TREIZIEME ÉTAT D’ORAISON
E pâtis encore la révolte des passions et tentations
j d’aversion, jusqu’au jour de la fête de l’Assomption de la très sainte Vierge, l’an 1647, que j’eus une forte inspiration de recourir à cette divine Mère pour 5 qu’il lui plût m’en obtenir la délivrance, si c’était pour la gloire de son bien-aimé Fils, mon suradorable Époux, et qu’elle savait bien ma faiblesse et combien ce que je pâtissais était opposé à l’état que sa divine Majesté me faisait porter dans le centre de mon âme, et enfin 10 que sa très sainte volonté fût accomplie, voulant être une victime à son amour, en la façon et manière qu’il le voudrait de moi. J’expérimentai lors que l’Esprit de Dieu me faisait parler à cette divine Mère. J’étais pour lors devant le très saint sacrement. En un instant, 15 je me sentis exaucée et ôter a de moi comme un vêtement sensible, et une suite et écoulement de paix en toute la partie sensitive de l’âme. Cette aversion fut changée en un amour cordial pour toutes les personnes envers lesquelles j’avais ressenti de l’aversion et contre 20 lesquelles ma nature avait ressenti de l’aigreur. Dans les occasions, je leur rendais tous les services possibles
1 souffris 7 combien j l’état que je souffrais 11-14 victime j à son amour,
en la façon et jusqu’au point qu’il lui plairait. J’étais pour lors devant le très saint sacrement, où je voyais clairement que c’était l’Esprit de Dieu qui 15-16 et
comme déchargée d'un vêtement [lourd et] sensible avec une suite
'. Je me sentis exaucée et (je sentis) ôter de moi... et une suite... etc.
selon mon état et condition, et même, comme Ton ne savait pas ce qui se passait en moi ni les motifs et raisons qui me faisaient agir de la sorte au dehors, excepté ceux auxquels je rendais compte de mon âme, l'on ne pouvait comprendre cela. L’on a fait divers jugements qui ne touchaient pas du tout au but a.
Environ ce temps-là, il arriva une occasion qui, dans son effet et en sa cause, me pouvait donner une grande humiliation ; et en effet, je la portai ; et cette humiliation me devait être d’autant plus sensible qu’elle me venait, dans l’apparence humaine, de personnes de vertu et que j’avais obligées en toutes occasions. Enfin Dieu permit qu’il s’y rencontrât des circonstances capables de me plus humilier que chose aucune qui me fût arrivée. J’ai su tout ce qui s’était passé en l’affaire dont il était question. Je n’en dis pas un mot pour m’excuser, et Notre-Seigneur me fit la grâce que je n’eusse point de sentiments imparfaits contre aucune de ces personnes-là. Je considérais leur procédé en esprit humilié devant Dieu, me confessant digne qu’on eût les pensées et sentiments qu’on avait de moi, et qu’enfin l’on avait raison à cause de mes grandes imperfections qui en pouvaient avoir donné sujet véritable. Auparavant que b cette chose arrivât, Notre-Seigneur m’avait fait connaître qu’il voulait de moi la chose de laquelle il était question et à laquelle on s’opposait. Je n’en parlai à personne, demeurant en ma paix et tranquillité, tout comme si j’eusse eu toutes les satisfactions imaginables. Je ne doutais point de la volonté de Dieu ni qu’elle s’accomplirait en son temps, comme, en effet, elle arriva et comme c la divine Majesté me l’avait signifiée. Après quoi, je fis rapport de tout au Révérend Père Lalemant, mon supérieur.
14 de m'humilier plus qu'aucune chose qui
a. Les jugements que Marie a déjà relevés à l’article LIV et ceux dont elle parlera à l’article LIX.
b. Auparavant que, avant que.
e. Et comme, et de la manière que.
Il faut qu’en passant je die à la gloire de Notre-Seigneur, qu’il m’a toujours fait la grâce que je ne suis nullement attachée à mes lumières et connaissances naturelles ou surnaturelles, me sentant portée à < soumettre > a mon jugement. Si j’ai cela pour moi, je le voudrais voir en pratique dans toutes les âmes que Dieu appelle dans son service. Le contraire me mortifie, mais je le porte en patience, si ce n’était que la gloire de Dieu voulût de moi un procédé contraire, selon la justice, et qu’on jugeât être tel. Voilà comme je suis pour mes actions libres. Pour les lumières extraordinaires, je pourrais avoir des connaissances que la divine Majesté voulût ces choses [de moi]. Je le déclare à mon directeur, je le laisse juger et ensuite me tiens en repos, s’il l’approuve ou non. S’il me dit d’agir, j’agis ; s’il me dit : « Ne faites pas », je n’ai nulle pente de faire, parce que l’Esprit de grâce m’imprime cette vérité qu’il me tient la place de Dieu et que ce serait errer de ne pas suivre ses conduites. J’ai toujours été comme cela, depuis que Notre-Seigneur m’a appelée à la vie intérieure et que j’ai eu un directeur b (i).
L’on me pourrait demander si j’ai quitté mes imperfections toutes les fois qu’il me l’a dit et si j’ai pratiqué les vertus contraires qu’il me conseillait. Je réponds que j’ai toujours eu la volonté de le faire ; mais je suis toujours faible et fort imparfaite. Lors même que dans le temps de mes grandes tentations, mon directeur me disait : « Il y a faute ou imperfection en ceci ou cela », en ce même moment, je sentais que mon esprit était humilié sous ses pieds, et lors, actuellement, je me mettais à genoux pour lui demander pardon, le suppliant de me donner une pénitence. Une fois qu’il me mortifiait
7 je suis [ quelquefois ] mortifiée de voir le contraire 16 aucune inclination de
a. Ms. : m’ oumettre.
b. Devant un sentiment contraire de personnes autorisées, Marie s’inclinait, quelles que fussent ses raisons et leur solidité. Son effacement ne l’empêchait point de voir qu’elle était dans le vrai et de souffrir des solutions préférées aux siennes. Si cependant la gloire de Dieu et la justice étaient intéressées à la chose, elle prenait conseil et persistait dans son opinion.
extraordinairement, — j’étais dans l’actuelle souffrance de mes tentations a, — croyant en moi-même que j’étais au delà de toutes les imperfections imaginables, une crainte me saisit que ce ne fût une possession ou une obsession que je pâtissais. Incontinent je suppliai N. de m’exorciser s’il jugeait que ce fût la vérité, parce que je ne pouvais plus supporter de si grandes fautes b. Il me renvoya sans me répondre. Au fond, ce n’était pas que mes imperfections me donnassent de l’inquiétude, mais c’était de voir l’incompatibilité de l’imperfection avec la grande perfection que Dieu demande d’une âme qui lui appartient, qui me faisait voir tout ce qui était en moi plein d’impuretés et d’imperfections.
Enfin, l’effet de la grâce que Dieu m’avait faite le jour de l’Assomption, par les mérites de la très sainte Vierge, me fit expérimenter plus clairement que je ne l’avais pu concevoir la grandeur de cette grâce et voir l’état des grandes croix intérieures et tentations que j’avais portées près de huit ans et, par conséquent, peser les grandes obligations que j’avais à sa divine Majesté de m’avoir si puissamment aidée et protégée dans tous les divers accidents qui s’étaient rencontrés en cet espace de temps, qui me serait trop long à déduire, aussi bien que le détail de ses grandes grâces et faveurs, nonobstant mes incorrespondances. Hélas ! j’en suis honteuse autant de fois que j’y fais réflexion, y trouvant toujours de nouveaux motifs de m’humilier et d’ailleurs de chanter les miséricordes d’un si bon Dieu <pour> le néant et la poussière de la terre. Il soit béni éternellement !
1 extraordinairement j, et que j'étais actuellement dans la souffrance de 5 obsession, et incontinent 16-18 me fit] connaître clairement la grandeur de ses
miséricordes, et en même temps l’état 18 tentations [ effroyables ] 19-20 ans]: de ces deux principes, j’inférais les grandes 25 [ mes infidélités et] mon peu de
correspondance 28 Dieu\ envers le 29 Qu’il soit
a. Les signes de parenthèse ne sont pas dans le manuscrit.
b. L'épisode ne se rapporte pas nécessairement à la vie canadienne de Marie. Le directeur auquel elle fait allusion pourrait être aussi un Feuillant ou un Jésuite de Tours.
Il ne se peut dire la paix et grande tranquillité que F âme possède se voyant entièrement libre de ses liens et rétablie en tout ce qu’elle croyait avoir perdu ; et non seulement elle le a connaît, et expérimente qu’elle 5 n’a fait aucune perte, mais b des amas de trésors indicibles. Elle connaît que ce qui lui avait ôté la vue des biens qu’elle possédait dans l’intime union de l’Époux avait été une cendre qui cachait son feu et ses lumières, pour son bien et avancement dans des vertus foncières io qu’elle n’avait pas auparavant dans le degré que la divine Majesté les lui fait posséder.
Ces vues et ces expériences c qu’elle a en ce changement d’état ne sont pas des lumières par retours d, mais par des impressions plus distinctes que toutes 15 lumières par le suradorable Verbe Incarné qui habite en elle, impressions qui portent des effets dignes du sujet qui les imprime et tout conformes e aux maximes du saint Évangile, en sorte qu’il ne se peut rien opérer qu’en cet esprit et conduite. Envisageant cet état, je 20 ne me < pouvais > lasser de bénir Dieu de m’avoir fait passer par tant de détroits f et tant d’épines. Je lui demandais pardon de ne lui avoir pas été assez fidèle dans mes tentations, ce qui me donnait de la confusion
4 elle connaissait qu’elle n’avait fait aucune perte, mais [de plus elle voyait par expérience qu’elle avait fait] un amas de 13 par retours [et par réflexions]
16 dignes j de Celui qui les causait et toutes conformes 19 esprit j et en cette vue
a. Le, c’est-à-dire qu’elle est rétablie dans toutes ses richesses spirituelles.
b. C’est-à-dire : mais elle expérimente qu’elle a fait.
c. Ms. : Ces vœux et ces expériences. Faute de copiste pour : ces vues. Dans le manuscrit, vue est ordinairement écrit veue. La prononciation mentale du mot aura entraîné l’inscription d’un autre mot à même consonnance.
d. Retours, réflexions sur soi-même.
®. La leçon du manuscrit, qui rattache l’adjectif conformes à effets et non à impressions, est plus en harmonie avec le contexte que celle de la Vie.
t. Détroits. Dans l’ancienne langue, passages resserrés, difficiles, tant sur terre que sur mer ; au figuré, angoisse, détresse physique ou morale.
et m’humiliait en sa divine présence ; et ce point est le poids de mon humiliation qui depuis a servi de matière à l’esprit de componction amoureuse que Notre-Seigneur me donne continuellement avec toutes <ses> a autres signalées faveurs. 5
Je loue et bénis ce sacré Sauveur de ce qu’il lui a plu en diverses manières m’humilier dans ses voies.
Je lui dis avec le prophète : Ah! qu’il est bon que vous m’ayez humiliée b. [C’est avec vérité] que je lui dis c, et que pour tous les trésors de la terre, je ne voudrais ro pas n’avoir passé par cet état d’humiliation que je vois infiniment précieuse, plus que je ne puis le dire. Il me semble que j’ai passé par ces tanières de lions et de léopards dont parle l’Épouse au Cantique d, et qu’au lieu d’avoir été endommagée par leurs morsures, je me 15 suis sauvée dans le domaine et dans les trésors de mon céleste Époux, qui ne sont autres que les saintes et sacrées maximes de l’Évangile, qui, comme des torrents, sont coulées de sa divine bouche. S’il m’a dit : Faites du bien à ceux qui vous font du mal e, c’est une loi qu’il 20 me semble qu’il a écrite dans mon cœur avec une efficacité toute d’amour : ce que j’expérimente dans les occasions, non point en me mortifiant, mais par une pente et inclination qui me porte là, en vertu de l’impression de la maxime de mon divin Époux. Comme ayant eu 25 diverses affaires, depuis que je suis en Canada, et par conséquent à traiter avec personnes de diverses conditions, il s’est rencontré plusieurs affaires assez épineuses ; ces divines maximes ont été ma force et soutien. L’on prenait souvent mon procédé comme provenant de 3°
1 présence [au-dessous de toutes choses ]. C’était en ce point que je trouvais le poids de mon humiliation 18 torrents [de richesses ] sont coulés 27-29 condi¬
tions [et d’humeurs fort différentes'], ces divines maximes ont été
a. Ms. : les.
b. Psaume CXVIII, 71.
c. Ms. : Cette vérité que je lui dis.
d. Cantique des cantiques, IV, 8.
e. Saint Matthieu, V, 44.
mon naturel, qu'on disait facile à secouer et à oublier les déplaisirs que je pouvais recevoir de la part du prochain ; mais l’on ne voyait pas que, mon esprit étant possédé de cet esprit des maximes du Fils de Dieu, 5 j’agissais par ce principe (2). Ce que je dis d’une manière générale, je le dis de l’autre a. Ce n’est pas, comme j’ai dit ci-devant b, que je ne tombasse dans l’imperfection par égarement et surprise, soit dans les affaires que j’avais dans la maison, soit à la grille, car j’ai tou- 10 jours eu à traiter avec le prochain, et ce pays-ici est très plein de tracas, surtout en un nouvel établissement où l’on trouve tout à faire, une grande disette et diverses circonstances fort épineuses qui donnent sujet à divers travaux à ceux qui sont appelés à agir avec le prochain, 15 soit en la charge de supérieure, soit en celle de dépositaire, ayant toujours exercé l’une ou l’autre (3).
Dans les susdits emplois, mon esprit était toujours lié à cet Esprit qui me possédait pour me faire marcher et agir dans les maximes du suradorable Verbe Incarné. 20 II semblera que je ne fais que répéter c au sujet de ces divines maximes, sur lesquelles je roulais, ai-je dit, continuellement. Est à remarquer que dans la voie que Notre-Seigneur a toujours tenue sur moi pour ma conduite spirituelle, que d le Saint-Esprit m’a toujours, 25 depuis le commencement qu’il m’a appelée dans la vie intérieure jusqu’à cette heure, donné pour principe les
12 faire j, [où Von souffre] une grande disette 22 Mais il est à remarquer],
[ce que je n’ai point encore dit]
a. C’est-à-dire : Ce que je dis de toutes les maximes en général, je le dis de chacune d’elles en particulier.
b. Voir l’article LIV.
c. Répéter. Employé ici absolument.
d. Sur chacun de ces tours : Est à remarquer ; Que dans la voie... que le... etc voir les remarques faites précédemment, sur la suppression du pronom sujet et la répétition pléonastique de la conjonction que.
maximes de l’Évangile, sans que je m’y étudiasse, soit y raisonnant, soit y réfléchissant par élection a, mais cela me venant tout en un moment dans l’esprit, sans qu’au précédent j’en eusse fait lecture. Même quand j’en eusse fait, ma mémoire était labile b en ce point, en sorte que la maxime qui était produite par l’Esprit qui me conduisait anéantissait en moi tous autres souvenirs, quoique saints, et ce qui était présenté en mon esprit portait en soi ce qui pour lors était utile pour mon avancement spirituel, et toutes sortes de biens et grâces substantielles dans l’union du sacré Verbe Incarné.
Mais dans la suite du temps et dans les changements d’états, les opérations de l’Esprit de Dieu changent dans leurs effets, à proportion de l’état où l’âme entre, de sorte qu’un passage de l’Écriture sainte opérera en un temps et un sens c tout autre chose qu’en un autre, mais toujours dans une plus grande perfection, non pas à l’égard de Dieu qui est immuable, mais au regard de l'âme qui aura ses croissances spirituelles et dans la <sanctification> d jusqu’à la fin. Quelque degré d’union avec Dieu qu’elle ait expérimenté ou expérimente en cette vie, il y a toujours quelque chose de plus, Dieu étant infini dans ses dons. En voici un exemple.
Avant que je fusse religieuse, même première que e la divine Majesté m’eût donné les connaissances et grâces que j’ai dites de la très sainte Trinité, les lumières que j’avais de l’Écriture sainte engendraient en moi une foi si vive qu’il me semblait que j’eusse passe par les flammes pour ces vérités, car c’étaient des clartés qui
5 ma mémoire j me manquait en ce point 16 en un temps J, un sens tout
autre et un tout autre effet 20 sanctification 25 les connaissances J que
j’ai dites de la
a. Par élection, par choix d’un sujet.
b. Labile, sujet à manquer. Le terme est passé dans le français moderne. Le manuscrit écrit : l’habile. Cette orthographe suggérerait que la copiste ignoiait le sens du mot.
c C’est-à-dire : en un temps et en un sens.
a. Ms. : satisfaction. Mauvaise lecture d’un mot peut-être écrit en abrégé.
e. Première que, avant que (Voir l'article LVII, page 4°9> note c).
portaient leur certitude et leur efficacité. Elles me donnaient une espérance que non seulement je posséderais et jouirais des fruits et des biens qui m’étaient manifestés dans Dieu, hors de Dieu, et de Dieu même a, 5 mais tout pour le même Dieu et sa gloire ; cette espérance me faisait oublier moi-même pour plaire à mon divin Époux, me faisant faire des actions et me jeter dans des hasards qui surpassaient tout ce que [peut] une personne de mon sexe b. Les passages de saint Paul 10 qui traitent des opérations et des effets qu’ [elles] c produisent dans les âmes me consommaient d’amour, et lors de ma vocation religieuse, les passages qui traitent des conseils de l’Évangile m’étaient comme autant de soleils qui faisaient voir à mon esprit leur éminente 15 sainteté, et en même temps enflammaient toute mon âme en l’amour de leur possession et opéraient efficacement ce que Dieu voulait de moi, selon mon état, de la pratique des divines maximes du suradorable Verbe Incarné : toutes ces vues et grâces substantielles n’étant 20 par aucune étude de ma part, mais à la façon que les éclairs précèdent le tonnerre, expérimentant que tout procédait du centre de mon âme, de Celui qui en avait pris la possession et qui la consommait en son amour
2 une espérance j que je jouirais 3-5 manifestés j, et cette espérance me
faisait oublier moi-même 10 effets \ que ces divines lumières produisent
17 voulait de moi j dans la pratique des 19 grâces j importantes et solides
21 tonnerre j. J’avais une certaine expérience que 22 âme j [ou plutôt ] de Celui
23 consumait j de son feu
a. Tout ce passage est assez énigmatique dans le manuscrit, par suite de l'absence d’une ponctuation logique. Il en était certainement de même dans l’original. Aussi pour plus de clarté, la Vie a-t-elle fait dans le texte une coupure. Nous pensons que la ponctuation que nous avons adoptée permet une interprétation rationnelle de la phrase et dispense de toute suppression.
b. Marie établit une corrélation non entre une double efficacité des lumières de l’Écriture sainte, mais entre deux effets de l’espérance. Non seulement cette espérance que lui donnaient les passages des livres saints l’assurait du bonheur éternel, mais encore elle était si vive qu’elle lui faisait oublier la vue de ses propres intérêts pour plaire en tout à Dieu.
°. Ms. : ils. Le sujet serait alors les passages de saint Paul. Plus probablement faut-il voir le sujet dans les lumières dont il été a parlé ci-dessus, comme fait la Vie, ou plutôt encore dans les opérations divines auxquelles Marie vient de faire allusion.
et en faisait rejaillir ces étincelles pour me conduire et me diriger.
Lors de ma vocation en la Mission de Canada, toutes les maximes et passages qui traitent du domaine et de l’amplification du royaume de Jésus-Christ et de l’importance du salut des âmes pour lesquelles il a répandu son Sang m’étaient comme autant de flèches qui me perçaient le cœur d’une angoisse amoureuse à ce que le Père Éternel fît justice à ce sien Fils bien-aimé contre les démons qui lui ravissaient ce qui lui avait tant coûté.
D’ailleurs les manifestations et opérations intimes de mon divin Époux dans mon âme, qui, dans son intime union et écoulements divins dans lui a, me faisait part de ses magnificences divines, établissaient en moi un fondement très certain de toutes ces vérités ; de sorte que, si j’avais écrit toutes les grâces et faveurs que la divine Majesté m’a communiquées depuis que, par sa grande miséricorde, elle m’a appelée à la vie spirituelle, tant au sujet des passages de la sainte Écriture que de ses opérations intimes < dans > mon âme, il y en aurait un très gros volume, et toujours, comme j’ai dit, en plus haute perfection et croissance spirituelle b (4) ; mais je ne l’ai pas fait, la vue de mon indignité et bassesse de mon sexe m’en ayant empêchée ; et je n’en dis pas un mot qu’alors que je ne puis faire autrement pour m’exprimer, et lorsque je m’aperçois que cela est des lumières
1 les étincelles [et les lumières ] pour 8 perçaient le cœur\ et qui me donnaient une angoisse amoureuse pour presser le T3 I5 âme\, où dans son intime
union et par ses écoulements divins il me faisait part de ses magnificences, établissaient en moi 22 dit J de plus en plus haute perfection et accroissement spirituel 26-27 mot J, sinon lorsqu’ étant obligée de m’expliquer, la nécessité ne me permet pas de faire autrement ; [surtout] quand je me vois insensiblement tombée sur les lumières
a Ms. : Qui dans son intime union et écoulements divins qui dans lui, me faisaient part. — Texte fautif et inintelligible. Nous avons sans doute affaire à un relatif de trop. La Vie le donnerait à croire. Nous avons corrigé dans son sens.
b C’est ici que les directeurs de Marie auraient dû intervenir comme l’ont fait ceux de sainte Thérèse, pour avoir des développements nouveaux. C’est grâce à ces derniers que l’autobiographie de la réformatrice du Carmel est devenue l’ouvrage que l’on sait.
que Dieu m’a données touchant la sainte Écriture et qu’il me la faut citer, que je n’entre a en une très grande confusion. Encore une raison b a été que j’ai toujours cru que sa divine Majesté ne me donnait ses grâces que 5 pour servir à mon avancement spirituel et pour ma sanctification, et de plus que je souillais ces mêmes dons et que par ce moyen j’avais crainte d’être mise au rang des hypocrites, donnant sujet de croire par ma production c que j’étais quelque chose, et au fond, je ne suis io rien et ne vaux rien en toutes < manières > d, à cause de mes incorrespondances ; et tout cela me donne une grande crainte d’être reprise et confuse à l’article de la mort.
Étant dans la paix que j’ai dite après mes tentations, 15 l’union avec mon divin Époux par ses impressions saintes opérait en moi les vertus foncières de ses divines maximes d’une façon si spirituelle que je ne m’en apercevais pas que par leurs effets, surtout environ un an [avant] que notre incendie arrivât.
20 Ces effets étaient dans une douceur extraordinaire et dans un si grand dénuement que ce que j’avais au précédent possédé de ces vertus dans les états par où j’avais passé, ne me semblait rien; et généralement, dans les vertus religieuses, j’expérimentais que j’étais 25 une créature tout autre et que Dieu me possédait par les maximes de son suradorable Fils, m’agissant en tout ce que j avais a faire selon mon état, par les influences
2 citer \ [je me fais honte à moi-même et\ j'entre dans une grande confusion
3 Une autre raison [qui m'a retenue ] a été 5 avancement J particulier et à
ma [seule] sanctification. Et enfin j’ai eu crainte de corrompre ces 26 Fils j me
conduisant
a. Sous-entendu : je ne le fais pas que je...
b. Sous-entendu : de ma réserve.
e. Production, mise en avant, manifestation, plutôt qu’écrit. d. Ms. : matières.
et onctions de ce passage : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur... etc., et ensuite : L’Esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu... etc. a. Comme je rendais compte de moi-même au Révérend Père Lalemant, il me disait 5 que je ne devais jamais refuser l’emploi dans les affaires temporelles, vu qu’elles ne me distrayaient point du grand commerce dont il plaisait à la divine Majesté m’honorer avec Elle.
Dans cette année-là b, j’eus de grandes croix à cause 10 de la persécution des Iroquois qu’ils faisaient souffrir à l’Église c. Comme j’entrais dans les intérêts de mon divin Époux, le détriment de son Église me crucifiait intérieurement, quoique mon âme fût entièrement soumise à ses ordres et permissions. Ce fut en ce temps-là 15 que les Révérends Pères de Brébœuf, Garnier et Lalemant furent brûlés et massacrés avec leur troupeau, et que tous les Révérends Pères de la Mission des Hurons, avec le reste de ces pauvres chrétiens, furent contraints de quitter la place et de venir se réfugier ici. Ah ! que 20 ce coup me fut extrême ! C’était une chose la plus pitoyable qu’aucune qui fût encore arrivée en cette nouvelle Église. Les Révérends Pères qui étaient demeurés vifs avaient plus souffert que ceux qui étaient morts. L’on voyait que c’étaient personnes consommées et 25 dans lesquelles Jésus-Christ vivait plus qu’elles ne vivaient en elles-mêmes. Leur sainteté était si visible à tout le monde que chacun en était ravi.
Eux donc et leur troupeau, qui était environ 400 ou 500 chrétiens, s’arrêtèrent ici, à Québec. Dans l’affliction 30 que je portais à mon âme, la seule consolation qui me restait, voyant ces pauvres fugitifs, était d’être proche d’eux et que nous aurions de leurs filles. Notre-Seigneur
8 Majesté j de me donner avec elle 13 le débris de son Église 26-27 qu’elles
ne vivaient j elles-mêmes 31 portais en mon
a. Saint Matthieu, XI, 19 ; Épître aux Romains, VIII, 16.
b. Année 1649.
c. Voir pour tous ces événements la Correspondance de Marie de l’Incarnation.
m’inspira d’étudier en leur langue huronne, à laquelle je ne m’étais point exercée, car dès le commencement que nous fûmes en ce pays, je laissai cela à la Mère Marie de Saint-Joseph, pour me donner à l’algonquin a et 5 montagnais, desquels nous avions plus à faire en ce temps-là que de la huronne. J’appris donc assez celle-ci pour enseigner les prières et le catéchisme aux filles et femmes, ce que nous faisions alternativement par semaine, la Mère de Saint-Joseph et moi, à une pleine io cabane b.
Outre cela, nous avions une assez grosse famille que nous assistions tous, en les nourrissant, car plusieurs personnes de piété assistèrent en ce qu’ils pouvaient ces pauvres exilés, mais les maisons religieuses et Madame i5 de la Peltrie y contribuèrent le plus. Les Révérends Pères, pour leur part, en nourrissaient et entretenaient, eux seuls, trois ou quatre cents ; leur grande charité leur faisant faire d’étranges efforts pour ne pas laisser périr ceux qui leur avaient tant coûté de sueurs et de 20 fatigues pour les engendrer à Jésus-Christ et pour les tirer du feu et de la rage de leurs ennemis. Comme dépositaire, c’était moi qui distribuais chaque semaine la dépense c à ceux dont nous nous étions chargées : ce qui me donnait beaucoup de consolation de leur 25 pouvoir rendre ce petit service (5). Mais Notre-Seigneur le d changea bientôt par une autre visite qui fut notre incendie, qui arriva sur la fin de l’an 1650, en cette sorte e.
1 r famille j, [sans parler des séminaristes ] 22 distribuais J la nourriture et les
nécessités à ceux 26 la changea bientôt par une autre visite [de sa providence,
qui nous mit en état d avoir besoin nous-mêmes de l’assistance que nous avions rendue aux plus misérables ] 26-27 [La visite de Notre-Seigneur qui a fermé le précé¬
dent chapitre et qui fera l’ouverture de celui-ci ] fut l’incendie de notre monastère qui arriva sur a
a. Ms. : Algonchin.
b. Marie avait alors 50 ans quand elle se mit à l’étude du huron.
c. Dépense, lieu où l’on tient en réserve les vivres, et par extension, ces vivres eux-mêmes.
d. Le, au neutre, cela. La Vie a préféré le pronom féminin la.
e. Noter ici l’interpolation de la Vie. L’éditeur à cet endroit fait un chapitre nouveau du récit de l’incendie du monastère. Il lui fallait une conclusion et une
Une bonne sœur novice converse a qui avait charge de faire le pain, ayant le soir précédent qu’elle devait boulanger fait les levains, de crainte qu’ils ne gelassent, mit dans la met b du charbon allumé dans quelques vaisseaux et l’étoupa en sorte qu’il ne paraissait point y avoir de feu. Personne ne savait qu’elle eût fait cela, car ce n’était point la coutume ; ainsi l’on ne s’en fût jamais avisé. Cette pauvre fille, qui avait eu dessein de l’ôter, s’en oublia, de sorte que sur la minuit, ce feu, ayant échauffé le bois dans la met qui, avec toutes les cloisons et planchers, était de bois de sapin, qui de soi attire le feu, s’embrasa en tout lieu, et de là en toutes nos caves qui ne sont point voûtées en ce pays. La boulangerie faisait un de ces départements, tous nos offices étaient au-dessus. En ces départements des caves étaient nos provisions pour l’année, tant de celles que nous avions fait venir de France, comme lards, huiles, beurres, et eau-de-vie pour les domestiques, [que] poissons c... etc. Lorsque le feu fut embrasé en tout cela, il s’éleva aux planchers, qui étaient doubles et de la terre entre-deux, de sorte que si une maîtresse des enfants n’<eût> d été couchée en leur département, nous fussions toutes tombées dans le feu en moins de demi-heure, si elle n’eût entendu le pétillement et bruit
g 6ter\ [avant que de se coucher] s’en oublia 12-16 feu J embrasa incontinent
toute la boulangerie et de là se communiqua aux caves qui n’étaient point voûtées et où nous avions mis en réserve toutes nos provisions 18 domestiques j que
[celles que nous avions faites sur le pays comme] poissons et autres
introduction. C’est, en moins étendu, ce que nous avons déjà constaté dans le récit du voyage de Dieppe à Québec, à l’article XLVIII.
a. Aucun document de ceux qui nous ont été conservés ne mentionne de novice converse à cette date. Peut-être s’agit-il d’une novice qui se retira avant la profession.
b. Met, huche à farine, pétrin. Au XVIIesiècle, ce terme était déjà relégué dans le parler provincial. Il est encore usité dans différentes parties de la France avec des orthographes et des prononciations qui varient un peu de province à province.
°. Il est possible que la copiste ait sauté ici une ligne. Néanmoins, la leçon du manuscrit telle qu’elle est, complétée par le corrélatif que, peut se suffire, sans qu’il soit besoin de développer la pensée comme l’a fait la Vie. Nous avons d’autres exemples de semblable concision dans le manuscrit.
a. Ms. : n’eusse été. Distraction de copiste. Plus bas nous avons la forme régulière.
du feu qui la fit se mettre en place. Le feu perçait déjà et le lieu croulait, pour tomber et fondre en bas. Elle éveilla les enfants qui étaient assez bon nombre, vint éveiller les sœurs au dortoir et puis retourna à ses filles, 5 qu’elle et [d’J autres eurent bien de la peine à sauver. Les sœurs se sauvèrent à demi-vêtues, n’ayant pas seulement eu le loisir de prendre leurs chaussures pour la plupart. Tout ce que je pus faire fut de jeter par la fenêtre les papiers de la communauté que j’avais en io garde et quelques petites caissettes que je trouvai sous ma main. Le peu de temps que j’employai à cela me sauva la vie, parce que je m’étais déjà mise en chemin pour monter au lieu de mon office, pour jeter quelques étoffes par la fenêtre, me doutant que mes chères sœurs 15 avaient laissé tous leurs habits en leurs cellules pour se sauver. Si je fusse allée en ce lieu, j’y eusse péri, parce qu’en moins d’un Miserere, les avenues furent prises du feu. Je demeurai la dernière dans la maison entre deux feux. A peine fus-je sortie de ma chambre, 20 qui était sous le clocher, que la cloche fondit. Comme je me sauvais, le feu me suivait en notre dortoir. Je sortis avec quelques autres qui m’avaient advancée a par la grille, qu’on avait rompue, n’étant par bonheur que de bois. Le parloir était au bout du dortoir. Je fus 25 bien étonnée, étant sortie, de voir le danger que nous avions couru, une bonne sœur et moi, car tout était en feu le long du toit, qui en ce pays n’est que de planches de sapin, comme toutes les charpentes qui ne sont que de bois <mols> b et gommeux, quoique assez solides 30 pour l’usage. Je trouvai notre pauvre communauté sur la neige, chacune ayant la façon aussi douce et tranquille que si rien ne fût arrivé. Elles regardaient en
22 devancée. j par la grille du parloir qui était au bout du dortoir, laquelle par bonheur n'étant que de bois fut favorablement rompue [par ceux qui étaient venus à notre secours ]. Étant sortie je 29 bois mois et
a. Advancée, devancée. Dans l’ancienne langue on trouve encore dans ce sens :
avancier, avancer, advanchier.
b. Ms. : mort.
priant Dieu ce piteux spectacle. Il y en avait qui avaient les pieds nus sur la neige. Celles qui avaient des chausses et des pantoufles pâtissaient pour chausser leurs compagnes.
C’était un spectacle pitoyable à voir. Une bonne personne qui regardait les sœurs, les voyant si tranquilles, dit tout haut qu il fallait que nous fussions folles ou que nous eussions un grand amour de Dieu, d être sans émotion dans la perte de tous nos biens, et de nous voir en de petits moments réduites à rien sur la neige. Ce bon Monsieur ne savait pas la force de la grâce que notre bon Jésus répandait dans nos cœurs. Tous nos bons amis pleuraient de compassion de nous voir. Cette nuit était, à cause des flammes, claire comme un jour, de sorte que chacun pouvait voir l’état extérieur auquel nous étions. Tous nos amis firent le possible pour nous secourir pour arrêter l’incendie ; mais dès qu’on s’en aperçut, il n’y avait plus de remède. Le Révérend Père Supérieur a et tous les Révérends Pères et Frères et leurs domestiques mirent leurs vies en hasard pour ce sujet. Un bon Frère, en tirant quelque chose de la sacristie qui était au bout de la maison, y pensa demeurer. Enfin, nous fûmes réduites à la mendicité et miséricorde de nos amis, qui en cette occasion nous firent expérimenter qu’ils avaient la charité dans le cœur, pour nous secourir comme ils firent, surtout les Révérends Pères de la Compagnie, qui se dénuèrent de tout ce qu’ils purent pour nous tirer de cette urgente nécessité. Ils nous conduisirent la nuit même de notre accident chez les Révérendes Mères Hospitalières qui nous reçurent en leur maison avec une grande charité, — nous logeant avec elles près d’un mois en leur maison où nous vivions comme si nous n’eussions été qu’une
2 neige J. [ Mais ce fut en cette nécessité que la charité se fit paraître, parce que] celles qui 3 partagaient pour chausser 4 compagnes j, [en leur donnant l’un
ou l’autre ] 14 nous voir [réduites à cette extrémité] 24 nous firent con¬
naître [par les effets]
a. Le P. Paul Ragueneau (Voir plus loin, page 438, et note (6), page 447). Marie de l’Incarnation 28
communauté, nous donnant la même liberté qu’à leurs sœurs a, — et en tous nos besoins nous traitèrent avec toute la charité possible.
Mes dispositions intérieures dans l’accident de notre 5 incendie furent que dès lors que je vis que le mal était sans remède, je crus que mes péchés en étaient la seule cause, et j’en avais une si forte conviction d’esprit qu’il eût été bien difficile de me persuader le contraire. Et en ce moment, mon âme avec une si grande b tranquillité io accepta ce châtiment en criant miséricorde à Dieu de ce que toutes mes sœurs en pâtiraient, et j’eusse bien voulu qu’il n’y eût eu que moi, puisque j’étais la cause de ce qu’elle c exerçait sa divine Justice sur tout le commun, étant et me reconnaissant être la seule qui 15 avait failli. Néanmoins, je voyais ce coup comme le châtiment d’un bon père et d’un époux, lequel, en nous visitant de la sorte, nous voulait mettre dans un entier dépouillement en l’Octave de la sainte Nativité, conforme en quelque façon à celui de la Crèche. Mon âme 20 n’eut jamais une si grande paix que je l’expérimentais en cette occasion. Je ne ressentis pas un mouvement de < peine > d, de tristesse ni d’ingratitude6, mais je
9 avec une grande 12 moi [à souffrir la punition J 13-15 Justice ]. Je
voyais néanmoins 21-22 mouvement J de peine, de tristesse ni d’inquiétude
a. Les signes de parenthèse ont été introduits ici pour rattacher l’une à l’autre par-dessus les deux propositions participiales, les deux propositions relatives, trop distantes bien qu’elles soient coordonnées.
b. Si grande, très grande.
c. Elle. Syllepse du genre. L’accord se fait non avec Dieu mais avec Majesté, dont l’idée est présente à l’esprit de l’auteur. Habituellement dans le manuscrit, c’est le contraire qu’on constate.
a. Ms. : paix. Distraction évidente de copiste occasionnée par la consonnance du mot paix avec la première syllabe de peine, ou plutôt par la proximité du mot paix écrit à la ligne précédente.
®. Inquiétude dans la Vie se comprend, mais semble plutôt une correction d’éditeur.
me sentais intimement unie à l’Esprit et à la main qui permettait et qui faisait en nous cette circoncision, comme étant une même chose avec sa très sainte volonté, de sorte qu’étant en Dieu et dans l’agrément entier de l’effet présent, il n’eût pas été en mon pouvoir de rien faire que poussée et actuée a par son divin Esprit, [que j’expérimentais conduire mes pas et mon action. J’avais cette pensée en mon esprit] b que mes sœurs et moi devions prendre cette perte universelle de notre monastère et de ce qui était dedans, en l’esprit des Saints, ayant une vue intérieure de ceux tant du Vieil que du Nouveau Testament, lesquels, ayant l’esprit de componction, s’accusaient eux-mêmes, et, en portant la peine temporelle que Dieu leur envoyait, le bénissaient et chantaient ses louanges. Et ainsi, étant poussée et agie par une amoureuse activité, dans la possession d’une paix que je ne puis exprimer, mon esprit et mon cœur disaient sans cesse : « Vous avez fait cela, mon chaste Époux. Vous en soyez béni ! Vous avez bien fait. Ah ! que tout ce que vous avez fait est bien fait ! C’est mon contentement que vous soyez content en ce que vous avez fait ! » Les bénédictions que mon âme donnait à Dieu étaient aussi fréquentes que chacun de mes respirs, et il n’était pas en moi de sortir de cette amoureuse activité et union de toute mon âme à la divine volonté, et tout le fond de mon âme était nageant par un amour de complaisance dans cette sainte volonté de Dieu, sans examiner rien que de me complaire en ce que son dessein avait été accompli par notre anéantissement, et surtout à mon regard, parce que j’avais fait bâtir cette maison et eu de grands travaux pour arriver à la mettre en l’état qu’elle était et souffert de grandes
2-4 cir concision \, de sorte qu’étant en Dieu et dans l’ agrément 6-9 poussée J et
mue par son divin Esprit [que j’expérimentais conduire mes pas et mon action. J’avais cette pensée en mon esprit ] que mes sœurs et moi 1 5 étant conduite et
poussée
a. Actuée, agie, mue.
b. Omission d’une ligne dans le manuscrit, qui s’explique par la répétition du même mot esprit à une ligne d’intervalle.
contradictions a. Or, comme je voyais que j avais commis beaucoup d’imperfections, je me mettais du côté de la divine Justice, lui rendant mes actions de grâces et mes complaisances de tout ce en quoi elle vou- 5 lait se satisfaire par mon anéantissement, en ce point particulier, de sorte que mon amoureuse activité intérieure de louanges ne pouvait finir, et quoique toutes b fussent dans une très intime familiarité avec cette suradorable Majesté, néanmoins c’était en l’esprit amouio reusement humilié, et j’avais l’esprit convaincu que toutes ces choses contribuaient à m’emporter de ce côté-là et que la Majesté divine avait du dessein particulier en tout ce qui nous était arrivé en notre accident.
Je ne veux pas omettre ce qui arriva à deux personnes 15 de grande vertu qui toutes deux eurent de grands pressentiments de ce qui nous devait arriver. L’un, par un instinct intérieur qui lui faisait sentir l’affliction que nous aurions de notre monastère brûlé : cette bonne personne disposait en elle-même où elle nous pourrait 20 loger et en trouva tous les expédients pour nous soulager en tout ce qui lui serait possible. Cette personne était à deux lieues de nous, qui ne pouvait humainement savoir ce qui ne lui pouvait être dit que le lendemain. L’autre personne était assez proche de notre monastère, 25 laquelle en esprit vit comme un cercle de lumière qui entourait notre maison, et des voix dans cette lumière qui disaient à quelqu’un par voix plaintive : « Hélas ! hélas ! n’y a-t-il pas moyen que cet accident n’arrive pas ! hé ! n’y a-t-il point de remède ? » L’on répondit : 3° « Non, il n’y en a point. » Il semblait que c’était l’ange exécuteur des volontés de la divine Justice qui faisait cette réponse : « Cela sera ; l’arrêt est prononcé ! » Alors, il vit comme une main qui faisait le signe sur notre monastère. Peu après, quasi en même temps, l’on vit 35 paraître le feu, et cette bonne personne entendant la
a. Au sujet de ces grandes contradictions, se reporter à l’article LVIII où Marie y fait une allusion très voilée.
b. Toutes. C’est-à-dire les actions de grâces et les complaisances.
cloche du tocsin et les cris pour avoir secours, vit la chose vérifiée en nous. Lorsque j’eus appris ce qui était arrivé à cette sainte âme, ce fut un nouvel esquillon à mon cœur pour fomenter mon amoureuse activité et état de victime qui voulait être toute consommée et 5 anéantie sous le bon plaisir de la divine Justice.
Après notre désastre arrivé a, plusieurs de nos amis crurent que nous serions découragées et qu’infailliblement il nous faudrait repasser en France, n’ayant pas le moyen de nous rétablir et relever d’une perte si io notable, puisque nous avions tout perdu. Pour mon particulier, je ne pensais point à notre rétablissement, mais bien de nous tenir en humilité dans le petit logis de Madame notre fondatrice, qu’elle nous avait donné pour notre séminaire b, qui était demeuré entier, à cause 15 qu’il était à un des bouts, éloigné de notre monastère d’environ cent pas, là où je pensais que par le moyen de petits apentifs c nous tâcherions de faire nos fonctions, car de retourner en France, à moins d’une volonté de Dieu reconnue, j’y ressentais une aversion entière et 20 un plus grand amour que jamais à ma vocation, et chacune de nous ne regardait que de suivre cette divine volonté, car c’était une chose ravissante de voir avec quelle paix et douceur chacune portait sa croix, qu’il
3 aiguillon 5 victime j, prenant plaisir à me voir toute 7 Après le désastre
qui nous était arrivé 20 j’y avais une aversion entière et [ quoique je me visse
fort reculée ] j'avais un plus grand amour
a. Tour très courant dans la langue du XVIe siècle. Il [iut abandonné à mesure que le français se dégagea de la construction latine.
b. Madame de la Peltrie avait fait construire cette petite maison en 1644. C’était un édifice à deux étages, situé à l’est du couvent. Un peu plus tard il servit quelque temps de résidence au premier évêque de Québec. Il était encore debout en 1836. A cette époque, il fut abattu et remplacé par une autre construction plus spacieuse, élevée en partie sur ses fondations.
e. Apentifs, appentis (Voir l’article L).
avait plu à notre bon Seigneur et Maître nous envoyer. Et en cette occasion, l’on voyait l'opération de [sa] grâce, et néanmoins qui faisait encore plus au dedans que ce qu’on en pouvait concevoir par l’extérieur.
5 Quoique j’aie dit que ne pensais point à nous rétablir ni à recommencer un nouveau monastère, toutefois j’avais un instinct intérieur, lequel me disait que cette affaire m’allait tomber sur le dos et qu’il me fallait recommencer. Et j’en avais tout à fait une appréio hension naturelle, laquelle je n’osais produire de crainte de contrevenir à la volonté de Dieu. J’étais pour lors dépositaire et sur la fin de mon triannaire a. Tous nos amis et surtout le Révérend Père Ragueneau b, supérieur de la Mission (6), et les Pères et Monsieur d’Ailleboust (7), 15 gouverneur de ce pays, s’intéressaient puissamment en notre affaire, lesquels, après avoir fait l’imaginable pour nous consoler et nous assister, avisèrent ensemble qu’il ne fallait pas demeurer plus longtemps sans prendre résolution de ce qui nous conviendrait faire pour tâcher 20 de nous relever du pitoyable état auquel nous étions. L’affaire fut mûrement consultée c et tous furent d’avis qu’il nous fallait aider à nous rétablir et qu’il ne fallait pas autrement penser subsister en ce pays, ni d’y faire nos fonctions régulières, et qu’il fallait penser aux 25 moyens. Ils se résolurent ensemble de nous prêter de l’argent pour commencer et de nous offrir leur secours et bonne volonté. Ils nous proposèrent leurs sentiments charitables, nous disant d’aviser entre nous et de voir si nos sentiments seraient conformes aux leurs. L’af- 3° faire ayant donc été communiquée à notre communauté par notre Révérende Mère d, nous fûmes toutes dans un même sentiment, et de faire un effort avec l’aide
X0-12 crainte] de m opposer a la volonté de Dieu. Tous nos amis
a. Triannaire, triennat.
b. Ms. : Racheneau.
°. Consultée , délibérée. Sur ce sens aujourd’hui disparu de consulter, voir la remarque de l’article XLV, page 340, note a.
d- C était toujours la Mère Marguerite de Saint-Athanase.
de nos amis de relever notre monastère sur ses mêmes fondements, qui furent après la visite des experts, trouvés capables de porter les bâtiments. C'est qu’ils sont tous fondés sur la roche.
Il fallut abattre les masures jusqu’au rez-de-chaussée, 5 lorsqu’il y eut moyen d’en aborder, car le feu se garda bien plus de trois semaines dans les ruines. Je fus donc chargée de tous ces soins, autant intérieurement de la part de Dieu que de la part de l’obédience. Monsieur le Gouverneur voulut lui-même faire le dessin, et comme 10 père temporel de notre communauté, avoir la vue sur le gros de cette entreprise, [et] nous y assista très charitablement de ses conseils. Lorsque notre accident arriva, il n’y avait pas un mois que la sœur de Madame sa femme a avait fait sa profession religieuse dans cette 15 maison.
J’eus un mouvement très particulier de demander au Révérend Père Supérieur de nous faire la charité de nous donner le Révérend Père François [Le] Mercier (8) pour m’assister pendant toute cette entreprise tant 20 épineuse en ce pays, eu égard à notre pauvreté, car il fallait tout faire sur l’appui de la divine Providence b, et aussi pour toutes nos affaires ; notre Révérende Mère eut aussi le même sentiment : ce que mondit Révérend Père, qui n’a omis ni oublié aucun bien à nous faire, 25 [a] fait avec une entière charité. Et le Révérend Père Le Mercier, de son côté, avait un grand désir, que Dieu
g obéissance 12 assistant de ses conseils \non seulement par charité, mais
encore par inclination'], parce que lorsque 20-21 aussi épineuse pour le pays
que difficile pour notre extrême pauvreté 22 Providence ;j et notre Révérende
Mère
a. Philippe Gertrude de Boullongne, passée au Canada avec sa sœur, la femme de M. d’Ailleboust, entrée au noviciat le 2 décembre 1648, professe le 9 décembre 1650, sous le nom de Saint-Dominique. Elle avait 42 ans.
b. La nouvelle de l’incendie des Ursulines ne put parvenir en France avant l’été de 1651, trop tard pour y susciter des secours proportionnés aux besoins. Il fallait attendre le retour de la flotte en 1652. De plus, la France était alors déchirée par les guerres de la Fronde, et les aumônes de 1651 furent par suite très ordinaires. Quant au Canada, les Iroquois le terrorisaient. Les Ursulines étaient en somme réduites à leurs seules ressources.
lui donnait, de nous faire cette charité, laquelle il nous a continuée jusqu'à présent, en sorte que nous lui en serons éternellement obligées. Il est de présent supérieur des Missions et par conséquent le nôtre.
5 Ayant donc connu sa volonté et qu'il se voulait servir de moi au dessein de notre rétablissement, toute l'aversion que j avais eue contre ce dessein se passa de mon esprit (9), que je ressentis fort et rempli de courage pour vaquer jour et nuit à cet ouvrage a, que je regardais 10 appartenir à la très sainte Vierge, notre très digne Mère et Supérieure. Je l'appelle « notre Supérieure », parce que, quelque temps avant notre incendie, la Révérende Mère de Saint-Athanase, notre supérieure, avait eu une forte inspiration de lui donner et remettre la charge 15 entre les mains et de la supplier de vouloir être notre première et principale Supérieure. Nous avions fait cela avec grande solennité, lui rendant nos hommages et la reconnaissant pour notre Supérieure première et perpétuelle b. Je la regardais donc en ce dessein, comme ma 20 conduite et ma < toute > c apres Dieu. Je n'eus pas plus tôt commencé que je ressentis son assistance d’une façon et manière fort extraordinaire, qui était que je l'avais continuellement présente. Je ne la voyais pas
19-20 en cette entreprise comme ma directrice et comme mon tout 23 présente 1
[en tout ce que je faisais et partout où j’allais ] J
. Les travaux commencèrent sitôt la fonte des neiges, quatre mois après 1 incendie. «Le 19e de may de cette année (1651) madame de la Peltrie n(ot)re londatrice mit la p(remiè)re pierre pour commencer à rebastir un second monastère sur les ruines du pr(emier) qui avait bruslé. » ( Annales des Ursulines de Quebec .)
. « Lan 1650 le 8me septembre Ion reconnust pour la pr(emière) fois la Ste Vierge pour première Sup(érieure) de ceste maison et en ceste qualité après lavoir portée en procession on lui rendit l’hommage avec les ceremonies ordinaires, s (Annales des Ursulines de Québec.)
c. Ms. : ma tte. La Vie porte : mon tout. Très probablement, l’original faisait J accord comme le manuscrit.
des yeux du corps ni par vision imaginaire a, mais en la manière que le suradorable Verbe Incarné me fait Thonneur et la miséricorde de se communiquer à moi, par union, amour et communication actuelle et continuelle, que je n’avais jamais expérimenté au regard de la très sainte Vierge, Mère de Dieu, qu’en cette occasion, quoique je lui eusse toujours eu une grande dévotion. Mais b ici, outre cette union que j’avais avec elle dans mon intérieur, qui me lui faisait parler par mon amoureuse activité très simple et très intense au fond de mon âme, comme à son très aimé Fils, je la sentais, sans la voir, auprès de moi, m’accompagnant partout dans les allées et venues qu’il me convenait faire dans le bâtiment, depuis qu’on eut commencé d’abattre les masures jusqu’à la fin de l’œuvre. En chemin faisant, je m’entretenais avec elle, lui disant : « Allons, ma divine Mère, allons voir nos ouvriers. » Selon les occurrences, j’allais en haut, en bas, sur les échafaudages, sans crainte, en l’entretenant de la sorte. Quelquefois, je me sentais inspirée de l’honorer par quelques-unes des hymnes ou antiennes de l’Église. Je suivais tous ces mouvements. Je lui disais souvent : « Ma divine Mère, gardez, s’il vous plaît, nos ouvriers. » Il est vrai qu’elle les a si bien gardés que dans la bâtisse et construction, pas un n’a été blessé. Ma faiblesse avait besoin de ce secours dans toutes les fatigues qu’il me fallut supporter en toutes les dispositions qu’il a fallu faire, même avant que de commencer la maçonnerie. Trois bâtiments ne m’en auraient pas tant donné. Néanmoins, j’y expérimentais ce que dit Notre-Seigneur de son joug, [qu’il] est la douceur et suavité, que je ressentais de la compagnie de <sa> très sainte Mère.
1 des yeux du corps mais en la manière 8 dévotion J. Et même, outre cette union
30-31 Notre Seigneur dit de son joug j, par la douceur et suavité que je
a. Ni par vision corporelle, sensible, ni par représentation de l’imagination. Il y a là en effet deux phénomènes totalement différents. On ne s'explique pas que la Vie n’en mentionne qu’un. Ici, comme plus haut, Marie insiste sur le caractère purement intellectuel et immatériel de ses faveurs.
b. Mais, et même, bien plus.
Depuis ce temps-là, j’ai su [par] la communication que j’ai eue avec une personne qui a de grandes grâces de Dieu, que, quelque temps après notre incendie, la sainte Vierge, dans une vision intellectuelle, lui révéla 5 et assura que c’était elle qui réparerait les ruines de notre maison et qu’elle en aurait soin. Elle lui révéla encore d’autres secrets, qui ne font pas à mon propos, et desquels je parlerai en son temps, si je lui survis, car cette bonne âme m’a entièrement communiqué ce que la io divine Majesté lui a fait savoir, pour lesquels elle lui disait : « Ne crois-tu pas cela, ma fille ? » Elle lui répartit qu’oui. Jusqu’à trois fois, elle demanda la même chose, et elle, pour preuve qu’elle croyait cette divine Mère, le signa de son sang. Je n’ai su cela qu’environ deux ans 15 après, et elle ne sait point ce qui m’est arrivé dans l’amoureux commerce dont il a plu à la divine Mère de bonté m’honorer a.
2 personne [ fort chérie de Dieu et] qui reçoit de sa bonté des grâces très particulières
s. On ne sait qui est cette personne, « âme fort chérie de Dieu», dit l’amplification de la Vie. Il y avait à cette époque à l’Hôtel-Dieu une religieuse très favorisée de grâces extraordinaires, la Mère Catherine de Saint- Augustin, dont Marie avait fait personnellement la connaissance durant les trois semaines que les Ursulines passèrent chez les Hospitalières après leur incendie, et dont elle parlera dans sa correspondance. Catherine plus que toute autre répondrait à ces traits. Elle mourut en 1668, avant Marie de l’Incarnation. Mais autour de Marie, il pouvait y avoir d’autres âmes encore qui recevaient des communications divines.
NOTES
(x) Vie, p. 488. « Quelques révélations même qu’elle eût de la part de Dieu, elle n’en a jamais estimé ni exécuté aucune qu’après l’avoir soumise à l’examen de son directeur ; et elle était si persuadée que c’était là l’ordre que sa Providence a établi dans l’Église, qu’elle eût cru être dans l’erreur, si elle en eût usé d’une autre manière.
«Dès le temps que Dieu l’eut attirée pour être toute à lui, il lui fit voir si clairement la nécessité et l’avantage de l'obéissance dans ceux qui aspirent à une solide perfection, qu elle ne pouvait plus rien faire que par le mouvement de cette vertu. Aussi, ç’a toujours été une marque des plus évidentes de l’Esprit de Dieu
•en elle, et que toute sa conduite a été exempte des illusions où sont ordinairement sujettes les personnes qui se gouvernent par leur propre esprit...
« Quand elle fut élevée à la charge de supérieure, elle ne s’oublia point de ses premiers devoirs, mais l’on peut dire sans rien exagérer que son obéissance était tout angélique ; car elle était toujours prête et toujours exacte à exécuter les ordres de ses supérieurs, comme les Esprits bienheureux sont toujours disposés à accomplir les volontés de leur Créateur. Aussi lui entendait-on souvent dire qu’elle ne pouvait comprendre comment une âme religieuse avait de la peine à se soumettre à ce qui lui est commandé, puisque l’on est toujours assuré qu’en obéissant on fait la volonté de Dieu. Ce n’était point une spéculation qui lui demeurât dans l’esprit, mais elle faisait comme elle le pensait, car elle exécutait les volontés de ses supérieurs dans le moment qu’elles lui étaient connues, et elle les faisait plus exactement que n’eût fait la dernière novice. En voici un exemple bien particulier, et d’autant plus remarquable qu’elle se soumit contre des lumières que Dieu lui avait révélées.
« Quand il fut question de bâtir le monastère de Québec, les Révérends Pères Jésuites, qui étaient alors les supérieurs de cette Église naissante. Madame de la Peltrie et plusieurs religieuses, étaient d’avis de le faire dans un certain lieu qu’elle croyait être fort désavantageux. On la fit venir pour savoir son sentiment ; et quoiqu’il fût contraire à celui des Pères et de toute l’assemblée, elle ne laissa pas de le dire dans un esprit de dégagement et de soumission, et de déclarer les inconvénients qu’il y avait de faire l’édifice au lieu désigné. On rejeta bien loin sa pensée, même avec quelque sorte de mépris ; et quoiqu’elle sût assurément qu’elle dût être exécutée, elle la soumit aussitôt sans la soutenir avec attachement ou opiniâtreté. En effet, il fallut revenir au lieu qu’elle avait marqué, et la suite fit voir que son sentiment lui avait été inspiré de Dieu. »
Cet exemple d’obéissance et de déférence des lumières surnaturelles et naturelles au jugement des supérieurs est des années 1639-1640. La Vie en cite un autre, antérieur lui aussi à la rédaction de la Relation de 1654.
Vie, p. 493. «Elle donne encore une excellente preuve de sa soumission lorsqu’elle était supérieure et qu’elle faisait rebâtir l’église du monastère. Le marché en était fait avec l’architecte, le charpentier et les autres ouvriers. Mais le Révérend Père qui faisait alors l’office de supérieur, trouvant que le monastère était très pauvre, lui témoigna qu’il n’agréait pas une chapelle de douze pieds en carré qui était comprise dans le dessin. Elle se contenta seulement de lui représenter en présence des autres religieuses que tout était disposé et les marchés faits et qu’il n’en coûterait pas quatre cents livres davantage : « Il n’importe, dit le supérieur, ce sont » toujours quatre cents livres, et cette somme est grande à celles qui n ont rien » du tout. » A ces paroles, elle se tut et fit cesser l’ouvrage. Et afin même qu on n’y pensât plus à l’avenir, elle fit murer l’ouverture qui devait communiquer de l'église à la chapelle. Mais Dieu a voulu depuis récompenser son obéissance, permettant qu’elle édifiât elle-même la chapelle avec beaucoup plus de magnificence qu’elle ne le devait être la première fois, par les libéralités de M. de Tracy, gouverneur de la Nouvelle-France, lequel étant allé visiter la maison et ayant remarqué des pierres d’attente dans le mur de l’église, voulut savoir à quoi elles étaient destinées. On lui dit comme la chose s’était passée et que c’était par
obéissance que la chapelle n’avait pas été faite. Il fut touché d’un si bel acte de vertu, et il commanda sur l’heure qu’on y travaillât, voulant en faire la dépense qui fut considérable et conforme à sa grande piété. »
(2) Vie, p. 633. « Quelque pressée et accablée d’affaires qu’elle fût — car elle a toujours fait toutes les affaires de la maison — lorsqu’on l’allait trouver, elle quittait aussitôt ce qu’elle faisait, même ses écritures pour pressées qu’elles fussent, et elle écoutait les personnes avec autant de tranquillité et de douceur que si elle n eut eu autre chose à faire qu’à les contenter, leur donnant tout le temps qu elles desiraient de parler et de dire leurs pensées. Sitôt qu’une personne était sortie d’avec elle, elle continuait son travail comme si l’on ne l’eût point interrompue. Une autre survenant, elle faisait comme à la première, sans jamais faire paraître aucune marque de chagrin ni donner aucun indice quelle fût importunée. Ainsi l’on était assuré de la trouver toujours disposée à écouter lorsqu’on lui voulait parler . ce qui contentait merveilleusement toutes les personnes qui s adressaient à elle pour avoir quelque consolation, même les personnes séculières, qui s’en retournaient toutes consolées quand elles lui avaient parlé. »
L inclination naturelle n aurait pas suffi à lui faire faire bon visage à tous et en toutes circonstances : il y fallait de la vertu, souvent même de l’héroïsme, et toujours beaucoup de jugement. Cette bonne grâce qui ne se démentait jamais dans la multitude des affaires, savait s’allier avec un souci exigeant de la régularité et de l’observance religieuse. Cette fidélité aux règles de l’Institut ne fait qu’en relever le mérite.
Vie, p. 460. « Quoiqu’elle fût chargée des soins de la maison, qu’elle fût engagée à veiller aux bâtiments que l’on faisait faire, qu’elle fût obligée de dresser toutes les écritures qu’il fallait faire à l’arrivée et au départ des vaisseaux, elle ne manquait jamais à rien. L’on eût dit à la voir qu’elle eût eu deux personnes en une, se donnant toute aux affaires que Dieu demandait d’elle et toute à la pratique des règles où sa profession l’obligeait. Lors même qu’elle se trouvait au parloir, ou elle était souvent appelée, étant visitée et consultée de la plus grande partie du pays, si elle entendait sonner le signe pour assister à quelque régularité, elle prenait une honnête liberté de prier les personnes de trouver bon qu’elle pût assister aux exercices de la règle. Et pour le faire d’une manière qui ne fût point désagréable ni incommode, sentant approcher le temps du signal, elle concluait en peu de mots et mettait fin à la conversation. »
(3) Vie, p. 576. « L’une de ses principales peines et qui fut la source d’une infinité d’autres, fut l’extrême pauvreté où elle se trouva réduite. Car,... (d’abord) Madame de la Peltrie fut contrainte de diminuer notablement (dans l’acte de fondation) ce que sa piété lui voulait faire donner, (et) la personne qui s’était chargée de faire valoir le reste assura si mal les contrats et les promesses qui tenaient lieu de fonds, et négligea tellement le reste des affaires, que la fondation se trouva diminuée plus de la moitié. De plus. Dieu retira de ce monde quasi en même temps deux ou trois personnes de condition et de piété qui entretenaient presque tout le séminaire. Et enfin, lorsque son monastère était dans une extrême nécessité et qu’elle attendait quelque petit soulagement du côté de la France.
Dieu permit pour une dernière épreuve que le vaisseau qui portait tout ce qui était nécessaire, tant pour le vivre que pour le vêtir, fît naufrage ou fût pris par les pirates : ce qui jeta la Mère et les filles dans des incommodités incroyables et où il n’y avait point de remède. D’un côté, le pays n’était pas un lieu d’où elles pussent tirer des aumônes, mais bien où elles en devaient faire, et d’ailleurs il fallait encore attendre une autre année pour recevoir le secours ordinaire de la France. Tant d’accidents les uns sur les autres mirent le monastère dans un état qui eût passé pour une dernière misère dans des esprits qui n’eussent pas reçu tous les ordres de la Providence comme des effets de son plus tendre amour. »
(4) Vie, p. 534. « Elle indique assez sa fidélité inviolable à la grâce — vertu qui donne l’accroissement et la perfection à toutes les autres — quand elle dit que Dieu lui faisait la grâce d’avancer toujours à ce qui était de plus parfait et qu’encore que les maximes de l’Évangile eussent toujours été la règle de sa vie et de sa dévotion, plus elle allait en avant, elle les pratiquait dans une plus haute perfection. Ainsi, l’on peut en quelque façon concevoir jusqu’à quel point de sainteté elle est parvenue, puisqu’ayant commencé d’une manière si élevée, elle n’a pas laissé de monter continuellement et sans relâche du plus parfait à ce qui l’était encore davantage, comme le soleil qui sans s’arrêter croît sans cesse en lumière depuis son orient jusqu’à son midi. L’on voit peu de personnes marcher dans la vie spirituelle d’un pas si réglé qu’elles ne s’arrêtent quelquefois et qu’elles ne fassent même quelque petit pas en arrière ; l’on en voit peu encore qui se tiennent si fermes qu’elles ne chancellent quelquefois ; mais la Mère de l’Incarnation a mené une vie si uniforme qu’on ne l’a jamais vue ni broncher ni chanceler. Je pourrais (citer) mille choses édifiantes pour prouver son infatigable fidélité, mais je me contenterai seulement de rapporter le sentiment et les paroles des personnes qui ont vécu avec elle et qui ont été les témoins irréprochables de sa vie et de toutes ses actions. Voici donc ce qu’une religieuse du Canada nous en a écrit au nom de toutes :
« On dit quelquefois que l’amour qu’on a des choses en augmente les vues,
• et que les vues étant augmentées les font exagérer en sorte que la vérité » n’y est pas toujours bien exacte. Je ne tomberai pas dans ce défaut ; car quand » tout ce qui se peut dire de toutes les vertus serait ramassé ensemble, cela » serait moins que la vérité; et si, je n’en dirai rien que ce qui a paru à l’extérieur. » Je vous dirai ce que sa chère compagne, la Mère de Sainte-Croix qui est venue » de Dieppe ici en sa compagnie et qui a toujours vécu depuis avec elle, me disait » ces jours passés à dessein que je vous le fisse savoir. Elle m’assurait que depuis > trente-trois ans qu’elle l'a connue et conversée, elle ne lui a jamais vu commettre , une seule faute contre la douceur, la patience, l’humilité, la charité, la modestie, » la pauvreté et l’obéissance, et que, comme elle ne lui avait point vu faire de » fautes contre ces vertus, elle assurait aussi que dans tout l’espace de ces trente- » trois années, il ne s’était présenté aucune occasion d’en faire des actions qu’elle » ne les ait pratiquées avec une merveilleuse fidélité ; et c’est pourquoi cette » grande égalité en ôte presque toute la connaissance. En mon particulier, j’en » dis le même, et nos Mères et nos sœurs sont de même sentiment. Il faudrait
* pour en parler en détail des personnes qui ne l’eussent pas vue continuellement
» comme nous, car, ne la voyant pas continuellement, elles eussent pu remarquer » ses grandes vertus, au lieu que cette continuelle égalité de vie où nous l’avons » vue ne nous permettait pas d’en rien distinguer, et que pour admirables que » fussent ses vertus, rien ne nous paraissait extraordinaire quoique tout l’eût » dû être et l’eût été sans doute à ceux qui n’y auraient pas été accoutumés comme » nous. »
«Voilà un témoignage sans reproche d’une sainte communauté qui nous apprend que tout était à admirer en notre Mère, quoiqu’elle n’y admirât rien, parce que l’assiduité qu’elle avait à voir des choses admirables les lui avait rendues communes... On n’a pas laissé de remarquer — ce qui fait à mon sujet — que sa fidélité a été si grande qu’on ne lui a jamais vu faire une faute contre quelque vertu que ce soit, et qu’il ne s’est jamais présenté aucune occasion de la pratiquer que son esprit n’ait été présent à elle-même pour l’embrasser. Et en effet, elle a dit plus haut qu’une des plus grandes grâces qu’elle eût jamais reçues de Dieu a été une tendresse de cœur à ses inspirations et aux mouvements de sa grâce et une obéissance qui ne pouvait souffrir de retardement à les exécuter. Aussi cette prompte fidélité, jointe à l’obligation du vœu où elle s’était engagée de faire et de souffrir toujours ce qu’elle connaîtrait être le plus parfait, l’a fait avancer continuellement et sans relâche dans la voie de la sainteté. Et de la sorte, elle est parvenue à un tel degré de perfection qu’on n’aura pas de peine à croire ce que le Père Éternel a dit, qu’il l’avait choisie pour être l’une de ses plus grandes créatures. »
(5) Vie, p. 626. « Les Hurons s’étant venus établir à Québec après que les Iroquois les eurent chassés de leur pays, cette charitable Mère eut tant de compassion de leur exil et de leur extrême misère, qu’elle prit un grand nombre de leurs filles dans le séminaire, où elles avaient leur entretien et leur nourriture. Elle se chargea encore de nourrir une famille entière de huit ou de neuf personnes, laquelle s’était établie proche le monastère. Sa charité n’étant pas encore satisfaite, elle faisait entrer leurs femmes et leurs filles dans l’enclos du monastère une fois la semaine, où, après leur avoir enseigné les prières et les exercices de chrétien, elle leur distribuait l’aumône... Sur quoi, je ne laisserai pas passer une circonstance considérable qui a ete remarquée par les religieuses qui assistaient à ces actions de charité : savoir, que le pain se multipliait en ses mains à mesure qu elle le distribuait. Cela était tout visible, parce que n’ayant à chaque aumône que deux ou trois pains à donner à cinquante ou soixante personnes, il se trouvait que tous en avaient de très bons morceaux. Elle s’en apercevait bien elle-même. Aussi disait-elle parfois en coupant ce pain : « Je pense que Dieu le fait multiplier » en faveur de ces pauvres gens et pour les tirer de la nécessité. »
Ibid., p. 541. « Ceux (des Hurons) qui purent éviter la persécution se retirèrent à Québec sous la protection des Français qui leur assignèrent un canton où ils s’assemblèrent et firent un petit peuple sous le titre de Colonie des Hurons. Les Ursulines signalèrent leur charité et leur zèle en cette rencontre, leur donnant une terre qu elles avaient dans l'Ile d’Orléans afin de s’y retirer et de se mettre à couvert des courses de leurs ennemis qui les persécutaient encore afin de les exterminer entièrement s’ils eussent pu. »
(6) Paul Ragueneau (i6o7?-i68o), parisien, entré au noviciat de la rue du Potde-Fer en 1626, professeur de grammaire et d’humanités au collège de Bourges (1628-1632), où il eut comme élève celui qui sera le grand Condé, fit ensuite ses quatre ans de théologie au même collège et partit pour le Canada en 1636. En 1638, il est envoyé à la mission des Hurons dont il devient supérieur en 1645. C’est lui qui ramena à Québec les survivants de la chrétienté dévastée. En 1650, il succéda au P. Jérôme Lalemant dans la charge de supérieur général des Missions de la Nouvelle-France. Nous retrouverons son nom et son action dans l’histoire des Ursulines et des Hospitalières.
A Bourges, Paul Ragueneau avait eu comme préfet des études (1633), puis comme recteur (1634-1635), le P. Louis Lallemant, «qui prit un soin particulier de son avancement spirituel ». Par Ragueneau, comme par Le Jeune, qui fit son troisième an, à Rouen, sous la direction de Louis Lallemant, Marie de l’Incarnation put donc connaître quelque chose de la doctrine du célèbre spirituel.
Au dire du P. Poncet et du P. Le Mercier, qui avaient été ses collègues dans les Missions de la Nouvelle-France, « il n’y avait personne qui eût rendu plus de services à l’Église du Canada ni qui méritât à plus juste titre le nom d’apôtre que le P. Ragueneau » (Cf. Pierre Champion, La Vie du P. L. Lallemant) .
(7) Louis d’Ailleboust, troisième gouverneur de la Nouvelle-France, avait été nommé à cet emploi par Mazarin en 1647, en remplacement de M. de Montmagny rappelé en France. D’Ailleboust, venu au Canada en 1643, s'était établi à Villemarie où il avait été l’un des lieutenants les plus actifs et les plus énergiques de Maisonneuve. Témoin impuissant des massacres de la Huronie, il abandonna ses fonctions de gouverneur en 1651 à Jean de Lauzon, continuant de résider quelque temps encore aux environs de Québec. Il devait mourir en 1660 à Villemarie.
(8) François-Joseph Le Mercier (1604-1690), originaire de Paris, entré dans la Compagnie en 1622, partit pour le Canada en 1635. Attaché à la mission des Hurons, il les suivit dans leurs infortunes jusqu’à leur établissement aux portes de Québec. Il résidait encore parmi eux en 1653, époque où il prit la charge de supérieur général des Missions de la Nouvelle-France à la place du P. Ragueneau.
(9) Vie, p. 590. « Dieu lui avait donné... toutes les vertus dans un degré d’éminence qu’il serait difficile d’égaler. Mais surtout il l’avait avantagée d’une générosité et grandeur de courage qui peut être mise au nombre des plus rares de son sexe...
«Elle entreprenait avec une force d’esprit admirable les desseins qu’elle estimait être à la gloire de Dieu et les conduisait à leur perfection avec une constance et une fermeté inébranlables, passant au travers des difficultés qui s’opposaient et ne faisant jamais paraître la moindre faiblesse de cœur, pour grandes que fussent les contradictions. Ce n’est pas qu’elle fût insensible à la peine et au travail, mais sa générosité la faisait passer par-dessus sans en donner même des marques extérieurement.
« Quoi qu’il arrivât dans la poursuite de ses desseins, rien n’était capable de l’abattre ni de l’ébranler... Pour désespérées que fussent les affaires, elle ne désespérait jamais, et quand tout était renversé, elle était toujours prête de recommencer. Si l’issue n’en était pas plus favorable que la première fois, elle n’était pas moins contente que si tout eût réussi. Car, comme elle n’entreprenait que des affaires de Dieu et qu’elle ne les poursuivait que pour sa gloire, les bons et les mauvais succès lui étaient égaux dans l’accomplissement de sa volonté, dans laquelle seule elle était persuadée qu’il était glorifié.
« Tout cela se remarque dans son établissement dans le Canada. Car elle eut besoin d’un courage plus que d’homme pour surmonter les obstacles infinis qui se présentèrent tant en France qu’en ce pays-là, soit de la part des démons, soit du côté des hommes, même des mieux intentionnés et des plus saints. Tous ses travaux furent détruits quasi en un moment, et elle n’eut pas moins de générosité pour en souffrir la perte qu’elle avait eu de courage à les entreprendre. Nonobstant cette disgrâce, elle eut encore assez de cœur pour se rétablir et pour dissiper par sa constance des obstacles et des contradictions plus grandes encore que les premières ; et en travaillant, elle était disposée d’en souffrir une seconde fois la privation, qui semblait être toute proche, parce que c’était dans le temps que les Iroquois faisaient le plus de ravage dans le pays, et qu’il n’y avait rien d’assuré dans Québec ni dans tout le Canada... Cette généreuse Mère se comporta dans tous ces travaux avec une allégresse inconcevable, et elle ne se donna point de repos qu’elle n’eût mis le monastère dans l’état où il se voit à présent, c’est-à-dire une fois plus grand qu’il n’était la première fois. »
TREIZIÈME ÉTAT D’ORAISON (Suite)
LE mois de juin 1651 a, ensuite de notre incendie, je fus remise en la charge de supérieure b, qui m’engagea à de nouveaux soins et à porter une croix bien pesante, eu égard aux temps et diverses circonstances qui m’ont bien fait sentir leurs épines, dans lesquelles 5 je n’ai trouvé de soulagement que dans le secours de notre divine Mère et Médiatrice auprès de son Fils.
Je ne puis pour plusieurs raisons produire des particularités c ; il suffit de dire que ce n’est point l’embarras de nos bâtiments ni [des] dettes qui ont suivi le 10 relèvement de [notre] communauté, car la Bonté divine y a donné de si grandes bénédictions que les personnes qui ont eu la vue et connaissance de nos affaires et qui savent juger selon Dieu disent qu’il y a eu du miracle, comparant ce qu’ils ont vu à ce qu’ils voient mainte- 15 nant. A Dieu et à son bien-aimé Fils et à la très sainte Vierge en soient l’honneur et la louange, car si plusieurs
3 porter de nouvelles croix, [ mais ] bien [plus] pesantes [ que les premières ]
a. Tout le paragraphe qui va suivre est rattaché par la Vie à l’article précédent.
b. «Lan 1651 Ion fit les élections. La R(évéren)de Mere de Lincarnation fut eslue sup(érieu)re, la Mere Marie de St Joseph assistante et la M(ere) de Ste Claire dépositaire. » ( Annales des Ursulines de Québec.) C’était le 12 juin.
Pour ne point mettre en cause des tiers. Marie fait allusion aux contradictions qu’elle rencontra dans cette entreprise.
Marie de l’Incarnation
bonnes âmes nous ont assistées, ç’a été par leurs saintes inspirations. Ils sauront bien les en recompenser au centuple dès cette vie, et enfin dans la gloire.
Or a, l’état intérieur dans lequel Notre-Seigneur m’a 5 conduite depuis que j’entrai pour la seconde fois en charge a été un état de victime continuel, plus subtil et intense qu’à l’ordinaire, qui par diverses manières me va consommant par son Saint-Esprit. Quoiqu’il b soit assez difficile, j’en produirai quelques particularités, io comme je pourrai. L’obéissance m’y obligeant, je ferai ce qui me sera possible par l’aide du divin Esprit, qui sans cesse me va comblant de sa miséricorde.
Et pour commencer, oserai-je c dire que la bonté et la magnificence de mon divin Époux m’a fait d la grâce 15 de me communiquer les effets des divines paroles qu’il a dites dans son sacré sermon des huit béatitudes. Je ne présume pas toutefois que cela ait été comme il l’a fait aux grands saints, qui se sont dignement disposés à recevoir ses grandes grâces, [mais seulement selon] 20 qu’il lui a [plu] dilater et disposer mon âme, car j’attends tout de lui et tiens tout de lui, car pour moi, je confesse que je suis le néant et l’impuissance même, capable de mettre des millions d’obstacles à ses signalées faveurs, et le sentiment que j’ai de moi dans la possession de sa 25 divine familiarité et de ses magnifiques largesses dans mon âme, me tient au delà de l’étonnement, car, de
4 [Après avoir parlé de la construction de notre monastère, je parlerai de celle mon intérieur et de] l'état dans lequel Notre-Seigneur 6 continuel J [mais] plus
spirituel et plus parfait qu'à 8 par son esprit 19-20 [mais seulement
selon] qu'il
8. Dom Claude Martin commence ici dans son imprimé la quatrième partie de la Vie de sa vénérable mère. D’où une courte introduction de sa façon.
b. Il, cela.
«. Rejet du sujet après le verbe, tour autorisé par l’ancienne langue, ainsi que nous l’avons déjà vu.
d. Accord du verbe avec le dernier sujet exprimé. Sur cet usage de l’ancienne langue, voir ce que nous avons dit dans les articles précédents. — Marie se contente ici de généralités. Dom Claude Martin a tenu à montrer dans un long chapitre de la Vie comment elle avait réalisé dans le détail la perfection de chacune des béatitudes évangéliques.
vérité, je suis une grande pécheresse, qui ai a des lâchetés sans nombre, des puérilités et des faiblesses indicibles, et c est ce qui est digne de grande admiration qu’un Dieu qui a des milliers de millions d’âmes aimantes veuille jeter les yeux sur la dernière de ses créatures et lui donner une si grande part en ses amours et en son cœur.
J ai donc expérimenté qu’il y a divers degrés en la vraie pauvreté d’esprit. Lorsque Notre-Seigneur me donna la vocation religieuse, sa miséricorde m’en fit connaître la valeur en la façon que j’en ai pu ci-devant déduire b quelques particularités. Toute mon âme avait une tendance à cette sublime vertu que je voyais tenir le haut bout dans la vie sublime du Fils de Dieu, car dans elle je voyais toutes les autres vertus renfermées et son but n’était que le pur et nu amour < qui > dans sa simplicité n’a plus que Dieu seul. Mais je n’avais pas en ce temps-là l’expérience de ce que l’Esprit de Dieu voulait faire dans mon âme et à mon esprit pour lui faire expérimenter le substantiel de cette véritable pauvreté d’esprit spirituelle, ce que depuis il a fait de suite en suite dans les changements d’états intérieurs par lesquels il a plu à sa divine Majesté me conduire, et qui, pour les réduire à l’unité, fait un véritable état de victime c et consommation continuelle, si épouvantable à la nature pour sa subtilité, qu’il faudrait l’avoir expérimenté pour croire jusqu’à quel point il réduit la créature en la plus noble portion d’elle-même. Peut-être parlé-je avec obscurité ; néanmoins, je m’entends bien, mais il n’est pas possible d’exprimer la millième partie
1 qui commets 12 avait] une pente 13 tenir j le premier rang 14 car j j’étais persuadée que toutes les autres 16-19 [je voyais que ] son but n’était
que le pur amour qui dans sa simplicité ne regarde plus que Dieu seul. Mais je ne voyais pas encore en ce temps-là ce que l’Esprit de Dieu voulait faire 2 1 comme
il a fait depuis de temps en temps dans les 24 fait [ aujourd’hui ] un
a. Peut-être l'original portait-il : qui ai commis.
b. Déduire, décrire.
c. Cet état de victime, nous allons le voir tout à l’heure, est en effet l’aboutissant pour Marie de tous ses états antérieurs.
des divines impressions et opérations que mon divin Époux a faites en mon âmea, et d’ailleurs, le divertissement b continuel où je suis ne me permet pas de m’étendre bien au long. Je me contente seulement de dire le 5 substantiel de ce que l’Esprit qui me conduit me permet de dire. Néanmoins, je m’en vais faire un petit discours dans le chapitre suivant, pour en quelque façon me faire entendre du dépouillement de l’âme, état de victime, et vraie pauvreté spirituelle et substantielle.
io I. — Je dirai donc que Dieu ayant créé l’âme raisonnable libre, et lui ayant donné des puissances pour opérer son salut avec sa grâce et autres assistances et aides qu’il a mises à son Église, fondée par le Sang précieux de Jésus-Christ, cette âme venant à connaître 15 sa dignité par l’opération de la grâce, qui efficacement lui découvre ce à quoi elle est appelée et ce de quoi elle est capable si elle est fidèle, elle veut tâcher de correspondre par la tendance continuelle vers son souverain et unique Bien. Si cette tendance est pure, la divine 20 Bonté, qui seule connaît sa créature et qui est scrutatrice des plus intimes parties de son esprit, fait fondre en cette âme des torrents de lumière, des feux et des ardeurs, et enfin lui donne la clé de la science et de ses amours et la met en possession de ses trésors c.
5 conduit j opère en moi 15-20 dignité] et que par la lumière de la grâce elle découvre efficacement la perfection à laquelle elle est appelée et la sainteté dont elle est capable, si elle est fidèle à cette première lumière et si elle correspond à cette grâce par un mouvement continuel à son souverain Bien, la divine Bonté 23 la
clé de sa science et la met en 24 trésors [et de ses richesses ]
a. L’opération de Dieu porte sur l’intelligence et sur la volonté, et pourrait-on dire avec Marie, au-delà même de ces puissances, sur l’appétit naturel de l’âme d’agir. Marie le montrera bientôt.
». Divertissement, au sens de Pascal. Les emplois qui lui étaient confiés lui prenant tout son temps ne laissaient à Marie aucune liberté pour écrire.
c. Ms. : possession d’être de ses trésors.
Cette âme se voyant comblée de la sorte se veut promener dans ces pâtis a gras et fertiles, dans ces parterres et dans les cabinets qui lui ont été ouverts. Là, les puissances se délectent dans un goût de sapience qui est inexplicable ; les divins plaisirs et les repas et repos qu’elle en reçoit, les ivresses saintes qu’elle y pâtit, lui font chanter un épithalame et cantique amoureux qui ne peut finir qu’alors que par certaines pâmoisons, l’Amour l’arrête dans le torrent des voluptés divines, et [la fait expirer en lui], la faisant participante de ce qui se passe en ces saints [ravissements] b. Revenue de cet excès ou extase, son cantique recommence, disant à Celui et par Celui qui l’agit si puissamment : Nous nous réjouirons et sauterons, nous ressouvenant de vos mamelles meilleures que le vin. Les justes et droits de cœur vous aiment... etc. c. Tout cela se passe sans action réflexe, mais pâtissant une abondance d’esprit dont la signification porte un sens et une intelligence qui fait fondre d’amour : d’où naissent les jubilations pleines des torrents de larmes, qui font un paradis dans l’âme, parce qu’elle jouit de Dieu dans une privauté indicible. Cet état rejaillit sur les sens ; toute la partie sensitive de l’âme en est imbue d, de sorte qu’elle peut dire : Mon esprit et ma chair se < réjouissent > en Dieu vivant e.
4 goût J de sagesse 8 pâmoisons, Dieu l'arrête [pour la faire expirer en lui et
pour l'abîmer de nouveau ] dans le torrent des voluptés divines 16-21 sans
aucune opération réfléchie, mais par une abondance d’esprit où l’âme demeure passive, et qui forme en son entendement un sens et une intelligence qui la fait fondre d’amour ; de là naissent les joies et les larmes qui font [ également ] en elle un paradis où elle jouit de Dieu dans une privauté très intime 22 jusque dans les
sens et dans la partie sensitive de l’ âme qui en est toute pénétrée 23 dire [avec
le prophète ] : Mon
a. Pâtis, pâturage.
b. Le texte du manuscrit, par suite d’une rature, et certainement d’une omission, est inintelligible. L’original devait être lui aussi défectueux à cet endroit. L'interprétation de la Vie laisse à désirer et ne rend pas exactement la pensée de Marie. Nous avons suppléé par conjecture en nous aidant du contexte et des additions de la Vie.
e. Cantique des cantiques, I, 3.
d. Imbue, pénétrée.
e. Psaume LXXXIII, 3.
Jusque-là, il n'y a point de circoncision en cette vie intérieure. Il semble à l'âme qu’il n’y a rien au delà de la jouissance qu’elle possède en cette vie et qu’elle est établie pour toujours en cet état, où elle est comblée 5 des richesses immenses de l'Epoux. Car, pour tout ce qui regarde les saints mystères de la foi, elle les possède par une science infuse par l’Esprit qui la dirige, [mais avec tant de certitude et si peu d’obscurité] a qu’elle s’écrie : « O mon Dieu, je n’ai plus la foi ; il semble que io vous ayez tiré le rideau. » Elle est dans ce sens et en son expérience, appuyée sur son Bien- Aimé, toute regorgeante de délices b; elle ne voit, ne goûte ni ne veut que lui. Mais ainsi engloutie et abîmée, elle ne voit pas ce qui lui va arriver, ni où l’Esprit la va mener.
15 Ce divin Esprit qui est infiniment jaloux et qui, en matière de pureté intérieure, est inexorable et veut seul posséder son domaine, commence à attaquer la partie sensitive et inférieure de l’âme et de lui faire souffrir des privations en diverses manières, qui sont extrême- 20 ment crucifiantes. La nature, cependant, qui a ses ruses et ses finesses, veut avoir [son] compte, ne voulant pas quitter son fort ni la part qu’elle avait prise dans les biens spirituels de l’âme, qu’elle a trouvés si à son goût que tous les autres contentements qu’autrefois elle avait 25 eus parmi les créatures ne lui étaient plus rien que mortification et dégoût, de sorte que ne s’en pouvant plus approcher et se voyant sur le rien, ne sait c à quoi se prendre. Elle a des saillies, elle fait des efforts pour posséder les biens de l’esprit auxquels elle avait coutume
1 circoncision [ni de retranchement ] 2 rien] au-dessus de la jouissance où
elle se trouve et qu’elle soit établie 7 science [ causée et] infuse par dirige, [mais avec tant de certitude et si peu d’ obscurité] 26 dégoût]. Ainsi ne pou¬
vant plus participer aux délices de l’esprit et se voyant sur le rien [ par la privation tant des plaisirs de la grâce que de ceux de la nature], elle ne 28 efforts j pour
conserver
a. Nouvelle omission dans le manuscrit. L’idée est certainement celle rendue par la Vie. Nous avons reproduit son texte.
b. Cantiques des cantiques, VIII, 5.
e. Ellipse du pronom sujet.
de participer et comme tirer d’eux sa vie et son soutien, pour pouvoir porter allègrement toutes les peines et fatigues auxquelles l’esprit l’avait réduite et rendue souple et obéissante. Elle expérimente que toutes choses a lui sont déniées, que ses efforts sont vains et que son partage est la captivité où elle se trouve.
J’ai dit que cette partie sensitive était sur le rien et qu’elle avait un entier dégoût des créatures, à cause qu’elle avait été amorcée par la douceur des biens spirituels. Néanmoins elle y retournerait bien vite, si par une vertu secrète elle n’était retenue sous les lois de l’Esprit que l’homme animal ne comprend point b et cette vertu la produit c enfin comme au rang des morts, quoiqu’elle ne meure pas du tout d ; mais elle est blessée jusqu’à n’en pouvoir plus, pour laisser la partie supérieure en paix jouir de ses biens qu’elle possède à son exclusion. En cette mort, que j’appelle ainsi au regard des choses spirituelles, il y a plusieurs degrés, parce qu’il y a bien des coins et recoins et des trésors divers < de > ruses et < de > finesses en la nature corrompue, qui à tout propos voudrait faire <les> singes e, mais l’Esprit de Dieu tranche et agit de sorte qu’il prive toute cette racaille des mets de sa table royale, qui ne sont point dressés pour elle ; et c’est en ce point que la véritable distinction se connaissait de la partie inférieure d’avec la supérieure f. Mais ce n’est pas tout ; nous ne
6 partage J doit être la privation où 9 attirée par la 13 Mais cette
vertu j la réduit 14 meure pas j entièrement 17 mort j, c’est ainsi que
j’appelle la privation des délices spirituelles [dans la partie inférieure ]. il y a plusieurs 19-21 recoins j, [des tours et des détours, ] des ruses et des finesses dans
la nature corrompue, qui à tous moments et en diverses manières voudrait faire entrer les sens et les puissances sensitives dans le commerce ou du moins dans l’imitation de l’esprit 22 prive j toutes ces puissances basses 23 point préparés
a Toutes choses. C’est-à-dire toutes les consolations naturelles et surnaturelles, b 1ère Épître aux Corinthiens, II, 14.
e. Produire, faire avancer, faire prendre place.
<J. Du tout, tout à fait, entièrement.
®. Ms. : des singes. Allusion aux exhibitions des bateleurs de la foire. t. Sur cette distinction, voir l’article XVIII, et dans la Relation de 1633, le fragment IV du Supplément (Vol. I, p. 325)-
sommes qu’au premier pas pour entrer dans l’état de victime et possession de la pauvreté d’esprit (i).
II. — La nature étant ainsi anéantie, premièrement par la pénitence et en second lieu par la privation de ce 5 qui la faisait subsister et rendre souple à tout ce à quoi l’Esprit la voulait mener a, est humiliée à un point qui ne se peut dire, pendant que la partie supérieure est en un contentement très véritable de se voir délivrée de ce qui lui nuisait le plus pour être, en vraie pureté, en io la jouissance de son souverain et unique Bien : l’entendement et la volonté possédant les lumières et les amours en la manière, mais b par-dessus la manière que j’ai ci-devant déduite en bégayant.
Mais l’Esprit de Dieu qui veut tout pour lui, voyant 15 que l’entendement, quelque épuré qu’il puisse être, mêle toujours quelque chose du sien et de son propre agir dans les opérations divines, ce qui dans ce sens spirituel et état est une impureté c très notable, tout d’un coup usant de sa divine maîtrise, l’arrête, en sorte qu’il est 20 comme suspendu et rendu entièrement incapable <des> opérations ordinaires de cet état et qu’il n’estimait pas être opérations d, à cause de leur simplicité comme
10- 11 l’ entendement possédant des lumières et la volonté des amours 21-22 de [ses] opérations [ propres et] ordinaires et qu’il n'estimait pas être siennes à cause que leur simplicité les rendait comme imperceptibles.
a. Par la purification active et par la purification passive des sens.
b. Mais, bien plus.
°. Impureté au point de vue spirituel et mystique. Quand les mystiques parlent de la pureté, ce n’est pas, très souvent du moins, de la pureté essentielle, celle qui consiste dans l’éloignement du péché, mais de l’autre espèce de pureté intérieure « plus subtile, plus délicate, qui n’est propre qu’aux âmes héroïques, laquelle consiste dans un dégagement des plus petits atomes d’imperfection » (Vie, p. 634).
d. Les opérations de cet état ne sont pas en effet des opérations de l’intelligence, mais des opérations de Dieu dans l’intelligence. L’activité propre de l’entendement est suspendue. C’est Dieu qui le meut « soit en lui proposant un objet, soit en l’appliquant à l’exercice de ses actes, et cela ab intus, du dedans ». Ce mode supra-humain d’agir, où tout se passe sans bruit, sans discours, désoriente l’intelligence qui demeure comme interdite et prend cette simplicité pour de l’oisiveté. Dans la Vie, le sens de ce passage est complètement altéré par suite d’un remaniement regrettable.
imperceptibles. Or, la volonté qui, pour avoir été ravie en Dieu et par ce moyen, jouit de ses embrassements, n’ayant plus besoin de l’entendement pour lui fournir de quoi fomenter son feu, — au contraire il lui nuit à cause de sa grande et abondante fécondité, — est comme une reine qui jouit de son divin Époux dans des privautés dont les Séraphins pourraient mieux parler par leur langage de feu que la créature qui n’a qu’une langue de chair incapable de porter la diction a des choses si hautes et si relevées (2).
Des années se passent de la sorte ; mais ce divin Esprit, qui est la source indéficiente b de toute pureté, veut encore triompher de la volonté, et bien que ce fût lui qui opérait ses divines motions et qui lui faisait chanter son continuel épithalame, néanmoins cette volonté y mêlant encore de son propre agir, il ne le peut souffrir, de sorte qu’il veut, comme jaloux, être le maître absolu ; et en ce sens, comme c’est lui qui est l’Amour, il est vrai de dire que l’ Amour est forte comme la mort, et son émulation dure comme V enfer, qui ne pardonne à personne ; ses lampes sont des feux et des flammes c, de manière qu’il faut que sans rémission elles consomment tout.
III. — Donc cette amoureuse activité, quoique très délicate, qui était plus suave dans les embrassements de l’Époux divin que toute suavité, et qui, comme une chaîne qui n’a point de bout, la d liait et concentrait
4 mais plutôt cet entendement lui étant nuisible à cause de 5 fécondité j, elle
demeure comme 9 de porter l’expression 12 source j inépuisable
17 jaloux [de sa beauté ] 18 absolu j. [77 la purifie donc de ce reste,] et comme
il est amour 20 sa jalousie est dure 24'27 Cette amoureuse activité,
quoique très délicate, qui dans les embrassements de l’Époux surpassait toute douceur et qui, comme une chaîne qui n’a point de bout, liait et concentrait la volonté dans son souverain Bien
a. Incapable d’exprimer.
b. Indéficiente, qui ne peut tarir. Mot de l’ancienne langue.
c. Cantique des cantiques, VIII, 6.
d. La. C’est-à-dire la volonté, suivant le sens de la Vie.
dans son souverain et unique Bien, est arrêtée et mise au rang de la mémoire et de l’entendement a. Ces deux puissances sont si connexes en ce qui est du spirituel, qu’en ce point je n’en fais qu’un article b.
5 Voilà donc la victime, et où l’Esprit de Dieu, amoureux infiniment de la pureté des âmes épouses du Fils de Dieu, les réduit pour les lui rendre en l’état où il les veut pour y prendre ses délices c, car ce lit est étroit, il faut lui céder la place pour qu’il en soit le seul Maître et io Époux et possesseur libre et paisible (3).
IV. — Ensuite de cette opération si crucifiante pour des puissances si nobles, qu’arrive il d ? Penserait-on qu’elles puissent ainsi demeurer fixes et arrêtées et comme mises au rang des morts ? Il n’est pas croyable 15 combien ce retranchement leur est pénible, surtout dans les solennités qui se font dans l’Église, où l’on présente les mystères de notre rédemption qui autrefois leurs avaient e été des mets délicieux, où elles se plaisaient grandement comme étant riches en foi, par les lumières 20 que le Saint-Esprit leur communiquait sur chacun des saints mystères ; et maintenant, il ne leur est pas possible de s’y pouvoir arrêter. Quelquefois la personne qui est menée par ce chemin entre en des craintes, ne pouvant comprendre être dans le vrai chemin, puisqu’elle 25 ne peut s’arrêter en ce qui est de plus saint et de plus célèbre f en l’Église. Elle se fait des violences, voulant tirer l’entendement de la paresse où elle pense qu’il
1 est [donc] arrêtée et laisse cette puissance au rang de 5 Voilà donc [l’état
de] la victime où le Saint-Esprit, infiniment zélé pour
a. C’est-à-dire de l’activité de la mémoire et de celle de l’entendement qui sont déjà suspendues.
b. La mémoire intellectuelle fournit en effet à l’entendement une partie des données sur lesquelles son activité s’exerce.
°. État de simplicité réalisé par la purification passive de l’intelligence et de la volonté dans la foi et la charité.
d. Sans le t euphonique (Voir page 345, note b).
e. Leurs avaient. Sur cette orthographe, voir page 184, note a.
f. Célèbre, pompeux.
soit tombé. Mais en vain, tout cela n'est qu’une ignorance et imperfection a. Après plusieurs violences réitérées en plusieurs occasions, elle expérimente que les puissances de l'âme, ayant perdu leur usage naturel par une voie surnaturelle, qu’il n’y a rien à gagner de faire tant d’efforts. Et cependant, cet appétit naturel de l’âme d’agir par ses puissances si nobles, ne meurt que comme b enfin l’Esprit de Dieu qui conduit l’intérieur le fait mourir par son même principe d’être inexorable en matière de pureté, pour, comme j ’ai dit, rendre une demeure libre de tout bruit au divin Époux, qui prend ses délices dans la paix et dans le silence (4).
V. — La volonté ayant perdu son amoureuse activité, l’âme dans son unité et dans son centre, demeure, dans un amour actuel, dans les embrassements de l’Époux, le suradorable Verbe Incarné. Cet état est un respir doux et amoureux qui ne finit point0. C’est un commerce d’esprit à esprit et d’esprit dans l’esprit, — je ne puis autrement m’exprimer, — qui fait que les paroles de saint Paul se vérifient, lorsqu’il dit : Jésus-Christ est ma vie et ma vie est J ésus-Christ. Ce n est pas moi qui vis, mais J ésus-Christ vit en moi A II semble qu il se faudrait taire en cette communication de respir e. Non, l’amour
7-10 nobles j meurt aussi bien que le reste en la manière que l Esprit de Dieu qui conduit l’intérieur le fait mourir, savoir par le même principe que j'ai dit, qu’il est inexorable 13 activité amoureuse [et même l’inclination de son propre
aimer ] 14 l’âme dans sa simplicité et dans son centre demeure par un amour
actuel 18-20 esprit j qui fait dans l’âme ce que saint Paul expérimentait en
soi-même lorsqu’il disait 22 [je ne puis m’expliquer plus clairement et] il semble qu’il faudrait le faire en 23 respir j. Mais l’amour divin [ne s’en tient pas /à]
a. Ignorance de l’excellence de l’opération divine ; imperfection, parce que besoin naturel d’agir.
b Comme, au moment où, lorsque. La Vie en a fait l’équivalent de . en la manière que. En réalité, ce mot ici est conjonction et non adverbe.
e. Sans actes réfléchis, sans discours de l’intelligence, simple comme l’exhalation de l’âme en Dieu.
d. Ëpître aux Galates, II, 29.
e. Il semble en effet que la purification a atteint ici son point extrême et qu’après cela il n’y a plus rien à faire pour l’Esprit censeur, et partant, plus rien à ajouter sur son opération. Et cependant, non. Tout n’est pas achevé. Une der-
divin, cet esprit censeur, a des lampes de feu et de flammes a ; il veut encore consommer. Dans ce respir, il y a encore quelque peu de la matière que la puissance amatrice de la volonté fournit. Il le consomme, et voilà 5 le sacrifice de la victime, et enfin la vraie pureté d’esprit substantielle et spirituelle. Mais est à remarquer qu’à proportion de ce qui se passe dans l’esprit pour trancher tout ce qu’il y a d’impur en matière de cette voie spirituelle, que Dieu permet arriver plusieurs croix du 10 dehors, à cette fin que de tout point soit accompli ce que dit saint Paul : Il les a faits conformes à l’image de son Fils b... etc. Et je le répète, il faut passer par de grands travaux intérieurs et extérieurs qui épouvanteraient une âme si on les lui faisait voir avant que de 15 les expérimenter, et même lui feraient quitter tout pour ne pas passer plus avant en ce qu’elle en expérimente, si une vertu secrète ne la soutenait, car il semble que les eaux des tribulations, par où elle a passé par tant de circoncisions spirituelles c, aient éteint ce feu qui la 20 consommait si suavement en la partie supérieure de l’âme, lorsque ses puissances ont été privées de leurs usages, et que seule elle <jouissait> de Dieu en pureté d’esprit. Et en effet, la pauvre âme ne sait elle-même où elle en est. Un nuage est formé par manière d’obom- 25 bration d spirituelle qui lui a ôté la vue, et, ce lui semble, la part qu’elle possédait dans son souverain et unique Bien, le suradorable Verbe Incarné, lequel enfin, ayant
2-4 consumer [ quelque chose) dans ce respir où il trouve quelque reste de matière que la puissance amatrice fournit 9 croix [du dedans et) du dehors 21-22 leurs usages [ propres ] et qu’elle croyait jouir de Dieu 23 cette âme ne sait où
27 Incarné J. Mais enfin ce divin Époux
nière purification reste encore : celle de ce mouvement pourtant si subtil et si spirituel de l’âme. La paraphrase de la Vie donne un tout autre sens à ce passage. Nous croyons que le manuscrit seul a raison.
a. Cantique des cantiques, VIII, 6.
b. Épître aux Romains, VIII, 29.
°. La suppression et le retranchement de toutes les consolations et joies spirituelles qui accompagnaient l’activité de l’intelligence et de la volonté.
d. Obombration. Terme mystique : action de couvrir d’une nuée spirituelle.
pitié d’elle, fait fondre ce nuage et fait expérimenter assez tard ce que porte ce passage : Et voici : ma tranchée a été faite un ruisseau abondant, et mon fleuve est approché de la mer a. Elle est plus féconde que jamais dans la possession des biens du suradorable Verbe Incarné et de 5 lui-même, qui [l’Jinonde et l’abîme en lui, d’une façon digne de ses magnifiques largesses.
Il m’a fallu faire ce petit discours de mes propres expériences, pour, en quelque façon, donner à entendre de ce que j’ai voulu dire de la pauvreté d’esprit spirituelle 10 et substantielle et de l’état de victime (5).
L’état que maintenant j’expérimente par rapport au passage sus allégué est une clarté b tout extraordinaire dans les voies de l’Esprit suradorable du Verbe Incarné, lequel j’expérimente dans une grande pureté et 15 certitude être l’Amour objectif, et intimement uni c et unissant mon esprit au sien, et que tout ce qu’il a dit a esprit et vie d en moi. Surtout, mon âme expérimente qu’étant dans l’intime union avec lui, elle en est de même avec le Père Éternel et le Saint-Esprit, concevant 20 par cette impression la vérité et certitude de ce que cet adorable Seigneur et Maître disait à ses Apôtres, dans le dernier entretien qu’il eut avec [eux] et son oraison à Dieu son Père e ; premièrement f, en répondant à saint
1 et lui fait expérimenter ce que porte 12 L’état\ ou la divine Bonté me tient
aujourd’hui 13 est une j charité 19 elle j y est de même
a. Ecclésiastique, XXIV, 43.
b. La leçon de la Vie ne doit représenter qu’une mauvaise lecture ou une interprétation que nous croyons inexacte.
c. Intimement uni. Sous-entendu à mon esprit.
d. Saint Jean, VI, 64.
e. Saint Jean, XVI, XVII.
t. Premièrement. Non que Marie veuille faire nécessairement deux citations, mais, semble-t-il, pour renvoyer au premier texte visé.
Philippe qui lui demandait à voir son Père, disant : Philippe, qui me voit, voit mon P'ere ; comme a dis-tu , montre-nous le Père ? ne croyez-vous point que je suis en mon Père et le Père en moi ?... etc. b.
5 Cette manière d’union est très haute et très pure, et quoique je dise « le sacré Verbe Incarné », ce n’est pas que j’aie une espèce imaginaire c ; mais dans une pureté et simplicité spirituelle, l’âme expérimente que le Père et le Verbe Incarné ne sont qu’un avec l’Esprit adorable, 10 quoiqu’elle ne confonde point la personnalité ; et cette âme porte les opérations divines par l’Esprit du suradorable Verbe Incarné (6). Or, ces motions, impressions et opérations, sont que le même Esprit me fait tantôt parler au Père Éternel, puis au Fils et à lui. Sans 15 que j’y fasse réflexion, je me trouve disant au Père : « O Père, au nom de votre très aimé Fils, je vous dis cela. » Et au Fils : « Mon Bien-Aimé, mon très cher Époux, je vous demande que votre testament soit accompli en moi », et [autres choses] que ce divin Esprit 20 me suggère, et j’expérimente que c’est le Saint-Esprit qui me lie d au Père et au Fils. Je me trouve fréquemment lui disant : « Divin Esprit, dirigez-moi dans les voies de mon divin Époux. » Et je suis sans cesse dans ce divin commerce e, d’une façon et manière si délicate, 25 simple et intense, qu’elle ne peut porter l’expression. Ce n’est pas un acte, ce n’est pas un respir, c’est un air si doux dans le centre de l’âme où est la demeure de
1 o sans qu’elle confonde leurs personnalités ; et là elle porte 14 à lui [-même,
sans que j’y fasse réflexion ] 20 et j’ai une expérience [ comme certaine ] que
a. Comme, dans l’ancien français au sens de comment.
b. Saint Jean, XVI, 8.
c. Le Verbe Incarné en tant que Dieu-Homme, envisagé dans sa divinité (Voir l’article X).
d. Dans la sainte Trinité, le Saint-Esprit qui procède du Père et du Fils est le lien qui fait l’unité en Dieu même. C’est parce qu’il est ce lien de Dieu même qu’il est le lien de nos âmes à Dieu. L’expérience de Marie et la formule dans laquelle elle la traduit sont profondément théologiques.
e. Commerce avec les Personnes divines toujours présentes en l’âme.
Dieu, que, comme j'ai déjà dit, je ne puis trouver de termes pour m’exprimer. Mes regards à cette suradorable Majesté portent ce que l’Esprit me lui fait dire, et c’est par lui que je parle, car dans ce langage [de] l’esprit qui regarde ce commerce, duquel sa divine Majesté veut honorer ma bassesse, je ne puis rien entièrement que par sa motion [très simple], et [puisqu’elle est] a si simple, comment ma langue dirait-elle ce que c’est que mon esprit ne peut distinguer pour sa très grande simplicité et pureté et qui va de plus en plus au plus simple (7) ?
Tout le temps de mes exercices spirituels, desquels je sors, s’est passé de cette sorte. Aujourd’hui, ce qui a été imprimé dans mon esprit a été les paroles de Notre- Seigneur : Je suis la Vigne et mon Père est le vigneron; il taillera tout le serment b qui ne porte pas de fruit en moi, et il émondera celui qui porte fruit afin qu’il apporte plus de fruit c. Ce passage me signifiait les raisons de [s] divers états de purgation que j’ai cotés d ci-devant, et l’importance qu’il y a d’être unie à notre divine Vigne, le suradorable Verbe Incarné, pour n’avoir de vie que < par sa sève > e qui est son divin Esprit, et que c’est le haut point de la vie spirituelle et la consommation des Saints, que de n’avoir plus de vie qu’en lui, selon le sens de saint Paul f.
4 langage J d’esprit à esprit 7 par sa motion [très simple. Si donc elle est]
si simple 8 langue [ou ma plume] dirait-elle ce que c’ est, puisque mon esprit
[même] a de la peine à le distinguer 21 pour n’ avoir j de vie que [par sa sève]
qui est son divin Esprit, et [il me faisait voir enfin] que 24 qu’en lui, [par
lui et pour lui]. (Fin.)
a. Nous avons suppléé aux omissions du manuscrit d’après le texte de la Vie, texte qui est encore ici un remaniement de l’original, mais qui doit bien en rendre le sens.
b. Serment, ancienne forme du mot sarment.
*. Saint Jean, XV, 1, 2.
a. Coter, noter, décrire. Cf. saint François de Sales : « David cotte par le menu les œuvres et les merveilles de Dieu. » ( Traité de l’Amour de Dieu, L. V, chap. VII.)
®. Le manuscrit est à cet endroit illisible.
t. Épître aux Galates, II, 20.
Il y a encore une autre disposition en laquelle je me trouve, qui est comme dérivante de celle dont j'ai parlé au précédent chapitre. Cela m’arrive le plus souvent quand je suis seule en notre chambre, venant de quelque 5 règle du chœur, surtout de la très sainte communion, plus qu’en un autre temps. Je pâtis une impression en l’âme. Ce n’est pas que je conçoive que c’est une impression pour lors ; mais je dis ainsi pour m’exprimer. C’est une chose si haute, si ravissante, si divine, si simple, 10 et hors de ce qui peut tomber sous le sens de [la] diction humaine a, que je ne la puis exprimer, sinon que je suis en Dieu, possédée de Dieu et que c’est Dieu qui m’aurait bientôt consommée par sa subtilité b et efficacité amoureuse, si [je n’étais soutenue] par une autre impression 15 qui succède à celle-là qui ne se passe pas néanmoins, mais tempère sa grandeur comme insupportable en cette vie. Sans ce tempérament de cette autre impression, qui a toujours son rapport au suradorable Verbe Incarné, mon divin Époux, [je ne saurais subsister], mon âme ne 20 se trouvant avoir vie qu’en lui, dans mon état foncier d’amour, jour et nuit et à tout moment (8).
Les effets que porte cet état sont toujours un anéantissement et une véritable et foncière connaissance qu’on est le néant et l’impuissance même ; une basse 25 estime de soi et de son propre opérer, que l’on voit toujours mêlé d’imperfection, duquel on a l’esprit convaincu, ce qui tient l’âme dans une grande humilité, quelque élevée qu’elle puisse être ; une crainte, sans
2 comme j une suite de celle 5 communion j. Je pâtis 14-16 [si je n’étais
soutenue ] par une autre impression [ objective ] qui succède à celle-là et qui ne la détruit pas, mais qui modère sa grandeur [et son excès ] 19 [je ne saurais
subsister'], mon âme n’ayant [ni force] ni vie 21 d’amour [ objectif ]
22 que cet état\ cause [en mon âme] 26 imperfection j avec une entière con¬
viction d’esprit que cela est
a. Sous l’expression du langage humain.
b. La subtilité de l’impression.
inquiétude [de] se tromper dans les voies de l’esprit et d’y prendre le faux pour le vrai a. Cette crainte sert pour 1 abnégation et esprit de componction. Cette crainte semblablement est une fomentation de paix, paix qui vient de 1 acquiescement aux peines, souffrances et croix qui arrivent, qu’on reçoit de la main de Dieu comme du châtiment d’un bon Père qui corrige amoureusement son enfant, qui ensuite de son châtiment se va jeter dans son sein. [Cet état opère encore] une grande patience dans les croix et une pente et une inclination entière à la paix et bénignité avec tout le monde ; un doux empressement intérieur de bienveillance pour ceux de qui on a été offensé, de qui l’on recherche avec adresse les approches, pour, sans faire semblant de rien, les traiter d’amis, soit par paroles ou quelques services ou d’un bon visage, ou autres choses capables de gagner le cœur et leur faire voir que l’on n’a rien contre eux; enfin, une aversion entière à l’esprit d’indignation, [pour] ne garder aucun sentiment des injures et torts qu’on reçoit du prochain. — Les fautes et imperfections que l’on commet sont d’oubliance et d’égarement, qui vont toujours néanmoins s’anéantissant, la nature ayant perdu sa force par les divines opérations. — [Les effets de cet état sont] *> de prendre aussi les souffrances dans l’amour et union du suradorable Verbe Incarné par écoulement amoureux en lui ; un grand amour à la vocation et état auquel Dieu appelle l’âme, et disposition à tout faire et entreprendre
1 crainte j, sans inquiétude néanmoins d'être trompée 9 [Cet état opère encore ]
une 18-20 l’esprit d’indignation j et de ressentiment des injures qu’elle reçoit
du prochain [en sorte que ] les jautes et 21 ne proviennent que de quelque oubli
ou de quelque méprise 24 opérations [de la grâce ] [Cet état lui donne
encore une grande fidélité'] pour prendre les souffrances
a. C’est du moins l'interprétation que donne la Vie par sa ponctuation. A ce stade de la vie spirituelle, l’âme, disent les Maîtres, est complètement assurée sur ses voies. Du reste, Marie déclare aussitôt le véritable objet de cette crainte.
b. Tout ce paragraphe, depuis le début trahit dans le manuscrit une rédaction précipitée. Nous n’y voyons qu'une simple série de notations qui n’ont entre elles qu’un lien psychologique. Nous avons interprété les passages difficiles d’accord avec la Vie.
pour l’amour de lui garder fidélité ; un amour toujours plus grand pour tout ce qui se fait et pratique dans l’Église de Dieu, en laquelle l’on ne voit que pureté et sainteté \ une entière pente a se laisser conduire et a 5 soumettre son jugement a ceux qui tiennent la place de Dieu.
Or il est à remarquer que l’Esprit qui m’a si amoureusement conduite a toujours tendu à une même fin et porté mon âme à la pratique des susdites vertus et à io plusieurs autres que je ne cote pas, mais toujours pour tâcher de suivre l’esprit de l’Évangile, auquel mon âme, dès le commencement, a eu un trait et une tendance continuelle dans la suite des temps, aspirant a la parfaite possession de l’esprit de Jésus-Christ, lequel y a 15 donné la perfection qu’il lui a plu, par ses saintes opérations, en la suite des états d’oraison par où il m’a fait passer et [voulu] me conduire par l’excès de ses grandes et immenses miséricordes, auxquelles si j’avais correspondu, j’aurais fait de tout autres progrès en la sain- 20 teté. Mais, mes infidélités me font, avec sujet, craindre.
Je supplie le Dieu des bontés, mon suradorable Époux, qu’il lui plaise de [les] noyer toutes dans son Sang précieux et de nous faire miséricorde. Il soit béni, loué et glorifié par les Saints éternellement, que je 25 supplie de supplier pour moi auprès de la divine Justice.
Je finis ces cahiers le 4e jour d’août, peu après avoir fait les exercices spirituels.
4 [et enfin ] une entière pente 10 plusieurs autres J dont je ne parle point 12 un attrait 13 aspirant [sans cesse ] 17 passer j et par où il m'a conduite
[comme par la main] par l’excès 19 dans [la voie de] la 21 je prie
23 et de me faire miséricorde. Qu’il soit 24 glorifié éternellement [des Anges]
et des Saints, que je prie de prier pour moi 26 quatrième jour d’août [mil
six cent cinquante-quatre], après avoir
NOTES
(1) Vie, p. 646. « La Mère de l’Incarnation parle ici d’une pureté éminente et surnaturelle, conforme aux états de contemplation dont elle va parler selon l’expérience qu’elle en a eue.
* Or, elle marque cinq degrés de cette pureté, dont le premier était dans la partie sensitive. Il consistait dans la privation des consolations et des délices, non de la nature, car cela est trop grossier dans la contemplation surnaturelle, mais de la grâce intérieure et de la présence de Dieu en l’âme ; lesquelles, bien qu’elles fussent bonnes et innocentes, Dieu les lui donnant pour lui faciliter la pratique des vertus héroïques et pour lui faire porter avec plaisir et allégresse, ainsi qu’elle dit, les travaux d’une vie active où il l’avait engagée, ne laissaient pas de flatter la nature et d’attirer parfois les réflexions de la partie supérieure, qui par conséquent ne pouvait posséder Dieu dans une souveraine pureté. La partie sensitive étant donc privée de toutes sortes de consolations, savoir de celles des créatures par une privation volontaire, et de celles de la grâce par une privation passive, elle était comme morte et sur le rien. Car, de même qu’un corps mort et encore plus un corps anéanti est incapable de tout plaisir, ainsi la partie inférieure de l’âme demeure par cette double privation, sans joie, sans plaisir, sans consolation et par conséquent dans l’impuissance de troubler la supérieure, qui cependant jouissait de Dieu dans une très haute pureté, et tout ensemble, des délices intellectuelles dont cette jouissance est accompagnée.
« Au reste, quand je dis que ce premier degré de pureté était dans la partie sensitive, cela se doit plutôt entendre de la cause que du sujet, car la véritable pureté est dans la partie supérieure, et si l’on dit que la sensitive est pure, ce n’est pas qu'elle soit capable de cette pureté éminente qui est nécessaire à la contemplation surnaturelle, mais c'est qu’elle contribue en quelque façon à la perfection de la supérieure en ce qu’elle ne lui communique rien qui la trouble, et que la privation de l’une est la cause de la pureté de l’autre. »
(2) Vie, p. 648. « La pureté surnaturelle de l’entendement ne consiste pas seulement dans l’éloignement des pensées des choses du monde qui n’ont point de rapport à Dieu, et beaucoup moins de celles qui sont entièrement contraires au salut et à la perfection. Cette sorte de pureté est absolument nécessaire en quelque espèce de contemplation que ce soit, car la vue des objets célestes ne sera jamais bien pure ni bien tranquille tandis que l’esprit entretiendra des espèces des choses de la terre, qui sont des semences de distraction qui la peuvent troubler.
« Mais la pureté dont il est ici parlé est quelque chose de plus subtil et de plus imperceptible, qu’il n’est pas facile de connaître à ceux qui ne se sont pas exercés dans les voies de l’esprit. Pour en avoir une parfaite intelligence, il est nécessaire de remarquer qu’il y a deux sortes de contemplation, l’une naturelle, dans laquelle l’esprit se détermine et s’applique de lui-même à un objet, — supposé néanmoins le secours de la grâce, sans laquelle on ne peut faire aucune bonne action, — et qu’il le contemple dans le repos avec la lumière de la sagesse que le Saint-Esprit
communique aux âmes pures et contemplatives. L autre est surnaturelle, dans laquelle Dieu détermine et applique lui-même l’esprit aux vérités divines qu’il a dessein de lui manifester, le fortifiant, outre la grâce, d’un don de sagesse extraordinaire, ou de celui de l’intelligence, ou de quelque autre lumière encore plus sublime... (Dans cette contemplation), quelquefois (Dieu) prévient (l’âme), la déterminant et l’appliquant à un objet lorsqu’elle y pense le moins et avant qu’elle se soit déterminée et appliquée à un autre ; quelquefois aussi il attend qu’elle se soit occupée de l’objet qu’elle veut contempler, et alors il change les dispositions de son esprit, lui donnant par infusion les espèces des objets qu’il lui veut représenter, ou les composant de celles qu’il y trouve déjà et qui y sont toujours entrées par la voie des sens. S’il se veut lui-même proposer à l’esprit pour être l’objet de la contemplation, ou il lui donne une espèce sublime et lumineuse de son être, ou bien il se propose immédiatement et sans espèce, ce qui arrive plus ordinairement dans le souverain degré de la contemplation surnaturelle dont notre Mère parlera en son lieu. Alors, il s’élève dans l’esprit comme un soleil qui l’éclaire mais qui ne l’éblouit pas, parce qu’il le fortifie d’une lumière extraordinaire, plus sombre que n’est celle de la gloire, mais incomparablement plus claire et plus forte que ne sont celles de la foi et de la sagesse et que ne sont les autres qu’il donne dans la contemplation ordinaire.
« Ce n’est pas que la contemplation naturelle ne puisse aussi en un sens être appelée surnaturelle, et qu’elle ne le soit en effet, tant à cause de la grâce qui relève toutes les bonnes oeuvres au-dessus de la nature qu’à cause de la sagesse qui dirige l’entendement et qui est un don surnaturel du Saint-Esprit. Elle est néanmoins appelée naturelle, premièrement parce que l’âme qui s’y applique d’elle-même, supposée la grâce, est un principe naturel, et de plus, parce qu’elle contemple ses objets dans des espèces naturelles et qu’elle a puisées naturellement des créatures. L’autre pourrait aussi en quelque façon être appelée naturelle, parce que son opération consiste en de véritables actes de l’entendement et de la volonté ; mais on l’appelle surnaturelle, tant parce que son principe est surnaturel, savoir le Saint-Esprit, qui prévient l’âme et qui, la ravissant plutôt qu’il ne l’attire, l’applique à ce qu’il lui plaît, qu’à cause qu’il lui fait voir ses objets dans des espèces surnaturelles ou en leur substance, comme sont celles qu’il lui donne par infusion, ou en la manière de leur formation, comme sont celles qu’il compose surnaturellement de celles qui sont purement naturelles et acquises.
« La première contemplation est encore appelée acquise, parce qu’en effet elle s’acquiert avec travail et que l’on s’en forme l’habitude par l’assiduité à l’oraison commune et par la fidélité aux lumières que l’on y reçoit. Et la seconde est appelée infuse, parce qu’elle ne dépend point de l’industrie humaine et que c’est Dieu qui la donne immédiatement, ou pour récompense des travaux qu’on a soufferts dans la vie spirituelle ou par un effet de sa pure libéralité.
« Enfin l’oraison naturelle est appelée active parce que l’âme agit d’elle-même et qu’elle se porte à son objet avec choix, délibération et réflexion. Et la surnaturelle est appelée passive, d’autant que l’âme s’y comporte passivement et selon qu’il plaît à Dieu de la déterminer et de l’appliquer. Non qu’elle n’agisse véritablement, le rayon de la contemplation et la fruition de l’amour étant de
véritables actes humains, l’un de l’entendement, l’autre de la volonté ; mais parce que ces actes sont si doux et si tranquilles qu’il semble plutôt qu’elle les reçoive qu’elle ne les fait, et qu’elle soit plus agie qu’agissante ; outre qu’elle est effectivement toute passive à l’opération de Dieu qui l’applique aux lumières qu’il lui donne et aux objets qu’il lui présente. Et quand on dit qu’elle pâtit, ce n’est pas à dire qu’elle souffre quelque peine qui l’afflige, mais seulement qu’elle reçoit quelque chose qui la perfectionne...
« Depuis que Dieu lui eut donné l’intelligence des Écritures, des mystères et des attributs divins, (la Mère de l'Incarnation) ne méditait autre chose jour et nuit, et la plus petite des vérités de la foi était plus précieuse à son esprit que tout ce qu’il y a de grand et de riche dans le monde. Mais parce que dans cette contemplation elle avait ses vues et ses desseins et qu’elle se proposait elle-même ses objets, Dieu, qui ne voulait rien en cette âme ni dans ses opérations qui ne fût tout céleste et tout divin, se rendit entièrement le maître de son esprit. Il le priva de son propre agir, le soumettant à son opération et lui donnant la vue des vérités divines quand il les lui voulait révéler, ou de lui-même quand il voulait se faire voir et posséder. De là vient qu’elle dit si souvent qu’elle ne faisait que pâtir l'opération de Dieu, qu'elle était agie par l’Esprit qui la conduisait, qu’elle était toute passive aux motions de l’esprit intérieur, qu’elle ne faisait que ce que Dieu lui faisait faire et qu’elle ne pouvait faire autrement. Ainsi son entendement étant privé de son propre agir pour n’agir que par la motion de Dieu, il est entré dans un état déifique qui est le second degré de la pureté éminente et surnaturelle.»
(3) Vie, p. 651. « La volonté (de la Mère de l’Incarnation) se portait à Dieu avec tant de promptitude et elle jouissait de sa présence avec tant de plaisir qu’elle ne voyait pas qu’il y eût un état plus élevé dans la vie spirituelle. Et en effet, il était si dégagé qu’elle témoigne qu’elle n’avait plus besoin de l’entendement pour lui fournir de la matière afin d’entretenir son feu, mais plutôt que cette puissance lui était incommode et préjudiciable par son abondance... Par où elle semble résoudre une difficulté des plus considérables de la vie mystique, savoir si la volonté peut arriver à un tel degré d’amour que sa chaleur lui serve de lumière, en sorte qu’elle n’ait plus besoin de celle de l’entendement. Car il y a des contemplatifs fort éclairés qui estiment que la volonté se peut passer de l'entendement, et qu’elle s’en passe quelquefois en effet. Les autres, au contraire, raisonnant sur la subordination nécessaire de ces deux puissances, assurent que cela est impossible et que l’âme ne peut rien aimer par la volonté, pour embrasée qu’elle soit, qu’elle ne le voie par l’entendement. Quoique notre Mère semble d’abord être du sentiment des premiers, elle penche néanmoins bien plus du côté des autres ; mais en effet elle est du sentiment des deux partis, car elle ne retranche pas absolument la lumière de l’entendement, mais seulement son abondance et sa fécondité comme préjudiciables aux opérations de l’amour, et quand elle dit que sa volonté n’avait plus besoin de l'entendement pour lui fournir de quoi fomenter son feu, elle dit indirectement qu’elle en avait encore besoin pour autre chose, savoir, pour lui découvrir son objet. Ainsi elle résout judicieusement, à mon avis, cette grande difficulté ; car il est certain que la volonté peut aimer et jouir sans l’entendement, c’est-à-dire sans ses raisonnements et sans les grandes découvertes qu’il fait dans la ferveur de
l'esprit, et il est encore véritable qu’elle ne peut aimer ni jouir sans l’entendement, c’est-à-dire sans une lumière simple et une simple pensée, car elle ne peut aimer un objet si elle ne le voit, et elle ne le peut voir que par l’entendement qui est son œil. Mais parce que la simplicité de cette lumière ou pensée est imperceptible au temps de la fruition et que l’activité de l’amour aveugle l’entendement à lui-même et ne lui permet pas de réfléchir sur son opération, l’on se persuade facilement que la volonté aime et jouit sans l’entendement...
« Voilà donc l’état où se trouvait la volonté de notre Mère après que Dieu eut purifié son entendement et sa partie sensitive de la manière éminente dont elle vient de parler. Son amour l’attachait à Dieu d’une manière si forte et si absolue qu’il semblait que l'entendement ne fît plus rien. Elle était, ainsi qu’elle dit, comme une reine à qui toutes les autres puissances servaient, mais qui n’en était point distraite, la partie sensitive n’ayant plus de consolations, ni l’entendement de réflexions et de lumières qui diminuassent la liberté de son amour. Mais parce qu’elle agissait encore par elle-même et qu’elle mêlait son opération propre avec celle de Dieu, Dieu la priva encore de son activité propre ou de son propre agir, la mettant par ce moyen au rang de l’entendement : c’est-à-dire dans un état entièrement passif où il se l'unissait de la manière la plus pure et se faisait posséder dans une paix qui arrêtait tous les efforts de son cœur, tout ainsi que les êtres naturels étant unis à leurs centres n’ont plus de mouvement ni d’inclination, parce qu'ils y jouissent de leur félicité dans un parfait repos.
« C’est là le troisième degré de la pureté éminente et surnaturelle. Je l’appelle ainsi, car il faut remarquer qu’elle est du même ordre que l’état de contemplation dont notre Mère veut parler, et que, comme cette contemplation est toute infuse, surnaturelle et passive, ainsi cette pureté doit être infuse, surnaturelle et passive ; qu’il n’appartient qu’à Dieu de la mettre dans les puissances de l’âme ; et que ce serait une témérité et une perte de temps de faire des efforts pour l’acquérir même avec la grâce ordinaire. »
(4) Vie, p. 656. « Encore que dans l’oraison surnaturelle et passive Dieu prive les puissances de leur propre agir, elles ne laissent pas de retenir leur inclination pour opérer, tout ainsi qu’encore que l’on empêche les habitudes de produire leurs actions, elles conservent toujours leur inclination à agir. Mais Dieu, qui se voulait rendre entièrement le maître de sa Servante et la mettre dans l’état d’une parfaite pureté où il la pût posséder et se faire réciproquement posséder sans aucune contradiction pour légère qu’elle fût de la part de la nature, purgea encore ses puissances de cette inclination, et de la sorte, elle demeura entièrement passive à l’opération de Dieu, et parfaitement libre, souple et soumise à ses motions. C’est le quatrième degré de la pauvreté d’esprit ou de la pauvreté spirituelle dont elle fait mention en ce chapitre et qui faisait qu'elle jouissait de Dieu dans la paix et sans aucun trouble ou obstacle de la part de ses puissances. »
(5) Vie, p. 656. « Elle parle d’un cinquième degré bien plus subtil et plus délicat que tous les autres, savoir la purgation de ce qui restait d’impur dans le respir qui la faisait vivre en Dieu dans le centre de son âme. Où il faut remarquer que dans ce chapitre, aussi bien que dans les autres suivants, elle parle de divers
degrés ou dispositions d’oraison dont les Mystiques n’ayant pas encore parlé bien expressément, il n’est pas facile de trouver des termes propres et usités pour les expliquer. Par cette disposition qui était un doux et amoureux respir qui ne finissait point et qui était un commerce ineffable d’esprit à esprit et d’esprit en esprit, il ne faut pas entendre la respiration ou le mouvement de l’entendement, et beaucoup moins celle du corps, mais celle du cœur, qui ayant converti en bouche la plaie de l’amour, respirait délicieusement dans son objet. Tandis que l'ouverture que l’amour lui avait faite dans le cœur a été une plaie, ses mouvements ont été des soupirs poussés avec douleur, comme dans la contrition, ou des désirs soutenus par l’espérance, comme quand elle aspirait avec tant d’ardeur à la jouissance. Mais depuis que cette plaie a été comme convertie en bouche, ses mouvements n’ont plus été que des respirs doux et amoureux par lesquels elle attirait l’Esprit de l’Époux pour ne plus vivre que de sa vie. De sorte que comme le corps perdrait la vie naturelle si le poumon cessait de respirer l’air, ainsi son âme eût cessé de vivre, si elle eût cessé de respirer cet Esprit-Saint. Elle a expliqué en peu de mots toute l’économie de cet amour sacré dans un (de ses) épithalames où elle dit que Dieu avait fait à son cœur une plaie qui était soupirante, aspirante et respirante. Elle avait été soupirante par les sentiments profonds de la componction, elle avait été aspirante par le mouvement de son cœur et, pour me servir de son terme, par la tendance au mariage et à la jouissance de l’Époux, mais enfin elle devint respirante dans l’union parfaite et dans la jouissance actuelle.
« Ce respir n'était pas simple, il était réciproque, parce que c'était un commerce d’esprit à esprit et d’esprit en esprit. Dieu respirait en quelque façon en elle, lui communiquant son esprit et sa vie, et elle respirait en Dieu, lui rendant l’esprit et la vie qu’elle recevait de lui...
« Cet état sublime n’était pas le baiser de la bouche dont il est parlé dans les Cantiques : c’était quelque chose de plus et il le supposait. C’était un baiser semblable à celui des colombes qui, en se baisant, respirent mutuellement l’une dans l’autre, recevant et rendant sans cesse par leur mutuelle respiration le même air et le même esprit...
« Quelque éclaircissement que nous donnions (à ce qu’elle expérimentait dans son union passive), le plus spirituel reste toujours à éclaircir, savoir quelle était cette vie que l'Époux inspirait à son âme et que son âme respirait à l’Époux, en sorte qu’il y avait un commerce et un retour continuel d’esprit à esprit et d’esprit en esprit. Cette vie si sublime mais si cachée n’était autre qu’une mutuelle démonstration d’amour qui se faisait dans le fond de l’âme, non par des actes formels, mais par voie de spiration et d’une manière aussi simple et aussi subtile que la respiration se fait dans le corps. Dieu se présentait continuellement à elle avec son amour et ses amabilités : c’était là le respir de Dieu à son âme. Cet amour et ces amabilités excitaient en son cœur le feu de l’amour divin qu’elle renvoyait continuellement à son principe, et c’était le respir de son âme à Dieu. L’amour était donc l’esprit et la vie qu’elle recevait de Dieu ; le retour de cet amour était son respir doux et amoureux ; et la mutuelle démonstration du meme amour était le commerce continuel d’esprit à esprit et d’esprit en esprit.
« Il faut pourtant remarquer qu'elle découvrait encore quelque reste de matière
dans ce respir réciproque d’esprit à esprit, et que la purgation de ce reste de matière était le dernier degré de la pureté et la consommation de la victime. L’on peut dire que cette matière qui restait à retrancher dans une opération si pure et si divine était quelque complaisance dans la possession de l’Époux ou quelque désir d’entretenir ce divin commerce. Mais quoi qu’on dise, il faut avouer qu’il est difficile de découvrir quelle était cette espèce d’imperfection. Car si, dans cet état, l’entendement et la volonté étaient privés de leur propre agir et même de leur propre inclination à agir, en sorte que ces puissances n’agissaient que par la motion de Dieu qui les élevait, qui les agissait et qui les appliquait comme il lui plaisait, on ne peut douter que Dieu, leur donnant la substance de l’action, il ne la leur donnât dans des circonstances les plus réglées, les plus pures et les plus convenables à son dessein. Mais comme cette pureté infinie remarque des défauts dans les Anges, et que les cieux mêmes ne sont pas purs en sa présence, aussi les âmes saintes et déiformes qui ne voient les choses que par les yeux de Dieu même, ainsi que faisait notre Mère, découvrent facilement dans les actions les plus pures, des impuretés qui nous sont imperceptibles.
«Quoi qu’il en soit, ces restes d’atomes étant dissipés, elle s'est trouvée dans la pureté d’esprit parfaite, spirituelle et comme substantielle, qui est le dernier effort que la grâce fait faire à l’âme pour la rendre digne des plus intimes communications de Dieu, et la dernière disposition surnaturelle, non seulement à la pureté de ce respir, mais encore à ces hauts états d’oraison dont elle parlera ci-après.
« Au reste, je ne doute point que l’on n’ait remarqué qu’elle confond ici l’état de victime avec celui de la parfaite pureté de cœur, et encore avec celui de la pauvreté spirituelle et substantielle, comme en effet ces trois états ou plutôt ces trois dispositions n’en font qu’une dans l’état de l’oraison surnaturelle dont elle parle. Car il est évident que l’âme qui est dans un état de victime est aussi dans un état de pureté, parce que dès le moment qu’une victime est destinée au sacrifice, elle est toute sainte et séparée de tout ce qu’il y a de terrestre, d’impur, et de profane. Et elle est dans un état de pauvreté, parce qu’une victime n’a plus rien de propre, elle est anéantie à son propre être, elle n’est plus à elle-même, elle est toute à Dieu. Il faut dire pareillement que l’âme qui est pure de cette pureté éminente dont il est ici parlé, est parfaitement pauvre, et il répugne qu’elle ne le soit pas, puisque, si elle était encore attachée à quelque chose de propre et qui ne fût pas Dieu, elle ne serait pas pure ; et elle est victime, parce qu’elle est toute à Dieu, et que, comme elle n’a plus rien de la créature, la créature aussi n’a plus rien d’elle. Enfin il est encore vrai de dire que l’âme qui est parfaitement pauvre, est aussi parfaitement pure, parce qu'elle ne quitte ce qu’elle a de propre que pour se purifier. Et elle est parfaitement victime, d’autant que sa pauvreté même n’est qu’une multiplication d’immolations et de sacrifices par lesquels tout ce qu’il y a de naturel et de propre dans les sens, dans l’entendement, dans la volonté, et même dans le respir surnaturel d’esprit à esprit et d’esprit en esprit, est immolé et anéanti devant la majesté de Dieu. Il est donc véritable que l’état de victime est un état de pureté et de pauvreté, que l'état de pureté est un état de pauvreté et de victime, que l’état de pauvreté est un état de victime et de pureté ; et ainsi que la Mère de l’Incarnation a eu raison de les confondre, parlant de son oraison passive et surnaturelle. »
(6) Vie, p. 662. « L’on a pu remarquer que (la Mère de l'Incarnation) a souvent dit dans le récit qu’elle a fait de ses dispositions intérieures, qu’elle était intimement unie au Verbe Incarné, qu’elle l’avait si présent devant les yeux de son âme qu’elle ne le perdait jamais de vue, qu’elle s’entretenait avec lui dans des privautés qui ne se trouvent qu’entre une épouse et un époux, et elle dit ici que cet Homme-Dieu était l’amour objectif intimement uni et unissant son esprit au sien. Mais elle ne s’était pas encore expliquée de quelle manière se faisait cette union si haute et si pure, et si c’était par des impressions imaginaires ou d’une manière purement intellectuelle. Elle le fait ici, disant que tout se passait dans une pureté et simplicité spirituelle. » — Il semble bien que Dom Claude Martin ait ici une distraction, car Marie n’a pas attendu les derniers articles de sa Relation pour s’expliquer sur la nature de cette faveur. Voir ce qu’elle dit dans l’article X, où elle affirme que cette impression était tout ce qu’il y avait d’abstrait.
(7) Vie, p. 664. « Dès le moment qu’elle est entrée dans l’alliance du Verbe Incarné, (la Mère de l’Incarnation) est aussi entrée dans (une) familiarité sainte, mais comme ce commerce s’est subtilisé dans les temps et qu’il s’est toujours élevé de plus en plus... à ce qui est de plus simple et de plus pur, elle tâche d’en décrire ici la simplicité présente par la comparaison et dans les termes d’un certain air qui paraît quelquefois sur le visage et dans le maintien des personnes, et qui sans dire mot découvre les affections du cœur et les inclinations intérieures de l’âme d’une manière infiniment plus vive et plus touchante que ne sauraient faire les paroles les plus animées. C'est une certaine disposition que l’on voit et que l’on comprend assez, mais qu’il est difficile d’expliquer autrement qu’en disant que c’est un certain air qui parle sans dire mot. Quand vous jetez les yeux sur un malade qui a de la peine à parler, il vous regarde d’un certain œil qui vous fait mieux comprendre l’excès de sa douleur que s’il l’expliquait de paroles... Et sans nous éloigner beaucoup de notre sujet, une épouse fait mieux connaître à son époux l’amour qu’elle lui porte par une seule œillade qu’elle jette sur ses yeux et qui, des yeux, lui découle dans le cœur, qu’elle ne ferait par toutes les paroles qu’elle lui pourrait dire et par toutes les caresses qu’elle lui pourrait faire. Ainsi, encore que cette âme éminente parlât au Père Éternel quand elle voulait, qu’elle conversât familièrement avec le Verbe son Époux et qu’elle s'entretînt intimement avec le Saint-Esprit, ce commerce néanmoins était si simple qu’elle témoigne que ce n'était pas un acte, que ce n’était pas même un respir , mais que c’était un air dans le centre de l'âme, par lequel sans effort, sans paroles, sans mouvement, mais comme par un simple signe, elle disait aux Personnes divines tout ce qu'elle voulait, et pour me servir de ses propres termes, par lequel ses seuls regards disaient à cette suradorable Majesté, avec une merveilleuse simplicité, tout ce que le Saint-Esprit dont elle était animée lui faisait dire.
« Il en était de même du côté de Dieu, parce que cette disposition divine était un commerce d’amour où tout doit être réciproque. Ainsi, comme elle avait en son âme un certain air par lequel, sans acte, sans paroles, sans respir, mais d’une manière encore plus simple et plus pure, elle s’épanchait toute en Dieu ; de même, elle voyait en Dieu un certain air et une certaine disposition par laquelle Dieu s’épanchait et se communiquait en elle ; et ce mutuel épanchement de pensées,
■d'amour, de sentiments et d’inclinations qui se faisait si subtilement, fut la dernière disposition et comme l’entrée de cet état admirable dont elle va parler au chapitre suivant.
a Mais enfin le fond de la disposition présente était toujours le Verbe Incarné
qui, étant son amour objectif, l’occupait incessamment par la motion de son
Esprit. Et parce que le Père et le Saint-Esprit sont indivisiblement unis dans le Verbe, de là vient que ce Verbe adorable lui était non seulement intimement uni, mais encore intimement unissant son âme au Père Éternel et à son Esprit-Saint, en sorte qu’elle leur disait tout ce que son amour, ou plutôt tout ce que l’esprit de son amour lui faisait dire, non de paroles, non par actes, non par respirs, mais par un certain air dans le fond de l’âme plus vif et plus pénétrant que tout cela. »
(8) Vie, p. 668. « Cette disposition admirable qui n’a point de nom, et qui, pour son excellence, pourrait être appelée la perte de l'âme en Dieu, est l’une des plus divines que la Mère de l’Incarnation ait jamais expérimentées, et des plus sublimes, à mon avis, où une âme puisse être élevée en cette vie. C’était une jouissance réciproque, mais viagère, de Dieu et de l'âme, mais qui n’était pas tant active que passive du côté de l’âme, puisque l’âme pâtissait et qu’elle était toute perdue en Dieu, toute possédée de Dieu, et quasi toute consommée en Dieu et de Dieu. Cette disposition étant une suite des précédentes, celles-là nous peuvent aucunement servir pour entrer en la connaissance de celle-ci. Son union avec Dieu était parvenue jusqu’à ce degré de simplicité qu’elle ne lui parlait plus par des paroles formelles, mais par des respirs amoureux qui lui expliquaient parfaitement tout ce qu’elle avait dans le cœur. Cette oraison s’étant encore simplifiée, elle lui parlait non de paroles ni par des actes, mais par un certain air ou disposition de l’âme qui, sans rien dire, disait tout et qui, dans une très parfaite simplicité, découvrait les plus intimes sentiments de son amour. Mais comme l’Esprit qui la conduisait la portait incessamment, ainsi qu’elle dit elle-même, du simple au plus simple et du pur au plus pur, et son oraison ne se pouvant plus simplifier davantage, elle ne parle plus à Dieu ni de paroles ni par respirs, ni par cet air amoureux, mais par elle-même, s’il faut ainsi parler, et en se laissant posséder toute à Dieu...
« Cette disposition n’était donc autre chose qu’une opération surnaturelle et suréminente, par laquelle Dieu, pour une marque extraordinaire de son amour, prit une véritable et réelle possession de son âme, anéantissant son être créé au sens et en la manière que je vais dire, afin de s’unir à elle de la plus parfaite union, et de la faire subsister d’une manière toute divine. Ou bien, ainsi que Dieu l’a déclaré depuis, c’était une parfaite possession par laquelle l’être de Dieu s’empara du sien comme pour l’anéantir et la faire subsister par le sien propre. Non qu’effectivement Dieu anéantît son être ou qu’il la fît subsister par une hypostase divine, mais parce qu'elle était si intimement pénétrée et possédée de Dieu qu’elle se voyait toute perdue à elle-même, et qu’elle avait effectivement perdu l’usage propre de son être, de sa vie, de ses puissances et de sa subsistance. Elle avait toujours le même être, la même vie, les mêmes puissances et la même subsistance, mais Dieu s’en était tellement rendu le maître et il lui en avait si absolument ôté
l’usage et la propriété, qu’il lui semblait que c’était plutôt l’être, la vie, les puissances et la subsistance de Dieu que la sienne propre.
« Pour expliquer une opération si subtile et si peu usitée, je me servirai d'une comparaison assez propre, quoiqu’elle soit infiniment indigne d’un sujet si saint et si divin. Mais comme on ne peut mieux faire connaître la beauté de la lumière qui est la chose du monde la plus belle, qu’en la comparant et en l’opposant à la nuit, qui est l’obscurité et la laideur mêmes, aussi je ne crois pas pouvoir mieux aire comprendre l’excellence de la possession que ce Dieu de lumière prit de l’âme de notre Mère qu’en la comparant à la possession que le prince des ténèbres prend des corps. Car quand le démon possède un corps, il s’en rend tellement le maître qu il en est comme l’âme... Il en était de même de Dieu au regard de l’âme qu’il avait punfiee et rendue digne de ses plus grandes faveurs. Il la possédait si intimement et d’une manière si pénétrante et si vive qu’elle se sentait comme consumée et anéantie à elle-même. De sorte que, si cette parole de saint Augustin s’est jamais trouvée véritable, que Dieu est l’âme de l’âme juste, c’est dans cette dévote Mère ; car étant si saintement possédée de Dieu, elle semblait ne subsister que par son être divin, ne vivre que de sa vie, et n’opérer que par son action.
« C’est avec peine que je me suis servi de cette comparaison, mais j’ai cru que je ne pouvais mieux faire comprendre une chose si cachée et si rare, que par une autre plus connue et qui tombe quelquefois sous nos sens. Il y a pourtant cette différence que le démon ne fait faire aux corps dont il est le maître, que des choses ridicules et indécentes, mais Dieu ne portait l'âme qu’il possédait qu’aux plus pures pratiques de l’Évangile, savoir à ces grandes et admirables vertus dont elle parle ici et qu’elle dit être les effets de cette possession. Et quand le démon possédé un corps, la volonté de la personne demeure liée et sans liberté au regard des postures qu’il lui fait faire et des paroles qu’il lui fait dire, en sorte que tout cela ne lui est point imputé à péché. Mais Dieu, possédant l’âme, perfectionnait sa liberté, quoique sa volonté fût passive à l’opération divine, d’où vient que toutes les vertus qu’elle pratiquait lui acquéraient de très grands mérites.
« Dieu possédant donc cette âme éminente non par une simple impression, ainsi qu elle déclare, mais par une pénétration très intime qu’elle expérimentait être une chose si haute, si ravissante et si divine qu'elle ne se peut expliquer, elle ressentait néanmoins en même temps, qu’elle était si pénétrante et si subtile qu’elle l’eût bientôt consumée par sa subtilité et par son efficacité amoureuse, si elle n'eût été soutenue par une autre impression objective qui succédait à celle-là et qui ne la détruisait pas, mais qui en modérait seulement la grandeur et l'excès comme insupportable en cette vie, parce que Dieu est un feu consumant et un esprit exterminateur qui ne peut faire alliance avec la créature sans la détruire, s’il ne l’élève par quelque qualité divine qui la fortifie, ou s’il ne s’abaisse lui-même en modérant l’éclat de sa majesté et de sa puissance.
« Cette impression objective qui avait toujours du rapport au suradorable Verbe Incarné était le Verbe même qui, comme Verbe, et surtout comme Verbe Incarné, la fortifiait dans son fond et dans ses puissances d’une vertu secrète, pour lui rendre supportable une opération de Dieu si subtile et si consommante. Ou bien il la fortifiait par une impression objective qui modérait l’excès et la grandeur de la première, se mettant entre Dieu et l’âme, comme un objet que son état foncier
lui avait rendu familier, et faisant comme un entre-deux et un milieu qui adoucissait et rendait non seulement supportable, mais encore douce et ravissante l’activité de Dieu...
«Je me suis un peu étendu sur cette matière, tantparcequ’elleestdeconséquence qu’à cause que c’est l’une des plus hautes dispositions où cette grande âme ait été élevée, et celle qui lui a été la plus fréquente dans son état foncier et permanent, le reste du temps qu’il a plu à la divine Majesté la laisser sur la terre, savoir l’espace de dix-huit ans entiers. Au temps qu’elle écrivait ceci, cette disposition l’attachait à Dieu, principalement après les exercices du chœur, et surtout après la sainte communion, mais avec le temps elle lui devint si familière qu'enfin elle lui était continuelle... D’où il faut inférer combien ce reste de vie a été saint, et admirable aux Anges plus qu’aux hommes, puisqu’ils voyaient mieux qu’eux la beauté de son intérieur, encore que les hommes eussent assez de preuves de sa sainteté cachée par les vertus toutes chrétiennes et tout évangéliques dont il est ici parlé, et qui en étaient des effets éclatants et des témoignages infaillibles.»
PRÉFACE
CRITE dans les conditions que nous avons vues, la Relation de 1654 ne pouvait manquer d’avoir besoin d’éclaircissements. Quelle que fût sa lucidité d’esprit, Marie devait y laisser bien des points dans l’ombre. Par une certaine pudeur qui la retenait toujours dans ces sortes de confidences où elle craignait d’étouffer la pureté de l’esprit des choses, par la concision où elle s’était naturellement renfermée, par la difficulté et l’impossibilité de s’exprimer autrement qu’elle n’avait fait, enfin par la faute des circonstances qui lui enlevaient les loisirs et la liberté d’esprit nécessaires, il lui était arrivé de passer trop rapidement sur certains faits, de n’être pas assez explicite sur certaines opérations de la grâce, même de paraître tomber dans l’obscurité. Sur ce dernier point, qui tenait à des phrases mal faites, à des constructions embrouillées, Dom Claude Martin suffisait à dégager la pensée de sa mère de la confusion de l’original. Ses remaniements prouvent qu’il s’y est consciencieusement employé. Mais sur d’autres, qui
relevaient de l’intime des choses, Marie seule pouvait s’expliquer. Elle le savait bien. Elle prévoyait l’embarras de son premier lecteur. Aussi l’invitait-elle maternellement à lui faire part de ses difficultés. Elle lui disait dans sa lettre d’envoi : « Dieu ayant des voies différentes par où il conduit les âmes, il y en a quelquesunes dont on peut à peine parler, et d’autres dont l’on ne peut parler du tout. Celles qui portent des grâces qui ne tombent point sous les sens extérieurs et intérieurs sont du nombre de celles-ci, comme vous pourrez voir dans plusieurs chapitres ou articles de ce que j’ai écrit, où j’ai dit ce que j’ai pu dire et passé sous silence ce que je n’ai pu exprimer. Si vous avez des difficultés sur les matières ou sur la façon de m’expliquer, mandez-moi vos pensées et vos doutes en me désignant le lieu, et je tâcherai avec l’assistance du Saint-Esprit de vous satisfaire a. » Même recommandation dans la lettre qui suivit celle-ci quelques jours plus tard et qui devait parvenir à Dom Claude Martin par une autre voie : « Si vous avez des difficultés, vous pouvez me les proposer en marquant les endroits », et où, pour prévenir toute impatience des lenteurs forcées de la correspondance, Marie ajoutait : « Mais vous ne devez en attendre la réponse que l’année suivante, à cause des grandes affaires qui m’occupent dans le temps que les vaisseaux demeurent à notre port b. »
Dom Claude Martin reçut la Relation de 1654 en octobre ou novembre de cette même année. Il était alors prieur des Blancs- Manteaux, à Paris, où le chapitre général de Saint-Maur l’avait nommé quelques mois plus tôt. Ce n’est qu’au printemps suivant qu’il put en aviser sa mère et lui envoyer son questionnaire. Celui-ci devait être assez compendieux, car Marie lui répond en octobre 1655 : « J’ai vu et considéré tous les articles de votre lettre qui me prépare bien de l’ouvrage qu’il me serait impossible d’entreprendre maintenant. Pour l’amour de Celui qui nous a tant aimés, il faut que vous preniez patience. Ce me sera un travail pour le printemps prochain, si Dieu me conserve la vie, auquel temps je répondrai à vos articles et interrogations à loisir. Il vaut mieux en user de la sorte que de faire plusieurs pièces
a. Lettre à son fils, Québec, 9 août 1654.
b. Lettre à son fils, Québec, 12 août 1654.
détachées a. » C’est donc en 1656 seulement, vers mai ou juin, que Marie composa sa réponse. Le 24 juin, elle pouvait annoncer qu’elle l’avait confiée au P. Jérôme Lalemant qui se rendait à Paris pour les affaires des Missions de la Nouvelle-France. Dans cette lettre où elle avait parlé de l’oraison, Marie ajoutait en effet : « Vous verrez quelque chose de semblable dans l’écrit que je vous envoie, dont le Révérend Père Lalemant a bien voulu être le porteur afin de vous le mettre dans les mains b. » Dom Claude Martin note en marge de ce passage : « Cet écrit est son supplément qu’on ne rapporte point ici, quoiqu’il soit en forme de lettre, parce qu’il est rapporté par parties en divers endroits de sa Vie c. »
Comme ces dernières paroles le font entendre, nous n’avons plus aujourd’hui le Mémoire de 1656 qu'à l’état dispersé. Au fur et à mesure qu’il était nécessaire, Dom Claude Martin fournissait aux passages de la Relation qui l’exigeaient l’explication qu’en avait donnée la Vénérable Mère. Pouvons-nous du moins nous flatter de le retrouver en entier dans la Vie ? Assurément non. Il est à croire, il est presque certain, que l’éditeur a fait un choix, et que les fragments qui nous en ont été conservés n’en représentent qu’un extrait.
L’original est perdu. Nous en sommes réduits au seul imprimé. Nous le reproduisons ici, et nous suivons son ordre. Nous conservons à ces citations détachées leur caractère de fragments, renvoyant aux passages correspondants de la Relation de 1654.
Dom Claude Martin faisait grand cas du Mémoire de 1656 : «un écrit très considérable », disait-il dans la Préface de la Vie,. signifiant peut-être par là plutôt son importance doctrinale que son étendue. Il ajoutait : « Je (lui) donnerai le nom de Supplément quand je le citerai dans les rencontres. » Nous lui conserverons ce titre du premier éditeur.
a. Lettre à son fils, Québec, 2 octobre 1655.
». Ibid.
0. Ibid. Voir Lettres de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, Première Supérieure des Ursulines de la Nouvelle-France, divisées en deux parties. Paris, Louis Billaine, 1681, p. 191.
INDEX
Les fragments du Supplément à la Relation de 1654 sont précédés de trois chiffres.
Le chiffre du milieu indique leur numéro d’ordre dans la présente réédition.
Des deux chiffres de droite, le premier, en caractères arabes, indique la page de la Vie de la Vénérable Mère Marie de l’ Incarnation par Dom Claude Martin (Paris 1677) d’où ces fragments ont été tirés ; le second, en caractères romains, l’article de la Relation de 1654 auquel ils correspondent.