‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 59 sur 81 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Or, ce que j’ai voulu dire au commencement du précédent article, au sujet de la présence du sacré Verbe Incarné, en voyant les raisons de mes souffrances, c’est que, me condamnant moi-même, je m’accusais à lui par un excès intérieur a qui me poussait de me confesser à lui de toutes les impuretés b que j’avais commises, qui avaient souillé ses dons et fait injure à l’esprit de grâce par lequel il m’avait conduite, et que c par mes incorrespondances, j’y avais donné fondement et, en quelque façon, vigueur à celui de nature : ce qui est un tort et une injure indicible à ses adorables desseins. Or, il ne peut se dire combien ces vues, venantes de celui qui a été constitué Juge des vivants et des morts, sont efficaces, pénétrantes et crucifiantes d l’esprit humain ; et de plus e, que l’âme, avec la qualité qu’elle conçoit de Juge dans le sacré Verbe Incarné, elle le connaît être son Époux, lequel, nonobstant les impuretés qui sont en elle, ne lui <a > f pas ôté la qualité d’épouse, mais il la veut sans pitié examiner par le feu secret de sa divine Justice, sans lui donner la vue des suites [ni] de la durée de cette examination: et c’est ce qui l’anéantit et la réduit au néant d’une humiliation indicible (17)-

9 excès j [de douleuY~\ intéYieuYe 12 conduite. [Je lui déclavais dans l ayyieYtUYne de mon cceuY que\ paY mes infidélités j’avais 19 et de plus\ outYe la qualité

de juge que l’âme voyait dans le 20 elle le YegaYdait encoYe comme son

a. Excès de repentir, de componction.

f. ImpuYetés. Ce mot est pris ici au sens mystique.

c. Et que, et de ce que. Se rapporte à me confesseY.

d. Venantes, pênétYantes, cYuci fiantes . Sur l’accord de ces participes, se rappeler l’usage de l’ancienne langue.

e. Et de plus, sans doute dans le sens de : et d autant plus.

1. Ms. : ne lui ont pas ôté. Accord fautif par attraction avec le pluriel précédent. Le sujet est le Verbe Incarné.

Ce qui fait que [l’âme est] piquée d’un amour douloureux, qui fait son poids a qui la fait crier, comme un autre Job sur son fumier, adressant ses exclamations au sacré Verbe Incarné, en s’accusant et confessant 5 d’être coupable, lui disant : « Qui est-ce qui me donnera des larmes de sang pour pleurer toutes les impuretés que j’ai commises contre la pureté de votre divin Esprit ? O mon céleste Époux ! comment avez-vous supporté qu’une âme que vous avez tant chérie vous ait fait ce 10 tort ? Eh ! comment ne l’avez-vous pas jetée sous les pieds des démons, puisqu’elle mérite un plus grand châtiment, qui est d’être à jamais privée de votre divine Face et de votre amitié ? L’on pourrait vous aimer en enfer b ; mais qu’est-ce que la privation de votre vue 15 et de vos bonnes grâces et de votre amitié ! Et cependant, je mérite tout cela pour supplice éternel. Recevez donc la confession de mes crimes, et me châtiez selon vos adorables jugements, car moi-même je vous en conjure, tant je vois de justice que votre amour soit satis- 20 fait. Oh ! qu’il y a de châtiments que justement je dois porter! Car, outre ce que mérite le détail de mes iniquités, vous savez, mon divin Époux, que pour les deux âmes que je vous ai demandé n’être point pour le monde c, que je me suis offerte à porter le châtiment des fautes 25 quelles auraient pu commettre contre votre divine Majesté, et qui les auraient pu rendre indignes de votre vocation et de votre amitié, et d’un état auquel elles

13-14 car on pourrait vous aimer en enfer [si vous le vouliez ], mais

a. Ce poids de l’amour qui l’oppresse et la fait gémir comme écrasée.

* La Vie intercale ici un correctif. Précaution bien inutile. Marie ne mentionne- -elle pas aussitôt la peine du dam qui exclut toute possibilité d’amour de Dieu en enfer . Ce n’est pas la peine du sens quelle qu’elle soit qui fait l’enfer Celle-ci apres tout, comme tout supplice, serait compatible avec l’amour. Si, en fait' eUe ne ! est pas, c’est que l’enfer est d’abord et essentiellement la privation de 1 amitié de Dieu. Et c’est ce que dit équivalemment Marie (Voir l’article LI).

c. Son fils, et sa nièce Marie Buisson, fille de Claude Guyart (Voir le Vol. I, 143)\, L’état d’âme décrit ici nous reporte aux années 1639-1641. Claude Martin était entré à Saint-Maur en janvier 1641 ; mais Marie n’en eut connaissance qu à 1 ete suivant. Quant à Marie Buisson, elle était alors bien mondaine et nous dirons plus tard son étonnante aventure.

fussent dédiées à votre saint service : cela donc ajouté, je dois justement être doublement châtiée. J’ai un nombre innombrable de péchés et fautes occultes, mais en voici qui, en détail, me paraissent vous avoir déplu. Vous savez bien, ô mon chaste Époux, que dans le commencement que votre divine Bonté m’appela extraordinairement à la suivre en vraie pureté, qui fut à l’âge de dix-neuf ans, et qu’elle m’eut fait voir que je me trompais dans la créance que j’avais d’être en un état bien parfait, et après que vous m’eûtes lavée dans votre Sang précieux, par l’excès de vos infinies miséricordes qui m’en découvrirent le prix, que par une occasion qui se présenta, je raisonnai si je retournerais dans la route du < monde > a et dans la condition de laquelle vous m’aviez délivrée. La tentation, qui sous une raison spécieuse et comme nécessaire à cause des affaires que N. b m’avait laissées sur les bras, desquelles, humainement, ce me semblait, je ne me pouvais tirer, m’ébranla et me pensa emporter, <sans> c votre immense bonté qui mit votre Esprit-Saint en la bouche d’une bonne fille, ma compagne de dévotion, qui ignorait mes affaires, qui en un devis d familier, sans, comme je crois, qu’elle eût aucun dessein au sujet dont il était question, me dit : « Il faut toute être à Dieu ». Ce mot me frappa et donna tout d’un coup le jour à mon esprit qui l’affermit dans vos voies ; sans quoi, ô mon divin Époux, ma volonté allait succomber, et par conséquent,

14 route [du monde ] 16 « cause des J [grandes] affaires que la personne à

qui vous m'aviez donnée pour compagne m’avait 19-20 si par votre immense

bonté vous n'eussiez mis votre Esprit-Saint en la bouche 22 dans un entretien

a. Le manuscrit emploie ici le même signe idéographique que plus haut, page 285, note b.

u. Claude Martin, son mari. Allusion à l’attention passagère qu’après sa conversion elle avait prêtée en une occasion aux avances qui lui étaient faites en vue d’un nouvel engagement.

c. Ms. : Si par votre immense bonté qui mit... La proposition conditionnelle manque de verbe. C’est que Marie, emportée par le mouvement de sa pensée dans une autre construction, a laissé la phrase inachevée. Nous avons corrigé pour le sens. Mais le manuscrit nous semble reproduire fidèlement l’original.

d. Devis, entretien.

je fusse sortie de l’ordre de vos divins desseins sur moi, par mon infidélité. Et tout cela n’a point arrêté le torrent de vos miséricordes ! O ma Vie ! Vous savez encore qu’en deux autres occasions, étant séculière, je m’amu- 5 sai à certaines complaisances qui tenaient de l’esprit de nature et que, sous ombre de bien, j’y croupis quelque temps, et qu’enfin si votre bonté ne m’en eût retirée, j’aurais étouffé l’esprit de grâce par lequel vous me conduisiez si amoureusement. Ah ! que j’ai de douleur et 10 que je mérite d’enfers pour le châtiment de mes infidélités ! Oui, oui, il est juste, ô divin Amour, que vous soyez satisfait ! Étant [religieuse], en une occasion, je fis, ainsi qu’il me paraît, un acte d’hypocrisie. J’eus de faux sentiments d’humilité, qui me firent aller deman- 15 der à ma supérieure d’être humiliée, et je crois qu’elle m’eût bien mortifiée si elle m’eût prise au mot, car, mon intention, comme je crois, n’était point pure : j’avais un orgueil secret qui me faisait agir ; c'est pourquoi, je mérite toutes sortes d’humiliations de la 20 part de votre divine Justice. Or donc, sans pitié, exterminez le néant et la poussière ! Il n’y a châtiment qui ne soit trop doux pour moi. Une fois, sous ombre de justice, je fus donner un avis à ma supérieure. Au fond, ce n’était que par une vertu plâtrée, mais plutôt un 25 orgueil, qui me faisait avancer par et au delà a mon devoir, et par conséquent commettre une imprudence, qui fut le fruit de ma prétendue justice et de ma témérité. Et vous avez, ô mon divin Époux, souffert tout cela sans arrêter le cours de vos miséricordes ! Il est 30 donc maintenant juste que vous en preniez la vengeance. Me voilà courbée. Châtiez-moi selon les lois que votre amour a établies pour châtier mes infidélités. Ah ! je vous en demande pardon, mon divin Époux, anéantie jusque sous les pieds des démons.

20 justice j. Sus donc 25 avancer j au delà

a. Par (delà) et au delà. L’expression par delà se construit sans la préposition de. C’est elle qui l’a emporté ici.

« En des entretiens que j’eus quelque temps avec des personnes spirituelles, je me suis laissée emporter à des pertes de temps, badineries et puérilités spirituelles, eu égard à la pureté et sincérité de votre divine conduite sur moi, qui sortais de cette rectitude que je connaissais, me laissant aller à la complaisance de ces entretiens qui m’auraient portée de m’épancher par trop, et par ce moyen, faire part aux sens de ce que j’expérimentais de spirituel, qui est une lourde faute, quoique aux choses saintes. Votre esprit censeur m’en fit voir l’importance, sans quoi je serais tombée dans de grandes déchéances, au regard de cette pureté dégagée que vous vouliez de moi, qui ne me châtiâtes pas pour lors. Il est donc juste maintenant que vous en tiriez raison et que [vous punissiez] ma sottise et vanité, qui n’a été autre chose qu’un écoulement des sources secrètes de l’appétit de ma propre excellence, de laquelle, ô Pureté infinie, je vous demande très humblement pardon. Ah ! qu’il est vrai que vous ne voulez pas de gauchissement dans les voies du pur amour ! Et maintenant, je suis venue souiller votre nouvelle Église par mes impuretés spirituelles. Je me suis moi-même creusé les citernes crevassées a, lesquelles m’infectaient en tout moi-même en telle façon que leurs exhalaisons sont capables de perdre tout, parce qu’elles portent avec elles toutes sortes de maux et misères qui excitent les passions à la révolte. Et il semble que vous ayez permis au démon d’être de la partie, pour émouvoir tantôt la colère, puis l’aversion et la haine, le désespoir et la < suite > b, de sorte que, si votre divine main ne me protégeait, je serais perdue sans ressource. D’ailleurs, je suis comme liée et captive dans certains lacets qui me sont inconnus, desquels personne ne me saurait délier que vous. C’est donc à vous seul [à le faire], de qui j’attends secours, car mes liens

2 personnes j d’esprit 11 dans de grands relâchements 16 secrètes j du désir

26 révolte [et à V emportement] 33-34 de vous seul que j'attends ce secours

a. Réminiscence de Jérémie, II, 13.

b. Ms. : la fuite.

m’empêchent de faire le bien que je veux et mes passions me veulent faire commettre le mal que je hais et veux haïr a. O Dieu de miséricorde ! Mettez-y la main, sans quoi, je n’en puis plus. Pardon de toutes mes saillies, 5 mes imprudences et ressentiments imparfaits, èsquels je me suis échappée par mes infidélités. Ce qui m’humilie davantage, c’est qu’avec ma bassesse de cœur b qui me fait estimer digne de tout rebut, de mépris et ensuite d’abandon, lorsqu’on me touche, j’ai le sentiment si io novice que, si vous ne me souteniez par un excès de vos miséricordes et d’une secrète force qu’elles me donnent, l’infection que je porte en moi se ferait sentir partout (18). Ce sont aussi mes péchés, qui sont cause que je porte une charge qui ne me permet pas d’être employée, 15 selon mon désir, à l’instruction de nos chers néophytes. Hélas ! mon chaste Époux, vous savez bien les pentes à la grande vocation que vous m’avez donnée pour cela ! Parmi toutes les croix que je porte, c’était ce qui me restait de consolation, de leur apprendre à vous 20 connaître et aimer. Mais vous voyez l’occasion de [ce] qui me ravit ce bonheur c. Il faut donc encore que je me dépouille de cette seule consolation qui semblait me rester et que je m’humilie sous vos châtiments très justes et équitables. Mais envoyez-moi plutôt tous les 25 tourments possibles que la diminution de l’amour de ces chères âmes, pour le salut desquelles je me suis donnée, avec tout ce que je pourrai, par votre assistance, faire de bien toute ma vie, s’il peut sortir aucun bien de la plus basse et vile créature qui soit sous le ciel d » (19).

2 mal que je hais J et que je ne veux pas 20 mais vous voyez J que les nouveaux soins de la supériorité

a. Réminiscence de l’Ëpître aux Romains, VII, 19.

b. Bassesse de cœur, état humilié du cœur.

c. Allusion à l’incendie de 1650, ensuite duquel Marie fut remise en la charge de supérieure.

d. Voir une confession analogue dans la Relation de 1633, Supplément, fragment VI (Vol. I, p. 331).

NOTES

(1) Le P. Le Jeune note au début de la Relation de 1639 que «le retardement de la flotte # avait été « cette année bien extraordinaire ». Au temps des bateaux à voiles, la durée d’une traversée de France au Canada variait avec les vents et les tempêtes. Trois mois étaient exceptionnels. En 1632, Le Jeune, parti du Hâvre le 18 avril, débarque à Québec le 5 juillet suivant. Mais il avait d’abord touché à Gaspé et s’était arrêté 19 jours à Tadoussac. Il avait mis 10 jours pour faire environ 600 lieues, puis les vents étant devenus contraires, 33 pour en faire à peine 200 (Voir la Relation de 1632). Deux ans plus tard, 1634, Duplessis-Bochard, lieutenant du sieur Émery de Caen, repassant en France, part de Québec le 12 août pour arriver à la mi-septembre. Pour l’époque, cette navigation si heureuse et si rapide était un record.

(2) Charles Huault de Montmagny, d’une famille de robe et d’épée originaire de Seine-et-Marne, avait succédé à Champlain comme gouverneur de la Nouvelle- France en 1635, et pris possession de son office à Québec en 1636. Il y sera, jusqu’en 1648, époque où il repassera en France, le digne successeur du fondateur de la colonie, dont il continuera la sage administration et la vie exemplaire. Tout dévoué à l’évangélisation de la Nouvelle-France, il protégera jusqu’à son départ la fondation des Ursulines. Son nom figure au bas de l’acte de réception des Ursulines et des Hospitalières, et des premiers actes d’établissement des deux communautés. Il devait mourir à l’Ile Saint-Christophe aux Antilles, vers 1654.

(3) La Relation de 1639 fait dans ces termes le récit de l’arrivée des religieuses et des Jésuites à Québec : « Quand on nous vint donner auis qu’vne barque allait surgir à Kébec, portant un College de Iesuites, vne maison d 'Hospitalières et vn Couuent d’Vrsulines, la première nouuelle nous sembla quasi vn songe, mais enfin descendans vers le grand fleuue, nous trouuasmes que c’était une vérité. Cette saincte trouppe sortant du vaisseau se iette à deux genoux, beny le Dieu du Ciel, baisans la terre de leur chere patrie, c’est ainsi qu’ils appelloient ces contrées. Tout le monde regardoit ce spectacle dans vn silence : on voyoit sortir d’vne prison flottante ces vierges consacrées à Dieu aussi fraisches et aussi vermeilles que quand elles partirent de leurs maisons, tout l’Océan auec ses flots et ses tempestes n’ayans pas altéré vn seul petit brin de leur santé. Monsieur le Gouuerneur les receut avec tout l’accueil possible ; nous les conduisismes à la Chapelle,, on chanta le Te Deurn laudamus, le canon retentit de tous costez, on bénit le Ciel et la terre, et puis on les conduit aux maisons destinées pour elles en attendant qu’elles en ayent de plus propres pour leurs fonctions. »

Le Jeune, pour la composition du tableau, a un peu romancé ce débarquement de Marie de l’Incarnation et de ses compagnes, sans du reste se soucier des contradictions. Car c’en est une que de travestir la barque qui avait amené la petite troupe à l’Ile d’Orléans ou la chaloupe du Gouverneur en une prison flottante.

Mais le vaisseau de haut bord remplissait bien l’horizon du lecteur de la Relation. Pour l’effet, on a sacrifié un peu de la simplicité de la réalité.

En quittant le port de Tadoussac, peut-être à la hauteur de La Malbaie, le Saint-Jacques avait été immobilisé par le calme plat. On fit heureusement la rencontre d’une barque qui montait à Québec. Jésuites et religieuses y descendirent, et le 31 juillet au soir, après des privations qui comptèrent parmi les plus pénibles de la traversée, l’on aborda à la pointe occidentale de l’Ile d’Orléans. On y campa toute la nuit. C’est là que, le matin suivant, la chaloupe de M. de Montmagny accosta pour prendre tous les voyageurs et les conduire à Québec.

Par le raidillon qui montait de l’anse où l’on venait de débarquer au sommet du promontoire sur lequel Québec devait un jour s’édifier, les nouveaux arrivants accompagnés du Gouverneur, des Pères de la résidence et de la foule, se dirigèrent vers la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance, — la première église construite par Champlain après le retour des Français à Québec en 1633. — De là, on monta au fort Saint-Louis, résidence du Gouverneur.

(4) Les Hospitalières furent conduites à une maison récemment construite pour la Compagnie des Cent Associés en face du Fort. La résidence provisoire des Ursulines devait être au bas de la montagne dans le voisinage des constructions élevées par Champlain au bord du fleuve et appelées 1 "Habitation. Là, Madame de la Peltrie avait loué une toute petite maison appartenant au sieur Juchereau des Châtelets, proche l’endroit où fut édifiée dans la suite l’église de N.-D. de la Victoire, l’actuelle N.-D. des Victoires.

(5) Sillery, la réduction fondée sous le patronage et avec les libéralités du Commandeur de Sillery, à une lieue et demie en amont de Québec, par le P. Le Jeune en 1637. Elle était alors dirigée par le même Le Jeune et le P. de Quen, avec le concours intermittent de quelques autres Pères, Ennemond Massé, Claude Quentin, etc... Pour l’année 1639, le registre de la réduction ne mentionne que cinquante-six baptêmes, tant d’adultes que d'enfants, ce qui porte à une trentaine le chiffre des familles sauvages arrêtées. Toutes étaient de race algonquine. Leur chef, Noël Negabamat, que Marie désigne sous le nom de premier chrétien, avait été le premier à s’y fixer et à s’y convertir.

Le P. Le Jeune raconte ainsi la visite des Ursulines et des Hospitalières à Sillery : « Le lendemain (2 août) on les mene à la Résidence de Sillery où se retirent les Sauuages. Quand elles veirent ces pauures gens assemblez à la Chapelle faire leurs prières et chanter les articles de nostre creance, les larmes leur couloient des yeux ; elles auoient beau se cacher, leur ioye se trouuant trop resserrée dans leur cœur se répandoit par leurs yeux. Au sortir de là, ils visitent les familles arrestées et les cabanes voisines. Madame de la Pelterie qui conduisoit la bande, ne rencontroit petite fille sauuage qu’elle n’embrassast et ne baisast, avec des signes d’amour si doux et si forts que ces pauures barbares en restoient d’autant plus estonnez et plus édifiés qu’ils sont froids en leurs rencontres ; toutes ces bonnes filles faisoient le mesme sans prendre garde si ces petites enfans sauuages estoient sales ou non ny sans demander si c’étoit la coutume du païs, la loy d’amour et de charité l’emportoit par dessus toutes les considérations humaines. On fait

mettre la main à l’œuure aux Pères nouvellement arrivez ; on leur fait baptiser quelques Sauuages. Madame de la Pelterie est desia maraine de plusieurs ; elle ne se pouuoit contenir, elle se vouloit trouuer par tout quand il s’agissoit des Sauuages... Ces visites bientost passées, on dresse des Autels dans les chapelles de leurs maisons, on y va dire la saincte messe et ces bonnes filles se renferment dans leur closture. » ( Relation de la Nouvelle-France de 1639, chap. II.)

(6) « Bientost après nous fismes donner six filles sauuages à Madame de la Pelterie ou aux Ursulines, et quelques filles françoises commencèrent de les aller voir pour estre instruittes : si bien que les voilà desia dans l’exercice de leur Institut. Mais si iamais elles ont une maison bien capable et bien de quoy nourrir les enfans sauuages, elles en auront peut-estre jusqu’à se lasser. Dieu veuille que les grans frais ne retardent leur dessein. Les despenses qu’on fait ici sont fort grandes, mais Dieu l’est encore plus. » (Le Jeune, Relation de 1639.)

(7) « Comme c’était la petite vérole, qui est une maladie fort sale, et que les Sauvages n’avaient point de linge, ils étaient très infects, et cette corruption les avait tous pourris. Il se forma aussi des ulcères et des chancres en leur corps en si grande quantité qu’on ne savait par où les prendre, ce qui nous obligea de leur donner tout ce que nous avions apporté de linge... Nous défîmes jusqu’à nos guimpes, nos bandeaux et nos velets pour faire du charpis et des compresses, parce que cette toile, quoique neuve, était plus douce et plus fine que le reste de notre linge... Nos occupations croissaient tous les jours, et nous passions souvent les nuits à faire des lessives, car il ne se trouvait personne qui voulût ou qui pût nous soulager dans nos travaux. Il n’y avait en ce pays que très peu de femmes françaises. Nous demandâmes à quelques-unes si elles voudraient bien nous blanchir du linge et que nous l’enverrions chez elles. Elles nous répondirent qu’elles n’y toucheraient pas quand nous leur donnerions plein notre maison d’or et d’argent... Le grand nombre de malades dura assez longtemps pour consumer les provisions que nous avions apportées de France, et quoique, par le secours et la libéralité de Madame la duchesse d’Aiguillon, on nous en eût acheté pour deux ans, elles ne nous durèrent que six mois, après lesquels il nous fallut emprunter et nous endetter pour continuer nos dépenses jusqu’à l’arrivée des vaisseaux... La mortalité fut si grande que le peu de Sauvages qui restaient s’en allèrent dans les bois et s’éloignèrent de notre hôpital qu’ils avaient en horreur : ils le nommèrent la maison de la mort, et ne voulaient plus y venir. Mais voyant qu’ils mouraient aussi dans les bois et que la maladie avait fait mourir un grand nombre de Sauvages de Tadoussac, du Saguenay, des Trois-Rivières, des Iroquois, des Hurons, des Outaouois et de toutes les autres nations, ils revinrent de leur prévention et se rassemblèrent à Sillery d’où ils nous envoyaient leurs malades. » ( Annales de l’ Hôtel-Dieu de Québec.) Nous verrons par les lettres de Marie de l’Incarnation que les souffrances furent égales dans la petite maison de la Basse-Ville, et que les Ursulines rivalisèrent d’héroïsme et de misère avec leurs soeurs de l'Hôpital.

Le fléau, qui fit ses premiers ravages en octobre 1639, se prolongea jusqu’en février 1640.

(8) En quittant la charge de supérieur général des Missions de la Nouvelle- France, le P. Le Jeune reçut, entre autres fonctions, celle d’enseigner les langues sauvages aux Hospitalières et aux Ursulines. En outre il devait prendre la direction spirituelle des Ursulines. A ce sujet, il faut noter que Le Jeune avait fait son troisième an à Rouen en 1628-1629 avec le P. Louis Lallemant, et que, par lui, Marie de 1 Incarnation put connaître la doctrine spirituelle du célèbre mystique de la Compagnie. Sa direction fut sévère (Voir la Correspondance de la Vénérable Mère).

(9) En 1634, lors du songe prophétique où Marie entrevoyait la mission que Dieu lui destinait, les Jésuites n’étaient entrés à Québec avec Emery de Caen, après la perte momentanée de la colonie, que depuis le 17 juillet 1632. Trois années de domination britannique et protestante avaient suffi à anéantir l’œuvre précédemment accomplie par les premiers apôtres du pays, les Récollets. Les nouveaux missionnaires se mirent aussitôt au travail. En 1639, des résidences et des missions étaient établies sur différents points de la Nouvelle-France, depuis l’embouchure du Saint-Laurent jusqu’aux rives de la Baie Géorgienne, chez les Hurons. Les ténèbres spirituelles qui couvraient encore le pays tout entier en 1634, sauf la petite chapelle de Notre-Dame de Recouvrance, — l’église de Québec, — commençaient enfin de se dissiper.

(10) Cette installation fut rapide. Arrivées le lundi matin Ier août, les Ursulines se renfermaient dans leur clôture le samedi suivant, au soir. Le lendemain, dimanche, un Père de la résidence vint leur dire la messe dans leur oratoire improvisé. Tout y était si étroit que «le chœur n’était qu’un petit coin de cheminée clos avec des planches » ; il n’y avait de place que « pour l’autel, le prêtre et celui qui aide à dire la messe », écrit la Mère Cécile Sainte-Croix. Le soir de ce même dimanche, les religieuses chantent vêpres en s’accompagnant de la viole « pour attirer les Sauvages ». En effet. Sauvages et Sauvagesses étaient ravis de ces sons harmonieux. Au chœur on se partageait ainsi : d’un côté, Marie de l’Incarnation et Cécile de Sainte-Croix ; de l’autre, Madame de la Peltrie, Marie de Saint-Joseph et Charlotte Barré. Quant à la petite maison du bord de l’eau, leur couvent : « Nous y avons la plus belle vue du monde, écrit encore Cécile de Sainte-Croix. Sans sortir de notre chambre, nous voyons arriver les navires qui demeurent toujours devant notre maison tout le temps qu’ils sont ici. » La petite vérole des Sauvages vint bientôt gâter ce plaisir de la première heure.

(11) A l’époque où Marie écrivait cette partie de sa Relation, printemps de 1654, le pays commençait de prendre figure. L’année précédente, Marie évaluait dans une de ses lettres à plus de 2000 le nombre des Français venus s’établir au Canada. Québec, Trois-Rivières et Montréal étaient les trois centres de leur résidence. Québec en était le plus important. Le pensionnat se ressentait naturellement de cette consolidation de la colonie. Avant l’incendie de 1650, autant que les documents qui nous restent nous permettent d’en juger, il comptait annuellement, au moins dans les derniers temps, de 18 à 20 élèves. Ce chiffre devait s’augmenter après l’incendie.

(12) De 1639 à 1646, le monastère ne s’accroît que par des recrues de France. En 1640, deux religieuses du Grand Couvent du Faubourg Saint-Jacques : la Mère Marguerite de Flécelles. dite de Saint-Athanase, et la Mère Anne le Bugle, dite de Sainte-Claire. En 1643, la Mère Anne de Lézenet, dite des Séraphins, du Couvent de Ploermel. En 1644, les Mères Anne Compain, dite de Sainte-Cécile, et Anne Le Boutz, dite de Notre-Dame, toutes deux de Tours. En 1642, une sœur converse était venue du couvent de Dieppe, Anne Bataille, dite de Saint-Laurent. En 1646 seulement on put ouvrir un noviciat : il se composa d’une novice de chœur, Charlotte Barré, de Tours, amenée par Madame de la Peltrie, et d’une novice converse, Catherine Lezeau, née au Canada.

(13) Montmagny avait choisi l’emplacement du futur monastère dès avant l’arrivée des Ursulines et il le faisait déjà défricher en 1638, en prévision de leur installation. Marie de l’Incarnation et Cécile de Sainte-Croix étaient montées le visiter, le surlendemain de leur débarquement, et Cécile de Sainte-Croix avait trouvé le lieu « très agréable ». Le terrain avait été concédé par la Compagnie des Cent Associés. Les constructions ne commencèrent pas avant 1641. La première pierre fut posée par Madame de la Peltrie. On était si pressé d’y entrer qu’on n'attendit pas l’achèvement de l’édifice. On s’y installa dès 1642, au début de l’hiver. « L’an 1642, le 21 novembre, écrit la première annaliste du Vieux-Monastère, nos premières Mères prirent possession de notre premier monastère, qui nestait pas encore fort avancé ny ayant que le plancher dembas de faict et quelques cloissons, tous les planchers denhaut nestant que des madriers rangés sur des poutres sans estre embouvetez ny blanchis. Lon y dressa une petite chapelle avec un chœur pour les religieuses et lon y chanta en ce jour la première messe. Nos meres ieusnerent la veille et le iour de cette solennité, dévotion que lon a continué plus de 18 ans durant et que lon auroit continuée tousiours sy Monseigneur de Laval premier evesque de Kébec ne nous eust ordonné de discontinuer de chanter cette grande messe aussy bien que celle de St. Ignace dont nous fesions aussy la feste au mois de juillet en reconnaissance des grandes assistances que nous avons reçues des Enfants de ce grand Sainct. » ( Annales des Ursulines de Québec. Année 1642.)

(14) Dans ces deux états dont parle Marie, l’un et l’autre caractérisés par la passivité et l’inaction des puissances qui en résulte, cette inaction cause à l’âme une souffrance intolérable. Les puissances en effet sont faites pour agir. Or la passivité les a enchaînées et comme paralysées, réduites à une situation contre nature. Mais dans le premier état 1 ame, toute à la jouissance de la paix profonde qui lui vient de son acquiescement aux volontés divines, est insensible à la souffrance qui ne se répand que dans sa partie inferieure. Au contraire, dans le second, la paix, toujours très réelle, est si spirituelle, si subtile, que l’âme en semble vide. Dès lors, la souffrance l’envahit tout entière, et elle la ressent dans toute sa terrible acuité, sans diversion.

(15) Chez les Mystiques, âme et esprit s’opposent quelquefois comme la partie inférieure et la partie supérieure de l’âme. L’esprit est alors la partie supérieure,

celle qui est capable des opérations les plus spirituelles en même temps que des touches les plus délicates et les plus profondes de Dieu. Il est la demeure intime de Dieu, des trois Personnes divines ; les peines, les affaires n’y ont pas entrée ; elles s’attaquent seulement à l'âme et la tourmentent. L’ esprit, selon la comparaison de sainte Thérèse, c’est Marie ; l’âme, Marthe. Parlant de l’habitation en elle de la sainte Trinité et des craintes qui continuaient parfois de l’assiéger, la sainte écrit : « Il (me) semblait en outre, qu’en dépit des peines et des affaires, l’essentiel de (mon) âme ne se mouvait jamais de ce cabinet intérieur. En cet état, (mon) âme (me) semblait en quelque sorte divisée. (M’) étant vue peu après cette grâce de Dieu, en de grandes tribulations, (je me plaignais) de (mon) âme comme Marthe de Marie, sa sœur, lui reprochant parfois de jouir selon ses désirs de ce continuel repos, en la laissant aux prises avec quantité d’épreuves et d’occupations, qui lui ôtaient la possibilité d’en jouir avec elle. Ceci vous paraîtra peut-être une extravagance, mes sœurs, et cependant il en va réellement de la sorte. L’âme est une évidemment. Toutefois ce que je viens de dire n’est pas une imagination, c’est un état fort ordinaire. Voilà pourquoi je disais plus haut que certains effets intérieurs donnent la certitude qu’il y a sous certains rapports, une différence très réelle entre l’âme et l’esprit. Bien qu’en réalité ils n’en fassent qu’un, on perçoit parfois entre eux une division si délicate qu’il semble que l'un opère d’une manière et l’autre d’une autre, selon le goût divers qu’il plaît au Seigneur de leur communiquer.» (Le Château Intérieur, Septièmes Demeures, chap. I. — Œuvres complètes, Paris, 1910, t. VI, pp. 282-283.) Distinction et unité sont donc compatibles. La première n’entame en aucune sorte la seconde ; mais la première n’en est pas moins réelle. L’analyse spéculative n’a point suggéré cette vue aux Mystiques, c’est leur expérience qui la leur a donnée.

(16) Vie, p. 422. «L’amour de la pureté était si profondément gravé dans (le) cœur (de notre Mère), qu’elle se mettait toujours du côté de Dieu dans la vengeance qu’il voulait tirer de ses fautes quoique légères. Et quoiqu’elle gémît sous des peines si accablantes, si est-ce que quand elle entrait dans le centre de son intérieur qui était, ainsi qu’elle va dire, le cabinet de Dieu où la paix n était jamais troublée, la pureté de Dieu lui paraissait si redoutable et elle voyait tant de justice que les moindres impuretés fussent punies au préjudice de tout autre intérêt, qu’elle consentait que les siennes le fussent au préjudice de ses sentiments, de son corps, de son âme, de sa vie, de son être, et même de son salut eternel, aimant mieux souffrir les peines de l’éternité pourvu qu’elle y conservât 1 amitié de Dieu, que de rien voir en elle qui fût contraire à cette haute et adorable pureté.

« Je ne sais quel jugement fera le lecteur, de cette grande ardeur qu’elle avait pour sa propre pureté et du zèle avec lequel elle voulait venger celle de Dieu aux dépens mêmes de son salut. Mais il est certain que, s’il considère comme il faut la dignité infinie et incompréhensible de Dieu, il n’aura pas de peine à croire qu il serait plus expédient que tout le monde, tous les Anges et tous les hommes fussent anéantis, que la Majesté de Dieu fût offensée par la moindre faute volontaire. La Mère de l’Incarnation, qui comprenait parfaitement cette vérité, a fait cet acte de justice qui est le plus grand et le plus héroïque qu’une

personne puisse jamais faire en cette vie et en l’autre, de vouloir plutôt perdre la vie, l’être et le salut, que de rien souffrir en elle qui offensât la vue de Dieu et qui fût contraire à son incompréhensible pureté... Il n’est pas possible de faire en cette vie un plus grand œuvre de justice ni un plus excellent acte d’amour de Dieu que celui-ci, qui va jusques à la dernière extrémité, puisqu’il n’est pas possible de faire ni de désirer davantage pour Dieu ; ...je ne vois pas (en effet) que l’on puisse produire un acte d’amour plus pur en sa substance et plus étendu en ses effets qu’en s’offrant à perdre la vie, l’être et la gloire pendant toute l’éternité, pour l’amour de Dieu et pour le zèle de sa justice, puisque l’esprit humain ne peut rien découvrir en cet amour saint qui ressente l’intérêt du propre amour. C’est néanmoins ce qu’a fait la Mère de l’Incarnation. Et afin qu’on ne croie point qu’elle l’ait fait sans réflexion, et par un mouvement d’une dévotion passagère, elle le répète avec beaucoup plus de force à la fin de (l’article) suivant, où non seulement elle désire cette éternité de peines, mais elle s’y condamne en effet pour entrer dans l’intérêt d’un Dieu irrité et ennemi de tout péché. D’où il faut tirer deux conséquences qui font voir dans un grand jour l’éminente vertu de cette Mère : la première, qu’elle a gardé le précepte de l’amour autant qu’il le peut être en cette vie ; et l’autre, que si la cupidité (la convoitise) n’a pas été entièrement éteinte en elle dans sa racine, elle l’a au moins été autant qu'elle le peut être dans son usage et dans ses actes, puisque sa charité a pu produire des actes aussi purs et aussi dégagés des intérêts de l’amour propre que ceux que nous avons devant les yeux. Elle ajoute pourtant cette condition essentielle en un acte de cette nature : Pourvu que je ne sois point privée de l’amitié de Dieu. Car ce ne serait pas un amour de Dieu de vouloir être dans un état où l’on serait privé de l’amour de Dieu et de Dieu même...

« Je ne finirais point si je voulais rapporter tous les hauts sentiments que cette excellente Mère avait de la pureté. Mais quoi que j’en puisse dire, je n’en saurais donner une idée qui approche de celle qu’elle en a donnée elle-même dans le commencement de cette histoire et qu’elle en donnera encore (à l’article) suivant et en plusieurs autres ci-après, où elle dira des choses si relevées touchant cette vertu céleste que je m’assure que les esprits les plus éclairés en seront surpris. »

Dans la controverse du Quiétisme où, de part et d’autre, l’on se disputa les grands mystiques, le commentaire de Dom Claude Martin fut à son tour commenté par Bossuet et voici quelle approbation il reçut :

« A l'exemple de ces grandes âmes (saint François de Sales, sainte Angèle de Foligno, sainte Catherine de Gênes, sainte Thérèse), la Mère Marie de l’Incarnation, Ursuline, qu’on appelle la Thérèse de nos jours et du Nouveau Monde, dans une vive impression de l’inexorable justice de Dieu, se condamnait à une éternité de peines et s'y offrait elle-même afin que la justice de Dieu fût satisfaite, pourvu seulement, disait -elle, que je ne sois point privée de l’amour de Dieu et de Dieu même. Un vénérable et savant religieux, fils de cette sainte veuve plus encore selon l’esprit que selon la chair, et qui en a écrit la vie, approuvée par nos plus célèbres docteurs, y fait voir que ces transports de l’amour divin sont excités dans les âmes parfaitement unies à Dieu afin de montrer la dignité infinie et incompréhensible de ce premier être, pour qui il vaudrait mieux endurer mille

supplices et même les éternels que de l’offenser par la moindre faute. Mais sans chercher des raisons pour autoriser ces actes, on voit assez qu’on ne les peut regarder comme produits par la dévotion des derniers siècles, ni les accuser de faiblesse, puisqu’on en voit la pratique et la théorie dès les premiers âges de l’Église et que les Pères les plus célèbres de ce temps-là les ont admirés comme pratiqués par saint Paul. » (Bossuet. Instruction sur les États d'oraison, Liv. IX, ni.)

Fénelon s'étant imprudemment emparé de cet éloge de la Mère de l’Incarnation et ayant tenté de tirer à soi dans son Instruction pastorale du 15 septembre 1697, la Vénérable Mère et son panégyriste, s’attira aussitôt de ce dernier cette verte réplique : « Il est vrai encore ce que dit l’auteur (Fénelon) que « M. l’Évêque » de Meaux assure que la Mère de l’Incarnation, dans une vive impression de » l’inexorable justice de Dieu, se condamnait à une éternité de peines, et s’y » offrait elle-même afin que la justice de Dieu fût satisfaite ». En rapportant ce passage, il ne fallait pas oublier que j’ai mis cet acte parmi les suppositions impossibles, qui se réduisent enfin à une simple velléité, et jamais à une volonté absolue. C’est ce que j’ai si souvent expliqué qu’on pouvait m’épargner la peine de le répéter, et surtout il ne fallait pas se servir de cet exemple pour me faire admettre avec l’auteur le sacrifice absolu et le simple acquiescement à sa juste réprobation et condamnation, dont je n’ai jamais parlé qu’avec horreur. » (Préface sur l'Instruction pastorale de M. de Cambrai, N° XXVI.) Ce fut le tort de Fénelon de ne point lire l’article de la Relation de Marie de l’Incarnation, et le commentaire de Dom Claude Martin. L'acquiescement au châtiment — à la peine du sens — y excluait catégoriquement l’acquiescement à la réprobation — à la peine du dam. La Vénérable Mère, puis son fils, avaient ainsi marqué très clairement les limites dans lesquelles devait se mouvoir le véritable pur amour.

(17) Vie, p. 429. «L’on s’étonne dans la vie spirituelle comment il se peut faire que les âmes qui sont fort avancées dans les voies de Dieu et qui semblent même être arrivées dans un état de perfection acquise, soient quelquefois tentées de désespoir, parce que le Saint-Esprit, qui est le gage de la vie éternelle et qui porte témoignage à notre âme, comme dit saint Paul, que nous sommes les enfants de Dieu (Épître aux Romains, VIII, 16), leur a donné si souvent des marques si sensibles de leur adoption qu’il semble qu’elles devraient avoir toute l’assurance que l'on peut avoir en cette vie que leurs noms sont écrits dans le livre des prédestinés. La Mère de l’Incarnation en donne ici la raison qu’elle avait apprise de sa propre expérience, disant que Dieu, voulant éprouver la fidélité d’une âme et l’élever au plus haut degré de la pureté, lui cache toutes ses grâces et toutes ses vertus, en sorte qu’elle se voit vide de tout bien ; et au contraire, il fait que les plus petits atomes d’imperfection lui paraissent comme des montagnes d’impureté et comme des péchés monstrueux en comparaison de sa pureté incompréhensible. Le Saint-Esprit même, qui remplissait l’entendement de ses lumières et le cœur de ses douceurs célestes, se retire dans le fond de l’âme et ne lui laisse de la lumière que pour lui faire voir la nudité et la vacuité où elle se trouve réduite. Il n’y a plus que Dieu qui se rend sensible dans le fond de l’âme pour la soutenir et l’empêcher de consentir au mal. Mais il arrive quelquefois qu’il se cache dans ce fond, et alors elle ne voit plus en elle qu’une vacuité toute pure

-de grâces, de vertus, de dons célestes, et de Dieu même. C’est là le principe des tentations de désespoir dans les âmes avancées ; car tant s’en faut que l’expérience qu’elles ont eue des faveurs et de la présence de Dieu apporte de l’adoucissement à leur peine, qu’au contraire c’est ce qui la fait paraître comme incurable parce que, se voyant vides des grâces de Dieu et de ses dons après tant de travaux, la première pensée qui leur vient est que tout est perdu pour elles et qu’il n’y a plus rien à espérer.

« Voilà l’état où la Mère de l’Incarnation se trouvait réduite dans le fort de ses tentations qui même, outre cette disposition de vacuité intérieure, reçurent un étrange accroissement par la vue de cette flamme effroyable qui parut extérieurement à ses yeux. Car le dedans et le dehors concourant ensemble à porter la tentation à son plus haut point, elle se trouva réduite à une telle extrémité qu’il fallait de nécessité vaincre ou être vaincue. Mais Dieu, qui ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces et qui a promis d’abréger le temps des persécutions en faveur de ses élus, lui donna un prompt secours et éteignit aussitôt cette flamme de l’enfer qui la sollicitait d’accomplir ce que la tentation lui suggérait. »

(18) Vie, p. 435. « Ce sont ici les gémissements de la colombe qui marquent tout ensemble l’innocence et la douleur. Son innocence paraît dans la confession générale et publique qu’elle fait de ses péchés, car voulant déclarer les fautes qu’elle croyait être la cause de ses peines intérieures, on ne peut douter qu’elle ne rapporte celles qu’elle croyait être les plus grandes de toute sa vie et qui touchaient plus vivement sa conscience. Et cependant, quoi qu’elle fasse pour les exposer dans toutes leurs circonstances, elles paraissent pour la plupart si légères <jue je ne sais si on leur peut même donner le nom de péchés. Elle ne fait cette confession que depuis l’âge de dix-neuf ans, car avant ce temps-là, ses fautes n’étaient que des légèretés d’enfant, dans lesquelles, ainsi qu’elle a dit ailleurs, elle n’avait jamais cru qu’il y eût du péché. Toute sa vie s’est passée dans cette tendresse et cette pureté de conscience, ne pouvant donner entrée au moindre péché, et ne l’y pouvant souffrir si par surprise ou fragilité il y était entré. Elle fit bien voir un jour combien son âme était sensible aux fautes les plus légères, témoignant une joie extraordinaire et faisant une espèce de fête de ce qu’elle avait été à confesse. Car ses novices lui en ayant simplement demandé la cause, elle leur répondit avec la même simplicité : « C’est que j’en avais besoin, m’étant » laissée distraire à des puérilités d’enfant pendant une dizaine de mon chapelet. » Voilà le plus grand péché qu’elle ait commis dans les trente-trois années qu’elle a vécu en Canada dans une infinité de rencontres très périlleuses, sa fidélité ayant toujours été assez forte pour convertir les occasions de péché en des matières de vertu. D’où il est facile d’inférer qu’aucun de ces gros péchés qui donnent la mort à l’âme n’est jamais entré dans la sienne, et que Dieu l’a trouvée à la fin de sa vie avec cette première grâce dont il l’avait si amoureusement prévenue.

« Quant à la douleur qui lui vient de faire pousser des gémissements si profonds, elle procédait de l’accablement des peines intérieures qu’elle souffrait dans la vue de ses péchés ou plutôt des péchés de ces deux âmes dont elle s’était chargée de porter le châtiment afin de les gagner à Dieu, à l’imitation de son Epoux

qui s’était chargé des péchés de tous les hommes pour les purifier et les gagner à son Père. Dieu les lui a accordées toutes deux... ; mais il a voulu qu’elle satisfît en toute rigueur à la condition qu’elle avait elle-même proposée, de souffrir en ce monde les peines qu’elles méritaient pour l’éternité ; car il a permis qu’elle fût environnée des douleurs de l’enfer, comme parle le prophète (Psaume XVII, 6), qu’elle se soit trouvée dans les périls jusque sur le bord de l’abîme (Psaume CXIV, 3), et qu’elle soit demeurée pour un temps dans une espèce de réprobation, sans joie, sans plaisir, sans lumière, et en apparence, sans Dieu même. »

(19) Vie, p. 436. « Si ses afflictions intérieures lui étaient un fardeau si pesant et si difficile à supporter, les dernières paroles qu’elle vient de dire nous apprennent qu’elle en portait un autre dont le poids la faisait bien gémir. C’était de n’avoir pas toute la liberté qu’elle souhaitait, d’exercer son zèle pour la conversion des âmes, qui était la fin qu’elle s’était toujours proposée quittant son pays et ses connaissances pour aller vivre dans la barbarie du Canada. Car dans ses tentations elle ne soupirait que pour ses intérêts, mais dans cette privation, elle pleurait la perte de ceux de Dieu, qui lui étaient infiniment plus sensibles que les siens propres. Ce n’est pas qu’elle ne s’y employât au delà de tout ce qui se peut dire et qu’elle n’y fît des conquêtes merveilleuses, mais comme l’amour qu’elle avait pour cet emploi n’avait point de bornes, elle gémissait de ce que la supériorité partageait ses soins qu’elle eût bien désiré y appliquer entièrement et sans division.

« Pour expliquer et bien concevoir le zèle de ce cœur apostolique, il faudrait avoir compris l’étendue de sa charité incomparable. Car, soit que l’amour et le zèle ne soient qu’une même chose ou que le zèle soit seulement l’effet de l’amour, on doit mesurer l’un par l’autre, puisqu’on épouse et qu’on porte les intérêts de ce qu’on aime à proportion que l’amour est ardent, et qu’on aime d’autant plus ardemment qu’on a de zèle à procurer la gloire et les autres avantages de l’objet de l’amour... »

Ibid., p. 442. « Il n’y a rien de si vrai que ce que l’on dit ordinairement que les sujets se forment facilement sur celui qui les gouverne, et qu’un supérieur est comme le premier mobile qui emporte les autres cieux par la rapidité de son mouvement. Aussi cette fervente supérieure étant toute remplie de zèle pour la conversion des Sauvages, il ne se peut faire que ses religieuses ne fussent toutes embrasées de la même ardeur... Ces zélées servantes de Dieu, jalouses de la gloire de leur Époux et embrasées du désir de lui gagner des âmes, tirèrent au sort les nations de cette grande Amérique, afin d’en avoir chacune une à laquelle elle appliquât plus particulièrement ses soins, ses travaux, ses prières, ses mérités. La Mère de 1 Incarnation avait la sienne comme les autres, mais son grand courage n y demeurait pas enfermé. Elle s’était chargée de toutes depuis longtemps ; c’est pourquoi son esprit et ses soins (s’étendaient) aussi sur toutes. »

DOUZIÈME ÉTAT D’ORAISON (Suite)

IL ne me serait pas possible de déclarer les cris et les gémissements de mon âme au sacré Verbe Incarné, en l’état de croix que je portais en mon intérieur, après les trois premières années de mes souffrances que je fus continuée en ma charge. 5

Quelque temps après a, ma disposition changea en quelque partie. Ce qui me resta fut la révolte des passions ; mais au reste, j’avais l’esprit libre et clairvoyant en ma disposition extérieure. Je fus délivrée des agonies extrêmes que je pâtissais auparavant. Dans cet état 10 auquel j’entrai, j’étais plus capable de me jeter dans le péché que [dans] l’autre, à cause que j’étais plus libre b.

Ah ! que notre bon Dieu m’a fait de grâces dans ce nombre innombrable d’occasions à ce sujet. Ce n’est pas que je [ne] me sois échappée et oubliée en plusieurs 15 rencontres, mais je me fusse perdue entièrement dans la violence de cette révolte, si sa main toute-puissante ne m’eût soutenue, surtout dans une aigreur habituelle, qui me portait à l’aversion contre mon prochain, lors

10 extrêmes] que je souffrais 12 libre j [et que mon esprit était plus présent

à moi ]

a. Année 1643.

b. Et plus capable d’agir de propos délibéré.

de certaines contradictions ; néanmoins Notre-Seigneur me soutenait, en sorte que jamais je n'ai dit une parole contre le respect à la personne contre laquelle, par diverses raisons, j'avais plus de sentiments d’aver- 5 sion a. Je ne puis exprimer l'humiliation en laquelle était mon intérieur en cet état, car il me marquait une grande déchéance en la perfection. Je me voyais si pauvre et dénuée de vertus qu'à peine me pouvais-je supporter, et en effet b, ce m'en était une bonne pratique c de me 10 supporter moi-même.

Parmi ces rudes attaques des passions, j'avais beaucoup d'affaires pour notre établissement et notre union d. Notre-Seigneur me faisait la grâce d'en venir à bout avec bénédiction, quelques épines qui s’y rencontras- 15 sent. Notre séminaire e et emploi allaient aussi bien qu'on l’eût pu souhaiter. L’on disait que j’étais bien douce et patiente ; mais moi qui portais ma misère je me trouvais très imparfaite (1), et, lorsqu’une personne de confiance me visitait, je ne pouvais avoir d’autres 20 entretiens que mes imperfections, et quoique notre bon Dieu m’eût rétablie dans sa sainte et intime familiarité, c était ce qui m’humiliait davantage, ne pouvant comprendre comme un si grand accès avec sa divine Majesté pouvait compatir avec cette révolte de mes passions f. 25 Ce sentiment m’était bien pénible, à cause qu’il me

12 établissement J et pour former l’union [des personnes qui avaient été tirées de nos deux Congrégations ] 16 souhaiter j, [de sorte que, dans la multitude des

affaires et des contradictions qui s’y rencontrent,'] l'on disait

a. Nouvel exemple du comparatif pour un superlatif relatif (Voir page 206, note a, et page 298, note b).

b. En effet, en fait, dans la réalité.

c. Une bonne pratique de vertu.

à- Les bases de l’union avaient été posées en 1641. Restaient à établir les constitutions, la loi organique qui devait régir le monastère de la Nouvelle-France.

e. En 1643, d’après les lettres de Marie de l’Incarnation, le séminaire comptait 48 élèves.

*• La simultanéité était possible parce que, comme il a été précédemment noté, la présence de Dieu et les tentations sont dans l’âme sur deux plans divers (Se rappeler ce que Marie de l’Incarnation et sainte Thérèse disent de la distinction entre Y esprit et Y âme ; voir pp. 379-380, 391-392).

donnait sujet de croire que j’étais grandement déchue de la perfection. Ce poids m’était si pesant qu’à peine pouvais-je subsister ; je ne voyais rien de semblable à moi. Une fois, entrant dans notre cellule, j’eus une vue et sentiment subit qui me confirmait en ce sentiment 5 que j’étais encore plus vile et pauvre que je ne l’avais conçu (2). A cet instant, je vêtis une haire que je laissai plusieurs jours et nuits sur mon corps sans la dévêtir. Mon cœur se fendait de contrition. Le Révérend Père Le Jeune me visitant, je lui racontai ma disposition. 10 Il me mortifia beaucoup parce que j’avais fait cela par une saillie, sans réfléchir que je n’avais pas permission de lui ; pour me punir, il me la fit quitter. Lors, je me jetai à ses pieds, le suppliant de m’écouter et que je lui voulais dire tous mes péchés et toutes les imperfections 15 que j’avais commises en ma vie, et que par là il verrait combien j’étais une mauvaise créature. Je le conjurai tant qu’il me le permit, et sur l’heure, je lui fis une confession générale de toute ma vie, sans autre examen que celui que l’esprit intérieur me fournit lors, plus claire- 20 ment et nettement que si, actuellement, j’eusse employé plusieurs jours à m’examiner. Il semble qu’en cette occasion, cette parole soit vérifiée en l’âme : J’ examinerai Hiérusalem avec des lanternes a. Cet esprit censeur et jaloux du pur amour est inexorable, et se fait obéir 25 sans remises, faisant voir et expérimenter à l’âme qu’il est aussi bien ennemi des remises b que des récidives c. Les actes de contrition et componction sont tous conduits dans le même esprit, et ils s’adressent au sacré Verbe Incarné par la véhémence de cet esprit qui la 30 possède, en tels termes : « Pardon, mon très chaste Amour, pardon, mon chaste et divin Époux ! Je ne veux pas vous avoir offensé. Miséricorde, mon divin

17 créature j. [Il y fit de la difficulté ,] mais je le conjurai 27 remises j que des

rechutes 28-29 conduits j par le

». Sophonie, I, 12.

b. Remises, retardements.

«. Récidives, rechutes.

Amour ! » Et sans cesse, cette activité amoureuse lui fait exhaler ses soupirs redoublés, sans s’en pouvoir empêcher : « Pardon, mon cher Amour, je ne puis vouloir vous avoir offensé. Ah ! mon divin Amour, envoyez-moi 5 plutôt un million de morts que de permettre que je vous offense volontairement. Je sais bien que je ne suis que souijlure et imperfection, mais je ne le veux pas être. O Amour, exterminez tout ! L’ Amour est fort comme la mort et son émulation dure comme V enfer a. Vous savez io bien ce qu’il faut faire pour user de votre divine maîtrise et de votre souverain pouvoir sur une âme qui vous appartient et qui contrevient à vos lois. Sus donc ! sans pitié, soyez inexorable et consommez tout ce qui contrevient à votre pureté si intimement exacte » (3).

15 C’est cette pureté de Dieu qui époinçonne b l’âme et qui lui fait pousser ces élans, et ensuite qui la fait abandonner à tout par un entier anéantissement. Perte d’honneur, de réputation, il ne lui importe ; il faut que la pureté règne, et elle voit, plus clair que le jour, 20 la grande importance de la pureté pour compatir c avec l’Esprit de Dieu.

C’est une chose indicible ce qu’il veut d’une âme qu’il tient dans une union intime, habituelle et continuelle avec lui ! Oui, c’est une chose indicible ! Cela vient de 25 la grande sainteté de Dieu, laquelle est incompatible avec aucun opposé. Et j’ai expérimenté que, dans cette partie ou centre de l’âme, qui est la demeure de Dieu

5 million [de supplices et autant ] de morts [que je respire de fois ] plutôt que de 13 consumez j tout ce qui est contraire à votre pureté si sainte et si exacte 15 pureté j [suprême\ de Dieu qui me piquait 18-21 réputation]. Rien ne me

touchait que la pureté dont je souhaitais le règne plus que toutes choses et dont je voyais plus clair que le four l’extrême importance pour conserver l’esprit de Dieu

a. Cantique des cantiques, VIII, 6.

b. Époinçonner, piquer. Terme vieilli.

°. Compatir, s'accorder avec, faire société avec.

Québec en 1683 ,

Gravure extraite de la Description de l'Univers, par Manesson Mallet (Paris, 1683, T. V.)

(Collection de A .-Léo Leymarie, Paris. J

et comme son ciel a, rien de souillé n’y peut compatir, et que le démon même, quoiqu’il soit un esprit, y trouve de l’inaccessibilité. Néanmoins, il y a de certaines exhalaisons de l’impureté spirituelle qui, provenant de 1 esprit de nature, dans lesquelles il se trouve ce qu’on appelle petites malices, petits gauchissements et déguisements, qui voulant faire un subtil mélange avec ce qui est rectitude de 1 Esprit de Dieu, voulant s’insinuer dans cette demeure, — et sembleraient y avoir plus de facilité que les démons b, — voulant passer pour une sainteté sous ombre de charité, de zèle, de piété et enfin de gloire de Dieu et faire égalité avec la pureté et rectitude, < veulent > c entrer en cette communication intime de Dieu et en approchent de fort près ; mais c’est en vain, parce qu’en cet état habituel d’union intime, il n’y peut rien entrer de contrefait et d’im- Pur (4).

L’on pourrait me demander ce que c’est que la révolte des passions dont j’ai parlé0, laquelle, après mes grandes peines intérieures des trois premières années, j’ai encore pâtie plus de quatre ans e avec une aigreur dans le sens, à l’endroit de quelques personnes bonnes et saintes,

x ciel\, [ tandis que ce divin Esprit en est le maître] et que le démon même 3-4 certaines exhalaisons j [ d’imperfection et] d’impureté spirituelles qui proviennent 5 de l’esprit J de la nature corrompue et qui ne sont autres que ces petites malignités 6-ir déguisements J qui, pour faire un subtil mélange avec ce qui

est de l’esprit, veulent s’insinuer en ce cabinet sacré et semblent même y avoir plus de facilité que les démons en ce qu’elles se couvrent d’une ombre de sainteté, de charité n-15 c/ enfin de gloire de Dieu] pour faire plus facilement alliance

avec la pureté et la droiture de cet Esprit-Saint. Elles approchent à la vérité fort près de ce sanctuaire, mais en vain

a. Comme plus haut, la Vie, toujours soucieuse de prévenir les malentendus, apporte sa rectification. Mais là encore, le contexte suffisait à empêcher de prendre l’assertion de l’original dans un sens trop absolu.

b. Pour l’intelligence plus facile du passage, nous avons introduit ici les signes de parenthèse qui nous semblent réclamés par le sens. Le manuscrit est à cet endroit assez confus. La copiste a écrit tous les verbes au participe présent. Nous avons de la sorte une phrase où manque le verbe principal. Le texte a été fortement remanié dans la Vie, mais sans changement de sens.

c. Ms. : voulant.

d. Voir l’article LIV.

e. Jusqu’en 1647.

Marie de l’Incarnation

et si cela peut compatir avec cette union intime de laquelle j’ai parlé. J’ai déjà dit qu’oui a, et en voici la manière. Est à remarquer que les passions émues par une révolte comme celle dont je parle, ne sont pas 5 comme celles qui viennent d’un naturel qui, dans son fond, est aisé à s’émouvoir, ou comme ceux qui b, entrant en la vie spirituelle, s’étudient à se mortifier et les dompter, pour tâcher d’avancer en la perfection, pour enfin tâcher d’acquérir par leur travail, avec l’assistance io de la grâce, la paix du cœur. Ceux-ci ont pour l’ordinaire, selon les naturels, de grandes peines à se surmonter. Il y faut de l’examen, de l’étude, de la fidélité c, et, après tout cela, on a longtemps des attaches à ceci ou à cela, à soi-même encore plus qu’à autre chose... 15 etc. Mais en l'autre manière d, bien loin qu’on soit arrêté ni attaché pour tenir ou poursuivre ce que la passion émue projette, l’on porte le tout comme une flagellation qui est plus sensible qu’il ne se peut exprimer ; et tout ce qui arrive de mal n’est point volontaire, 20 mais au contraire, il sert pour l’humilité et abnégation de la personne, ou d’un poids qui fait qu’on a un grand mépris de soi-même. Si l’on s’échappe <de> paroles ou <de> e pensées, c’est par égarement ; si l’on est contrarié contre la justice, l’on sent bien un mouvement 25 de colère ou d’aversion, mais il n’en sort point de mauvais effet, car l’on porte en soi, dans son fond, la crainte de Dieu qui fait qu’on hait la vengeance et l’esprit de

6 facile à s’ émouvoir j ni comme [celles dont les mouvements sont fondés dans les mauvaises habitudes et que ] ceux qui entrent dans la vie spirituelle s’efforcent de mortifier 12 il y faut [de la méditation, des motifs'], de l’examen, de l’étude,

[ des résolutions], de la fidélité 15 mais j dans la révolte dont je parle, bien

loin 24 contrarié [et persécuté]

a. L’aspiration dans l’usage moderne est illogique. On disait aussi l’onzième.

b. Comme ceux, comme celles de ceux. Des passions, Marie passe sans transition à ceux qui en sont le sujet.

c. La Vie accumule ici tous les termes qui servent à désigner les parties de la méditation méthodique.

d. L’état qui était celui de Marie.

e. Ms. : des... des.

vindication : ce qui prévaut à a la passion. L’on tombe néanmoins, comme j’ai dit b, quelquefois par faiblesse lorsqu’on se rencontre avec quelqu’un de confiance, en disant quelques paroles plaintives : qu’on m’a fait ceci ou cela ; desquelles paroles l’âme reçoit tant de confusion de sa lâcheté que ce lui est une humiliation bien grande, et ce qui l’afflige en cela, c’est qu’elle croit être une légère qui n’a aucune solidité ; et tout cela compatit avec une intime paix, qui est dans le centre de l’âme, en une région qui semble séparée c.

Ce qui fait encore redoubler la souffrance, c’est cette aigreur dans la partie sensitive qui <s’émeut> d en même temps [que] quelque sujet antipathique ou capable d’aversion se présente. Je ne me lasserai jamais de dire que c’est la chose la plus affligeante du monde, pour une âme qui a la crainte de Dieu et du péché, et qui aime la pureté de cœur, et je laisse un peu à penser si cette âme est craintive, portant tant de faiblesses et de symptômes e : cela ne se peut dire ni jusqu’à quel point va son humiliation. Elle craint puissamment d’être trompée ; elle croit qu’elle n’a jamais eu de vertus solides et que ses passions n’ont qu’été endormies, depuis qu’elle a été appelée à la vie intérieure jusqu’au temps que ses peines ont commencé, et que ce qu’elle croyait avoir eu d’intérieur n’a pas été de Dieu, puisqu’il paraît maintenant qu’il n’y a aucun fondement ni solidité de vertu en elle, que toute sa paix a été trompeuse, ou [que] si ç’ont été des faveurs et des grâces, comme on les a jugées, elle les a perdues par sa faute et manquement de correspondance.

1 esprit d’aversion l’on bronche néanmoins 9 intime j union 10 séparée [de l'âme même] 12 qui s'émeut 18-19 de [mauvais] symptômes

a. Prévaloir à, prévaloir contre.

b. Voir l’article précédent, page 397.

c. Voir encore la distinction entre l’âme et l’esprit (Article LII et note (15) ). a. Ms. : se meut. Nous préférons la leçon de la Vie.

e. Symptômes , employé sans épithète, ce qui se comprend puisque le contexte ndique suffisamment qu’il s’agit de signes fâcheux.

Ce sont là les retours qui affligent la pauvre âme. Une fois, la crainte que j’eus que ces sentiments et émotions imparfaites fussent foncières dans mon esprit et dans ma nature, et que cela < provînt > du sang, [fit que] 5 je me saignai si abondamment que si Dieu ne m’eût assistée, ma santé en eût été notablement intéressée ; car c’était dans l’hiver qui est fort froid en ce pays a. Je recourais à Dieu, lui parlant dans l’amour et familier accès que sa bonté me permettait avec elle, dans le io centre de mon âme, à ce qu’il lui plût m’ôter cette disposition si contraire aux divines maximes de son Fils bien-aimé, et si contrariante le pur amour qu’il voulait de moi, à laquelle il avait tant fait de miséricordes. J’avais d’autres croix, desquelles je ne pouvais demander 15 d’être délivrée ; mais l’Esprit qui me conduisait me poussait à demander de l’être de celle-là, et toujours en vue de la pureté véritable, si peu trouvée et possédée en la vie spirituelle et voies du pur amour du sacré Verbe Incarné. Après toutes mes demandes, il me 20 semblait que j’étais encore liée et plus captive en certains points que je ne puis exprimer b, et que le sacré Verbe Incarné se plaisait à mes liens. Je m’abandonnai lors à ses voies, qui m’étaient si inconnues, pour souffrir et pâtir tant qu’il aurait agréable.

25 Dans la suite de l’état susdit, Notre-Seigneur me faisait la grâce de me comporter avec le prochain et affaires de la communauté sans qu’il parût rien à l’extérieur de ce qui se passait au dedans. Ce n'était pas que, comme j’ai dit c, je ne commisse des fautes par égare-

1-8 les retours [et les réflexions ] qui affligent l'âme. J’avais recours à Dieu 10 afin [qu’il fût touché de pitié et] qu'il lui plût 17 véritable j [si peu

cherchée ], si peu trouvée, si peu possédée 18-19 spirituelle J. Après toutes mes

a. La Vie a supprimé ce fait.

b. Ou que je ne le puis exprimer. Avec ellipse du pronom régime le. °. Voir l’article LIV.

ment, mais il était facile à découvrir que c’étaient choses passagères et que le cœur n’avait rien de mauvais. Et en effet, par la miséricorde de Dieu, je n’avais attache à chose aucune qui eût ombre de mal.

Le diable me voulait mettre en scrupule de ce que je n’avais pas de scrupules, eu égard à mes imperfections, et par là, me jeter [dans] de nouveaux troubles d’esprit. Mais la bonté de Dieu me préserva de ce mal, par la clarté qu’elle me donnait dans le fond de l’âme, qui me faisait nettement, sans raisonner, distinguer le vrai d’avec le faux. Les personnes avec lesquelles j’avais à traiter m’estimaient prudente, candide et sincère et d’une grande patience, avec d’autres qualités qu’on a en estime et que je ne croyais pas avoir, n’y faisant point réflexion. Au contraire, la vue de mes bassesses a donnait un poids b au peu de bien qui était en moi, en sorte que j’étais bien éloignée d’en avoir des pensées de vanité, et, si j’avais des vues que Dieu m’avait donné des talents pour diverses choses, dans les états et conditions où il m’avait appelée, je voyais et il me semblait avoir l’esprit convaincu que, comme un autre enfant prodigue, j’avais tout perdu par ma faute, et que j’avais abusé des grâces et faveurs et intérieures et extérieures qu’il m’avait faites. Ainsi, tout servait à mon humiliation et anéantissement.

L’espace de temps de six années que je demeurai en la charge de supérieure, nous prîmes les expériences de ce qui se pouvait et ne se pouvait pas, pour nous régler conformément à notre Institut sur le pays. Nous nous servîmes en cet espace de temps d’un petit règlement que nous avions fait, par la conduite du Révérend Père Vimont, supérieur des Missions, et conseils des Révérends Pères de Brébœuf, Le Jeune et de Quen, qui tous s’étaient portés avec une grande charité de nous assister

1 8 Si j’avais la vue des talents que

a. Bassesses, misères, imperfections.

». Donnait un poids, faisait contrepoids, contrebalançait.

en cela et en toutes autres choses qui regardaient notre établissement et avancement spirituel et solide. Donc, les six ans étant expirés de notre arrivée en ce pays, qui fut l’an 1645, la Mère Marguerite de Saint-Athanase, 5 très vertueuse religieuse et une de celles qui nous fut envoyée la deuxième année de notre établissement par nos Révérendes Mères Urselines du Faubourg de Saint- Jacques à Paris, fut élue supérieure en ma place a (5).

La même année, le Révérend Père Hiérosme Lalemant, 10 supérieur de la Mission des Hurons, vint à Québec pour y prendre la charge de supérieur des Missions de la Nouvelle-France, que le Révérend Père Vimont quittait b. Notre-Seigneur me donna des mouvements extraordinaires que c’était lui auquel je me devais adresser et 15 par lequel il me voulait aider pour ma conduite particulière dans ses voies et pour le général de notre communauté, et pour ce qui était de nos accommodements, perfection de notre union, constitutions... etc., que nous expérimentâmes dès cette première année. Nous écri- 20 vîmes en France aux personnes qui nous avaient envoyées c pour avoir d’elles les avis et consentements pour faire ici des constitutions telles qu’il nous en fallait pour ce pays et selon les expériences que nous avions de ce qui se pouvait faire. Leur consentement, 25 avec l’approbation de tout ce qui serait fait de par deçà, nous fut envoyé par la flotte de l’année suivante ; ce qui nous consola grandement de voir l’union avec laquelle

8 place [en l’an 1645] 18-19 constitutions, [de nos cérémonies ] et de tout le reste,

[en quoi je ne fus pas trompée ,] parce que dès cette première année 25 fait] ici

a. « L’an 1645, l’on fit les Élections et la Rde Mère Marguerite de flécelles dite de St Athanase fut eslue Supre et incontinent confirmée parle Rd p Vimont Supr de la Comte par authorité de Monseignr Larchevesque de Rouen ; la mère Cecile Riche de Ste Croix fut mise Assistante et la Rde mere Guyart de Lincarnation Despositaire. » ( Annales des Ursulines de Québec.)

b. D’après le Journal des Jésuites, Lalemant prit la charge de supérieur général des Missions le 15 septembre. Il était alors à Trois-Rivières, descendant du pays des Hurons. Le Ier octobre suivant, il était à Sillery, et le lendemain enfin, à Québec.

c. Aux couvents respectifs des différentes religieuses qui composaient alors le monastère de Québec, savoir : Tours, Paris, Dieppe et Ploermel.

se comportaient nos Mères de l’une et l’autre de nos Congrégations. Ensuite de quoi, nous mîmes tous nos papiers et mémoires [ès mains] dudit Révérend Père, — lequel nous tenait aussi lieu de supérieur, comme étant le principal ecclésiastique du pays a, — le suppliant de 5 vouloir prendre la peine de nous faire la charité de nous dresser des constitutions et règlements conformes à notre union et accommodantes b au pays, selon les expériences que nous y avions déjà faites : ce qu’il fit avec une entière charité et si grande déférence à nos 10 sentiments qu’il n’y a eu aucun chapitre que chaque sœur n’ait lu trois fois et conféré avec lui des pensées et sentiments sur ce qu’elle avait lu, et après il était présenté à la communauté pour être reçu par suffrages secrets, et il n’y en a pas eu un que toutes les sœurs 15 n’aient reçu, quoique, par consulte c du chapitre, nous avions d ensemble conclu que nous recevrions de la main du Révérend Père tout ce qu’il ferait, sans toutes ces formalités ; mais il voulut [que] pour plus grande liberté [que] le tout fût reçu par suffrages. Chacune de nous 20 en avait d’écrites à la main pour son usage ; mais elles furent brûlées par notre incendie excepté celles que le Révérend Père avait par devers lui, qui nous ont servi d’original pour en transcrire d’autres. Il est vrai qu’il ne se peut rien voir de mieux ni de plus propre pour notre 25 dessein et Institut en ce pays. Nous en tirons de grands profits, et la bonté et miséricorde de Dieu y a donné une ample bénédiction, et nous avons des obligations infinies à ce bon et charitable Père de nous avoir donné un si riche

8 et accommodées 12 trois fois j et dont elle n’ait conféré avec lut, [ disant avec

toute liberté ] ses pensées et ses 17 nous eussions

a Comme supérieur général des Missions de la Nouvelle-France, Lalemant devenait grand vicaire de l’archevêque de Rouen dans toute l’étendue de la colonie et supérieur des communautés religieuses.

». Accommodantes, le neutre pour le réfléchi. L’accord est fait suivant l’usage ordinaire de l’ancienne langue.

«. Consulte, délibération.

<1 Quoique... nous avions. Dans l’ancien français, le mode des propositions concessives était indifféremment 1 indicatif ou le subjonctif.

trésor, qui est si rempli de l’esprit de Dieu et des maximes du saint Évangile a.

Pour revenir à mes dispositions particulières, je me trouvai, dès l’abord, en une grande liberté d’esprit et 5 ouverture de cœur pour communiquer mon état intérieur audit Révérend Père, et lui, de son côté, prit un soin très particulier de ma conduite. Il est vrai qu’il m’éprouva en diverses manières, à cause de l’état dont j’ai parlé, dont je n’étais pas délivrée b ; mais toutefois io mes peines n’étaient pas si extrêmes comme c je les ai déduites d, excepté dans la tentation d’aversion et d’aigreur qui me continuait.

L’Octave de Noël e, j’eus un fort mouvement que, si je m’engageais par vœu de chercher la plus grande 15 gloire de Dieu en tout ce qui serait de plus grande < sanctification > f, que sa divine Majesté m’assisterait. Je me sentais fort pressée intérieurement de le dire audit Révérend Père, lequel, après m’avoir entendue et recommandé l’affaire à Dieu, me permit de le faire 20 en cette sorte : de faire, de souffrir, de penser et de parler tout ce que je connaissais être le plus parfait et qui me paraissait être pour la plus grande gloire de Dieu, et aussi de laisser l’agir, le souffrir, le penser et

3 particulières \ \et à l’arrivée du R. P. Lallemand ] 12 continuait J [ toujours

dans la même force ] 15 de Dieu j et tout ce qui serait de plus grande perfection

21 connaîtrais 22 paraîtrait

a. Ces constitutions du P. Lalemant furent plus tard remplacées par celles que donna aux Ursulines Mgr de Laval. Sur toute cette affaire de l’union des Ursulines de Québec, les difficultés qu’y rencontra la Vénérable Mère, voir la Correspondance de Marie de l’Incarnation.

b. Voir les articles LIV et LV. Lalemant prit la direction de Marie en 1645 et la Vénérable Mère ne fut délivrée de son épreuve qu’en 1647.

c. Si... comme. Locution fréquente dans l’ancien français. Le français moderne a remplacé comme par que. La substitution est déjà faite dans la Vie.

d. Déduire, décrire.

®- Année 1645. C’est en effet la dernière date donnée par Marie.

f. Ms. : satisfaction.

le parler lorsque j’y verrais être la plus grande perfection et la plus grande gloire de Dieu ; le tout, entendu dans mes actions libres. Par ce vœu, je me sentis grandement fortifiée, et Notre-Seigneur me fit de grandes grâces par ce moyen qui me lia d’une façon toute nouvelle à ses 5 saintes et divines maximes, quoique je portasse encore ma croix a. Dans ce vœu était compris celui d’obéissance à mon directeur pour y être dirigée par lui b, le tout sous la protection de la très sainte Mère de Dieu.

Je dirai, en passant, qu’une des grandes grâces que 10 sa divine Majesté m’ait faites, dans le cours de la vie spirituelle, a été de me porter à une prompte obéissance à ses mouvements et inspirations, mon âme ne pouvant souffrir de délai que je ne fusse aussitôt trouver mon directeur. Il s’agissait quelquefois de choses fort mor- 15 tifiantes à la nature ; l’Esprit de grâce qui me dirigeait me faisait franchir toutes les difficultés, et, je le dirai ailleurs, qu’une âme que Dieu appelle à une vie continuelle de l’esprit a [à] passer par beaucoup de morts premières que c d’arriver au terme d ! Cela n’est pas 20 imaginable, et qui n’y aura passé ne le croira que difficilement, non plus que l’abandon de l’âme à se laisser conduire partout où Dieu la veut mener. On dit, et il est vrai en une façon, que la contemplation est oisive ; mais cependant elle a de grands < travaux >e à faire 25 qui ne lui donnent, ni jour ni nuit, de repos dans ces

13 inspirations [soumises au jugement de mon directeur] 14 je ne le fusse

aussitôt trouver [pour avoir son approbation et son consentement] 19-20 esprit j se doit résoudre à passer par beaucoup de morts avant que d'arriver au terme

a. D’après Dom Claude Martin, ce vœu fut inspiré à sa vénérable mère par la lecture de sainte Thérèse. Sur le sens de ce vœu et l’échange de vues auquel il donna lieu entre la mère et le fils, voir la Correspondance de Marie de l’Incarnation.

b. Le vœu d’obéissance fait entre les mains du P. Le Jeune (Voir l’article L).

c. Premières que, avant que. L’ancienne langue disait aussi : premièrement que. Premier que s’accordait en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapportait.

d. La phrase a un tour exclamatif évident. Si on ne le reconnaît pas, il faut se résigner à retoucher le texte comme l’a fait la Vie.

e. Ms. : chemins. Distraction évidente de copiste.

chemins et dans ces voies que l'Esprit de grâce lui fait tenir, et la pauvre nature le sent plus que je ne puis le dire, quelque soumis que soit l'esprit.

Revenant à mon discours, j'ai dit ci-devant que le 5 Révérend Père Lalemant m'éprouvait et me disait mes vérités. Entre autres, un jour, il me dit, et me le prouva par raison, que je n’étais pas digne de traiter avec Dieu dans une si grande familiarité, eu égard à mes grandes imperfections. Il avait raison et mon esprit en était io convaincu, me voyant encore plus misérable qu’il ne me voyait. « Comment ! disait-il, de traiter avec une si haute Majesté de la sorte! Vouloir le baiser de la bouche a! Sous les pieds, sous les pieds ! C’est trop pour vous. » Je le voyais bien, et le zèle et la ferveur avec laquelle 15 il me disait cela m’anéantissait et m’eût fait passer par le feu pour que la divine Justice eût été satisfaite de ma trop grande témérité. Je me faisais de très grandes violences pour traiter avec mon divin Époux d’une autre manière, mais je ne pouvais faire autrement. Je 20 lui demandais par un amoureux respect qu’il lui plût me faire la grâce d’obéir à celui qui me tenait sa place, et lorsque je lui demandais b, sans réflexion je me trouvais dans un doux et intime commerce avec lui. Puis, me ravisant, je lui disais : « Mon chaste Amour, il faut 25 que j’obéisse à celui qui me tient votre place ; il le désire ; pardonnez-moi, s’il vous plaît, vous savez que je veux obéir. » Puis, en ce qui était de moi, je me faisais violence ; ensuite de quoi, je me voyais en sa divine présence comme liée et captivée c de l’obéissance, et sa

5 disait j [avec une grande liberté'] toutes mes 17 témérité J. [Afin de profiter

de ses avis] je me faisais 26 s’il vous plaît, [si je me retire de vous]

28 [insensiblement] je me voyais 29 liée j et captive

a. Cantique des cantiques, I, 1.

b. Ellipse du pronom personnel régime.

°. Captivée de, captive de. La Vie porte l’adjectif, mais le participe passé est la leçon de l’original. L’ancien français faisait précéder de la préposition de e complément indirect d’un verbe passif qui était comme le point de départ, l’origine de l’action. La syntaxe moderne emploie dans ce cas la préposition par. L’ancien usage a laissé cependant quelques traces dans la langue d’aujourd’hui, par exemple : un homme aimé de tout le monde.

bonté amoureuse se plaisait de regarder mes < liens >a. Son regard était en moi, sur moi, et le mien en lui, qui b dans mes liens possédais une paix que je ne puis exprimer. Je passai quelque temps en cet état, et quoique j’expérimentasse que le sacré Verbe Incarné se plaisait en mon obéissance lorsqu’il me laissait le pouvoir d’obéir, néanmoins hors de là, je me trouvais dans un doux commerce avec lui : ce qui fit que mondit Révérend Père me laissa libre d’obéir à l’Esprit de Dieu. En cet état d’union avec Dieu, il est impossible de subsister en aucun dessein qui peut mettre un opposé contraire à son opération. Son opposé est de certaines pratiques actuelles où il faut que l’entendement travaille, réfléchisse... etc., sur des choses corporelles et matérielles, même en des choses fort spirituelles qui ne sont pas du degré de celles dont Dieu occupe l’âme c. C’est une chose du tout impossible, parce que les puissances de l’âme depuis longtemps ont été rendues inhabiles en leurs opérations d’élection, comme je l’ai dit ailleurs d.

Je n’entends point parler des sacrés saints e mystères de notre foi, car encore que l’âme ne puisse méditer en l’état duquel j’ai parlé, toutefois, elle a une façon de les contempler et d’en parler avec Dieu lorsqu’il l’y attire, qui est d’une très grande douceur et suavité.

2 en lui\ [et sur lui], et ce retour réciproque me faisait posséder dans mes liens une paix 12 or ce qui s'oppose à son opération est l’usage actuel de certaines

pratiques 19 inhabiles j et comme incapables d’élection dans leurs opérations,

comme je l’ai dit ailleurs

a. Ms. : biens.

b. Et le mien en lui, qui. Tour trop concis, et qui serait dans l’usage actuel tout à fait incorrect. Le mot à mot serait : et le regard de moi en lui, (de moi ) qui... possédais.

c. Impossibilité de revenir à la méditation discursive pour une âme que Dieu a fait entrer dans la contemplation infuse. Si l’âme en cet état veut exercer son activité propre, elle fait obstacle à l’action de Dieu (Cf. Saint Jean de la Croix, La nuit obscure, Liv. I, paragr. x).

a. C’est-à-dire, incapables d’élection en leurs opérations (Voir en particulier l'article LI).

e. Sacrés saints, pour sacro-saints.

Ces divins mystères appartenant au suradorable Verbe Incarné, la moindre pensée qui frappe l'esprit à leur égard embrase l'âme, qui voit en eux tant de vérités, de certitude et de sainteté, qu’elle n’a point besoin de raisons 5 ni de réflexions pour en connaître davantage, parce qu’étant unie à la sacrée Personne du Verbe, elle est dans la source qui lui imprime toute vérité et la fait vivre dans ses influences. Et c’est cette pâture de laquelle son divin Sauveur parlait, disant : Je suis le bon Pasteur. io Si quelqu’un entre par moi qui suis la porte, il entrera et sortira et trouvera pâture a. Et ainsi, l’âme a vie en lui et de lui, d’une façon ravissante qui se peut mieux expérimenter que dire.

8 c’est cette nourriture céleste

a. Saint Jean, X, 9.

NOTES

(1) Vie, p. 611. «(L’esprit de la douceur évangélique) lui faisait supporter toutes sortes de personnes avec une bonté qui les ravissait, et elle ne savait ce que c’était que de presser ou d’inquiéter celles sur lesquelles Dieu lui avait donné quelque autorité. Quand on lui en demandait la raison, elle répondait doucement : « Je n’ai point tant de choses à leur dire ; je me contente seule- » ment de prendre garde que toutes fassent leur devoir sans les inquiéter ou » gêner davantage. » Elle n’aimait pas à faire de la honte et de la confusion aux personnes... L’on n’a jamais vu une personne plus commode ni plus facile à contenter. Aussi y avait-il presse à qui l’aiderait dans ses travaux et dans ses ouvrages qui étaient continuels d’une façon ou d’une autre...

« Son abord était doux et son visage un peu riant et néanmoins sérieux, surtout quand elle parlait de Dieu et des choses spirituelles. Jamais on ne l’a vue en colère ni dans l’impatience, non pas même dans le siècle, quoiqu’elle fût presque continuellement dans des contradictions très pressantes : ce qui la faisait admirer des personnes du monde, qui ne sont pas accoutumées de voir une semblable modération. Aussi l’on peut dire que Dieu lui avait donné dès cette vie la récompense qu’il a promise aux personnes douces et débonnaires, savoir la possession des cœurs et des affections de tout le monde. La diversité de ses emplois l’obligeait

de traiter quasi continuellement avec des personnes de toutes conditions et de toute humeur. Il lui a fallu faire bâtir et rebâtir le monastère, défricher des terres, ériger des fermes, les faire cultiver, entreprendre des travaux de toutes manières, veiller aux embarquements et débarquements, faire toute sorte d’expéditions, traiter d'affaires avec les matelots, et en tout cela Dieu lui avait donné la grâce et les talents pour contenter et gagner un chacun, de sorte que quand elle mourut, il n’y eut personne dans le Canada qui ne fût sensiblement touché et qui ne ressentît dans son cœur comme un vide causé par la perte d’une chose qui le remplissait très agréablement.

« Après sa mort, il y avait plaisir à entendre parler les religieuses des vertus qu’elles lui avaient vu pratiquer, surtout de sa douceur incomparable. Une entre autres qui était passée avec elle de France en Canada, et qui l’avait observée durant plus de trente ans — la Mère Cécile de Sainte-Croix — disait : « Depuis » que j’ai connu ma Mère de l'Incarnation, j’ai toujours remarqué en elle un » courage de lion pour surmonter les difficultés qui se sont rencontrées dans les » services que Dieu demandait d’elle et un esprit d’agneau dans la douceur avec » laquelle elle a conversé avec le prochain...» Une autre prenant la parole dit: « Son » extérieur était une parfaite image de son âme bienfaisante et ses paroles toutes » pleines de douceur étaient l’écho de son esprit d’agneau... » Une autre enfin comprit en peu de mots tout ce qui se pouvait dire de la douceur ravissante de cette Mère, disant qu’elle était douce, affable, respectueuse, obligeante, prompte à servir tout le monde, aisée à contenter ; qu’elle avait des peines non pareilles à faire le moindre refus et à causer la plus petite honte à qui que ce fût, qu’elle parlait toujours en bonne part de tout le monde...

« Cette douceur lui tenait toujours une compagnie très fidèle, en sorte qu’elle n’était jamais surprise dans les occasions qui eussent été capables de l’émouvoir. Au contraire, cette vertu angélique ne paraissait jamais avec plus d’éclat que quand elle était contrariée, qu’il lui fallait souffrir quelque confusion et qu’on lui parlait rudement et d’une façon hautaine, car alors elle entrait dans une humble gravité, et l’on voyait qu’une certaine douceur se répandait sur son visage, qui faisait connaître la paix profonde dont elle jouissait intérieurement.

« Mais quoiqu’elle eût un fonds de bonté qui ne se peut exprimer, sa douceur néanmoins n’avait rien de lâche et n’empêchait point qu’elle n’eût cette faim et cette soif de la justice dont sont affamés et altérés ceux qui entrent davantage dans les intérêts de Dieu, car elle l’exerçait vigoureusement quand il y allait de sa gloire et de la sanctification des âmes. Elle avait son huile, mais elle y savait mêler le vin quand il y avait quelque plaie à médicamenter. Le respect de plusieurs personnes qui sont encore en vie m’ôte la liberté d’en donner beaucoup d’exemples. »

Dom Claude Martin en cite néanmoins deux : un cas de présomption et d’entêtement d’une sœur, un autre de bavardage innocent de récréation. C'était ce qui pouvait se redire sans froisser personne. Les héroïnes, qu’on pouvait reconnaître au monastère de Québec, devaient être secrètement fières d’être ainsi tirées de l’ombre. Les corrections de Marie ne laissèrent pas de trace d’aigreur dans leurs esprits. D’autres, dans le monastère et au dehors, prirent moins bien ses interventions. Il y eut de temps à autre de petits et de gros mécontentements, des dépits qui tournèrent à la raillerie et même à l’animosité.

Nous relevons seulement ici les confidences voilées de Marie sur les contradictions qu’elle eut à endurer dans ces années qui vont de son arrivée à Québec jusqu’en 1654. Nous les retrouverons dans sa Correspondance et plus tard dans son histoire. Nous essaierons alors de jeter un peu de jour sur ses trop laconiques allusions. Supérieure, elle avait à agir, et elle était femme à prendre ses responsabilités. Esprit clair, jugement droit, elle eut un tort : celui d’avoir trop souvent, sinon toujours raison. Faute que les saints pardonnent, que les hommes — et les saints le restent longtemps — n’oublient pas. Autour d’elle, les sœurs d’une part, les Jésuites de l’autre, le ressentirent quelquefois trop vivement. Et puis, note spirituellement M. Bremond, son vin, « vin de Touraine, vin nouveau pétillant », n’a pas toujours été du goût de tous. Elle apportait une bonne rondeur en toutes choses, et quelquefois aussi une légère pointe de malice. Toutes les trempes n’étaient pas aussi déliées. Pour plusieurs, un peu lentes, un peu épaisses, la piqûre dégénéra en blessure. Enfin, dans sa période de tentations, l’accablement fut par instants si fort que Marie ne put éviter les petites fautes d 'égarement. Elle nous l’a dit plus haut, et son fils le redit après elle en la commentant.

Vie, p. 466. « Encore que la Mère de l’Incarnation fût la maîtresse de ses passions et qu’elle leur tînt tellement la bride que nulle ne la pouvait surprendre pour éclater au dehors..., dans les temps néanmoins qu’elle était le plus plongée dans l’abîme de ses peines intérieures, et surtout dans sa tentation d’aigreur contre le prochain, il en paraissait quelquefois de légères marques par des réponses moins douces qu’à l’ordinaire ; non qu’elles eussent rien d’aigre, car on pourrait bien dire d’elle ce que l’Écriture dit de Job dans ses tentations, que ses lèvres n’ont jamais rien proféré d’indécent, mais parce qu’elles n’avaient pas tout l’agrément ni toute la douceur qui accompagnaient ordinairement toutes ses paroles. » Là-dessus, Dom Claude Martin nous raconte comment Dieu se servit « d’un garçon âgé seulement de quinze ans, fils d’un brasseur de bière, pour lui faire une des plus belles leçons qu’elle eût reçues de sa vie ». Mais il s’agit d’une lettre, et nous renvoyons cet épisode à la Correspondance de la Vénérable Mère.

Si c’est une faute d’avoir du bon sens et de dire les choses avec esprit, avec quelle touchante bonne grâce Marie ne savait-elle pas se racheter ! La Vie est pleine de ces délicatesses de l’âme qui craint toujours d’avoir contristé le prochain.

Vie, p. 507. « Son humilité la rendait tellement présente à elle-même pour en faire les actions qu’elle n’en laissait passer aucune occasion. Lorsqu’elle faisait l’office de dépositaire, si quelques particulières témoignaient n’être pas contentes, ou parce qu’elle leur eût refusé ce qu’elles lui avaient demandé ou parce qu’elle leur eût dit quelque parole dont elles n’eussent pas été entièrement satisfaites, elle ne manquait pas de leur en demander pardon avec une douceur et une humilité capables de les gagner. Et on l’a vue même prévenir celles qui avaient été ses novices et leur demander pardon à genoux avec des soumissions qui les rendaient honteuses, mais qui ne laissaient pas de leur donner un exemple très pressant d’humilité. Dans une maladie où elle souffrait des douleurs extrêmes, elle dit à une sœur converse qui l’avait maniée un peu rudement, qu’elle n’était pas des plus adroites à soulager les malades dans leurs infirmités. Quoiqu’elle lui eût dit cela sans passion, faisant néanmoins puis après réflexion que cette parole pouvait avoir offensé cette bonne sœur, elle en eut un regret si sensible qu’elle lui en

demanda pardon, et n’étant pas contente de l’avoir fait par elle-même, elle le fit encore faire par d’autres. »

(2) Marie avait une inclination naturelle à l’humilité. La Relation de 1633 et les commentaires qui l’accompagnaient ont déjà mis cette vertu chez elle dans un grand relief. Le Canada devait lui fournir surabondamment les occasions de s’humilier jusqu’à l' anéantissement, s'il eût été possible.

Vie, p. 505. «Elle a été dix -huit ans supérieure, et le reste du temps, elle l’a presque tout passé dans les charges d’assistante, de dépositaire et de maîtresse des novices. Mais rien n’a jamais été capable de lui élever le cœur. Elle avait même des talents rares et extraordinaires, car outre son esprit éminent et éclairé dans la conduite des âmes, expérimenté et intelligent dans les voies de l’esprit, élevé dans l’intelligence des Écritures et pénétrant en toutes sortes d’affaires, soit qu’elles fussent selon Dieu ou selon le monde, elle savait encore parfaitement la science des arts qu’elle apprenait souvent à ceux qui en faisaient profession, et elle-même travaillait à ravir en toutes sortes d’ouvrages de peinture, de dorure et de broderie, dont elle a laissé des ouvrages tant à Tours qu’à Québec qui sont admirés de ceux qui excellent dans ces arts. Elle n’ignorait pas même les mécaniques, où elle réussissait à merveille quand elle s’y appliquait ou par pauvreté ou par humilité. Et ce qui surprenait le plus, elle entendait admirablement la pratique, et quoiqu’elle eût une aversion étrange de ces sortes d’affaires, elle donnait néanmoins dans la nécessité et quand on la consultait, des conseils assurés et très solides. En un mot, elle avait un esprit universel, et l’adresse s’accordait si bien avec la spéculation qu’en tout ce qu’elle entreprenait elle réussissait en perfection.

« Cependant, nonobstant tous ces avantages, elle était si bien établie dans la connaissance de son néant et dans l’amour de sa propre abjection que l’on ne lui entendit jamais dire une parole de vanité ni aucune autre qui pût donner de l’estime de ce qu’elle faisait. Jamais on n’a vu en elle aucun mouvement ni aucun air de présomption pour faire croire qu’elle rendît le moindre service du monde au monastère. Au contraire, elle s’estimait lui être si inutile qu’elle croyait qu’on lui faisait une longue et perpétuelle aumône de la nourrir et une grande miséricorde de ne pas la chasser...

« Comme elle disait d’elle-même tout le mal qu’on saurait dire de la plus abominable de toutes les créatures, elle ne pouvait souffrir qu’on parlât d’elle en bonne part, les louanges lui étant des supplices. Le R. P. Jérôme Lalemant faisant un jour une réprimande à une sœur converse qui avait tenu tête à cette humble Mère, il lui dit entre autres choses : « Cela est beau que la sœur novice » qui ne vaut pas une paire de sabots, tienne tête à une Mère de l’Incarnation j, qui est estimée et honorée de toute la France. » L on se riait quelquefois de cette sœur par divertissement de ce qu’elle avait été comparée à une paire de sabots. Mais cette humble Mère rougissait aussitôt, et surtout quand elle entendait dire qu’elle était en honneur et en estime dans la France, son âme était dans une gêne qui ne se peut dire, et elle ressentait plus de confusion en elle-même qu’une personne avide d’honneur n en aurait dans les injures les plus humiliantes. »

(3) Vie, p. 619. « Dans le commun des hommes, la vue du péché est la cause de (l’)esprit de componction et de larmes intérieures, mais dans les saints, les

plus petites imperfections et les plus légères impuretés suffisent pour les faire pleurer et gémir et pour leur faire entreprendre des pénitences très rigoureuses, comme l’on a pu remarquer dans la Mère de l’Incarnation, qui, en vue des puérilités de sa jeunesse et des imperfections intérieures, dont les plus saints ne peuvent être exempts en cette vie, sentait en son cœur une douleur qu'elle ne pouvait apaiser que par ces pénitences effroyables et continuelles dont elle a parlé. Elle savait bien que ces sortes d’imperfections en elles-mêmes n’étaient pas des crimes, mais les comparant avec la pureté infinie de Dieu, elles lui paraissaient si monstrueuses et si horribles qu’il n’y avait rien qu’elle n’entreprît pour les détruire et pour punir la nature qui en était coupable. »

(4) Vie, p. 634. « Il y a une espèce de pureté intérieure... qui n’est propre qu’aux âmes héroïques, laquelle consiste dans un parfait dégagement des plus petits atomes d’imperfection. Ce que j’en ai dit dans un autre lieu où j’ai été obligé d’en parler à fond peut suffire (Voir la Relation de 1633 et ses commentaires: Vol. I, pp. 195 ss.), outre qu’il est évident que l’unique fin des desseins de Dieu sur cette grande âme, ainsi qu’on l’a pu remarquer jusques ici et qu’on le verra encore plus clairement dans la suite, n’a été que de la dégager des plus petites poussières de cette vie et d’en faire un vaisseau des plus purs où il se soit jamais plu d’habiter. Un Révérend Père Jésuite qui l’a éprouvée autant qu’une âme le peut être, pour savoir si sa sainteté correspondait à l’estime que tout le monde en avait, dit un jour à quelques religieuses que toutes les vertus de la Mère de l’Incarnation étaient grandes, mais qu’elle était incomparable en pureté et en humilité, et que s’il lui eût été permis de parler, il eût dit des choses qui étonneraient tout le monde, mais que la personne étant encore en vie, il était obligé de garder le silence. Ce Père est mort avant elle, et par sa mort, le monde se trouve privé de la connaissance de ces choses étonnantes que la prudence humaine l’avait obligé de tenir cachées. »

Ce Jésuite anonyme semble bien être le P. Le Jeune. Il fut le directeur de Marie de 1639 à 1645. Il est mort en 1664, huit ans avant sa pénitente. Enfin, il n’est guère douteux qu’il ne l’ait éprouvée avec rigueur, même avec une rigueur outrée. On croit pouvoir discerner souvent sa main dans les contradictions qui marquèrent les premières années de Marie à Québec.

(5) Charlevoix : « L’arrivée des nouvelles religieuses (avait donné) lieu à la Mère de l’Incarnation de faire paraître son grand ascendant sur les esprits et le talent qu’elle avait pour les affaires. Parmi les filles qui composaient la communauté naissante de Québec, il y en avait qui étaient venues de Tours, d’autres de Paris. Ces deux maisons ne sont pas de même Congrégation, car les Ursulines sont divisées en deux, lesquelles diffèrent en des choses assez essentielles. Elles n’ont pas le même habit, et celles de Paris font un quatrième vœu solennel d’instruire les filles, que celles de Tours ne font point. Il faut avoir pratiqué les communautés religieuses pour savoir jusqu’où va l’attachement qu’on y a aux anciennes coutumes, et combien il est difficile de les faire changer pour en substituer d’autres en leur place. Si c’est une faiblesse, on peut dire qu’il n'en est point de plus généralement répandue, et l’on doit, ce semble, l’excuser d’autant

plus aisément dans des filles, qu’on sait quels différends la seule forme de l’habit a excités parmi des hommes véritablement respectables par la solidité de leur esprit et l’étendue de leur érudition. » ( Op . cit., p. 270.)

Il fallut trouver un compromis au moins provisoire. Sur l’heure, à Québec et en France, la chose alla assez facilement, grâce à l’expérience de la Vénérable Mere. Les objections et les contrariétés ne vinrent qu’ensuite. Nous n’avons pas à en parler à propos de la Relation de 1654. Nous n’y faisons allusion que pour noter les ménagements que Marie dut apporter dans la direction du monastère, soit comme supérieure, soit dans les autres charges qu’elle eut à exercer. La Vie a souligné une preuve entre autres de cette sagesse.

Vie, p. 469. « (En 1645) elle quitta la charge de supérieure, les constitutions de l’Ordre ne permettant pas d’y continuer une même personne plus de six ans de suite. Elle donna dans cette rencontre une preuve de sa grande prudence et de son admirable désintéressement. Car l’union des deux Congrégations étant encore récente, et craignant que si l’on choisissait une religieuse de la Congrégation de Tours pour lui succéder, celles de Paris n’eussent quelque sujet de croire que l’on voulait élever cette Congrégation au préjudice de la leur, elle crut qu’il fallait jeter les yeux sur une religieuse de la Congrégation de Paris, et quoiqu’elle laissât à toutes les sœurs la liberté de leurs suffrages, elle les fit néanmoins pencher du côté d’une excellente fille qui était venue du Faubourg de Saint-Jacques de Paris, avec laquelle elle partagea depuis la conduite du monastère, s’étant succédées l’une à l’autre de six en six ans jusques à la mort. Par cette prudence, l’union demeura si ferme et la paix si inaltérable, qu’il ne paraissait pas que celles que Dieu avait si saintement unies, eussent jamais été séparées. »

Évidemment, Dom Claude Martin voit les choses à distance. Le temps a consacré l’œuvre de Marie et dissipé toutes les obscurités. Tournons quelques pages, et voici ce qu’il ajoute sans souci de se contredire :

Vie, p. 513. «Quand elle quitta sa charge de supérieure après l’avoir exercée six ans entiers, on lui donna les offices de dépositaire et de boulangère. Dans l’un, elle trouva bien des affaires à cause des nécessités du pays qui étaient fort grandes, et dans l’autre, elle eut beaucoup à souffrir... Elle ne fut pas un an dans ces emplois qu’on les lui ôta pour lui en donner d’autres encore plus humiliants, et d’une manière qui lui pouvait causer bien de la mortification. Car Notre-Seigneur ayant permis que l’on entrât en soupçon de sa conduite et qu’on la blâmât, sans lui rien dire, de certains défauts dont elle était innocente, on la regardait comme si elle eût été effectivement coupable. Quoi qu’elle fît et de quelque côté qu’elle se tournât, elle trouvait partout de la froideur. » Marie ne fut pas prise au dépourvu, ajoute Dom Claude Martin. Et on le pense bien. « Les religieuses la voyant dans cette allégresse s’imaginaient qu’elle ignorait les sentiments qu’on avait d’elle et qu’elle ne savait pas les causes de cette humiliation ; mais elle les savait très bien. » Dom Claude Martin devait les savoir aussi. Il ne nous a rien dit, et nous en sommes réduits à des conjectures. Plus tard, nous verrons que si la part de Marie dans les constitutions de Québec n’explique pas toute sa défaveur, elle en donne du moins quelques raisons plausibles.

Marie de l’Incarnation

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