‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 56 sur 81 · ONZIÈME ÉTAT D’ORAISON · texte numérisé non relu

ONZIÈME ÉTAT D’ORAISON

EN cet intervalle de temps, Madame de la Peltrie, comme depuis je l’ai su d’elle, travaillait fortement pour trouver une personne qui la pût efficacement aider pour l’exécution du vœu qu’elle avait fait de faire et fonder un séminaire pour les filles sauvages en Canada. 5 Ses parents lui donnant de l’exercice a, elle ne pouvait pas efficacement venir à bout de ses affaires sans l’assistance d’une personne de conscience b. Quelqu’un l’adressa à Monsieur de Bernières, un honnête homme et très vertueux gentilhomme, trésorier de France à Caen, lequel, 10 par une industrieuse charité, sous ombre de recherche de mariage, l’assista puissamment (1). Il vint à Paris avec elle pour trouver quelque moyen de traiter tout de bon l’exécution de son dessein de Canada et [elle] pria ledit sieur de s’enquérir s’il n’y avait point quelque 15 Père de la Mission (2). Il sut qu’il n’y avait pour lors que le Père Poncet, lequel avait pour lors quelque soin de ce qui concernait les affaires de cette Mission. Il le fut trouver au noviciat où il était pour lors ; il lui confie

8 personne j de confiance 16 Mission [ afin de communiquer avec lui. Il le

fit et] il apprit qu’il

a. Allusion aux démêlés de Madame de la Peltrie avec sa famille. Sa sœur aînée, inquiète de ses libéralités qu’elle taxait de dilapidation avait prétendu lui faire enlever l’administration de sa fortune. L’affaire fut déférée au Présidial de Caen. Le Parlement de Rouen statua enfin en faveur de Madame de la Peltrie.

b. Vie : personne de confiance. Peut-être la leçon originale.

tout le secret de madite Dame et qu’elle désirait mener avec elle des Urselines. Au même temps, ledit Révérend Père se souvient de ma vocation et lui dit qu’il croyait que c’était moi que Dieu voulait pour ce dessein, et lui 5 en dit confidemment quelques raisons. Ce bon Monsieur fut grandement consolé, qui ne manqua d'aller raconter le tout a madite Dame qui, dans le zèle qu’elle avait pour le salut des âmes, fut ravie d’entendre qu’il y avait apparence que ses affaires auraient l’issue qu’elle préio tendait. Elle consulta son dessein a à plusieurs grands serviteurs de Dieu et doctes personnages b, qui l’approuvèrent tous, lui disant que la divine Majesté demandait ce sacrifice d’elle et de ses biens, et que, quand elle devrait périr, qu’elle devait entreprendre ce voyage 15 pour sa gloire. Les Révérends Pères Dinet (3) et de la Haye étaient de ceux-là. Ce dernier chargea le Révérend Père Poncet de m’écrire tout ce qui se passait, car madite Dame et moi-même nous ne nous connaissions point encore ni de réputation, ni autrement, que ce que c 20 lesdits Révérends Pères lui avaient dit à mon insu. Cela se passait en novembre 1638.

Notre Révérende Mère Supérieure ayant reçu les lettres du Révérend Père Poncet et de madite Dame, et comme l’on me proposait d le projet de son passage 25 dès le premier embarquement et la grande inclination qu’elle avait de me demander pour l’établissement de son séminaire, fut surprise et étonnée au point que l’on peut juger d’une chose [si] extraordinaire, et puissamment touchée de voir qu’il y avait apparence que la

5 raisons [ secrètes qui lui donnèrent beaucoup de consolation et d’espérance ] 10 [ Avant que de passer plus avant], elle consulta 15 Binet 23-24 et

voyant que l'on jetait les yeux sur moi pour ce dessein

a. Consulter son dessein, le soumettre à l’examen. Sens vieilli. On trouve chez Molière : « consulter sa maladie. »

b. Entre autres, et surtout, nous le verrons ailleurs, au P. de Condren, supérieur de l’Oratoire, et à M. Vincent, supérieur de Saint-Lazare, l’un et l’autre, en ce temps-là, les arbitres des entreprises extraordinaires.

°. Que ce que, sinon en ce que.

a. Construction elliptique pour : et apprenant comme, et voyant comme.

vocation que je lui avais fait paraître avoir pour le Canada avait fondement, et que Dieu travaillait à l’exécution. Elle me vint trouver, et, se mettant à genoux avec moi, me raconta l’affaire. Nous rendîmes nos actions de grâces à la divine Majesté, et elle m’obligea de 5 faire réponse a et d’écrire à Monsieur de Bernières ; et depuis, nous eûmes communication par lettres tous les voyages b, jusqu’à l’accomplissement et exécution du dessein, le tout demeurant secret à la communauté excepté à trois, excepté notre Révérende Mère de Saint- io Bernard, prieure, ma Mère < Ursule > c et moi, jusqu’au mois de janvier, à cause que Madame ne voulait pas que son affaire fût divulguée à cause de Messieurs ses parents qui y eussent sans doute mis opposition.

Je connaissais bien intérieurement que le terme s’ap- 15 prochait, avant même que j’eusse connaissance des choses susdites. Nous ne pouvions nous lasser d’admirer la conduite de Dieu : le rencontre d de cette bonne Dame, du Révérend Père Poncet avec Monsieur de Bernières, le tout sans recherche, par la pure Providence de ^ Dieu, 20 ce qui me faisait chanter ses miséricordes et m’entretenir amoureusement avec lui qui est infiniment fidèle en ses promesses, vocations et conduites.

Il se rencontra diverses contradictions du côté de quelques particuliers des Messieurs de la Compagnie 25

6 réponse j [aux lettres que j'avais reçues] et d'écrire à 15 le terme [ des promesses

de Dieu ] s’ approchait 16 connaissance j de la négociation de cette affaire, [mais

après que nous en eûmes appris la nouvelle], nous 24 du côté des Messieurs

de la Compagnie de la Nouvelle-France

a De répondre aux lettres reçues du P. Poncet et de Madame de la Peltrie, et en outre d’écrire à M. de Bernières.

b. par tous les messagers.

c Le manuscrit porte : ma mère Urseline moi. En surcharge, on a corrigé . ma Mère Ursuline et moi. — Ursule Jouye, dite de Sainte-Catherine, fille d’un bourgeois et échevin de Tours. Une grande amitié l’unissait à Marie. Apres la prieure, Françoise de Saint-Bernard, elle avait été la première a recevoir la confidence de Marie sur sa vocation au Canada. Elle-même avait songe a se consacrer à cette mission. L’opposition de sa famille l’empecha de donner suite à ce dessein. Elle reparaîtra dans la Correspondance de Marie, ou nous en parlerons plus au long.

d. Rencontre, quelquefois du masculin encore au XVIIe siècle.

qui, pour raison, avaient quelque inclination que madite Dame différât son voyage jusqu’à l’année suivante ou qu’elle passât seule, et qu'en après, elle appellerait ses religieuses. Elle ne voulait point entendre à cette pro- 5 position, ne voulant point partir sans nous. Il fut résolu qu’on assemblerait a pour résoudre de cette affaire b. L’assemblée se fit en la maison de Monsieur Fouquet (4), conseiller d’État, où les Révérends Pères Dinet, de la Haye et Lalemant (5) et les principaux Messieurs de la 10 Compagnie se trouvèrent, et Monsieur de Bernières et Madame de la Peltrie. En ce conseil, l’on lui fit voir qu elle avait parle trop tard et que tous les navires étaient frétés, qu il n y avait plus de place pour son bagage et provisions et enfin pour la compagnie, qu’elle 15 eut patience pour 1 autre embarquement. Elle persista et déclara qu elle fréterait un navire à ses frais, quoique, selon la coutume, ils dussent passer le tout gratuitement, trois années de suite c. A cela il n’y put avoir de répartie. Il fut donc question d ou 1 on prendrait des religieuses. 20 Elle dit qu’elle me désire et qu’elle ne peut partir sans moi et qu elle me veut demander à mes Supérieurs, avec compagne. On lui dit que Monsieur de Tours est un^ prélat très difficile d et qu’il faut pour le plus sûr, qu’elle prenne des religieuses aux Urselines du Faubourg

1 qui pour quelques raisons particulières avaient inclination 3 seule 1 \pour

s'établir dans le pays où] ensuite elle 6 qu'on s'assemblerait pour résoudre \

T16 Peysista ten sa ^solution, et parce que ces Messieurs fondaient toute

leur difficulté sur ce que les vaisseaux étaient remplis], elle déclara ig reli¬

gieuses j [ pour exécuter son dessein]

* Assembler s'employait dans l’ancien français dans le sens de s'assembler. b. Résoudre de cette affaire, prendre une décision au sujet de cette affaire.

». C’était en effet une des clauses de l’acte d’établissement de la Compagnie.

Cette charge lui était imposée en retour des avantages et privilèges qui lui étaient conc0Q0s.

Octogénaire — il avait alors 83 ans — goutteux et Béarnais, M. Bertrand d Eschaux passait en certains quartiers pour être d’humeur incommode. Malgré sa parente avec la famille royale, il avait définitivement quitté la Cour à la suite d une intrigue qui l’avait privé du chapeau, et gardait fidèlement la résidence depuis nombre d années. Les chroniques tourangelles font de lui, en prose ou en vers, un eloge où ne perce aucune réserve. Malgré les couleurs sous lesquelles on le lui avait dépeint. Madame de la Peltrie allait rencontrer dans ce prélat le plus paternel accueil. v

de Saint-Jacques à Paris (6). Enfin, elle persista qu elle me voulait. Le Révérend Père de la Haye, voyant cette contradiction, prit la parole et harangua si fortement et efficacement, disant qu’il était de justice de favoriser madite Dame en un dessein si pieux et qui était à la 5 gloire de Dieu, et avait été jugé tel par personnes capables... etc., qu’il l’emporta ; et l’on jugea qu’il fallait lui accorder ce qu’elle demandait, et que pour ses religieuses, que pour faciliter l’affaire, il était expédient qu’elle-même prît la peine de m’aller quérir à Tours, io Les principaux de l’assemblée, comme les Révérends Pères Dinet, de la Haye et Monsieur le Commandeur de Sillery (7) et Monsieur Fouquet, écrivirent à mondit Seigneur de Tours, et le Reverend Pere Dinet, lors provincial de la Compagnie, au Révérend Père Grand- 15 Amy a, recteur à Tours, à ce qu il fît auprès de ce bon prélat que madite Dame eût^ contentement. L’on < écrivit > aussi à notre Mère et à moi.

Madite Dame, très contente, consigna une somme d’argent notable, incontinent, pour fréter un navire et 20 généralement pour faire les frais de son embarquement.

Le Révérend Père Charles Lalemant embrassa charitablement tous ces soins. Madite Dame me donna incontinent avis de tout ce qui se passait. Ce fut le 22e de janvier 1639, jour des Épousailles de^ la très sainte 25 Vierge et de saint Joseph, que nous reçûmes cette nouvelle, et que notre Révérende Mère déclara tout le secret à notre communauté, lorsqu’ actuellement on était dans un ermitage de Saint- Joseph, à faire des dévotions pour la solennité de ce jour. Je ne m’y trouvai pas à dessein, 30 aussi que b je servais ce jour -là à la cuisine. Toute chacune fut si surprise de cette nouvelle qu’elles ne pouvaient

2 voulait [et qu'elle ne partirait point sans moi ] tiers et] les principaux

1 1 [ Elle y consentit volon-

a Jacques Grandami - ou Grand- Amy. comme orthographie le ™™t “ (1588-1672’!, originaire de Nantes, successivement recteur de Bourges, Rennes. Tours et Rouen, fut ensuite Visiteur de la Province de France.

b. Aussi que, et aussi parce que.

comprendre qu’elle fût véritable, ne s’étant jamais persuadées qu’une chose semblable pût arriver, tant l’on l’estimait extraordinaire, ni eût-on pas a cru qu’il y eût une sœur si heureuse que d’être choisie de Dieu pour 5 une telle entreprise et de si grande conséquence, et l’on ne se pouvait lasser de bénir Dieu.

Madame de la Peltrie ayant expédié ses affaires, elle partit de Paris avec Monsieur de Bernières pour venir à Tours. Le jour que nous devions recevoir les lettres io de son parlement b, le matin, étant aux pensionnaires, desquelles j’avais soin c, j’eus un instinct dans mon âme qui me disait que je quittasse tout et que je m’en allasse dans l’ermitage de Saint-Joseph d, pour le remercier d’une grande grâce e qu’il m’avait faite. Je n’obéis- 15 sais pas à ce mouvement, à cause que je ne voyais pas qu’il fût à propos d’aller au jardin par où il fallait passer et où il y avait des hommes de travail. Cependant ce mouvement me pressait par une amoureuse contrainte, en sorte qu’il m’y fallut obéir. Prenant deux 20 pensionnaires pour m’accompagner, je fus remercier ce grand Saint de la grâce qu’il m’avait faite, avec une onction si f particulière. Environ une heure après, ma Mere Ursule de Sainte- Catherine me vint trouver et me

6 bénir Dieu, [de le glorifier et de lui rendre des actions de grâces ] 1 1 j'avais

la direction 13-14 pour remercier ce saint Patriarche d'une [si] grande

22 si particulière j [gu il me semblait être au centre de tous mes désirs\

a. Inversion du sujet notée plus haut, page 163, note e.

b. Partement, départ. Mot de l’ancienne langue abandonné aujourd’hui (Voir Commines, Mémoires, I, 2 ; Malherbe, Lettres).

c. Depuis 1637, Marie était maîtresse générale du pensionnat. Depuis cette date aussi, son nom figure comme assistante dans les actes de la communauté (Archives départementales d’Indre-et-Loire, Série H, 852).

d. Cet ermitage, dont Marie a déjà parlé un peu plus haut, existe toujours. On peut en effet le reconnaître dans l’édicule de maçonnerie élevé à l’angle sud-est du jardin de l’ancien couvent des Ursulines et qui a porté jusqu’à ces derniers temps le même nom d’Ermitage de Saint-Joseph.

e. Vie : d'une si grande grâce. Correction fautive qui donne à penser qu’il s agit d une grâce connue. En réalité, Marie n’avait encore qu’un pressentiment. Elle ne saura le départ de Paris et l’arrivée à Tours de Madame de la Peltrie qu’au reçu de la lettre de cette dernière.

1. Si, très. La Vie 1 a pris au sens de tellement et a complété la phrase par une proposition consécutive.

dire : « Ah ! ma chère sœur, que Dieu vous fait de grâces ! Cette Dame vous vient quérir ; elle va bientôt arriver. » Cette bonne Mère, qui avait de grandes inclinations pour passer en Canada, fut si vivement touchée de cette nouvelle qu’à peine pouvait-elle parler, car quelque chose qu’on eût pu mander, l’on ne pouvait pas se persuader que l’exécution s’en ensuivît jamais. Pour moi, je le croyais, et la bonté de Dieu m’en donnait des marques, me faisant connaître que, comme un bon père et un bon ami, il était fidèle en ses promesses et qu’il conduisait le tout suavement.

Ayant appris cette nouvelle, je ne doutais plus du sujet pour lequel j’avais été si fortement portée d’aller remercier le grand saint Joseph, à qui le séminaire devait être dédié. Je recommençai mes remerciements à la divine Majesté, me soumettant et abandonnant à sa divine ordonnance, et le 19e de février 1639, Madame de la Peltrie avec sa compagnie a arriva à Tours. Pour tenir son affaire plus secrète, elle avait pris le nom de Madame de la Croix. Au même temps, le Révérend Père Grand-Amy reçut les lettres du Révérend Père Provincial Dinet. Madite Dame l’ayant été trouver, ils conférèrent ensemble de l’affaire, et fut seul trouver Mgr l’Archevêque et lui exposa le tout, et qu’outre que l’on me demandait, l’on souhaitait aussi une compagne. Ce digne prélat fut tout surpris et étonné ; se tournant vers le Père, lui dit : « Eh ! quoi, Père Grand-Amy, est-il possible que Dieu me veuille bien demander de mes filles pour un si pieux dessein ! Ah ! je ne suis pas digne de cette grâce ! Mais s’en trouvera il bien quelqu’une qui veuille se jeter dans une si louable entreprise ? Menez cette bonne Dame chez mes filles. Dites de ma part à la Mère Supérieure qu’on lui ouvre la porte et qu’elle entre dans la maison avec ses suivantes, et qu’on <l’y> reçoive comme moi-même. » Le Révérend Père,

a. La compagnie de Madame de la Peltrie se composait de sa suivante, de M. de Bernières avec son laquais et son « homme de chambre ».

fo, L’ancien français admettait cet hiatus que la langue moderne a corrige en intercalant un t euphonique (Voir la phrase d Amyot citee page 35 L note b).

io

ayant reçu une si favorable réponse, s’en vint à notre grille bien satisfait.

Le Révérend Père Grand-Amy arrivant en notre monastère, il rencontra sous le porche Madame de la 5 Peltrie [et] Monsieur de Bernières, auxquels il dit que son affaire était faite, et qu’elle aurait ce qu’elle < désirait > a ; enfin il lui raconta ce qu’il avait fait avec Monseigneur de Tours, et qu’elle aurait permission d’entrer dans le monastère. Il ne se peut dire combien elle fut 10 consolée de voir et d’apprendre que ce qu’on lui avait fait voir si difficile du côté de Monseigneur de Tours était dans la facilité qu’on lui rapportait. Elle et le bon Monsieur de Bernières b se mirent à louer Dieu.

Cependant, l’on signifie à notre Mère qu’elle ouvre 15 la porte pour recevoir madite Dame dans le monastère. Toute la communauté fut incontinent rangée en chœurs pour la recevoir. L’on commença le Veni Creator... etc. ; et ensuite le Te Deum. Il semblait que cette bonne Dame avait apporté la joie du paradis avec elle, en 20 entrant. [C’était] à qui irait la première se jeter à ses pieds pour s’offrir à elle pour être compagne des travaux qu’elle allait embrasser.

Dès que je l’eus envisagée, je me souvins de cette .dame que j’avais vue être ma compagne pour le grand 25 pays qui m’avait été montré. L’ingénuité et douceur de son visage me fit connaître que c’était elle, quoiqu’elle n’eût pas les mêmes habits qu’elle avait lors. Incontinent, mon cœur et mon esprit se sentirent unir au sien pour le dessein qu’elle allait entreprendre à la

5 et lui dit 6 désirait 7-8 Monseigneur j V Archevêque et comme de son

mouvement il lui donnait permission 13 Bernières j, [que je puis appeler

son Raphaël dans ses voyages et dans toute la conduite de cette affaire ], se mirent aussitôt à 16 en [deux} chœurs

a. Ms. : désirerait.

b. Dans la Vie, l’incise que je puis appeler... etc., est sans doute une addition de l’éditeur.

gloire de Dieu. Elle fut trois jours en notre maison pour considérer ce qui était nécessaire pour le choix de celle qui devait passer avec moi, au sujet de quoi l’on fit l’oraison de Quarante Heures. Par un mouvement intérieur et d’un conseil qu’une personne de vertu a me donna, je demandai la Mère de Saint- Bernard qui, depuis, fut nommée de Saint- Joseph (8). Il y eut bien de la résistance à cause qu’elle était, disait notre supérieure, trop jeune : elle était âgée de vingtdeux ans et demi. Cependant Madame, et Monsieur de Bernières et moi, persistions à la demander. Enfin, à l’exclusion de toutes celles qui pressaient avec beaucoup de ferveur, elle fut choisie. L’on envoya en avertir Messieurs ses parents qui, à toute force, y voulaient mettre opposition ; mais Notre-Seigneur, qui en avait fait le choix, en fut le maître. Il y a bien d’autres circonstances en ce qui se passa pour ce choix, desquelles j’ai parlé ailleurs b. Elle me fut donnée pour compagne; et pour accomplir le vœu qu’elle avait fait, en cas que Messieurs ses parents consentissent qu’elle fît son sacrifice, de prendre le nom de Saint-Joseph, [elle changea son nom de Saint-Bernard en celui de Saint- Joseph] c.

Ma sœur, sachant que j’allais entreprendre ce voyage, vint avec un notaire pour le faire arrêter. Tous ses efforts, qu’elle croyait faire pour le zèle de la justice, n’eurent point d’effet en cette occasion, non plus qu’auprès de Monseigneur de Tours. Elle fit enfin l’imaginable, mais notre bon Dieu dissipa le tout (9).

17 circonstances j [ remarquables ] 20-22 sacrifice j, elle changea son nom de

Saint-Bernard en celui de Saint- Joseph 28 Dieu] [qui avait avancé les affaires

au point où elles étaient ], dissipa

a. Le supérieur des Feuillants de Tours, qui était probablement le directeur spirituel de la jeune Mere de Saint-Bernard.

b. Voir la Lettre à la Supérieure et aux religieuses Ursulines de Tours sur la vie, les vertus et la mort de la Mère Marie de Saint- Joseph, écrite de Quebec en 1652. Pour tout cet épisode, nous renvoyons à l’annotation de cette pièce, dans la Correspondance de Marie de l’Incarnation.

c. Le texte du manuscrit est vraisemblablement incomplet. Une ligne a dû être sautée par mégarde. Nous avons suppléé à cette omission par le texte de la Vie.

Il m’arriva une chose, qui me dura trois jours, avant mon départ. Notre-Seigneur occupa fortement mon esprit durant ces trois jours, en sorte qu’à peine pouvaisje jour et nuit, ni dormir ni manger, ni faire aucune 5 fonction de mon esprit, tant il était abstrait et aliéné de tout. J’eus une vue de ce qui me devait arriver en Canada. Je vis des croix sans fin, un abandon intérieur de la part de Dieu et des créatures en un point très crucifiant, que j’allais entrer en une vie cachée et inconio nue. Il m’était avis que la Majesté de Dieu me disait, par une insinuante pénétration : « Allez, il faut que vous me serviez maintenant à vos dépens ; allez me rendre des preuves de la fidélité que vous me devez par la correspondance fidèle aux grandes grâces que je 15 vous ai faites a. » Je ne puis dire l’effroi qu’eut mon esprit et toute ma nature en cette vue. Toutefois, je satisfis1* en moi-même une si grande générosité pour faire et souffrir tout ce qu’il plairait à la divine Majesté, qu’à même moment c je m’abandonnai pour acquiescer et 20 suivre ses ordres en cette chose qu’humainement je ne pouvais entreprendre sans son secours. L’on [n’japerçut point ce que je pâtissais pendant cette opération, à cause que pour notre soudain départ, j’étais embarrassée en diverses affaires et à faire mes adieux au dedans et 25 à la grille.

Quelque temps auparavant cela, j’avais pâti une occupation imaginaire d. Il me sembla que j’étais en une rue ou ville toute neuve, en laquelle il y avait un bâtiment d’une merveilleuse grandeur. Tout ce que je pus décou- 30 vrir à mes yeux était que ce bâtiment était tout con-

x une impression qui 8 créatures j dans un excès très 15 dire j [l'étonnement et] l’effroi où se trouva mon esprit en 16-17 néanmoins, je sentis en

moi si grande résolution 22 ce que je souffrais en cette représentation

26 j’avais eu une occupation

a. Au point de vue spirituel, la vie de Marie à Québec ne sera en effet que la contre-partie de sa vie à Tours. D’une part la lumière, de l’autre la nuit.

b. Vie : je sentis. Nous avons gardé la leçon du manuscrit qui a un sens.

°. A même moment. Comme Descartes dit : « à même temps » .

d. Occupation imaginaire, vision imaginaire.

struit, en lieu de pierres, de personnes crucifiées. Les uns a ne l’étaient qu’à mi-jambes, les autres un peu plus haut, les autres à mi-corps, les autres en tout le corps, et chacun avait une croix qu’ils b tenaient selon qu’ils étaient crucifiés. Mais il n’y avait que ceux qui étaient 5 crucifiés par tout le corps qui la tinssent de bonne grâce.

Je trouvais cela si beau et si ravissant que je n’en pouvais ôter ma vue. Cela, depuis ce temps-là, a toujours fait une grande impression sur mon esprit et m’a donné un grand amour de la croix. , , 10

Revenant à mon discours sur l’occupation précédente, je me trouvai comme une personne seule, qui expérimentait déjà la solitude affreuse d’esprit que je devais souffrir dans le dessein que Dieu avait sur moi. Dans cette solitude, je me trouvai insensible en quittant 15 toutes mes sœurs, parents et amis, et enfin toute la France. Il semblait que mon esprit < partait > c devant moi et qu’il lui tardait qu’il n’était dans ce lieu où la divine Majesté l’appelait.

Je < connaissais > encore en tout cela que Dieu ne 20 m’avait mise chez mes Mères que pour y être dressée en la religion pour en prendre 1 esprit, pour ensuite m aller consommer où sa divine Majesté m appellerait , de sorte que s’il eût été question d’aller aux Indes, au Japon, à la Chine, en Turquie, j’y fusse allée, parce que mon 25 esprit était uni à un Esprit qui le fléchissait à tout.

Le jour de notre départ fut le 22e février de l’an 1639. Monseigneur de Tours nous envoya son carrosse, pour que nous fussions en son palais recevoir sa bénédiction.

8 vue j et depuis ce temps-là cette représentation 17 partait devant

a Pevsonnes... Les uns. Syllepse du genre, b. Chacun... ils. Syllepse du nombre.

Ms. : parlât devant moi. Leçon plausible, mâis le contexte exigerait plutôt le verbe partir. Nous avons suivi la Vie.

Il était indisposé. Il nous fit communier avec lui et voulut que nous prissions notre réfection avec lui ; après quoi, il nous fit une belle exhortation sur les paroles que Notre-Seigneur dit à ses Apôtres, lorsqu’il les envoya 5 en mission, et nous indiqua nos devoirs, nous faisant donner notre obédience a. Nous le suppliâmes, ma compagne et moi, de nous commander ce voyage, à ce que, par ce commandement que nous recevions de lui, qui nous tenait la place de Dieu, nous eussions une ample io bénédiction. Il nous le commanda avec beaucoup de douceur et d’amour ; puis il nous dit de chanter le psaume : In exitu Israël de Aegyfito, et le cantique Magnificat. Notre Révérende Mère Prieure et la meilleure chantre de notre monastère étaient avec nous, mondit 15 Seigneur l’ayant ainsi désiré. Nous retournâmes dire le dernier adieu à nos Mères, puis nous nous mîmes en chemin avec notre chère fondatrice et Monsieur de Bernières, qui avait avec lui son homme de chambre avec son laquais. Madame n’avait que sa demoiselle, étant 20 venue à petit bruit.

Durant notre voyage, nos heures étaient réglées. Nous étions avec des personnes d’oraison qui contribuaient beaucoup à nos dévotions ; Monsieur de Berbères marquait les temps (io). Nous arrivâmes le cin- 25 quième jour de notre voyage, à Paris, où les affaires de madite Dame nous obligèrent de séjourner. Nous logeâmes dans le cloître des Révérends Pères Jésuites, ou M. de Meules, Maître d Hôtel du Roi, nous prêta son logis entier, où nous étions comme en un lieu de 30 retraite, sans qu’il b fallait, par nécessité d’affaires,

13 Magnificat : \ce que nous fîmes facilement ] parce que notre excepté que par la nécessité de nos affaires

30 retraite ,

a. L original de l’obédience de Marie de l’Incarnation et de Marie de Saint- Joseph a disparu dans les incendies du monastère de Québec au XVIIe siècle. Mais plusieurs copies nous en ont été conservées dans les archives du Vieux- Monastère de Québec et du château de l’Isle, près Alençon.

b. Sans que, avec l’indicatif, sinon que, excepté que. Locution et construction encore employées par La Fontaine et Madame de Sévigné.

voir plusieurs personnes et recevoir les visites des personnes de considération, qui nous faisaient l’honneur de nous venir voir. Nous fûmes là jusqu’au jour de saint Joseph, que nous allâmes dans le monastère de nos Mères du Faubourg de Saint-Jacques, où nous nous 5 trouvâmes en notre élément ; car c’est une chose pénible à des religieuses d’être hors de leur clôture.

Nous fîmes le possible pour avoir avec nous une des religieuses de chœur de cette maison. Elle nous fut octroyée avec l’agrément de toutes les personnes inté- io ressées au bien de notre petite mission a. Mais notre joie fut courte, d’autant que le soir dont nous devions partir le lendemain, Monseigneur de Paris (n), ayant changé de volonté, retraitta b son obédience : ce qui troubla nos affaires. Il nous fallut partir sans elle, toute- 15 fois sans perdre l’espérance de la revoir. Nous y employâmes Madame la duchesse d’Aiguillon (12) et Madame la comtesse de Brienne (13), dames de grande vertu et qui favorisaient notre dessein. Elles firent l’imaginable ; mais mondit Seigneur se retirant, de peur de se 20 mettre en état de les refuser, elles ne le purent voir.

La Reine nous avait fait dire qu’elle nous voulait voir. Madame la comtesse de Brienne nous mena à Saint-Germain où était Sa Majesté, laquelle, par sa grande bonté et piété, nous regarda avec un amour 25 tout singulier et nous témoigna être très contente de notre passage en Canada, et beaucoup d édification de ce que Madame de la Peltrie, non contente d’y donner son bien, s’y donnait soi-même, pour risquer avec nous. Elle se fit dire tout ce qui s’était passé pour venir à 30

1 o accordée j à la satisfaction de 1 4 rétracta J 8 dames de grande [qualité

et de~\ vertu 24 Saint- Germain ï-en-Laye]

a Cette religieuse se nommait Catherine Champagne, dite de Saint- Jérôme.

» Retraiter retirer ; ou retraitter, rétracter. Verbes de l’ancienne langue. Exemple du deuxième cas, le plus probable ici : « Alors, commença il (le peuple) à retraitter et annuler ce que le Sénat avait ordonné. »> (Amyot, Diod., XIV, 30.

Édit, de I554-)

l’exécution de cette entreprise (14). Nous fîmes auprès de Sa Majesté le dernier effort pour qu’il lui plût nous faire donner la bonne Mère de Saint-Hiérôme, que Monseigneur de Paris avait arrêtée. Aussitôt, elle com- 5 manda à un gentilhomme de l’aller trouver de sa part, et lui dire qu’il nous la fît donner ; mais il se tint en lieu si secret qu’il ne fut pas possible de le rencontrer. Enfin, il nous fallut partir sans cette bonne Mère (15).

Lorsque nous fûmes à Dieppe a, où nous séjournâmes 10 jusqu’au 4e mai que nous nous embarquâmes, nous fûmes en cet intervalle de temps chez nos Révérendes Mères Urselines de Dieppe, qui nous donnèrent une de leurs religieuses, très vertueuse et sage, nommée la Mère Cécile de Sainte-Croix b, qui entra en union avec 15 nous, parce que nous étions de congrégations différentes. Ainsi nous fûmes trois religieuses du chœur. Madame laissa sa demoiselle en France, qui eut peur des dangers, et en sa place, elle eut une bonne fille d’honnête famille de Tours, qui se donna à elle, y étant pour nous suivre 20 en tous les dangers c. Elle n’avait que 19 ans. Maintenant, elle est religieuse de chœur, la première qui en ait fait profession en Canada.

1 entreprise j. [Nous lui en fîmes le récit par le menu et quand nous fûmes venues à l'histoire de Monseigneur de Paris, nous prîmes favorablement l’occasion de] faire le dernier effort auprès de Sa Majesté afin qu'il 19 Tours, âgée de dix-neuf

ans, laquelle s’était donnée à nous pour nous suivre dans les dangers. (Fin)

a. La route de Paris à Dieppe passait par Rouen. C’est à Rouen que Marie de l’Incarnation et Madame de la Peltrie retrouvèrent le Père Charles Lalemant, qui, dès février, s’y était rendu, et où « il avait préparé le vaisseau... et tout ce qui était nécessaire au voyage si secrètement que les Pères mêmes de sa maison ne s en étaient pas aperçus » (Vie, p. 384). Lalemant suivit à Dieppe la petite caravane.

b. Tous renseignements font défaut sur Cécile Richer, dite Cécile de Sainte- Croix, avant son apparition dans le récit de Marie de l’Incarnation. Ame très humble et parfaitement sensée, elle s’effaça tout de suite devant ses deux compagnes de Tours. Celles-ci appartenaient à la Congrégation de Bordeaux. Cécile de Sainte-Croix embrassa sans hésiter leurs observances et leurs coutumes.

°. Cet incident prit place en réalité à Tours même. La demoiselle de Madame de la Peltrie avait dû l’accompagner jusqu’à Dieppe et elle ne lui fit ses adieux qu’au moment de l’embarquement. La nouvelle recrue s’appelait Charlotte Barré. Elle avait 19 ans. Sur l’incident lui-même, voir la relation de la vocation de Madame de la Peltrie au Canada dans la Correspondance de Marie de l’Incarnation.

Le matin, 4e de mai de l’an 1639, nous partîmes de chez nos Mères pour aller entendre la messe à l’Hôpital et y prendre trois de leurs sœurs, qui devaient s’embarquer avec nous, pour aller fonder un monastère en Canada, par la piété de Madame la duchesse d’ Aiguillon, leur fondatrice (16).

Pendant tant d’allées et de courses que nous avions faites depuis notre partement de Tours, mon esprit et mon cœur n’étaient pas où mon corps était. Il me tardait que le moment n’était venu que je fusse en état de pouvoir effectivement risquer ma vie pour Dieu, pour lui pouvoir rendre ce petit témoignage de mon affection, en reconnaissance de ses grandes et immenses miséricordes sur moi, sa chétive créature. Je voyais que ce n’était rien que ma vie ; mais le néant que j’étais ne pouvait pas davantage, joint mon cœur et mes amours. Voyant donc que j’étais proche d’en venir aux actes effectifs en m’embarquant, et tout moi-même étant en cette disposition dans un sentiment qui m’emportait, je me prosternai devant le très saint sacrement, dans le chœur des Révérendes Mères Hospitalières, où je fus assez longtemps. J’expérimentai lors, que le Saint-Esprit possédait mon âme, lui donnant des motions conformes à l’acte que j’allais faire, en témoignage de l’amour que je voulais rendre au suradorable Verbe Incarné, auquel je me donnais. O Dieu ! qui pourrait dire ce qui se passa en cette donation et à l’abandon de tout moi-même ? Je ne le saurais exprimer. De mon côté je voyais, et l’Esprit qui me conduisait en rendait témoignage à ma conscience, que je n’avais jamais rien fait de si bon cœur, et j’expérimentais que le sacré Verbe Incarné,

2 la sainte messe à l’ Hôtel-Dieu 16 sinon que j’y joignais encore mon cœur et

17 venir j à l’exécution et aux effets 19 disposition j [et] dans un sentiment

22 longtemps j [ pour adorer la Majesté de Dieu et m’offrir à elle en perpétuel holocauste] 23 donnant j des mouvements 24 taire j en récompense

31 et [d’ ailleurs] j'expérimentais

Marie de l’Incarnation

le Roi et Monarque de toutes les nations, aimait et agréait ma donation.

Étant en cet entretien avec lui, Madame la Gouvernante de Dieppe a nous fit l’honneur de nous venir pren- 5 dre en son carrosse, pour nous mener au bord de la mer b. Nous étions de tous côtés entourées de monde, et cependant mon esprit était si fortement occupé, qu’à grand’peine pouvait-il se divertir de son attention et entretien avec le suradorable Verbe Incarné. L’on n’eût io pas jugé cela à me voir à l’extérieur, lequel faisait tout ce qui était convenable, avec une façon [qui] semblait dégagée. Lorsque je mis le pied en la chaloupe qui nous devait mener en rade, il me sembla entrer en paradis, puisque je faisais le premier pas qui me mettait en état 15 et en risque de ma vie c pour l’amour de lui, qui me l’avait donnée. Je chantais en moi-même les miséricordes d’un si bon Dieu qui me conduisait avec tant d’amour au point que j’avais désiré il [y] < avait > si longtemps d (17).

14 en état\ de risquer 19 longtemps. [ Cependant on lève l’ancre, on étend

les voiles, le vent nous emporte, et de la sorte, je quitte la France dans le dessein de n’y retourner jamais et de consacrer ma vie au service des nations sauvages, pour les apprivoiser et les assujettir à leur roi légitime, mon céleste et divin Époux. — Il y avait longtemps que mon esprit avait pris la route de Canada et qu’il voyageait dans les grandes et vastes forets de ce Nouveau Monde pour chercher les moyens de faire quelque chose pour la gloire de Dieu et pour le service des Sauvages. Mon corps,

a. Madame de Montigny, fondatrice d’un couvent d’Ursulines.

b. C’est alors que les partantes firent leurs adieux à M. de Bernières, qui allait rentrer à Caen et se constituer le procureur du monastère de Québec jusqu’à sa mort.

En état et en risque de ma vie. Telle est bien la leçon de l’original, et il ne semble pas qu’il y ait de lacune dans le manuscrit à cet endroit. L’expression en risque de ma vie sera corrigée par Dom Claude Martin, qui écrira en état de risquer ma vie, mais il va la reprendre textuellement à la fin de la longue addition qu’il a insérée dans son imprimé. Le texte du manuscrit est trop concis; il signifie : en état de pouvoir risquer et en risque effectif de ma vie.

d. Dans l’imprimé de Dom Claude Martin, l’article XLVIII est divisé en deux. La coupure se fait ici. La première partie termine le troisième livre de la Vie de Marie de l’Incarnation, la seconde commence le quatrième. En guise de conclusion au troisième livre et de prélude au quatrième, Dom Claude Martin insère dans le texte original une longue addition qui nous paraît tout entière de sa main : cette interpolation n’est en effet dans sa plus grande partie qu’un développement de traits précédemment fournis par la Relation.

Tout le temps que dura la traversée de la mer me fut intensivement et actuellement un continuel sacrifice (18), m’offrant nuit et jour dans les périls continuels en holocauste à mon divin et céleste Époux. Lorsqu’une

glace grosse a . à ce que disaient ceux du 5

vaisseau, parut dans une brune et comme une furie, venait vis-à-vis de la flèche du navire et l’allait fendre en deux, tout l’équipage criant : « Miséricorde ! nous sommes perdus !» — ce qui fit dans cet empressement de mort, qui selon toutes les apparences humaines était 10 inévitable, que le Révérend Père Vimont b donna l’absolution générale à tous, tant on se voyait proche de la mort c, — mon esprit et mon cœur étaient dans une paix et tranquillité autant grandes qu’elles se pouvaient posséder ; je ne ressentis pas un seul mouvement de 15

se voyant dans l’impuissance de le suivre, était cependant dans une violence qui le faisait gémir et qui m’eût fait de la peine, si la volonté de Dieu ne (se) fût entièrement rendue la maîtresse de la mienne. Mais dès que je me vis séparée de la France et que je sentis que mon corps suivait mon esprit sans que rien lui fît obstacle, je commençai à respirer à mon aise, dans la pensée qu’ils se joindraient bientôt et qu’ils se serviraient mutuellement dans l' accomplissement des desseins de Dieu. Je continuai le voyage avec les mêmes sentiments que je l’avais commencé, car comme je m'étais embarquée avec une joie entière de mon cœur, voyant qu’il fallait m’abandonner aux dangers pour l’amour de mon céleste Époux, je continuais ma route avec le même plaisir et la même consolation intérieure, surtout me voyant continuellement exposée à un élément infidèle qui me tenait toujours en risque de ma vie.]

1 Tout le temps j de la traverse de la mer 4 en holocauste j dans les périls qui

se présentaient incessamment [et surtout dans un accident que je vais dire et qui ne sera pas moins incroyable à ceux qui l’ entendront qu’il fut effroyable à ceux qui le virent ] 5 Ce fut une glace grosse [jusqu’au prodige]..., laquelle paraissant

dans une brune et venant fondre sur nous d’une furie et impétuosité incroyables, ne nous menaçait de rien moins que d’un assuré naufrage. Tout le monde criait 12 proche du naufrage 13 [ Pendant tout ce bruit] mon esprit

a. Dom Claude Martin note que « la Mère de l’Incarnation parlant de cette grande et effroyable glace... a oublié un mot par lequel il est évident qu’elle avait dessein d’en faire connaître la grandeur » (Vie, p. 396). Cette omission, on le voit, a passé dans notre manuscrit où elle est une preuve de sa fidélité matérielle.

b. Barthélemy Vimont (1594-1667) avait fait un premier séjour au Canada en 1629-1630, comme missionnaire au Cap-Breton. Il y revenait en 1639 pour prendre la direction générale des Missions de la Nouvelle-France. Il restera au Canada jusqu’en 1648 où il repassera en Europe.

c. La Vie a remanié tout ce passage dont elle a jugé la rédaction trop confuse. En réalité, de simples signes de parenthèse comme ceux que nous avons ajoutés dispensent de toute retouche, le texte devenant par là suffisamment clair.

frayeur, mais en un état a tout prêt pour faire un holocauste de tout moi-même avec l’agrément de la privation de voir nos chers Sauvages. J’avais en vue toutes les grâces et faveurs que Notre-Seigneur m’avait faites 5 au sujet du Canada, son commandement, ses promesses... etc., et mon esprit se trouvait en un dépouillement b de mourir ou de vivre. Toute ma pente était dans l’accomplissement des volontés de Dieu qui, dans toutes les apparences, s’allait effectuer par notre mort. Madame io notre fondatrice se tenait comme collée à moi, à ce que nous mourussions ensemble. Je disposai mes habits à ce que, lorsque le débris c se ferait, je pusse n’être vue qu’avec décence. A cette extrémité, le Révérend Père Vimont fit un vœu à la sainte Vierge au nom de tous. 15 Ma compagne, la Mère Marie de Saint-Joseph, commença les litanies de cette divine Mère que tout le monde poursuivit. Lors, en un instant, le pilote qui gouvernait, auquel l’on commandait de mettre le gouvernail d’un côté, sans qu’il y mît rien du sien, il le tourna d’un autre, 20 < tant > d qu’il fit faire un tour au vaisseau, ce qui fit que la monstrueuse glace qui, à l’heure, n’en était pas à la longueur d’une pique vis-à-vis la flèche, se trouva au côté. Nous l’entendîmes frayer e, tant elle était proche. C’était un miracle évident ; aussi tout chacun cria : 25 « Miracle !» Je vis cette horrible glace. La brune nous empêcha d’en voir la cime. Ce que je vis me parut épouvantable, et je n’eusse jamais cru que la mer eût pu porter une si lourde masse sans couler à fond. C’est que nous avions été jetés par les tempêtes du côté du 30 Nord (19). Durant tout l'effroi de l’équipage, j’avais au

6 dans une indifférence de 12 en sorte que quand le fracas se 14 Vimont \

[qui ne voyait plus de remède naturel à un si grand mal ] 19 autre j ce qui

fit faire 24 Ce fut un miracle évident j [qu’elle ne nous causa aucun dommage ] 30 Nord j, [d'où nous ne nous étions pu encore retirer ]

a. Mais en un état. Sous-entendu : mais je me sentis en un état.

b. Dépouillement de désirs quant à la mort et quant à la vie.

c. Débris, brisement.

d. Ms. : sans.

e. Frayer, frotter contre, frôler. Terme de l’ancien français.

fond de mon âme un sentiment que nous arriverions à bon port à Québec. Cela ne m’empêcha pas que je ne me tinsse dans les actes que Dieu voulait pour lors de moi. Lorsque cela arriva, nous nous étions confessées et communiées et venions de chanter les Heures de l’ Office canonial. C’était le Dimanche de la très sainte Trinité a.

Dans toute la traversée, nous gardâmes exactement nos règles. Nous avions une belle chambre, car encore que Madame eût frété un navire, pour plus grande sûreté, Messieurs de la Compagnie nous mirent dans l’amiral b. Cette chambre était si grande que nous y faisions l’ Office en chœurs, les Hospitalières d’un côté et nous de l’autre. Nous y couchions et prenions nos repas. Elle fermait comme une salle ; il y avait de belles fenêtres qui nous donnaient de l’air. Nous étions onze personnes logées à l’aise c. Notre voyage d’aller dura trois mois d. Notre- Seigneur nous fit la grâce d’entendre la sainte Messe et y communier tous les jours, excepté treize jours que les tempêtes agitèrent trop violemment ce vaisseau, en sorte qu’on ne se pouvait tenir e.

Nous pensâmes encore périr par deux fois. L’une, lorsque nous descendîmes à la première terre pour aller rendre nos vœux à la très sainte Vierge, ainsi qu’on l’avait promis, la chaloupe pensa tourner, à cause que chacun était désireux d’aller remercier cette divine Mère ; l’on se jeta à la foule, en sorte que nous fûmes à deux doigts de couler à fond sous le navire. L autre fois, les brunes ayant fait perdre la route, nous fîmes environ

8 dans toute la traverse 9 belle chambre J [qui nous était avantageuse à cet

effet'] io Madame [notre fondatrice] 12 grande [et si commode]

a. Le 19 juin.

b. Le Saint- Joseph, commandé par le capitaine Bontemps.

e. Trois Ursulines avec Madame de la Peltrie et sa suivante, trois Hospitalières avec une domestique, et deux autres personnes inconnues, car il ne faut pas faire rentrer le P. Vimont et un frère coadjuteur dans ce nombre. Voir plus loin.

a. Du 4 mai au Ier août, en comptant l'escale à Tadoussac.

e. Dans la rade même de Dieppe.

LES ÉCRITS SPIRITUELS t)E QUÉBEC

soixante lieues sur les rochers sans en pouvoir sortir a.

Nous fîmes rencontre de plusieurs Sauvages, abordant aux terres : ce qui nous apporta une grande joie. Ces pauvres gens n’ayant jamais vu personnes faites comme 5 nous, étaient tous dans l’admiration, et, lorsqu’on leur dit que nous étions des filles de Capitaines qui, pour l’amour d’eux, avions quitté notre pays, nos parents et toutes les délices, ils étaient ravis d’étonnement, et encore plus, que c’était pour instruire leurs filles, à ce io qu’elles ne fussent pas brûlées dans les feux, mais pour leur enseigner comme il fallait être éternellement bienheureux. Ils ne pouvaient comprendre cela. Ils nous conduisirent, suivant notre navire, jusqu’à Québec b.

Revenant à mon discours, il faut avouer qu’il y a 15 plaisir d’endurer lorsqu’on a le cœur gagné à Dieu. Quoique nous fussions bien logées, et soignées autant qu’il se pût, et dans un très beau navire, accompagné de tout comme j’ai dit, néanmoins, il y a tant à souffrir pour les personnes de notre sexe et condition qu’il le 20 faudrait expérimenter pour le croire. Pour mon particulier, j’y pensai mourir de soif ; les eaux douces s’étant gâtées dès la rade, et mon estomac ne pouvant porter les boissons fortes, cela me faisait un mal qui me travaillait beaucoup. Je ne dormis point presque toute la 25 traversée. J’y pâtissais un mal de tête si extrême que, sans mourir, il ne se pouvait davantage. Et cependant, mon esprit et mon cœur possédaient une paix très grande dans l’union de mon souverain et unique Bien. Je n’en faisais pas moins mes fonctions et tout ce qui était 30 nécessaire au prochain, excepté les trois premiers jours

6 Capitaines J [car il leur fallait parler à la mode de leur pays ] 12-13 comment cela se pouvait faire, et pour voir ce qui en arriverait, ils nous conduisirent [par terre] jusques a Québec, [s uns cesser de jeter les yeux sur notre vaisseau]

1 7 navire accommodé de tout

a. Marie intervertit l’ordre des accidents. Le premier mentionné se produisit aux approches de Québec. Le second au contraire avait eu lieu avant l’entrée dans le Saint-Laurent.

b. Les variantes de la Vie ne sont qu’une interpolation de l’éditeur, qui ne connaissait ni le Saint-Laurent, ni ses rives, ni les canots d’écorce des Sauvages.

que tout l’équipage fut malade, à cause des tempêtes de la rade qui agitaient le vaisseau. Dieu soit éternellement béni des miséricordes qu’il m’a faites en cet espace de temps !

NOTES

(1) Jean de Bernières-Louvigny (1602-1659), fils et petit-fils de trésoriers de France dans la généralité de Caen, hérita de la même charge. Homme d’œuvres, homme d’oraison surtout, spirituel et mystique éminent, il fonda à Caen dans sa maison de l’Ermitage une association qui devint célèbre sous le nom de V Ermitage de Caen. Quoique laïc, il est le père spirituel des confrères, parmi lesquels on compte des prêtres, comme l’abbé de Montmorency-Laval, le futur premier evêque de Québec. Bernières joue un très grand rôle dans la vie de Marie de l’Incarnation. De 1639, année de leur rencontre, à 1659, année de sa mort, il sera 1 un de ses principaux confidents et correspondants.

Les circonstances dans lesquelles il apparaît dans le récit de Marie de 1 Incarnation peuvent se résumer ainsi. Obligée par la contrainte paternelle de se remarier, Madame de la Peltrie, conseillée par un Père Jésuite qui lui montre la possibilité de concilier son vœu de chasteté avec les exigences de M. de Vaubougon, fait demander par un ami commun sa main à M. de Bernières. Celui-ci hésite. Mais les raisons mises en avant, la garantie de vivre toujours dans la parfaite continence, enfin l’avis de son directeur, le P. Jean-Chrysostome, le premier initiateur du groupe normand de l’Ermitage, le décident à accepter la proposition de Madame de la Peltrie. Après les fiançailles, M. de Vaubougon meurt. Les accordés reprennent leur liberté. Cependant, pour amuser la galerie et lui donner le change, ils s’affichent en public comme mari et femme. On les croit tels, et on laisse Madame de la Peltrie gérer sa fortune à son gré.

(2) Les Missions de la Nouvelle-France relevaient de la Province de France. Elles avaient leur centre à Paris, à la maison professe des Jésuites au Faubourg Saint-Antoine, lieu de résidence de leur procureur. Poncet, qui, à Paris, devait faire son troisième an avant de s’embarquer pour le Canada, résidait au noviciat, rue du Pot-de-Fer. C’est comme missionnaire désigné pour partir par la prochaine flotte qu’il s’occupait des affaires de la Mission.

(3) En octobre 1638, date de l’arrivée à Paris de Madame de la Peltrie, Dinet n’était encore que recteur du collège de Clermont. Le provincial d’alors était le P. Étienne Binet, le « Père tout d’or » de Madame de Chantal, le correspondant de saint François de Sales. En mars 1639, Marie a vu Dinet qui venait de lui succéder. L’apparente homonymie l’aura trompée. La Vie porte Binet. En 1638, Binet seul avait à s’occuper du Canada, et c’est à lui qu’étaient adressées les Relations annuelles de la Nouvelle-France.

En cette même année 1638, le P . Georges de la Haye était préposé à la maison professe de Paris.

(4) François Fouquet Foucquet, comme on écrivait alors, — conseiller d État, et membre de la Compagnie de la Nouvelle-France. C’est le père de Nicolas, le futur surintendant. Il mourra en 1640, mais sa femme, Marie Meaupou, adonnée comme lui à toutes les entreprises de la bienfaisance chrétienne de son siècle, sera longtemps l’une des principales bienfaitrices du monastère et du séminaire des Ursulines de Québec.

(5) Charles Lalemant, né à Paris en 1587, le frère de Jérôme, le directeur de Marie. Il avait fait deux séjours au Canada : le premier de 1626 à 1632, le second de 1634 à 1638. Il venait de rentrer à Paris pour s’y occuper des intérêts des Missions de la Nouvelle-France. Il en sera le procureur général en titre en 1640.

Nous ne savons à quelle date précise eut lieu l’assemblée dont parle Marie. Mais que ce soit en décembre 1638 ou en janvier 1639, les deux seules dates possibles, puisque les résolutions définitives sur l’affaire de Madame de la Peltrie furent prises avant le 22 janvier, Dinet, quoique nommé provincial depuis le 22 décembre dernier, n’était pas encore entré en charge. La transmission des pouvoirs ne se fit qu’en mars suivant. Pour l’instant, le provincial est toujours le P. Binet. Dans l’original, Dinet aurait donc encore été écrit pour Binet. La Vie cependant n a pas corrigé comme plus haut.

(6) Fonde en 1608 par Madame de Sainte-Beuve, le grand couvent des Ursulines du Faubourg Saint-Jacques était le premier et le plus considérable monastère de la Congrégation de Paris. L’opposition au choix des religieuses de Tours vint surtout du provincial des Jésuites, ce qui serait assez surprenant si ce provincial avait été Dinet, l’ancien directeur de Marie. Elle était motivée sur les difficultés que ne manqueraient pas de créer dans le futur monastère de Québec les différences de constitutions et de coutumes, sans parler de celles tout aussi importantes du costume, si les religieuses étaient tirées de maisons diverses. Madame de la Peltrie crut bon d’en écrire à Marie qui lui répondit : « Que ces incidents pourraient faire quelque impression dans l’esprit des personnes du monde, mais qu’elles ne seraient nullement considérables à des âmes aussi ferventes et désintéressées que devaient être celles qui désiraient aller en Canada ; que ces difficultés n’étaient point si grandes que la charité ne les dissipât facilement ; que pour le présent, les religieuses, de quelque monastère qu’elles fussent, devaient passer avec leur habit et leur esprit ordinaire ; et quand elles seraient toutes au lieu destiné, elles se régleraient dans l’uniformité selon les dispositions du pays que l’on ne pouvait pas prévoir en celui-ci. » (Vie, p. 363.)

(7) La famille de Sillery tirait son nom de la terre de Sillery dans la Brie. Noël Brulart de Sillery (1577-1640), commandeur de l’Ordre de Malte, d’où l'appellation ordinaire de Commandeur de Sillery pour le distinguer de son frère aîné le Chancelier de Sillery. Ambassadeur de la religion à Rome, ambassadeur extraordinaire en Espagne, il avait à l’avènement de Richelieu suivi dans la retraite son

frère disgracié. Le Commandeur alliait à des goûts de magnificence une piété éclairée et profonde. La direction de saint Vincent de Paul plus encore que la mauvaise fortune l’achemina à une vie sans faste, faite de prière et de bonnes œuvres, enfin au sacerdoce. En 1627, il avait été l’un des cinq premiers associés de la Compagnie de la Nouvelle-France. Il s’intéressait activement aux Missions du Canada. C’est avec ses largesses que les Jésuites fondèrent dans le voisinage de Québec une réduction à laquelle ils donnèrent le nom de Sillery.

(8) Marie de Savonnières de la Troche de Saint-Germain, dite de Saint-Joseph, sortait d'une ancienne et puissante maison de l’Anjou. Pensionnaire aux Ursulines de Tours, elle était entrée ensuite au noviciat, âgée à peine de quatorze ans. Marie de l’Incarnation, qu’elle y avait précédée de quelques mois, l’admirait et l’aimait pour sa vertu déjà héroïque. La jeune sœur s’attacha à elle comme une fille à sa mère. Charlevoix écrit d’elle, en 1724 ( Op . cit., p. 235) : « Elle a rendu son nom célèbre dans toute la Nouvelle-France, où elle a laissé une odeur de sainteté qui dure encore et que le ciel a confirmée par plus d’un miracle. » Avec Marie de l’Incarnation et Madame de la Peltrie, elle est l’une des trois fondatrices du Vieux-Monastère de Québec.

(9) Vie, p. 374. « Quand sa sœur... eut appris cette nouvelle, elle en conçut une affliction qui n’est pas imaginable et il ne se peut dire combien elle fit remuer de ressorts pour la retenir. Car l’amour naturel ne s’étant pas trouvé assez fort, il n’y eut puissance ecclésiastique et séculière qu’elle n’employât pour rompre son dessein. Mais enfin, tous ses efforts étant inutiles, elle la prit par ce qu’elle avait de plus tendre, lui représentant qu’elle avait un fils, que ce fils serait abandonné de tout le monde quand on ne la verrait plus ; qu’elle-même l’abandonnerait la première, et que, dès le moment qu’elle serait sortie, elle ne voulait plus le voir ni entendre parler de lui.

« Il ne se put faire qu’un naturel aussi tendre qu’était celui de cette mère ne fût sensiblement touché à ces paroles. Car encore que sa condition de religieuse la mît dans l’impuissance de lui donner de grands secours, à sa considération néanmoins plusieurs personnes de qualité le chérissaient et lui faisaient du bien. Mais enfin, celle qui avait surmonté avec tant de force les sentiments maternels quand elle le quitta pour se consacrer à Dieu dans un temps où sa présence lui était beaucoup plus nécessaire, n’eut pas moins de générosité à résister à ces nouvelles attaques. Sa sœur ayant pourtant remarqué que ce coup avait donné quelque atteinte à son cœur, sans pourtant y faire brèche, poursuivit sa pointe. Lorsqu’elle entra en religion, cette sœur créa de son propre mouvement une petite pension à son fils sur tous ses biens, en reconnaissance des bons services qu’elle avait rendus à sa maison et des bénédictions que sa vertu avait attirées du ciel sur toutes ses affaires. Afin donc de lui persuader qu’elle lui avait parlé tout de bon, et que c’était à cette heure que son fils allait demeurer sans secours et sans appui, elle la fut trouver avec un notaire pour révoquer cette pension en sa présence. Pendant que le notaire faisait son acte, elle demeura dans le silence, regardant avec une douceur admirable tout ce qui se passait, et quand il fallut repondre, elle ne fit que dire que, quand elle quitta son fils pour obéir au conseil de 1 Évangile, elle

n’établit pas sa fortune sur le secours des hommes, mais sur celui de la divine Providence, qui ne révoque jamais les promesses qu’elle fait à ceux qui ont confiance en elle ; qu’elle voyait dès lors les nécessités et les abandonnements où il pouvait tomber ; mais qu’elle voyait en même temps d’où le secours lui devait venir et que, n’ayant point été trompée dans son attente, elle demeurait dans la même espérance contre tous les fâcheux événements qui lui pourraient arriver. »

Nous avons dit que Claude Guyart, veuve en 1633 de Paul Buisson, s’était remariée en 1634 à Anthoine Laguiolle (Voirie Vol. I, p. 242). Le 27 janvier 1642, elle devait renoncer à la communauté de biens avec ce dernier. Peut-on en conclure que ce second mariage ne fut pas heureux ? Dans ce cas, on imaginerait assez facilement que Claude Guyart fut poussée à cette opposition, dont les procédés répondaient si peu à ce que nous savons de sa nature charitable, par Laguiolle qui au surplus ne devait rien à sa belle-sœur.

(10) Le départ de Tours et le voyage à Paris, puis à Dieppe, sont aussi racontés dans deux autres endroits : dans la relation sur la vie de la Mère Marie de Saint- Joseph (Lettre de 1652) et dans celle sur la vocation de Madame de la Peltrie au Canada (Lettre de 1670). On trouvera dans ces deux documents les détails complémentaires du récit de la Relation de 1654.

Parties de Tours le 22 février, les voyageuses arrivèrentà Paris quatre jours plus tard, le 26. C’était la durée normale du trajet direct de Tours à Paris. En 1608, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, quittant Paris pour venir fonder le Carmel de Tours, met également cinq jours (5-9 mai) à faire le voyage (Voir son Autobiographie, traduction Bouix). L’itinéraire passait par Amboise, Blois et Orléans. C’était celui qu’avait suivi l’année précédente la prieure des Ursulines de Loudun, Jeanne des Anges.

Le voyage de Marie fut marqué par un épisode pathétique qui nous a été raconté par Dom Claude Martin. Claude Guyart avait tout mis en œuvre, on vient de le voir, pour arrêter Marie, mais sans succès. On pensa alors au jeune Claude.

Vie, p. 375. « Toutes ces industries n’ayant pas eu assez de force pour la retenir, 1 on crut qu’il n’y avait plus que son fils, qui ignorait ce qui se passait, qui pût rompre son dessein. Il faisait alors ses études à Orléans où elle devait passer. On lui écrivit donc une lettre étudiée et des plus pressantes, où l’on n’avait omis aucune raison de délaissement, de mépris, de nécessité, de misère, qui le pût exciter à faire du bruit et rechercher tous les moyens possibles d’arrêter une si chere mère. Pour le toucher davantage et lui persuader que ce n’étaient point des menaces feintes qu on lui faisait, l’on y avait joint la révocation (de la pension de sa tante), et afin qu’il ne manquât pas son coup, l’on avait gagné le cocher qui la conduisait, pour être le porteur du paquet et le lui mettre en main propre. Quand il la fut saluer, il dissimula qu’il sût rien de ses desseins et, avec un étonnement tel qu’on se le peut imaginer de voir inopinément une Mère religieuse hors de son cloître, il la supplia de lui dire où elle allait. Elle lui répondit simplement qu’elle allait à Paris. Il lui demanda derechef si elle ne passerait pas outre. Elle lui dit qu’elle pourrait descendre jusques en Normandie. Alors, voyant qu’elle avait de la peine à s’ouvrir, il tira sa lettre et son papier et lui dit : « Ma Mère, je » vous prie de prendre la peine de lire cela. # Elle lut toute la lettre avec beaucoup

'de patience, après quoi elle ne fit que dire, en élevant les yeux au ciel : « Oh ! que » le démon a d’artifices pour traverser les desseins de Dieu ! » Puis se tournant vers son fils elle lui dit : « Mon fils, il y a huit ans que je vous ai quitté pour me donner « à Dieu. Depuis ce temps-là quelque chose vous a-t-il manqué ?» Il lui répondit que non. Alors elle prit la parole, et lui dit : « L’expérience du passé vous doit » être un motif de confiance pour l’avenir. Vous quittant pour son amour et » pour obéir au commandement qu’il m’en avait fait, je vous donnai à lui, le » priant qu’il voulût être votre père, et vous voyez qu’il l’a été au delà de toutes » nos espérances, non seulement vous donnant le nécessaire, mais encore se mon- » trant si libéral en votre endroit que vous avez été élevé d’un air qui surpasse » de beaucoup votre condition. Il en sera toujours de même. Si Dieu est votre » père, vous ne manquerez de rien. Et il le sera assurément si vous lui êtes un » véritable fils, c’est-à-dire, si vous gardez ses commandements, si vous obéissez » à ses volontés, si vous avez une confiance filiale en son aimable Providence.

» Faites cela, mon fils, et vous expérimenterez ce que dit le Saint-Esprit : que » rien ne manque à ceux qui craignent Dieu. Je vais en Canada, il est vrai, et » c’est encore par le commandement de Dieu que je vous quitte une seconde fois.

» Il ne me pouvait arriver un plus grand honneur que d être choisie pour 1 exé- » cution d’un si grand dessein, et si vous m’aimez, vous en aurez de la joie et » prendrez part à cet honneur. »

« Elle dit tout ceci avec une si douce gravité et une tendresse si généreuse que son fils se trouva tout changé. Il ne pensa plus à ses propres intérêts. Son cœur se sentant élevé au-dessus de toutes les créatures, il ferma les yeux à tous les événements qui lui pouvaient arriver, s’estimant trop riche d’avoir Dieu pour Père et une si sainte mère pour caution de sa Providence en son endroit. Dans ces sentiments, il ne fut pas plus tôt de retour au logis qu’il fit brûler la lettre et le papier qui lui avaient été envoyés, avec résolution de prévenir lui-même ses parents dans leur inclination, savoir de ne leur demander plus rien et de ne leur être jamais à charge. Ce fut en cette occasion qu’il fit à Dieu un sacrifice volontaire de sa mère, car il avait si peu de lumière la première fois qu’elle le quitta, qu’il ne s’appliquait pas même à penser si c’était un bien ou un malheur de la perdre. »

(11) Ce prélat était Jean François de Gondy (1584-1654), premier archevêque de Paris, frère de Philippe Emmanuel de Gondy, le protecteur de saint Vincent de Paul, et oncle du second cardinal de Retz. Il est assez étonnant que M. Vincent n’ait pas été mis au courant de cette négociation. On ne semble pas, du moins, avoir recouru à ses bons offices.

(12) Marie de Vignerot, duchesse d’ Aiguillon (1604-1675), fille de Rene de Vignerot, seigneur de Pont-Courlai et de Glainai, et de Françoise du Plessis, sœui de Richelieu. Dame d’atour de Marie de Médicis, elle épousa en 1620 Antoine de Beauvoir du Roure de Combalet. Celui-ci ayant été tué au siège de Montpellier (1622) Madame de Combalet entra au Carmel de Paris d’où son oncle, le cardinal ministre, ne tarda pas à la faire sortir. En 1638, elle recevait en présent le duché d 'Aiguillon, dont elle devenait duchesse et paire. Depuis son veuvage, elle consacra toute sa fortune aux bonnes œuvres, fondations hospitalières, missions étrangères.

Ses immenses largesses en font l’un des plus grands noms de la charité française au XVIIe siècle. La Relation de la Nouvelle-France de 1635, qui avait mobilisé tant de dévouements, celui de Madame de la Peltrie entre autres, lui inspira le projet de fonder un Hôtel-Dieu à Québec. Dans ce dessein, elle s'adressa aux Hospitalières de la Miséricorde de Jésus de Dieppe. Le contrat de fondation fut passé le 16 août 1637. Les deux fondations des Ursulines et des Hospitalières à Québec devant aller de pair, la duchesse d’Aiguillon devait être parmi les grandes Dames de la Cour l’une des plus empressées à recevoir et à encourager Madame de la Peltrie et ses religieuses.

U 3) Louise de Béon, fille de Bernard, seigneur du Massey, et de Louise de Luxembourg-Brienne, avait épousé en 1623 Henri Auguste de Loménie, fils d’Antoine, seigneur de la Ville-aux-Clercs, et lui avait apporté le titre de comte de Brienne. Secrétaire d’Ëtat, Henri de Loménie eut à contresigner les lettres patentes de la fondation des Ursulines de Québec. Madame de Brienne figure plusieurs fois sur le Registre des Bienfaiteurs des Ursulines sous le nom de Madame de la Ville-aux-Clercs, que portait son mari avant 1638.

(14) Anne d’Autriche manda plusieurs fois Marie de l’Incarnation et Madame de la Peltrie à Saint-Germain-en-Laye. Dans une occasion, les visiteuses furent conduites près du berceau du petit dauphin, le futur Louis XIV. La Reine fut une des bienfaitrices des Ursulines de Québec. Le Registre des Bienfaiteurs du monastère a consigné le souvenir de ses générosités. Marie reçut plusieurs lettres d’elle, lettres aujourd’hui perdues.

(15) L affaire de la Mère de Saint-Jérôme est ainsi racontée par les Annales manuscrites du Grand Couvent des Ursulines du Faubourg Saint-Jacques de Paris :

« L an de Jesus-Christ 163g. Dessein rompu pour aller en Canada. Cette année se commença l’établissement d’un couvent d’Ursulines en la Nouvelle-France par Madame Madeleine de Chauvigny, veuve de M. de la Peltrie, qui s’en rendit fondatrice et prit pour effectuer son dessein deux religieuses de Tours ; et estant de plus informée du zele et du courage de celles de cette première maison pour une si glorieuse entreprise, elle demanda aussi une religieuse professe de ce lieu, pour estre sur sa fondation avec les deux de Tours et passer la mer en leur compagnie. Et bien qu’elles fussent de differentes Congrégations, celles de Tours promettaient de prendre telles coutumes qui leur seraient données, conformes et convenables au pays où elles allaient. La supérieure et les Ursulines de Paris y consentirent très volontiers, la plus grande peine estant de faire le choix d’une fille pour envoyer entre la multitude qui se présentait. Enfin, la Mere Catherine Champagne de Saint-Hierosme qui s’y offrit des premières y fut destinée. Tous les aprets du voyage et tous les adieux faits, la fondatrice vint à Paris pour la prendre, amenant les deux Meres de Tours, lesquelles en cette considération entrèrent dans le couvent et y séjournèrent huit ou dix jours. Mais le matin qu’elles dévoient partir toutes trois, au lieu de l’obedience qu’on attendait de Monseigneur 1 Archevesque de Paris, il envoya une deffence expresse de donner aucune religieuse pour la Nouvelle- France, ne voulant pas exposer des filles aux périls de la

mer et des barbares. Ainsy le sacrifice volontaire de la Mere de Saint-Hierosme fut agréé de Dieu (comme il est croyable), mais il n’en desira pas l’execution, prétendant se servir d’elle ailleurs. Cependant les religieuses de Tours avec leur fondatrice ne laissèrent de partir. Et tirant la rade, elles obtindrent à Dieppe ce qui leur avoit este refuse à Paris, emmenant une Ursuline de là, qui accomplit le nombre que Madame de la Peltrie souhaitoit pour sa fondation. » (Archives des Ursulines de Québec.) L’année suivante, M. de Gondy devait revenir de ses préventions et donner obédience à deux Ursulines du Grand Couvent de passer à Québec, la Mère Marguerite de Saint-Athanase et la Mère Anne de Sainte-Claire.

(16) Les trois Hospitalières étaient : la Mère Anne Lecointre de Saint-Bernard, 28 ans ; la Mère Marie Forestier de Saint-Bonaventure de Jésus, 22 ans ; la Mère Marie Guenet de Saint-Ignace, 29 ans, la supérieure de la nouvelle fondation. Elles emmenaient en outre une jeune domestique, Catherine Chevalier, âgée de 25 ans, qui fera plus tard profession comme sœur converse sous le nom de Catherine de la Passion. Les Hospitalières tenaient leur obédience de M. François de Harlay, archevêque de Rouen et comme tel Ordinaire de la Nouvelle-France. Harlay fut, avec Bertrand d’Eschaux, le premier évêque de France à autoriser des religieuses — et des religieuses cloîtrées — à s’engager dans les missions extérieures.

Faisant allusion à l’arrivée à Paris de Marie de l’Incarnation, la duchesse d’Aiguülon écrivait aux Hospitalières de Dieppe qu’elle envoyait à Québec pour sa fondation : « Ce m’a été une grande consolation de voir ces bonnes Ursulines qui vont aussi à Québec avec Madame de la Peltrie. L’on m’a promis que vous seriez toutes en même vaisseau. Je crois qu’il n’est pas besoin de vous exhorter de bien vivre avec cette compagnie, puisque la charité qui vous fait entreprendre un si long voyage doit être fort grande dans vos cœurs ; et je m’assure que vous serez aussi unies dans la Nouvelle-France avec ces religieuses que vous l’étiez a Dieppe avec toutes vos sœurs, car Dieu vous a appelées toutes à une même vocation qui est un lien bien solide pour l’amitié. » (Lettre du 10 avril 1639 à la Mère de Saint-Ignace. Archives de l’Hôtel-Dieu de Québec.)

(17) Vie, p. 390. «Les hommes parlaient de ce voyage diversement et selon leurs inclinations... (Quelques-uns) qui connaissaient (la Mère de l’Incarnation) n’y pensaient qu’avec regret, disant que sa présence eût été capable d’attirer les bénédictions du ciel sur la ville et sur la province où elle eût demeuré... Sur quoi un ecclésiastique élevé en dignité, d’une science éminente et d’une piété extraordinaire, lequel avait quelque connaissance de l’intérieur de notre Mère et des grâces dont Dieu avait orné son âme, dit à son départ ces paroles remarquables : « La France ne sait pas la perte qu’elle fait en perdant la Mère de 1 In- » carnation. Si l’on connaissait sa sainteté et ce qu’elle peut auprès de Dieu, il n y a ,, personne qui ne s’opposât à sa sortie et qui ne fît son possible pour la retenir. »

(18) Nous avons trois récits, sinon quatre, du voyage des Ursulines et des Hospitalières à Québec. Le premier est une lettre écrite un mois après l’arnvee, par la Mère Cécile de Sainte-Croix, à son ancienne supérieure (Archives départementales de la Seine-Inférieure, Série D, Ursulines de Dieppe, 403) ; le

second, une relation des Hospitalières, écrite en 1640 pour l’archevêque de Rouen et dont une copie fut utilisée, sans doute presque littéralement, par l’annaliste de l’Hôtel-Dieu de Québec en 1716 (Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec) ; le troisième, le récit de 1654 dans la Relation de Marie de l’Incarnation. Enfin, deux très courts fragments d’une lettre adressée par Marie à son fils.

Laissant de côté ce dernier document, qui a existé mais qui ne peut plus servir à rien dans son état actuel, des trois autres récits le plus bref est celui de 1654. Il est le plus éloigné des événements et il est écrit en fonction d’un état d’âme. Le plus précis et le plus circonstancié de tous est celui de l’Ursuline Cécile de Sainte-Croix. Nous le donnerons avec l’annotation convenable dans la Correspondance de Marie. Le récit des Hospitalières — son auteur est la Mère de Saint- Bonaventure — est lui aussi fort intéressant. Nous recueillerons plus loin toutes les données que ces mémoires nous fournissent sur le voyage de 1639.

(19) Vie, p. 396. « (Dans) une lettre qu’elle (m’) écrivit à son arrivée à Québec, dans laquelle elle faisait le récit de tout son voyage, elle disait (en parlant de cette grande et effroyable glace) qu’au rapport de ceux du vaisseau et de ce qu’elle en avait vu elle-même, elle était grande comme une ville escarpée et munie de ses défenses. Il y avait des avances qui paraissaient comme des tours. Les glaçons s’étaient tellement accumulés au-dessus qu’on les eût pris de loin pour des donjons. Il y avait des fléchés et des pointes de glace si élevées qu’étant montée au haut du vaisseau pour voir le péril qu’elle avait évité, elle n’en avait pu voir la cime. En un mot il ne se pouvait rien voir de plus épouvantable que cet écueil flottant, qui était peut-être le plus extraordinaire et le plus prodigieux en son espèce que la mer eût jamais produit. »

Cette dernière réflexion est naturellement de Dom Claude Martin. Charlevoix, qui n a pas eu entre les mains la lettre de Marie, mais pour qui les glaces flottantes n étaient pas des phénomènes fabuleux, a inséré, sans étonnement, dans sa monographie de la Vénérable Mère, le résumé de Dom Claude Martin, en lui donnant seulement à son habitude un tour plus littéraire. La rencontre des banquises troublait souvent la navigation ; c’était le grand danger pour les bâtiments que les tempêtes avaient emportés trop haut dans le Nord. En 1632, Lejeune écrit dans sa Relation : « Le 15 et 18 de May, estans encor esloignez des terres enuiron deux cens lieuës, nous auions rencontré deux glaces d’vne enorme grandeur, flottantes dans la mer ; elles estoient plus longues que nostre vaisseau et plus hautes que nos masts. Le soleil donnant dessus, vous eussiez dit estre des églises ou plustost des montagnes de crystal. A peine auroy-ie creu cela si ie ne l’avois veu. Quand on en rencontre quantité et qu’vn nauire se trouue embarrassé là dedans, il est bien-tost mis en pièces. » En 1635, le même Le Jeune écrit encore dans sa Relation : « On a veu ceste année des glaces espouuantables sur la mer, une entre autres de trente à quarante lieuës, d’autres disent de soixante lieuës d estendue. Un pilote m’a asseuré qu’il la costoierent trois iours et trois nuicts, ayans un assez bon vent en poupe, et qu’en quelques endroits elle auoit des campagnes toutes rases et en d’autres elle se relevoit en collines et en hautes montagnes. » ( Relation de 1635. Chap. IV. Ramas de diuerses choses dressé en forme de Iournal.)

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