LXXII. — A SON FILS
MT fol. 18-19.
L’amour et la vie de Jésus soient votre partage !
Mon très cher fils,
Je ne veux pas agir avec vous comme vous faites avec moi. Hé quoi ! avez-vous eu le courage de laisser partir la flotte sans me donner un mot de consolation par une
gauche jusque dans son oreille, et par une conséquence très étrange on a prétendu que la corne de ses pieds, nommée unguia alces, devait être un remède infaillible pour l’épilepsie de l’homme ; que le simple attouchement de cet ongle, porté en bague ou en amulette, guérit de cette funeste maladie. S’il pouvait être de quelque utilité, ce serait râpé et mis dans quelque infusion, à cause du sel volatil qu’il contient. Les médecins du siècle précédent faisaient beaucoup de cas de cet ongle pour la maladie dont nous parlons... Ce remède paraît avoir perdu son crédit, et nous croyons que c’est avec raison. » Et le même auteur ajoutait encore : « Il paraît que l’animal connu dans l’Amérique septentrionale sous le nom d’orignac ou orignal, est une espèce d’élan. Tout ce que Denys dans son Histoire naturelle en rapporte (Nicolas ÜENys : Histoire naturelle des peuples, animaux, plantes de l’Amérique septentrionale et de ses climats. Paris, 1672) s’accorde avec ce que nous avons dit de l’élan » (Valmont-Bomare, Dictionnaire raisonné universel d’histoire naturelle. 4e édition, Lyon, 1791. Tome V, pp. 72-74 et 76). En 1652, on voit saint Vincent de Paul attendre de ses missionnaires de Varsovie un pied d’élan pour en faire présent à la duchesse d’Aiguillon ( Correspondance de saint Vincent de Paul. Édition P. Coste. Vol. IV, p. 137).
Lettre LXXII. — Cette lettre ne figure pas dans la Vie imprimée de Dom Claude Martin. Nous avons dit ailleurs que la publication de cet ouvrage n’avait pas été toute seule ( Écrits I, p. 99). Pour se concilier les Supérieurs de Saint-Maur, qui craignaient, en réveillant des polémiques à peine assoupies, d’attirer sur la Congrégation le mécontentement du roi, Dom Martène ou plutôt l’Ursuline Marie de l’Incarnation, nièce de la Vénérable Mère et cousine germaine de Claude
DE MARIE DE L’INCARNATION
lettre de votre part ? D’autres l’ont fait, sans lesquels je n’eusse point su de vos nouvelles. Je ne dis pas ce qu’on me mande à votre sujet1. C’est assez que je sache vos
Martin, qui dirigea l’impression du manuscrit, se résigna à de très nombreuses coupures. Plusieurs de ces suppressions, — les chapitres consacrés aux procès que la Congrégation eut à plaider contre les agents du roi, — s’expliquent par des raisons de prudence. D’autres, au contraire, plus ou moins importantes, restent sans explication suffisante. On ne peut que les enregistrer. C’est le cas de la lettre présente.
Marie de l’Incarnation avait toujours souhaité à son fils la vie religieuse. Elle aurait aimé le voir dans l’une des deux abbayes bénédictines de Tours, Saint- Julien ou Marmoutiers ; mais ni l’une ni l’autre à l’époque n’étaient réformées. Pour une raison analogue, elle avait refusé de le laisser entrer dans l’une des maisons de la Congrégation de Cîteaux, où pourtant, dit Dom Martène, « les Religieux l’auraient reçu à bras ouverts » (M p. 13). C’était une maison de l’observance mitigée. Marie de l’Incarnation était plus ambitieuse pour son Claude. Les Jésuites avaient alors ses préférences. « Les grands services qu’elle en avait reçus dans la conduite de son intérieur, ceux qu'elle voyait qu’ils rendent tous les jours au public par leurs prédications et leurs grands travaux, et aux infidèles par leurs missions, lui avaient donné une si haute idée de ces Révérends Pères, qu’elle aurait été au comble de ses joies, si son fils avait embrassé leur Institut » (M pp. 13-14). Claude n’était pas insensible aux désirs de sa mère. Il achevait alors ses études au collège des Pères à Orléans. Il y avait noué avec un de ses régents, le Père J. -B. Saint-Juré, « une solide amitié qu’il conserva toute sa vie ». Touché par « les fréquentes exhortations » de ce dernier, il avait demandé son admission au noviciat de la Compagnie (M p. 14). A cet effet, comme nous l’avons dit, il était venu à Paris en mars 1639 rejoindre sa mère, qui s’y disposait à partir pour la Nouvelle -France (voir la lettre LI). Le provincial des Jésuites de la province de France n’était plus alors Étienne Binet, mais depuis la fin de décembre 1638, Jacques Dinet, qui était entré en fonctions au plus tard au commencement de mars 1639. Le P. Dinet s’était autrefois intéressé à Claude ( Écrits II, p. 282). Après avoir été à Tours durant les années 1633-1634, le directeur de Marie de l'Incarnation ( Écrits II, pp. 12-13), il en était resté l’un des conseillers les plus écoutés. La Vénérable Mère était à Paris, Claude venait d'y arriver. Des Jésuites influents, le P. de la Haye entre autres, toujours fidèlement dévoué à son ancienne dirigée, appuyaient les démarches de la mère et du fils. Dinet, cependant, remit sa décision à d’autres temps, et, semble-t-il, pour un prétexte plutôt que pour une raison. Claude dut s’en retourner à Orléans, avec seulement une vague promesse. Quand, après quelques mois d’attente, il revint à la charge, Dinet lui fit répondre « qu’ J était sourd, ...et qu’il n’avait pas assez d’esprit pour être Jésuite » (M p. 15). Sur ce pitoyable refus, Claude tenta de se faire une situation dans le monde, puisque la religion semblait ne pas vouloir de lui. Mais il était en plein désarroi : « Je laisse à penser, dit son biographe, quelle fut la confusion de ce pauvre garçon, après lui avoir promis merveille, l’avoir fait venir à Paris et l’avoir entretenu d’une espérance qui ne devait aboutir à rien » (MT fol. 18).
1. Marie de l’Incarnation avait écrit une et sans doute plusieurs lettres à Claude en 1639. Aucune des deux flottes de 1640, ni celle de Dieppe, ni celle de La Rochelle ne lui avait apporté de réponse. Dans le même temps, des lettres de Tours et de Paris lui donnaient bien de l'inquiétude. A Tours, «(les) parents (de Claude) pour se défaire de lui, voulaient l’envoyer en Canada, proche de sa mère » (M p. 16). A Paris, les confrères de Dinet, même les plus dévoués au jeune homme, étaient réticents, n’osant blâmer leur provincial. Le silence de Claude parlait contre lui.
CORRESPONDANCE
besoins pour les offrir à notre bon Dieu. Reste à vous supplier puisque vous n’avez pas été assez heureux de faire profiter votre vocation, que pour le moins vous ne vous rendiez pas si infidèle de la quitter tout-à-fait, mais de recouvrer par vos diligences ce que vous avez perdu par négligence.
J’écris à plusieurs de nos amis* 2 à votre considération, pour tâcher de vous trouver une condition sortable au cas que vos desseins ne puissent s’accomplir. Il est temps que vous vous connaissiez ; vous êtes assez âgé pour cela. L’on vous a aidé puissamment durant votre cours, maintenant c’est à vous à vous pousser vous-même. Cela serait trop honteux à un jeune homme bien fait de n’avoir point de cœur. Tirez-vous donc de la pusillanimité, mon cher fils, et estimez que vous n’aurez rien en ce monde sans peine. Avez-vous quitté la dévotion à la sainte Vierge et à son glorieux Époux saint Joseph ? Ne faites point cette faute. Vous n’avancerez jamais dans les voies du salut que par leur secours. Hantez3 ceux qui leur sont dévots et qui imitent leurs vertus ; par ce moyen vous gagnerez les bonnes grâces de Dieu. Fréquentez les sacrements, fuyez ceux qui vous en voudraient détourner4...
Priez pour moi et remerciez la divine Bonté de la grande grâce qu’Elle me fait de m’appeler à une si haute vocation. Demandez-lui que je lui sois bien fidèle et qu’elle me fasse la grâce de persévérer jusqu’à la mort
Humilié de son échec chez les Jésuites, « il n’osa pas en donner avis à sa mère ; mais elle, l’ayant appris d’ailleurs, lui écrivit cette lettre qui n’a pas été insérée avec les autres » (MT fol. 18). Pour nous qui savons le cas de Claude, la pièce peut nous paraître sévère. Mais replacée dans l’état d’esprit où elle fut écrite, son accent de blâme se comprend. Marie de l’Incarnation était mal informée. De plus, la lettre a été retouchée.
2. Des amis et protecteurs de Paris, et en premier lieu Dom Raymond de St-Bernard et ces Dames de qualité qui avaient proposé leurs bons offices pour Claude en 1639, la Comtesse de Brienne, Mme Poncet, d’autres encore. Les amis de la province, comme M. de Bernières à Caen, et les parents de la Mère Saint- Joseph n’étaient pas non plus restés inactifs (Voir plus loin la lettre LXXVIII).