faire éclore une nouvelle. Us palliaient ces défauts, défiguraient, refaisaient Arisr tote, pour l’accommoder aux idées du temps et aux dogmes de la religion. II en fut de môme du platonisme, à l’époque dite de la renaissance, et plus lard du cartésianisme lui-même, lorsqu’il eut détrôné la philosophie scholastique et celle de l’antiquité. Certes, les esprits sceptiques, ou attachés à d’autres idées, n’étaient pas rares au xvn' siècle. Les lumières cl l’indépendance philosophique ne leur manquaient

PRÉFACE

pas pour apercevoir les vices et les lacunes du système de Descartes, et en signaler les tendances, pour se moquer des tourbillons, des animaux machines, des esprits animaux, et môme pour entrevoir le panthéisme de Spinosa sous la définition cartésienne de la substance. Et cependant cela n’a pas empêché que tous les grands esprits du grand siècle ne se soient ralliés à cette philosophie, n’en aient adopté la méthode et les principes généraux, que ceux-là même qui la combattaient , n’aient été souvent, à leur insu , animés, jusque dans leurs critiques, de son esprit le plus intime , et ne l’aient admise implicitement sur une foule de points, en la reniant dans son ensemble. Cela surtout n’a pas empêchéqu’elle ne pénétrât partout , n’étendît son influence à tout , à la littérature comme aux sciences et à la théologie.

Mais la physique de Descartes tomba devant le système du monde de Newton qu’elle avait préparé. Sa métaphysique fut éclipsée par celle de Locke , et le système tout entier fut ébranlé, emporté, jeté hors de ses voies, lorsque d’autres problèmes, que le cartésianisme n’avait pas soupçonnés ou qu'il avait négligés et rejetés sur un plan inférieur, lorsque les questions sociales , politiques , esthétiques vinrent réclamer une place plus large et briser son cadre , changer le point de vue, ouvrir de nouvelles perspectives à la pensée et appeler d’autres solutions. C’est alors que parurent, après les philosophes du xvin* siècle, les hommes qui , en Allemagne, ont agité tous ces

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problèmes avec une grande audace et non pas sans quelque puissance de pensée et de génie , et leur ont donné des solutions aujourd’hui reconnues insuffisantes mais, par malheur, non remplacées.

Ainsi en devait-il être , ainsi en sera-t-il toujours, parce qu’il n’est pas dans la nature de l’esprit humain de vivre sans système. Par conséquent , ce n’est pas assez de montrer qu’un système est mauvais, il faut en trouver un meilleur. Ceux qui se glorifient de ne n’avoir pas de système , ne font que proclamer orgueilleusement leur impuissance, et se drapera la fois de leur vanité et de leur misère.

Qu’on ne croie pas non plus que , pour renverser un système, il suffise de lui opposer des affirmations partielles, quelques solutionsde détail à des questions qui ont leur importance , mais secondaires.

Le caractère d'un système est l’universalité , comme son essence est l’unité; un système pariiel n’est pas un vrai système, et ne peut, dans tous les cas, prétendre à remplacer un système universel.

Un ensemble de vérités , sans un lien intime qui les réunisse et les rattache à un principe commun , ne doit pas davantage usurper ce titre et aspirer à un pa reil rôle. Si ces vérités sont celles qui servent de base à la morale , à la religion et à la société , elles sont plus respectables, plus puissantes et plus durables que toutes les théories philosophiques. Il est beau de les enseigner et de réclamer leurs imprescriptibles droits contre les fausses interprétations des philosophes qui

PREFACE

les nient, les défigurent ou les obscurcissent dans leur systèmes. Mais seules, isolées, non organisées en corps de doctrine , elles ne suffisent pas pour chasser un système et le remplacer. Pour avoir cette vertu il faut qu’elles soient coordonnées par une idée supérieure, et forment à leur tour un système qui réponde à l’état actuel des intelligences et à leurs besoins. Elles protestent contre les systèmes , et ne les supplantent pas. De pareilles protestations , excellentes pour éloigner de ces doctrines les hommes d’ailleurs peu soucieux de théories, restent sans effet sur les esprits spéculatifs. Ceux-ci sont toujours guidés par quelque principe secret ou raisonné, surtout dans ces opérations sourdes et vitales de la pensée qui influent d’une manière décisive sur les recherches de la science, et ne sont pas, non plus totalement, étrangères à nos déterminations dans la vie active. Ici, l’infériorité de ces vérités, vis-à-vis des systèmes, vient de ce qu’elles n’expliquent pas ce que ceux-ci, bien ou mal, expliquent ; elle vient de ce que certains problèmes, une fois posés par la raison, elle leur veut une solution, et, faute d’une meilleure, s’attache à celle qui existe, ou se laisse mener par elle, tout en la désavouant avec une parfaite sincérité. D’ailleurs, tant que cette solution supérieure n’est pas trouvée, le vieux système proteste à son tour, et renie les conséquences qu’on lui reproche. Il prétend qu’elles sont mal déduites, qu’on l'interprète à faux, qu’on lui fait dire ce qu’il n’a pasdit. Enfin, il vous

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défie d’expliquer autrement ce qu’il explique et ce que vous n’expliquez pas. Et rien ne vous sert de déclarer que votre prétention n’est pas d’expliquer, mais, d’abord , simplement de constater des faits et des vérités , que vous laissez à d’autres et à l’avenir le soin d’en découvrir la raison. Il vous dit qu’expliquer et rendre raison des choses est le but même de la philosophie; qu’un système qui constate et ne rend compte de rien , avant d’être vrai , devrait commencer par être , et qu’on n’est en effet philosophe qu’à cette condition. II ajoute que, s’il est très utile d’observer des faits et de les analyser avec soin , c’est là simplement un travail préparatoire, non à proprement parler une œuvre philosophique; que, sous ce rapport, rien n’est fait tant que le principe qui doit réunirces matériaux et les coordonner n’est pas trouvé; que sans cela ils restent épars sur le sol , attendant qu’une main plus habile viennent les employer; que, d’ailleurs, des matériaux ne font pas plus un système , que des pierres un édifice , des couleurs un tableau , un bloc de marbre une statue , des membres un corps vivant. Il va plus loin, il prétend, non lout-à-faitsans raison , qu’une idée doit présider même à ce travail , en apparence de pure analyse ; il ne veut pas qu’on isole celle-ci tout-à-fait de la synthèse, ni l’expérience de la spéculation ; il veut que les deux procédés marchent de front, et condamne à la stérilité toute méthode qui fait usagede l’un sansemployer l’autre ou l’ajourne à un autre temps. Il n’ima-

PRÉFACE

gine pas un architecte qui taille des matériaux sans avoir fait le plan de son édifice , un peintre qui broie ses couleurs sans avoir, au moins dans l’esprit, le sujet et l’esquisse de son tableau. Le poète qui fait des vers, et dont l’imagination ne peut enfanter une composition poétique , n’est pour lui qu’un versificateur. Il se rit, se moque de vos fragments et de vos préfaces , qu’il qualifie dédaigneusement de rapsodies; et, sans contester le mérite et futilité des rapsodes , il attend qu’un Homère paraisse pour déposer entre ses mains le sceptre de la pensée que vous le déclarez indigne de porter.

Nous ne faisons ici que répéter ce qui , vingt fois, a été dit , il n’y a qu’un seul moyen efficace poqr renverser un système, c’est d’en mettre un meilleur à la place. C’est l’éternelle fable d’Œdipe et du Sphinx. Pour tuer le monstre il faut résoudre son énigme, opposer solution à solution, une solution plus forte à une solution plus faible, non une négation à une affirmation , mais une affirmation plus vraie à une affirmation fausse ou qui n’est vraie qu’en partie; produire un dogmatisme savant, qui dépasse, sans les contredire, les vérités du sens commun; donner, non des réponses partielles à des problèmes partiels, mais des solutions universelles à des problèmes qui embrassent tout et s’impliquent les uns les autres. Il faut annoncer une idée nouvelle, prononcer un mot nouveau qui ait de la portée, une portée générale.

C’est ainsi que se combattent et se réfutent philosophiquement les systèmes philosophiques. C’est l’uhima ratio des philosophes, ces rois dans le monde des idées. Et cet argument , le seul décisif, n’a rien de brutal ; c’est le droit du plus fort, mais du plus fort par la pensée , le droit du génie. Si vous n’avez que d’autres armes contre lui , le système que vous croyez ébranlé par la base se rit de vos efforts 5' il brave vos critiques et vos négations. Attaqué , décrié, tourné en ridicule, il tient tête à l’orage. I,e vent agile ses rameaux sans se communiquer à ses racines. Il restera debout jusqu’à ce que le souffle puissant d’une nouvelle idée , sortie des profondeurs de l’esprit du temps , vienne l’enlever et jeter sur le sol son tronc désséché où la sève est tarie.

Qu’il en ait été , qu’il en soit , qu’il doive toujours en être ainsi, c’est ce qui est évident pour quiconque a la moindre idée de la nature des systèmes philosophiques et de leur histoire. Une autre loi non moins inflexible et qui est le corollaire de la précédente , c’est que non seulement le sceptre de la pensée ne tombe jamais en des mains débiles , mais ne peut retourner aux mains qui l’ont déjà porté, de Kant à Leibnitz, de Leibnitz à Descartes. Celuiqui l’a, le garde jusqu’à ce qu’un plus jeune que lui, et à qui l’avenir appartient , vienne le lui arracher. L’esprit humain se fùt-il fourvoyé quelque temps dans sa marche , ne peut retourner au point d’où il est parti il y a plusieurs siècles. Depuis lors des questions nouvelles ont

surgi; les anciennes se sont déplacées; le terrain où elles sc déballaient n’est plus le môme ; le point de vue a changé; le monde entier s’est renouvelé. Il ne suffit point de nous convier au banquet philosophique des sages delà Grèce. On y conversait sur des objets d’un éternel intérêt sans doute, et en une langue que nous comprenons encore. Mais aussi que de questions , des plus vitales de notre époque, dont les dialogues de Platon et les ouvrages d’Aristote ne disent pas un mot, ou qui y sont traitées d’un point de vue qui n’est pas le nôtre , ou enfin dont les solutions excitent le sourire des modernes ! Que de paroles échappées de la bouche du divin Platon seraient aujourd’hui rélevécs par un enfant , et apprêteraient à rire à nos écoliers, si elles ne réclamaient l’indulgence due au plus beau génie d’un autre âge ! Je veux bien aussi être reconduit à l’école de Descaries, mais à deux conditions : la première, c’est qu’il me sera permis d’adresser au père de la philosophie moderne , hélas ! sans orgueil , une demi-douzaine de questions qu’il n’a pas vues , ou dont il n’a pas soupçonné la portée, et qui tourmentent, bien autrement que son doute méthodique , les esprits élevés de notre siècle ; la seconde , c’est qu’il répondra au moins à quelques unes des objections qui ont été faites par ses successeurs , non aux grandes vérités qu’il a su si bien mettre en lumière dans ses ouvrages, mais à l’ensemble de son système, et qui l’ont renversé de fond en comble. Que l’on dégage de ce système et que l’on recueille ces impéris-

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sables vérités qui lui ont survécu , et qui , nulle part, n’ont brillé d’un aussi pur éclat que dans les immortels écrits des écrivains de cette école, je le conçois ; j’applaudis à cette œuvre et m’y associe de toutes mes forces. Mais que l’on veuille nous faire prendre le change , et prétendre ainsi tenir tète à des systèmes qui dépassent l’horizon du cartésianisme de toute l’étendue des idées amassées par deux siècles , c’est ce que je ne comprends plus. Je qualifie cette entreprise de vaine, de stérile, de contraire aux enseignements et à la logique de l’histoire que l’on prend tant de peine à mettre sous nos yeux.

11 y a , dans le pays qui se glorifie , à si juste titre , d’avoir donné le jour à Descartes, quelque chose de plus patriotique à faire , et de plus digne de la mémoire de ce grand homme, que d’essayer de le replacer sur un trône que d’autres ont occupé après lui , et sur lequel on n’ose s’asseoir soi-même : c’est de lui donner un véritable successeur. En attendant il faut se borner à lui élever des statues.

Toutefois , nous le reconnaissons volontiers, pour qu’un système s’établisse et prenne la place de ses devanciers , il faut que non seulement il apporte une idée nouvelle, plus féconde et plus vaste, en un mot qu’il les dépasse , mais aussi qu’il les contienne dans cequ’ils avaientde vrai, dans ce qui faisait leur force et leur vitalité; car nous sommes de ceux qui font à l’humanité l’honneur de croire qu’il n’y a que la vé ritéqui puisse gagner les esprits et régner sur les in-

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telligences. C’est par ce qu’elles ont de vrai que les doctrines philosophiques s’établissent et se soutiennent, comme c’est par leurs erreurs qu’elles succombent. Mais encore faut-il s’entendre sur la manière de dérober aux systèmes la vérité qu’ils recèlent, qui a fait leur vie et leur force.

Qu’on ne s’imaginepas qu’il n’y ait ici qu’à prendre, à démêler, à choisir, pour se parer ensuite de ces emprunts et se revêtir de ces dépouilles opimes, facilement conquises sur les héros de la pensée. Non ; pour cela, il faut être soi-même un de ces héros , c’est-àdire avoir assez de génie pour créer, de toutes pièces, un système plus fort et plus vrai que le leur, et par lequel vous puissiez les vaincre. Mais n’espérez jamais, par un choix habile, vous approprier la pensée de ces grands hommes et les idées qui font la base de leurs systèmes, encore moins, par une combinaison savante, les coordonner à un système nouveau.

Ne confondez pas, en effet, les vérités éparses dans les systèmes avec ces idées mères et génératrices. Celles-ci ne se choisissent pas , elles s’absorbent dans une idée supérieure. Or, cette idée ne naît pas ellemême à la suite d’une opération judicieuse de l’entendement où l’on aura déployé plus ou moins de patience et de sagacité. Elle ne s’évoque pas non plus par une autre opération qui rappelle l’œuvre des magiciennes ; elle se forme dans la tête d’un homme de génie en commerce intime avec l’esprit de son siècle. Une fois née , elle s’y développe, par le travail d’une réflexion

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puissante, et, dans la fatalité de son évolution logique, elle organise un système complet, homogène dans son ensemble et ses parties, où trouvera naturellement place ce qu’il y a de vrai dans les autres systèmes , et qui , de cette façon, les contiendra, les résumera en les dépassant. .

Cette force élective , elle est donc dans l’idée ; elle se manifeste par son développement, non par un procédé d’agencement et de choix raisouné. En se développant, elle s’assimile tout ce qui, dans les autres systèmes j lui est homogène; elle accueille ce qui lui convient, rejette ce qui lui est contraire. Ainsi se fait le choix. Il est déjà fait, quand d’un œil rétrospectif le philosophe interroge les systèmes du passé. Il est effet et non cause, conséquence et non principe; loin d’engendrer le système il en résulte. Ce n’est même pas un procédé , une méthode , c’est une vertu inhérente à l’idée qui fait la base des vrais systèmes. Ainsi, il faut retourner la proposition : Il n’y a pas de méthode éclectique , mais tous les véritables systèmes sont éclectiques. Cette puissance d’assimilation leur appartient à tous. L’éclectisme ainsi entendu n’est pas nouveau , il est aussi ancien que le second système qui a paru sur la scène philosophique et qui a renversé le premier. Platon a pris à Pythagore sa théorie des nombres en la développant par la théorie des idées. Aristote, qui combat les idées de Platon, les remplace par sa théorie des principes qui les reproduit sous une autre forme. L’éclectisme de Plotin et

PRÉFACE

de Proclus a aussi son idée qui fit un choix entre tous les systèmes de la philosophie grecque et les doctrines religieuses de l’Orient et de la Grèce. Leibnitz résume et dépasse Descartes en substituant partout l’idée de la force à celle de la substance. Kant reproduit à la fois le point de vue de Socrate et de Descartes, en lui donnant plusde rigueur, d’étendue et de profondeur. Kant a été dépassé; c’est probablement aussi que ses successeurs avaient quelque idée nouvelle qui leur a permis, non seulement de critiquer son système , mais de lui donner une place dans le leur. Si donc vous êtes en possession de quelque semblable idee, montrezla : n’en failes pas mystère, et qu’elle se nomme enfin ; car, quand elle existe, son nomestbientôt trouvé. Du reste , remettez-vous en à elle du soin qui vous préoccupe de démêler et de choisir, parmi les œuvres des philosophes anciens et modernes, ce qu’elles ontde bon et de rejeter les erreurs qui s’y mêlent à la vérité. Elle sera plus habile et plus clairvoyante que vous. Elle sera comme la force qui préside à l’organisation de la plante et du corps humain. Si elle vous manque, c’est en vain que vous interrogerez tous les systèmes passés ou présents pour en extraire des vérités et les combiner. Les combiner ! vous ne le tenterez pas même, vous resterez éternellement dans l’embarras du choix.

Enfin, pour achever cette longue prémisse, il nesuffit pas sur tout cela de professer à peu près toutes ces maximes. Ce qu’il faut , c’est de les appliquer. 11 est inutile de faire des promesses que l’avenir se chargera

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de réaliser, eh disant que l’on a mis au monde une méthode capable d’enfanter un système.

Nous avons fait voir que cette méthode repose sur un paralogisme. Une méthode, d’ailleurs, se justifie par ses résultats; elle est immédiatement féconde et elle prouve sa fécondité en mettant au jour une doctrine. Elle se révèle par ses œuvres , non par des promesses. Dans tous les cas , les autres systèmes actuellement constitués ne se retirent pas plus devant des promesses que devant des menaces. Comment voulez-vous qu’ils cèdent la place à l’embryon vingt fois avorté , qui n’a pas encore pu arriver à naître ?

Ainsi donc , pour résister efficacement à des systèmes constitués, il faut un système constitué, homogène, prêt à dérouler devant eux la série de ses principes et de ses conséquences; prêt aussi à leur montrer en quoi ils pèchen t par leur idée fondamentale, et cela en confrontant celle-ci à une autre idée plus vaste et plus vraie, et en leur appliquant ce critérium supérieur. Alors ils se retirentet vous cèdent la place; alors aussi vous leur avez porté le. coup mortel, et paralysé pour jamais leur action sur les intelligences.

Telle est l’idée que nous nous faisons d’un système philosophique ; tels ont été tous les véritables systèmes qui ont régné tour à tour, ou se sont disputé l’empire des intelligences aux diverses époques de l’histoire. 11 nous reste à faire l’application de ces principes à la philosophie allemande.

PllÉl'ACE

Les systèmes de la philosophie allemande ont un avantage incontestable sur toutes les productions plus ou moins philosophiques auxquelles on a coutume , chez nous, de prodiguer ce nom : c’est que quels que soient leurs défauts , leurs erreurs , leur obscurité , ce sont de véritables systèmes. Prenez, celui de Kant ou de Fichte, celui de Hégel ou de Schelling , vous reconnaîtrez sur-le-champ une idée qui l’a engendré tout entier, qui en est l’aine, le centre, et en fait l’unité : idée partout présente et partout féconde, d’où naissent la méthode, les divisions, les développements, les applications à toutes les branches des connaissances humaines, d’où rayonnent en tous sens des réponses bonnes ou mauvaises à tous les problèmes de la science. Ce système est non seulement un dans son ensemble et homogène dans ses parties , il est universel. Toutes les grandes questions sur la nature, Dieu, l’homme et leurs rapports , prennent place dans son cadre et s’y coordonnent d’elles-mêmes. On peut y signaler des vides, mais c’est plus encore la faute du philosophe que celle de son idée. S’il n’a pas abordé ou n’a fait qu’effleurer certains problèmes, le temps , la logique , les disciples se chargeront de réparer ces omissions et de combler ces lacunes. Comme ce système est universel et son principe d’une portée sans limites , son influence a été également universelle. Son apparition a produit un vif ébranlement sur les esprits ; son action s’est fait partout sentir, aux sciences , aux arts , «à l’histoire. La littérature cl la phi-

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lologie elles-mêmes en ont éprouvé le contre-coup puissant; il a tout modifié, changé, renouvelé. Il n’est pas de question d’un si mince intérêt, qui, par lui, ne soit résolue ou au moins ne se trouve autrement posée qu’elle n’était, et susceptible d’être envisagée d’un point de vue nouveau. C’est là aussi le secret de la renommée dont jouissent les auteurs de ces systèmes. Peu d’hommes, même versés dans les matières philosophiques, sont en état de lire leurs écrits; moins encore les comprennent; beaucoup les attaquent sans les connaître; leur nom est assez généralement décrié; mais il est dans toutes les bouches. Leur pensée ayant puissamment influé sur celle de toute une époque, une place leur est marquée dans l’histoire universelle de l’esprit humain.

Aujourd’hui, nous le répétons, ces systèmes, qui ne se sont pas élevés sans contestation , qui, dès leur naissance, ont eu à essuyer de vives attaques, mais en ont momentanément triomphé, après avoir eu leurs jours de splendeur et de gloire , sont entrés dans une phase de décadence. La critique ( celle que nous avons mentionnée la première ) les a battus en brèche et harcelés pendant cinquante ans, et, malgré son impuissance à fonder, elle leur a porté plus d’un coup meurtrier, fait plus d’une blessure incurable. Le temps, d’ailleurs, qui fait vieillir les systèmes aussi bien que les hommes et les sociétés, a gravé sur leur front des rides profondes. Les idées ont marché, quoique d’une manière latente; les sciences particulières

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