L'ITINÉRAIRE MYSTIQUE
Notre-Seigneur détache entièrement Marie du monde d’une manière miraculeuse. Dans un ravissement extatique, elle voit soudain son âme plongée dans le précieux Sang du Christ et lavée de toutes ses impuretés: 24 mars 3:620. — Effets divins de cette faveur. Sa conversion mystique. La nouvelle créature. Renoncement aux biens de la terre. Son entier abandon à la pauvreté pour elle et pour son fils. — Elle se retire dans la solitude, où elle fait de merveilleux progrès dans l’oraison et dans le mépris du monde et d’elle-même. Ses austérités corporelles. — Sa vie exemplaire dans son état de veuve. Sa miséricorde envers les pauvres et les infirmes, 1620-1621. — Elle sort de sa retraite pour pratiquer les exercices de la vie active au service d’une de ses sœurs et de son mari, 1621. Elle se réduit chez eux dans un état de servitude volontaire. — Elle fait vœu d’une perpétuelle chasteté. — Sur la fin de l’année 1621, elle se met sous la conduite spirituelle de Dom Raymond de Saint-Bernard, religieux feuillant. - Dieu la conduit dans une très sublime oraison.
Elle aspire continuellement à la possession de l esprit
de Jésus-Christ.
Vie p. 42.] Elle avait un désir insatiable d’avoir abondamment en soi l’esprit de Jésus-Christ et d’en être animée dans toutes ses
actions ; et ce divin Sauveur le lui inspirait insensiblement, au même temps qu’elle le désirait avec plus d’ardeur. Cet esprit saint n’est autre que l’amour de l’humiliation et de la souffrance qu’il lui imprima si avant dans le cœur qu’elle ne pensait plus qu’à s’humilier et à souffrir. Mais, parce que sa solitude ne lui en fournissait pas tous les moyens qu’elle eût bien désirés, il la fit aller dans la maison de son frère, où elle trouva abondamment de quoi se satisfaire. Elle n’attendit pas qu’on lui prescrivît un emploi, mais elle s’attacha elle-même d’abord à tout ce qu’il y avait de plus pénible et de plus humiliant, savoir : à la cuisine et au service des serviteurs mêmes. Dans le commencement qu’elle cachait tous les talents de la grâce et de la nature que Dieu lui avait donnés, on ne la croyait pas capable d’un autre emploi, ce qui faisait qu’on ne pensait pas à l’en retirer ; et même, comme les gens du monde ne distinguent pas ce qui se fait par un mouvement de grâce de ce qui se fait par une nécessité de condition, il n’était pas jusques aux valets qui ne la traitassent quelquefois de hauteur et qui ne prissent occasion de son silence, de son obéissance, de sa simplicité, de sa douceur, de s’attribuer sur elle une espèce d’empire et d’autorité. Cette conduite, pour sévère ou aveugle qu’elle fût, ne la rebutait point, mais plutôt elle lui faisait aimer encore davantage sa condition, dans laquelle, elle croyait trouver autant de trésors qu’elle y trouvait d’humiliations et de mépris.
Je a faisais l’office de servante envers les serviteurs de mon frère, et quelquefois j’en avais cinq ou six de malades sur les bras b. Je n’avais garde de souffrir que d’autres en prissent le soin, et jusques aux choses les plus viles c, je n’eusse pas voulu les laisser faire aux servantes ; mais je faisais leurs offices en cachette, en sorte que quand elles se présentaient pour s’en acquitter, elles trouvaient tout fait.
a- Les deux premiers fragments figurent deux fois dans la Vie, mais dans un ordre different : 1° aux pages 42-43 (2 + 1), 20 à la page 499 (1+2). A la page 499, les deux fragments sont en outre reproduits à la suite l’un de l’autre comme un texte unique. Cet agencement pourrait bien être celui de l’original : il a été préféré ici. Mais c’est la rédaction plus simple des pages 42-43 qui a été adoptée. Ce.le de la page 499 offre, en effet, quelques variantes qui ne doivent être que des surcharges de l’éditeur. M
b. Vie, p. 499 : j'en avais un fort grand nombre de malades.
°. Vie, p. 499 : jusques aux services les plus vils.
Durant l’espace de trois ou quatre ans (i), je fis toujours la cuisine y endurant de grandes incommodités ; mais plus je souffrais, plus Notre-Seigneur me consolait a. M’approchant du feu, je prenais plaisir à me brûler, et en faisant cela, mon cœur se consommait d un autre feu. J’eusse bien voulu faire toujours cet office, mais d’autres plus nécessaires l’interrompirent et m’empêchèrent de le faire si souvent, et enfin ils b m’en retirèrent tout à fait.
Vie, p. 43.] Parmi tant d’actions basses où la nature a des répugnances extrêmes, rien ne la retenait et il n’y avait point de difficultés que l’amour, dont son âme était embrasée, et le désir qu elle avait de posséder l’esprit de Jésus-Christ, ne lui fissent vaincre avec une allégresse incroyable. La joie de son cœur était si grande dans les humiliations qu’elle allait jusqu’au scrupule, craignant qu il n y eut du péché ou de l’imperfection à les tant aimer. Elle regardait son frere et sa sœur comme les plus grands bienfaiteurs qu’elle eut dans le monde de lui donner de si belles occasions de vertu ; d ou vient qu’elle conclut en cette sorte.
T’aimais tant mon frère et ma sœur de ce qu ils me laissaient faire tous ces offices de servante, que je tenais pour un singulier bienfait de ce qu’ils me souffraient en leur logis, pensant leur être à charge à cause de mes inutilités • et je me tenais devant Dieu comme très obligée de faire ce que je faisais, leur obéissant d ailleurs en toutes choses très ponctuellement.
Son amour excellent pour Jésus-Christ.
Vie p 57.] Étant une fois en oraison où elle parlait à Notre- Seigneu? avel de profonds sentiments d'humUrté et de respect.
a. Vie, p. 499 : me comblait de ses consolations et récompensait mes services
■bar ses faveurs et ses grâces. » .
b. Son frère et sa sœur. Le sujet avait été exprimé dans un fragment prece-
dent, non reproduit.
l’appelant son Dieu et son grand Dieu, il lui dit avec une grande douceur : Tu m’appelles ton grand Dieu a, ton Maître, ton Seigneur, et tu dis bien, car je le suis. Mais aussi, je suis Charité: l’Amour est mon nom, et c est ainsi que 'je veux que tu m’ appelles . Les hommes me donnent bien des noms ; niais il n’y en a point qui me plaise davantage et qui exprime mieux ce que je suis à leur égard que celui-là.
Son âme ne fut jamais pénétrée d’une douceur semblable à celle qu’elle ressentit à ces paroles. Cet aimable nom, ce nom Amour, lui demeura depuis si fortement imprimé dans l’esprit et dans le cœur que, quand elle parlait à Notre-Seigneur, elle ne l’appelait plus que son Amour, son doux Amour, son cher Amour, son grand Amour, son très pur et très chaste Amour. Cette façon de parler lui devint si familière que, quand elle s’entretenait de Dieu avec des religieux ou des personnes dévotes, elle ne l’appelait point autrement que 1 Amour, et les personnes avec lesquelles elle conversait étaient si accoutumées à l’entendre parler de la sorte, qu’elles ne parlaient plus que comme elle.
De la pureté admirable oü Dieu V élève.
Vie, p. 416.] A peine la Mère de l’Incarnation eut atteint l’usage de la raison que Dieu réprimait en elle avec des touches impitoyables (des) puérilités et jeux d enfant 13 où elle témoigne elle-même qu’elle n’avait point eu intention de mal faire, et qu’elle n’avait jamais estimés pèches. Mais ce fut tout autre chose depuis qu’il lui eut fait
a. Les exclamations : mon Dieu, mon grand Dieu, sont caractéristiques de la religion de Marie de l’Incarnation. On les retrouve au cours de tous ses états d oraison, même de ceux dont l’intimité et la privauté avec Dieu forment le trait essentiel. Elles sont nées de la vue de la grandeur de la Majesté de Dieu qui frappa si fort son esprit, comme on le verra. Cette révérence profonde n’a rien de la terreur janséniste. Elle est la forme même de la véritable adoration chrétienne Elle s’allie très bien au sentiment de l’amour tel que le Cantique des Cantiques nous le représente. Amour et révérence sont inséparables dans l’âme de Marie. Us s’y compenetrent dans les périodes plus avancées de sa vie et se fondent de manière à ne plus faire que l’attitude unique de son être. Révérence trempée d’amour amour pénétré de révérence, c’est toute sa physionomie spirituelle, mélange dé gravite profonde et de joie incessante.
b « La première enfance de Marie se passa sans aucune circonstance qui mérite d etre rapportée. On voit seulement, par les mémoires qu’elle nous a laissés que ses amusements les plus ordinaires à cet âge, et même plusieurs années e11® eut attemt 1 usage de la raison, étaient d’imiter les cérémonies de 1 Eglise, et que ces innocentes récréations, que les pères et les mères qui ont de la religion regardent dans leurs enfants comme d’heureux préjugés et une disposition naturelle à la piété, furent pour elle, dans la suite, un grand sujet de larmes pendant bien des années. Ce n’est pas qu’elle jugeât que ce fussent
cette insigne miséricorde de la laver dans son Précieux Sang. Car les yeux lui furent ouverts pour voir que ce Sang adorable avait été répandu pour effacer ses taches, et que c’était elle-même qui avait ouvert les plaies de son Corps par les péchés mêmes qui y étaient lavés. Elle conçut de là une telle aversion pour les plus petites fautes, et Dieu lui imprima une si haute idée de la pureté qu’une âme doit avoir pour être digne de lui, qu’il est incroyable combien son âme devint sensible aux plus légères imperfections, et avec combien d’attention elle veilla depuis sur elle-même pour n’en point commettre.
Notre-Seigneur me liait toujours de plus en plus à lui. Une fois, étant en oraison devant le très saint sacrement, — c’était environ deux ans après ma conversion a — je
de véritables péchés ; mais, à la laveur de la lumière divine, qui fut alors répandue dans son esprit, elle comprit que Dieu exigeait d’elle une si extraordinaire pureté de cœur, que ces imperfections légères avaient pour quelque temps rendu moins féconde à son égard la source des faveurs célestes dont son âme fut dans la suite inondée ». Charlevoix : La Vie de la Mère Marie de l'Incarnation, pp. 2-3.
Ces jeux d’enfant, où elle avait certes raison de ne voir aucun mal, mais dont la grâce, pour le motif indiqué par les biographes, la poussait à faire pénitence, furent longtemps pour elle la matière d’une certaine résistance aux motions de l’Esprit-Saint.
a Notre servante de Dieu... a toujours estime la vision qu elle eut dans le ravissement extatique (du 24 mars 1620), pour une des plus signalées (faveurs) qu’elle ait jamais reçues du ciel, et a toujours pris le jour auquel elle lui a été faite pour le jour de sa conversion : où il ne faut pas entendre une conversion d'un état de péché et de dérèglement à un état de grâce, parce qu’il serait difficile de mener une vie plus pure et plus innocente qu'avait été la sienne; aussi son confesseur ne la traita pas comme une pénitente à qui il faut donner de la crainte et de la terreur des sacrements, puisqu’il lui permit d’abord de communier les dimanches, les fêtes et les ; jeudis , et même plus souvent si elle le désirait. Mais par cette conversion, il faut entendre la résolution forte quelle prit de ne plus penser au monde, ni à ses soins, ni à ses espérances, afin de se donner toute à Dieu, et de ne plus vivre que de son amour* *.
Vie, p. 29. A , , .
* Cette conversion fut pour Marie l’acte par lequel 1 ame « renonce une bonne lois à tous (ses) intérêts et à toutes (ses) satisfactions, à tous (ses) desseins et à toutes (ses) volontés, pour ne plus dépendre désormais que du bon plaisir de Dieu et (se) résigner entièrement entre ses mains ». Cf. Père Louis Lallemant. Doctrine spirituelle..., p. 70 (édit., Pottier, Téqui, 1924). « L’âme franchit le pas » comme dit encore le même auteur. Ce passage héroïque et définitif à la pratique intégrale de la perfection, que les spirituels de la Compagnie de Jésus au XVIIe siecle appelaient la conversion seconde, conséquence pour Marie du ravissement qui l’avait illuminée, coïncida dans sa vie avec son entrée officielle, si l’on peut dire, dans la contemplation infuse. Si l’on songe à quelques-unes des grâces dont elle fera le récit plus loin, aux images sous lesquelles elle les décrira, cette conversion fut pour elle la résolution irrévocable par laquelle elle « se jeta au gouffre d en haut » suivant la métaphore de M. Maxime de Montmorand. Psychologie des mystiques catholiques orthodoxes. 1920. p. v.
me trouvai dans un grand recueillement intérieur, et étant en moi-même toute hors de moi-même, il me fut montré que Dieu était comme une grande mer ; et que, comme la mer ne souffre rien d’impur, mais qu’elle le jette hors de soi-même, ainsi cette grande mer de pureté qui est Dieu ne voulait rien que de pur, rejetant hors de lui tout ce qui ressent la mort et l’impureté. Il m’instruisait par là qu’il voulait de moi une grande pureté de cœur : ce qui me donna une si grande délicatesse intérieure, que le moindre atome d’imperfection me semblait impureté et mettre un entre-deux entre ce Dieu de pureté et mon âme. Je ne voulais autre chose qu’être abîmée dans cette grande mer de pureté, de crainte d’amasser des souillures qui me rendissent indigne d’être toute à ce Dieu qui voulait de moi une si grande pureté. Cela était si fort imprimé dans mon âme que je ne faisais que dire : O Pureté ! ô Pureté ! cachez-moi en vous, ô grande mer de pureté ! Quoique je fisse la cuisine, que le tracas du ménage fût grand, que j’entendisse le bruit de plus de vingt serviteurs grossiers et mal instruits et que j’eusse le soin de tout le négoce de mon frère, tout cela ne me pouvait distraire, et il me semblait que cette grande mer eût rompu ses bornes sur moi. J’y étais toute submergée et je perdais de vue toute autre chose a.
Quand b j’eusse employé tout le jour à parler d’affaires nécessaires, cela ne m’eût point tirée de cette grande
a. La fascination et l’attraction de cet abîme de pureté furent si irrésistibles et si durables, qu’elles déterminèrent chez Marie un véritable état. Plusieurs années après, l'impression en demeurait toujours aussi vive. Marie la porta jusqu’à sa mort. Voir pour la même période l'expression semblable de ce sentiment dans une lettre qu’elle écrivit à son directeur : « Je ne me pouvais voir qu’absorbée et abîmée dans cet Etre incompréhensible, ni regarder les créatures que de la même manière. De sorte que je voyais Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu, et cette infinie Majesté était à mon égard comme une grande et vaste mer, qui venant à rompre ses bornes me couvrait, m’inondait et m’enveloppait de toutes parts ». Vie, p. 103. Cette lettre est reproduite plus loin.
b. Le fragment 4 nous reportait à l'année 1623. C’est à la même époque et à
vue de Dieu. Mais, si j’y eusse été un peu trop libre, me laissant aller à quelques paroles inutiles ou à quelque divagation d’esprit, pour peu que c’eût été, je sentais cette liaison intérieure s’affaiblir en moi et comme voulant s’écouler, avec un très grand reproche intérieur. Cela me faisait connaître combien cette divine Majesté veut une grande rectitude et une grande pureté en l’âme qui est si proche de lui, ne permettant pas qu’elle se relâche à d’autres objets qui la pourraient distraire, lui fournissant même au dedans de lui tous les plaisirs imaginables afin de la contenter, et qu’elle ne s’épanche point pour en chercher d’autres hors de lui.
Vie, p. 417.] Un auteur assez récent (2) , dans un traité qu’il a fait pour exhorter ses frères de travailler à la conversion et au salut des âmes, et où il donne pour un pressant motif de cet emploi l’excellence et la beauté d’une âme qui est en état de grâce, dit que Dieu fit voir un jour à une personne fort élevée en l’oraison, parlant de la Mère de l’Incarnation, sans la nommer, une âme qui est en état de grâce et épurée non seulement de tout péché, mais encore de toute imperfection volontaire, et que cette personne disait, que c est une chose si belle, si charmante et si ravissante que si les hommes la pouvaient voir, ils mépriseraient tout le reste pour en faire leur félicité, en attendant que Dieu se découvrît entièrement à leur esprit. Je ne doute point que cet écrivain, qui était le dépositaire d une grande partie des secrets de notre Mère, n’eût lu ces paroles qui se trouvent dans sa première relation :
Je recevais tous les jours de nouvelles grâces de Notre-Seigneur. Une fois, étant en oraison, il me donna une nouvelle lumière de la pureté qu’il faut avoir pour s’unir vraiment à lui. Je voyais d’une façon admirable une âme et tout ensemble la Majesté de Dieu. Cette âme avait une pureté céleste, n ayant aucun atome d’imperfection, et ainsi sans entre-deux elle se joignait
la même phase de l’itinéraire mystique de Marie, que se rattachent les fragments 5 et 6, relatifs eux aussi à l’éminente pureté de Marie et que la Vie a groupes dans un chapitre spécial.
à son Dieu, qui l’attirait comme un aimant sacré pour l’abîmer en son sein, et il me fut enseigné que telle était la pureté de la très sainte Mère de Dieu.
Cette façon de voir n’était point imaginaire et il n’y avait rien de ce qui peut tomber sous les sens ; mais c’était une façon toute spirituelle et une lumière qui faisait connaître les choses plus parfaitement, sans comparaison, que ce que nous voyons des yeux du corps. Je me souviens d’avoir vu dans la Théologie Mystique de saint Denis une chose qui me peut aider à m’expliquer : Voir Dieu en de très claires ténèbres a. Après cette vue, et même, à l’instant, Dieu me fit voir si clair, que la plus petite chose me semblait impureté, et j’avais une continuelle vue que rien n’approchât de mon cœur qui le pût empêcher de s’unir à son bien. Je trouvais de la faute partout, et l’Amour b est si jaloux que, sans pitié, il veut que tout soit consommé, et que ce cœur soit sans tache, puisque c’est le lieu où il fait ses divines fonctions.
Vie, p. 95.] Une autre fois, (Dieu) lui fit voir son âme propre dans l’état de pureté où il la voulait, et où elle devait être pour être digne de (lui). Étant revenue de cet excès, elle fut surprise de la grande pureté qu’il est nécessaire d’avoir pour être parfaitement unie à Dieu, en la lumière qu’elle le demandait. Elle se fit justice de ce que Dieu différait tant les moments de sa grâce, et, dès ce temps-là, toutes les créatures ne lui furent rien, et elle demeura si dégagée d’esprit et de cœur, qu’en peu de temps elle parvint à l’état de pureté où elle s’était vue.
Vie, p. 586.] Dès le moment qu’il l’(eut) attirée à la vie intérieure, (Dieu) a continuellement retranché par des voies secrètes et péné-
a. Encore dans le monde, Marie, grâce à son directeur feuillant, avait pu lire les œuvres du pseudo-Aréopagite, ou Denys le Mystique, dans la célèbre traduction de Dom Jean de Saint-François, grand lettré et très saint religieux. Une réédition de cette traduction parut à Paris en 1629 sous le titre de : Seconde traduction des Œuvres de S. Denys Aréopagite. C’est celle que Marie eut entre les mains. La citation qu elle en fait ici, dans un sens accommodatice, est empruntée à la Théologie Mystique, c. n, et elle est faite de mémoire. Le texte porte : Nous souhaitons être en ce brouillas plus que très lumineux et très clair, et par privation de vue et de connaissance, voir et connaître Celui qui est par-dessus toute vue et toute connaissance ».
b. "L’Amour désigne ici le Verbe Incarné.
trantes tout ce qu’il y avait de propre dans son esprit, dans sa volonté, dans ses affections, dans ses inclinations, dans ses mouvements, afin de la mettre dans cette pureté incomparable où il l’a enfin élevée. Elle n’a jamais rien expérimenté de plus pénible ni de plus crucifiant. Car, outre que ce martyre était continuel et un ouvrage de la main d’un Dieu zélé pour la pureté, il s’agissait de mourir entièrement à elle-même et aux plus secrètes inclinations de la nature afin de passer dans un état entièrement déiforme en son fond et en toutes ses puissances.
Dieu l’attire à un état nouveau et inconnu.
Mon directeur (3) réglait mes exercices extérieurs, mais il ne me prescrivait rien pour l’intérieur, parce que je faisais oraison partout, et j’expérimentais ce que dit l’Épouse au Cantique des Cantiques : Mon Bien- Aimé est un onguent répandu (Cant. 1, 2). Je me sentais toute remplie et environnée de cette douceur céleste, et quoique je me sentisse si abondamment en Dieu, mon cœur désirait s’unir à lui d’une façon tout autre a. Il était languissant et il soupirait sans cesse avec ces paroles: Hélas ! mon Bien- Aimé, quand est-ce que se fera cette union ? Je sentais un agent plus fort que moi qui me pressait de faire toutes ces plaintes amoureuses, et il me semblait que j’avais des bras intérieurs, que je tenais toujours tendus pour embrasser celui après lequel
a Ces mots, soulignés ici à dessein, sont dans les fragments qui nous restent de la Relation de 1633, la seule allusion que Marie fasse à une phase très importante de sa vie mystique, sur laquelle, à en juger par l’analogie de la Relation de 1654 elle avait dû s'étendre plus longuement. Elle avait alors, ce devait etre en 1623, — le sentiment très net et très douloureux d’être dans une penode de transition. Une force intime la poussait, mieux, la tirait irrésistiblement tous les jours davantage à Dieu. A son amour de créature pour son Créateur, de fille pour son Père elle en voyait un autre naître encore confusément en elle, auquel elle ne pouvait donner de nom, faute de bien connaître sa raison divine. De là des désirs une langueur « qui étaient comme des fourneaux où il plaisait à Dieu de la purifier ». Vie p qi Cette tendance de l’âme à quelque chose qu’elle ne connaît pas, ne pouvait se satisfaire en rien de créé. C’était comme l’aspiration de 1 amour : Teneur amore, vadens supra me. Imit. ni. 5- C’est cette mention de la tendance vers l’état inconnu qui a fait transposer ce fragment avant ceux relatifs à la révélation de ce même état.
je soupirais. Il se plaisait en mes croix, n’assouvissant pas mon désir. Mais, il semblait pourtant qu’il était jaloux de mon cœur, parce que s’il arrivait quelque occasion, comme je n’en manquais point, qui l’eût pu faire pencher vers les créatures, je me le sentais prendre et tirer sensiblement hors de ces vains objets pour ne regarder que mon divin Amour, qui par la vue de sa beauté me captivait, et me faisait sentir de nouvelles croix, ne me faisant (point) jouir de lui comme je le désirais.
Révélation qui lui est faite de cet état sublime.
Vie, p. 49.] Elle se sentait attirée à un état sublime, mais qui lui était inconnu... Son âme était dans un mouvement continuel vers Dieu pour le posséder d’une façon nouvelle, mais qui ne lui avait pas encore été manifestée... Encore qu’elle (se jugeât) une très basse et très vile créature, elle aspirait néanmoins à posséder Dieu par un titre sublime et qui lui était caché, mais dont on lui donnait le pressentiment. Cet état inconnu où elle se sentait si puissamment attirée était le mariage spirituel, et cette qualité sublime, mais cachée, était celle d’épouse. Mais enfin, ce qui lui était inconnu lui fut révélé, et voici comme la chose se passa.
Un jour qu’elle s’entretenait familièrement avec Notre-Seigneur et que son cœur était dans un mouvement extraordinaire, tendant sans savoir à quoi, et désirant une qualité qu’elle ne connaissait pas, Notre-Seigneur lui dit distinctement ces paroles : « Sponsabo te mihi in fide, Sponsabo te mihi in perpetuum : Je vous épouserai dans la foi ; je vous épouserai pour jamais. » (Osée, 2, 19.)
La promesse d'un mariage si saint lui ayant donc été faite, son âme se trouva dans des dispositions toutes nouvelles, car connaissant distinctement la fin où l’esprit intérieur la portait et la qualité dont elle devait être honorée, il n’y avait soin qu’elle ne prît ni travail où elle ne s’exposât pour y parvenir. On lui fit voir en même temps que, bien qu’elle fût destinée au mariage, elle n’avait pas encore néanmoins tous les ornements qui lui étaient nécessaires pour une si haute dignité, et que, comme il n’appartenait qu’à Dieu de lui faire cet honneur, lui seul aussi lui en pouvait donner les dispositions. C’est pourquoi il la prépara à cet état par une pureté si rare qu’elle donnera de l’admiration, et par des secours si puissants quelle ne pratiquait point de vertus que dans des degrés héroïques. Il lui alluma surtout dans le cœur un amour qui ravissait tellement
LA RELATION DE 1633 15g
son esprit, qu’elle ne pouvait penser à autre chose, et qui réduisait même son corps jusqu’à la défaillance.
Je changeai tout à fait de disposition intérieure ; car, au lieu que je sentais l’Esprit de Dieu avec tant de douceur s’insinuer en moi, ce n’était plus ainsi, mais aussitôt que je me disposais à faire l’oraison actuelle, il me fallait mettre en un lieu caché, et m’asseoir ou appuyer, d’autant que je fusse tombée devant le monde. Je me sentais tirée puissamment, et en un moment, sans avoir le loisir ni le pouvoir de faire aucun acte intérieur ni extérieur. Il me semblait être tout abîmée en Dieu qui m’ôtait tout pouvoir d’agir. C’est une souffrance d’amour qu’il faut pâtir tant qu’il lui plaît, d’autant qu’il n’est pas possible de s’en tirer. Il semble à l’âme qu’elle est pâmée sur ce qu’elle aime, par une défaillance d’amour, sans pouvoir dire mot. J’étais ainsi une heure ou deux, et cela se terminant avec une grande douceur d’esprit, j’étais tout étonnée que je me retrouvais en mon entretien ordinaire, me familiarisant avec Notre- Seigneur, mais plus fortement et plus puissamment. C’était au sortir de cette grande occupation et dans l’occupation même que j’étais sans nul pouvoir. Pour le corps, cela me l’affaiblissait plus que toutes les austérités que je faisais, ce qui ne m’empêchait pas pourtant de faire les actions extérieures, mais plutôt j’y trouvais du soulagement. Je courais à la pratique des vertus, et toutes ces choses me servaient à m’unir davantage au Sacré Verbe Incarné qui me pressait sans cesse (4).
Il m’était impossible de faire choix d'aucune chose pour m’entretenir, à cause de cette occupation intérieure qui me tirait si fortement. Elle m’ôtait le pouvoir de faire des prières vocales. Si je voulais dire le chapelet, elle m’emportait l’esprit et me ravissait la parole, et rarement le pouvais-je dire. Il en était de même de l’Office a, sinon que, quelquefois, le sens des psaumes
a. C’est le petit office de la Sainte Vierge.
IÔO LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS
m’était découvert avec une douceur que je ne puis dire a, et en ces rencontres j’avais la liberté de les réciter. Pour la lecture, mon confesseur m’avait fait avoir les œuvres de sainte Thérèse (5), qui me soulageaient quelquefois, mais quelquefois aussi, il m’était impossible de lire à cause de ce grand recueillement intérieur. Personne de notre logis ne s’apercevait de mes occupations intérieures ; et le bonheur pour moi était que je demeurais retirée, une bonne partie du temps, à faire les chambres des serviteurs, où je parlais à Notre-Seigneur tant que je voulais.
J’avais une si grande vivacité intérieure qu’en marchant elle me faisait faire des sauts, en sorte que si l’on m’eût aperçue, l’on m’eût prise pour une folle. Et de fait, je l’étais, ne faisant rien comme les autres. Je faisais comme l’Épouse des Cantiques qui pensait aux perfections de son Bien-Aimé. Je pensais à Jésus, non dans son humanité, Notre-Seigneur m ayant comme j'ai dit, ôté cette façon d’oraison, mais en sa divinité b. Quand j’avais bien chanté ses louanges, je prenais une
a. Étant religieuse, Marie reçut à propos de l’office du Chœur, le don de l'intelligence de la langue latine. Cette faveur semble lui avoir été communiquée dans le monde par intermittences.
b. Voici en peu de mots l’ économie de son opération intérieure ou plutôt de l’opération de Dieu dans son intérieur. Lorsque quelque espèce imaginaire se formait dans son esprit, soit par la lecture de quelque histoire sainte, soit par la vue de quelque objet de piété, soit par le récit de quelque miracle ou de quelque mystère ou de quelque vertu de Jésus-Christ, cette espèce était aussitôt changée par une abstraction d'esprit en une autre intellectuelle infiniment plus noble, laquelle néanmoins se perdait encore et s' anéantissait aussitôt dans son fond (le fond de son âme), en sorte qu’elle n’avait plus de souvenir que de la Personne du Verbe, qui était ce fond, et qui avait toujours été son Amour objectif, c’est-à-dire, l’objet de son amour... Etant ainsi tout occupée de la seule Personne du Verbe Incarné, elle ne voyait plus ce qu’il avait d’humain et de corporel que dans l’éminence de sa divinité, où tout cela étant Dieu même, son esprit et son cœur étaient tellement dégagés de tout ce qui était créé, pour divin qu’il fût, qu’elle ne voyait et n’aimait plus rien que Dieu. Elle le voyait et l’aimait... dans sa Personne dégagée de son Humanité. Que si, parlant du Verbe,., elle lui donne pour l' ordinaire le nom de Verbe Incarné, c’est seulement qu’elle voyait dans cette Personne divine le rapport qu'elle avait au mystère de l’Incarnation, qu'elle ne voyait pas dans les deux autres *. Vie, p. 663.
* La Vie résume ici un écrit postérieur à 1654, où Marie décrivait le procédé de sa contemplation (6). Cinq mots ont été ajoutés entre parenthèses, en guise d’explication, et quelques expressions ont été soulignées pour les mettre en relief.
plume et j’écrivais mes passions amoureuses a pour évaporer la ferveur de l’esprit, car autrement, ma nature n’eût pu tant souffrir. Néanmoins, comme l’état où Notre-Seigneur me tenait était de grande miséricorde, il était aussi de grandes croix b, et j’avais besoin d’une grande foi, d’autant que quand il me retirait ses grâces et ce soutien si fort, j’étais comme un oiseau en l’air qui n’a rien à quoi se prendre, et je demeurais dans la pure souffrance, en attendant qu’il plût à cette divine bonté de m’en retirer, ne tenant, ce me semblait, qu’à un petit fil de sa miséricorde.
Son application à Dieu parmi ses plus grands travaux.
Vie, p. 54.] Elle passa les trois ou quatre premières années qu’elle demeura en la maison de son frère dans des humiliations qui ne sont pas imaginables, et l’esprit de grâce qui la dirigeait lui faisait prendre tant de goût à cet état, comme le plus conforme aux abaissements de Notre-Seigneur, qu’elle était dans la résolution d’y passer toute sa vie (7). Mais son frère, qui ne pouvait suffire à toutes ses affaires, la pria d’en prendre la conduite, et quelque soin qu’elle apportât à cacher l’industrie et les talents que Dieu lui avait donnés pour toute sorte d’emplois, il en découvrit assez pour espérer que ses affaires prospéreraient entre ses mains. En quoi il ne fut pas trompé, parce qu’elle n’attira pas moins de bénédictions sur sa maison, que Jacob en avait attiré sur celle de Laban. Ce frère était commissionnaire pour le transport des marchandises dans tous les côtés du royaume. Il était encore officier de l’artillerie, et à la faveur de ces deux offices, il entreprenait encore quantité d’autres affaires qui l’obligeaient d’avoir la plus grande famille de toute la province. Car pour s’acquitter plus commodément de ses emplois et afin de ne dépendre de personne, il avait chez soi tout ce qui lui était nécessaire en hommes, chevaux, harnais, coches, carrosses, et autres semblables meubles de campagne. Sa charitable sœur se chargea généralement de tout ; car, prenant la conduite des affaires, elle ne voulait
a De ces passions amoureuses , pour la plupart mises au feu aussitôt qu écrites, il ne nous reste presque rien. Dom Claude Martin n a pu en recueillir que des bribes. Voir plus loin.
b Ces croix désignent non seulement les persécutions de la domesticité, mais encore l’épreuve infiniment plus dure des purifications passives des sens et de l'esprit.
Marie de l’Incarnation. 1 1