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La petite Thérèse

CORRESPONDANCE

ravis d’entendre l’une et l’autre, ne pouvant comprendre comment une personne qui n’a jamais été en leur pays pût parler leur langue, et comment leur parente pût avoir tant d’esprit, et dire des choses si grandes de Dieu et de notre religion23. Ils écoutaient cette jeune fille avec une attention non pareille et un jour, comme l’un d’eux était sur le point d’être baptisé, il feignit de ne plus croire en Dieu, et par conséquent qu’il ne lui fallait plus parler de la foi ni du baptême. Alors, notre fervente Thérèse (c’est ainsi qu’elle se nomme), commença à s’émouvoir et à lui dire : « Comment parles-tu ? je vois bien que le diable a renversé et troublé toutes tes pensées pour te perdre. Sais-tu bien si tu ne mourras point aujourd’hui, et qu’à l’heure même tu irais en enfer où tu brûlerais avec les démons, qui te feraient souffrir d’horribles tourments ! » Ce bonhomme riait de tout ce qu’elle disait, ce qui lui faisait croire que c’était par un esprit de mépris qu’il parlait. Cela lui fit redoubler son exhortation pour le combattre ; mais n’en pouvant plus, elle nous vint raconter sa peine avec larmes : « Ah ! disait-elle, il est perdu ; il a quitté la foi ; il ne sera pas baptisé. Il m’a fait tant de peine de le voir parler contre Dieu, que s’il n’y eût eu une grille entre lui et moi, je me serais jetée sur lui pour le battre. » Nous fûmes aussitôt pour savoir la vérité, et si c’était tout de bon qu’il parlait ; mais nous reconnûmes sa feinte, et il nous témoigna que ce qu’il avait fait n’était que pour éprouver la foi et le zèle de notre bonne néophyte24.

23. Ces deux Hurons faisaient partie de la troupe qui était descendue de la Huronie au printemps de 1641 pour la traite aux Trois-Rivières. Déjà en route pour rentrer chez eux, à l’automne, ils avaient rebroussé chemin pour hiverner à Québec et se faire instruire dans la foi. Ils furent baptisés au carême de 1642 : l’un, Atondo, eut pour parrain M. de Maisonneuve, qui le nomma Paul ; l’autre, Okhukouandoron, eut pour marraine Mlle Jeanne Mance, arrivée à Québec le 8 août 1641, qui le nomma Jean-Baptiste. Ils remontèrent à la Huronie après Pâques, et dès leur retour firent part à leurs missionnaires de leur admiration pour Thérèse (Voir plus haut les lettres LXXXIV et LXXXV). RJ 1642 (Q 24 ; C XX, 142-144).

24. «L’un des motifs que (ces deux Hurons) eurent d’embrasser la foi de Jésus- Christ fut de voir le zèle d’une jeune séminariste, leur compatriote. Cette enfant, âgée d'environ treize à quatorze ans, leur parlait de Dieu et de la grandeur de

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Nous fîmes nos exercices spirituels après la fête de Pâques. Quand nous les eûmes finis, notre Thérèse eut aussi désir de les faire. A cet effet, elle se retira sur une montagne qui borne notre clôture ; et en partant elle dit à une de ses compagnes : « Je m’en vais me cacher comme les filles vierges, et là je prierai Dieu pour tous les Sauvages et les Français et pour vous toutes, afin qu’il vous fasse miséricorde, et pendant tout ce temps je ne parlerai à aucune créature, mais seulement à Dieu. » L’autre, bien étonnée de cette entreprise, et tout ensemble bien édifiée, en vint donner avis à ses compagnes, qui toutes ensemble furent trouver notre ermite, et lui dirent qu’elles voulaient être de la partie. Elles la ramenèrent au logis, où elles se firent chacune une petite cellule où elles s’enfermèrent et gardèrent un silence très exact. Elles firent des prières et des oraisons continuelles durant tout le temps de leur retraite, ce qui nous donna bien de la consolation, étant une chose rare que des filles sauvages, nées dans une liberté étrange, se captivent de la sorte et gardent une solitude volontaire. Cependant elles passèrent tout ce temps dans une si grande douceur qu’il les en fallut retirer de force, y allant avec trop de zèle et de sévérité 25.

Nous avons eu cette année les vaisseaux plus tôt qu’à l’ordinaire, n’ayant été que deux mois à leur voyage26.

nos mystères, avec une si douce éloquence naturelle, tirée de l’affection de son cœur, que ces bonnes gens étaient puissamment touchés, en sorte que l’un de leurs plaisirs était de la visiter de temps en temps. » Le P. Vimont ajoute encore : « Il ne venait aucun Huron à Québec, qu’elle ne le prêchât et souvent avec fruit » RJ 1642 (Q 34 ; C XX, 190-194)-

25. Voir le même fait raconté par le P. Vimont, résumant d’ailleurs Marie de l’Incarnation. RJ 1642 (Q 34 ; C XX, 188-190). La petite maison des Ursulines, située à près de cent mètres du bord du fleuve, ne se trouvait guère qu’à cinquante mètres de la « montagne » de Québec. Leur enclos allait jusqu’au pied du rocher, qui le fermait à l’ouest, avec ses pentes boisées et abruptes comme une muraille.

26. En juillet, disent les Annales de l’ Hôtel-Dieu de Québec, sans autre précision. De l’expression de Marie de l’Incarnation on peut induire que ce fut dans la première quinzaine du mois. La flotte de Dieppe qui ramenait au Canada le P. Le Jeune, apportait aussi du renfort aux Hospitalières et aux Ursulines : aux premières, une postulante, d’origine écossaise et de la famille des Stuart, MUe Irwin, qui, il est vrai, dut retourner à Dieppe l’année suivante, mais pour revenir plus tard ; aux secondes, une sœur converse, envoyée par les Ursulines de Dieppe, Anne Bataille, dite de St-Laurent.

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A leur arrivée, nous avons trouvé du rafraîchissement pour nous et pour nos séminaristes27, qui en sont si reconnaissantes, qu’elles chantent tous les jours des cantiques de louanges à Dieu, et de reconnaissance envers vous devant le très saint Sacrement. Et cela n’est-il pas bien raisonnable, ma très chère Mère, puisqu’elles ne sont à Dieu que par le secours de leurs bienfaiteurs ? Les Sauvages sont naturellement ingrats, comme nous l’expérimentons en ceux qui ne sont pas encore baptisés ; mais pour ceux qui le sont, la grâce dont leurs âmes sont embellies les rend très reconnaissants, et presque toutes leurs prières et leurs communions se font pour la conservation des personnes de France qui leur font du bien, et qui par leur charité les ont retirés de l’infidélité 28.

Les vaisseaux étant arrivés29, les Hurons se rendirent aux Trois-Rivières sans avoir fait aucune rencontre des Iroquois30. Le R. P. Isaac Jogues, qui avait fait le voyage avec eux, vint jusqu’à Québec avec cinq Hurons, tant chrétiens que catéchumènes, trois desquels, qui

27. Le Registre des Bienfaiteurs donne comme somme totale des aumônes pour l’année 1642 le chiffre de 2701 livres. En plus des « meubles et commodités » envoyés par les Ursulines de Paris et de Tours, il y avait aussi des provisions de bouche, des douceurs, dont la mention n’a pas été conservée, mais dont nous pouvons imaginer le détail par des passages plus explicites du même document.

28. Les Sauvages étaient naturellement orgueilleux et insouciants, et ces défauts expliquaient déjà suffisamment leur ingratitude. Mais de plus, ils étaient peu expansifs. Cette extrême réserve ne donnait que plus de poids à leurs manifestations affectives.

29. Phrase qui porte la marque évidente ou de la retouche de l’éditeur, ou de la précipitation avec laquelle elle a été écrite. Nul rapport de cause à effet entre l’arrivée de la flotte et celle des Hurons. Ceux-ci avaient quitté la Huronie près d’un mois avant qu’elle n’apparût devant Québec. C’est en effet, le 13 juin, que le P. Jogues se joignit à la troupe des Hurons qui descendaient aux Trois-Rivières, pour la traite.

30. L’expédition était composée de quatre canots et de 45 hommes, dont 5 Français : le P. Jogues, envoyé pour les affaires delà Mission, le P. Raymbault, qui revenait à Québec pour tenter de refaire sa santé gravement altérée, un serviteur ou donné, Guillaume Couture, et deux autres, dont nous ne savons pas les noms. Un chef valeureux, nouvellement converti, Eustache Ahatsitari, que nous retrouverons bientôt, la commandait. Elle mit trente-cinq jours à atteindre les Trois-Rivières, où elle dut parvenir vers le 17 ou 18 juillet. Le P. Jogues laissa le gros de la troupe aux Trois-Rivières, pour accourir à Québec, où il ne passa guère plus d’une semaine.

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étaient les plus considérables, étaient parents de notre Thérèse31, et venaient à dessein de la retirer afin de la pourvoir. Durant tout leur séjour à Québec, ils étaient presque toujours ou dans notre chapelle ou à notre grille ; l’on eût dit, à voir la grande modestie de de ces bons néophytes, qu’ils eussent été élevés dès leur enfance parmi des religieux. Ils nous firent des harangues si chrétiennes que nous étions ravies de les entendre parler ; il ne se peut voir des remercîments plus humbles que ceux qu’ils nous faisaient pour les soins que nous avions eus de leur parente, depuis deux ans qu’elle demeurait au séminaire. Ils tenaient pour miracle de la voir lire et écrire, ce qu’ils n’avaient encore jamais vu parmi eux ; ils la voyaient adroite comme une Française, ils l’entendaient parler deux ou trois sortes de langues32, et ils croyaient déjà qu’elle serait l’exemple de leur nation et la maîtresse des filles et des femmes huronnes. Nous la pourvûmes de tout ce qui était nécessaire à son mariage, par le moyen de nos amis33, ensuite de quoi il fallut la rendre. Je ne sais en qui il y a eu le plus de répugnance et de douleur, en elle de nous quitter, ou en nous de la perdre. Mais enfin, l’exhortation que lui fit le Père Jogues touchant l’obéissance qu’elle devait à ses parents la fit résoudre. La peine que nous avions à la laisser aller était fondée sur la crainte de ce qui lui est arrivé. Mais enfin, il fallut se vaincre de part et d’autre. On l’embarqua, et le R. P. Jogues, qui accompagnait la flotte des Hurons, la mit, pour une plus grande sûreté, dans un de ses canots où il y avait trois de ses domesti-

31. L’un d’eux nous et particulièrement connu par les Relations. C’est Joseph Taondechoren, le frère de Joseph Chiouantenhoua, le « chrétien » de la Huronie, tué parles Iroquois dans l’été de 1640 (Voir les lettres de 1641). Ces deux Joseph étaient les oncles de la petite Thérèse. Joseph Taondechoren s’était converti aussitôt après le meurtre de son frère : il était l’un des néophytes les plus considérables de l’Église huronne.

32. Thérèse parlait le français. En plus de sa langue maternelle, elle savait aussi sans doute l’algonquin.

33. Peut-être les Visitandines de la rue Saint- Antoine, qui avaient déjà marié en 1641, l’algonquine Marie Amiskoueian, et à qui ia Vénérable Mère avait aussitôt envoyé un « billet » pour le mariage d une seconde séminariste (lettre LXXIV).

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ques34. Ils ne furent pas quinze lieues avant dans le fleuve, qu’ils firent rencontre des Iroquois, qui les attendaient au passage35, très bien armés36. Ces barbares attaquent nos pauvres Hurons qui s’accordent de se battre à terre. Les voilà aux mains, mais enfin les Iroquois mettent les Hurons en fuite. Le R. P. Jogues37 fut pris avec deux braves Français et quatre de nos principaux chrétiens, parents de notre Thérèse, qui fut

34. La concision de la phrase, et sans doute aussi la ponctuation défectueuse de L, ont induit le P. de Charlevoix en erreur, en lui faisant fixer le lieu du drame qui allait suivre entre Québec et les Trois-Rivières, alors qu’il se déroula au delà de cette dernière habitation (P. de Charlevoix : Histoire et description générale de la Nouvelle-France... Paris, 1744. Édit, in-12. Tome I, p. 364). Marie de l’Incarnation fut peut-être interrompue à cet endroit de sa lettre. En tout cas, sa pensée se reporte brusquement et sans transition de l’allusion aux adieux de Québec à la scène de l’embarquement aux Trois-Rivières. Nous avons adopté une ponctuation qui dissipe en partie la confusion, en faisant commencer avec le départ des Trois-Rivières un nouveau développement. L porte : «Mais enfin il fallut se vaincre de part et d’autre ; on l’embarqua, et le R. P. Jogues qui accompagnait la flotte des Hurons... » Marie de l’Incarnation ne pouvait ignorer que la flotte des Hurons ne se constitua qu’aux Trois-Rivières.

Le départ de Québec eut lieu le 27 ou le 28 juillet, par le fleuve. Le lendemain, on accostait aux Trois-Rivières. On ne s’y attarda pas. Thérèse profita de cette relâche pour envoyer à la Mère de l’Incarnation son dernier adieu (lettre LXXXVI) . C’est le Ier août, d’après RJ 1647 (Q 18; C XXXI, 20), que la flottille des Hurons quitta les Trois-Rivières. Élle se composait de douze canots et emportait tout l'approvisionnement des missionnaires pour l’exercice 1642-1643. L’un de ces canots était monté par deux Français qui s’étaient offerts gracieusement au service de la Mission, d’où leur nom de « donnés », Guillaume Couture et René Goupil, et un domestique gagé. Français lui aussi, dont nous ignorons le nom. C’est dans cette embarcation que prit place la petite Thérèse.

35. En remontant le Saint-Laurent, on entre, à environ trois lieues au-dessus des Trois-Rivières, dans un vaste élargissement du fleuve, dont le lit atteint alors près de quatre lieues de largeur. C’est le lac Saint-Pierre, qui s’étale sur une longueur de plus de cinquante kilomètres. A l’extrémité occidentale de cette immense nappe d’eau se trouve un groupe de petites îles boisées, au delà desquelles, entre Berthier et Sorel, le fleuve reprend son cours normal. C’est dans ces îles, qui sont à proximité du Richelieu (appelé alors la rivière des Iroquois, parce qu’il conduisait dans leur territoire) et de son confluent avec le Saint-Laurent, que les Iroquois avaient tendu leur embuscade.

36. Eux seuls, parmi les nations sauvages, étaient pourvus d’arquebuses, que les Hollandais de la colonie de l’Hudson leur troquaient contre des pelleteries.

37. Isaac Jogues, né à Orléans le 10 juin 1607, entré aux Jésuites en 1624, était arrivé à Québec le 2 juillet 1636. Au milieu du mois suivant, il était parti pour la Mission des Hurons, d’où il était redescendu à Québec pour la première fois à l’été de cette année 1642. En 1624, durant son noviciat, il pensait déjà aux missions. C’étaient alors celles d’Ethiopie qui avaient ses préférences. D’après le P. Vimont, le P. Louis Lallemant, son maître des novices, lui aurait déclaré à maintes reprises qu’il mourrait au Canada.

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liée avec un sien cousin, âgé seulement de quinze ans. Ils furent emmenés avec plusieurs, tant catéchumènes que païens, jusqu’au nombre de vingt-huit38, qui expérimenteront, s’ils ne l’ont déjà fait, la tyrannie de ces barbares, si la bonté de Dieu ne les retient. Jugez de grâce, ma très chère Mère, quelle douleur nous a causée cette triste nouvelle. Le Canada n’avait point encore vu un pareil accident, depuis qu’on y prêche le saint Évangile. L’on dit pourtant qu’ils ne tueront pas notre captive, mais qu’ils la marieront à quelqu’un des leurs. Si Dieu conservait le révérend Père et nos chrétiens, on croit que ce serait une ouverture à la lumière de l’Évangile dans ce pays infidèle ; mais, selon les apparences humaines, ils sont à présent tous massacrés, et nous avons prié pour les chrétiens comme s’ils étaient morts. Au même temps, un autre parti iroquois prit une compagnie de Hurons, qui venaient faire leur traite proche de Montréal, tellement que ces barbares commandent la rivière de toutes parts39.

Lorsque les Hurons furent défaits, Monsieur notre Gouverneur était aux Trois-Rivières, attendant un vent favorable pour aller construire un fort sur la rivière des Iroquois, par la libéralité de Monseigneur le Cardinal40.

38. Le récit du P. Jogues dans RJ 1647 (chap. IV) porte vingt-deux prisonniers et trois Hurons tués sur place. Dans sa Relation de 1642, le P. Vimont dit : « Vingttrois Hurons furent en partie massacrés, en partie liés et garrottés avec le Père (Jogues) pour être conduits au pays de ces barbares, qui en feront peut-être une curée plus sanglante que les chiens ne font d’un cerf » (Q 49 ; C XXII, 268-270 ).

39. Cette surprise eut lieu à peu près dans le même temps que la capture du P. Jogues. Onze canots, chargés d’hommes et de fourrures, descendaient aux Trois-Rivières. Pour chasser « le cerf et les vaches sauvages », les hommes s’arrêtèrent dans une île de l’Outaouais (l’Ottawa), à environ cinquante lieues au nordouest de l’île de Montréal. C’est là qu’ils furent attaqués, mis en fuite, faits prisonniers ou massacrés, en un moment, et qu’ils perdirent leur cargaison. Une bande de fuyards put accourir aux Trois-Rivières et « y donner avis que les chemins étaient assiégés en divers endroits » RJ 1642 (Q 50 ; C XXII, 272-274).

40. Le P. Le Jeune, durant son dernier séjour en France, avait obtenu de Richelieu une somme de 10.000 écus, en vue de faire construire des forts contre les Iroquois et d’arrêter leurs courses (Voir : lettre du P. Charles Lalemant au P. Étienne Charlet assistant de France à Rome, datée de Paris le 28 février 1642 ; et lettre du P. Paul Le Jeune au P. M. Vitelleschi, Général de la Compagnie de Jésus, datée de Dieppe le 23 avril de la même année). D’après cette dernière lettre un fort devait être élevé dans la Huronie. Montmagny décida d’en construire

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Il avait voulu faire attendre les Hurons afin de leur faire escorte ; mais ces bonnes gens, qui ne craignent les dangers que quand ils voient l’ennemi, le remercièrent ; et justement ils furent pris proche le lieu destiné à la construction du fort. M. le Gouverneur apprit ces tristes nouvelles lorsqu’il allait partir41, mais le mal était sans remède, car ces barbares s’enfuirent, et furent quérir de nouvelles forces, emportant leur butin, qui était de valeur de huit mille livres42. Ces barbares, ne sachant point que l’on voulait borner leur rivière, firent un fort à une lieue de là, afin d’avoir le chemin libre. Une troupe de trois cents hommes43 se débanda pour fondre sur les Français et sur les Sauvages qu’ils pourraient rencontrer. Cependant M. le Gouverneur faisait puissamment travailler à son fort, de sorte que les Iroquois, trouvant dans leur chemin ce qu’ils n’attendaient pas et ce qu’ils n’y avaient pas vu quelques jours auparavant, furent extrêmement surpris. Néanmoins, comme ils sont vaillants, et que la mémoire de leur victoire encore toute récente leur enflait le cœur, ils attaquèrent le fort jusqu’à vouloir mettre le pied dedans. La mêlée fut grande, et il y eut bien des coups de part et d’autre. Les ennemis étaient dans leurs barques d’où ils voulaient tout ravager, prenant la commodité des meurtrières du fort pour tirer sur les Français. Ces gens, qui pensaient rencontrer des fuyards, comme les Hurons et les Algonquins, firent les vaillants au commencement ;

un autre à l’embouchure du Richelieu, pour interdire l’accès du Saint -Laurent aux Iroquois. Ce fort qui fut appelé Richelieu, fut érigé sur l’emplacement actuel de la ville de Sorel. Il ne dura que quelques années et fut dans la suite remplacé par le fort de Chambly.

41. Montmagny partit néanmoins et arriva à l’embouchure du Richelieu le 13 août.

42. « On envoyait par ces canots, écrit Vimont, le petit ameublement de nos Pères qui sont aux Hurons et la plus grande partie de ce qui était nécessaire pour leurs chapelles, pour leurs vivres et pour les besoins de trente-trois personnes que nous entretenons dans cette extrémité du monde, pour procurer la conversion de ces peuples. Tout cela est tombé entre les mains de ces barbares. » Le courrier destiné aux missionnaires était également perdu. RJ 1642 (Q 49-50, C XXII, 270-272).

43. Sept cents, dit Charlevoix (Op. cit., p. 357), mais il exagère.

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mais, par la bonne conduite de Monsieur notre Gouverneur, ils furent mis en déroute avec une telle épouvante, qu’on a trouvé une partie de leurs armes qu’ils avaient jetées çà et là afin de fuir plus légèrement44. Il y a eu quantité de leurs gens tués et blessés, comme on a remarqué dans la poursuite qu’on en a faite, les chemins étant pleins de sang et des écorces où ils portent leurs morts et leurs blessés. Du côté des Français, il y a seulement un homme tué et quatre blessés45. Les armes de ces barbares, sont : flèches, massues et fusils. Ils avaient justement trouvé dans la capture qu’ils firent des Hurons. tout ce qu’il leur fallait pour nous faire la guerre, outre ce qu’ils avaient eu des traîtres Hollandais46. Jamais ils n’avaient osé attaquer les Français dans leurs forts, et

[44. Voir sur ce combat et ses conséquences, le récit de Vimont dans RJ 1642 (Q 50-52 i C XXII, 276-284) . L’affaire eut lieu, d’après le récit de Vimont, le 20 ou le 21 août.

45. Les pertes iroquoises ne furent pas si lourdes qu’on l’avait cru d’abord. La construction du fort, commencée seulement depuis sept jours, n’était pas très avancée. Le Français tué était le caporal Deslauriers. Parmi les quatre blessés, figurait le secrétaire de Montmagny, Martial Piraube, dont le nom paraît souvent au bas des actes de cette époque. Il avait été atteint d’un ‘coup d’arquebuse à l’épaule.

46. En 1642, l’état de paix existait entre les Provinces-Unies (la Hollande) et la France, de même qu’entre leurs colonies de l’Amérique du Nord. On ne relève pas alors d’acte d’hostilité flagrante contre la Nouvelle-France, ni de la part de William Kieft, directeur général de la Nouvelle-Hollande (appelée alors les Nouveaux Pays-Bas ou la Nouvelle-Belgique) au nom de la Compagnie des Indes Occidentales, ni de celle de son lieutenant Arendt van Corlaer, commandant du poste de traite du Fort-Orange (Rensselaerswyck, Albany). Mais la Compagnie des Indes Occidentales, afin d’attirer les émigrants sur l’Hudson, avait été contrainte de renoncer à son monopole commercial en faveur de ses colons. Une conséquence déplorable de cette liberté des échanges avait été le droit laissé aux particuliers de trafiquer des armes à feu. Ceux-ci en usaient largement, et dans un esprit d’hostilité contre les Français établis sur le Saint-Laurent. Affaire de fanatisme religieux autant que d’antagonisme colonial et de concurrence commerciale. Leur dessein avoué était de s’emparer de la Nouvelle-France, et d’y anéantir l’œuvre des missionnaires chez les nations sauvages. Du moins ils s’en vantaient devant leurs voisins, les Iroquois, et ceux-ci répétaient ces propos devant leurs prisonniers Hurons et Algonquins comme un défi à l’adresse des Français. Cet approvisionnement en armes des ennemis de la Nouvelle-France était une trahison déguisée. Ni Kieft à la Nouvelle-Amsterdam (New-York), ni van Corlaer au Fort-Orange, ne pouvaient ignorer les agissements de leurs gens. Ils ne semblent pas s’y être opposés, et peut-être ne le pouvaient-ils pas. A la même époque, Montmagny observait dans ses rapports avec la Colonie hollandaise la plus stricte correction. Un peu plus tard, Kieft lui sut gré d’avoir arrêté des incursions de tribus sauvages, alliées des Français, sur son territoire.

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sans la rencontre de celui-ci, on dit qu’ils se seraient jetés sur celui de Montréal47 et sur les Trois-Rivières. Si Monsieur notre Gouverneur n’eût été sur le lieu, tout était perdu, car il n’y fût resté que trente ou quarante hommes qui n’eussent peut-être pas été des plus soigneux. Sa présence a tout mis à couvert, car il avait trois barques bien équipées avec son brigantin et environ cent hommes d’armes48. L’on a trouvé proche de ce fort, à qui on a donné le nom de Richelieu, une place où ces barbares ont fait brûler des hommes, mais on ne sait si ce sont de nos captifs ou d’autres. On a trouvé au même lieu douze têtes peintes en rouge, qui est une marque que ceux-là seront brûlés ; six autres peintes en noir, qui est un indice que ceux-ci ne sont pas encore condamnés, et une seule élevée au-dessus des autres49, qu’on croit être celle du bon Eustache, grand capitaine huron, qui avait été baptisé depuis peu de temps, et qui avait fait merveille pour soutenir notre sainte foi50. C’était le plus grand ennemi des Iroquois, et qui remportait souvent des victoires sur eux. Lorsqu’il fut pris, ils firent un cri de joie épouvantable, quoiqu’il se laissât prendre volontairement afin de mourir avec le R. P. Jogues et avec les Français qui l’accompagnaient ; car comme on lui disait : « Tu te peux sauver. » — « Non, dit-il, je n’ai garde ; je veux mourir avec les Français. » La haine de ces barbares est trop grande contre lui

47. Maisonneuve à la tête de sa recrue et de ses engagés avait pris possession de l’île de Montréal, le 17 mai précédent, et y avait fait aussitôt commencer l’habitation de la nouvelle colonie, l’entourant d’un fossé et d’une palissade.

48. Au moment où les Iroquois parurent, les ouvriers travaillaient à dresser une palissade de pieux, et si Montmagny n’eût été présent, tous (auraient) été taillés en pièces. RJ 1642 (Q 51 ; C XXII, 276).

49. « Ces barbares, dit le P. Vimont, remontant en leur pays, dépeignaient leur victoire sur les arbres qui bordaient l’embouchure de leur rivière (le Richelieu) ; ils plantaient sur ses rives les têtes de ceux qu’ils avaient massacrés ; ils griffonnaient le visage de leurs prisonniers ; la figure du pauvre Père Isaac Jogues y paraissait entre les autres. » RJ 1642 (Q 52 ; C XXII, 282). Tous ces hiéroglyphes ne dataient pas de la même expédition. Du groupe du P. Jogues, il n’y eut en effet que trois Hurons qui furent condamnés à mort et brûlés vifs dans le pays des Iroquois.

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