Une fois né
7. La Vénérable Mère rappelle ici les assurances intérieures qui lui furent renouvelées plusieurs fois avant son entrée en religion et durant son noviciat, et qu’elle a rapportées dans ses Relations de 1633 et de 1654 ( Écrits I, pp. 272, 292 ; II, pp. 281).
DE MARIE DE L’INCARNATION
(signifiée] 8, pour le servir d’une manière toute particulière. Et en effet, je la vois à peu près décrite en ce que vous me mandez qui vous arriva9. Remarquez bien cela, mon très cher fils ; si vous me survivez, vous en saurez davantage, puisque vous voulez que je vous -donne mes papiers. Si l’obéissance le permet, en ce temps-là, je le veux, afin que vous connaissiez les excès de la bonté divine sur moi, aussi bien que sur vous10.
C’est un excès de l’amour de notre divin Maître de brûler nos cœurs sans les consommer. C’est néanmoins un effet de notre misère de ce que son opération n’a pas tout son effet. L’agent ne manque pas de son côté, mais notre froideur s’oppose aux touches divines, et empêche l’âme d’arriver à ce parfait anéantissement qui surpasse toute purification imaginable. Je n’ai pas cessé, mon très cher fils, de prier pour vous, et je ne manque point de vous offrir sur l’autel sacré du Cœur très aimable de Jésus à son Père éternel* 11. Mais quoi! me dites-vous, je suis sacrifié sur le Cœur qui met l’incendie partout12, et je ne brûle pas ? Pensez-vous que nous sentions toujours le feu qui nous brûle ? je parle de ce feu divin ; nous ne serions jamais humbles, si nous ne sentions nos faiblesses, et il est bon que l’amour nous rende son feu insensible afin que nous brûlions plus purement.
C’est encore un excès de notre misère d’avoir en nous le Saint des Saints, et n’être pas saint dès la première
8. L : appelée. La correction que nous proposons donne un sens plus acceptable à la phrase.
9. C’était pour s’en assurer que la Vénérable Mère avait demandé à Claude de lui décrire les circonstances de son appel et de son entrée en religion (Voir la lettre LXXVIII).
10. En marge de L, Dom Claude Martin note : « Ces papiers sont les mémoires qui ont servi à composer sa vie » (L p. 40). C’est une manière de dire. En réalité •ce ne sont que des mémoires analogues, car ceux que la Vénérable Mère possédait encore en 1643 furent détruits, comme nous l’avons dit ailleurs (Écrits II, pp. 129- 132), dans l’incendie de 1650. — Les paragraphes qui suivent sont, comme le note Dom Claude Martin dans la marge de L p. 40, des réponses « par articles » aux questions à ses lettres de 1642 et de 1643.
11. Selon les termes de sa prière quotidienne au Père par le Cœur du Verbe Incarné son Fils.
12. Saint Luc, xn, 49 : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que désir é-je sinon qu'il s’allume ?
CORRESPONDANCE
fois qu’on le touche, ou qu’on le reçoit. O mon très cher fils ! qu’il y a loin de lui à nous, quoiqu’il soit en nous et uni à nous, l’ayant reçu au très saint Sacrement ! Si nous voulions une bonne fois suivre et imiter notre vie et voie exemplaire, nous deviendrions saints dès la première communion. Mais quoi ! bien que nous ayons des moments de bonnes dispositions que ce céleste Époux agrée, qui sont celles que l’Église ordonne pour communier dignement13, et qui produisent en nous des effets de sanctification, nous sommes si faibles et si chétifs, que nous reprenons ce que nous lui avions donné, notre misérable amour-propre ne pouvant souffrir un anéantissement aussi entier que le veut celui qui ne veut que des âmes qui lui ressemblent. Remarquez bien ce point ; notre propre amour nous rend esclaves et nous réduit à rien ; car est-ce être quelque chose que de sortir du Tout pour être à nous-mêmes, qui ne sommes qu’un pur rien ? Ne cherchez donc point d’autre cause de ce que nous ne sommes pas saints dès la première communion que nous faisons. La méditation de ce grand silence 14 où Dieu vous a appelé, vous fera voir plus clair que moi dans cette matière. Et de plus, vous avez tant de saints parmi vous consommés au service du grand Maître, qu’avec leurs avis et leurs exemples, vous deviendrez saint si vous voulez.
Vous dites que vous désireriez dire un jour la Messe dans les terres des infidèles. Si Dieu vous faisait cet honneur, j’en aurais la joie que vous pouvez juger. Oh ! que je serais heureuse si un jour on me venait dire que mon fils fût une victime immolée à Dieu ! Jamaissainte Symphorose ne fut si contente que je le serais15.
13. Cette incise explicative s’inspire, on le voit, d’un autre esprit qui celui de la Fréquente communion, qui venait alors de paraître.
14. La méditation qui doit remplir ce grand silence. Par ce silence on ne sait si la Vénérable Mère désigne ici la retraite du monde qui caractérise la vie monastique, ou une grâce particulière de recueillement intérieur dont Claude Martin lui aurait fait la confidence.
15. Sainte Symphorose, veuve d’un officier romain, martyrisé pour la foi, préféra, pour elle et pour ses sept fils, la mort à l’apostasie. Son martyre eut lieu, au IIe siècle, sous Adrien. L’Église la fête avec ses enfants le 18 juillet.
Voilà jusqu’où je vous aime, que vous soyez digne de répandre votre sang pour Jésus-Christ. Je bénis sa bonté des désirs qu’il vous donne. Mais prenez garde de ne vous pas trop embarrasser l’esprit dans des raisonnements superflus, qui vous pourraient causer une continuelle perte de temps ; et il arriverait que vous ne vous en déferiez pas facilement, parce que la passion étant émue par des désirs trop impétueux, offusque la lumière de l’esprit, en sorte qu’il est difficile de bien juger d’une vocation, laquelle se fait connaître plus parfaitement par une confiance douce et amoureuse, et par une longue persévérance qui n’ôte point la paix du cœur, que par un bouillon ardent, et par une agitation continuelle qui n’est que dans les sens16. Il me paraît que, dès mon enfance, Dieu me disposait à la grâce que je possède à présent, car j’avais plus l’esprit dans les terres étrangères pour y considérer en esprit les généreuses actions de ceux qui y travaillaient et enduraient pour Jésus-Christ, qu’au lieu où j’habitais17. Mon cœur se sentait uni aux âmes apostoliques d’une manière tout extraordinaire. Il me prenait quelquefois des saillies si fortes, que si les respects humains ne m’eussent retenue, j’aurais couru après ceux que je voyais portés avec zèle au salut des âmes18. Je ne savais pas alors pourquoi j’avais tous ces mouvements, car je n’avais ni l’expérience, ni l’esprit pour les reconnaître, aussi n’était-il pas temps : car Celui qui dispose les choses suavement, voulait que je passasse par divers états
16. La vocation à la vie apostolique doit subir l’épreuve du temps. Elle est affaire de raison et non d’imagination, mais de raison éclairée par la foi. Ces conseils prennent tout leur sens si l’on songe qu’ils sont ici adressés à un contemplatif, chez qui un désir trop naturel d’activité extérieure aurait pu se dissimuler sous la recherche apparemment désintéressée de la plus grande gloire de Dieu.
17. Dans sa Relation de 1654, Marie de l’Incarnation rapporte ces désirs de la vie apostolique aux années 1633 et suivantes. Elle les donne alors comme caractéristiques d’un état permanent ( Écrits II, pp. 303-312). Mais, la Vénérable Mère nous dit ici, et elle l’a redit dans sa même Relation de 1654, qu’ils avaient une première origine beaucoup plus ancienne, puisqu’ils remontaient a ses années d’enfance. Il est vrai que ce n’étaient alors que des actes passagers ( Écrits II, p. 168).
18. Ces prédicateurs étaient les capucins, qui venaient de s’établir à Tours, où ils étaient très populaires ( Écrits II, p. 168).
CORRESPONDANCE
avant que de manifester sa volonté à la plus indigne de ses créatures. Il s’est passé bien des choses dans les distances des temps ; vous les saurez un jour, mon très cher fils ; je vous ai seulement dit ici en passant, pour votre consolation et pour votre instruction, ce qui se passait en moi dans mon enfance.
Quant aux pensées que vous me proposez, croyezmoi, ne vous portez à rien qu’à suivre Dieu ; je veux dire que vous vous abandonniez à sa conduite avec une douce confiance, et que vous attendiez dans la paix du cœur ce que ses desseins auront projeté pour vous. Après cela ne vous mettez point en peine, il vous conduira par la main, car c’est ainsi qu’il se comporte envers les âmes qui cherchent à le contenter, et non pas à se satisfaire elles-mêmes. O qu’il est doux de suivre Dieu ! Je ne vous dis pas ceci afin que vous étouffiez son esprit, mais afin que vous le serviez dans une plus grande pureté, et que vous ne respiriez que dans l’accomplissement des desseins qu’il a sur vous pour sa gloire et pour la sanctification de votre âme. L’obéissance exacte à vos supérieurs sera la pierre de touche qui vous fera connaître si vous êtes dans cette disposition.
Ah ! mon cher fils, que cette dépendance des desseins de Dieu sur vous est importante ! C’est le secret pour devenir grand saint et se rendre capable de profiter aux autres. Je suis ravie de voir ici des saints (c’est ainsi que j’appelle les ouvriers de l’Évangile) 19 dans un dénûment épouvantable ; et vraiment cette parole de l’Apôtre leur peut bien être appliquée : Vous êtes morts ; et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu 20. Je n’ai point de termes pour dire ce que j’en connais. Méditez cette sentence et pensez qu’il y a bien loin avant que d’être semblable à notre divin Maître. Ce que la créature ne peut elle-même, Dieu le fait ici d’une façon qu’on n’aurait jamais pensé. Ne croyez pas que, quand vous me demandez ce que j’endure et que je n’en omette