Lettre perdue
2. Le P. Georges de la Haye, le premier directeur jésuite de Marie de l’Incarnation ( Écrits I, p. 326 ; II, p. 297).
3. Ce mémoire destiné aux amis et relations de Mlle de Luynes est perdu. Sa teneur devait nécessairement ressembler de très près au récit adresse a la Supérieure des Ursulines de Tours, dans la lettre précédente.
4. Le P. Le Jeune était alors le directeur spirituel de Marie de l’Incarnation.
à Dieu comme une table vide de tout, afin que sa bonté y écrive ses saintes et divines volontés, et que, le laissant faire, il est assuré qu’il vous enseignera et fera connaître ce qu'il veut de vous. Voilà ma commission que je fais par obéissance de la part de mon Père. Quoique je ne doute point de la soumission que vous rendez à celui qui meut votre cœur, j’ai cru que vous ne désagréeriez pas ce que son serviteur me fait vous dire.
Nous avons reçu votre aumône par le moyen de M. de Bernières ; je vous en rends mes très humbles remercîments 5. Sans ce secours je crois qu’il nous eût fallu renvoyer nos séminaristes dès cette année, comme je crois qu’il faudra faire à l’avenir, ainsi que M. de Bernières nous le signifie, pour les causes que je vous dirai : ce qui nous serait une privation très sensible, à laquelle néanmoins il nous faut résigner, si notre bon Jésus le veut ; nous sommes ses servantes qui devons baisser le col à ses jugements.
Vous savez la grande affection qu’a eue pour nous notre bonne fondatrice, qui nous a amenées en Canada avec une générosité, comme tout le monde sait, des plus héroïques. Elle a demeuré un an avec nous dans ce même sentiment et dans un cœur tout maternel, tant à notre égard qu’envers nos séminaristes. Elle commença ensuite à vouloir visiter les Sauvages de temps en temps, ce qui était très louable6. Peu de temps
5. Dans les années 1642, 1643, 1644, MUe de Luynes envoya régulièrement 600 livres au Monastère de Québec. En 1645, elle porta cette aumône à la somme de 900 livres, et en 1646, année de sa mort à 757. Le Registre ne contient aucune indication relative à ses aumônes pour les années 1640-1641. Peut-être furentelles englobées dans celles des Ursulines du Faubourg Saint-Jacques, car le Registre pour ces deux premières années ne donne que des mentions tout à fait générales.
6. Ala résidence de Saint- Joseph de Sillery. Le P. Le Jeune notait ce grand zèle, justement pour l’année à laquelle nous renvoie Marie de l’Incarnation: «La bonne Madame de la Peltrie, disait-il, qui a jeté les fondements de ce petit séminaire, a sujet de bénir Dieu de ce qu’il l'a choisie pour un ouvrage qui lui est si agréable. Mais son cœur est grand ; les désirs qu’elle a de rassembler les pères et mères encore errants, pour aider à sauver les enfants, lui font souhaiter un trésor dessus ses forces. Elle ne cesse de visiter ces bonnes gens ; elle leur parle des yeux, ne pouvant leur parler de la langue ; elle leur parlerait bien plus volontiers des mains, et si elle pouvait exercer le métier de maçon et de charpentier pour leur dresser
DE MARIE DE L’INCARNATION
après elle nous quitta tout à fait ne nous venant visiter que peu souvent. On jugeait de là qu’elle avait de l’aversion de la clôture, et que, n’étant pas religieuse, il était raisonnable de la laisser à sa liberté. De notre part, nous estimions que, pourvu qu’elle nous aidât de son bien, ainsi qu’elle s’était engagée de parole, à laquelle nos amis et nous nous étions confiés* * * * * * 7, cette retraite ne ferait point de tort au séminaire. Cependant le temps se passait et son affection à nous établir8 diminuait de jour en jour. Ce qui retarda encore beaucoup nos affaires, c’est que les personnes qui vinrent l’an passé pour établir l’habitation de Montréal, qui sont un gentilhomme et une demoiselle de France, ne furent pas plus tôt arrivés qu’elle se retira avec eux9. Elle reprit ensuite
de petites demeures, et de laboureur pour les aider à cultiver la terre, elle s’y emploierait avec autant d’ardeur qu’elle voit de bonnes dispositions en ces peuples
pour s’arrêter ; mais ses bras sont faibles aussi bien que les nôtres. » RJ 1641
(Q 5 ; C XX, 138). Peut-être quelque réserve perçait-elle déjà sous ces éloges. Bientôt ce zèle si sincère parut aux Jésuites manquer de la mesure nécessaire à toute œuvre apostolique. En 1642, pour modérer l’empressement de ses corres¬
pondantes de France à venir se joindre à la Mission du Canada, le P. Vimont
écrivait, citant et commentant saint Paul : « Omnia mihi licent, sed non omnia expediunt ; tout ce qui est bon n’est pas expédient : désirer un grand bien sans empêchement (probablement pour sans empressement) et avec une douce indifférence et une humble soumission aux volontés de Dieu, c’est une marque que le
Saint-Esprit en est l’auteur. » RJ 1642 (Q 31 ; C XXII, 178).
7. La parole donnée à Tours devant l’archevêque, renouvelée à Paris dans un engagement verbal qui complétait le contrat de fondation. Nous verrons plus loin que la donation primitive avait dû être, devant les notaires, ramenée à des chiffres très modestes pour ne pas soulever l’opposition de la famille de Madame de la Peltrie.
8. A contribuer aux frais de la construction du monastère de la Haute Ville.
9. Paul Chomedey de Maisonneuve (voir plus haut la lettre LXXXII, note 17) et Jeanne Mance.
Née en novembre 1606, à Langres, — la récente découverte de l’acte de baptême de MUe Mance a donné sur ce point raison à l’annaliste de l’Hôtel-Dieu de Montréal, — Jeanne Mance s’était sentie portée dès l’enfance à la piété et aux bonnes œuvres. En 1640, une conversation avec un chanoine de Langres l’avait orientée du côté des missions du Canada. Venue, cette année même, à Paris pour traiter de son dessein et des moyens de l’exécuter, elle y avait été bientôt mise en rapports avec une veuve très charitable, Mme de Bullion, qui lui confiait le soin de l’Hôtel-Dieu qu’elle voulait fonder dans la Nouvelle-France, à l’exemple de la duchesse d’Aiguillon. Au printemps de 1641, résolue de se rendre à Quebec, Jeanne Mance s’était mise en route pour La Rochelle afin de s’y embarquer. Là, elle avait fait providentiellement la connaissance de Jérôme Le Royer de la Dauversière, qui l’avait intéressée à la future colonie de Montréal dont il était, avec M. Olier, le premier promoteur. Gagnée par ses discours, elle s’était engagée
CORRESPONDANCE
ses meubles et plusieurs autres choses qui servaient à l’église et au séminaire, et qu’elle nous avait donnés. Nous laissâmes tout enlever sans aucune répugnance, mais plutôt, à vous dire mon cœur, en les rendant je sentais une grande joie en moi-même, m’imaginant que notre bon Dieu me traitait comme saint François, que son père abandonna, et à qui il rendit jusqu’à ses propres habits10. Je me dépouillai donc de bon cœur de tout, laissant le séminaire dans une très grande pauvreté. Car comme cette bonne dame s’était jointe à nous, et que tout ce qu’elle avait servait en commun, nous nous passions de ce qu’elle avait11, avec les meubles que nos Mères de France nous avaient donnés pour notre usage, sa fondation étant si petite, qu’elle n’eût pas suffi à nous meubler pour nous et pour nos séminaristes. Par cette retraite, elle ne nous a pas laissé pour coucher plus de trois séminaristes, et cependant nous en avons quelquefois plus de quatorze. Nous les faisons coucher sur des planches, mettant sous elles ce que nous pouvons pour en adoucir la dureté, et nous empruntons au magasin 12 des peaux pour les couvrir, notre pauvreté ne nous permettant pas de faire autrement. De vous dire que notre bonne fondatrice a tort, je ne le puis selon Dieu, car d’un côté, je vois qu’elle n’a pas le moyen de nous
dans la « Société des Messieurs et Dames de Montréal », et c’est en cette qualité, que le 8 août suivant, elle était arrivée à Québec, où Maisonneuve passé par la même flotte, mais sur un autre vaisseau, l’avait rejointe 12 jours plus tard. Jeanne Mance avait 35 ans. C’est alors que Madame de la Peltrie, son aînée de trois ans, la connut et se lia de sympathie et d’amitié avec elle. Bientôt, Maisonneuve et Jeanne Mance se retiraient au manoir de St-Michel, près de Québec, que M. de Puiseaux cédait à la Société de Montréal. Maisonneuve devait y passer l’hiver avec ses gens, et y attendre le mois de mai pour aller prendre possession de l’île de Montréal. Madame de la Peltrie, abandonnant les Ursulines et Sillery, suivit ses nouveaux amis à Saint-Michel.
10. Souvenir de la légende de saint François d’Assise. Son père l’avait traîné devant l’évêque d’Assise pour obtenir de lui une renonciation publique à son patrimoine. François se dépouilla même des habits qu’il portait pour les lui remettre et ne plus dépendre pour sa vie temporelle que du Père Céleste.
xi. Se passer, se contenter de. « La sagesse accoutume les hommes à se passer de peu. » Fénelon.
12. Au magasin des Cent Associés. Ceux-ci avaient alors le monopole de la traite des fourrures.
DE MARIE DE L’INCARNATION
assister, étant séparée de nous, et son bien n’étant pas suffisant pour l’entretenir dans les voyages qu’elle fait. D’ailleurs, comme elle retourne dans le siècle, il est juste qu’elle soit accommodée selon sa qualité, et ainsi nous n’avons nul sujet de nous plaindre si elle retire ses meubles ; et enfin elle a tant de piété et de crainte de Dieu, que je ne puis douter que ses intentions ne soient bonnes et saintes. Mais ce qui m’afflige sensiblement, c’est son établissement à Montréal13, où elle est dans un danger évident de sa vie à cause des courses des Iroquois14, et qu’il n’y a point de Sauvages sur le lieu15. Et ce qui est le plus touchant16, elle y reste contre le conseil des Révérends Pères17 et de M. le Gouverneur, qui ont fait tout leur possible pour la faire revenir. Ils font encore une tentative pour lui persuader son retour ; nous en attendons la réponse, qu’on n’espère pas nous devoir contenter. Ce grand changement a mis nos affaires dans un très mauvais état, car M. de Bernières, qui en a la conduite, me mande qu’il ne les peut faire avec le peu de fondation que nous avons, qui n’est
|i3. Au printemps de 1642, le 8 mai, sitôt la navigation libre, Maisonneuve, Mlle Mance et les hommes de la recrue avaient quitté le manoir de Saint-Michel et s’étaient embarqués pour l’île de Montréal. Madame de la Peltrie les y avait accompagnés, emmenant avec elle sa demoiselle de compagnie, Charlotte Barré, dont le départ privait le monastère d’un secours indispensable.
14. Les Iroquois qui commandaient tout le cours du Saint-Laurent, des Trois- Rivières au lac Ontario, et terrorisaient tout le pays des raids de leurs bandes, ne découvrirent cependant l’établissement des Français dans l’île de Montréal qu’en 1643. La colonie ne dut sa préservation qu’à la providentielle ignorance où ils demeurèrent de ses mouvements.
15. L’île avait été environ un siècle plus tôt habitée par des tribus algonquines qui en avaient été expulsées par les Hurons. Ceux-ci à leur tour avaient dû fuir devant les Iroquois. La solitude complète y avait remplacé d’importantes bourgades. Les troupes algonquines qui apparurent dans l’été de 1642 ne firent presque que passer. Vimont dépeignait exactement la situation dans ces lignes :
« Les ennemis peuvent aisément venir aux aguets et dresser des embûches à ceux qui s’écartent tant soit peu des lieux de défense ; si bien que j’ai de la peine à croire qu’il y ait jamais grand nombre de Sauvages à Notre-Dame de Montréal, que les Iroquois ne soient domptés ou que nous n’ayons la paix avec eux » RJ 1642 (Q 38-39; C XXII, 214-216).