SUITE
première partie de la vie de Marie de l'Incarnation à Tours s’est passée au sein de la famille; la seconde fut occupée dans les soins du négoce et les obédiences de la profession religieuse.
Jusqu’à son mariage, à dixsept ans, Marie ne tint sans doute guère une plume que pour les exercices de sa formation intellectuelle. Mais après, elle écrivit beaucoup. Dans le monde d’abord. Outre ses écritures d’affaires, c’est le temps où, pour exhaler le feu divin qui la consume, elle jette à la hâte sur des feuilles volantes ses passions amoureuses ; le temps aussi où ses lettres suivent Dom Raymond de Saint-Bernard dans ses nombreux déplacements pour solliciter une direction. A Sainte-Ursule ensuite, où la règle assure aux âmes de longs loisirs pour leur prière, Marie devait de plus rencontrer dans les Pères de la Compagnie de Jésus, auxquels elle se confia, après le départ de Tours de Dom
Raymond, des directeurs qui ont érigé en méthode de conduite spirituelle la rédaction des mémoires de conscience, la notation écrite exacte des états de l’âme, de ses progrès et de ses difficultés dans l’exercice des vertus et de l’oraison. Nulles conditions ne pouvaient être plus propices à son goût inné d’écrire. D’ailleurs, les circonstances extérieures devaient encore le favoriser. Divers passages de sa Vie et de ses œuvres nous insinuent que le nom de Marie de l’Incarnation avait déjà franchi l’étroite enceinte de son couvent. On semble l’avoir consultée dans d’autres monastères, recherché son sentiment, attaché un grand poids à ses manières de voir. Quelques années encore, et elle eût été une des religieuses les plus considérables de son Institut. A Tours même, les personnes séculières venaient souvent lui demander ses avis à la grille. Elle avait composé en 1633 une première relation de sa vie. D’autres écrits eussent suivi : mémoires et éclaircissements sur ses grâces, enseignements tirés de ses états d’oraison, lettres de conseils ou de direction, conférences spirituelles, tout un ensemble où la doctrine se fût développée sur l’autobiographie et l’expérience mystique personnelle.
Brusquement, en 1639, le départ pour la Nouvelle- France vint donner une autre orientation à l’activité de Marie de l’Incarnation. Nous n’avons pas eu les traités spirituels que la Vénérable Mère, Ursuline à Tours, nous eût certainement laissés. Nous savons à quoi se réduisent aujourd’hui les autres : ceux qui ont réellement existé. Nous les avons publiés dans le Ier Volume. Il ne nous reste plus, pour clore le cycle des Ecrits spirituels de Tours, qu’à donner maintenant les Relations d'oraison.
LES RELATIONS D'ORAISON
PRÉFACE
côté des Relations autobiographiques et des Lettres qui lui avaient servi à composer la Vie de sa vénérable mère, Dom Claude Martin mentionnait une autre série de sources : « Je pourrai encore, disait-il dans la préface de la Vie, tirer quelque chose des sentiments qui lui sont restés dans le cœur, et qu'elle nous a laissés par écrit après deux retraites de dix jours. » Et il ajoutait, parlant de ces mêmes sentiments : « Ils sont remplis d’une onction si divine qu’outre le secours que j’en tirerai pour cet ouvrage, je pourrai un jour en faire part au public. » Cette promesse fut tenue cinq ans après la Vie. Celle-ci est de 1677. En 1682, la nouvelle publication paraissait sous le titre de Retraites de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, Religieuse Ursuline... A Paris, chez la veuve Louis Billaine... Avec approbation et privilège du Roy. Elle comprenait deux Retraites : l’une de dix jours et l’autre de huit, chacune comportant trois méditations par jour.
A dire vrai, le titre était trop général et ne correspondait pas aux pièces qu’il recouvrait. Mais celui de Méditations, dont
s’était servie la Vie pour les extraits qu’elle en donnait, n’était guère moins défectueux, cette fois par excès de précision. Si Marie de l’Incarnation avait eu à choisir un titre à « ces pieuses affections qu’elle avait conçues dans ses oraisons1 », c’eût été tout simplement : Mon oraison, ou : Notes sur mon oraison. C’est en tout cas le seul qui convienne, et c’est celui que nous avons équivalemment adopté.
Bien que publiées après la Relation de 1654 et après les Lettres, les Retraites de Marie de l’Incarnation appartiennent aux premières années de sa vie d’Ursuline. Leur date les fait rentrer dans le cycle tourangeau de ses écrits spirituels. On peut la préciser assez approximativement. Pour Dom Claude Martin, les deux Retraites auraient été faites sous la conduite de Dom Raymond de Saint-Bernard. Mais les souvenirs ou les renseignements de l’éditeur sont ici probablement en défaut. A la grande rigueur, la première pourrait se placer en 1631. C’est seulement dans le courant de cette année que Dom Raymond devait quitter Tours pour Feuillant et laisser définitivement à d’autres la direction spirituelle de Marie. Quant à la seconde, elle est certainement postérieure à 1633. Or à cette époque, la Vénérable Mère s’adressait aux Jésuites et ne voyait plus qu’eux. A la dernière page de ses notes d’oraison, elle écrit : « Le lendemain (de ma retraite), ayant repris l’exercice de ma charge qui est d’enseigner la doctrine chrétienne aux jeunes sœurs... » D’après la Relation de 1654, e^e ne reçut cette obédience que la deuxième année de sa profession, c’est-à-dire, selon la donnée complémentaire d’une de ses lettres2, aux premiers jours de janvier 1635. En 1634, son directeur était le P. Jacques Dinet. Celui-ci, que nous avons déjà rencontré3, était établi à Tours depuis l’année précédente. Il y était alors supérieur de la résidence des Pères de la Compagnie et il y dirigeait les négociations relatives au collège que les Jésuites allaient prochainement ouvrir dans la cité. En 1635, il était envoyé ailleurs. C’est, en effet, le P. Charles Paulin, le nouveau supérieur de la résidence de Tours, qui, avec le provincial de
1. Dom Martène. Vie du Vénérable Père Dom Claude Martin... Tours, 1697, p. 128.