‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 2 sur 65 · A PARIS CHEZ A QUÉBEC · texte numérisé non relu

A PARIS CHEZ A QUÉBEC

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MCMXX IX

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PATRIARCHAE SSMO NOVAE FRANCIAE PROTECTORI BEATO IOSEPH D. D. D.

A VANT-PROPOS

A Vénérable Ursuline de Tours et de Québec qui, après Madame Acarie, V introductrice en France du Carmel, a jeté un si vif éclat sur le nom de Marie de l’Incarnation, est une des plus attachantes et des plus nobles figures du XVIIe siècle.

Ses contemporains, étonnés de l’excellence de ses voies mystiques, l’ont égalée à sainte Thérèse. Les nôtres ont abondé dans le même éloge glorieux. Mais le temps leur a découvert uu nouvel aspect de sa grandeur. Plus attentifs qu’on ne le fut dans le passé à l’œuvre civilisatrice où nos missionnaires, en plantant la croix avec les lis, ont exprime les traits essentiels de la race , ils l’ont louée aussi d’avoir été « par son intelligence et son humanité, une des meilleures servantes du génie de la France. »

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Cette unanimité dans V admiration a sa source dans la vertu singulière et la fécondité d’une existence dont Dieu et les âmes furent tout l’objet, et dans les écrits qui en ont transmis à la postérité la fidèle image . Car cette seconde Thérèse, cette grande Française, a non seulement prié et agi, elle a pris la plume aussi, et très souvent: ce qui fut, du reste, pour elle une autre forme de son oraison et de son action.

Contemplative, élevée aux plus sublimes états de la prière, Marie de V Incarnation a dû rendre compte de son intérieur à ses directeurs. Ses relations spirituelles sont le témoignage lucide qu'une grande âme, en toute humilité et désintéressement , a porté d’ elle-même. Missionnaire, elle fut mêlée activement à l’héroïque histoire qui se fit autour d’elle, et avec elle, dans la Nouvelle- F rance, entre 1639 ^ 1672. Ses lettres innombrables à ses correspondants de l’ancienne France, semées des détails les plus divers et des appréciations les plus fines sur les gens et les choses, contiennent des récits pleins de couleur et de vérité., les récits les plus vivants de la légende primitive du Canada français.

Mémoires privés ou petites chroniques d’histoire, les écrits de Marie de ! Incarnation ont une très grande valeur religieuse et documentaire. — on pourrait même dire une valeur universelle.

Aux âmes intérieures, éprises de la plus haute perfection, ils offrent le modèle achevé des ascensions spirituelles et des renoncements qui y préparent. Aux théologiens et aux théoriciens de la mystique, ils proposent les problèmes de la contemplation dans les clartés d’une expérience transcendante. Enfin, les historiens, ceux de la renaissance religieuse au XVIIe siècle ou de l’activité coloniale et missionnaire en France sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV,

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ceux surtout des origines politiques et religieuses du Canada et de V Amérique septentrionale, y recueillent les données les plus précieuses.

Mais ceux-là se tromperaient qui ne verraient pas dans de tels écrits de quoi intéresser aussi les philosophes. Sans doute, ces derniers, trop longtemps dédaigneux des mystiques, les ont relégués motu proprio dans la clientèle des cliniciens, traitant leurs œuvres comme productions infralittéraires et pathologiques. Mais ils commencent enfin, après les leçons hardies et révélatrices de M. Bremond, à découvrir chez eux « la plus merveilleuse littérature d’ introspection qui soit. » Chez Marie de l’Incarnation, il y a des chef s- d’ œuvre de psychologie qui les attendent.

Beaucoup d’ autres encore, qui ne font point profession d’être philosophes, bons esprits qu’ émeuvent toujours les choses de l’âme et leurs analyses délicates, trouveraient à satisfaire leurs légitimes curiosités dans les autobiographies et les lettres de la grande Ursuline. Certes, ces écrits ont été composés sans aucun souci d’ agrément littéraire. Mais ils sont d’une génération qui va donner les premiers chefsd’œuvre de la langue et de la pensée françaises, et ils viennent d’une femme qui fut, en toute vérité, une nature d’ exception. Une âme bien faite, et une âme magnanime comme celles qu’ enfantera le génie cornélien, s’y reflète dans leur style sans recherche. Tous les « honnêtes gens », que nulle grandeur dans l’ordre de l’ esprit et de la charité ne laisse insensibles, ne peuvent rester étrangers à ce qu’ils ont de profondément humain.

Malheureusement, les écrits de Marie de l’ Incarnation sont à peu près introuvables aujourd’hui, pour le public des âmes pieuses comme pour le public lettré. Nos grandes bibliothèques mêmes, où le fonds français ancien est le plus largement représenté, ne les possèdent pas au complet.

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Presque partout ailleurs, ils font absolument défaut. Publiés très peu après la mort de la Vénérable Ursuline (| 1672), par son propre fils, Dom Claude Martin, Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, ils n’ont jamais été réédités. La tentative contemporaine du chanoine Richaudeau a laissé les choses dans l’état. Cet auteur s’était, d’ailleurs, fixé un objectif par trop modeste : les pensionnats de jeunes filles. Insuffisamment préparée, établie sur des principes trop étroits et mal éprouvés, sa Nouvelle Édition des Lettres de la Révérende Mère Marie de T Incarnation (Tournai, 1876), a passé inaperçue.

Qu’il y ait là une grave lacune à combler sans retard, nul de ceux qui savent le rang éminent que son génie naturel et l’élection divine assignent à Marie de l’Incarnation dans son siècle n’y contredira.

Aussi bien, il semble que de tous les points de l’horizon, à la fois, vienne l’invitation de reprendre l’œuvre de son premier éditeur. Jamais les études historiques sur l’ancien Canada, la patrie d’adoption de la sainte Ursuline, n’ont été si florissantes. Jamais, non plus, n’ont été plus actifs les efforts tentés des deux côtés de l’ Atlantique pour amener les deux Frances à se reconnaître dans leurs gloires communes et à resserrer chaque jour plus fortement ces liens du sang et de l’esprit, qu’une trop longue séparation avait détendus. Ajoutons les raisons qui tiennent de plus près à Marie de l’ Incarnation : son prestige grandissant dans la foule héroïque des fondateurs de la Nouvelle-France ; la richesse psychologique, doctrinale, historique de ses écrits ; la béatification récente des Jésuites martyrs du Canada, tous en relation d’amitié et d’ émulation avec elle, et celle que l’on souhaite toute prochaine de Marie elle-même ; enfin, la dévotion de ses filles et de ses sœurs en religion, et la vénération reconnaissante d’une race dont elle a contribué à faire une vaillante nation chrétienne.

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Est-il besoin de rappeler aussi l’intérêt que nous portons toujours aux œuvres qui ont illustré notre dix-septième siècle français et aux travaux qui essaient d’éclairer tous les aspects de son véridique visage ? Tout ne fut point parfait et tout ne fut point authentiquement grand dans ce grand siècle. Cependant, des idées qui nous tiennent à l’être même s’y sont incarnées dans quelques âmes et dans quelques génies avec une telle puissance, que cette époque unique de réalisation littéraire et morale dans notre histoire est encore le point culminant des aspirations fondamentales de notre nation. D’un saint Vincent de Paul, d’une sainte Jeanne de Chantal, d’un Pascal, d’un Bossuet, pour ne choisir que dans l’ordre de la sainteté et de la littérature, nous disons simplement: c’est bien français. La race se complaît dans ces sublimes exemplaires où elle a conscience d’avoir atteint une de ses cimes. Marie de V Incarnation aussi est bien de chez nous. De sa vie, de son œuvre, on dit de même: C’est bien français. Une peinture de son siècle où elle ne viendrait pas ajouter un trait ne serait pas complète.

Et puis, l’heure est aux mystiques, aux vrais comme aux faux. Et il importe de bien voir les premiers. Comme aux époques de transition ou le vieil ordre social et intellectuel qui fut l’abri des générations passées est violemment ébranlé, bien des âmes aujourd’hui — les plus nobles de notre génération — se sentent irrésistiblement poussées hors d’ un monde où tout n’ est qu inconstance des choses et confusion des esprits. A leur besoin pathétique de s’ arracher aux contingences brutales ou vulgaires, qui les blessent au cœur, et de se fixer dans l’absolu, nos mystiques catholiques ont apporté une réponse. Leur réponse, la seule efficace, vrai message celeste, doit etre entendue dans toute sa force, de toutes les âmes qui se tendent

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désespérément pour la saisir. Or Marie de V Incarnation a un titre à parler avec les plus grands. N’est-elle pas « l’une des toutes premières — on serait presque tenté de dire la plus grande — parmi nos mystiques françaises du XVIIe siècle », et encore : « l’une des plus sublimes contemplatives de l’Église universelle ? »

C’est à la faveur de ce concours providentiel de circonstances, que s’est fait jour le projet de donner une réédition des écrits de la Vénérable Ursuline. Ce projet, déjà ancien de sept à huit ans, voit aujourd’hui sa première réalisation.

Nous dirons plus loin quelles méthodes ont été suivies dans le présent travail et quelle forme nous avons voulu lui imposer. Nous n’en noterons ici que le résultat. Grâce à cette réédition, les œuvres de Marie de l’ Incarnation trouveront enfin la place qui leur revient de droit aux côtés des œuvres de ses contemporains : de Champlain, de Marc Lescarbot, des relations des Jésuites, pour citer d’abord les rééditions des auteurs de relations et de mémoires sur l’ histoire primitive du Canada ; et des François de Sales, des Vincent de Paul, des Jean Eudes, des Jeanne de Chantal, des Marguerite-Marie, des Louis Lallemant, des Surin, nos grands spirituels et mystiques du XVIIe siècle, dont les rééditions sont déjà achevées ou sur le point de l’être.

Les mêmes considérations qui ont inspiré la réédition des œuvres de Marie de ! Incarnation nous ont fait estimer aussi que cette publication devrait se suffire en quelque sorte à elle-même, et qu’elle exigeait le complément d’une nouvelle biographie de cette Vénérable Mère.

De l’avis général, l’histoire de Marie de l’ Incarnation est encore à faire. Tous les travaux dont Marie fut l’objet au siècle dernier, sont, historiquement parlant, de fort mince valeur. Des documents nouveaux ont été exhumés

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des archives, que ses anciens biographes n’ont point connus. Des perspectives plus amples qu’ils n’ont pu soupçonner et oü se prolonge le rayonnement de son activité se sont ouvertes à nos yeux. Le temps a marché. Ni la vulgarisation facile de l’abbé Casgrain (Québec, 1864), ni la monographie plus intérieure du chanoine Richaudeau ( T ournai, 3:873,), ni la compilation de l’abbé Chapot (Paris, 1892,), ne sont plus au point. Un essai original a été tenté dans la dernière en date des vies modernes de Marie de l’Incarnation (Paris, 1893, 1910,), la meilleure de toutes sans contredit. Mais son auteur, la Révérende Mère Marie de Chantal, dépendait trop, derrière sa clôture d’ Ursuline, des concours étrangers pour ses enquêtes à l’extérieur. En outre, elle écrivait surtout pour les maisons de son Institut. Malgré ses pages si neuves et si attrayantes, son livre ne pouvait être qu’une esquisse.

Nous avons cru que les recherches nombreuses poursuivies comme préparation à ce travailles matériaux qu’elles vont accumuler, les concours intelligents et dévoués qu’elles ont déjà rencontrés, principalement à l’Université Laval de Québec et au Comité des Sources et des Recherches de la Société d’ Histoire du Canada, en France, permettraient de renouveler l’histoire de Marie de l’ Incarnation ; tout au moins de V entreprendre. Un recours plus direct et plus soutenu aux sources, V utilisation d’une somme plus considérable de documents sont, en tout cas, des conditions de travail dont nos devanciers n’ont pas eu l’avantage. Et ce sont les plus favorables pour refaire l’histoire de la Vénérable Ursuline dans l’histoire de son temps.

Peut-être ce souci de sortir des cadres de la monographie personnelle semblera-t-il excessif, pour une simple religieuse ? Mais, justement , il ne s’agit pas d’une simple religieuse. Les réflexions qui précèdent ont déjà répondu à

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l'objection que Von pouvait tirer de son état. Marie de V Incarnation nous introduit dans l’humanité supérieure, dans V extraordinaire. Une personnalité si haute, si forte, ne tient pas dans nos catégories habituelles. L’ héroïsme du sacrifice qui, à Tours, a marqué et rempli la première moitié de sa vie en fait un symbole de son époque. Par ses trente dernières années, à Québec, elle appartient à l'histoire générale.

Dans sa forme actuelle, la réédition des œuvres de Marie de l’ Incarnation sera l'édition officielle des Ursulines du Vieux-Monastère de Québec, et des Ursulines de l’Union Romaine.

Les hautes personnalités de l’Église et du Gouvernement du Canada français qui l’honorent de leur patronage en font, de plus, comme un hommage national de la Nouvelle- France à la sainte religieuse, en qui le Conseil des ministres de la Province de Québec saluait, en 1867, « la première en date comme en génie, parmi les héroïques femmes missionnaires qui sont venues instruire et évangéliser le pays. »

Il nous plaît d’ ajouter que cette réédition doit être aussi l’hommage de la vénérable Église de Tours, ou Marie reçut le baptême, et d’où elle partit, en février 1639, à l’âge de quarante ans, pour Québec, avec l’obédience et la bénédiction de son archevêque ; et enfin l’hommage de la Congrégation bénédictine de France, héritière et continuatrice de la Congrégation de Saint-Maur, à laquelle, dans la personne de son fils, Dom Claude Martin, Marie de l’ Incarnation a donné l’un de ses plus grands moines.

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