‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 35 sur 65 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

pas quitter ses premiers soins, qui lui étaient trop chers à cause qu’ils la tenaient dans l’humilité. Elle satisfaisait à tout et contentait tout le monde, mais d’une manière miraculeuse, car elle portait tous ces fardeaux, sans se distraire ni perdre la présence de Dieu, en sorte qu’on eût dit qu’elle était comme un pur esprit, et du nombre de ceux qui gouvernent l’économie du monde et qui ne cessent point de voir la face du Père céleste. (Matth., xvm, io.)

Cette grande application que j'avais à Dieu m’occupait toujours. Je me suis trouvée parmi le bruit des marchands, et cependant mon esprit était abîmé dans cette divine Majesté. On eût jugé à me voir que j’écoutais avec attention tout ce qu’on disait; mais qui m’en eût demandé des nouvelles, j’y eusse été bien empêchée, et néanmoins dans les affaires qui m’étaient commises, Notre-Seigneur me faisait la grâce d’en venir à bout. Je passais presque les jours entiers dans une écurie qui servait de magasin, et quelquefois il était minuit que j’étais sur le port à faire charger ou décharger des marchandises. Ma compagnie ordinaire était des crocheteurs, des charretiers, et même cinquante ou soixante chevaux dont il fallait que j’eusse le soin. J’avais encore sur les bras toutes les affaires de mon frère et de ma sœur lorsqu’ils étaient à la campagne (8), ce qui arrivait fort souvent a. Lorsqu’ils étaient au logis, ils en prenaient soin eux-mêmes, et moi je les servais, oubliant, aussitôt qu’ils étaient arrivés, tous les soins que j’avais eus en leur absence, comme si je n’y eusse jamais pensé auparavant. Et cependant tous ces tracas ne me détournaient point de Dieu, mais plutôt je m’y sentais fortifiée, parce que tout était pour la charité et non pour mon profit particulier. Je me voyais quelquefois si surchargée d’affaires que je ne savais par où commencer. Je m’adressais à mon refuge ordinaire, lui disant : Mon Amour, il n’y a pas moyen que je fasse toutes ces choses, mais faites-les pour moi, autre-

a. M. Bremond proposerait de corriger ici le texte et de lire : en campagne. Cette formule est en effet employée plus loin dans la Vie pour les serviteurs du beau-frère de Marie. Nous avons maintenu le texte de l’imprimé, parce qu’il peut s’expliquer.

ment, tout demeurera. Ainsi, me confiant en sa bonté, tout m’était facile. Je le caressais faisant tout cela, y étant aussi tranquille que si j’eusse été dans la solitude la plus retirée du monde.

Ce puissant secours me faisait embrasser courageusement et de gaieté de cœur toutes les actions que je connaissais lui être agréables. Quelquefois je me retirais pour tâcher de le caresser hors du bruit. Aussitôt l’on m’en retirait, et je descendais joyeusement, lui disant : Allons, mon doux Amour, vous le voulez, c’est assez puisque je vous tiens ; cette action-là est pour vous. Je sentais une légèreté non pareille, faisant tout pour le Bien-Aimé. Toutes mes austérités ne m’appesantissaient point le corps. J’étais fort joyeuse avec ceux avec qui il me fallait être et on croyait que je me plaisais avec eux a ; mais c’était l’union que j’avais avec Dieu qui me rendait ainsi gaie et allègre, car je ne trouvais rien de plaisant dans le monde.

Elle fait vœu de pauvreté et d’ obéissance d’une manière nouvelle et très difficile à observer.

Vie, p. 60.] Le désir qu’elle avait de mettre son âme dans les dispositions nécessaires à l’alliance qui lui avait été promise, et de l’orner des plus sublimes vertus afin de la rendre digne d’être la couche royale de l’Epoux, faisait qu’elle avançait toujours dans la voie de la perfection, et qu’elle ajoutait continuellement à ses vertus quelque nouveau degré de sainteté. Elle s’était volontairement engagée dans un état de pauvreté et d’obéissance, où elle était dépourvue de tout et où elle n’était pas moins soumise et obéissante qu’un esclave. Mais, n’étant pas contente de la simple perfection de ces vertus évangéliques, elle prit résolution d’y ajouter la perfection du vœu : ce qu’elle fit avec la permission de son confesseur et en la manière qu’il lui prescrivit. Ainsi, elle pratiquait dans le siècle les vertus du cloître et elle satisfaisait en quelque façon au désir qu’elle avait d’être religieuse, en attendant qu’elle le fût tout à fait.

a. La phrase a été soulignée, car il s’agit ici d’un véritable trait de caractère de Marie. Cet enjouement naturel est si intimement lié à sa sainteté que sans lui cette sainteté serait quelquefois décourageante et Marie presque en dehors de notre humanité.

Mon confesseur qui prenait grand soin de me mortifier n’en laissait passer aucune occasion. Il me faisait mourir toute vive, et plus il me mortifiait, plus j’étais portée à lui dire toutes mes pensées, et j’eusse voulu qu’il eût vu mon cœur, afin d’en déraciner tout ce qui s’y fût trouvé de désagréable à Dieu.

Il m’était impossible de vivre à ma liberté, ayant désir d’être toujours assujettie ; et à cette fin, je fis vœu d’obéir à mon confesseur a en tout ce qui serait de la plus grande perfection, ayant cette intention en le faisant que, si j’entrais en religion, il serait annulé. La force de l’inspiration me porta à cela, et je ne m’en pus jamais dédire devant Dieu, qui me poussait sans cesse à m’abaisser, et à me soumettre et assujettir à toutes les créatures pour son amour. Et sa bonté m’a fait la grâce que jamais mon confesseur ne m’a rien commandé qui ne fût pour ma perfection.

Par ce vœu d’obéissance toutes choses m’étaient rendues plus faciles qu’auparavant. Tous les services que je rendais au prochain étaient enfermés en ce vœu, et de la sorte je ne faisais rien que par obéissance. Quelquefois mon confesseur était à plus de cent lieues de moi et cela ne me faisait point de peine, parce qu’il m’instruisait par lettres de ce qui était de mon devoir.

Vie, p. 491.] L'amour qu’elle avait pour l’obéissance passa bien plus avant, car le désir qui la brûlait d’imiter Notre-Seigneur, qui

a. Ce vœu d’obéissance était double. Il se rapportait d’une part à Dom Raymond de Saint-Bernard, et d’autre part à la sœur et au beau-frère de Marie. Pour ce qui est du directeur, la chose porte la marque de l’époque : toutefois c’était, même alors, une pratique exceptionnelle. Mais ce vœu était tout simplement inouï et exigeait à tout instant une vertu héroïque, en tant qu’il concernait des laïques. Leur prudence et leur sagesse, — dans la mesure où ils en étaient doués, — ne pouvaient faciliter et adoucir en rien à Marie l’exercice de son obéissance, puisqu’ils ont complètement ignoré l’acte de leur sœur. Celle-ci, à leur insu, se faisait par son engagement, pour tout ce qui n’était pas contraire à la loi de Dieu, l’esclave de leurs caprices. Son bon sens devait parer aux inconvénients trop considérables qui devaient résulter d’une telle sujétion. Ce n’en fut pas moins un esclavage. Elle dira elle-même, sans y appuyer : « il y avait a souffrir ce que Dieu sait en cette sorte d’obéissance ». Cette simple phrase ouvre de bien longues perspectives sur les sacrifices que Marie s’est imposés.

s’est rendu obéissant à toutes sortes de personnes, la porta à combler les services qu’elle s’était volontairement engagée de rendre à son frère et à sa sœur du mérite de l’obéissance. Elle fit vœu de leur obéir comme à ses supérieurs, qui fut un engagement bien hardi et auquel il était bien difficile de satisfaire. Car, encore que ce fussent des personnes de probité, elles n’avaient pas néanmoins cette prudence charitable et condescendante que les supérieurs des religions observent dans la conduite de leurs familles. Il ne se pouvait néanmoins rien voir de plus fidèle ni de plus exact dans l’acquit de cette obligation. Son frère et sa sœur qui ne savaient rien de ce vœu étaient surpris de la voir plus obéissante et plus soumise à leurs ordres que le dernier des valets de la maison ; et parce qu’elle avait un visage toujours gai et toujours prêt à obéir, ils croyaient qu’elle ne se portait à cette soumission que par l’affection qu’elle avait à leurs intérêts. Mais elle avait bien un autre motif qui, la faisant travailler à leurs affaires, lui faisait faire bien plus avantageusement celles de son âme. Je ne dirai qu’un seul exemple de cette obéissance, mais que j’estime être une des plus belles actions de sa vie. Un jour qu’elle était à la sainte Table prête à communier, dans l’église des Feuillants, un messager lui vint dire à l’oreille que son frère la demandait et qu'il la priait de l’aller trouver au plus tôt. Elle se leva au même instant, et sans attendre la sainte communion, elle s’en alla trouver son frère pour faire ce qu’il désirait d’elle. Elle se ressouvint, sans doute, de ce que le Saint-Esprit dit dans l’Écriture, que l’obéissance vaut mieux que les sacrifices, et c’est ce qui lui fit quitter celui de 1 Autel pour aller offrir celui de sa propre volonté. Il ne faut point douter que cette action ne fût très agréable à Dieu, et qu’elle ne méditât par une vertu si généreuse la grâce du Sacrement dont elle se privait pour son amour.

Vie, p. 608.] La Mère de l’Incarnation a possédé (la) pauvreté

d’esprit dans un degré très sublime . Pour (ce qui est de la pauvreté

volontaire, elle nous a dit) avec quelle dilatation de cœur elle a souffert la perte de ses biens, comme elle a méprisé les occasions et les moyens qui se sont présentés de faire une honnête fortune dans le monde, afin de former sa vie sur les maximes et sur la vie du Fils de Dieu, la générosité même avec laquelle elle a fait vœu de pauvreté, étant encore dans le siècle et dans des circonstances qui rendent cette action des plus singulières qui se voient... Je rapporterai seulement ce qu’elle écrit pour faire voir l'estime qu’elle faisait de la pauvreté et les complaisances qu’elle prenait dans la privation des biens de la terre.

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