XIX] IX
O le Bien-Aimé de mon âme ! Où êtes-vons et quand vous posséderai-je ? Quand vous aurai-je à moi et pour moi tout entier ? Ah ! je vous veux, mais je ne vous veux point à demi. Je vous veux tout entier, mon Amour et ma vie !
Il semble que vous vous éloigniez de moi. Je cours, je vole, je vous cherche, bien que je sache que vous êtes en moi ; mais vous y avez une demeure qui m'est inconnue. Lorsque j’ouvre les bras pour vous embrasser, mes impuretés me font obstacle et mettent je ne sais quelle barrière entre vous et moi.
Je vous perds de vue. Où êtes-vous, mon Bien-Aimé ? Ah ! Père, donnez-moi votre Fils. Rendez-vous exorable à mes gémissements.
C’est mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie, que je demande, et je ne veux que lui. La vue de ses divines vertus me ravit, et je suis riche dans ma pauvreté, puisque mon Bien-Aimé est ce qu’il est.
Ah ! mon cher Amour, vous êtes le plus beau de tous les enfants des hommes. Venez donc à moi, et que mon âme vous embrasse, puisque vous pouvez recevoir à même temps les embrassements de cent mille amantes. Vous qui habitez parmi les Saints, ne me méprisez pas, car encore que je ne sois que néant, vous ne laissez pas de vous qualifier le Père des petits et des pauvres, et c’est ce qui me donne la hardiesse de courir à vous comme à mon Père et à mon Bien-Aimé.
O pureté, ô pureté ! Unissez-moi à vous en la manière que vous me l’avez promis, si vous ne me voulez voir mourir.
Ne savez-vous pas, ô mon Bien-Aimé, que si je possédais tout le monde, le ciel et la terre, je vous le donnerais, s’il n’était déjà à vous, afin de vous posséder ?
Ce ne sont point les Saints que je désire, ce ne sont point les Anges que je demande, ce n’est point le paradis ni ses délices que je veux. Je ne veux que vous, ô mon Bien- Aimé ! Donnez-vous donc à moi, et fermez cette plaie que vous avez faite, ou souffrez qu’elle me donne la mort.
Vous savez que je n'aime que vous, et vous vous plaisez à mon tourment, ô mon Jésus ! Qui est-ce qui me donnera, ô mon Bien-Aimé, que je vous trouve seul, et que je vous possède hors de la vue de toutes les créatures a ?
Je ne me lasserai point de vous poursuivre, ô mon Jésus ! tant que votre amour vous contraindra de vous donner à moi, car je vous veux posséder. Otez donc la barre qui fait cet entre-deux. Consommez-moi tout d’un coup, et sans pitié purgez mes impuretés.
Ah ! mon Amour, je vois bien que vous voulez ce que je veux, puis tout d’un coup vous vous cachez, vous fuyez, vous vous dérobez à ma vue, enfonçant de nouveau la plaie que vous avez faite à mon âme.
Je suis bien assurée que vous vous donnerez à moi, car je ne serai pas un moment sans gémir, sans vous poursuivre, et sans tendre à vous posséder, ô mon Bien-Aimé !
Venez, venez donc, ô mon Amour ! La porte de mon cœur vous est ouverte. Il soupire par toutes les plaies que votre saint amour y a faites, et il y en a
a. Cantique des cantiques, VIII, i.
déjà un si grand nombre qu’il n’est tantôt plus qu’une seule plaie.
Enlevez-moi de la terre, puisque c’est ce qui la touche qui vous fait envoler, et que je ne vous puis suivre à cause du poids de ma corruption.
Allons, mon Bien-Aimé, allons déchirer ce corps qui vous offense, afin que vos yeux purs et divins soient contents à la vue de ce sacrifice.
Que je passe par toutes les morts imaginables au regard du corps, afin que mon âme sorte de sa captivité. Je ne puis plus vivre, puisque vous ne hâtez pas les moments qui doivent faire la consommation du mariage de mon âme avec vous, ô suradorable Verbe Incarné ! Mais plutôt, vous me martyrisez par un si long retardement.
Pardon, ô mon cher Amour ! Pardon de ma hardiesse ; mais souffrez que je dise que c’est vous qui en êtes la cause, parce que c’est vous qui me faites agir et dire ce que mes indignités ne me pourraient pas permettre.
Non, mon Amour, je n’ignore pas qui je suis. Je sais que je suis le néant digne de tout mépris, et néanmoins, vous êtes mon Amour. Venez, venez, que je vous possède hors du commerce des créatures, et dans la solitude où je puisse être consommée en vos chastes embrassements !
Que je vous fasse un festin dans mon âme, et que je vous serve les mêmes mets que vous y avez mis par la communication de votre divin Esprit. Rassasiez-vous de vos biens. Mais en revanche, il faut que vous me consommiez en votre amour, afin que je puisse dire en vérité : Mon Bien- Aimé est à moi, et je suis à lui a.
Cantique des cantiques, I, 16.
Ce que je viens de rapporter n’est qu’un crayon léger de ce qui se passait en de petits moments ; car les jours et les nuits se passaient dans ces souffrances amoureuses. Et il est à remarquer que l’Esprit qui agissait et remuait l’âme, la remplissait de lumières, auxquelles elle répondait par son amoureuse activité, ce qui faisait un entretien continuel comme entre deux amis très intimes. La langue ne le saurait dire, car cette comparaison, quoique forte, est encore trop basse et trop terrestre pour l’exprimer a.