‹ Écrits philosophiques et morceaux propres a donner une idée générale de son systèmeChapitre 36 sur 69 · C.XLVI · texte numérisé non relu

C.XLVI

La philosophie, qui rétablit l’activité, la vie et la pensée à tous les degrés de l’existence et dans tous les règnes , pouvait seule trouver le vrai sens de ce précepte , et les rapports de l’art avec la nature.

Le point essentiel est donc de saisir ce milieu , ce lien vivant de l’idée et de la forme. Or, comment s’établit-il? C’est là le secret de la création artistique. Ce lien, la nature le forme dans les êtres qui sortent de son vaste atelier, et dont elle peuple ses divers règnes , depuis le cristal jusqu’aux organisations les plus parfaites. L’artiste doit l’imiter, non la copier, faire comme elle, rivaliser avec elle, avec sa force créatrice, créer des êtres où cette étroite alliance soit partout visible. Or, cela ne peut être l’effet d’un simple effort de la volonté unie à la réflexion. La création artistique résulte du développement spontané d’une force intérieure qui agit fatalement dans l’artiste, de concert avec sa libre volonté. C’est ce qui constitue l’inspiration du talent et du génie. La rencontre et la réunion de ces deux activités, dont l’une est fatale et naturelle , fait éclore les véritables œuvres de l’art. Celles qui ne sont pas empreintes de ce cachet de la science inconsciente manquent de vie propre , de cette réalité inépuisable qui les fait ressembler aux œuvres de la nature.

Toutefois, l’artiste , même sous ce rapport, ne doit pas simplement imiter la nature : esprit, il doit spiritualiser ce qu’il touche et façonne , produire spirituellement un idéal, non par le rapprochement des

ex l vin

PRÉFACE

belles formes , mais en faisant ressortir l’esprit qui agit dans l’intérieur des êtres.

L’idéal n’est pas le contraire du réel. Sans quoi , en perfectionnant le réel, on ne pourrait produire l’idéal. L’art représente ce qui est réellement dans la nature; mais il faut distinguer dans la nature ce qui est variable, mobile et passager, de ce qui est véritablement l’être. Idéaliser, ce n’est pas briser, détruire, altérer la forme; c’est en manifester l’idée, lui donner un caractère plus en harmonie avec le type invariable, éternel, obscurément ou imparfaitement exprimé dans la nature. En réalité, l’art ne peut créer des êtres vivants ; ce n’est pas sur ce point qu’il peut engager la lutte. Encore moins doit-il chercher à faire illusion sur la réalité de ce qu’il montre ; mais , dans des œuvres qui n’ont la vie qu’à la surface, il peut empreindre le cachet d’une plus riche et plus forte vitalité, ou d’une plus haute spiritualité , façonner des images plus transparentes, plus conformes à leur modèle éternel. Il arrête la course rapide des années humaines; il unit la force virile avec les grâces de la jeunesse; il efface ce qui est temporel et accidentel ; il saisit, pour chaque être, l’instant unique, le moment de la vraie beauté, l’enlève au temps, le fixe et le fait paraître dans l’éternité de sa vie.

En poursuivant l’examen des rapports des arts du dessin avec la nature, Schelling rencontre un troisième système plus récent , et qui comptait alors des partisans illustres. Lessing, Goethe lui-même, avaient

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adopté, avec des interprétations diverses, ce qu’ils appelaient le caractéristique dans l’art. Schelling fait remarquer avec justesse que, si l’on entend parla que l’art doit s’attachera reproduire le caractère extérieur des objets , leur forme exacte et précise , on retombe dans le principe de l’imitation , et l’on ne doit attendre de cette méthode que de la raideur, de la rudesse et delà sécheresse. Si, au contraire, on veut dire que la vie est inséparable de la forme et que celle-ci est, non la négation de l’idée, mais la limite quelle s’impose à elle-même, que pour cette raison la forme doit être marquée avec force et précision , rien n’est plus vrai , et l’on prend pour guide la nature elle-même, qui, sous ce rapport, est profondément caractéristique dans ses œuvres. Harmonieuse dans l’ensemble, elle donne aux espèces et aux individus des caractères nettement prononcés. Surtout, elle débute dans les règnes inférieurs par la précision et la régularité des formes. Dans les degrés supérieurs et les organisations avancées, elle prend une allure plus libre et plus hardie, sans cependant s’écarter de ses limites. Sous une infinie variété , on retrouve toujours l’unité caractéristique et l’individualité. L’art qui se meut dans un petit espace ne peut affecter une telle variété ni s’arrêter aux degrés inférieurs; il s’attache de préférence à la forme humaine comme résumant la création entière, et rassemble en elle les traits épars dans la nature. Mais la nécessité n’en est que plus impérieuse pour l’artiste d’éviter la confusion , de se préserver

PRÉFACE

du vague et de la mollesse, de reproduire d’une manière d’autant plus nette et plus précise le caractère spécifique et individuel des objets, en attendant qu’il ose, parjune savante harmonie, atteindre à une beauté plus parfaite où la forme semble s’évanouir. La forme, en effet, semble disparaître chez les grands artistes, mais par la perfection de la forme. Ce n’est pas par une imitation mécanique des belles formes qu'on y arrive, mais en travaillant la forme avec une perfection telle, en la mariant si intimement au fond ou à l’idée qu’on ne puisse plus distinguer l’une de l’autre. On a dit que la plus haute beauté est sans caractère. Si par là on entend l’absence de caractère, la proposition est fausse; elle est vraie si l’on a voqlu dire qu’il est impossibled’assigner mathématiquement et géométriquement des limites à ce qui est parfait ; que la beauté dans les œuvres de l’art échappe à toute mesure fixe, et que l’ame s’y déploie avec une liberté divine. Mais cela n’exclut pas la force et l’énergie, ni le fini dans la forme. Réunir et fondre ensemble l’essence et la forme, en conservant à chacune son caractère propre, tel est le grand problème de l’art. Les Grecs le résolurent, eux qui, à tous les degrés, dans tous les styles, depuis le sévère jusqu’au gracieux, surent maintenir le caractère, même dans la plus haute douceur et l’indifference sublime de la beauté. Ce principe, d’ailleurs, se modifie d’après l’étendue du cercle dans lequel il est donné à chaque art dese mouvoir. Ainsi la sculpture dont le champ est

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fort resserré, obligée, en quelque sorte, de montrer la beauté de l’univers en un point, doit tendre immédiatement à ce qu’il y a de plus élevé; elle ne peut affecter la même variété ni donner à ses figures un caractère aussi déterminé que la peinture. Celle ci , disposant de plus de moyens et représentant plus d’objets sur un plus vaste espace, peut oser davantage, marquer plus fortement les oppositions, parce que les oppositions partielles concourent à l’harmonie de l’ensemble et que de l’inégalité dans les parties naît l’équilibre du tout. Chez elle , une trop grande simplicité dégénère en sécheresse et pauvreté. Elle doit donner à ses grandes compositions la plénitude et la richesse qui caractérisent la vie et briser l'uniformité par la variété de l’expression . A plus forte raison, celte loi existe pour les autres arts qui disposent du mouvement et de l’action. Dans le drame, le caractère doit se révéler par la lutte des passions, par l’énergie qui les contient et les modère. Mais encore ne doit-on pas oublier que c’est une force positive et non négative qui le constitue: que la vertu elle-même ne consiste pas dans l’absence de passions, mais dans la force d’ame qui les maîtrise ; qu’ainsi leur violence doit éclater, afin de révéler d’autant mieux l’énergie de la volonté capable de les contenir et de les dompter. Ainsi compris, il est vrai que le caraclérùlique est la base, la racine, le principe générateur du beau, p f

On voit que, dans toute celle partie du discours,

Ci.II

PRÉKACK

principalement critique, où la théoi'ie, cependant, se mêle à la réfutation , le principe de l’imitation de la nature est présenté sous une face toute nouvelle. Un examen plus approfondi du rapport des arts du dessin avec la nature , fournit la loi qui sert à marquer les dégrés essentiels de leur développement et la succession des principaux styles.

Dans la nature" et dans l’art, se monlrentau début, la rigueur caractéristique des formes, l’énergie, la concentration. Peu à peu cette âpreté , cette rudesse se tempère et s’adoucit; les mouvements deviennent plus faciles ; les formes, moins raides, offrent plus de richesse et de variété.

L’idée et la forme, l’esprit et le corps, se mettent en parfait équilibre ; on voit alors la beauté dans sa fleur et sa maturité. Mais l'esprit qui anime et vivifie la nature en se développant ainsi harmonieusement fait pressentir une beauté plus parfaite encore, celle de l’ame. La grâce sensible est le lien qui unit les deux mondes; Yénus, la déesse de l’amour, personnifie ce moment.

L’art pourrait s’arrêter à ce point; son œuvre est parfaite sous le rapport physique; mais il est une beauté supérieure, la beauté morale fondue avec la grâce sensible; et cet accord est possible. Entre l’esprit qui anime et vivifie la nature , et famé qui apparaît dans le monde moral , l’opposition n’est qu’apparente. L’esprit de la nature est le principe de l’individualité dans les êtres et dans l’homme. L’aine, au

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