ABBAYE DE SOLES MES
Le 30 Avril 1928.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
^\ARIE de l’Incarnation, appelée au monde de son nom de jeune fille, Marie Guyart, et de son nom de femme, Madame Martin, appartient par sa date de naissance, sa formation morale et religieuse, à l’époque de Louis XIII. Elle est un des sommets spirituels de cette forte génération. Ses émules ont fourni à Corneille ses créations les plus héroïques et les plus émouvantes.
La lecture de ses œuvres supposerait connue l’histoire de sa vie. Nous n’en tracerons ici que la trame rapide.
i. Les détails biographiques nouveaux de cette esquisse n'ont pas besoin d’être justifiés ici. Ils le seront plus loin, avec la publication des écrits de Marie de l’Incarnation.
Marie de l’Incarnation.
l8 MARIE DE L’INCARNATION
Elle naquit à Tours, le 28 octobre 1599, de Florent Guyart et de Jeanne Michelet. Le lendemain, elle reçut le baptême dans l’ancienne église de Saint-Saturnin.
En 1482, un de ses bisaïeuls, du côté paternel, semblet’il, avait fait partie de l’ambassade, envoyée par Louis XI au pape Sixte IV et chargée de ramener d’Italie au Plessis-les-Tours l’ermite" thaumaturge de la Calabre, François de Paule. Le « Bon Homme » s’était pris d’affection pour ce compagnon de voyage. Dans sa retraite du Plessis, il le revoyait tous les dimanches. « Il faisait mille caresses à ses enfants, particulièrement à son fils, sur le front duquel il prenait plaisir à faire des signes de croix, en lui disant avec tendresse : Dieu te bénisse, mon enfant ! » L’auteur de ces souvenirs, le fils même de Marie, Dom Claude Martin, ajoute de sa mère : « Je ne doute point qu’elle n’ait été la bénédiction que ce grand saint désirait tant à ce jeune enfant. »
De la mission de ce bisaïeul il n’y a rien à conjecturer pour le moment sur son rang social. Il était de petite bourgeoisie peut-être. Mais c’est le plus qu’on puisse avancer. Par sa mère, Jeanne Michelet, Marie descendait au contraire à la cinquième ou à la troisième génération, on ne sait trop, d’une noble et déjà ancienne lignée : celle des Babou de la Bourdaisière. Originaires du Berry, les Babou étaient entrés en Touraine depuis un siècle. Sous François Ier, ils s'étaient distingués dans les plus hauts emplois de l’Église et de l’État. La famille allait bientôt s’éteindre, mais non sans avoir acquis une illustration nouvelle en s’alliant •« aux plus nobles maisons du royaume ». Cependant, pour des raisons qui seront touchées ailleurs, Jeanne Michelet était restée en arrière de cette fortune. Sans en chercher encore le sens, voici l’allégorie que Dom Claude Martin nous propose des origines familiales de sa mère : « Comme
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le Sauveur, écrit-il, n’a voulu naître d’une race royale que par une pauvre vierge qui ne devait point avoir d’autre richesse que son fils, ainsi il n’a pas permis que celle qu’il avait choisie toute pour soi sortît d’une famille illustre, que par une mère qui n’avait nul état, et qui n’y était considérée que comme les petites branches de ces grands arbres qui avortent et flétrissent sous les autres. »
Malgré le lustre des souvenirs, de la famille et des alliances, les parents de Marie, en 1599, se confondaient presque avec le peuple. Florent Guyart, le père, que Jeanne Michelet avait épousé probablement aux environs de 1590, maître boulanger, bien établi, très considéré dans sa corporation, était un « honnête homme, » mais tout de même un artisan. Ses enfants — nous lui en connaissons sept, trois garçons et quatre filles — partagèrent sa condition sans éclat.
Un passage d’une des relations autobiographiques de Marie nous fait supposer que, très peu de temps après sa venue au monde, les Guyart émigrèrent de la paroisse de Saint-Saturnin au faubourg de Saint-Pierre-des-Corps. Ils y étaient certainement fixés en 1612. Peut-être étaient-ils déjà retirés des affaires. C’est, en tout cas, sur cette paroisse de Saint-Pierre-des-Corps que s’écouleront les années de Marie depuis son enfance jusqu’en 1639, date où elle quitta Tours et la France pour le Canada.
Chrétiens mûris dans les dernières agitations des guerres de religion, les Guyart donnèrent à leurs enfants, l’exemple d’une foi fortement trempée et de toutes les vertus domestiques. Comme, sans être riches, ils avaient des moyens, ils leur assurèrent — au moins aux filles qui toutes savaient signer — en même temps qu’une honnête éducation, une solide instruction. A sept ans, Marie fréquentait les petites écoles. C’est, en effet, dans l’image d’une école de campagne et des jeux innocents auxquels elle s’y livrait avec ses petites amies, que
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s’insère familièrement la première grâce extraordinaire dont Dieu la favorisa et qui l’introduisit dans la vie intérieure. Bien d’autres témoignages seraient à recueillir dans ses écrits d’une culture de l’esprit qui nous étonne pour sa précocité et sa variété, étant donnés son temps et son milieu.
Dieu avait de grands desseins sur cette enfant. Il la voulait à soi dès le premier éveil de sa raison. Une nuit, dans un songe, il vient à elle, lui sourit avec bonté, l’embrasse tendrement et lui demande : « Voulez- vous être à moi ? » Toute ravie de la belle apparition, Marie n’a qu’un mot pour donner son cœur et sa foi : Oui. Et c’est ainsi qu’à l’âge de sept ans environ, dans toute la fraîcheur de sa vie, elle fixa les préférences de son âme, et pour l’éternité.
L’impression des premières caresses divines ne devait jamais s’effacer de sa mémoire. Elles pénétrèrent son cœur d’une joie suave : le charme inépuisable de son enfance et de sa jeunesse, jusqu’à la faveur mystique qui soudain devait illuminer ses vingt ans. Si haut qu’elle pourra remonter dans sa vie consciente, quand elle fera le récit des conduites de Dieu sur son âme, ce ne seront devant son souvenir que pratiques de piété, bonnes œuvres de toutes sortes. Dès son âge le plus tendre, les cérémonies de l’Église l’émerveillaient ; elle les imite à la maison et à l’école. Elle ne se lasse pas d’entendre prêcher. Une pente l’emporte à la prière intime, silencieuse, où elle parle à Dieu avec des mots qui l’étonnent, qu’elle ne comprend pas, où Dieu lui répond par des dons de lumière et d’allégresse. Une force secrète, irrésistible, à laquelle elle ne sait pas encore de nom, la saisit, la, recueille au plus profond de son être pour la serrer sur le cœur même de Dieu. Elle s’y abandonne avec toute sa candeur d’enfant. Plus elle monte en âge, plus elle se sent poussée à ce colloque familier.
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Son âme est toute en élans, et chaque élan nouveau marque une prise de possession nouvelle et décisive du divin. D’ailleurs, un sens très remarquable de ses devoirs d’état s’allie à ses goûts d’oraison. Elle est charitable et elle est franchement gaie. Vive, spirituelle, elle fait bon visage à tout le monde. Elle lit même les fictions qui passionnaient ses jeunes contemporaines.
Encore qu’elle soit pieuse et que personne ne l’ignore dans son entourage, sa vraie vie intérieure est un secret. Nul autour d’elle n’en soupçonne la profondeur. Aussi, à quatorze ans, quand elle parle de vocation religieuse, sa mère s’en réjouit, mais ne donne pas suite à la confidence : « Ma mère, écrira Marie, ne me croyait pas propre, parce qu’elle me voyait d’une humeur gaie et agréable, qu’elle estimait peut-être incompatible avec la vertu de la religion. »
L’erreur de Jeanne Michelet travaillait avec Dieu et pour lui. En ce-temps là, à Tours, entrer en religion c’était encore, pour une jeune fille, entrer aux Bénédictines de Beaumont-les-Tours. Les Carmélites étaient bien fixées dans la cité, depuis 1608, mais en 1615, on les y connaissait à peine, et Marie devait les ignorer à peu près totalement. Au contraire, tout l’attirait à Beaumont. C’était une grande abbaye aux portes de Tours, avec une Vierge miraculeuse, chère à la piété tourangelle depuis des siècles. Madame Anne II Babou de la Bourdaisière venait d’y succéder sur le siège abbatial à Madame de Beauvilliers, sa tante, la célèbre réformatrice de Montmartre. Or, Marie, par sa mère, était cousine de Madame de Beaumont, et celle-ci, « lui étant ce qu’elle lui était, n’eût pas été marrie de la recevoir en sa maison, si elle eût su que Dieu lui avait inspiré ce dessein. » Mais Dieu ne la voulait pas à Beaumont, et comme les temps n’étaient pas venus, il permit que Florent Guyart, son père, homme de foi, mais de sens
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positif, la mariât en 1617 à Claude Martin, maître ouvrier en soie et fils unique. Par obéissance à ses parents, par manque de directeur pour la conseiller, enfin parce que l’Esprit intérieur qui la conduisait se taisait, Marie se laissa engager dans cette union, sans résistance, sinon sans répugnance. Claude Martin, jeune homme fort pieux, était en outre un très honnête parti. Il devait, semble-t-il, lui apporter le bonheur.
Marie vécut deux ans seulement en ménage. Claude Martin mourut dans les derniers mois de 1619, laissant à sa veuve un fils de six mois, le petit Claude, né le 2 avril précédent, l’unique vraie joie de leur courte union. Au lieu des beaux jours promis, tout n’y avait été que croix domestiques et intérieures pour Marie. Des épreuves « d’une espèce si rare, si nouvelle » l’avaient accablée, que nous en avons peine à les imaginer. A travers les réticences charitables .de Marie et de son biographe, nous croyons seulement entrevoir un de ces drames du mariage si fréquents, où la présence d’une belle-mère au foyer familial est un supplice pour le gendre ou pour la bru. Ici, le supplice, d’où qu’il vint, fut raffiné. Tant de souffrance intime se compliqua bientôt du souci de l’avenir. Le commerce de Claude Martin périclita vite et alla de mal en pis. La jalousie, la concurrence d’une femme, sans doute engagée dans la même industrie, lui suscitèrent les pires embarras. Au bout de deux ans, Claude était en face de la ruine, et, semblet-il, de la faillite. C'est peut-être la perspective du déshonneur qui allait retomber sur son nom, qui causa sa mort prématurée.
Marie avait apporté au mariage une gravité au-dessus de son âge. Elle n’avait que dix-sept ans. Sa mère, qui disparaît alors de son histoire, dut mourir dans ce même temps, et la tutelle de son père cessait. Mais elle ne profita de la liberté que son nouvel état lui assurait que pour se livrer à tous les exercices de la Vie dévote,
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partageant ses journées entre l’oraison, la fréquentation des églises, les soins du ménage, le tracas, et remplaçant les lectures frivoles par les livres pieux. Survint le grand chagrin, puis le veuvage et la pénible situation qui suivit. Marie déploya à cette heure une vaillance qui ne fléchit pas. Au milieu d’une succession inextricable où elle se débattait seule, elle se jeta courageusement dans les bras de Dieu et fit tête à tout. En dépit de l’inexpérience de ses vingt ans, il n’a tenu qu’à elle de relever ses affaires. On l’y invitait de tous côtés. Mais son mariage lui avait toujours paru comme un simple intermède dans sa recherche de la vie religieuse si elle survivait à son mari. Or Claude Martin est à peine mort qu’elle sent renaître ses anciennes aspirations pour le cloître, et elle y courrait, si son enfant au berceau ne la retenait dans le monde. Aussi, indécise sur les voies à prendre, laisse-t-elle tomber les unes après les autres les offres les plus tentantes d’un nouvel établissement, réglant les affaires au jour le jour, acceptant de bon cœur la pauvreté et la gêne, et menant sa vie au pas de la Providence. Dix ans se passeront ainsi. Le petit Claude grandira, pendant que Dieu, d’autre part, fera passer sa servante par tous les degrés de l’initiation mystique. Car l’ère des grandes grâces va commencer pour Marie.
C’est un mardi matin, 24 mars de l’an 1620, veille de l’Incarnation de Notre-Seigneur, qu’elle s’ouvrit brusquement.
De bonne heure, à son ordinaire, Marie avait quitté son logis du faubourg de Saint-Pierre-des-Corps, pour se rendre à ses occupations. Elle suivait un ancien chemin, que les transformations du XVIIe siècle ont englobé dans les jardins de l’archevêché et qui menait à la vieille ville. Tout en marchant, elle redisait sans cesse sa
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prière préférée dans ses difficultés du moment : In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum. Brusquement, une puissance surnaturelle, suspendant toute marche en avant et toute pensée, la riva au sol et en plein chemin, elle fut ravie en extase. Aussitôt, par une subite abstraction d'esprit et tout se passant dans l’intérieur, mais dans une expérience si vive et si pénétrante que réellement elle en avait la vision et la sensation, bien que tout fût sans image, elle se vit plongée dans du sang, le précieux Sang de Jésus-Christ, et lavée dans ses flots. Une impression si forte de la laideur du péché et de l’imperfection l’envahit, qu’elle en serait morte de frayeur sans une assistance divine. En même temps, un repentir impétueux jaillissait du fond de son être, un trait d’amour et de douleur transperçait son cœur. Le ravissement fini, après une durée qu’elle n’aurait su mesurer, elle reprit ses sens. Elle était alors, sans qu’elle sut comment cela s’était fait, proche du couvent en construction des Feuillants, à l’angle des rues actuelles Jules Simon et des Ursulines. Une petite chapelle provisoire y était déjà édifiée. Oublieuse de toute autre affaire, elle y entra, s’y confessa avec abondance de larmes. Puis, sans plus songer aux intérêts qui l’avaient amenée en ces lieux, elle s’en retourna à sa maison. Désormais, pour elle, il n’y avait plus rien au monde que Dieu.
Ce 24 mars 1620 fut pour Marie comme « la grande porte qui lui donna entrée dans les miséricordes divines, » et véritablement, ainsi qu’elle l’écrit encore, «le jour de sa conversion. » Conversion, au sens des mystiques, cela va sans dire. A présent, elle n’est plus de la terre, plus du siècle. Une lumière nouvelle éclaire toutes choses à ses yeux. Elle se sent, par un renouvellement de sa sensibilité, de sa vision du monde, de son être spirituel, « une nouvelle créature. » Alors commence une longue période de plusieurs années, phase capitale dans son
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existence, remplie d’austérités effroyables, de grâces insignes, de visions glorieuses, de martyres d’amour, qui atteint un de ses sommets avec la faveur du mariage spirituel. Marie nous en a donné une description émouvante, le récit le moins apprêté qui soit, et la confidence la plus candide et la plus claire que jamais mystique nous ait laissée de ses états.
Cette même année 1620, Marie achève la liquidation de son commerce et renonce définitivement à toute pensée de remariage. Propositions, sollicitations, prétendants, elle écarte tout. Sa mise, trop pauvre pour sa condition, trop sévère pour son âge, décourage tous les espoirs. Ses proches la combattent, lui représentant l’intérêt de son fils. Tout le personnel de la maison a été licencié. Une servante restait ; elle vient de recevoir son congé. Ils s’inquiètent de ces mesures et ne lui épargnent ni les conseils ni les remontrances. Marie demeure inébranlable. En cette fin d’année 1620, pour s’assurer contre les défaillances possibles et les retours en arrière, elle fait vœu de chasteté perpétuelle. Elle s’est d’ailleurs retirée chez son père et enfermée dans la solitude, où elle ne voit personne que les pauvres et les infirmes. On comprend enfin autour d’elle, et on cesse de l’importuner.
Cette retraite ne devait durer qu’un an. Dieu destinait Marie à une grande mission. Il voulait lui ménager dès ce moment, par l’obéissance, la persécution, l’épreuve de chaque jour, le noviciat de sa future vie apostolique. Aussi, en 1621, se voit-elle demander ses services par un de ses beaux-frères, marié à Claude Guyart, sa sœur aînée. Celui-ci, marchand voiturier, dirigeait à Tours une importante maison de commission « pour le transport des marchandises. » Il avait des affaires dans les principales villes du royaume et ne pouvait faire face à tout avec sa femme. Marie accepta, à la condition de garder sa liberté pour ses dévotions. Entrée
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dans cette maison, elle y reste d’abord trois ou quatre ans dans une situation mal définie, qu’elle met d’ailleurs tout son soin à ne pas faire préciser. Cuisinière, infirmière, servante de tous et de toutes, elle y est en butte aux plus cruelles avanies d’une domesticité sans délicatesse. Ces afflictions quotidiennes et sans nom lui sont chères ; elle en fait naître les occasions, loin de s’y dérober. Pour se réduire à une dépendance plus absolue, elle se lie à Dieu par les vœux de pauvreté et d’obéissance. Ce dernier, qu’elle fait à son directeur, concerne aussi et surtout son beau-frère et sa sœur qui, n’en étant pas informés, ne se sont jamais doutés de la tyrannie que leurs fantaisies et leurs seuls désirs faisaient peser sur Marie. C’est une sujétion intolérable. Mais Marie la trouve douce, et religieuse au milieu du monde, elle pratique avec un héroïsme toujours égal les conseils évangéliques et toutes les vertus de la religion. En 1625, renversement soudain dans sa condition. Son beau-frère lui confie l'administration de toutes ses entreprises et la voilà portée à la tête de la maison. Toutes les charges, toutes les responsabilités retombent sur elle. Elle ne change rien cependant à sa vie intérieure. Ce n’est qu’un nouveau décor tumultueux, pittoresque, où parmi les travaux incessants, dans la fréquentation ordinaire des rouliers et des débardeurs, elle continue ses prodiges d’ascétisme et son colloque avec Dieu. Quelquefois, à minuit, elle est encore toute seule sur le port de la rivière de Loire, dirigeant le chargement des marchandises. Mariniers, portefaix, charretiers, lourds chevaux de trait forment autour d’elle sous la lueur falote des lanternes une cohue indescriptible. Elle a l’œil à tout, et cependant son âme est saisie par Dieu et appliquée aux plus hautes contemplations.
C’est à cette date, un lundi de Pentecôte de 1625, probablement, qu’elle est favorisée de la première de ses admirables visions de la sainte Trinité. Peu après.
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elle est initiée aux mystères de l’intérieur du Verbe Incarné. Un jour, elle voit le Seigneur lui prendre son cœur et l’enchâsser dans le sien, et ce sera la première origine de sa dévotion au Cœur de Jésus. Un peu plus tard, en 1627, second ravissement, plus ineffable encore, dans la vue de la sainte Trinité. Cette vision extatique s’achève dans la célébration de son mariage mystique avec le Verbe Incarné. Épouse de Jésus, ses journées et ses nuits ne sont plus qu’une aspiration brûlante au Bien-aimé. Des désirs embrasés de voir l’Époux face à face, des langueurs mortelles devant son silence, la consument. Un martyre d’amour la purifie dans ses flammes inexorables et la réduit enfin à un état de simplicité, d’unité et de paix, dont elle ne sortira plus de toute sa vie. Elle avait alors de 27 à 28 ans.
Depuis la mort de son père, Claude a pris de l’âge. C’est maintenant un enfant de huit ans, un peu frêle de complexion, mais que des soins assidus ont défendu contre la mort. Et Marie pense que l'heure de suivre l’appel de Dieu est proche. Les vœux qu’elle a déjà prononcés ne lui suffisent pas. Il lui faut toute la religion avec son appartenance totale à Dieu, loin du monde et de son divertissement. Elle est alors assistée par un spirituel fort expert dans les voies intérieures et la conduite des âmes, le Feuillant Dom Raymond de Saint-Bernard. Dom Raymond, qui est un homme prudent, temporisateur, qui n’a brûlé aucune étape et éprouvé de toutes manières, parfois même des plus blessantes à la nature, sa pénitente, lui répond enfin de la volonté de Dieu. Assurée sur sa parole, Marie n’attend plus que le signe providentiel. Ses goûts de retraite, de pénitence, la partagent entre les Feuillantines et les Carmélites. Celles-ci, depuis une vingtaine
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d’années qu’elles sont à Tours, s’y sont enfin fait une place et un nom, et Marie qui ne semble pas avoir jamais eu de rapports avec elles, commence de les connaître. Au surplus, elle a lu les ouvrages de sainte Thérèse. Quant aux Feuillantines, elles n’auront jamais de maison dans la cité ; mais, sous les auspices d’Anne d’Autriche, elles ont fondé à Paris, en 1622, un monastère où Marie est appréciée et désirée. Le célèbre Dom Eustache de Saint-Paul, à qui elle a demandé des lumières sur son oraison, puis le général des Feuillants — l’humaniste et saint Dom Jean de Saint-François ou cet autre lettré, Dom Charles de Saint-Paul — qui la voit à Tours et qui en entend parler à Dom Raymond de Saint-Bernard, lui ont proposé d’y préparer son entrée prochaine. Les Feuillants se chargeront en outre de l’éducation de Claude. Un instant sollicitée du côté de la Visitation par l’évêque de Dol, M. de Révol, l’ami de saint François de Sales, elle renonce aussitôt à l’offre que lui fait ce prélat : manque d’attrait pour cet institut. Pourtant elle a une grande estime pour la Mère de Chantal. Sur la fin de 1629, tout semble mûr pour une décision. Marie entrera aux Feuillantines de Paris, où l’on se dispose à la recevoir.
Sur ces entrefaites, les Ursulines appelées à Tours en 1622, et installées d’abord dans l’ancienne enceinte de la cité, rue du Cygne, sont venues s’établir aux confins de la paroisse de Saint-Pierre-des-Corps. Elles y ont acheté en 1625 une propriété, la petite Bourdaisière, qui donne sur la rue de Poitou, la rue actuelle des Ursulines. C’est justement la rue que Marie prend chaque jour pour aller vaquer à ses affaires, et plusieurs fois le jour, elle passe devant le monastère. Sans rien savoir des Ursulines, que leur nom et leur vocation d’éducatrices de la jeunesse, c’est cependant à leur institut, que par une impulsion venue elle ne sait d’où, elle a tout de suite pensé, sitôt que la mort de Claude Martin lui eût rendu sa
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liberté. L’amour des âmes, le zèle du règne de Jésus- Christ sont, en effet, les traits les plus anciens et les plus fonciers de sa physionomie spirituelle. Et maintenant, elle ne peut passer devant les murs de clôture du couvent où les Ursulines se sont fixées, sans qu’une émotion de cœur l’étreigne et qu’une voix secrète lui dise : C’est là que Dieu te veut. Mais, pour le moment, elle n’y connaît personne et n’y a nulle affaire. Or, en 1630, elle entre enfin en relations avec une religieuse du monastère, et dans le courant de la même année cette religieuse, la Mère Françoise de Saint-Bernard, qu’elle a pris l’habitude de voir très souvent, est élue supérieure. A la première visite que Marie lui rend après son élection, Françoise de Saint-Bernard, de son propre mouvement, lui offre de la recevoir, même sans dot. Sur l’heure, Marie qui ne lui a jamais parlé de ses aspirations, surprise, hésite. Mais elle voit bientôt tomber tout son attrait pour les Feuillantines. Enfin, la voix intérieure parle avec autorité : le doute n’est plus possible. Dom Raymond de Saint-Bernard qui montrait d’abord peu d’empressement, consent. De même l’archevêque de Tours, M. Bertrand d’Eschaux, qui connaît cependant toute l’étrangeté du cas : une postulante sans dot, et mère d’un enfant qui n’est pas encore élevé.
Cette suprême résolution allait coûter à Marie les plus douloureux déchirements de cœur et enrichir l’hagiographie chrétienne de l’un de ses épisodes les plus pathétiques.
Marie a encore son vieux père, dont elle fut peut-être la fille préférée. Elle a surtout son petit Claude, l’orphelin qu’elle a dénué de tout. Entre ces deux détresses, elle est à l’agonie. Mais son père a trois autres filles ; il ne sera donc pas abandonné. Quant à Claude, sans appui, sans ressources, elle s’en remet les yeux fermés à Dieu, à sa parole, et lui laisse — mais la mort dans
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l’âme, car elle se faisait mourir toute vive — le soin de son enfant. Précédée d’une nièce, toute petite fille de 5 ans à peine, qui porte devant elle une croix, accompagnée de Claude qui sanglote, et de quelques femmes apitoyées, rencontrées par hasard dans la rue, elle se rend enfin aux Ursulines. A la porte du monastère, dans un dernier effort sur elle-même, elle sourit à Claude et le quitte. C’était un matin de janvier 1631, le 25. Elle était dans sa trente-deuxième année. Claude n’avait pas encore douze ans.
Deux mois se passent et, encore simple postulante, elle expérimente un nouveau ravissement : sa troisième vision de la sainte Trinité, la plus éclatante de toutes. C’est sur cette extase que prennent fin ses grâces extraordinaires. A dater de ce jour, jusqu’à sa mort qui arrivera trente ans plus tard, Marie vivra dans la foi nue. Parvenue au sommet de la voie mystique, telle du moins que les auteurs spirituels nous la décrivent, elle reprend aussitôt sa route pour de nouvelles expériences où nous la perdons de vue. Elle n’a plus de mots pour nous guider ; nos yeux n’ont plus de points de repère pour la suivre dans le ciel. Elle-même ne dit pas et ne peut pas dire qu’elle monte, tellement son état est maintenant simple et uni. Tout ce qu’elle en note c’est que c’est un voyage presque sans lumière et sans consolations désormais, à travers des aridités et des délaissements dont saint Jean de la Croix nous a bien donné les noms, mais sur un plan supérieur aux nuits des sens et de l’esprit du célèbre Docteur mystique.
Son noviciat terminé, Marie fait profession. C’est en 1633, et c’est encore, comme pour son entrée au monastère, deux ans plus tôt, un 25 janvier, jour où l’Église célèbre la Conversion de saint Paul, l’Apôtre des Gentils. Cette coïncidence de la fête de l’intrépide missionnaire et de la profession de Marie est un présage. L’année 1634 ne sera pas encore passée, en effet, et durant les
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fêtes de Noël, Marie, qui est maintenant sœur Marie de 1 Incarnation, verra tout à coup, dans un songe mystérieux, se découvrir à ses yeux un pays immense et inconnu. A part une petite église, où se concentre toute la lumière du ciel, toute la région qui lui est montrée n’est que brouillards affreux et solitudes. Elle y est seule avec une jeune dame qu’elle n’a jamais vue et qu’elle tient par la main. Elle saura bientôt le sens de ce rêve. Entre temps, sous-maîtresse des novices, puis maîtresse du pensionnat, elle donne avec bonne humeur l’exemple des renoncements les plus cruels à la nature. Claude qui a fait son tourment pendant son noviciat, quand il ameutait ses petits camarades de classe contre le monastère pour en tirer de force sa mère, lui est un continuel sujet d’angoisse. Écolier chez les Jésuites, à présent, il est d’humeur inconstante et bizarre. A certaines heures, Marie est inconsolable de l’avoir abandonné si jeune. Mais, de nouveau, la voix intérieure la rassure. Elle rassemble alors toute son energie, fait une violence surhumaine à son cœur et se donne aux volontés de Dieu, pour les suivre partout où elles la porteront.
Depuis le songe de 1634, elle a l’impression de n’être plus aux Ursulines de Tours « qu’en dépôt et lieu de refuge. » L’Esprit intérieur, qui la dirige toujours, la pousse par le monde entier à la recherche des âmes rachetées du Sang du Christ. Du Canada, elle ne sait rien encore, non pas même qu’il existe. Le P. Dinet, supérieur de la nouvelle résidence des Jésuites à Tours, son directeur d’alors, les Relations des missions de la Nouvelle-France, qui lui tombent fortuitement entre les mains, le lui apprennent. Bientôt, elle ne doute plus que le Canada ne soit le pays étrange entrevu en rêve.
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Mais elle a peur de l’illusion. Si insolite pour une femme, pour une religieuse cloîtrée surtout — et elles le sont encore toutes à cette époque — l’appel à une vie apostolique sur des continents nouveaux la laisse perplexe. Elle attend, prend conseil. La Providence, d’ailleurs, lui prépare les voies. Une correspondance s’échange entre elle et des missionnaires de la Nouvelle-France, les Pères Le Jeune et Garnier, puis avec d’autres Jésuites de Paris et de la province, l’ardent père Poncet surtout, qui va bientôt partir pour le Canada. Un projet s’ébauche. Au même temps, à Alençon, une jeune dame de qualité, veuve elle aussi, Madame de la Peltrie, songe à fonder au Canada un séminaire pour l’éducation des filles sauvages. Elle y consacrera sa personne et ses biens. Dans cette pensée, accompagnée du trésorier de France à Caen, le saint Monsieur de Bernières-Louvigny, auquel l’unit le roman d’un mariage simulé, elle vient à Paris consulter les Jésuites et naturellement aussi Monsieur Vincent. Cela se passe dans les dernières semaines de 1638. A Paris, on l’informe des desseins de Marie de l’Incarnation. Sur-le-champ, elle décide de descendre jusqu’à Tours, où elle arrive à la mi-février de l’année suivante. A la première rencontre au parloir des Ursulines, Marie a d’un coup d’œil reconnu la visiteuse : c’est la dame du songe prophétique. En quelques jours — il n’en faut que deux ou trois — les partis irrévocables sont pris. On chante le Veni Creator, le Te Deum. Toute la Communauté se prosterne aux pieds du saint Sacrement exposé pendant les prières des Quarante Heures. C’est parmi les sœurs, les anciennes comme les jeunes, une héroïque émulation à qui fera partie de la mission. Les âmes s’exaltent à la pensée des sacrifices inouïs, du martyre même, que M. de Bernières souhaite et promet généreusement. Toutes insistent cependant. Mais le choix tombe sur la petite Mère Marie de Saint-Bernard, de la noble maison de
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Savonnières. Elle a vingt-deux ans. Elle est toute menue, au teint délicat, une enfant encore. Néanmoins c’est elle l’élue de la Providence ; et elle prend aussitôt le nom de Marie de Saint- Joseph qu’elle va illustrer à Québec. L’archevêque de Tours, M. Bertrand d’Eschaux, ému jusqu’aux larmes d’une si grande grâce faite à son Église, donne de grand cœur à ses deux filles de Sainte- Ursule leur obédience pour le Canada. Tout est prêt enfin pour le départ de Tours, qui a lieu le 22 février.
Par Amboise et Orléans, guidée par M. de Bernières, son « ange Raphaël », la petite caravane se dirige sur Paris. On voyage par le coche. Une joie divine remplissait les cœurs. Marie cependant souffrait la torture du martyre, à la pensée de l’enfant qu’elle immolait à nouveau. Tout allait manquer à Claude, à la fois : sa mère qui le quittait pour toujours, sans même le revoir, et sa famille, qui n’en voulait plus à sa charge. Cette agonie d'une mère atteignit son paroxysme à Orléans. Claude y faisait alors sa rhétorique. Informé par la malveillance de ses parents de Tours du passage de sa mère, il se présenta inopinément à elle, lui demandant des raisons de sa présence en ce lieu. Marie, décontenancée par cette épreuve imprévue, fait des réponses embarrassées, évasives. Elle ne voudrait pas donner cours à son poignant chagrin. La souffrance excessive l’a rendue comme insensible. Claude, qui sait tout, va lui reprocher son manque de cœur. Mais, à ce moment, la grâce l’apaise et le transforme. Il sent la tendresse de sa mère, admire sa vocation si haute. L’un et l’autre, Marie et Claude, consomment leur sacrifice dans les larmes. Et l’on repart pour Paris.
Là, le petit groupe fait halte pour les affaires delà future fondation. Claude, qui pense à ce moment à entrer chez les Jésuites, y rejoint même sa mère pour quelques jours. C’est à Paris que la mère et l'enfant
Marie de l’Incarnation.
MARIE DE L’INCARNATION
se font leur suprême adieu. Deux mois se passent dans la capitale en démarches et en visites. A Saint-Germainen-Laye, la Cour veut voir les premières religieuses missionnaires. La reine Anne d’Autriche, les princesses du sang, les comblent des marques de leur admiration. La duchesse d’Aiguillon, qui vient en ce même temps de fonder à Québec, pour le salut du Cardinal de Richelieu, son oncle, et le sien propre, un Hôtel-Dieu dédié à la Mort et au précieux Sang du Fils de Dieu, la comtesse de Brienne, femme du secrétaire d’Etat Loménie de Brienne, se font leurs protectrices et leurs conseillères. A la fin d’avril seulement, après bien des pourparlers, des contre-temps, des déceptions, on se remet en route. Cette fois, c’est pour Dieppe, où l’on doit prendre la mer. Enfin le 4 mai, en compagnie de trois Augustines Hospitalières, qui s’en vont elles aussi en Nouvelle-France pour la fondation de la duchesse d’Aiguillon, l’on descend au port. Et le même jour l’on s’embarque sur le « Saint- Joseph. »
Une pénible traversée de trois mois parmi les privations de toutes sortes, les dangers des corsaires, et les tempêtes qui rejetèrent le vaisseau très loin vers le nord, jusque dans la région des banquises sur lesquelles il faillit s’écraser, et les héroïques servantes de Dieu abordaient au soir du 31 juillet, à la pointe de l’Ile d’Orléans, en vue du promontoire de Québec. Elles y passèrent la nuit. Le lendemain, Ier août, elles débarquaient au Cap Diamant. Le Gouverneur de la Nouvelle-France, Monsieur de Montmagny, était au port pour les recevoir en grande cérémonie, avec les habitants et une troupe de sauvages. Ce fut un jour de réjouissance pour la petite colonie, où ne manquèrent ni les salves d’artillerie ni les feux de joie. Puis, après une visite commune à Sillery, résidence des Jésuites et des sauvages sédentaires, où la foi des bons néophytes tira des larmes d’attendrissement des yeux des visiteuses, Ursulines et
Hospitalières rentrées à Québec se séparaient, s’en allant chacune de leur côté commencer derrière leur clôture respective les exercices de leur vocation.
A partir de ce moment, la vie de Marie de l'Incarnation ne peut plus se résumer. Elle se confond avec l’histoire générale de la colonie ; et celle-ci ne se laisse pas réduire à quelques dates et à quelques faits. Elle a les proportions de l’épopée et la complexité de la plus vivante des histoires. Malgré la rigueur de sa clôture qui semblait devoir la retrancher à jamais du monde, Marie, par son esprit de décision, son caractère élevé et généreux, sa vertu sans défaillance, s’impose dès l’abord à tous ceux qui l’approchent. Et tous viennent à elle. Gouverneurs, missionnaires, soldats, coureurs des bois, hommes d’affaires et trafiquants de pelleteries, Français ou Sauvages, personne ne se dérobe à son prestige. Sa charité est inépuisable pour tous. Dans les circonstances critiques, elle est le conseil écouté, un rempart contre le découragement. Pour la Nouvelle-France, c’est l’âge de l’épée. Un temps vient même, où tout habitant doit être un soldat. C’est en 1660. Cette année-là, tout est à la guerre. Les Iroquois ont remonté le Saint-Laurent et menacent Québec. Leurs bandes, la nuit, incendient les fermes, ravagent les cultures, massacrent les colons isolés, paraissent jusqu’aux portes de la ville. Les profondeurs de la forêt qui s’échelonne sans limites, sur les hauts du fleuve, couvre la plaine et les pentes de la chaîne encore anonyme des Laurentides, recèlent une menace. La paix du jour présent n’est qu’une trêve. Le monastère des Ursulines est abandonné, mis en état de siège. Marie y reste seule avec trois compagnes pour fournir des munitions aux soldats. Il faudra les expéditions de M. de Tracy, à la tête du régiment de Carignan-
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Salières, en 1665, pour que la sécurité commence à reparaître. Mais Marie alors touchera au terme de son existence. Toute sa vie à Québec, sauf quelques accalmies passagères, n’aura été qu’une perpétuelle alerte. A certaines heures, tout semblait conjurer pour la perte de la colonie : audace des tribus iroquoises, éloignement de la mère patrie, détresse et lassitude des colons, impéritie des représentants du roi, mésintelligence des autorités, confusion des éléments, comme au tremblement de terre de 1663 qui ébranle toute la contrée et porte l’effroi dans toutes les âmes. Marie s’identifie avec toutes ces misères, ces difficultés, cette inquiétude générale, dont elle reste pour nous, grâce à sa correspondance, le témoin le plus exact. A aucun moment, nous le voyons par ses lettres, elle ne désespère. Il n’a peut-être tenu qu’à quelques femmes de grand cœur comme elle, aux Ursulines ses sœurs et aux Hospitalières, à leur résolution de demeurer quand même, que Québec survécut à tant de calamités. Plus qu’une autre, parce que son regard porte plus loin, Marie, dans un état si précaire, fait confiance à l’avenir. Elle s’intéresse à tout, surtout à l’agriculture, où elle voit, plus que dans la traite des fourrures, le progrès et l’établissement définitif du pays. Ses vues larges sur la situation témoignent d’un optimisme intelligent et inébranlable. Le temps d’ailleurs, lui donne raison et autorise d’autres espoirs. En 163g, quand elle abordait au Cap Diamant, Québec n’était encore qu’un nom. On y comptait à peine six maisons en tout, au bas de la montagne. C’était même là que les Ursulines avaient dû faire leur première installation, sous la protection du fort. Mais deux ans plus tard seulement, un vaste terrain leur ayant été concédé sur le plateau, elles se hâtent de construire. Peu à peu d’autres maisons s’élèvent autour d’elles. Un jour enfin, il y a la basse ville et la haute ville. Québec était fondé. Marie le vit avant de mourir et s’en réjouit.
C’est dans cette période prodigieusement mêlée de l’histoire primitive de Québec et de la Nouvelle-France qu’il faut replacer Marie de l’Incarnation, pour la comprendre. Par les sympathies multiples de son âme, elle se rattache de toutes parts aux événements, lointains ou proches, qui la composent. L’histoire de ces temps héroïques est si intimement liée à sa vie que sa mission perd toute sa grandeur essentielle si on l’en détache. C’est parmi les troubles et la détresse des années 1639- 1672, qu’elle entretient avec l’ancienne France une correspondance innombrable, qu’elle fonde son monastère, le reconstruit après l’incendie de 1650, le gouverne comme supérieure, durant 18 ans, l’anime toujours de son exemple et de son enseignement. C’est au | milieu de la pénurie de l’indispensable à la vie, dans l’incertitude du lendemain, qu’elle fait vaillamment son œuvre d’apôtre et d’éducatrice, ambitionnant pour la couronner l’honneur d’un martyre pareil à celui des Jésuites de la Baie Géorgienne. Elle est la première maîtresse des petites françaises de la colonie. Pour les petites sauvagesses, elle fonde avec Madame de la Peltrie le séminaire Saint- Joseph, où elle les hospitalise, les soigne et tente de les dresser. Entre temps, elle catéchise leurs pères et mères aux grilles du parloir. Pour ces offices, elle apprend à plus de quarante ans leurs langues barbares, le montagnais, l’algonquin, et à cinquante, elle se met à l’étude de l’iroquois et du huron. Ces idiomes ingrats lui deviennent si familiers qu’elle en compose des dictionnaires. Tous les traits qui ont marqué la période tourangelle de son existence, ses austérités, son sacrifice, son ascension mystique, son don sublime d’oraison tout aboutit, s’ordonne et s’unifie dans sa physionomie d’apôtre, tout converge à sa vocation de mère spirituelle d’un nouveau pays. C’est à Québec qu’elle donne, en pleine possession de sa grâce, toute sa mesure naturelle et surnaturelle. Enfin, c’est à Québec, toujours à travers
les mêmes épreuves domestiques et nationales, que se consomme son état foncier et permanent en Dieu, où la grâce l'avait attirée dès sa jeunesse.
Inaugurée de si bonne heure, cette union, en effet, écrit Dom Claude Martin, avait eu des « dispositions différentes » qui s’étaient succédé « les unes aux autres, tendant toujours à un plus haut degré de pureté et de perfection. » Et voici, d’après les confidences qu’il en avait reçues, la description qu’il nous en fait : « Notre- Seigneur, écrit-il, lui donna entrée dans cette union au moment qu’il la lava dans son Sang précieux. La première disposition où cette union la porta fut un esprit de componction qu’elle lui mit dans le cœur, où elle excita pour un temps une source de larmes qui ne tarissait point. De cette disposition, elle passa à une autre qui la suit naturellement, savoir, à l’amour et à la pratique d’une vie austère qui aurait été capable d’abattre les corps les plus robustes. Ces austérités furent suivies d’un désir ardent et tout ensemble effectif d’imiter Notre-Seigneur dans la pratique des bonnes œuvres et des vertus les plus héroïques. L’Esprit-Saint, qui la dirigeait, la fit passer ensuite par les degrés de cet amour que l’on appelle violent et extatique. Ce fut dans cette disposition qu’il lui donna le sentiment et le désir d’un mariage éminent et tout divin auquel il avait dessein de l’élever. Et ce désir l’y faisait aspirer sans cesse avec des paroles toutes de feu : Quand se fera ce mariage, ô mon grand Dieu ? Quand s’achèvera cette alliance qui me fera une même chose avec vous pour le temps et pour l’éternité ? Pendant qu’elle soupirait de la sorte, Notre-Seigneur lui donna une sublime intelligence des mystères, surtout de celui de l’Incarnation du Verbe, puis des attributs divins, ensuite de la très sainte Trinité, enfin des Ordres de la Hiérarchie céleste, et tout cela avec tant de clarté, qu’elle craignait
INTRODUCTION GÉNÉRALE
que l’évidence ne lui en eût ôté la foi, ou du moins, qu’elle ne lui en eût fait perdre le mérite : ce qui lui faisait dire souvent dans l’excès de ses lumières : Qu’estceci, ô mon grand Dieu? Il me semble que je n ai plus la foi. Ce fut en cette disposition que le désir du mariage fut accompli, le Verbe Incarné l’epousant d’une manière toute nouvelle, et en même temps elle commença à lui donner le nom d’ Époux et à prendre celui d’ Épouse, ce qu’elle n’avait osé faire jusqu’alors. En suite de cette alliance, le Verbe divin la traita en épouse, lui donnant la clé de ses trésors. Il lui enseigna beaucoup de choses par la voie des paroles intérieures et lui communiqua une sublime intelligence des Écritures, principalement de celles qui parlent de son souverain domaine sur toutes les nations. D’où s ensuivit le zèle merveilleux qu’elle eut depuis de les soumettre à son empire et de mourir pour leur salut. Lorsqu elle était actuellement occupée dans l’exercice de ce zèle apostolique, Notre-Seigneur la consomma dans la perfection des maximes de l’Évangile ; et enfin, après 1 avoir rendue pure comme un ange et lui avoir donné les plus précieux ornements de sa grâce, il 1 arrêta dans cet état sublime d’union... qui, étant tout dans la jouissance, n’était plus sujet au changement. » Marie se voit alors, comme elle dit elle-même, perdue par état dans la divine Majesté, qui se tient avec elle dans un commerce dans une liaison, dans une union et dans une privante inexplicables.
Au delà de cette activité inlassable que Marie de l’Incarnation déploie durant plus de trente ans à Québec, c’est donc, pour finir, à sa vie intime avec Dieu, toujours plus haute, plus simple et plus rayonnante, que nous sommes ramenés. Ses pénitences prolongées ont ébranlé sa robuste constitution, de cruelles maladies achevé de ruiner sa santé. Dès 1654» e^e se sent atteinte
sans remède, et ses dix-huit dernières années ne seront plus qu’une vie de victime et d’immolation. Mais elle s’en va vers son Seigneur et Époux dans la bénédiction d’année en année plus abondante de la paix. Son holocauste n’a pas été stérile : il a porté tous ses fruits. Et d’abord les premiers, ceux dont Dieu lui avait donné l’assurance. Ses angoisses maternelles sont finies. Claude, entré chez les Bénédictins de Saint-Maur en 1641, y donne, dans les monastères, à la tête desquels il est préposé depuis 1652, l’exemple d’un supérieur parfait. En 1668 il sera l’un des premiers dignitaires de la Congrégation. C’est l’âme remplie de cette consolation que Marie de l’Incarnation termine enfin sa vie héroïque et toute sainte par une précieuse mort, à l’âge de 72 ans et quelques mois, le 30 avril, 1672. Déjà le titre de Thérèse du Canada entourait sa mémoire d’une auréole.
Cette esquisse à grands traits ne saurait être qu’un sommaire et un memento. Il faudra une biographie plus étendue pour essayer de peindre dans sa vérité profonde cette femme magnanime, qui eut, elle aussi, « l’âme ès choses viriles, l’esprit puissant aux grands affaires, le cœur invincible ès adversités, » et qui dans son exceptionnelle vocation, resta toujours si humaine... et si femme.
On aimerait pour illustrer ce résumé à voir se dessiner dans une gravure du temps le visage véridique de la Vénérable Mère. Malheureusement, le seul portrait authentique que nous ayons d’elle aujourd’hui est postérieur à sa sépulture. « La cérémonie de ses obsèques étant achevée, lit-on dans le récit de Dom Claude Martin, 1 on descendit le corps dans le caveau... ; mais il y fut peu de temps, parce que la foule du peuple
INTRODUCTION GÉNÉRALE
étant écoulée, lorsqu’on fermait le cercueil pour le mettre en terre, ... toutes les personnes qui prenaient intérêt à la mémoire de la défunte, crurent qu’il ne fallait pas ensevelir (le) ... rayon de majesté que Dieu faisait éclater sur son visage, sans en retenir quelque vestige sur la terre. Ils commandèrent donc que le corps fût retiré du caveau afin d’en tirer le pourtrait: ce qui fut fait le lendemain assez heureusement, son visage s’étant toujours conservé dans le même éclat, quoiqu’elle fût morte, il y avait déjà quarante heures. » Le peintre envoyé par le Gouverneur de la Nouvelle-France, M. de Courcelles, s’attacha à la ressemblance du moment. Il ne sut ou ne voulut pas interpréter. La douce figure qu’il fixa sur la toile était celle d’une morte, mais rayonnante d’immortalité. Cette œuvre simple et vraie, a péri dans l’incendie qui consuma le monastère des Ursulines, en 1686. Mais en 1699, les Ursulines recevaient de France un autre portrait de leur Vénérable Mère : une réplique, croit-on 1 de celui de 1672, en tout cas une copie faite sans art et qui ne se rattache peut-être pas directement à l’original. Marie de l’Incarnation nous y apparaît sous les traits d’une bonne vieille, cassée par l’âge et les infirmités, les paupières mi-closes comme à son lit de mort. L’éclat qui la transfigurait s’est éteint. Le monastère de Québec garde toujours précieusement cette peinture. Nous n'avons plus qu’elle maintenant et la gravure d’Edelinck 2 pour nous représenter la Servante de Dieu. En 1724, le graveur Poilly exécuta un
1. On lit dans le Registre des Bienfaiteurs du Monastère des Ursulines de Québec: « 1699. [Reçu] de Monsr le Maire [Paris] deux tableaux avec leurs quadres dorés lun de Mme nostre fondatrice et lautre de nostre Vénérable Mère de Lincarnation estimes ioo livres». (Archives des Ursulines de Québec). C’est tout en fait de tradition écrite sur la provenance de ce tableau.
2. La gravure d’Edelinck s’inspire d’un portrait copié snr l’original de Québec Elle s’apparente au tableau actuel du Vieux-Monastère. Exécutée pour la Vie de la Vénérable Mère Marie de l' Incarnation publiée en 1677 par Dom Claude Martin, elle figure en outre à la tête des Lettres de la même (éditions de 1681,
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nouveau portrait de Marie de l’Incarnation pour la monographie qu’en publiait alors le Jésuite Charlevoix. Mais ce portrait est de pure fantaisie. De nos jours, enfin, à Rome, le peintre Botoni interprétant Edelinck nous a donné une Marie de l’Incarnation en extase. L’image a déjà popularisé cette peinture. Marie y est figurée à l’âge de 45 ou 50 ans. Son visage lumineux respire la noblesse, l’intelligence, la décision. Il y manque cet agrément naturel qui en liait les traits et tempérait leur dessin trop ferme d’une grâce familière et douce. L’artiste n’a pas su, non plus, simplifier et réduire à l’essentiel. Son œuvre, trop moderne, n’arrête pas. Moins privilégiée que d’autres contemplatives, ses contemporaines, il a manqué à Marie de l’Incarnation en prière un Philippe de Champaigne. Aujourd’hui, nous ne pouvons même plus la retrouver dans l’œuvre d’un Jean de la Misère.
A défaut des peintres, voici le portrait que Dom Claude Martin a laissé de sa vénérable mère à la postérité : «Elle était, écrit-il dans la Vie, d’une belle taille pour son sexe, d’un port grave et majestueux, mais qui ne ressentait point le faste, étant modéré par une douceur humble et modeste. Elle était assez belle de visage en sa jeunesse et avant que ses pénitences et ses travaux y eussent causé de l’altération, et même en sa vieillesse l’on y remarquait encore une proportion des parties qui faisait assez voir ce qu’elle avait été autrefois. Cette beauté néanmoins n’avait rien de mol, mais l’on remarquait sur son visage le caractère du grand courage qu'elle a fait paraître dans les occasions pour tout entreprendre et tout souffrir ce qu’elle reconnaissait être à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Son courage
1696, 1701). Jean Edelinck, son auteur (1649-1680), « graveur ordinaire du Roy» fondait alors avec son frère Gérard (1641 P-iyoy), la réputation du nom dans l’art de la gravure.
était accompagné de force, étant d’un bon tempérament et d’une constitution de corps forte et vigoureuse, propre à supporter les grands travaux que Dieu demandait de son service. Elle était d’une humeur agréable, et quoique la présence continuelle de Dieu lui imprimât un sentiment de gravité et de retenue qui ressentait je ne sais quoi de céleste, il ne se pouvait voir néanmoins une personne plus commode et plus accorte. »
A ce dernier trait la vraie physionomie de Marie de l'Incarnation achève de s’éclairer sous nos yeux. Ailleurs, Dom Claude Martin a dit plus brièvement : Son abord était doux et son visage un peu riant. Cette grâce aimable, cet accueil bon et souriant était le rayonnement de sa paix intérieure. Ses écrits, ses lettres surtout, nous invitent à y voir un trait de caractère aussi. Les déformations conventionnelles de l’ancienne hagiographie ont quelquefois amené Dom Claude Martin à compasser sa vénérable mère plus que de raison. D’ici de là, par bonheur, des correctifs nous aident à rétablir la réalité. Jeune fille, jeune femme, Ursuline à Tours ou à Québec, Marie de l'Incarnation est demeurée partout identique à ellemême. C’est une vraie tourangelle du XVIIe siècle à ses débuts : fille d’une génération endurcie dans les années tourmentées des guerres civiles et arrachée par l'épreuve à la vie insouciante d’une province trop favorisée, mais fille d’une race et d’un pays où l’à-propos, la finesse, une « humeur gaie et agréable » comme elle écrira elle-même, une sagesse née de l’horreur des extrêmes, sont toujours de mise, et y détendent les traits, même aux époques les plus rudes, des visages les plus graves.
Le culte de vénération qui dès l’abord entoura la mémoire de Marie de l’Incarnation, dans la Nouvelle-France, fut sur le point, vers le milieu du XVIIIe siècle, d’être porté en Cour de Rome.
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Le traité de Paris, qui cédait le Canada à l’Angleterre, interrompit pour près d’un siècle les démarches commencées. Mais le projet qui n’avait jamais été abandonné a été repris dès que les circonstances s’y montrèrent favorables. En 1867, à la demande de S. G. Mgr Baillargeon alors archevêque de Québec, les procès préparatoires à l’introduction de la cause de la Servante de Dieu à Rome : procès épiscopal et procès apostolique, furent ouverts. Ils donnèrent heu à Québec à la première manifestation publique du sentiment unanime de reconnaissance et d’admiration du Canada français envers l’une de ses mères spirituelles et de ses fondatrices.
Depuis, le procès de béatification a passé par les étapes suivantes :
Introduction de la cause en Cour de Rome 1877»
Procès de non-culte 1882,
Procès de réputation de sainteté 1891,
Examen des écrits 1895,
Validité des procès faits à Québec 1897,
Procès de l’héroïcité des vertus 1907-1910,
Décret sur l’héroïcité des vertus de Marie de l’Incarnation (10 juillet) 1911.
De nouveaux miracles, dûs à l’intercession de la Vénérable Ursuline, sont seuls nécessaires maintenant pour procéder à la proclamation solennelle de sa béatification.