DOUZIEME ÉTAT D’ORAISON
E Ier jour d’août 1639 nous arrivâmes à Québec (1).
-L/ Le petit navire de Madame qui avait pris le devant, et aussi qui était léger, y étant arrivé le premier, avait apporté la nouvelle de notre embarquement : ce qui avait apporté une joie toute particulière au pays, car 5 il y avait quatre Pères de la Compagnie et un Frère, et onze personnes de notre compagnie, sans compter nos domestiques. C’était le Révérend Père Vimont, qui venait prendre la charge de supérieur des Missions, qui conduisait tout, et, pour ce sujet, il s’était embarqué 10 dans l’amiral. Les autres Pères étaient dans les autres vaisseaux pour aider spirituellement tous les passagers a ; mais lorsque nous fûmes à Tadoussac b, tous se mirent dans un même vaisseau avec nous, de sorte que^ nous avions cinq messes par jour, un autre Père s’étant 15 joint aux autres c. Ainsi nous arrivâmes en bonne compagnie.
a. La flotille se composait de trois unités : l’amiral, commandé par le capitaine Bontemps ; le Saint-Jacques, commandé par M. Ançot ; et le petit bâtiment frété par Madame de la Peltrie.
b. Tadoussac, sur la rive nord du Saint-Laurent, à l’embouchure du Saguenay, n’était encore en 1639 qu’une baie déserte où les navires venant d’Europe faisaient leur première escale régulière.
« Imprécision dans les souvenirs de Marie. Avec Vimont trois autres Jésuites, seulement s’étaient embarqués à Dieppe : deux Pères, Poncet et Chaumonot, et un frère coadjuteur, le frère Claude. A la hauteur de Tadoussac un autre Jésuite, missionnaire à Miscou, le P. Nicolas Gondoin était monté à bord de l’amiral. Les trois navires rallièrent à Tadoussac, où l’amiral devait stationner. Les Pères alors s’embarquèrent tous sur le Saint-Jacques pour monter à Quebec. Ils n’étaient donc que quatre prêtres.
Monsieur de Montmagny, Gouverneur de la Nouvelle- France (2), ayant auparavant envoyé sa chaloupe, bien munie de rafraîchissements, au-devant de nous, il nous reçut et tous les Révérends Pères avec des démonstra- 5 tions d une très grande charité. Tous les habitants étaient si consolés de nous voir que pour nous témoigner leur joie, ils firent ce jour-là cesser tous leurs ouvrages a.
La première chose que nous fîmes fut de baiser cette terre en laquelle nous étions venues, pour y consommer 10 nos vies pour le service de Dieu et de nos pauvres Sauvages. L’on nous conduisit à l’église b où le Te Deum fut solennellement chanté, ensuite de quoi, Monsieur le Gouverneur nous mena tous au Fort pour y prendre notre réfection (3), ensuite de quoi, tous les Révérends 15 Pères et lui nous firent l’honneur de nous conduire aux lieux destinés pour notre demeure (4).
Le lendemain, les Révérends Pères Vimont et Le Jeune et les autres Révérends Pères de la Mission, nous menèrent^ au village des Sauvages, nos très chers frè- 2° res (5). Là, nous reçûmes des consolations très grandes, les entendant chanter les louanges de Dieu. Oh ! combien nous étions ravies de nous voir parmi nos bons néophytes qui de leur côté, étaient ravis de nous voir. Le premier chrétien nous donna sa fille, et, en peu de 25 jours, l’on nous en donna plusieurs c, avec toutes les filles françaises qui étaient capables d’instruction (6). L on nous donna une petite maison pour notre demeure, en attendant que 1 on nous en eut choisi une pour bâtir notre monastère. Il n’y avait que deux petites chambres 30 dans lesquelles nous nous estimions mieux logées, y
4 aussi bien que tous les 8 fîmes [à notre sortie du vaisseau ] fut 14 et
après des témoignages réciproques de joie et de bienveillance, tous les 21 Dieu [en leur langue } 25 plusieurs [ autres ] 28 choisi] un lieu propre pour
. Québec comptait en 1639 environ 250 habitants français.
. b' ^ église élevée par Champlain sur le promontoire en 1633. Cette église qui était dans le voisinage du fort, sur le site actuel du presbytère de Notre-Dame u détruite par le feu en 1640. Ce fut la première église paroissiale de Québec!
e. Le P. Le Jeune leur en fit donner six.
ayant avec nous les trésors que nous y étions venues chercher, qui étaient nos chères néophytes, que si nous eussions possédé un royaume. Cette petite maison fut bientôt réduite en un hôpital, par l’accident de la petite vérole qui se mit parmi les Sauvages. Comme nous n’avions point encore de meubles, tous les lits étaient sur le plancher, en une si bonne quantité qu’il nous fallait passer par-dessus les lits des malades. Trois ou quatre de nos filles sauvages moururent. La divine Majesté donnait une si grande ferveur et courage à mes sœurs que pas une n’avait de dégoût des maux et de la saleté des Sauvages. Madame notre fondatrice y voulut tenir le premier rang, et, quoiqu’elle fût d’une constitution fort délicate, elle s’employait dans les offices les plus humbles. Oh ! que c’est une chose précieuse que ces prémices de l’esprit lorsqu’il est mû pour l’aide du salut des âmes (7) !
Il nous fallut mettre à l’étude de la langue des Sauvages. Le grand désir que j’avais de les instruire m’y fit embarquer a d’abord. Le Révérend Père Le Jeune, qui quittait la charge du supérieur des Missions, eut commission du Révérend Père Vimont, qui lui avait succédé, de nous assister spirituellement et en cette étude de la langue : ce qu’il fit avec une charité très grande, pour laquelle nous lui aurons pour jamais obligation (8). Comme il y avait plus de vingt ans que je n’avais pu raisonner sur aucune chose qui tînt de la science et spéculation, d’abord cette étude d’une langue si disproportionnée à la nôtre, me fit bien mal à la tête, et me semblait, qu’apprenant des mots par cœur et les
3 eussions été \ dans un Louvre ou dans un palais 5 qui se j prit aux plies
sauvages 14 s’ employait j [ avec un zèle merveilleux ] 18 [Afin de satis¬
faire avec plus d’avantage au dessein qui nous avait fait venir en ce pays], il nous fallut 20 appliquer d’abord 29 si differente de la
a. Vie : m’y pt appliquer. Dom Claude Martin n’a pas trouvé embarquer assez noble. C’est pourtant le terme de l’original. Les gens de mer et les colons venus de nos provinces maritimes ont imposé dès l’origine leur marque au parler de Québec. On sait que cette marque est restée.
Marie de l’Incarnation se mit à l’algonquin, Marie de Saint- Joseph au huron.
Marie de l’Incarnation
verbes, — car nous étudiions par préceptes, — que des pierres me roulaient dans la tête, et puis des reflexions sur une langue barbare ! tout cela me faisait croire qu’humainement je n’y pouvais réussir. J’en traitais 5 amoureusement avec Notre-Seigneur, lequel m’aida en sorte qu’en peu de temps j’y eus une très grande facilité, en sorte que mon occupation intérieure n’en était point ni empêchée ni interrompue. Mon étude était une oraison qui me rendait suave cette langue qui ne m’était io plus barbare. J’en sus assez en peu de temps pour pouvoir instruire nos chers néophytes a en tout ce qui était requis en leur salut.
Les Sauvages étaient en ce temps-là en grand nombre, et ils affluaient en notre parloir, de l’un et de l’autre 15 sexe. Nous les instruisions et nous entretenions avec eux : ce qui, en mon particulier, m’était une consolation indicible. Nous fûmes quatre ou cinq ans de suite dans un exercice continuel de charité à l’endroit de ces pauvres Sauvages qui arrivaient ici de diverses nations. Nous 20 avions plusieurs séminaristes b sédentaires et des passagères qui nous étaient données pour les disposer au baptême et autres sacrements. Les Sauvages sont très sales et leurs < boucanages les> c rendent de mauvaise
2 tête j. Cette douleur jointe aux réflexions 3 sur la rudesse et sur les difficultés
d’une 6 temps j, je V entendais et la parlais avec une très grande 14 par¬
loir j où je les instruisais [ des devoirs du chrétien et des mystères de notre sainte foi ] 22-23 très sales [en leurs personnes ] et très difficiles à supporter, tant parce que leur boucan les rend de mauvaise odeur
a. Néophyte dans la Relation de Marie est tantôt du masculin et tantôt du féminin. C’est le contexte qui en indique le genre dans chaque cas. Ici, l’on voit que le mot désigne les Sauvages des deux sexes.
b. Le nom de séminaristes était réservé aux petites Sauvagesses. Les jeunes Françaises devaient être les pensionnaires. Les séminaristes se partageaient en sédentaires et en passagères, selon que leur famille avait opté pour la résidence fixe ou non.
°. Ms. : boucenLages. Faute de lecture imputable sans doute à l’ignorance d’un mot exotique. Il est possible qu’à cet endroit, l’original ait offert un mot en surcharge : par exemple boucan les sur boucanage ou vice versa. L’auteur de la copie, assez embarrassé, aurait alors tenté de reproduire matériellement toutes les lettres qu’il identifiait. Il écrit boucenLages avec un L majuscule : cette majuscule au milieu d’un mot est unique dans le manuscrit. En outre, il donne à son g une forme inusitée. Nous avons corrigé en nous inspirant de la leçon de la Vie.
odeur, outre qu’ils ne se servent pas de linge. Tout cela ne nous était point à dégoût ; au contraire, c’était à l’envi à qui dégraisserait nos chères séminaristes lorsqu’on nous les donnait. Notre-Seigneur nous a toujours conservé cette grâce, que nous avons trouvée être nos délices parmi ces chères âmes rachetées du Sang de Jésus-Christ, et nous n’y trouvions rien que d’agréable. Lorsque le nombre a diminué par les guerres et la férocité des Iroquois, cela nous a été très sensible, comme la privation de la chose qui nous est la plus précieuse a.
Étant donc arrivée en ce pays, le voyant, je le reconnus être celui que Notre-Seigneur m’avait montré, il y < avait > six ans b. Ces grandes montagnes, ces vastitudes c, la situation et la forme qui étaient encore marquées dans mon esprit comme à l’heure même, ce m’était la même chose à la vue, excepté que je n’y voyais pas tant de brunes (9) : ce qui renouvela beaucoup la ferveur de ma vocation, et une pente, par un abandon de tout moi-même, pour tout souffrir et faire ce que Notre-Seigneur voudrait de moi en ce nouvel établissement et genre de vie qu’il m’y fallait embrasser, entièrement différent de celui de nos monastères de France, — néanmoins pas moins régulier, — dans sa façon et manière de vie pauvre et frugale d.
1 de linge] [pour conserver la netteté ] 15 ces vastes [forêts, ces pays im¬
menses,'] la situation 21-25 établissement entièrement différent de nos monastères de France pour la manière de vie pauvre et frugale où il se fallait réduire, [mais non pour les pratiques et les observances de la religion qui, grâces à Notre-Seigneur, y étaient gardées dans leur plus grande pureté ]
a. Les Sauvages qui fréquentaient le monastère appartenaient aux nations algonquine, montagnaise et huronne, surtout aux deux premières. La nation huronne fut un peu plus tard exterminée par les Iroquois.
b. Il y a six ans. Le songe prophétique de Marie étant de 1634, il faut compter les deux années extrêmes pour arriver à ce total.
c. Vastitudes. Voir l’article XXXIX, page 311, note a.
d. La paraphrase de la Vie donne bien le sens du passage. Dans le manuscrit, la phrase : néanmoins pas moins régulier, doit s’entendre comme une sorte de parenthèse, sous peine d’aboutir à un contresens.
Dès l’abord, nous commençâmes par la clôture de gros pieux de cèdre au lieu de murailles, avec licence de donner entrée aux filles et femmes sauvages, séminaristes et externes, et aux filles françaises a, toutes 5 aux fins de l’instruction. Notre logement était si petit qu’en une chambre d’environ seize pieds en carré étaient notre chœur, notre parloir, dortoir, réfectoire, et dans une autre, la classe pour les Françaises et Sauvages et pour notre cuisine. Nous fîmes faire un apentif b pour io la chapelle et sacristie extérieure (io).
La saleté des filles sauvages qui n’étaient point encore faites à la < propreté > c des Français, nous faisait quelquefois trouver un soulier en notre pot, et journellement des cheveux et des charbons, ce qui ne nous donnait 15 aucun dégoût. Les personnes qui nous visitaient, à qui, par récréation, nous racontions cela, ne pouvaient comprendre comment nous pouvions nous y accoutumer, non plus que de nous voir embrasser et caresser et mettre sur les genoux de petites orphelines sauvages 20 qu’on nous donnait, qui étaient graissées en un guenillon sur une petite partie de leur corps empesé de graisse qui rendait une fort mauvaise odeur. Tout cela nous était un délice plus suave qu’on ne pourrait penser. Lorsqu’elles étaient un peu accoutumées, nous les dé- 25 graissions par plusieurs jours, car cette graisse tient avec sa saleté comme colle sur leur peau ; puis nous leur donnions du linge et une petite soutane d pour les garantir de la vermine dont elles sont bien garnies, lorsqu’on nous les donne.
30 Par la bonté et miséricorde de Dieu, la vocation et
8 Sauvages j et pour la chapelle, la sacristie extérieure et la cuisine, nous fîmes faire une galerie en forme d’appenti 27 linge\ et de petites tuniques
a. Les filles françaises n’étaient alors admises que comme externes.
b. Apentif, appenti. L’ancienne langue disait encore arpentif.
c. Ms. : Propriété.
d. Soutane. Anciennement, long vêtement tombant jusqu’aux pieds, tunique. Terme exclusivement réservé aujourd’hui pour désigner une pièce du vêtement ecclésiastique.
l’amour qu’il m’a donnée pour les Sauvages est toujours la mêmea. Je les porte tous dans mon cœur, d’une façon pleine de suavité, pour tâcher, par mes pauvres prières, de les gagner pour le ciel, et je porte dans mon âme une disposition constante de donner ma vie pour leur salut, si j’en étais digne, en m’offrant en continuel holocauste à la divine Majesté pour la conservation de ces pauvres âmes.
Ce fut ce qui me fit faire un vœu particulier b au Révérend Père Supérieur des Missions, par un mouvement et forte inspiration de Dieu, à cette fin d’être conduite dans tout ce qu’il lui plairait exiger de moi, dans ce qu’il faudrait faire et souffrir dans cette vocation qu’il avait plu à Dieu m’honorer. Et en effet, cette affection m’a donné de grandes croix ; et les plus affligeantes que j’aie souffertes depuis quinze ans que j’ai l’honneur d’habiter cette nouvelle Église, mais c depuis que j’ai été mise au monde, ont été au sujet de nos néophytes algonquins, montagnais et hurons, qui depuis dix ans ont été la proie de leurs ennemis d. Je ne pourrais jamais exprimer les angoisses et les agonies intérieures que j’ai souffertes en chaque occasion. Depuis cette grande persécution, nous n’avons pas tant eu de séminaristes ; néanmoins nous en avons toujours eu, excepte un peu de temps < durant > e notre incendie f, parce que notre logement avait été détruit, comme je le dirai ci-après.
4 prières [et par mes petits travaux 1 9 un vœu particulier [ d’obéissance ]
20 [Je n’en dis rien de plus particulier parce que ] je ne pourrais jamais exprimer les afflictions et les agonies 22 en diverses occasions. Or quoique depuis
a Dans l’ancien français, lorsqu’il y avait plusieurs sujets l’accord se faisait généralement avec le dernier seulement. Bossuet écrit encore : « (Moïse) a écrit les œuvres de Dieu avec une exactitude et une simplicité qui attire la croyance. » Nous avons noté que amour était anciennement des deux genres au singulier.
t>. Voir un vœu analogue dans la Relation de 1633, fragment 10 (Vol. I, p. 164).
c. Mais, bien plus.
d. Destruction de la nation huronne par les Iroquois dans les guerres des années 1648-1651.
e. Ms. : devant. Incompréhensible ici. Sans doute une faute de lecture.
t. L’incendie arrivé en 1650, et dont on trouvera le récit plus bas.
Mais elles revindrent bientôt en notre grande consolation, et les filles françaises aussi, qui maintenant sont bon nombre en ce pays (n).
Nous fûmes plus de trois ans en ce petit logement, 5 avec de grandes souffrances et incommodités selon le corps, mais très contentes selon l’esprit. Ce qui, en mon particulier, me faisait le plus de peine, était que n’ayant encore pu avoir de sœurs converses, étant peu de sœurs de chœur que cinq en ce temps-là, il fallait, par nécessité, io être chargées de tout le travail extérieur : ce qui était grandement difficile, eu égard à nos fonctions, et surchargeait mes pauvres sœurs. Je faisais ce qui m’était possible pour les soulager, mais c’était peu pour le grand besoin (12).
15 Pendant cet intervalle de temps, notre monastère fut bâti au lieu le plus beau et avantageux du pays. Nous y fûmes loger et y trouvâmes beaucoup de moyens pour la facilité de nos fonctions, à cause des offices réguliers (13). Nous crûmes de religieuses, tant de celles 20 de la Congrégation de Paris que de la nôtre, ayant fait une union ensemble, selon le bon plaisir de ceux auxquels il appartenait, à laquelle Notre-Seigneur a donné de grandes bénédictions jusques à maintenant a.
Pour revenir plus au particulier de mes dispositions 25 intérieures et conduites de Dieu sur moi depuis notre embarquement, j’entrai dans l’expérience que ce que la
2 sont j en grand nombre 6 contentes [et consolées] n à cause de nos
fonctions. [ essentielles que nous ne pouvions quitter] 12 mes sœurs [jusques
à des fatigues incroyables] I3 I4 peu\... dans des travaux si rudes et si continuels 17 trouvâmes j de grandes commodités pour V exercice de nos fonctions
19 réguliers J [ qui nous mettaient au large]
a. Il s’agit d’une union provisoire dont l’acte fut signé le 8 septembre 1641. Cette union fut nécessitée par la venue en 1640 de deux religieuses du couvent du Faubourg Saint-Jacques de la Congrégation de Paris. Sur toute cette affaire, voir la Correspondance de Marie de l’Incarnation.
divine Majesté m’avait fait connaître et signifié, me devait arriver a.
Dans l’abord, cela commença par le changement de cette paix qu’il me donna durant la navigation b : paix intense et profonde, quoiqu’en moi éloignée de moi 5 pour sa subtilité. Je l’expérimentais c en une région si d éloignée, qui est une chose très pénible à la nature et crucifiante l’esprit humain. Et comme en un autre état, j’ai dit que les puissances de l’âme n’opérant pas. Dieu les ayant comme perdues et anéanties en son 10 fond e lorsqu’il en prit la possession, elles demeurent et il semble qu’elles soient mortes, ce qui est comme j’ai dit être crucifiée f ; mais cette croix, par l’acquiescement de l’âme, s’est rendue volontaire : [l’âme], ne pouvant vouloir ni aimer autre chose que ce que l’Esprit de Dieu 15 opère en elle qui ne se soucie point de ce que pâtit la partie inférieure ni de ses privations, elle n’a son compte
1 l'expérience j de ce que la divine Majesté m'avait signifié et fait connaître me devoir arriver 3 Cela commença j par le changement de la paix que j avais
auparavant en celle qu’elle me donna durant la 4 paix j solide et profonde,
[mais] quoique en moi, éloignée de moi ; d’autant que pour sa subtilité, fe ne la voyais que comme dans une région fort 8-13 et comme, dans un autre état, j’ai dit que
les puissances de l’âme j n’opéraient plus parce que Dieu les avait comme perdues et anéanties en son fond lorsqu’il en prit possession [et qu il s en rendit le maître , de même en celui-ci ], elles demeurèrent comme mortes, ou plutôt, ainsi que je viens, de dire, comme crucifiées 13-17 Mais cette croix fut rendue volontaire par l’ac¬
quiescement de l’âme qui ne pouvait vouloir ni aimer autre chose que ce que l Esprit de Dieu opérait en elle, en sorte qu’elle ne se mettait point en peine des afflictions ni des privations que la partie inférieure pouvait souffrir ne trouvant son compte ni sa satisfaction
a C’est-à-dire : J’expérimentais que la parole intérieure que j’avais entendue n’était pas vaine. — Dans la Vie, qui a retouché l’original, le sens est un peu différent.
b. La paraphrase de la Vie rend exactement le sens de ce tour par trop elliptique. Il s’agit, en effet, d’une nouvelle espèce de paix qui est substituée à celle qui avait précédé l’embarquement.
0. On pourrait aussi ponctuer, d’accord avec la Vie : Pour sa subtilité, je l’expérimentais.
d. Si, très.
e. Son fond, le fond de l’âme.
f. La Vie interprète tout ce passage, mais à contresens, croyons-nous. Malgré sa complexité et ses obscurités, c’est le texte du manuscrit qui représente la leçon authentique de l’original. Marie compare et oppose les états dans lesquels elle est entrée depuis son dernier embarquement, aux états qui avaient rempli ses dernières semaines de France.
que dans ces divines ténèbres a où elle est perdue. Ici b, la partie inférieure, dans l’extérieur <et> c en son tout, expérimente ce que c’est de servir Dieu à ses dépens (14). C’est en ce point où l’on voit si l’on a 5 quelque habitude dans les vertus. Notre-Seigneur me faisait la grâce qu’en ces matières j’agissais comme auparavant. Je conférais de ma disposition avec le Révérend Père Le Jeune qui m’en rendait toutes les assistances. Dans la traversée, je demeurai seule, n’ayant 10 aucun pouvoir en moi de communiquer ce que j’expérimentais par la subtilité de l’occupation intérieure. Je ne pouvais parler que de ce que je devais tirer conduite pour l’extérieur : ce qui m’était pénible, parce que j’avais toujours eu facilité de m’exprimer ou d’en dire 15 assez pour faire entendre ma disposition.
De cet état, j’entrai dans un autre bien plus crucifiant. Ce fut que je me vis, ce me semblait, dépouillée de tous les dons et grâces que Dieu avait mis en moi, de tous les talents intérieurs et extérieurs qu’il m’avait donnés. Je 20 perdais la confiance en qui que ce fût, et les personnes les plus saintes et celles avec lesquelles j’avais le plus eu d’entretiens étaient celles d’où je tirais les plus grands sujets de croix, Dieu permettant qu’elles eussent des tentations d aversion continuelle contre moi, comme 25 depuis elles me l’ont déclaré d. Je me voyais, en mon estimative e, la plus basse et ravalée et digne de mépris qui fût au monde, et, en ce sentiment, je ne pouvais me lasser d’admirer la bonté, douceur et humilité de mes sœurs de vouloir bien dépendre de moi et de me souffrir.
1 En cet état 2 tant dans son extérieur \ que dans son intérieur 8 Le
Jeune, {jésuite ] 9 seule \ {dans moi-même'] sans nul 10 de me communiquer pour la 12 tirer j des lumières pour la conduite 26 dans mon estime
a. Réminiscence de la Théologie mystique de Denys l’Aréopagite.
b. Pour mieux marquer la comparaison et l’opposition des deux états, il faudrait sous-entendre : au contraire.
c. Ms. : est.
. Entie autres, la Mere Marie de Saint- Joseph (Voir la Correspondance de Marie de l’Incarnation).
c. Estimative, la faculté du jugement.
Je n’osais quasi lever les yeux pour le poids a de cette humiliation. Dans cette bassesse d’esprit b, je m’étudiais de faire les actions les plus basses et viles, ne m’estimant pas digne d’en faire d’autres, et, aux récréations, je n’osais quasi parler, m’en estimant indigne. J’écoutais mes sœurs avec respect ; néanmoins je me faisais violence, en ce temps de récréation, pour éviter la singularité. Dans les autres fonctions de ma charge, j’y agissais librement ; j’avais l’esprit libre pour l’étude des langues, tout cela compatissant à l’état intérieur que je portais. Je n’ai point su qu’aucunes c s’aperçussent de ce que je souffrais, quoiqu’alors il m’était avis que toutes voyaient ma misère comme moi. Je m’en voyais si remplie que je ne pouvais découvrir aucun bien en moi, ne voyant que cela, qui semblait m’avoir éloignée de Dieu et mise dans la privation de ses grâces et signalées miséricordes sur moi. Je communiquais peu ma disposition au Révérend Père Le Jeune, me trouvant impuissante de le faire ; mais il en connaissait assez pour en avoir compassion et en appréhender l’issue. Parfois un rayon de lumière illuminait mon âme et l’embrasait d’amour, qui d la mettait dans un transport extraordinaire. Il me semblait que j’étais dans le paradis et dans la possession de la jouissance très familière de Dieu, qui me tenait dans ses embrassements. Mais cela se passait bientôt et servait à l’augmentation de ma croix, car je passais d’une abîme e de lumière et d amour en un abîme d’obscurité et de ténèbres douloureuses, me voyant comme plongée dans un enfer, qui portait en
7-8 singularité j [comme aussi ] dans 9 rondement et à l'ordinaire 20-21 appréhender \ les suites. [Parmi ces ténèbres si affligeantes ] il s’élevait quelquefois un rayon " 26 bientôt j : [cette lumière n’était que comme ces rayons qui pénètrent
inopinément les nues et se retirent en même temps], et ces grandes caresses ne servaient
а. Pour le poids, à cause du poids.
б. Bassesse, dans ce sentiment de ma bassesse.
c. Aucunes. Étymologiquement, le pronom indéfini aucun a le sens positif et signifie quelqu'un. L’ancienne langue l’employait très souvent au pluriel.
d. Qui, ce qui.
«. Abîme, encore des deux genres au XVIIe siècle.
soi des tristesses et amertumes provenantes d’une tentation de désespoir, qui était comme née dans ces ténèbres, sans que j’en connusse la cause, et je me fusse perdue dans cette tentation si, par une vertu secrète, 5 la bonté de Dieu ne m’eût soutenue. J’étais parfois subitement arrêtée et me semblait que réellement je me voyais sur le bord de l’enfer et que, de la bouche de l’abîme, sortaient des flammes pour m’engloutir, et je sentais en moi une disposition qui me voulait porter io de m’y précipiter, pour faire déplaisir à Dieu, contre lequel cette disposition me portait de l’haïr a. Lors, en un moment, par sa bonté et miséricorde, par un écoulement secret de son Esprit, il excitait la partie supérieure de mon âme à vouloir en effet être précipitée dans 15 l’enfer, pour ce que la Justice divine fût satisfaite dans le châtiment éternel de mes indignités, qui lui avaient dérobé mon âme, que Jésus-Christ avait par son infinie miséricorde rachetée de son Sang, et non pour lui déplaire. Cet acte était une simple vue de foi qui me 20 tirait de ce grand précipice. Je voyais que je méritais l’enfer et que la Justice de Dieu ne m’eût point fait de tort de me jeter dans l’abîme, et je le voulais bien, pourvu que je ne fusse point privée de l’amitié de Dieu b.
LU
25 Quelquefois je voyais les diverses raisons <du changement >c d’état auquel je me trouvais. Lors, j’avais pouvoir d’en parler au suradorable Verbe Incarné, et comme je lui parlais par des exclamations pressantes,
1 amertumes [ mortelles ] , lesquelles provenaient 6 et réellement je 1 1 disposition j se soulevait et me portait à le haïr. Mais en un 15 enfer\, non
pour lui déplaire mais afin que sa justice 25 du changement d’état où
28 avec [des soupirs touchants et\ des exclamations
a. Incorrection de langage. L’ancienne langue, elle aussi, aspirait 1 ’h de ce verbe.
b. Marie consent à la peine du sens, non à la damnation et à la réprobation qui fait ennemi de Dieu. Son attitude est aux antipodes de celle des quiétistes.
°. Ms. : des changements d’état auquel.
toutes les fautes, imperfections et impuretés que j’avais commises en la vie spirituelle, depuis que sa divine Majesté m’y avait appelée, m’étaient présentes. Ce qui autrefois ne m’avait rien paru m’était horrible, eu égard à la grande et infinie pureté de Dieu, laquelle voulait 5 exiger de moi une exacte satisfaction par tout ce que j’expérimentais dans l’état que tenait sur moi sa divine Justice. Ah ! qui est-ce qui pourra exprimer les voies de cette divine Pureté et de celle qu’elle demande et veut exiger des âmes qui sont appelées à la vie purement 10 spirituelle et intérieure ? Cela ne se peut dire, ni combien l’amour divin est terrible, pénétrant et inexorable en matière de cette pureté, ennemie irréconciliable de l’esprit de nature a. Lors même qu’on le voit anéantir et qu’on croit être au-dessus de lui et toute dans celui de 15 grâce, ce sont des coins, des tours, des labyrinthes que la nature corrompue, qui sont incompréhensibles, et il n’y a que l’Esprit de Dieu qui connaisse ces voies et qui les puisse détruire par son feu très intense et subtil et par son souverain pouvoir. Et quand il veut b et 20 qu’il lui plaît d’y travailler, c’est un purgatoire plus pénétrant que le foudre c, un glaive qui divise et fait des opérations dignes de sa subtilité tranchante. Dans ce purgatoire, on ne perd point la vue du sacré Verbe Incarné, et Celui qui n’avait paru qu’Amour et qui 25 auparavant consommait l’âme dans ses divins embrassements est Celui qui la crucifie et la divise d’avec l’esprit [dans] toutes ses parties, excepté en son fond où est le cabinet et le siège de Dieu, qui en cet état, paraît un abîme et lieu séparé. Je ne puis autrement 30 m’exprimer, cet état portant cela.
6 par tout ce que J je souffrais dans la conduite 22 la foudre 27 Celui-
là j même qui la crucifiait et qui en séparait son esprit, en toutes ses parties
a. Mêmes considérations et mêmes sentiments dans la Relation de 1633 (Voir le Vol. I, p. 153).
t>. Et quand il veut. Avec ellipse du pronom neutre le : quand il veut les détruire, ou simplement, en rattachant cette proposition au verbe suivant : et quand il veut y travailler.
c. Foudre, des deux genres au XVIIe siècle.
L’âme donc et l’esprit aiguisés a dedans la croix et portant de si subtiles pénétrations b, — lesquelles néanmoins, quelque subtiles qu’elles puissent être, n’arrivent point, comme j’ai dit, jusqu’à ce fond qui semble 5 ne pas leur appartenir, quoique l’âme en soi porte unité (15), — il arrive quelquefois que Dieu qui est le Maître de ce fond, semble se cacher et le laisser pour un peu, et lors, il demeure comme si c’était une vacuité, qui est une chose insupportable. Et c’est d’où naissent 10 les désespoirs, qui voudraient jeter l’âme et le corps dans les enfers. Une fois,étant proche du très saint sacrement, étant debout, il me parut une grande flamme par un soupirail, qui me semblait être celui de l’abîme. Alors, par une certaine saillie de vivacité, tout moi-même 15 voulait s’y jeter par un mépris de Dieu. Lors, tout soudain, sa divine Miséricorde, par une secrète vertu, me retint et, en un moment, cette vue effroyable et cette opération cessa. Je crois que si alors je n’eusse rencontré un lambris qui touchait le lieu où j’étais, où je 20 m’appuyai, je fus c tombée, tant cette opération fut excessive et violente.
J’ai déjà dit que je portais seule ma croix, au regard des créatures, lesquelles ne servaient qu’à me l’appesantir et rendre plus cuisante. Il n’y avait que cette 25 seule vue secrète de Dieu qui me soutenait et faisait que je la portais avec acquiescement à sa divine ordonnance et soumission aux impressions de sa divine Justice, que je connaissais très équitable, excepté les moments que je pâtissais cette vacuité, car ils ne portent que des 3° ténèbres qui ne permettent aucune autre vue que ce qu’on pâtit, qui est d’être entièrement contraire à Dieu.
1 L âme donc j étant ainsi séparée de l’esprit [de son consolateur ] et souffrant de si subtiles 5 l’âme j soit très simple en sa substance g Cet état est difficile
à supporter [aux âmes avancées ] 28 moments j que je ressentais cette vacuité