‹ Écrits philosophiques et morceaux propres a donner une idée générale de son systèmeChapitre 41 sur 69 · CIA PRÉFACE · texte numérisé non relu

CIA PRÉFACE

les productions particulières de la poésie moderne doivent former un vaste poème et comme une grande épopée, jusque là, la loi nécessaire, c’est que le poète se fasse un tout de la partie du monde qui s'offre à lui ; que, des faits et des idées de son temps , il se crée sa propre mythologie. Tel est le poème de Dante ; il représente le siècle du poète dans son unité sociale , scientifique et religieuse. D’un autre côté, si le monde ancien était le monde des races, le monde nouveau est celui des individus. Dans l’antiquité , l’individu représente sa race, sa nation; aussi, ses œuvres ont-elles un caractère de généralité , d’invariabilité , de fixité. Dans les temps modernes, l’individu se distingue et se détache davantage de la société ; son individualité est plus forte; il est plus lui même. L’arbitraire et la mobilité doivent donc se faire reconnaître dans les créations de son esprit. Mais , comme l’art et la poésie n’existent pas sans une idée générale, il est nécessaire que le poète trouve, dans la puissance même de son originalité, un moyen de retourner à l’universalité et d’imprimer à son œuvre le cachet d’unité et d’invariabilité qui marque toutes les grandes productions de la pensée humaine.

Il faut qu’il montre par là qu’il porte en soi l’idéal de son espèce et de l’humanité entière. De celte façon se combinent en lui, dans une plus haute unité, les deux principes : l’individuel et l’universel , la liberté, la nécessité. Dante est le premier et, jusqu’ici, le plus grand exemple de cette identité.

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Schelling développe celte idée sous un autre point de vue. Dans l’antiquité, la mythologie cl la poésie précédent la philosophie ; elles se maintiennent séparément, jusqu’à ce que ce que celle-ci dissolve les deux autres. Dans les temps modernes, la science précède la poésie et rend d’avance une mythologie impossible. La tendance de l’esprit moderne est d’ailleurs de dissoudre toutes les formes finies. Or s’il est vrai que l’art ait besoin d’un côté fini et symbolique, il faut que le poète se crée lui-mérae une mythologie ; qu’il imprime au mélange des temps une forme durable ; que, s’exerçant avec une liberté entière sur des matériaux arbitrairement choisis, il rende a leur physionomie totale son caractère d’universabte, en créant des types qui aient la fixité des personnages mythologiques. C’est ce qu’a fait Dante ; et Schelling fait remarquer ici , avec raison , la véritémythologique des personnagesde la Divine Comédie.

H explique , par ce caractère de liberté et d’universalité, la haute originalité du poème entier, comme offrant une combinaison de tous les genres qui ne iu permet d’entrer dans aucun des moules reçus notant ni une épopée, ni un drame, ni un poème didactique, ni une allégorie, ni une histoire , mais renfermant tous ces genres et ces éléments, harmonises, fondus ensemble par la toute puissance de lbrc invenl,on qui caractérise le génie du poète.

Il ajoute (etc’est une pensée qui nous paraît de la Pins grande justesse) qu’il ne peut, dès lors, y avoir

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qu’un intérêt secondaire à exposer, comme on le fait souvent, la philosophie, la physique, l’astronomie de Dante cnclles-mêmes , parceque leur caractère original ne consiste pas dans leur isolement , mais dans la manière do nielles sont combinées avec la poésie. Il fie faut pas d’ailleurs chercher dans une œuvre d’art quelque chose de suivi, de conséquent, qui l’assimile à un système scienlilique et philosophique. C’est méconnaître les exigences de l’art et sa liberté. Rien n’est arbitraire dans ses créations, et l’art aussi a sa logique; mais les règles de cette haute logique de l’art ne sont point Celles de la logique ordinaire. Soumettre un poème à cette méthode d’interprétation c’est lui faire violence et le considérer comme une froide allégorie. Malgré toute l’érudition et la sagacité qu’elle peut d’ailleurs déployer dans cette entreprise , la critique n’aboutit qu a fausser le point de vue poétique et à prosaïserle chef-d’œuvre qu’elle a voulu nous faire comprendre et admirer.

Ce n’est pas ainsi, dit l'auteur, qu’il faut entendre l'alliance de la poésie et de la science. On petit appeler cela une synthèse inférieure. C’est, tout au phis, oeltedu poème didactique, qui occupe le dernier échelon de l’art. Mais il existe une synthèse supérieure, qot s’opère dans l’imagination du poète véritablement Inspiré, et dont il n’a lni-môme qu’une conscience imparfaite. La science et l’univers sont comme le modèle et la copie l’un de l’autre: à ce titre il se pénètrent réciproquement. Le monde est aussi une

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poésie, la poésie la plus ancienne et la plus belle- Que la science et l’univers se reflètent dans l'esprit de l'homme de génie et que leur type se retrouve dans son oeuvre, il n’y a rien là qui doivent nous étonner. Dans ce sens élevé , le poèinc de Dante offre en effet la fusion de la science et de la poésie; il reproduit dans sa forme extérieure, et malgré son originalité, le type général du système du monde.

Ce principe incontestable dans sa généralité , Schcliiug l'applique plus particulièrement dans le sen6 de sa philosophie. Ainsi, dans le plan général de la Di' vine Comédie, il croit reconnaître les divisions principales de son système. L’Enfer, le Purgatoire et le Paradis répondent à la nature, à l’histoire cl à l’art. Malgré ce qu’il y a d’ingénieux dans son explication, ces analogies nous paiaissenl forcées, ou elles ne sont vraies que comme analogies. C’est ainsi qu’il voit également symbolisé dans la forme extérieure du poème le type intérieur de l’arlen général, la foi tue, la couleur et le son , qui dominent dans les trois parties du poème comme dans les trois principaux arts, l’art plastique, la peinture et la musique. Il revient plus loin sur celte idée. Sa conclusion est que : * Le poème de Dante, de quelque côté qu’on l’envisage, a le caractère d’un premier type par son universalité qui se combine avec l’individualité la plus absolue. *

A cequi a été dit plus haut se raliachentles observations suivantes, qui nous semblent également justes, La mythologie de Dante, dont il estlui-mème le créa-

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teur, s’appuie sur ia science et les croyances de son temps; mais de cette mythologie religieuse, il forme une mythologie poétique. Ainsi l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, offrent le système de la théologie développé artistiquement, ou transformé en œuvre d’art. C’est ainsi qu’il se sert également des nombres sacrés et mystiques. Il renonce ici à inventer, afin de donner à la forme de son poème un caractère de nécessité et de fixité extérieures. La science logique et syllogistique de son temps n’est également pour lui qu’une forme qu’il faut traverser pour arriver «à la poésie. De même, Dante ne cherche jamais la vraisemblance vulgaire ou rationelle , qui croit devoir tout motiver et expliquer, mais une vraisemblance poétique qui peut s’allier très bien avec le merveilleux. Dans l’Enfer, le rapport entre les supplices et les crimes est aussi un rapport tout poétique. Un criminaliste qui chercherait une proportion exacte entre la peine et la faute on une analogie entre la nature de l’une et de l’autre rencontrerait souvent des bizarreries inexplicables.

Ceci s’applique également à la biographie de Dante. Sans doute, celle-ci peut fournir des rcnscir gnements utiles sur certains détails qui tiennent à la forme extérieure, non au fond et aux parties essentielles du poème; la critique doit se garder de s'y absorber. Que les événements de la vie du poète aient exercé une influence sur l’éducation de son génie, on ne peut le nier; mais prétendre qu’ils aient décidé sa vocation , déterminé le choix de son sujet,

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