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Ce que les Sauvages appelaient des wigwams

CORRESPONDANCE

bien proprement avec des perches. Au commencement, nous en avions une de même pour faire notre classe. Ne pensez pas que nos maisons soient de pierres de taille ; non, il n’y a que les encoignures. C’est une sorte de pierre comme espèce de marbre presque noir, qui se tire par coupeaux31 assez bien faits, mieux que le moellon de France. Ces encoignures sont très belles, mais cela coûte à tailler à cause de la dureté. Un homme coûte trente sols par jour, et le nourrissons fêtes et dimanches, et mauvais temps32. Nous faisons venir nos ouvriers de France, que nous louons pour trois ans ou plus. Nous en avons dix qui font toutes nos affaires, excepté que les habitants nous fournissent la chaux, sable et brique. Notre maison a trois étages33. Nous avons nos cellules en celui du milieu, faites comme celles de France. Notre cheminée est au bout du dor-

31. Coupeau, ancienne forme de copeau qui a disparu au cours du XVIIe siècle.

32. Salaire très élevé, et l’argent était extrêmement rare alors dans la Nouvelle- France : il le fut du reste longtemps encore. Dans la mauvaise saison, les jours chômés ajoutés aux jours fériés se comptaient par semaines. Or, nous savons par Le Jeune ce qu’exigeait l’entretien d’un ouvrier, rien que pour le vivre : « pour une semaine, deux pains d’environ six ou sept livres, deux livres de lard, deux onces de beurre, une petite mesure d’huile et de vinaigre, environ une livre de molue sèche, une écuellée ou chopine de pois (un demi-litre dans le système décimal), plus une chopine de cidre par jour ou un pot de bière », et parfois un coup de vin, comme «aux bonnes fêtes». L’hiver, on leur donnait «une prise d’eau-de-vie », le matin, quand on en avait. A quoi il fallait ajouter tout ce qu’on pouvait « retirer sur le pays, soit par la chasse ou la pêche ». RJ 1636 (Q 45 ; C IX, 152-154). Presque toutes ces provisions devaient venir de France, même, chose incroyable, la « molue » qui se pêchait pourtant dans le golfe du Saint-Laurent, car on manquait encore de bateaux et de matelots pour assurer un service entre la Gaspésie, lieu de la pêche, et Québec, celui de la consommation. RJ 1636 (Q 48 ; C IX, 168). C’est ce qui faisait dire encore à Le Jeune que, dans ce pays « tout (était) cher au double de la France ». Les journaliers ne s’y louaient pas « à prix d’argent, mais au poids d’or ». RJ 1641 (Q 25 ; C XX, 236). Les jours de travail, la journée d’un ouvrier revenait donc aux Ursulines à une livre et demie, somme très supérieure au prix d’un maçon à Tours, dans le même temps, comme on le voit par les livres de compte de cette ville.

33. Trois étages, y compris d’après l’ancien usage français, encore en cours au Canada, le rez-de-chaussée. Le séminaire et les classes étaient au rez-de-chaussée (premier étage), le dortoir des pensionnaires et les cellules des religieuses, à l’étage supérieur. Au-dessus, il y avait encore un grenier mansardé, sans cheminées, — c'était le troisième étage. — Au rez-de-chaussée et au premier étage, les cheminées étaient placées à chaque bout du bâtiment, comme on le voit encore dans les vieilles maisons du Canada, du temps de la domination française. Sous le rez-de-chaussée étaient les caves, celliers, dépôts des provisions de bouche et la boulangerie.

DE MARIE DE L’INCARNATION

toir pour échauffer le courroir34 et les celles35 dont les séparations ne sont que de bois de pin36. L’on n’y pourrait échauffer autrement, car ne croyez pas qu’on puisse être longtemps en sa celle l’hiver sans se chauffer. Ce serait un grand excès d’y demeurer une heure, encore faut-il avoir les mains cachées et être bien couvert. Hors les observances, la demeure ordinaire pour lire, écrire et étudier est de nécessité auprès du feu, ce qui est une incommodité et assujettissement extrême, particulièrement à moi qui ne me chauffais jamais en France. Nos couches sont de bois, qui se ferment comme une ormoire37 ; quoiqu’on les double de couvertes38 ou de serge, à peine y peut-on échauffer. L’hiver, nos Sauvages quittent leurs maisons de pierres et vont se cabaner dans les bois où il ne fait pas tant de froid39. L’on met cinq ou six bûches à la fois, — car on ne brûle que du gros bois, — et avec cela, on se chauffe d’un côté et de l’autre on meurt de froid. A quatre cheminées, nous brûlons l’année, de laquelle l’hiver dure six mois, cent soixante-quinze cordes de bois40. Quoique le froid soit si grand, nous tenons tout l’hiver le chœur, mais on y souffre un peu. Notre clôture n’est pas de pierres, mais seulement de grands pieux d’arbres entiers de dix pieds de haut41 et accommodés avec de la charpente : le pays ni notre pauvreté ne peut encore permettre de si grands frais. Enfin les clôtures d’ici sont toutes moindres, excepté celle du

34. Courroir, corridor. Terme vieilli. C’était sur les navires, un passage étroit conduisant aux chambres. On sait que dès l’origine le parler des colons de la Nouvelle-France fut assez fortement mélangé de termes empruntés au vocabulaire maritime. Plusieurs de ces expressions ont passé dans le langage actuel.

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