‹ Écrits philosophiques et morceaux propres a donner une idée générale de son systèmeChapitre 2 sur 69 · XXI · texte numérisé non relu

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ont fait des découvertes ; l’expérience a révélé des faits nouveaux qui leur sont peu favorables. Ils ont eu l’irréparable tort de se mettre ouvertement en opposition avec le sens commun en des points graves où celui-ci jamais ne transige et où les systèmes sont forcés, tôt ou tard, de capituler. En un mot, ils sont convaincus de ne pas satisfaire , de tout point , la raison , et de répondre encore moins aux éternels besoins du cœur humain. Plusieurs conséquences hostiles à la morale , à la religion , à ce que le monde révère ou adore, ont été mises à nu par les adversaires ou hardiment démasquées par les disciples eux-mêmes. Les auteurs sont morts , les écoles se sont divisées et ont rendu le public témoin de leurs querelles intestines. Un seul de ces philosophes, celui dont nous publions quelques écrits, a survécu, et nous désirons voir sa veillesse entourée des hommages dus à son génie. Mais tout en reconnaissant ce qu’il y a de durable dans sa doctrine, on peut douter qu’il parvienne à la relever et à la restaurer, en lui faisant faire un pas nouveau au-delà du point où lui mémo, sinon d’autres , l’avait d’abord conduite et où il paraissait s’être arrêté. Dans tous les cas, cet événement n’a encore eu son existence ni officielle ni réelle. Par ce dernier mot, nous entendons un nouvel ébranlement donné à la pensée dans le pays qui en serait le théâtre.

Rien donc n’est plus facile que de montrer ( quand on les connaît) les lacunes , les vices , les fâcheuses tendances de ces systèmes; car de dire où ils pèchent

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radicalement en faisant subir à leur principe la confrontation d’un principe supérieur, c’est toute autre chose. Mais on peut, sans être aussi bon dialecticien que Socrate, les pousser à l’absurde sur bien des points, et, sans avoir la force comique d’Aristophane, nous égayer à leurs dépens en rajeunissant le thème classique , bien qu’un peu usé , des nuages de la Germanie. En cela il est aisé de faire briller sa logique ou son esprit , quelquefois aussi son ignorance et sa présomption. On peut aussi accroître sa réputation d’honnête homme auprès des gens de bien en prenant ces doctrines par le côté moral et en protestant avec indignation contre des conséquences que les auteurs désavouent non moins éloquemment , mais qui , peutêtre, découlent en effet du principe. Il n’est pas même nécessaire d’avoir étudié bien à fond ces philosophes pour surprendre parmi leurs formules des propositiops qui sonnent mal aux oreilles les moins susceptibles sur les choses divines , de les accuser de panthéisme, de lancer contre eux les foudres dont Spinosa aussi fut frappé , mais qui n’ont pas empêché son système de renaître de ses cendres. Enfin , on peut , en les voyant si mal famés , après avoir salué et annoncé leur grandeur naissante, courtisé leur génie et s’être paré des lambeaux de leur pourpre royale, les renier, déclarer que ces chefs de la philosophie contemporaine ont fait fausse route, critiquer savamment leur méthode dont on s’est approprié lesrésultats, rétrograder de deux siècles et se placer

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sous le patronage des penseurs dont le temps a mieux protégé la mémoire. C’est là , disent les uns , une tactique habile sous le feu trop vif et trop pressant de l’ennemi. Il est toujours beau , observent les autres, de reconnaître, môme implicitement , ses erreurs de jeunesse. Pour nous, qui n’attachons à ces luttes qu’une importance secondaire , nous dirons : Plaise à Dieu que l’on trouve asile et sécurité dans ces forteresses ! Mais si l’on a su par là se ménager les moyens de reparaître avec avantage sur le champ de bataille des intérêts du siècle , n’a-t-on pas déserté celui des idées ?

On a aussi proposé d’autres doctrines , d’autres systèmes , mais ces prétendus systèmes n’ont jamais pu parvenir à s’organiser, à se formuler nettement et d’une manière complète. Ce sont des solutions partielles à divers problèmes très importants sans.doute, mais sans portée universelle. Les questions sociales, industrielles , historiques ou religieuses y jouent un rôle exclusif, absorbent , effacent tout le reste, sont données comme l’objet suprême et unique vers lequel doivent tendre tous les efforts de l’esprit humain. La métaphysique, cette science générale des principes, y est oubliée , dédaignée ou ajournée , et, dans ce dernier cas, doit éclore du système qu’elle devait engendrer. Ici nous voyons une psychologie timide qui , du reste , nous nous plaisons à le reconnaître, a rendu à la science de véritables services , toujours occupée à dénombrer les faits de conscience , et qui , après

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trente ans de labeurs et de minutieuses analyses, en est encore à dresser le catalogue des facultés de l’esprit. Là ce sont de vieux systèmes que de laborieuses et intelligentes recherches font sortir de leur tombe , mais qui ne reparaissent que pour accuser notre impuissance et confondre la critique audacieuse qui ose appliquer à ces géants des mesures faites pour des tailles de pygmées. Ou bien ce sont ces anciens systèmes déguisés sous des formules modernes, avec des variantes et des additions, pour la plupart empruntées, sciemment ou non , aux théories étrangères ; l’ignorance chez les uns , chez les autres le soin pris d’avance de dénigrer ces philosophes et de les traiter en ennemis, suilisant à prévenir ou à calmer des scrupules, assez rares d’ailleurs, dans uneépoque vouée à l’imitation à un tel point qu’elle imite encore en s’imaginant créer. Ou, enfin , ce sont des lambeaux de théories, sans unité ni homogénéité , que l'auteur donne provisoirement comme des conceptions encore informes, des échantillons, des essais, avec promesse de trouver plus tard l’idée qui doit réunir et coordonner ces fragments, comme si cette idée, qui doit être la mère du système, pouvait naître après le fils à qui elle est censée donner le jour.

Cela soit dit sans que l’on puisse soupçonner la sincérité de notre estime, de notre admiration même, pour plusieurs de ces travaux et pour leurs auteurs. Autant que personne nous savons apprécier le zèle et la patience, l’érudition intelligente, le talent d’analyse et

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d’exposition , de critique partielle et négative , et enfin les qualités littéraires déployées dans ces recherches ou ces ouvrages, auxquels nous serons au moins redevables de la connaissance du passé , et qui ont aussi l’avantage de préparer l’avenir. Mais nos sentiments pour ces auteurs, dont plusieurs sont nos amis, et les égards que nous devons à d’autres, ne doivent pas faire fléchir la liberté de notre jugement. Nous ne reconnaissons dans ces travaux ou ces essais , aucun des caractères qui constituent un système philosophique. De vrais systèmes, nous n’en voyons nulle part autour de nous dans ce qui se donne ou est donné pour l’ètre. Aucune de ces productions ne nous parait capable de soutenir une pareille prétention et de remplir les obligations qu’elle impose. Ces caractères , nous ne les trouvons que dans les systèmes qui marquent le développement de la philosophie allemande, et dont le nombre est fort restreint. Ils se réduisent à quatre, dont le nom vient à la bouche de quiconque cherche à articuler les degrés de ce développement. Ce sont ceux de Kant, de Fichte, de Schelling et de Hégel. Et encore faut-il simplifier cette liste , car tout le monde sait que les deux premiers représentent la môme idée dans ses deux phases successives, et que les derniers , quelles que soient leurs différences profondes, et malgré les dissidences qui ont éclaté entre les auteurs et leurs écoles rivales, marquent l’avénement et la domination d’un môme principe , difl’éremment formulé et développé. Or, Kant est dé-

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trôné ; il l’est par les moyens et (le la manière que nous avons indiqués plus haut. Ses savantes et rigoureuses analyses subsistent et subsisteront toujours; mais son système est tombé ; il est entré dans le domaine de l’histoire. Vainement , quelques rares et obscurs partisans cherchent-ils à le relever et à le ressusciter. Reste donc la philosophie de Schelling et de Hégel. Son règne est-il fini ? Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit, et nous ne voulons pas entrer dans plus de détails. La question est très-simple et peut se résoudre en deux mots : Oui , leur règne a cessé si l’on nous montre le système qui leur a succédé; non , si ce système n’existe pas. En Allemagne, en France, chez toute autre nation de l’Europe, nous ne voyons personne à qui , indépendamment des prétentions souvent ridicules de secte et d’école, on puisse, sans hésitation , accorder le titre de fondateur d’un système nouveau, et qui soit en état d’en supporter les onéreuses conditions. C’est parce que ce système n’existe pas, et que personne ne peut en nommer l’auteur, qu’il y a quelques années, celui de ces deux philosophes, qui vit encore aujourd’hui et qui fut le créateur de ce mouvement, déjà vieux, et après un silence de vingt-cinq ans , a pu , en prenant possession de la chaire occupée peu d’années auparavant par son rival , prononcer ces paroles avec un sentiment d’orgueil et une ironie mal déguisés : « L’homme qui, » après avoir tout fait pour la philosophie, trouvait » plus convenable de laisser à d’autres la liberté

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* d’essayer leurs forces ; celui qui , en possession » d’une philosophie , non de celles qui n’expliquent » rien, mais d’une philosophie capable de résoudre » lesquestions les plus pressantes et ^es plus ardem- » ment agitées , et qui ne rompt aujourd’hui ce long > silence que parce qu’un devoir irrésistible l’y oblige; » cet homme a suffisamment prouvé qu’il était ca- » pable d’abnégation , qu’il n’était pas travaillé par » une imagination aventureuse — Selon l’ordre natun rel des choses, un autre plus jeune et à la hauteur » de cette grande lâche devrait occuper ma place. » Qu’il vienne , je la lui céderai avec joie. »

Cette invitation, ou plutôt ce défi du vieillard, porté du haut de la chaire la plus retentissante de l’Allemagne, et qui a été entendu de l’Europe entière, quelqu’un y a-t-il répondu ? Et certes , ce n’est pas que le respect pour les cheveux blancs du patriarche de la philosophie allemande , ou pour sa gloire passée, ait enchaîné la langue ou retenu la plume des sectateurs des autres écoles. La critique de nos voisins qui, on lésait, ne se pique pas toujours d’être polie, ne lui a épargné ni les sarcasmes ni les injures. La théologie Kantienne lui a lancé un énorme pamphlet. L’école Hégélienne, qui compte dans ses rangs beaucoup d’hommes distingués , s’est bornée à le défier à son tour de se dépasser lui-même. Mais un enseignement rival, plus jeune et plus fort , analogue à celui qui obligeait Platon, dans les dernières années de sa vieillesse, de paraître plus rarement dans l’Académie,

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s’ est-il élevé à côté du sien? Depuis 1841 , date déjà vieille du discours donl ces paroles sont extraites, a-t-il été pronnoncé, soit à Berlin, soit dans quelque autre des nombreux foyers de la science germanique, un de ces mots significatifs qui ferment une école et en ouvrent une autre , et qui s’inscrivent en tête d’une nouvelle page de l’histoire de la philosophie ? Non, que nous sachions. Aussi Schelling a essuyé le feu de cette critique railleuse et impuissante sans en paraître beaucoup ému ; et aujourd’hui il parle de scs adversaires plus dédaigneusement que jamais (1). La philosophie allemande ou se tait ou se livre à des travaux de détail plus ou moins estimables, mais sans portée. Ou elle attaque , raille et nie, s’enveloppant elle-même dans les négations de son voltairianisme anti-national ( s’il ne doit être qualifié plus sévèrement ) , anachronisme dont riraient à coup sûr les contemporains du grand Frédéric.

Que les ennemis de la philosophie ne se hâtent pourtant pas de triompher de l’abaissement où celle-ci est tombée dans un pays où elle fut si long-temps florissante. Bien qu’affaiblie et divisée, son action est encore toute-puissante. Elle règne par son esprit, sinon par la lettre , et surtout par les habitudes auxquelles elle a façonné les intelligences pendant la longue période de sa domination incontestée. Sans parler d’une foule de disciples avoués et de partisans

(\) Voyez sa préface aux écrits posthumes deSteffens, 18t6,

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