‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 154 sur 239 · Même date que la lettre précédente · texte numérisé non relu

Même date que la lettre précédente

Lettre LXXXVI. — Citée par le P. Vimont. L’original était en huron.

1. Après deux ans passés au séminaire, Thérèse avait été réclamée par sa famille, qui avait l’intention de la marier. Un de ses oncles, le frère du Joseph Chiouatenhoua des lettres de 1639 et 1640, était venu à Québec la chercher. Avec lui, et un petit groupe d’autres parents, Thérèse avait quitté le séminaire dans les derniers jours de juillet. Aux Trois-Rivières, elle rejoignit le gros des Hurons qui se préparaient à remonter dans leur pays, et des le Ier août, la caravane s embarquait sur ses canots. Thérèse s’était extrêmement attachée à ses maîtresses. C est des Trois-Rivières, où l’on ne s’arrêta guère, qu’elle écrivit ce billet d’adieu à la Mère de l’Incarnation.

CORRESPONDANCE

LXXXVII. — Au P. Barthélemy Vimont, supérieur de la Mission de la Nouvelle-France

RJ 1642 (Q 32-35 ; C XXII, 180 ss.), fragments.

Mon Révérend Père,

Je vous envoie quelques petites remarques pour satisfaire à l’obéissance. J’ai eu de la difficulté à m’y résoudre pour ce que, si on voulait dire toutes les choses qui peuvent donner de l’édification dans les actions de nos filles, ce ne serait jamais fait. Vous savez d’ailleurs le gros du séminaire, et combien il y entre de filles tant passagères que sédentaires. Vous savez, dis-je, mieux que moi, si Dieu peut être glorifié dans les petits services que ses servantes lui rendent en la personne des pauvres petites Sauvages. Je sais bien que nous sommes peu satisfaites de tout ce que nous faisons, n’étant que des servantes inutiles, moi très particulièrement, comme vous en avez très bonne connaissance : c’est ce qui me faisait souhaiter que vous ne fissiez aucune mention de nous : suffit que Dieu, qui est notre Père, sache avec quel amour nous servons nos néophytes. C’est assez que lui seul connaisse ce qui se passe dans cette petite maison, sans qu’il soit produit aux yeux des hommes : nous sommes trop heureuses que nos petites fatigues se passent à la seule vue de notre Maître, qui est si bon qu’il nous fait espérer le pardon de toutes nos fautes* 1. Aidezmoi en particulier à l’obtenir de sa bonté... etc.2.

Lettre LXXXVII. — « Comme on eut demandé aux Ursulines ce qui touche leur séminaire, pour l’insérer dans la Relation, voici ce que la Supérieure (Marie de l’Incarnation) répondit au Père (Vimont) qui lui en fit la demande ». RJ 1642 (Q 31-32 ; C XXII, 180).

1 . Sentiments qui expliquent partiellement le silence que les Relations allaient bientôt faire sur l’œuvre des Religieuses, tant Ursulines qu’Hospitalières.

2. Après cet et cetera, RJ ajoute : « Venons-en au détail. » On a alors l’impression que ce détail n’est plus la reproduction littérale, mais le plus souvent un simple résumé du mémoire de Marie de l’Incarnation. Nous avons mis entre [ ] tout le fragment où nous ne savons au juste à qui nous avons affaire, de la Vénérable Mère ou du P. Vimont.

DE MARIE DE L’INCARNATION

[On aurait de la peine à croire que de petites filles sauvages se rendissent ponctuelles aux temps des prières et des instructions, si les yeux ne voyaient cette vérité : il n’y a naturel si farouche que la douceur, la grâce et l’éducation ne polissent. On entend souvent avec plaisir ces petites Sauvages entonner un motet dans (notre) chœur pendant l’élévation du Saint Sacrement, et même encore chanter quelquefois avec (nous) pendant (nos) vêpres3...

Ces enfants ont de si grandes inclinations à la pureté que si elles sortent pour se promener, elles fuient la rencontre des hommes, et sont si soigneuses de se couvrir avec une telle décence, que leur maintien s’éloigne bien des façons de faire des Sauvages. Un Français présentant la main à une séminariste pour la conduire, comme on lui reprochait par risée que voulant être toujours vierge, elle s’était laissé toucher la main à un homme, cette enfant se mit à pleurer. Elle entre dans une colère contre celui qui l’avait conduite, s’en va une et deux fois laver ses mains, pour effacer tout le mal qu’elle pourrait avoir contracté par cette action innocente, ayant belle peur que cela ne l’empêchât d’être vierge. Comme on ne connaissait point sa pensée et qu’on redoublait de temps en temps ce petit reproche : « Ne me dites plus cela, répliqua-t-elle la larme à l’œil ; j’ai tant lavé mes mains qu’il n’est possible qu’il soit resté quelque chose du mal qu’il m’aurait pu causer ». Cette innocence est pleine de récréation4...]

Il ne se passe jamais quinze jours qu’elles ne demandent à se confesser. Elles font tous les soirs une exacte recherche de leur conscience, mais avec une telle candeur

3. Résumant ou citant, le P. Vimont a certainement ici retouché l’original. RJ porte en effet : dans le chœur des religieuses... quelquefois avec elles pendant leurs vêpres. La suite du paragraphe est de Vimont, sans aucun doute. Nous la supprimons.

4. Suivent deux paragraphes où RJ résume le mémoire des Ursulines. Marie de l’Incarnation relatera les mêmes anecdotes, avec plus de details et d exactitude, dans une des lettres de cette même annee 1642 adressée à la Supérieure des Ursulines de Tours.

CORRESPONDANCE

qu’elles disent publiquement les fautes qu’elles ont remarquées en leur examen. Que si elles en oublient quelqu’une qui ait paru au dehors, celle qui en aura eu la connaissance dira tout haut : « Ma sœur, vous ne vous souvenez pas de telle faute ; demandez-en pardon à Dieu. » Ce procédé ne les offense point : le bon accord et la bonne intelligence qu’elles ont par ensemble leur est quasi naturelle.

La petite Marie-Madeleine ayant été avertie d’une faute d’enfant dont elle ne se donnait pas de garde, fut saisie d’une tristesse qui parut sur son visage jusques à ce qu’elle se fût confessée, faisant voir que la douleur d’avoir fâché Dieu la touchait plus que la confusion et la honte d’avoir failli.

Deux de nos filles, âgées d’environ huit à neuf ans, -ont pressé quasi un an durant leur maîtresse de les disposer à la communion. Se voyant rebutées, elles s’adressèrent à moi, me suppliant avec beaucoup de caresses, de leur accorder cette faveur. Leur ayant dit qu’elles étaient trop jeunes, elles ne perdent pas courage. Le R. P. Vimont les étant venu voir pendant l’Avent, pour leur donner quelque instruction, elles se jettent à ses pieds et le conjurent de leur donner Notre-Seigneur, du moins au temps de Pâques. Le Père leur promit qu’elles jouiraient de ce bonheur, si elles étaient bien savantes. Il n’est pas croyable combien cette réponse les réjouit ; mais la peur qu’elles eurent de ne pas bien répondre aux interrogations qu’on leur devait faire de ce grand mystère, les porta à me venir trouver tous les jours, pour me prier à jointes mains de les instruire. Enfin, elles ont joui de leur désir : Notre-Seigneur s’est emparé de leurs cœurs. La préparation et la ferveur qu’elles ont apportées à cette action toute divine, nous donnait autant d’étonnement que d’édification5...

Nous ne parlons point de nos séminaristes passagères6,

5. Vimont reprend ici la plume ex abrupto. Nous n’en serons avertis que plus loin, lors du retour au mémoire de Marie de l’Incarnation.

6. RJ : Nous ne parlons point, dit la Mère qui a fourni ces mémoires, de... Toute la finale de la lettre est de Marie de l’Incarnation.

ni de leurs bons sentiments, ni des visites fréquentes et continuelles d’un très grand nombre de Sauvages, ni des petits secours que nous leur rendons incessamment. Il n’est pas quasi possible de les voir si riches et si pauvres des biens de la terre, sans se réjouir de leur bonheur et sans soulager leur misère. Nous ne faisons aucune mention des grands témoignages d’affection qu’ils nous rendent, nous voyant en ces contrées pour les secourir. Nous ne disons rien de ceux qui ont été faits chrétiens en notre petite chapelle, des instructions que nous leur donnons à notre grille et dans le lieu où nous enseignons nos séminaristes. Il y en a qui se viennent consoler avec nous sur leurs petites affaires ; d’autres nous visitent pour s’entretenir des grandeurs et des bontés de Dieu. Nous laissons tous ces bons sentiments pour le gros de la Relation, nous contentant de dire deux mots des séminaristes que nous avons incessamment avec nous dans notre clôture. Ces filles qui viendront quelque jour après nous7 et qui n’auront pas vu l’étrange incommodité que nous recevons d’un petit coin de maison où il faut faire toutes les fonctions d’un grand monastère, ignoreront peut-être nos joies aussi bien que nos peines 8...

( Été de 1642 ) 9.

7. Les Ursulines qui viendront dans la suite, et qui entreront dans le monastère que l’on faisait alors construire dans la Haute Ville.

8. « La vertu, la douceur et la joie, écrit le P. Vimont, au début de sa Relation, ont fait leur séjour dans les maisons dédiées à Dieu » RJ 1642 (Q 3 ; C XXII, 40). Même note l’année précédente, sous la plume du P. Le Jeune : « Quand nous voyons de jeunes filles délicates, renfermées dans leurs maisons sur les rives de notre grand fleuve, prendre part aux travaux de ce monde (la Nouvelle-France), avec une gaieté non pareille... » RJ 1641 (Q 56 ; C XXI, 112-114).

9. Ces mémoires ont été vraisemblablement fournis avant l’arrivée des flottes et du courrier de France, en juin ou en juillet au plus tard. A partir de ce moment, tout le temps devait être réservé à la correspondance avec la mère-patrie.

Marie de l’Incarnation

CORRESPONDANCE

LXXXVIII. — La Mère Marguerite de St-Athanase a une Ursuline d’un couvent

de Paris

Bibliothèque municipale de Troyes, Ms. 2196, fol. 117 (pièce 51). — Éditée pour la première fois par Eug. Griselle dans 1 La Vénérable A/ èr c Marie de l Incarnation... Supplément à sa correspondance, pp. 58-59. — Texte revu sur l’original. Orthographe et ponctuation modernes.

... Pour ce qui est de ce que vous me mandez de feu Mlle Arnauld* 1, nous n’en savions rien. J’espère que l’affection que cette bonne âme avait pour nous, nous sera utile dans le ciel et nous obtiendra par ses bonnes prières d’amples bénédictions pour notre séminaire.

Je n'ai point l’honneur de connaître la Mère de Ligny2 (quoique

Lettre LXXXVIII. — Nous n’avons que la finale de cette lettre, et nous ne savons l’importance de la partie qui manque. Un découpage maladroit a entaillé la première ligne du fragment conservé, dont il ne reste que les mots : l’affection... mon profit... mieux je. La destinataire a peut-être gardé pour elle la portion qui lui était personnelle pour ne communiquer à Port- Royal que ce qui le concernait.

1. Catherine Marion, femme d’Antoine Arnauld, avocat au parlement de Paris, mère de ces vingt-deux enfants dont le Nécrologe de Port-Royal a écrit qu’ils étaient « tous illustres par leur savoir et leur éminente piété » ( Op . cit., pp. 101 et ss.), mais dont les plus célèbres sont les deux abbesses de Port-Royal, la Mère Angélique et la Mère Agnès, et le docteur de Sorbonne, Antoine Arnauld, l’auteur de la Fréquente communion. Après la mort de son mari, MUe Arnauld,

— le titre de Mademoiselle était alors donné aux femmes de haute bourgeoisie,

— avait fondé le monastère de Port-Royal de Paris, où avaient été transférées en 1626 les religieuses de Port-Royal -des-Champs. Elle y était entrée elle-même, y avait pris l’habit des mains de sa fille Angélique, et y était décédée à l’âge de 68 ans, après y avoir vécu 18 ans sous le nom de Catherine de Ste-Félicité. Cette mort remontait au 28 février de l’année précédente. L’étonnement de Marguerite de St-Athanase d’avoir ignoré ce décès serait un nouvel indice des relations existantes entre les deux maisons de Port-Royal et des Ursulines de Paris. Il semble aussi que dans ses charités, qui furent grandes, la mère des Arnauld se fût particulièrement intéressée au Canada.

2. Madeleine de Ligny, dite de Ste-Agnès, fille de Jean de Ligny, seigneur de Ranticey et de Gragneul, et de Charlotte Séguier, sœur du chancelier Pierre Séguier. Entrée à Port-Royal de Paris en 1632, à l’âge de 16 ans, elle y avait passé ses premières années de probation religieuse sous la double direction de la Mère Angélique et de l’abbé de Saint-Cyran. Sa fidélité à ce dernier, fidélité qu’elle tenait de sa mère, lui avait déjà mérité de prendre place dans les annales de Port-Royal, lors du différend qui brouilla cette maison avec son ancien protecteur et directeur, l’évêque de Langres, Sébastien Zamet. Plus tard, Madeleine de Ligny devait devenir abbesse de Port-Royal. Ce fut en 1661, « en des temps très fâcheux, où (les) ennemis du Monastère s’efforcèrent en vain de la séduire par leurs calomnies, leurs brigues et leurs menaces ». Entendons par là qu’elle refusa de signer le Formulaire condamnant les cinq propositions de Jansénius. Exilée de Port-Royal, pour le fait de son opposition, elle devait être internée une quinzaine de jours aux Ursulines du Faubourg Saint-Jacques, et de là transférée aux Visitandines de Meaux. Sa détention aux Ursulines ne lui laissa qu’un souvenir agréable : « Elle (leur) sut tant de gré, écrit l’annaliste du Couvent,

DE MARIE DE L’INCARNATION

je croie bien que nous soyons parentes). Je ne laisserai pas de vous supplier de lui faire mes très humbles recommandations. Je n’écris qu’à Madame son Abbesse3. Je lui écrirais néanmoins volontiers s’il y avait un peu de connaissance ; la vertu de cette chère cousine me donne un grand plaisir d’avoir part à ses saintes prières et à son affection. J’espère que votre charité me procurera ce bien : ce qui m’obligera de nouveau à me dire ce que je suis véritablement et de cœur, ma chère Mère, votre très obligée et très affectionnée sœur et servante en Jésus-Christ.

Marguerite de St-Athanase,

Religieuse] U[rsuline] I[n digne].

Du séminaire de Saint- Joseph des Ursulines de la Mission de la Nouvelle-France, à Québec, ce 27 août 1642.

Suscription : A ma très honorée Mère, la Mère Marie-Angélique Ursuline4, à Paris.

du bon traitement qu’elles lui avaient fait et de toute leur charité en son endroit, qu’elle s’en loua fort à Messieurs ses parents, le manda à Port-Royal, et le témoigna à plusieurs autres personnes » (Annales manuscrites du Couvent du Faubourg Saint-Jacques... Archives des Ursulines de Québec). Nous ne savons comment s’établissait la parenté des Flécelles, dont descendait Marguerite de St-Athanase, avec les Ligny. Peut-être était-elle récente et venait-elle par les Séguier. En tout cas, Marguerite, mise très jeune au pensionnat des Ursulines, et séparée de sa famille, n’avait pu connaître sa cousine Madeleine de Ligny, d’un an sa cadette (1).

3. Une lettre adressée par la même flotte à la Mère Agnès et qui ne nous a pas été conservée.

4. Nous ne connaissons pas cette Ursuline. Elle était certainement en relations avec Port-Royal et particulièrement sans doute avec la Mère Madeleine de Ligny. A Paris, il y avait alors deux couvents d’Ursulines : celui du Faubourg Saint- Jacques, et celui de la rue Sainte-Avoye. L’un et l’autre entretenaient des rapports cordiaux avec Port-Royal. La qualification de « très honorée » que Marguerite de St-Athanase donne à la destinataire de sa lettre indiquerait que celle-ci était ou avait été dans l’une des principales charges de la maison dont elle faisait partie.

NOTE

(x) La Mère Marguerite de St-Athanase. — Parlant des deux maisons de religieuses de Québec, dans les années 1639-1650, le P. Bressani remarque que «la plupart » des Ursulines appartenaient « â des familles nobles » (F.-J. Bressani, Relation abrégée de quelques Missions des Pères de la Compagnie de Jésus... Macerata, 1653 ; Montréal, traduction du P. F. Martin, 1852, p. 108). Parmi ces. filles de qualité, deux surtout se distinguaient par leur naissance : Marie de St-Joseph, née de Savonnières de la Troche de St-Germain, et Marguerite de St-Athanase, née de Flécelles.

CORRESPONDANCE

Les Flécelles — dont le nom s’écrivait aussi Flécel, Fléchelles, Flesselles et Flexelles - — - étaient originaires d’Amiens et d’une noblesse assez récente. Ils remontaient à Guy de Flécelles, mort avant 1 569, et dont le fils, Philippe, écuyer, seigneur de Hautefontaine et du Plessis, avait été médecin ordinaire de François Ier et de Henri II ; mais leurs filiations n’étaient clairement justifiées que depuis Gabriel de Flécelles, qui fut échevin de Paris en 1605 et mourut aux environs de 1611.

Le fils de ce dernier, Jean, vicomte de Corbeil-en-Brie, seigneur de Flécelles en Picardie, de Brégy, du Plessis-du-Bois, d’Yverny, de la Malmaison et autres lieux, entra dans la magistrature. Conseiller secrétaire du roi en 1604, secrétaire du conseil d’État et des Finances, conseiller du roi en ses conseils d'État et privé en 1616, il était en 1621, président en la Chambre des comptes de Paris, charges « où il ne cessa de donner des preuves de sa capacité » et de son attachement « aux intérêts du roi Henry le Grand et à ceux du roi Louis XIII. » De son mariage avec Catherine d’Elbène, fille d’un gentilhomme florentin, il eut entre autres enfants, Nicolas, qui fit au XVIIe siècle la notoriété, sinon l’illustration, de la famille, et Marguerite, qui fut Ursuline, la future Mère Marguerite de St-Athanase, celle qui devait être la seconde supérieure du monastère de Québec.

Nicolas acheva l’ascension sociale des Flécelles. Son grand-père avait été qualifié de « noble homme », son père de « chevalier », lui, le sera de « haut et puissant seigneur ». Né en 1615, d’abord destiné aux armes, comme cadet d’une famille de robe, il entra dans la magistrature en 1637, après la mort de son frère aîné. Mais il laissa bientôt le parti de la robe pour la diplomatie. Plénipotentiaire du roi en Hollande en 1643, à Munster, en Danemark, en Pologne, en Allemagne, de 1643 à 1645, il est nommé conseiller d’État d’épée en 1644, et ambassadeur en Pologne, mission qu’il remplit de 1645 à 1650. La mort de son père, octobrei649, le rappela en France. Il y rentre en 1650 comme ambassadeur extraordinaire ■de la reine Christine de Suède. Il prend alors du service dans les armées du roi. Nommé maréchal de camp en 1651, et en 1655 lieutenant-général du roi « en son armée de Piedmont », il se distingue dans plusieurs actions en Italie et dans les Flandres. Son mariage avec Charlotte de Saumaize de Chazan, dame d’honneur ■d’Anne d’Autriche, lui avait donné ses entrées à la cour. Mais cette union ne fut pas heureuse. Charlotte de Saumaize, intime amie d’Anne d’Autriche dont elle reçut d’abondantes gratifications sur sa cassette et sur son testament, était une « précieuse », qui tenait plus à être belle qu’à être mère. Par ailleurs, Nicolas de Flécelles ne se piquait pas de fidélité. Les deux époux se séparèrent. Nicolas de Flécelles, qui, malgré toutes ses charges et ses missions de confiance à l’étranger, semble n’avoir été qu’un pauvre homme pour Mademoiselle, devait mourir en 1689, d’après d’Hozier, — en 1684, d’après les Annales des Ursulines de Québec. — Son fils Jean-Baptiste, le comte de Brégy, continua la postérité.

Marguerite fut la dernière des enfants de Jean de Flécelles et de Catherine d’Elbène. Selon d’Hozier, elle aurait été baptisée le 14 juillet 1601. C’est évidemment une erreur. Les Annales manuscrites des Ursulines de Paris, qui furent écrites de son vivant, lui donnent vingt-six ans en 1640, lors de son départ pour .la Nouvelle-France, et les Annales manuscrites des Ursulines de Québec, qui la

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font mourir le 3 juin 1695, à l’âge de 81 ans, assignent au commencement de la courte maladie qui l’emporta la date du 28 mai précédent, jour anniversaire de sa naissance (Archives des Ursulines de Québec). Marguerite serait donc née le 28 mai 1614. Cette date si bien appuyée par des témoignages contemporains, renseignés et concordants, doit être préférée. Marguerite de Flécelles fut mise de très bonne heure pensionnaire aux Ursulines du Faubourg St-Jacques, d’où elle entra sans transition au noviciat. Elle fit ses vœux le 3 juin 1632, ce qui lui donnait huit ans de profession religieuse à son arrivée au Canada. Mais ses dons de naissance et de grâce suppléaient à sa jeunesse. En 1645, lors de la première sortie de charge de Marie de l’Incarnation, elle fut élue pour lui succéder. Elle n’avait que 31 ans. Depuis cette époque, jusqu’en 1672, année de la mort de la Vénérable Mère, Marguerite de St-Athanase gouverna alternativement avec elle le Monastère de Québec. Elle fut à sa tête pendant dix-huit ans.

Si sa parenté avec la Mère Madeleine de Ligny était assez éloignée, Marguerite de St-Athanase allait être unie, vingt ans plus tard, avec Port-Royal par des liens beaucoup plus étroits. En 1659, sa propre nièce, la seconde fille de son frère Nicolas, Anne-Marie de Flécelles de Brégy, devait entrer dans le célèbre monastère, où l’année suivante elle fit profession, sous le nom de Sœur Ste-Eustoquie. Filleule d’Anne d’Autriche, elle était surtout la fille d’une précieuse, Charlotte de Saumaize, et avait hérité de tous les défauts de ce bel esprit. On le vit bien « pendant le cours; de la persécution de 1664 ». Impétueuse, impertinente, d’une humilité altière et: agressive, elle fut à Port-Royal l’âme de la résistance à la signature du Formulaire,, le rempart «de la vérité et de la grâce». Mais, dit Racine, «son tour d'esprit était faux et n’avait rien de solide ». Elle fut alors exilée aux Ursulines de St-Denis.. On n’a pas conservé de traces de rapports épistolaires entre la Sœur Ste-Eustoquie‘ et sa tante de Québec.

De 1640 à la fin du siècle, les Flécelles comptèrent parmi les bienfaiteurs les; plus constants des Ursulines de Québec. Le Registre note fidèlement leurs donsgénéreux année par année. Ce sont des envois d’argent de Jean de Flécelles lepère, de Nicolas le frère et de Jean-Baptiste le neveu de Marguerite de St-Athanase. Mais il y a aussi, une tante, Mme de Soupir, Marie de Flécelles, mariée à Daniel) Baudoin, seigneur de Soupir ; une sœur. Renée de Flécelles de Brégy, mariée; à Henri Hurault de l’Hospital, à moins que par cette sœur il ne faille voir Charlotte de Saumaize elle-même, la femme de Nicolas de Flécelles ; et une nièce, sans doute Anne-Marie de Flécelles de Brégy, avant son entrée à Port-Royal, car c’est en 1651 que sa charité est mentionnée. Par les Annales manuscrites du monastère de Québec, nous connaissons encore un autre membre de la famille, également dévoué aux Ursulines, l’oncle de Marguerite de St-Athanase. l’abbé de Flécelles, autrement Guillaume de Flécelles, conseiller du roi en ses conseils, conseiller au parlement de Paris, chanoine et chancelier de l’Église de Noyon, qui par son testament du 2 janvier 1670 légua au monastère 100 écus de rente annuelle sur l’Hôtel de Ville de Paris. Nicolas de Flécelles devait un peu plus tard lui assigner la même rente dans son testament.

CORRESPONDANCE

LXXXIX. — A UNE DE SES BELLES-SŒURS L pp. 37-39, Lettre spirituelle XXII. — R XLIIL

Ma très chère et bien-aimée Sœur,

La paix et l’amour de Jésus soient votre partage pour l’éternité !

J’ai reçu vos deux lettres par les mains du R. P. Le Jeune* 1 qui m’a assurée vous avoir rendu visite, ce qui m’a beaucoup consolée d’apprendre de vive voix des nouvelles de ceux que je chéris le plus. Je me réjouis des grâces et des faveurs que Dieu vous départ si libéralement, et encore plus des bonnes résolutions que sa bonté vous fait prendre de le servir le plus parfaitement qu’il vous sera possible le reste de vos jours. Je m'assure que vous vous trouverez bien de vous assujettir à un si bon Maître, auquel servir c’est régner. Vous avez à présent un grand avantage pour exécuter un si généreux dessein, car votre cœur n’étant plus partagé, comme il était durant les liens de votre mariage, vous êtes dans la liberté des enfants de Dieu, qui n’ont plus d’amour que pour leur Père. Portez vos enfants à vous imiter ; aimez-les plus pour le ciel que pour la terre, et faites en sorte qu’ils ne connaissent le monde que par nécessité. Je sais bien, ma chère sœur, que vous faites beaucoup mieux que je ne vous conseille, mais mon cœur ne se peut empêcher de vous dire ce que je voudrais faire si j’étais en votre place.

Ce m’a été un surcroît de joie d’apprendre que mon fils a fait profession dans l’Ordre de Saint-Benoît2. C’est

Lettre LXXXIX. — L porte la désignation déjà notée pour la lettre LXXVI : A une de ses sœurs. La destinataire semble cependant devoir être encore Louise Dugué, la veuve de Hélye Guyart.

1. Le P. Le Jeune, passé en France, comme on l’a vu, à l’automne de l’année précédente, était rentré au Canada avec la flotte de 1642. Il était arrivé à Québec dans le courant de juillet.

2. Toute la correspondance de Marie de l’Incarnation avec son fils, pour l’année 1642, est perdue. Claude avait fait sa profession le 3 février précédent. Il avait alors 23 ans accomplis, moins deux mois, étant né le 2 avril 1619.

DE MARIE DE L’INCARNATION

une grâce que j’attendais depuis longtemps de la divine bonté, laquelle enfin a exaucé mes vœux par l’excès de ses grandes miséricordes. Qu’elle en soit éternellement bénie des Anges et des Saints ! Il m'a écrit la manière dont elle s’est servie pour l’attirer à son service, elle est tout extraordinaire3 ; et maintenant il est en état de reconnaître devant Dieu, les bontés que vous avez eues pour lui.

C’est assez parler de votre France ; il faut parler de la nôtre, où la bonté divine veut être servie plus que jamais par de nouveaux cœurs qu’elle se gagne tous les jours. Ce sont nos chers néophytes qui, sans mentir, font honte aux chrétiens de l’ancienne France, nés et nourris dans le christianisme. Le diable est si jaloux qu’il fait tout son possible pour les détourner de leurs bonnes résolutions, mais en vain : car tant s’en faut qu’ils retournent en arrière, qu’au contraire ils sont si affermis dans notre sainte foi, et remplis d’un si grand zèle, qu’ils prêchent publiquement aux autres ce qu’ils ont appris de nos mystères et des maximes de l’Évangile. La consolation que nous en avons nous ôte le sentiment de nos petits travaux, et nous les fait chérir plus que je ne vous le saurais dire.

Pour mes dispositions particulières, je suis dans une

3. C’était la réponse de Claude à la question que sa mère lui avait adressée dans sa lettre du 4 septembre 1641 (lettre LXXVIII). Nous connaissons par Dom Martène « cette manière tout extraordinaire. » « Un jour, écrit ce dernier, que Claude (toujours dans l’attente de l’effet des promesses de la duchesse d’Aiguillon) était encore dans son lit, lisant la Philosophie française de Dupleix, ...il entendit frapper trois coups à la porte de sa chambre ; il se leva aussitôt, ...mais ayant (ouvert) il ne trouva personne... A peine était-il rentré qu’on recommença à frapper de nouveau ; ...ayant (ouvert sa porte une seconde fois), il demeura tout interdit de n’y trouver personne, d'autant plus que sa chambre était au milieu d’une grande galerie, où il était impossible qu’une personne eût frappé et se fût retirée en si peu de temps. Dans cet étonnement, la première pensée qui lui vint à l’esprit, fut que c’était sa bonne mère qui l’avertissait par ce •signal de penser sérieusement à son salut, et au même instant la grâce agissant puissamment dans son cœur, il résolut de changer tout à fait de vie et de travailler avec application à sa sanctification. Pour cet effet, prenant sur-le-champ du papier et de l’encre, il commença à dresser une confession générale de toute sa vie » (M p. 18). C’est dans ces dispositions que, rendant visite à Dom Raymond de St-Bemard,- il prit dans l’entretien qu’il eut avec ce saint homme « la semence de sa vocation religieuse » (M p. 19).

parfaite santé, grâces à notre bon Dieu qui me la donne. Les croix du Canada sont fréquentes, mais elles sont toutes aimables, et quoiqu’il n’y ait ici aucune satisfaction pour les sens, l’esprit néanmoins y vit plus content que s’il possédait tous les trésors de l’Europe. Ne laissez pas de prier toujours pour moi, et de communier quelquefois à mon intention, afin que je sois bien fidèle à Dieu dans les travaux que sa bonté permet de m’arriver dans sa nouvelle Eglise. Adieu, ma chère sœur, je vous aime plus que moi-même, et serai éternellement votre...

De Québec, le 28 août 1642.

XC. — A la Révérende Mère Catherine-Agnès de St-Paul, Abbesse de Port-Royal

Bibliothèque municipale de Troyes, Ms. 2196, fol. 128-129 (pièce 58). — Édité© pour la première fois, en 1876, par R (Lettre CCXXV), mais avec retouches. — Rééditée par A. Gazier en 1883 ( Revue critique d’ Histoire et de Littérature... Tome XV, N° 12, 19 mars 1883) d’après une copie ancienne, mais fidèle, de l’original, trouvée dans les papiers de Port-Royal, sauvés avant 1709 par Melle de Thémericourt. — Rééditée à nouveau par Eug. Griselle dans : La Vénérable Mère Marie de l’Incarnation... Supplément à sa correspondance..., pp. 59-61. — Texte revu sur l’original de Troyes ; orthographe et ponctuation modernes.

Jésus, Marie, Joseph.

Votre sainte bénédiction !

Madame ma très Révérende Mère,

Je ne mérite pas que votre Révérence ait daigné mettre la main à la plume pour m’honorer de l’une de ses lettres. Je suis dans une ordinaire confusion de ce que quantité de saintes âmes regardent de bon œil les pauvres religieuses de Canada, lesquelles ont bien d’autres sentiments d’elles-mêmes et, pour mieux dire, qui n’ont d’yeux que pour voir leurs misères et peu de correspon-

Lettre XC. — Sur la destinataire, voir la lettre LXXX.

DE MARIE DE L’INCARNATION 265

dance à la haute grâce que la bonté de Dieu leur a départie. Il est vrai, ma très Révérende Mère, j’ai entendu parler1 des plus saints du Canada : tous sont dans leur néant d’une façon admirable, tant la vue de l’appel apostolique leur paraît sublime et leur correspondance petite. Il est vrai, les sens ne soutiennent point en Canada ; l’esprit laisse la nature dans les pures croix qui s’y retrouvent 2, non seulement en elle-même, mais dans toutes les choses qui la peuvent rendre susceptible de croix. Et vous avez, en effet, compris ce point, ma Révérende Mère, en disant que vous respectez la grâce3 et l’appel de Dieu en nous. Si jamais vous avez fait de bien à quelqu’un, que ce soit, s’il vous plaît, de remercier cette Bonté infinie de ses miséricordes sur moi, et lui demander l’anéantissement de mes malices, qui ne s’arrêtent pas seulement dans le sentiment mais passent dans [des] actes très fréquents ; et c’est ce qui me fait craindre être la cause et retardement4 des affaires de Dieu dans sa nouvelle Église.

Les Iroquois n’y avaient point encore tant fait de ravages. Lorsque l’on était dans les plus grandes espérances du progrès du christianisme et qu’on l’expérimentait dans quantité de conversions5, tant dans les Hurons qu’en ces quartiers des Algonquins6, les Hurons étant ici venus en traite7 à leur ordinaire, l’un de nos

1. C’est-à-dire j’ai conversé avec des missionnaires qui sont parmi les plus saints du Canada.

2. Gazier : qui se trouvent; Griselle : qui a retrouvé; R : qui se retrouvent. La variante de Griselle aboutit au non-sens. Celles de Gazier et de R sont des interprétations exactes. L’original porte si (pour s’y, comme dans beaucoup d’autres écrits contemporains) . Le sens est que la nature non seulement trouve des matières de souffrances en elle-même, au Canada comme ailleurs, mais qu’en outre elle en rencontre dans toutes les choses qui sont capables de mortifier.

3. R trouve cette phrase « innocente en soi », mais néanmoins « quelque peu suspecte sous la plume d’une sœur d’Antoine Arnauld ». C’est poursuivre bien loin le spectre de la Grâce efficace. R tire en outre de sa découverte des conclusions qui ne sont que des anticipations arbitraires.

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