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Si emportés par le zèle de la répression

1 7. Bien faite pour lui causer de la confusion.

DE MARIE DE L’INCARNATION 283

sentence sans l’avoir communiquée au Père De Quen, qui était alors dans le confessionnal, fort occupé. Quand il fut en état d’écouter, on lui dit le mal qu’on croyait que cette femme avait fait et la résolution qui avait été prise de la punir. Lui, sans savoir ce qui s’était passé ni jusqu’où la chose devait aller, repartit que ce serait bien fait, puis il se retira. Voilà l’exécuteur qui mène la criminelle à la porte de l’église, lui commande de poser les mains sur la balustrade du pont, et lui découvre les épaules. Elle, sans se plaindre et avec une douceur et affabilité non pareille, obéit à tout ce que l’on veut. Alors, le fervent Sauvage élève sa voix, disant : «Écoutez, écoutez, Français, sachez que nous aimons l’obéissance : Voici une de nos filles qui a désobéi : c’est pour cela que nous l’allons punir ainsi que vous punissez vos enfants. Et vous, filles et femmes sauvages, autant vous en arrivera, si vous désobéissez. » Disant cela, il décharge un grand coup de fouet : « Compte, dit-il à la patiente, et retiens bien. » Il disait cela, parce qu’il devait donner cinq coups. Quand ce fut au troisième, le Père De Quen entendant qu’on ne cessait point et qu’on y allait fort rudement, sortit, et fit faire le holà au zélé exécuteur. La patiente se revêtit avec une grande douceur et tranquillité et alla trouver le Père pour le prier de la baptiser. Mais comme il ignorait son innocence, il la rebuta fort rudement, en lui disant : « Si tu veux que je te croie, va-t’en aux Ursulines demain après le soleil levé, et je te baptiserai avec tes compagnes si tu persévères. » Nous ne savions rien de tout ce qui s’était passé, mais le révérend Père, nous venant voir, nous fit le détail de toute l’histoire.

Il faut que je vous avoue, ma très chère Mère, que je pensai me fâcher contre lui, d’avoir laissé fustiger cette pauvre innocente, sans arrêter la ferveur inconsidérée des Sauvages, mais enfin, comme le tout s’était passé innocemment de part et d’autre, il fallut se rire de la simplicité des Sauvages, et demeurer édifiés de la patience de la femme. Elle devança le temps et vint me trouver

CORRESPONDANCE

dès la pointe du jour avec une troupe de filles, me disant qu'elle venait attendre le Père pour être baptisée. Je lui demandai si, tout de bon, elle voulait être au nombre des enfants de Dieu ; elle me répond qu'elle n'est venue que pour cela. « Mais, lui dis-je, que dis-tu de ce que l’on t’a fustigée ? En es-tu bien contente ?» — « Oui, repartelle, j’ai voulu souffrir cet affront pour me disposer au baptême, et j’ai enduré en paix, puisque Jésus a enduré et payé pour moi. » Je vous confesse, ma très bonne Mère, que j’étais ravie de l’entendre et de voir de si belles dispositions à la grâce. Je l’instruis, j’envoie quérir le Père, il la baptise, et, durant la cérémonie, elle fit paraître une modestie qui témoignait assez que c’était sans feintise qu’elle poursuivait si courageusement. Je lui fis donner le nom de notre première Mère sainte Angèle18, estimant que cela lui était dû, puisque Dieu l’avait convertie dans une maison de ses filles. Je lui demandai ensuite ses pensées sur la grande grâce qu’elle venait de recevoir. « Je pensais, dit-elle, au commencement : bientôt je serai lavée ; mon âme sera embellie, et Celui qui a tout fait m’aura pour fille. Lorsque je fus lavée, je dis en moi-même : Ah ! c’en est fait, je suis fille de Dieu : et durant tout le temps de la cérémonie, j’avais dans le cœur un plaisir extrême19. »

Jugez de là, ma chère Mère, du contentement que nous avons de voir tous ces miracles de la bonté de Dieu. Comme l’on baptise souvent des hommes et des femmes dans notre chapelle, nous voyons des sentiments si chrétiens dans nos bons néophytes, que notre extérieur fait connaître la joie de nos cœurs : ce sont des biens du Paradis qui adoucissent les épines du Canada et les rendent plus aimables que tous les plaisirs de la terre.

Je vous disais l’an passé20 combien nos séminaristes

18. Sainte Angèle Mérici, née à Brescia (Italie) en 1474, morte en 1540, qui fonda la Compagnie de Sainte-Ursule d’où sont sorties les Congrégations d’Ursulines actuelles.

19. RJ 1642 raconte aussi cette anecdote (Q 18-20; C XXII, 114-124).

20. Dans le récit auquel les lettres des 4 et 15 septembre 1641 (lettres LXXVIII

sont ponctuelles à faire leur examen de conscience et à s’accuser charitablement les unes les autres, sans qu’aucune s’offense. Elles continuent ce saint exercice, par le moyen duquel elles vivent dans une pureté de cœur qui n’est pas croyable. Elles ont encore une inclination très grande à fréquenter les sacrements de pénitence et de communion, s’y disposant avec jeûnes et pénitences. Il y a peu de jours qu’une veille de communion, je fus contrainte de quitter l’office pour leur faire cesser une rude discipline, qui dura si longtemps que j’en avais horreur. Quand on leur accorde cette sorte de pénitence, ce qu’on ne fait pas aussi souvent qu’elles voudraient, elles tressaillent de joie, croyant que c’est une grâce singulière qu’on leur fait ; alors elles se disciplinent tout à bon. J’admire entre les autres la petite Marie-Magdeleine Abatenau21, qui, âgée seulement de neuf ans, est aussi ardente à ces exercices de pénitence que les plus âgées et les plus robustes.

Notre bonne Huronne pour laquelle nous souffrons maintenant de très sensibles croix22, ainsi que je vous dirai, est celle qui a le plus aidé cette année ses compagnes huronnes, tant par son exemple que par sa grande ferveur. Il ne se peut voir un plus grand zèle pour le salut des âmes que le sien.

Deux Hurons, ayant demeuré cet hiver en ces quartiers pour se faire instruire et baptiser, étaient souvent chez nous pour être enseignés et pour entendre les bons discours, tant de notre néophyte que de la Mère Marie de St-Joseph, qui sait la langue huronne. Ils étaient

et LXXXI) faisaient allusion et que nous ne possédons pas. RJ 1641 mentionnait aussi le même trait de délicatesse morale : « Je . puis rendre bon témoignage de (la) conscience (de ces enfants), disait le P. Vimont ; mais je puis assurer avec sincérité que je n’ai entendu aucun enfant français de leur âge, ni deçà ni delà l’Océan, qui ouvrît son cœur plus nettement, et qui en reconnût mieux les petits plis et replis : en un mot, les Sauvages se confessent parfaitement bien ; c est une chose admirable comme ils conçoivent l’importance de ce sacrement : cela m’a parfois donné de l’étonnement de voir que les barbares connaissent ce que les hérétiques ignorent ou veulent ignorer » (Q 4 ; C XX, 132).

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