‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 43 sur 65 · IX · texte numérisé non relu

IX

Dans toutes mes croix, je reconnais le grand amour que Notre-Seigneur me porte, comme elles me sont utiles, et combien je les dois chérir ; d’autant que c’est par la qu’il me fait connaître ce qui est en moi de défectueux et de contraire à son amour. C’est le profit que j’en retire, comme aussi de mourir à mes sentiments, et de me défaire, à quelque prix que ce soit, de tout ce qui me peut retarder dans ma course. Quand je vois mes sentiments mortifies et privés de leurs désirs, c’est là où mon esprit se satisfait et se plaît, et où je commence de nouveau à prier Notre- Seigneur de n’en avoir point de pitié, mais que, par sa bonté il me fasse digne de n’avoir ni sentiment ni vie que pour lui, car dans mon âme, je vois combien cela est nécessaire, et aussi comme l’esprit tend sans cesse a cette grande pureté. Or il est impossible de venir a la connaissance de toutes ces choses, par d’autres voies que par celles de la croix ; car, dans l’abondance des plaisirs spirituels, l’on porte joyeusement tout ce qui arrive, et quelquefois l’imperfection se cache dans cette joie, e on ne se connaît pas. Mais lorsque tout est retire au

considérations de la Vie sur la patience de Marie.

fond de l’âme, et que la partie inférieure est privée de tout secours, l’on voit à cette heure-là tout ce qui a encore vie et sentiment. Avant que d’avoir expérimenté tous ces ressorts, l’on pense être dans un état fort parfait; mais depuis que Dieu les découvre une fois à l’âme, l’on est désabusé et on voit clairement qu’on n’a point encore commencé à se mortifier parfaitement. C’est ce qui fait mettre tout de bon la main à l’œuvre, et n’attendre plus à étouffer les sentiments de cette partie imparfaite, sitôt qu’ils commencent à se vouloir soulever. Toutes ces vues m’ont donné un si grand amour et un si sensible désir des souffrances intérieures, que si l'on me donnait le choix, d’un côté, de tous les contentements spirituels, et de l’autre, de toutes les croix que j’ai souffertes, qui sont en très grand nombre et si cuisantes qu’il m’a été impossible d’en décrire la millième partie pour n’avoir pu les exprimer, je prendrais très volontiers toutes mes croix, tant Notre-Seigneur m’y donne d’inclination et me fait connaître les grands biens qui y sont cachés, quand l’on y est fidèle et qu’on les porte comme il faut.

Vie, p. 226.] J’ai dit au commencement de cette addition a que les personnes tentées trouveraient (dans ce récit) de grands motifs de se consoler dans leurs tentations. Le plus grand, à mon avis, est de voir dans l’exemple qu’elles ont devant les yeux, que les tentations ne sont point contraires à la sainteté, et que si elles sont fidèles à y résister, ce leur est un moyen très puissant pour remporter de glorieuses victoires sur elles-mêmes et se faire de très riches couronnes pour le ciel. Quant aux instructions qu on en peut tirer..., l’on y apprend que le grand secret pour vaincre les tentations est de les déclarer à son supérieur, quelque inconvénient qui en puisse arriver, ainsi que faisait notre Mère, qui ne pouvait rien tenir caché à sa supérieure, encore que ce fût contre la supérieure même, quand l’on eût dû, ainsi qu elle dit, la renvoyer de la religion. Car la tentation est un venin qui donne la mort quand on le tient caché, et qui perd sa force quand il paraît au dehors. L’on y apprend encore que quelque tentation que l’on ait, il ne faut jamais rien omettre de ses obligations, puisque 1 intention du démon quand il tente les âmes parfaites, n est pas tant, pour l’ordinaire, de leur faire commettre le mal, que

a. Voir page 310.

de les troubler, et de les empêcher de faire tout le bien qu’elles feraient dans la tranquillité de leur conscience. L’on y voit de plus qu’il ne faut faire paraître au dehors aucun signe des tentations que 1 on souffre dans l’intérieur. Les ennemis que l’on a à combattre sont invisibles, le combat le doit être aussi, et il suffit que celui qui le doit récompenser en ait seul la connaissance. Ce qui est le plus remarquable et le plus utile est que, non seulement il n’y faut point consentir, mais encore qu’il faut tâcher de n’y commettre aucune imperfection volontaire, puisque c’est en cela que consiste la parfaite victoire de la tentation. Enfin l’on y apprend que, quand on est fidèle à résister aux tentations, et qu’avec cela elles ne cessent point, il se faut résigner à la volonté de Dieu, pour les souffrir autant qu il lui plaira.

C’est ainsi que saint Antoine disait à ses ennemis : Me voici, je ne fuis point, je suis Antoine ; non, je ne fuis point, me voici. C’est aussi dans cet esprit que notre Mère disait à son Epoux : Mon cher Amour, je ne suis point lasse de souffrir ; me voici, non, je ne suis point lasse de souffrir.

De l’ union continuelle à Dieu, qui faisait dans toutes ses occupations et dans toutes ses croix son état foncier

et permanent.

Vie, p. 698]. La Mère de l’Incarnation a souvent parlé de son état foncier et permanent ... Cet état foncier est le point le plus remarquable de sa vie, et je ne connais rien de plus rare, ni de plus admirable, dans toute la vie spirituelle. C’était une union actuelle et continuelle de son âme avec Dieu, qui avait pris son origine d un amour extraordinaire, et cet amour ayant attiré tout l’esprit, son âme demeura toujours depuis dans la présence continuelle de sa divine Majesté. Elle n’avait que vingt ans, lorsque Notre-Seigneur l’attira dans cette grâce, et depuis ce temps-là, son union n’a pas été interrompue d’un seul moment. Elle a eu des tentations des plus violentes dont une âme puisse être affligée...; tout cela n a point été capable de 1a. distraire. Lorsqu’elle était dans le siècle, elle fut pour un temps engagée dans la conversation avec le monde, autant qu’on le peut être, elle eut à traiter des affaires des plus capables de distraire et de dissiper un esprit, et dans ces occasions si contraires au recueillement, elle ne perdait jamais la présence de Dieu, et son cœur ne cessait point de lui parler. Tant de soins extérieurs soulageaient son application intérieure au lieu de la troubler, et ils étaient comme ces objets extérieurs qui amusent les sens, tandis que 1 esprit demeure

occupé à quelque chose de sérieux et de solide. Étant religieuse, le repos de cette vie retirée favorisa beaucoup l’attention de son esprit, et dans cet état, ni les tentations, ni la diversité des exercices, ni la multitude des emplois, ni l’application qu’il lui fallait avoir aux ouvrages de main, ne la séparaient jamais de son principal Objet...

Pour ce qui est de l’union avec Dieu, parmi toutes mes croix, lorsqu’au plus fort de mes souffrances je vais par la maison ou que je me promène au jardin par obéissance, je sens mon cœur pressé par de continuels élans d’amour vifs et embrasés, et quelquefois il semble que ce cœur doive s’élancer et comme sortir de son lieu pour se perdre en celui qui est toute sa vie. Et quoique la partie inférieure pâtisse beaucoup, la supérieure se sent plus vigoureuse et plus capable d’agir dans une plus grande pureté et délicatesse, parce qu’elle n’est embrouillée d’aucune chose qui l’empêche, et qu’elle n’envoie rien aux sens, mais qu'elle retient tout dans son fond. Quand je suis au réfectoire, la lecture arrête les sens, et cela fait que j-e suis dans une continuelle attention à Dieu, et je ne me souviens pas de l’avoir perdue pour peu que ce soit. Dans une occasion, néanmoins, il m’arriva un trouble si subit dans l’imagination, qu’il semblait me vouloir faire perdre, pour un bien peu de temps, cette attention. Je m’en apercevais aussitôt et le trouble s’apaisait ; il recommençait, mais je retournais dans mon union. Durant tout un repas, je fus en cette peine de me remettre sans cesse avec Dieu, de qui ce trouble me divertissait. A la récréation, quoique je me récrée avec mes sœurs, mon cœur, néanmoins, n’en est pas moins attentif. Quand je suis à notre ouvrage, qui est la chose la plus capable de distraire que j’aie encore eue à faire, à cause de la grande attention qu’il y faut avoir, je ne sens pas cette occupation intérieure par manière d’élans forts et ardents, comme quand je vais par la maison, mais je sens mon cœur doucement attentif et aspirant à Dieu, et quelquefois je prends garde que cela est plus fréquent que je ne fais de points d’aiguille ; car, comme j’ai dit,

je le trouve toujours attentif, même quand je suis au plus fort de mes croix, qui ne font rien contre mon attention à cette divine Majesté, mais plutôt, elles m’excitent et poussent à lui parler encore davantage, selon les besoins où je me trouve. Assistant au chœur, à la psalmodie, pendant qu’un côté récite son verset, je me familiarise à Notre-Seigneur touchant le sens de ce qui se dit, ou bien je suis l’occupation qu’il me donne, et quand notre côté récite le sien, je passe de l’acte intérieur à cet extérieur, et ainsi, l’un correspondant à l’autre, je ne sors point d’avec cette divine Majesté. Je ne sens pas tant néanmoins la familiarité avec Notre-Seigneur, à cause de l’application à la voix, que quand l’autre chœur récite ; mon esprit pourtant n’y est pas moins : en l’un, j’ai la liberté de parler intérieurement, et en l’autre, il faut que la voix agisse, et cela fait que je sens moins ce qui se passe au dedans. Quand le sens des psaumes, ou des autres choses que nous chantons au chœur, m’est découvert, ce m’est un contentement que je ne saurais dire, car je me sens transportée en toutes manières, c’est-à-dire, intérieurement et extérieurement, d’un esprit d’allégresse semblable à celui de David lorsqu’il sautait devant l’Arche d’alliance. Cela m’arrive plus particulièrement aux Laudes, où toutes choses sont conviées, l’une après l’autre, à louer Dieu, et j’ai des souhaits que mon esprit s’écoule tout entier en ces divines louanges.

Quand je suis fortement attachée à mes croix, je ne sens pas ces mouvements de joie, mais seulement une simple attention à Dieu, à qui je parle de mes souffrances, suivant même les choses que nous recitons, qui se rencontrent quelquefois tout a propos avec ce que je souffre, tant pour la conformité qu il faut avoir à sa divine volonté, que pour en tirer des forces en vue de ses saintes promesses. Enfin, j’y trouve de la nourriture pour toutes

choses.

J’ai souvent des distractions dans 1 imagination, particulièrement quand je suis dans la croix, car étant alors

Marie de l’Incarnation.

toute retirée au fond de l’âme a, m’entretenant avec Dieu en la manière que j’ai dit, avec une grande simplicité et sans aucun sentiment, l’imagination ne se pouvant repaître des choses spirituelles, court d’un côté et d’autre, rappelant divers objets pour s’entretenir. Cela m’importune beaucoup, quoiqu’il n’ait pas la force de me détacher de l’union avec Dieu, qui emporte le dessus. Je me trouve quelquefois portée par ces distractions à regarder ou à avoir attention à quelques objets dont on m’a fait le récit. Il semble même que la volonté y veuille pencher ; mais, cette force intérieure, sans que j’y fasse rien de ma part que de me laisser conduire, me fait tout oublier pour n’entendre qu’à Dieu seul. M’en ressouvenant puis après, je suis toute honteuse de ce qu’il semblait que ma volonté avait tant soit peu penché du côté de la distraction ; car, quoique ces objets soient bons, je ressens un grand reproche intérieur d’avoir eu envie d’adhérer à une curiosité. En cela je reconnais le grand amour que Notre-Seigneur me porte de me faire ainsi oublier ces choses pour me cacher toute en lui. Comme je ne suis pas toujours dans une même disposition, il renouvelle en mon âme la grâce de l’union d’amour, ainsi que je l’ai décrite, mais toujours moins sensible et plus retirée au dedans. Plus encore à la sainte communion, où je ressens de très grandes grâces. Ma familiarité y augmente de même, et enfin, je lui parle là de tout, comme à mon grand ami qui sait que mon cœur est tout à lui et qu’il ne respire que pour lui.

Vie, p. 700.] Voilà comme rien n’était capable de distraire cette grande âme, et quoi qu’elle fît, quoi qu’il lui arrivât, elle se trouvait toujours unie à Dieu dans son fond permanent. Il faudrait certes

a. Il est arrivé plusieurs fois à Marie de l'Incarnation, soit dans sa première Relation, — cf. le fragment 52, — soit dans celle de 1654, et ailleurs encore, de parler du fond, du centre de l’âme, et même du centre le plus profond de l'âme. Ainsi ce fond, ce centre ne seraient pas uniques : il y en aurait plusieurs, puisque l’on peut parler du plus profond de tous. Mais, ce n’est là, évidemment, qu’une métaphore, à propos de quoi, il ne faudrait pas prendre le change sur sa pensée. Là encore, il faut se reporter à ses écrits, et à la terminologie générale des mystiques (3).

avoir la plume et l’éloquence d’un esprit céleste, pour écrire et parler dignement de cette union intérieure avec Dieu. La grâce dont son âme était remplie dans cette continuelle communication rejaillissait jusques sur son visage, et lui donnait une telle majesté qu’elle semblait plutôt une personne ravie en extase et qui habitait dans le ciel, qu’une créature mortelle et sujette aux lois de la nature. Aussi n’y avait-il qu’à la regarder pour être excité à la dévotion et au recueillement. Plus on la considérait, plus on l’admirait comme une chose rare, et qu’on eût jugée impossible, si la vue n’eût détrompé l'esprit. On ne pouvait penser sans étonnement à son grand et presque continuel silence, non plus qu’à la brièveté de ses entretiens quand elle était obligée de parler, et il était aisé de voir que c’était la présence de Dieu, qui la retenait intérieurement, et qui ne lui permettait pas de se répandre au dehors que dans la nécessité... J’ai souvent fait des réflexions pour savoir quelle a été sa vertu dominante et le caractère particulier de sa grâce, et je les ai trouvées si égales et dans un degré si éminent, qu’il m’a été difficile de distinguer celle qui l’emporte au-dessus des autres. Mais tout considéré, il me semble qu’il n’y a rien de si admirable en sa vie que cette grâce d’union.

APPENDICE

(i) Nous avons trois versions de l’incident : deux de Marie et la troisième de Dom Martène. Des deux versions de Marie, l’une figure dans sa Relation de 1633 et l’autre dans celle de 1654. Cette dernière était adressée à Dom Claude Martin. On ne s’étonnera donc pas qu’elle ait légèrement gazé les faits. Aussi, Dom Claude Martin, par souci d’humilité et de sincérité, lui a-t-il préféré le récit de 1633. Là, Marie, s’adressant à son directeur, n’avait rien à taire. Mais ce récit lui-même est-il tout à fait exact ? Selon Dom Martène, toute la faute ne retomberait pas sur le jeune Claude : « Le R. P. Dinet, recteur du collège des Jésuites de Rennes, dit-il, ayant su de Monseigneur l’archevêque de Tours, et du R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, religieux feuillant, tout ce qui s’était passé (lors de l’entrée de la vénérable Mère aux Ursulines), voulut le premier exercer sa charité envers notre petit abandonné, lui accordant pour cet effet une des places que les Révérends Pères sont obligés de donner gratuitement en leur collège à un certain nombre d’écoliers. Mais cette charité ne dura pas longtemps, car le maître du séminaire voulut bientôt le renvoyer, sous prétexte qu’il ne voulait pas étudier, quoiqu’auparavant le R. P. Recteur eût écrit à sa mère que son fils contentait fort et qu’il était édifié de le voir. Il y a bien de l’apparence que ce maître du séminaire, sachant que ses parents étaient riches, qu’ils avaient promis d’avoir soin de lui et qu’ils étaient assez bons pour lui payer sa pension, crut qu’il valait mieux remplir sa place par quelque pauvre écolier, qui serait dans une plus grande nécessité que lui : ce qu’on ne peut attribuer qu’à une insigne charité. Quoiqu’il en soit ses parents, voyant les dispositions des Jésuites, le rappelèrent. » Dom Martène, Op. cit., pp. 8-9. Il est bien possible que l’historien ironise sur cette insigne charité des Pères de Rennes. Mais passons. Un fait est acquis. Claude n’avait pas droit à une place

d’écolier pauvre. On aurait pu sans doute le garder au titre d’écolier payant. Mais le maître du séminaire n’y tenait visiblement pas. Aucun engagement ne le liait à son pensionnaire, et peut-être même le P. Dinet, qui le protégeait, avait-il déjà quitté Rennes pour Tours, où nous le trouvons effectivement en 1633, comme supérieur de la résidence que les Jésuites venaient d’établir en cette ville. Quant à Claude, il avait d’abord donné toute satisfaction ; à la longue cependant, il s’était relâché. La profession toute proche de sa mère, à laquelle il voulait assister, le travaillait sans doute. De là des plaintes où le maître du séminaire laissait percer toute sa pensée. Claude ne fut pas renvoyé; mais il s’ennuyait, on ne fit rien pour le retenir. Ses parents comprirent, et allant au-devant des désirs du maître et de l’écolier, rappelèrent chez eux ce dernier. Naturellement, Marie n’avait pas à rentrer dans tous ces détails. Quelques-uns étaient désobligeants pour un confrère du R. P. de la Haye, à qui la Relation de 1633, comme l’on sait, était adressée ; elle les tut. Et elle chargea Claude un peu plus que de raison, par omission.

(2) Nullement professionnels de la psychologie, pour la plupart, les mystiques n’ont eu à leur disposition pour traduire leurs plus délicates expériences que le vocabulaire de tout le monde. Les expressions, dont ils se sont servis, à leur corps défendant, ne sont pas à prendre au pied de la lettre. C’est ici qu’il convient de rappeler l’axiome : comparaison n’est pas raison. Ils ont parlé de distinction, départies de l’âme. Mais il n’y a là que des métaphores essentiellement déficientes. C’est cependant sur la foi de ces expressions et des analogies qu’elles suggèrent avec des cas cliniques parfaitement définis, qu’un psychologue, très averti et très respectueux, du reste, a cru pouvoir affirmer, comme un fait hors de conteste « qu’un grand nombre de mystiques (ont) accusé d’indéniables symptômes d’hysterie. A telles enseignes, ajoute-t-il, que l’on observe chez eux les indices d’un dédoublement plus ou moins marqué de la personnalité » Cf. Montmorand, Op. cit. p. 133- Les exemples qu’on en apporte sont empruntés non à des mystiques de second degré, mais aux princes de la phalange. Nous croyons que ces exemples ne sont pas probants et que c’est conclure un peu vite de la forme au fond. Il y aurait tout d’abord, en vue d’une discussion profitable, à écarter toutes les formules, où les mystiques, attentifs surtout aux deux régimes de tendances qui se partagent l’âme, et aux puissances ou elles ont plus particulièrement leur siège, se sont placés sur un plan moral plutôt que psychologique. Puis, toutes celles ou ils ont pris som de nous avertir qu’ils ne parlaient que par approximation. La matière de l’examen ainsi circonscrite, il resterait à ne pas négliger le contexte général de leurs écrits, qui dans bien des cas peut seul préciser la port

des expressions dont ils se sont servis. »

Nous ne pouvons avoir l’intuition de la substance de notre ame,

en elle-même, mais nous pouvons en prendre conscience dans ses opérations. Or, parmi ces opérations, les unes sont de surface, les autres se passent en des régions plus profondes. L’expérience commune suffit à nous convaincre du fait. Mais l’expérience religieuse des mystiques les a fait toucher à des régions insoupçonnées de tous ceux qui n’ont à leur disposition que les moyens naturels de connaître. Us ont, en effet, expérimenté une opération produite dans les puissances supérieures de l’âme, directement, par Dieu même, sans l’action préalable des sens : opération qui participait de la simplicité et de l’unité de son auteur, si subtile même qu’elle ne paraissait pas, pour ainsi dire, se différencier avec les facultés, comme si elle avait été produite sur le fond même de l’âme, sur sa substance, à tel point qu’elle en était comme imperceptible : un frémissement plutôt qu’un acte proprement dit. Prenant conscience de leur âme dans ses activités, les mystiques ont donc pu très légitimement parler de ses distinctions et de ses parties, suivant qu’ils avaient le sentiment d’opérations plus ou moins subtiles et délicates. Ils ne mettaient pas en cause, pour autant, le sentiment qu’ils ne cessaient de garder de l’unité et de l’indivisibilité substantielles de l’âme.

Pour nous en tenir à Marie de l’Incarnation, nous avons d’elle un texte capital, un texte peut-être unique dans la littérature mystique, par la plénitude de sa compréhension. Nous l’avons déjà cité dans l’Introduction, (Voir page 59) et il reviendra plus loin avec la pièce dont il a été tiré. Nous ne le reproduirons pas ici. Nous y constatons que Marie atteste, à la fois, l’unité de la substance de l’âme, sa distinction d’avec les puissances par lesquelles elle agit, enfin les différentes zones d’activité de ces dernières. Dans une seule et même expérience, il y a donc eu pour Marie une prise de conscience de l’être total de l’âme. Nous n’insistons pas sur la puissance de l’introspection qui a fixé les résultats de cette expérience. Nous notons seulement que c’est, à propos de l’âme, moins les formules scolastiques, naturellement, la pensée des Docteurs de l’École. Où trouver ici les indices d’une désagrégation psychologique, d’un dédoublement de la personnalité? Évidemment, c’est en relation avec ce texte si complet qu’il faudra interpréter, à moins de preuves positives contraires, les formules moins étendues. Et dès lors, ce qu’elles pourraient avoir d’obscur se fond dans la lumière de cette magistrale description du mécanisme de l’âme.

(3) Saint Jean de la Croix. «En tant qu’esprit, l’âme n’a ni haut ni bas ; elle n’est ni plus profonde ni moins profonde dans son être, comme le sont les corps susceptibles d’augmentation ou de diminution. Elle n’a point de parties, elle n’est point différente d’elle-même au dedans ou au dehors, puisqu’elle est simple. Elle n’a point de centres plus ou moins intimes; elle ne saurait être, comme les corps physiques, plus éclairée dans une partie que dans une autre, mais elle est

pénétrée uniformément par la lumière qu’elle reçoit. Laissant donc de côté la signification vulgaire des mots centre et profondeur, nous appelons le centre le plus profond de l’âme, les extrêmes limites que peuvent atteindre son être, sa vertu, la force de son opération et de son mouvement... Dieu est le centre de lame. Lorsque lame, selon toute la force de son être et de ses opérations, connaîtra Dieu parfaitement, l’aimera et en jouira pleinement et entièrement, elle sera arrivée au centre le plus profond qu’elle puisse atteindre en lui. Avant d’avoir obtenu ce haut degré de perfection, bien quelle soit en Dieu, qui est son centre, par la grâce et par la communication qu lui fait de lui-même, elle n’est pas pleinement satisfaite, si elle a enrnrp la rmi^anc.e de se mouvoir et la force de pénétrer plus avan .

note.

LETTRES DE CONSCIENCE

PRÉFACE

OUS le titre de Lettres de conscience de Marie de l’Incarnation, nous rangeons toutes les pièces que la Vie a publiées avec la mention : Écrits à son Directeur.

Ce directeur était alors Dom Raymond de Saint-Bernard. Supérieur du couvent des Feuillants à Tours, directeur éclairé, prédicateur en renom, homme de bon conseil, Dom Raymond de Saint-Bernard jouissait dans son Ordre d’une grande considération. Ses services furent souvent réclamés, soit à Paris, où la Chronique du monastère roial de St-Bernard des Feuillans 1 a noté l’un de ses séjours en 1627, soit en d’autres villes du royaume. Ce sont ses fréquentes absences de Tours qui ont, en grande partie, motivé cette correspondance de la Vénérable Mère. En 1624 ou 1625, en effet, Marie, comme on l’a vu par la Relation 2 précédente, lui avait fait vœu d’obéissance Ce vœu qui la mettait dans une dépendance totale a son

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