Épître aux Colossiens, ni
DE MARIE DE L’INCARNATION
rien, je vous parle de la disette des choses temporelles, de la pauvreté du vivre, de la privation de toutes les choses qui peuvent consoler les sens, des peines qui les peuvent affliger, des contradictions, des adversités et de choses semblables ; non, tout cela est doux et l’on n’y pense pas, quoiqu’il soit sans fin : ce sont des roses où l’on se trouve trop bien, et je vous assure que la joie que j’y ressens m’a souvent mise en scrupule.
Voilà que l’on me vient dire que le vaisseau qui apportait la plus grande partie de nos vivres, et toutes les nécessités tant de notre communauté que de nos séminaristes, est perdu ; ce qui appartient aux Révérends Pères et aux Mères de l’Hôpital y était aussi. Avec tout cela, nous sommes dans un aussi grand repos que si tout cela ne nous touchait point. [Et après tout, cela nous met dans une extrême disette, la perte se montant à près de six mille livres] 21 . Mais béni soit notre divin Maître ! Qu’à jamais, il soit infiniment béni ! Il nourrit les oiseaux du ciel et les animaux de la terre, nous laisserait-il mourir22 ? Ce ne sont donc pas ces choses-là qui font souffrir, mais c’est une certaine conduite de Dieu sur l’âme qui est plus pénible à la nature que les tortures et les gênes. Et lorsque je vous dis que les ouvriers de l’Évangile sont morts et que leur vie est cachée en Dieu, ils ont passé par cette conduite, se joignant même à l’ouvrier, et se rendant avec lui inexorables à eux-mêmes pour faire mourir toute vive cette
21. [ ]. Texte de V. Ce détail appartient sûrement à l’original. On ne voit,
pas pourquoi L l’a supprimé. L porte seulement : Quoique cette perte nous jettedans une extrême disette.
22. Le premier vaisseau dont on eut des nouvelles à Québec fut celui qui faisait le voyage direct de France à l’île de Miscou et qui cette année-là remonta le Saint-Laurent jusqu’à Tadoussac où il dut arriver aux environs du 24 juin. La flotte de Dieppe fut plus en retard « que jamais ». Deux des bâtiments qui la composaient ne mouillèrent à Québec que le 15 août. RJ 1643 (Q 5 ; C XXIII, 286). C’est un peu plus tard encore que l’on apprit la perte du vaisseau qui portait l’approvisionnement des trois communautés : une calamité pour la Mission tout entière. RJ n’en parle pas. Les mémoires avaient sans doute été déjà expédiés en France par ce premier vaisseau dont Marie de l’Incarnation a parlé plus haut. En effet, la dernière date de la Relation qui ait été écrite à Québec est celle du 15 août. Celles qui suivent furent ajoutées à Paris, où la Relation fut achevée,, comme on peut s’en rendre compte par les derniers chapitres.
CORRESPONDANCE
nature, qui est si nuisible aux parfaits imitateurs de Jésus-Christ.
Il me semble que je vous vois dans l’impatience de savoir si j’ai tant souffert. Oui, mon cœur ne vous peut rien celer, et je ne suis pas encore au bout, aussi ne suis-je pas encore arrivée à la perfection de ceux dont je vous parle ; mais obtenez-moi la grâce d’y pouvoir arriver, ce sera une récompense de ce que j’ai enduré pour vous23. Car la crainte que j’avais que vous ne tombassiez dans les précipices où vous couriez dans le monde me fit faire un accord avec Dieu, que je portasse en cette vie la peine due à vos péchés, et qu’il ne vous châtiât pas par la privation du bien qu’il m’avait fait espérer pour vous24. Ensuite de cette convention, vous ne sauriez croire combien grandes sont les croix que j’ai souffertes à ce sujet. Et même, sur le point que vous alliez faire votre profession, je fus une fois contrainte de sortir de table et de me retirer pour vous offrir à Dieu. Ce fut alors que les croix que je souffrais pour vous prirent fin, ainsi que je l’ai remarqué, comparant vos lettres avec ce qui m’était arrivé. Je vous dis ceci pour vous faire voir combien Dieu vous a aimé, vous tirant à soi par des voies toutes pleines de sa bonté, et afin que toute votre vie se consomme à lui en rendre de continuelles actions de grâces. Pour moi c’est mon occupation, quoique je le fasse très imparfaitement.
Cette sorte de croix, dont je vous parle, est suivie des traverses que nous souffrons pour le royaume de Jésus-Christ, auquel les démons s’opposent furieusement. Il est vrai, et je vous le dis dans mes autres lettres, que nous avons de grandes consolations par les conversions qui se font 25, mais la persécution de nos nouveaux chrétiens, et les révolutions continuelles qui arrivent à