‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 22 sur 65 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

APPROBATION DONNÉE PAR MGR FRANÇOIS DE MONTMORENCY-LAVAL, PREMIER ÉVÊQUE DE QUÉBEC ET DE LA NOUVELLE-FRANCE, A LA VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE MARIE DE L’INCARNATION par DOM CLAUDE MARTIN.

NOUS avons lu avec consolation la Vie de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, Religieuse Ursuline, où non seulement nous n’avons rien vu qui ne soit conforme à la religion catholique, apostolique et romaine, mais nous y avons remarqué de très puissants motifs pour exciter les âmes religieuses à parvenir à la sainteté de leur vocation, et tous les fidèles à une solide

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Nous tenons à bénédiction particulière la connaissance^ qu’il a plu à Dieu nous en donner, l’ayant soumise à notre conduite pastorale, et le témoignage que nous en pouvons rendre est quelle était ornée de toutes les vertus dans un degré très éminent, surtout d’un don d’oraison si élevée et d’une union à Dieu si parfaite qu’elle conservait sa présence parmi les différentes occupations où sa vocation l’engageait et au milieu de l’embarras des affaires les plus difficiles et les plus distrayantes. Elle était tellement morte à elle-même et Jésus-Christ la possédait si pleinement que Von peut assurément dire d’elle, comme de l’Apôtre, quelle ne vivait pas. mais Jésus-Christ en elle, et qu’elle ne

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vivait et ri agissait que par Jésus-Christ. Dieu l’ayant choisie pour donner commencement à V établissement des Ursulines en Canada, lui avait donné la plénitude de l’esprit de son Institut. C’était une parfaite supérieure, une excellente maîtresse des novices ; elle était capable de tous les emplois de la religion. Sa vie, commune à l’extérieur mais très régulière et animée d’un intérieur tout divin, était une règle vivante à toute sa communauté. Son zèle pour le salut des âmes et surtout pour la conversion des sauvages était si grand et si étendu qu’il semblait qu elle les portait tous en son cœur, et nous ne doutons point qu’elle riait beaucoup contribué par ses prières à obtenir de Dieu les bénédictions qu’il a répandues sur cette Église naissante.

C’est le témoignage que nous avons cru devoir rendre à la vertu et au mérite de cette grande Servante de Dieu, et l’ approbation que nous donnons bien volontiers, dans la créance que ceux qui liront cette vie en tireront un grand fruit, comme nous savons que ceux qui ont eu le bonheur de converser avec elle et de voir l’exemple de ses vertus en ont été parfaitement édifiés.

Donné à Québec, le douzième novembre mil six cent soixante dix-sept1.

FRANÇOIS, Évêque de Québec.

i. Cette lettre « de Monseigneur l’Évêque de Québec... étant venue trop tard, ne put être mise à la tête de (la Vie de la Mère Marie de l’Incarnation) ». Dom Martène. La Vie du V. P. D. Cl. M., p. 126. Nous avons suivi le texte du manuscrit de Tours. B. M. ms., 1442, fol. 89. Sauf quelques variantes sans importance, c’est du reste le texte même de l’imprimé.

PRÉFACE DE DOM CLAUDE MAR UN A LA VIE DE LA VENERABLE MERE MARIE DE L’INCARNATION.

L’USAGE des préfaces est presque aussi ancien que celui des livres, et leur nécessité est fondée sur le besoin d’expliquer de certaines choses qu’on ne peut pas mettre dans le corps de l’ouvrage, parce qu elles ne sont pas absolument au sujet qu’on y veut traiter, et qui ne laissent pas d’être fort utiles ou même necessaires pour son éclaircissement. Surtout, il y a des livres qui traitent de choses si extraordinaires, que si 1 on ne prévenait l’esprit de ceux qui les doivent lire, ils se trouveraient souvent embarrassés et obligés de se faire des questions qu’ils ne pourraient résoudre. Il est meme important pour lire des ouvrages avec plaisir et avec fruit surtout quand ils sont pour la piete et pour la dévotion, d’en connaître l’auteur, dont le seul nom donne souvent du poids et de l’autorité aux choses qu’il avance, d’avoir une idée au moins générale de la matière qu on y traite, de bien savoir la suite et la méthode qui y est gardée et même de connaître la fin qu on s est

proposée en l’écrivant. . ,

Ces quatre considérations qui font le sujet le plus ordinaire des préfaces feront aussi le sujet de celle-ci ; car la vie de cette excellente Religieuse que je donne au public est rare et extraordinaire et elle contient plusieurs choses qui arrêteraient souvent le lecteur, si

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je ne l’éclaircissais, dès cette entrée, de beaucoup de vérités importantes, et si je ne lui faisais connaître l’auteur, la matière, la forme et la fin de ce livre.

Il y a plus d’un auteur, il y en a deux, et l’un et l’autre étaient nécessaires pour achever l’ouvrage. Cette grande Servante de Dieu y a travaillé elle-même et son fils y a mis la dernière main, en sorte néanmoins qu’il n’y parle que comme un écho qui répond à ce qu’elle dit par ses propres paroles, et qui explique par elle-même ce qui pourrait être trop obscur à ceux qui n’auraient pas assez de lumière pour pénétrer les secrets de la vie sublime où Dieu l’a élevée.

Il est rare, à la vérité, qu’une personne écrive elle-même sa vie et qu’elle publie les grâces intérieures et secrètes dont Dieu l’a enrichie. L’un des premiers effets de la grâce est de cacher la grâce même, et de la mettre en dépôt, ainsi qu’a fait saint Paul, entre les mains de celui qui la peut garder en assurance jusques au jour auquel il la comblera de gloire et qu’il couronnera ses propres dons.

Cela, néanmoins, n’est pas sans exemple dans l’Église, où les mérites de quelques saints ne sont connus que parce qu’ils les ont eux-mêmes fait connaître par leurs écrits. Sainte Perpétue, illustre martyre de l’Église d’Afrique, a écrit elle-même la principale partie de ses Actes, et elle y rapporte des visions qu’elle eut, par lesquelles Dieu la fortifia dans les souffrances et lui promit un heureux succès dans son combat. Ce que nous avons de plus assuré et de plus édifiant de la vie de saint Augustin, c’est lui-même qui nous l’a appris dans les Livres de ses Confessions, et nous aurions peu de connaissance de celle de saint Jérôme, s’il n’avait lui-même exprimé dans ses Lettres, ses pénitences, ses veilles, ses jeûnes, ses études, ses travaux, et ses tentations dans le désert. Je ne dirai rien de sainte Gertrude, qui par une simplicité digne d’une Épouse de Jésus-Christ, a

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écrit elle-même les familiarités et les caresses de son Époux envers elle, et aussi les tendresses et les dévotions de son âme envers son Époux. Que dirai-je de sainte Thérèse, dont l’exemple doit être ici plus fort que tout autre à cause des grands rapports qui se trouvent entre elle et cette grande Religieuse dont nous voulons parler ? Les livres de cette sainte, qui sont entre les mains de tout le monde, font assez voir qu’elle n’a eu autre dessein en les composant que d’écrire sa vie, que de donner connaissance des grâces cachées dont Dieu avait orné son âme, que de communiquer les lumières de la sagesse dont son esprit était tout éclairé, et que de faire connaître à tout le monde la perfection dont une âme est capable, quand elle ne met point d’obstacle à la grâce et quelle la laisse agir dans toute l’étendue de sa force et de son efficace.

Saint Paul même nous a appris ce qu’il y a de plus considérable dans sa vie, et c’est de lui que nous tenons le lieu de sa naissance, celui de son éducation, la tribu d’où il est descendu, ses grâces, ses vertus, ses révélations, ses tentations, ses fatigues et beaucoup d’autres choses qui nous seraient inconnues, si lui-même n en avait donné la connaissance. Et, généralement, dans la plupart des vies des saints, nous voyons des actions et des circonstances qui leur étaient si secrètes que Dieu seul en pouvait être le témoin. Nous y trouvons même des sentiments purement intérieurs qui ne pouvaient être connus que de cet Esprit-Saint, qui pénétré les cœurs et les reins des hommes. Nous les connaissons néanmoins et la connaissance que nous en avons ne peut être venue que d’eux-mêmes.

Tous ces grands saints ont publié les grâces de leur intérieur quand ils ont cru que Dieu en serait glorifie, et afin d’exciter tous les hommes à se joindre à eux pour rendre grâces à leur Bienfaiteur, selon la parole du Fils de Dieu, qui veut que Nos bonnes œuvres paraissent

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aux yeux des hommes, afin qu’ils en prennent occasion de glorifier celui qui en est le premier et le principal auteur (Matth., 5, 16), nous apprenant par là qu’il n’est pas toujours défendu de mettre au jour les dons de la grâce, mais qu’il le faut faire quelquefois pour la gloire de notre Père Céleste, et pour l’exemple de nos frères qui le servent avec nous sur la terre.

Ce sont les motifs qui ont porté la Mère de l’Incarnation à découvrir une partie de ce qu’il y avait de plus secret dans son intérieur. Je dis une partie, car depuis qu’une âme est à Dieu au point qu’était la sienne, quoi qu’elle produise au dehors, elle en retient toujours beaucoup plus dans le silence, partie par modestie, partie par nécessité : les grâces étant si abondantes qu’il faudrait trop de volumes pour les contenir, et si spirituelles et si sublimes que la langue et la plume ne peuvent trouver de termes assez propres et assez forts pour les représenter comme elles sont. C’est ce qu’elle dit elle-même, dans une lettre qu’elle écrit à son fils, en des termes qui méritent d’être rapportés ici : Il y a ici, dit-elle, beaucoup de choses, et je puis dire que presque toutes sont de cette nature, qu’il me serait impossible d’écrire entièrement, d’autant que dans la conduite intérieure que la Bonté de Dieu tient sur moi, ce sont des grâces si intimes et des impressions si spirituelles , par voie d’union avec la divine Majesté dans le fond de l’âme, que cela ne se peut dire. Et de plus, il y a de certaines communications entre Dieu et l’âme qui seraient incroyables si on les produisait au dehors comme elles se passent intérieurement. Mon supérieur m’ayant une fois commandé d’écrire sur le champ quelque communication extraordinaire de la très sainte Trinité dans mon âme,j’ y mis tout ce qui me fut possible, mais le plus intime n’était pas en ma puissance. Et c’est en partie ce qui me donne de la répugnance d’écrire de ces matières, quoique ce soient mes délices de ne point trouver le fond de ce grand abîme et d’être obligée

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de perdre toute parole, en me perdant moi-même. Plus on vieillit, plus on est incapable d’en écrire, à cause que la vie spirituelle simplifie V ame dans son amour consommatif , en sorte qu’on ne trouve plus de termes pour en parler.

De ce peu qu’elle a produit de tant de grâces qu elle n’a pu dire entièrement et qui demeureront cachées jusqu’à ce jour, le plus éclatant de tous les jours, auquel Dieu découvrira les mérites les plus caches pour les

récompenser, on ne peut inferer qu elle ait eu dessein de s’acquérir de la réputation parmi les hommes, ni qu’elle soit tombée dans le crime dont les Juifs voulaient accuser Notre-Seigneur, lorsqu’ils disaient qu’il portait témoignage de lui-même. Porter témoignage de soi-même, c’est publier, de son propre mouvement et par la seule inclination de la nature orgueilleuse, le bien que l’on

reconnaît en soi. Or, elle n a rien écrit de son propre mouvement, mais par l’ordre de son supérieur qui le lui a commandé, pour la raison que je dirai plus bas-, et afin que des trésors si précieux, qu’il prévoyait devoir être un jour d’une si grande édification dans 1 Église et d’une si douce odeur parmi ceux qui font profession d’une vie tout intérieure, ne demeurassent point cachés et ensevelis dans l’oubli. Ainsi, ne s’étant produite que par l’obéissance, ce n’est pas elle qui porte témoignage d’elle-même, c’est plutôt l’Esprit de Dieu, qui a fait faire ce commandement et qui l’y a fait obéir. C est, dis-je, cet Esprit-Saint, qui donne témoignage aux justes qu’ils sont enfants de Dieu, qui a porté témoignage de sa vie, et qui après avoir enfermé dans son âme les plus pures vertus de l'Évangile, a voulu ensuite les faire éclater au dehors. On ne remarquera pas non plus qu’elle ait rien écrit par aucun sentiment d’orgueil ou de vanité, mais plutôt, ceux qui liront cette vie trouveront assurément une âme des plus humbles et des mieux établies dans l’anéantissement de soi-même qui aien peut-être jamais été. Il n’est point d’abîme dans le néant

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où elle ne se cache quand elle pense à son indignité, et elle ne trouve point de lieu parmi les créatures qu’elle croie lui être plus propre que d’être sous les pieds de Lucifer. La répugnance même qu’elle a apportée à écrire les dons de Dieu, les conditions avec lesquelles elle a consenti au commandement qui lui en a été fait, les précautions qu’elle a apportées pour empêcher qu’ils ne fussent communiqués à d’autres qu’à celui pour lequel elle les a écrits, montrent assez par quel principe et par quels motifs elle a entrepris une chose qui lui paraissait si étrange et si contraire à la vie cachée qu’elle avait envie de mener. Elle n’y a consenti qu’à condition qu’elle écrirait en même temps tous les péchés de sa vie, dans la vue que celui qui lui faisait ce commandement, n’osant pas produire ses défauts, serait obligé de cacher ses vertus, ou bien que s’il donnait connaissance de ses grâces, tout le monde eût en même temps la connaissance de ses péchés.

Mais, à parler plus proprement, porter témoignage de soi-même, c’est s’approprier les dons de Dieu et s’en servir comme de témoins pour se persuader premièrement, et ensuite pour faire croire aux autres que l’on est dans quelque élévation de grâce et de sainteté, tout ainsi que les hommes se servent de leurs sciences pour faire croire qu’ils sont savants et de leurs richesses pour témoigner qu’ils sont riches. Mais elle a été bien éloignée de cette conduite, qui est proprement celle du prince des orgueilleux, qui s’est laissé tellement éblouir aux lumières dont Dieu l’avait revêtu et qui en a tellement aveuglé les anges de son parti, qu’il ne se considérait plus parmi eux que comme une seconde divinité indépendante de la première.

L’on reconnaîtra dans tout le cours de cette histoire que la Mère de l’Incarnation a parfaitement distingué ce qui était de Dieu en elle de sa propre bassesse, en sorte que quand elle parle des dons de Dieu, c’est toujours

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avec de très hauts sentiments, et quand elle pense à elle-même, il semble qu’elle ne se puisse rien imaginer de plus vide ni de plus défectueux. Elle se considère comme un misérable qui n aurait rien de lui que la nudité et qui pourtant serait revêtu de la pourpre et de tous les ornements d’un roi. Elle compare ses grâces à des trésors, mais elle se considère en même temps comme un vase fragile qui se peut rompre facilement, gt qui, en se perdant, perd aussi tous les trésors qui y sont enfermés. Ce sont presque les mêmes termes dont elle use dans une lettre, lesquels sont trop considérables pour n’être pas rapportés en ce lieu : Lorsque vous lirez ce que la, divine Majesté a fait a mon ame, tremblez pour moi, parce qu’il a mis ses trésors dans un vaisseau de terre, le plus fragile qui soit au monde, que ce vaisseau peut tomber, qu’en tombant il se peut briser , et qu’en se brisant il peut perdre toutes les richesses qu’il contient1. Ainsi, quand elle parle avec tant d’avantage des grâces dont Dieu l’a enrichie, elle ne s’en sert pas pour porter témoignage d’elle-même, mais pour porter témoignage de la libéralité de Dieu, de laquelle elle confesse qu’elle a tout reçu.

Voilà les sentiments avec lesquels elle a écrit sa vie. Mais elle n’a pas été seule à la composer. J’ai^ dit que son fils y a encore travaillé comme un écho. L on peut bien, certes, lui donner ici cette qualité, puisque l'écho est le fils de la voix et comme un supplément qui l’etend au delà de sa propre activité, lors même qu’elle n’est plus. J’y ai donc travaillé avec elle ; et ce n’est pas, non plus, une chose inouïe et sans exemple qu un fils écrive la vie de sa mère. Si saint Augustin ne l’eût fait, nous n’eussions point connu l’éminente vertu de sainte Monique. Ce seul exemple suffirait pour justifier mon dessein ; mais j’en puis encore produire deux autres, qui sont

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