Même discours dans RJ 1644 (Q n ; C XXV
DE MARIE DE L’INCARNATION 381
Autrefois la mort de mes enfants m’affligeait en sorte que quoi que ce fût ne me pouvait consoler, mais maintenant mon esprit est si convaincu de la sagesse et bonté de Dieu que, quand il me les ôterait tous, je n’en serais pas triste. Je pense en moi-même : si une plus longue vie était nécessaire à mon enfant pour mieux faire son salut, Celui qui a tout fait ne la lui refuserait pas, vu qu’il est si bon et que rien ne lui est impossible ; mais qu’il l’appelle à soi, il faut donc dire que, comme il sait tout, il voit que peut-être il cesserait de croire en lui et qu’il ferait des péchés qui le précipiteraient dans l’enfer. Je lui dis pour lors : Détermine de moi, Toi qui as tout fait, et de tous mes enfants aussi. Quand tu m’éprouverais par toutes les manières possibles, je ne cesserai jamais de croire en toi, de t’aimer et t’obéir ; je veux ce que tu veux. Et après, je dis à mes enfants que je vois mourir : Va, mon enfant, va voir au ciel Celui qui a tout fait. Quand tu y seras prie-le pour moi afin que j’y aille aussi. Quand tu seras mort, je ferai des prières pour ton âme, afin que bientôt tu sortes du purgatoire. » Cette bonne femme me vint une fois dire une longue oraison qu’elle avait composée pour les guerriers. Elle m’attendrissait des paroles pressantes qu’elle disait à Dieu. Elle se nomme Louise. Il semble que Dieu se plaise à lui ôter ses enfants l’un après l’autre, depuis son baptême.
Dans ce peu, vous voyez les sentiments de nos bons chrétiens. Ils ont de grandes tendresses de conscience. Un jeune homme et sa femme ayant porté cet hiver leur enfant à la chasse, il y mourut. Ils eurent si peur de mécontenter Dieu, l’enterrant en terre qui ne fût pas bénite, que, l’espace de trois ou quatre mois, sa mère le porta toujours au col, par les précipices des rochers, des bois, des neiges et des glaces, avec des peines nonpareilles. Ils retournèrent justement pour faire leurs pâques, et firent enterrer leur enfant empaqueté dans une peau.
CORRESPONDANCE
Je vous ai mandé dans ma précédente que la foi prend de profondes racines dans les nations du nord et aux Hurons. Je viens d’en recevoir des nouvelles du R. P. Chaumonot que vous avez vu à Paris avec le P. Poncet77. Voilà ce qu’il dit : « On a bâti en cinq principaux bourgs des Hurons des chapelles où il y a toujours de nos Pères78. Si ces deux hivers prochains les conversions continuent comme ces deux précédents, nous espérons que les chrétiens deviendront les plus forts en ces cinq bourgs, et en peu de temps, ils attireront après soi non seulement leurs concitoyens, mais encore tout le reste du pays et voire tout le pays des Hurons. »
Je vous ai dit dans ma précédente comme les Iroquois ont pris un de nos Révérends Pères et plusieurs chrétiens79, tant Français que Sauvages, desquels cinq ont été tués et deux brûlés tout vifs80. C’est peu de chose que la vie, mais la cruauté que ces barbares
77. En 1639, au temps du séjour de Marie de l’Incarnation dans la capitale.
78. L : On a bâti de nouvelles chapelles dans cinq principaux bourgs des Hurons. — L fait ainsi penser à des fondations de l'année, et par là, il introduit dans la lettre une donnée étrangère et fausse. En réalité, Marie de l’Incarnation ne fait ici que reproduire et peut-être corriger un renseignement déjà fourni par sa correspondance de 1643 (lettre XCIX et la note 6, à la Mère Agnès de Port-Royal) . Les églises dont elle parle sont celles mêmes dont le P. Jérôme Lalemant donnera la liste dans sa lettre-relation du 15 mai 1645 : «Des sept églises que nous avons ici, il y en a six à demeure. La première en notre maison de Sainte-Marie, les cinq autres dans les cinq principales bourgades des Hurons : de la Conception, de Saint- Joseph, de Saint-Michel, de Saint-Ignace et de Saint- Jean-Baptiste »
RJ 1645 (Q 51 ; C XXVIII, 96).