L : touchant mon dessein pour le Canada
4. L : que je ressens en cet appel, si je le dois appeler ainsi.
DE MARIE DE L’INCARNATION
ce que notre cher Époux en a ordonné. S’il ne veut que le consentement de ma volonté, je lui ai déjà donné ce qu’il veut, dès le commencement qu’il m’a touchée si vivement. Je n’ai nulle intention de me précipiter dans la recherche d’une chose qui me serait peut-être plus dommageable qu’utile et qui est en apparence contre toute la raison humaine ; mais je suis dans le dessein de suivre en toutes choses le conseil et les avis des personnes sages. C’est la pensée continuelle que j’ai, quand j’envisage cet objet qui m’est toujours présent.
Je ressens dans la force de mon désir une paix si accomplie et une telle nudité d’esprit, que cela me nourrit dans une nouvelle union d’amour ; et ce que je vous dis qui me fait languir, c’est que, traitant dans cette union avec mon Bien-Aimé et considérant ce que je lui dois, je vois que je pourrais en quelque façon lui rendre le réciproque5 par une action aussi sainte que celle qui m’est représentée. L’accroissement de mon désir me fait languir sans pourtant me faire sortir de cette paix et de cette union, puisque je meurs de honte de penser que c’est moi qui désire une si grande chose, moi, dis-je, qui suis si infidèle dans les petites occasions. Je caresse pourtant mon Jésus, me confessant en sa présence indigne de son aimable choix. Vous pouvez penser ce qui se passe en ce commerce d’amour ; et à l’heure que je vous parle, il semble que, nonobstant ma bassesse, je le veuille contraindre de m’accepter, et dans la même poursuite je veux tellement consentir à son dessein que je le conjure de ne m’exaucer jamais par mes seules persuasions6, parce que le plus grand bien que je veux, c’est ce qu’il veut.
Si vous saviez combien je me sens encouragée intérieurement et combien la foi que j’ai est vive et forte pour franchir toutes les difficultés, cela ne vous serait peut-être pas croyable. Si donc, mon Révérend Père,
5. Le réciproque, la pareille. Aujourd’hui, le mot dans ce sens est féminin.
6. Persuasions, les motifs que Marie de l’Incarnation mettait en avant dans sa prière .
CORRESPONDANCE
mon divin Époux vous découvre sa volonté, ne m’aiderezvous pas ? Vous m’avez conduite à lui lorsque j’étais dans le siècle, vous m’avez donnée à lui dans la religion 7, pour l’amour de lui-même conduisez-moi au bien que je vois comme le plus grand de tous les biens. Serait-il bien possible que cela arrivât à votre indigne fille ? Ne serait-ce pas le comble des excès du divin Jésus sur mon âme ? O que ce sort serait heureux pour moi ! Je n’en puis comprendre l’avantage et je ne le puis dire.
Ma Révérende Mère Ursule de Sainte-Catherine 8 est touchée du même désir, et comme c’est une âme tout innocente, je m’assure qu’elle sera la première exaucée ; mais ce qui me console est qu’elle n’ira pas seule, et j’espère que l’union qui est entre elle et moi nous liera de nouveau pour ne nous séparer jamais.
* Vous désirez savoir à qui j’ai communiqué ce dessein. Je vous dirai que je l’ai déclaré à notre Révérende Mère, qui vous en pourra dire ses sentiments. J’en ai encore parlé au Révérend Père Dinet9, et le lui ai recommandé quand il est parti d’ici ; si donc l’occasion s’en présente, il vous pourra dire mes dispositions.