Et encore, et de plus
DE MARIE DE L’INCARNATION
moi, mon très cher Père, si l’instinct si violent qui me pousse me fait dire des choses que j’ai honte même d’envisager à cause de ma bassesse. Je m’en vais donc vous dire ma disposition, puisqu’il vous plaît me le commander.
Votre Révérence sait comme mon cher Époux m’a tenue depuis longtemps dans une étroite union et liaison intérieure qui ne me permettait pas d’arrêter la vue sur aucune chose particulière que sur lui seul qui me tenait contente dans la jouissance de mon Amour5, dans lequel je me voyais si avantagée que la soustraction de toutes les autres choses me semblait douce, et que quelques croix que je pusse expérimenter, elles ne me pouvaient faire sortir de cette disposition. Il est arrivé que depuis ma profession religieuse6, il a tenu mon esprit dans une douce contemplation des beautés ravissantes de sa Loi, et surtout du rapport de la Loi ancienne avec la Loi évangélique. Dans cette vue, ma mémoire était continuellement remplie des passages de l’Écriture sainte qui me confirmaient dans toutes les vérités qui y sont dites du sacré Verbe Incarné, quoique je n’en eusse jamais douté, et généralement dans tous les plus hauts points de notre foi, de sorte que, par la grandeur de ces lumières, je me suis trouvée dans de si grands transports, que, toute hors de moi, je disais : « O mon grand Dieu ! ô mon grand Amour ! je fais vœu de croire tout ce qui a été dit de vous, et tout ce que la faiblesse créée ne peut dire de vous, car, mon cher Amour, vous me ravissez dans les connaissances dont vous remplissez mon esprit 7 !» Or cela a mis dans mon âme un extrême désir de la vie apostolique, et sans regarder mon imbécillité, il me semblait que ce que Dieu me versait dans le
5. L '.de son amour. La leçon de V peut se justifier par le contexte spirituel général des Écrits de Marie de l’Incarnation. L’etat dont il s agit ici est celui des années 1628-1631 (Écrits I, pp. 360-364 ; II, pp. 283-285).
6. 25 janvier 1633. Sur cet état où Dieu lui « ouvrit l’esprit pour comprendre les Écritures » voir Écrits II, pp. 290 et ss.
7. Principalement de celles qui sont relatives à sa royauté universelle ( Écrits II, pp. 308, 311-312).
Marie de l’Incarnation
CORRESPONDANCE
cœur était capable de convertir tous ceux qui ne le connaissent et ne l’aiment pas.
Lorsque je fis mes exercices spirituels, je me trouvais toute honteuse quand il me fallait rendre compte de mes sentiments, qui ne convenaient point à mon sexe ni à ma condition. Je n’avais point entendu parler de la Mission8, et néanmoins mon esprit était par désir dans les terres étrangères. Il y a plus de dix ans, comme je vous ai dit par ma dernière9, que je souhaite et envisage cette grande chose, mais mon plus grand désir de la posséder est depuis toutes ces nouvelles connaissances, et encore plus particulièrement depuis avoir ouï dire qu’il pourrait y avoir moyen de l’exécuter10. De plus, nous avons vu la Relation* 11, qui, bien loin de me décourager12, m’a rallumé le désir et le courage. Il me serait impossible de vous dire les communications intérieures que j’ai continuellement avec mon cher Époux sur ce sujet. Il me fait voir cette entreprise comme la plus grande, la plus glorieuse et la plus heureuse de toutes les fonctions de la vie chrétienne ; qu’il n’y a aucune créature digne de cet emploi ni qui le puisse mériter ;
8. De la Mission de la Nouvelle-France, car elle connaissait par les vies de saint François -Xavier et de quelques autres missionnaires, les missions d’Extrême- Orient, et sans doute aussi celles de l’Amérique du Sud.