Touchant, affligeant
17. Les Pères Le Jeune et Vimont, auxquels se joignit certainement le P. Poncet, monté lui aussi à Montréal où il devait passer l’hiver. RJ 1642 (Q 38 ; C XXII, 212). Ces instances n’eurent aucun succès. Mme de la Peltrie ne devait revenir à Québec qu’à l’automne de l’année suivante.
CORRESPONDANCE
que de neuf cents livres18. Les Mères Hospitalières en ont trois mille, et Mme la duchesse d’ Aiguillon leur fondatrice les aide puissamment; avec tout cela elles ont de la peine à subsister. C’est pourquoi M. de Bernières me mande qu’il nous faut résoudre, si Dieu ne nous assiste d’ailleurs, de congédier nos séminaristes et nos ouvriers, ne pouvant suffire à leur entretien, puisque pour payer seulement le fret des choses qu’il nous envoie, il lui faut trouver neuf cents livres, qui est tout le revenu de notre fondation. « Et de plus, dit-il, si Madame votre fondatrice vous quitte, comme j’y vois de grandes apparences, il vous faudra revenir en France, à moins que Dieu ne suscite une autre personne qui vous soutienne19. »
A ces paroles ne direz-vous pas, Mademoiselle, que tout est perdu ? En effet, on le croirait s’il n’y avait une
18. Le revenu annuel de 900 livres de la fondation était le seul fonds assuré du monastère. Mais il était tout entier absorbé par le prix du fret des fournitures expédiées aux Ursulines. Les séminaristes étaient entièrement à la charge des Mères, les pensionnaires payaient mal, le salaire des ouvriers était exorbitant RJ 1641 (Q 25 ; C XX, 236), et les charités aux Sauvages passagers, hommes, femmes et filles, tant en repas qu’en vêtements, une dépense inimaginable. Pour suffire à tous ces frais, les Ursulines n’avaient que les aumônes annuelles de France, qui d’après le Registre pouvaient s’élever en moyenne, à la somme de 2700 livres, et les libéralités que Madame de la Peltrie leur faisait sur le revenu de ses biens. Or les premières étaient aléatoires et en tout cas de beaucoup au-dessous des besoins, et les autres allaient faire totalement défaut.
19. Madame de la Peltrie avait informé Bernières de ses intentions, dès l’automne de 1641. On aurait aimé à posséder cette lettre qui nous aurait éclairés sur les motifs de la fondatrice. Cinquante ou soixante ans plus tard, l’annaliste des Ursulines, recomposant avec les souvenirs de ses sœurs les premières annales du monastère détruites dans l’incendie de 1686, raconte ainsi ce douloureux épisode : « Madame notre très honorée fondatrice, ayant demeuré deux ans avec nos premières Mères, dans la maison qu’elles avaient sur le quai, quelques personnes de piété lui inspirèrent qu’elle ferait un plus grand bien de monter à Montréal où elle aurait plus de moyens d’exercer son zèle. C’en fut assez à ce cœur généreux qui aspirait au plus parfait. Elle quitta donc ses chères filles et, emportant ses meubles, monta à Montréal qui est un lieu éloigné de soixante lieues de Québec. Ce fut un coup très rude à ces pauvres Mères, non pour ce qu'elle retirait des meubles qui leur étaient très nécessaires et utiles, mais bien parce qu’elles voyaient qu’elle s’exposait au danger évident de sa vie, à cause de la guerre des Iroquois, dont les incursions étaient fréquentes en ce lieu, et qu’elles appréhendaient pour elle quelque accident funeste » (Annales manuscrites des Ursulines de Québec. Année 1641). Mais les mémoires étaient encore toutes pleines des grands exemples de vertu que la vénérée fondatrice avait donnés au Vieux-Monastère pendant près de trente ans, après son retour de Montréal,
DE MARIE DE L’INCARNATION
Providence amoureuse qui a soin des plus petits vermisseaux de la terre. Cette nouvelle a beaucoup affligé nos amis qui en savent l’importance ; et néanmoins mon cœur est en paix par la miséricorde de notre bon Jésus, pour lequel nous travaillons20. Dans la confiance que j’ai en son amour, j’ai résolu de retenir nos séminaristes et d’aider nos pauvres Sauvages jusqu’à la fin. J’ai encore retenu nos ouvriers pour bâtir le séminaire, espérant qu’il ne nous a pas amenées ici pour nous détruire et nous faire retourner sur nos pas. Si pourtant sa bonté ou son aimable justice le voulait pour châtier mes péchés, me voilà prête d’en recevoir la confusion à la vue de toute la terre. Il ne m’importe ce qui m’arrive, pourvu qu’il en tire sa gloire ; et à l’heure que je vous écris, mon cœur possède une paix si accomplie, que je ne vous la puis exprimer. J’ai une singulière satisfaction de vous le dire comme à celle que j’aime et que j’honore le plus en ce monde. Oui, Mademoiselle, puisque votre humilité se porte jusqu’à me vouloir honorer de votre affection et bienveillance, vous avez si fort gagné mon cœur, qu’il ne se peut empêcher de vous dire les biens et les maux qui lui arrivent.
Après ce que M. de Bernières m’a écrit, il sera sans doute épouvanté, voyant que je lui demande des vivres comme à l’ordinaire, et de plus, que je lui envoie des parties21 pour six mille livres qui ont été employées à payer les gages de nos ouvriers, et à l’achat des matériaux de notre bâtiment, sans parler du fret du vaisseau ; car en tout cela nous n’avons que la providence de notre
et les cœurs pénétrés de gratitude pour sa dévotion à son séminaire. Des essais d’explication tentés au cours du siècle dernier, dans des ouvrages consacrés aux origines de Montréal, laissent la difficulté entière. Pour la résoudre, ou du moins pour en expliquer quelques parties, c’est à la lettre de Marie de l’Incarnation à MelIe de Luynes, le seul document contemporain, qu’il faudra toujours et uniquement revenir. Elle est assez claire pour qui veut la lire.
20. La décision de Madame de la Peltrie était capable d’anéantir sa fondation de Québec. Sur la racine profonde de la disposition intérieure de Marie de l’Incarnation dans une passe si critique, se rappeler ce don de la paix que Dieu lui avait communiqué en 1625 ( Écrits I, pp. 166-167).
21. Parties, mémoires des dépenses, relevé de comptes. Vieilli en se sens.
CORRESPONDANCE
bon Dieu. On dit que tout est perdu, et cependant je me suis sentie portée intérieurement à poursuivre ce que Notre-Seigneur nous a fait la grâce de commencer en sa nouvelle Eglise. L’arrivée des vaisseaux22 nous donnera une nouvelle instruction, et peut-être un nouveau courage pour travailler plus que jamais au service de notre Maître.
Après les afflictions communes dont je vous parle en mon autre lettre, et que nous souffrons à l’occasion de cette nouvelle Eglise, persécutée des démons et des Iroquois, vous voyez ici mes croix particulières. Vous en avez aussi, Mademoiselle 23 ; joignons les vôtres et les nôtres ensemble pour n’en faire qu’un composé qui puisse être offert à Notre-Seigneur. Pour moi, j’offre très volontiers les miennes pour vous, et avec la plus grande affection que je puisse avoir en cette vie ; je pense que vous me croyez et que vous ne doutez point qu’il n’y ait dans votre servante une sincérité entière. Cela n’empêche pas que je n’aie une consolation sensible des grandes bénédictions que Dieu donne à vos affaires ; je l’en bénis de tout mon cœur, et c’est une marque que la justice est de votre côté. J’ose vous le répéter, Dieu attend de grandes choses de vous, si vous lui laissez manier votre cœur et si votre âme suit son mouvement de quelque côté qu’il la tourne.
Vous vous plaignez que je ne vous demande rien. Vous nous faites tant de biens que je n’oserais m’avancer, de crainte de faire tort à votre affection qui nous prévient sans cesse. De plus, nous avons besoin de tout,