IV. En Dieu, où il est plus particulièrement parlé de son
élévation dans la vie mystique.
Malgré la rigueur de la division nous n avons pas
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affaire dans cette Vie de Marie de V Incarnation à une composition organique solidement liée. De longs chapitres y échappent à toute chronologie : l’histoire est arrêtée pour faire place à des considérations synthétiques et logiques comme l’ancienne hagiographie les aimait. Ni le titre, ni les divisions, ne nous renseignent, au surplus, sur la nature et le caractère véritables de l’ouvrage. La Vie tient a la fois de la publication documentaire et du traité spirituel.
Voici, d’ailleurs, comment Dom Claude Martin, dans sa préface à la Vie, nous renseigne sur ses sources et leur mise en œuvre. Il écrit :
«Dans le dessein que j’ai de mettre au jour des choses si sublimes et si édifiantes (les vertus et les grandes actions de sa mère), les mémoires dont je me servirai sont principalement la Relation de sa vie qu’elle a faite elle-même, par le commandement exprès du R. P. Jérôme Lallemant de la Compagnie de Jésus, son supérieur et son directeur, pour les raisons que je dirai. Elle a seulement conduit cette Relation jusques à 1 année 1654, qui était la cinquante-cinquième de son âge. C’est pourquoi, afin de suppléer au reste des années de sa vie, je me servirai des Lettres quelle m’a écrites d une annee a 1 autre, dans lesquelles elle m’a découvert, dans une parfaite confiance, ce qui s’est passé dans son intérieur; et cela, joint avec sa Relation, fera principalement le corps de son histoire. Mais parce qu’il y manque beaucoup d’actions et de rencontres considérables qu’elle a omises, ou par defaut de souvenir, ou par une modeste pudeur, j y ajouterai ce que j’ai vu moi-même et ce que j’ai appris de personnes avec lesquelles elle a vécu. Je suppléerai encore à ce défaut par un écrit très considérable à qui je donnerai le nom de Supplément, quand je le citerai dans les rencontres, parce que ce n’est autre chose qu’une longue explication de quelques passa-
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ges difficiles de la Relation dont je viens de parler, et un éclaircissement de quelques dispositions intérieures, sur lesquelles elle ne s’était pas assez expliquée. Je tirerai encore du secours des Lettres qu’elle a écrites à diverses personnes et des Mémoires qu’elle a rédigés par écrit pour rendre compte de son intérieur à ses directeurs.
« Lorsque je travaillais à cet ouvrage, j’ai heureusement recouvré la première Relation qu’elle fit de sa vie en l’année 1633, qui était la trente-quatre de son âge, par l’ordre du R. P. Georges de la Haye, de la même Compagnie, qui ne voulut point entreprendre de résoudre ses difficultés qu’il n’eût une connaissance exacte et par écrit de ses dispositions intérieures et de toute sa conduite, depuis son enfance jusques alors... Quand je la citerai dans le cours de l’histoire, ce sera sous le titre de Première Relation, afin de la distinguer de l’autre, qui est postérieure et plus ample, et qui doit servir de plan à tout l’ouvrage.
« Je pourrai encore citer quelque chose des sentiments qui lui sont restés dans le cœur et qu’elle nous a laissés par écrit après deux retraites de dix jours... Mais ce qui me servira le plus, ce sont les Lettres que j’ai reçues d’elle durant plus de trente ans qu’elle a habité le Canada, lesquelles sont remplies d’une dévotion si céleste et d’une si douce odeur de sainteté, qu’il est aisé de croire que ce qu’elle y a écrit n’est qu’un épanchement de ce commerce familier et continuel qu’elle avait avec Notre- Seigneur, et dont elle parlera souvent ci-après, comme étant sa principale grâce et le propre caractère de sa vie... Des fragments de ses Lettres, qu’on trouvera souvent rapportés par forme d’addition ou d’éclaircissement, l’on pourra juger de l’esprit qu’elles contiennent.
« Ayant à ma disposition tant de mémoires auxquels on peut ajouter une pleine et entière foi, j’ai eu souvent la pensée de m’en servir comme de matériaux informes et détachés, pour en composer son histoire et leur donner
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la forme et la disposition que mon esprit eût pu concevoir. Je pensais que par ce moyen j 'ôterais l’occasion de parler à ceux qui pourraient trouver à redire qu’une personne ait elle-même écrit sa vie, et publié des vertus qui ne devraient être connues que de Dieu seul et que l’humilité semblait même devoir cacher à ses propres yeux ; outre qu’une plume étrangère peut donner un tour aux choses et les mettre dans un jour que la personne qui les a faites n’aurait pas osé leur donner.
«Mais plusieurs personnes de science et de piété, ayant vu la Relation de sa vie sur laquelle je me proposais de travailler, m’ont conseillé de la donner au public en la manière qu’elle est sortie de sa plume, et m’ont représenté que la simplicité avec laquelle elle est couchée édifierait sans comparaison davantage que si l’on y mêlait des pensées sublimes et recherchées, qui seraient plus capables d’éblouir l’esprit que de toucher le cœur ; que par mes pensées et par mes paroles, je pourrais, à la vérité, lui donner plus d’éclat, mais aussi que j’en pourrais diminuer l’onction et peut-être la sincérité ; que la vertu ne paraît jamais plus belle que quand elle se montre avec son visage naturel, et quelle ne se fait jamais tant aimer que quand elle paraît sans fard et sans déguisement ; que d’y changer quelque chose, ce serait vouloir corriger le Saint-Esprit, qui après lui avoir fait faire tant d actions saintes et héroïques a conduit sa main pour les coucher sur le papier, car il est évident que ce n’est point un discours prémédité, et il est facile de croire que cet Esprit-Saint en a voulu faire son ouvrage propre...
« Tant de raisons si fortes et si convaincantes m’ont obligé de suivre le conseil des personnes sages et désintéressées, outre que j’ai cru que je ne pouvais rien faire de plus agréable au lecteur que de lui donner mes mémoires en original... Ce que j’y ai mis du mien est que, comme elle a écrit tout d’une suite et selon que son
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esprit, conduit de celui de Dieu, a emporté sa plume et lui a fourni les matières, j’ai divisé son écrit pour le soulagement du lecteur... en livres, les livres en chapitres, les chapitres en nombres, parce que chaque nombre contient des matières si considérables qu’on en aurait dû faire des chapitres entiers dans un autre dessein. Cette division s’est trouvée si heureuse, que l’on n’en eût pu concevoir une plus juste, si on eût voulu entreprendre l’ouvrage dans un ordre méthodique 1 ».
En résumé, la Vie de Marie de V Incarnation n’est pas une monographie de forme classique, ni, non plus, une édition de textes, comme celles que Dom Claude Martin dirigeait alors à Saint-Germain-des-Prés. Ne pouvant y faire œuvre d’historien, l’auteur n’a pas voulu y faire besogne d’archiviste. Avant tout, il visait à l’édification ; son livre était un livre dévot. Mais il devait aussi tâcher d’y satisfaire aux conseils et aux exigences de tous ceux qui, pour les avoir lus, préféraient les textes de Marie de l’Incarnation aux considérations, si ingénieuses qu’on les imagine, auxquelles ils pouvaient prêter. Il a donc tenté d’y concilier les points de vue de l’hagiographe et de l’éditeur ; et il nous y a donné, avec ses commentaires personnels, ses mémoires en original.
Quant à ces mémoires, ce sont, d’après l’enumération qu’il vient d’en faire :
a) une Relation autobiographique, écrite en 1654.
b) un Mémoire complémentaire de cette Relation,
c) une Relation autobiographique, écrite en 1633,
d) des Mémoires de conscience,
e) des Notes d’oraison,
f) des Lettres Diverses.
Bon gré, mal gré, la Vie a donc pris plus ou moins
1. Dom Claude Martin. La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’ Incarnation. Préface.
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figure de compilation. Grâce au plan hybride de sa composition, nous y trouvons, aujourd’hui, comme un recueil d 'écrits spirituels de Marie de l’Incarnation.
A nous en rapporter à la teneur de la préface, rien ne devrait être plus aisé que de reprendre ces pièces dans la Vie, de les dégager de leur cadre de commentaires, et de les isoler en vue de leur réédition indépendante.
Mais tant s’en faut que la Vie, malgré la promesse de la préiace, nous donne les mémoires de Marie de l’Incarnation en original et surtout in- extenso ! Le travail de Dom Claude Martin ne s’est point confiné dans une simple distribution en livres, chapitres et nombres. Il y a mis beaucoup plus du sien qu’il ne l’avait d’abord laissé croire. C’était inévitable. L’auteur, en passant la main à l’éditeur, avait vu sa tâche se compliquer. Plusieurs des sources dont il disposait se répétaient ou rentraient les unes dans les autres. Un archiviste n’eût pas été embarrassé. Un hagiographe restait perplexe. Loin d être un avantage absolu, le nombre ici créait une sérieuse difficulté. Si l’on ne se résignait à une reproduction intégrale — et le genre ne permettait pas ce parti — il fallait choisir, donc sacrifier. Dom Claude Martin choisit et sacrifia.
De tous ses mémoires, il n'en publia qu’un seul en entier : la Relation de 1654. Pour des raisons personnelles que l’on verra ailleurs, cet écrit l’intéressait au premier chef. C était, en outre, par son etendue, les années qu’il couvrait, le mémoire autobiographique le plus complet de sa vénérable mère. Aussi lui réserva-t-il tous les honneurs et privilèges de la publication, pour en faire la piece maîtresse et le pivot de la Vie. A ce document fondamental, tous les autres furent rapportés et subordonnés, souvent en dépit de leur importance respective
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et de la diversité de leurs dates et de leur nature. N’étant retenus que comme suppléments ou éclaircissements, ils n’intéressaient que par leur apport de nouveau. Dès lors, ce n’était plus qu’une matière à fournir des citations, et tout ce qui ne pouvait servir à cette lin, devait être supprimé. Enfin, pour ne pas encombrer la pièce capitale, tous les fragments conservés des autres écrits se virent relégués dans des fins de chapitres, sous la rubrique générale additions, où, entassés et confondus, ils perdirent ce qui leur restait d’individualité.
Oue ce traitement arbitraire de toute une série de pièces ait été plus ou moins imposé à l’auteur par son objectif, on ne saurait le contester. Qu’il soit profondément illogique, ce n’est pas douteux non plus. A l’exception du mémoire explicatif de la Relation de 1654, en dépendance nécessaire de ce document par conséquent, toutes les autres pièces sont autonomes. On ne peut donc les faire venir toutes sur le même plan avec la Relation susdite, ni ne les reproduire qu’en fonction de cette pièce, à laquelle aucun lien de subordination réelle ne les rattache. Un remaniement général de l’ordre des écrits dans les imprimés du premier éditeur s’impose aujourd’hui, si l’on en veut faire une publication documentaire. Il importe de tenir compte aussi que la Vie n’est pas un recueil complet des écrits spirituels de Marie de l’Incarnation. Tous les genres y sont représentés, en tout ou en partie. Il y a cependant une pièce, très particulière, qui ne rentre dans aucun groupe, et que Dom Claude Martin n’a ni citée, ni mentionnée : celle qu’il devait publier plus tard, sous le titre de : Exposition succinte du Cantique des Cantiques. D’un autre côté, les Lettres de la Vénérable Mère ne sauraient être rangées indistinctement parmi ses écrits spirituels. Si nous mettons à part ses lettres à son directeur, Dom Raymond de Saint-Bernard, écrites à Tours, entre 1625 et 1634, les autres, c’est-à-dire, le plus grand nombre, pièces mi-
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spirituelles et mi-historiques, doivent former sous le titre de Correspondance, une catégorie autonome. Il y a donc lieu aussi de réviser la nomenclature donnée plus haut des Écrits spirituels de Marie de l’Incarnation, pour en dresser une liste authentique.
Conformément aux remarques précédentes, les Écrits spirituels de Marie de l’Incarnation doivent être traités indépendamment les uns des autres et groupés selon la méthode la plus apte à respecter et à conserver leur physionomie particulière.
Deux principes ont présidé au travail de leur réédition :
Le principe de l’autonomie des pièces, pour l’établissement des textes.
Le principe de la chronologie, pour leur classement. Ces deux principes se complètent mutuellement et sont inséparables ici. Leurs applications de détail seront abordées dans les introductions spéciales à chaque pièce ou groupe de pièces. Pour l’instant, nous n’avons qu’à en voir l’application générale.
Pris en eux-mêmes, les Écrits spirituels de Marie de 1 Incarnation sont au nombre de sept, savoir :
a) une Relation autobiographique, écrite à Tours, en 1633,
b) des Lettres de conscience, datant des années 1625-1634,
c) des Notes spirituelles, Exclamations et Élévations, remontant aux années 1625-1638,
d) une Exposition du C antique des C antiques , écrite entre 1631 et 1637,
e) des Relations d’oraison, rédigées entre 1633 et 1635,
f) une Relation autobiographique, écrite à Québec en 1654,
g) un Mémoire complémentaire de cette Relation, écrit en 1656.
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Considérés dans leurs circonstances de temps et de lieu, ils se partagent tout naturellement en deux séries distinctes : la série tourangelle, de 1625 à 1638 ; la série canadienne, de 1654 à 1656.
C’est cette liste et cette division des Ecrits spirituels que nous adopterons ici.
Ce plan tout nouveau qui rompt avec la méthode du premier éditeur ne va pas sans quelques inconvénients. Plusieurs de ces écrits n’existent plus qu’en fragments dispersés, où il n’est pas toujours facile de se retrouver. Nous pensons que les inconvénients seront largement compensés par les avantages que ne manquera pas d’assurer une présentation plus historique et plus logique des documents. Les textes y gagneront en intensité. L’expérience mystique qu’ils sont chargés de nous transmettre en deviendra plus intelligible, et l’image de l’âme qui les a inspirés y apparaîtra plus claire, comme à fleur de lettre.
Dans l’amalgame de la Vie, où les pièces de toute provenance sont accolées les unes aux autres, nous perdons un peu le sens des perspectives et des valeurs. Si la Relation de 1654 est le document le plus important que nous ayons actuellement de Marie de l’Incarnation, les écrits de la série tourangelle, la Relation de 1633 en particulier, n’en demeurent pas moins considérables. Ils nous établissent, en raison de leur date, dans un contact plus immédiat avec les grâces qui ont illuminé les étapes de l’itinéraire spirituel de la Vénérable Mère, depuis son premier ravissement de 1620 jusqu’au mariage spirituel : le point extrême où culminèrent, pour la plupart des grands contemplatifs, les grâces de l’état mystique. C’est dans la série tourangelle, dégagée de toute subordination à la Relation de 1654, que nous trouvons les textes qui rendent, dans sa plus grande pureté, le son de l’âme de Marie sous la touche de Dieu.
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Cela est toujours sensible, même dans les simples fragments qui nous en restent, mais à condition qu'ils soient rétablis, autant que possible, dans leur état primitif.
Une vue plus nette de l’unité foncière de la vie intérieure de Marie de l’Incarnation, une conviction plus raisonnée de l’objectivité de son expérience mystique, se dégageront aussi de cette nouvelle répartition des textes.
A en juger par le dehors, par la qualité de ses directeurs, la vie spirituelle de la Vénérable Mère comprend deux périodes : la période bénédictine, avec les Feuillants Dom François de Saint-Bernard et Dom Raymond de Saint-Bernard, ce dernier surtout, et la période que l’on peut appeler, faute d’un mot mieux approprié, ignatienne, avec les Pères de la Compagnie de Jésus, principalement le Père Jérôme Lallemant. Hâtons-nous de dire que cette division est tout extérieure : les épithètes n’y sont que de pures étiquettes, pour la commodité de la distinction. Rien de moins fondé dans les faits que les idées de différence interne qu’elles suggèrent. Quelle que fût leur robe, les directeurs de Marie, Feuillants ou Jésuites, n’ont tenu qu’une même conduite sur elle : s’assurer de l’orthodoxie de ses voies et l’abandonner à sa grâce. On ne voit pas que nul d’entre eux ait exercé une influence quelconque, si minime soit-elle, sur son développement intérieur. Leur formation première n’a joué aucun rôle appréciable dans la sienne. Ils l’ont suivie, et non dirigée. Aussi, rien de moins contrasté, rien de plus uni, et mieux, de plus fondamentalement un, que sa vie intérieure. Un seul Maître et Docteur, et un Directeur exclusif, partout et toujours : le Saint-Esprit. Cette parfaite identité de ses voies éclatera avec évidence dans la suite chronologique de ses écrits : cela, précisément, parce que les plans superposés de sa vie spirituelle y seront dessinés dans un relief plus accusé.
Cette vie fut de bonne heure, nous l’avons dit, transfigurée par l’expérience mystique. Ce que nous savons
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de cette expérience chez Marie de l’Incarnation, nous le tenons de ses récits. Mais que vaut leur témoignage pour juger de la réalité des faits merveilleux qu’ils décrivent ? Certes, la sincérité de la Vénérable Mère ne saurait faire de doute. Aussi bien, la question est générale et concerne tous les mystiques. Les uns et les autres sont formels dans leurs relations et dépositions sur la qualité de leurs grâces. Mais n’auraient-ils pas été séduits par des apparences prestigieuses ? Et devonsnous, sur leurs dires, conclure comme eux, de la forme au fond ? Certains esprits prudents, pénétrés de la complexité des choses, soucieux de ne s avancer qu a bon escient, se refusent à franchir spontanément le pas. De très bonne foi, en effet, par une interprétation religieuse qui leur a paru toute naturelle, les mystiques auraient bien pu transformer des états subjectifs en expérience transcendante. « Le sentiment de presence, a-t-on dit, très justement, peut être parfaitement net et totalement illusoire. » La sincérité, la conviction de l’affirmation ne suffisent donc pas pour distinguer l’expérience authentique de sa contrefaçon pathologique. Il y faut d’autres signes que ne présentera jamais le vulgaire halluciné, victime de son exaltation mentale et de son auto-suggestion, mais qui se trouveront toujours chez le véritable mystique. Le problème est à trancher pour chaque sujet en particulier. A ne s en tenir qu’à ses écrits eux-mêmes, voici les raisons qui militent en faveur de l’expérience de Marie de l’Incarnation. A vingt ans d’intervalle, dans des situations, des circonstances tout à fait dissemblables, et sans aucune possibilité de se copier, Marie nous a laissé des mêmes faits deux versions. Les expériences nouvelles accomplies depuis le temps où ces faits s'étaient produits, les enrichissements quelles avaient déposés dans son âme, les états de conscience qu’elles y avaient déterminés, devaient, semble-t-il, se projeter dans le passé et en
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déformer, à son insu, la vision. Or rien de pareil. Pour le fond, souvent aussi — chose plus remarquable peutêtre — pour l’expression, les récits de 1633 et de 1654 sont en parfaite harmonie. Qu’on n’y voie pas un effet de la révision de l’éditeur. Dom Claude Martin met trop d’empressement à signaler les différences des relations, pour en avoir atténué les oppositions. La pensée ne pouvait même pas lui venir alors que le subjectivisme inconscient de la narratrice eût pu altérer la vérité matérielle des faits. Et nous aurions, du reste, dans le manuscrit de la Relation de 1654, dont on a déjà parlé, un moyen très sûr de contrôler ses corrections.
Les deux Relations autobiographiques de Marie de l’Incarnation, la tourangelle, celle de 1633, et la canadienne, celle de 1654, se prêtent ainsi, à la distance d’une vingtaine d’années, à une mutuelle vérification de leur contenu. Leur accord invariable sur l’essentiel nous fournit un critérium exceptionnel de la sincérité de leur auteur et, par voie de conséquence, autorise à formuler un premier jugement motivé sur l’existence réelle du fait divin qu’elles affirment.
D’ailleurs, les Écrits spirituels, dans l’ordre où ils sont réédités ici, portent plus au fond, sur l’âme même de Marie de l’Incarnation. Chacun, à sa date respective, donne l’impression d’une santé morale qui ne fléchit pas, d’un bon sens sans éclipse et d’une liberté intérieure que rien n’entame ni n’entrave. Intelligence, volonté, sensibilité, toutes les puissances de l’être s’allient dans un magnifique équilibre. Mais cette unanimité de témoignages, dont la répétition successive accroît encore la force, n’achève-t-elle pas la preuve déjà ébauchée de l’objectivité de l’expérience mystique de Marie de l’Incarnation? Une âme toujours si clairvoyante, si maîtresse d’ellemême, n’a pu être le jouet d’une illusion, surtout d’une illusion qui se serait perpétuée de si longues années. Elle a réellement expérimenté la présence de Dieu au
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fond de sa substance. Elle a senti et vécu ce qu’elle raconte.
Ces considérations soulignent déjà l’importance des Écrits spirituels de Marie de l’Incarnation pour la connaissance approfondie de son âme et de sa vie mystique. L’analyse de leur contenu doctrinal doit être, comme nous l’avons dit plus haut, renvoyée ailleurs. Nous avons déjà touché leur mérite littéraire. Nous n’ajouterons ici qu’un mot, pour faire ressortir un de leurs traits communs : un trait d’ordre littéraire, sans doute, mais que nous retenons pour son aspect moral : leur souci de sobriété. Pareille préoccupation ne leur est pas exclusive; elle les distingue cependant parmi la plupart des écrits similaires, contemporains ou non. Cette modeste pudeur \ comme l’appelle Dom Claude Martin, cette reserve instinctive que l’ame tient sur son intérieur, est une forme du respect de Marie de l’Incarnation pour la majesté de Dieu, et pour son secret. Qu on ne s attende pas à trouver sous sa plume un lyrisme eperdu et sans mesure, des confessions torrentielles. Ici, plus qu’ailleurs encore, le sens de la discrétion son sens surnaturel devait la garder des ecueils, où bien des âmes, pourtant favorisées de grâces insignes elles aussi, sont venues échouer dans leurs confidences sur le don de Dieu.
Nota. — Nous faisons suivre cette Introduction de deux documents de grande valeur l’un et l’autre, préliminaires naturels à la série des Écrits spirituels de Marie de l’Incarnation.
^ Le premier est la lettre d’approbation qu’à la réception de la Vie de la Vénérable Mère, Mgr de Montmorency-Laval, le premier évêque de Québec, adressait en date du 12 novembre 1677 à Dom Claude Martin. Le second, la préface que Dom Claude Martin a mise en tête
de cette même Vie.