‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 44 sur 65 · Cf. La première Relation, fragment io · texte numérisé non relu

Cf. La première Relation, fragment io

endroit, l'obligeait de recourir à lui en mainte occasion, pour solliciter un conseil ou obtenir une direction « en tout ce qui était de la plus grande perfection. » Elle ne faisait rien que par obéissance. « Quelquefois, écrit-elle, mon confesseur était à plus de cent lieues de moi ; et cela ne me faisait point de peine, parce qu’il m’instruisait par lettres de ce qui était de mon devoir. » Ces lettres de Dom Raymond de Saint-Bernard n’étaient évidemment que des réponses à des questions et à des relations de conscience que Marie lui avait préalablement adressées.

De cette correspondance spirituelle, qui couvrait un peu plus de dix années — 1622 à 1634 environ, — et qui semble avoir été fréquente, il ne nous reste que quelques échantillons.

La perte des Lettres de conscience de Marie de l’Incarnation nous prive d’un précieux complément de ses Relations autobiographiques. Écrites dans le souvenir immédiat des grâces qu’elles relataient, elles avaient la fidélité d’un procès-verbal. Plus étendues, plus circonstanciées pour le détail qu’elles rapportaient que les récits postérieurs, elles devaient en outre assez souvent mentionner des faveurs dont ils n’ont pas gardé trace. Dans ses Relations, Marie ne nous a guère décrit que les plus hauts sommets de son ascension mystique, ceux qui à distance émergeaient au-dessus de la chaîne des autres, dans un soleil plus étincelant. Mais, que de grâces isolées, sublimes elles aussi, dont elle n’a parlé que dans ses lettres à son directeur !

Un autre titre recommanderait ces lettres à notre considération. Par leurs dates, elles comptaient parmi les premiers écrits de la Vénérable Mère. Rédigées dans le monde, pour la plupart du moins, au milieu du tracas journalier des affaires et en un temps où le loisir lui manquait absolument pour la lecture, Marie y était tout à fait elle-même, si l’on peut dire. Elles auraient ainsi prouvé, par leur comparaison avec les autres parties de son œuvre, comment à travers toutes les influences de la direction, du noviciat et de la lecture des auteurs spirituels, qui auraient pu travailler à sa formation, elle avait, dans l’ensemble, conservé toujours son originalité première. Tempérament assez fort et assez riche pour se suffire, la Vénérable Mère ne doit rien d’essentiel aux hommes. On le verra bien par quelques-unes des pièces que nous publierons ci-après, où elle apparaît déjà telle qu’elle sera plus tard, dans toute sa maturité intellectuelle et spirituelle.

LETTRES DE CONSCIENCE

Mais la démonstration en eût été surabondante si tant de lettres n’étaient disparues.

C’est sans doute de Dom Raymond de Saint-Bernard que Dom Claude Martin tenait les Écrits de Marie à son directeur qu’il a insérés dans la Vie. Nous ne savons au juste ce que contenait le dossier qui lui fut remis. Peu de choses, probablement. Et néanmoins, embarrassé des richesses dont sa méthode ne lui permettait pas une utilisation complète, il n’en reproduisit qu’une partie. Pour plusieurs pièces, il se contenta d’un extrait. Dans ces extraits mêmes, comme certaines découvertes récentes en témoignent, son choix a parfois laissé de côté le passage le plus considérable.

Les sources qui ont été mises à contribution pour composer la présente collection sont au nombre de trois : deux imprimés, la Vie et les Lettres de Marie de l’Incarnation, et un manuscrit, la Correspondance spirituelle de Dom Claude Martin1. La Vie a fourni le plus grand nombre de pièces. Aux Lettres, il n’a été emprunté que les parties complémentaires des pièces dont la Vie a seulement donné des fragments. Quant à la Correspondance de Dom Claude Martin, elle contient, mêlée aux lettres de ce dernier, une copie de quelques fragments des écrits de sa vénérable Mère. Dans le nombre, on retrouve des extraits de ses lettres de conscience connues par les imprimés. Il est possible que les autres extraits soient tirés de la même catégorie. Rien ne s’y opposant, nous les avons traités comme tels. La copie, ellemême, est très ancienne, antérieure selon toute vraisemblance à la publication de la Vie (1677). Fond et forme, elle représente l’original avec plus de fidélité. Dans le cas de pièces déjà éditées, nous l'avons préférée aux imprimés.

Toutes les pièces reproduites ci-dessous sont des années 1622- 1634. Autant même qu’on peut serrer les dates de plus près, elles seraient pour la plupart des années 1627, 1628. Une seule doit être rattachée aux premières années de Marie à Sainte- Ursule, 1634 au plus tard.

x. Bibl. Nationale. Ms. 19661, fonds français.

INDEX

Chacun des textes que nous reproduisons ci-dessous est précédé de la mention du recueil manuscrit ou imprimé d’où il a été tiré.

B. N., ms. 19661, indique le manuscrit 19661 de la Bibliothèque Nationale, fonds français Correspondance spirituelle de Dom Claude Martin. — Vie : La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation... 1677. — Lettres : Les Lettres de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation... 1681.

Dans les notes, B. N. signifie : Bibliothèque Nationale ; V : la Vie de Marie de l' Incarnation ; L : Les Lettres de la même.

Un chiffre accompagné d’un astérisque signifie un double renvoi : le premier à une variante du texte, le second à une note explicative.

Sauf indication contraire, les sommaires des pièces sont propres à cette réédition.

LETTRES DE CONSCIENCE

— TEXTE

Fragments divers.

B. N., ms. 19661, fol. 112.]

MON ordinaire occupation intérieure ç’a été une vue de l’Etre infini de Dieu, comme il est Tout et que nous ne sommes rien. Mon cœur était si satisfait en ce Tout, que tout mon plus grand contentement est de quoi je suis rien : ce qui me faisait tenir en une continuelle affection et élan d amour en cette sorte . Grand merci. Amour, de quoi vous êtes Tout. Ah! Que je suis aise de quoi vous êtes Tout et de quoi je suis rien! Si j’étais quelque chose, vous ne seriez pas Tout. Quelle miséricorde est-ce à mon âme ! Abîmez ce rien en votre Tout, ô abîme infini d’amour, ma vie et mes délices ! L’on ne peut exprimer l’union qui se fait en l’âme par la vue de ce Tout, tant cela est intime et profond en l’âme qui pâtit tout ce que veut l’Amour.

" De plus pâtissant l’Amour 1 2 et 3 ensemble la vue de mes fautes, qui sont deux peines fort pressantes 4,

1 Voir Je fragment 45 de la Relation de 1633 et sa note. 2. V: un jour sauf

front les excès de. 3. V : et tout. 4- V ajoute : et également difficiles a supporter

je m’écriai : Qui est celui, ô 1 l’Amour de mon âme, qui pourra parler des douces plaies que vous faites au cœur de vos amants 2 ? Vous vous plaisez de 3 les faire languir et mourir mille fois le jour 4 d’une mort mille fois plus douce que la vie ; et 5 n’est-ce pas mourir 8 d’être en * 7 vos continuels embrassements et se voir encore en ce corps 8 sujet à tant de misères et 9 distractions, et de voir tant d’objets 10 * qui mettent barre entre le pur amour 41. O Pureté, Netteté, ô Dignation intime 12, ô Amour 13, le Dieu de mon cœur ! Et 14 de quelle importance est la moindre faute à l’âme qui vous veut aimer 15. L’Amour 16 ne peut rien supporter. O Amour, ô Amour 17, retranchez en moi ce qui n’est pas le pur amour. C’est un martyre, ô mon Jésus, de voir tant de souillures 18. Hélas ! Faites-moi digne d’amour, le pur Amour 19 !

Fol., 113.]

Pensant regarder Notre-Seigneur au désert, ainsi que voulait l’obéissance, je fus en une fort grande solitude intérieure, qui ne permettait point à mon esprit de s’attacher à d’autre objet qu’à l’union de l’âme sainte de Jésus avec le Verbe, donc que je ne puis pas exprimer 20. J’avais seulement l’âme fichée au regard amoureux de cette sainte âme et à l’amour dont elle jouissait, ce qui me transportait toute en des actes d’amour tout embrasés ; et bien que j’adore cet Époux bien-aimé, une puissance possède mon cœur qui lui ôte toute crainte, (et lui) baille le moyen d’agir librement avec cet objet tant aimable. C’est ce qui ne se peut exprimer.

!• V : 6 Amour. 2. V paraphrase : de cetix que vous aimez et qui vous aiment.

3. V : à. 4. V ajoute : mais. 5. V : car. 6. V ajoute : que. 7. V : dans.

8. V paraphrase : éloignée de vous, demeurant enfermée dans un. 9. V ajoute :

de. 10. V : à tant d’objets, dis-je. 11. V paraphrase : empêchent le pur

amour et qui nous séparent tous deux. 12. V omet ces deux derniers mots.

*3- V omet : Amour, le. 14. V omet : Et. 15, V omet : à l'âme qui vous

veui aimer. 16. V Ce pur amour. 17. V omet nés deux exclamations.

iS. V ajoute: contraires au pur amour. 19. V omet toute cette dernière

phrase.

20. C’est-à-dire, chose toute (divine), dont il est impossible de rien dire.

LETTRES DE CONSCIENCE 35 1

Et 1 du depuis cette union, j’ai pâti 2 un désir violent de mourir, qui me consommait 3, qui 4 me faisait languir, et le sentais même à l’extérieur 5, et j’avais une fort 6 grande aliénation de toutes les créatures et étais si fort occupée, qu’à 7 quelque action extérieure que ce fût, j’étais toujours en langueur et en 8 l’oraison actuelle. Tout 9 ce que je pouvais faire, c’était de pâtir, et parfois 10 je me plaignais à celui qui était sujet 41 de ma peine : Hé 12 ! Amour, quand vous embrasserai- je à nu 13 et détachée de cette vie 14 ? Aurez-vous point 15 pitié de moi et du tourment qui me possède 16. Vous savez que je brûle du désir d’être avec vous, et n’est-ce pas beaucoup 17 souffrir d’en 18 être si longtemps absente 19 ? Hélas ! hélas ! Amour 20, ma Beauté, et ma Vie 21 ! Vous vous plaisez en mes travaux 22 ; votre amour le peut-il souffrir ? Que gagnez- vous à cet éloignement ? Vous savez bien 23 que je n’aime que vous. Or 24, sus donc ! Mon cher Bien-Aimé 25, qu’en un instant votre amour me consomme 26 ! Je 27 ne puis plus me supporter, tant vous 28 avez charmé mon âme. Venez donc, que je vous embrasse et je vous baise à mon souhait, et que je meure entre vos bras sacres , sans faire du retour au monde, là où l’on ne vous connaît point ! Puis, étant en de continuels transports, après mille embrassements et collements amoureux que je ne puis exprimer, je disais à l’Amour de mon âme . Si

i Dom Claude Martin a reproduit ce fragment dans la Vie, p. 136. 2. V .

Te ressentais 3. V : un désir si violent de mourir que j'en étais toute consumée 4 V • Ce désir. 5. V : et mon extérieur m*me s'en ressentait

6 V omet : tort. 7. V : en. 8. V : dans. 9. V omet : tout. 10. V omet : et parfois. 11. V : l’objet. 12. V : 6. 13. V paraphrase : quand

vous verrai-je à découvert. 14- V : de ce corps mortel. 15. v • N avez-vo point. 16. V : dans le tourment que je souffre. 17. V : trop. 1». v au* d’en iQ V: séparée si longtemps. 20. V : mon Amour. 21.

IToJcTau lil * « W. **• V ténus . «• V :

pas 24. V omet : or. 25. V omet : mon cher Bien-aimé. 26. V . me

consume à cet instant. 27. V ajoute : car. 28. V paraphrase : 00s

29 La Vie arrête ici sa citation avec cette remarque : Elle ajoute quantité

dé autres paroles embrasées qui expliquent la douce sévérité de VAmcur, ses langueurs

et son martyre.

tu voulais, ton foudre me consommerait et me ferait mourir en un instant. Hé ! Amour, si tu voulais je m’en irais avec toi. Ah ! fais donc que je meure, mon Mignon 1, et ma chère Vie, mon cher et délectable Amour 2 ! J’ai honte ; cela m’empêche de parler comme je voudrais.

Fol. 114.]

Depuis, en la vue de Notre-Seigneur en la gloire, en la pensée que la très sainte Trinité va abreuvant tous les Bienheureux par trois fleuves d’amour re[jail]lissant des trois divines Personnes, sans oublier l’unité de la divine Essence, j’étais unie au Verbe par grand amour, — car c’est en cet Objet bien-aimé, auquel je vis, à qui je je parle librement, — je m’entretenais avec ces paroles : Vous me mettrez là, ô mon Amour, mon Mignon 3, et mes Délices ; je vous verrai et je vous embrasserai. Il faisait dire à mon cœur ce qui ne se peut dire, et mes paroles sont trop défectueuses pour parler bien de l’Amour.

Fol. 119.] 4

Toutes les fois que j’ai fait 5 la sainte communion, je veux dire depuis le premier de l’an 6, j’ai si fort senti 7 l’amour de Notre-Seigneur en ce divin sacrement

1. Mignon, pour Bien-aimé. dont il était alors îe synonyme exact. Au XVIe siècle et au début du XVIIe, ce mot n’avait pas le sens de mièvrerie et le sens péjoratif qu’il a pris plus tard. Pour lui donner ici sa véritable signification, il n’y a qu’à se reporter aux fragments de la Relation de 1633, où Marie affirme à maintes reprises le caractère presque dès l’abord uniquement spirituel de son expérience mystique. C’est au Verbe dans sa divinité, sans nul concours de 1 imagination, que sa grâce l’unissait ; et de ce commerce tout divin rien ne rejaillissait sur la sensibilité. Voir aussi les considérations de la Vie, en particulier celles qui commentent les fragments 8 et 34.

2. Toute cette apostrophe familière et passionnée doit être rapprochée du fragment 35 de la Relation de 1633. Le morceau tout entier a dû être écrit dans les années 1625-1627.

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